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L'Inextricable Insoutenable

De
189 pages
Marine a 20 ans, elle est en fac de lettres et elle craque sec sur Quentin, le beau gosse de l'amphi, qui souffle constamment le chaud et le froid avec une parfaite désinvolture et semble inaccessible. Agacée par la place qu'il prend dans sa vie malgré elle, la jeune fille décide de remplir son existence de piquantes nouveautés et s'emploie à faire des "choses folles" avec plus ou moins de succès. C'est le récit de cette "thérapie" loufoque qui est raconté ici, sous forme de journal intime. Une thérapie pleine de rencontres improbables, de moments lumineux et d'échecs cuisants, qui fait la part belle à l'amitié et s'achève sur un voyage délirant entre copines à Venise.
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2 Titre
L’Inextricable
Insoutenable

3
Titre
Cécile Caillard
L’Inextricable
Insoutenable
(Journal d’une jeune fille moderne
vachement emmerdée)
Roman
5Éditions Le Manuscrit
























© Éditions Le Manuscrit, 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00594-3 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304005943 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-00595-0 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304005950 (livre numérique)

6
.

.
8 L’Inextricable Insoutenable






Lundi 4 mars 2002, 18 h 15 :
Cette fois c’est fini, ras-le-bol ! ! Il s’est assis
à l’autre bout de l’amphi alors que j’avais très
soigneusement laissé une place libre à côté de
moi… Il se moque de qui ? ?
C’était cet aprem. Encore toute chamboulée
par la soirée de samedi, je laissais errer mon
regard presque au hasard, parcourant avec une
lassitude nonchalante et une parfaite dignité les
rangées situées un peu à gauche et un peu à
droite de la porte, un coude négligemment posé
sur le dossier de la chaise. J’avais les joues en
feu et le rythme cardiaque d’Eddy Merxcs
entamant la dernière ligne droite avant le
panneau d’arrivée. Je pensais à son regard tout
noir, à ses dents toutes blanches, à ses lèvres
toutes roses, et à la manière dont il avait ramené
cette mèche de cheveux derrière mon oreille
gauche. (« Méfie-toi, me disait pourtant ma
vieille mémé, l’homme sait jouer avec la
tendresse même si c’est une brute. »)
Bref, après tous ces mois à pagayer j’ai cru
que mon heure était enfin arrivée et qu’il avait
compris, qu’il s’était décidé à renoncer à son
orgueilleuse indépendance, qu’il enterrait
9 L’Inextricable Insoutenable
gaiement le macho pervers qui vivait en lui. Pas
un geste vers Elodie et Véronique. Il m’a rôtie
sur le barbecue de ses yeux et a ri comme un
bossu à mes bonnes blagues. Et moi je
pensais à une chambre d’hôtel au petit jour, à
un matelas dérivant sur l’océan, à un maillot
deux pièces abandonné sur une plage…
Retour à l’appart embrumé d’alcool et
d’espoir, marche victorieuse dans Toulouse,
cheveux au vent, l’esprit et le corps tendus vers
la toute prochaine fête des sens, qui arrivait à
point, d’ailleurs, vu que je m’étais sentie la veille
sexuellement attirée par le hamster de la
voisine…
Et il ne m’a pas vue ! ! ! Non, pire encore, il
m’a ignorée… Comme si je n’existais pas, il est
passé à côté de moi et il s’est installé devant, à
gauche, pas trop loin, surtout, et bien en vue,
histoire que je ne puisse rien perdre de son
charmant badinage avec Véronique. Rires,
chuchotements dans le creux de l’oreille, et
vous savez quoi ? A un moment donné il a
ramené une mèche de ses cheveux derrière son
oreille gauche ! ! !
Alors là, j’ai pensé que j’étais arrivée aux
limites du Marinement acceptable et que si je
posais encore le regard sur lui, ma dignité
subirait des dommages irréparables. J’ai décidé
de me draper dans ce qu’il me restait de fierté et
10 L’Inextricable Insoutenable
de redevenir celle que j’étais avant, libre, forte et
indépendante.
Il m’a ramollie pendant quatre mois,
patiemment, à coup de regards hésitants puis de
plus en plus assurés et de bouts de conversation à
la durée savamment dosée, j’en suis sûre.
Chapitre : « comment exaspérer le désir d’une
jeune fille romantique » dans le Nouveau manuel du
petit trouduc. Il m’a chosifiée, liquéfiée, désagrégée,
séparée de moi-même et maintenant il
m’abandonne sur le bord de l’autoroute, en
décomposition. Sans même avoir le cran de jouer
les charognards jusqu’au bout ! ! !
Sans même goûter. Même pas du bout des
lèvres.
Immonde vermine.

RESTER DRAPEE. Là est ma mission, si je
l’accepte, et je n’ai pas le choix. Rester drapée à
tout prix et le virer de mon monde. Où il est
entré par erreur et où il n’a jamais rien eu à faire.

Mardi 5 mars, 22 h :
Je vaincrai.

Vendredi 8 mars, 14 h 40 :
Catastrophe, tout s’écroule ! ! ! « Le virer de
mon monde », ouais, facile à dire, mais il y reste
quoi d’intéressant, alors ? ?
11 L’Inextricable Insoutenable
Depuis lundi, je suis talonnée par un
sentiment atroce de vide existentiel que je tente
en vain de refouler, c’est l’horreur ! A quel
moment est-ce que j’ai basculé ? Je veux dire : à
quel moment est-ce qu’il s’est installé au centre
de mon monde ?
C’est dégueulasse. Comment a-t-il pu être
assez vicieux pour faire ça dans mon dos ?
Je ne vais pas bien, pas bien du tout. Le
temps que je ne passais pas à lui parler ou à
jouer à la pêche aux regards, je le passais à
fantasmer. A feuilleter ou à créer des albums en
couleurs (beaucoup d’images et pas trop de
texte) : Marine et Quentin à la plage, Marine et
Quentin à la montagne, Marine se marie, Une soirée
décisive pour Marine, Une bague pour Marine. Sans
compter les « carrés rouges » du style : Marine et
la folie des sens, Marine fait l’amour sur la plage, Une
piscine mémorable pour Marine, Les doigts de Quentin
(pour ne pas sombrer dans le vulgaire) …
Mon monde est vide. Je ne sais plus
pourquoi je me lève le matin, et me coucher me
déprime parce que je sais que le lendemain
matin, je ne saurai pas pourquoi je me lève.
J’imagine que c’est ce qu’on appelle un cercle
vicieux, non ?

Samedi 10 mars, 18 h 35 :
Pour couronner le tout, personne ne m’a
invitée ce soir et je m’apprête à rentrer chez
12 L’Inextricable Insoutenable
papa-maman, histoire de pouvoir au moins
regarder la télé avec Bichon ronronnant sur mes
genoux. Dieu merci, il y a au moins un mâle qui
m’aime ! Et je suis prête à parier mon oreille
gauche que personne au monde n’a des poils
aussi longs et aussi soyeux… Beurk, ceux de
Quentin doivent être noirs, rêches et frisés.
C’est forcément insupportable de passer ses
mains dessus. Si ça se trouve, les doigts restent
même accrochés…

18 h 45 : Et voilà, ça y est, je suis excitée.
C’est malin…

Lundi 12 mars, 18 h 30 :
L’homme au pelage rêche a eu le culot de
s’asseoir brutalement à côté de moi après
m’avoir snobée pendant une semaine entière !
Camouflant adroitement ma jubilation intense
(« tu vas voir, mon coco, de quel draps je me
drape ! » ai-je pensé), je lui ai décoché un regard
terriblement insignifiant et j’ai marmonné :
« Tiens, salut ! », en m’empressant de me
tourner de l’autre côté, vers Aurélie, à qui j’ai
demandé quelle était la date du prochain partiel.
Question débile, évidemment, vu que c’est
mercredi. Elle a été sympa : elle ne m’a pas
suggéré d’arrêter la moquette (ce que j’aurais
fait à sa place !) mais elle m’a répondu avec un
sourire indulgent et amusé. Parfois, je me
13 L’Inextricable Insoutenable
demande si elle n’a pas tout compris, bien que
je sois passée maîtresse dans l’art du
camouflage. Peut-être que me rapprocher d’elle
me ferait du bien, en ces temps de pénurie
sentimentale et d’abandon des vieux copains
(est-ce que par hasard je les aurais saoulés avec
ma belle histoire d’amour à venir incessamment
sous peu ?).
Bref, je me suis accrochée au radeau nommé
Aurélie pour ne pas sauter à pieds joints dans le
tramway nommé Désir… (bof, moyen…). Mais
quand le cours a commencé, il a bien fallu que
je regarde en face de moi, et là il en a profité
pour attaquer sournoisement : « Passé un bon
week-end ? ». (Et merde, ce sourire ! !
Comment peut-on dire de telles platitudes avec
un tel sourire ?). A quoi j’ai répondu : « Mouais,
pas mal », d’un ton dégagé, mais en m’efforçant
de faire briller dans mes yeux un éclat qui
contredisait la pudique banalité de la formule. Il
n’est probablement pas assez subtil pour
décoder le message subliminal mais qui sait,
peut-être que son inconscient l’a perçu et va
tirer discrètement la sonnette d’alarme. Comme
ça il se sentira menacé dans son immonde
entreprise de séduction sans qu’il sache
vraiment pourquoi, et son orgueil émoussé
opèrera un demi-tour instinctif qui le remettra
sur la voie de la sincérité et de la fidélité (fidélité
envers moi, il va sans dire !).
14 L’Inextricable Insoutenable
Comment ça je délire ?
Bon, si vous voulez tout savoir, je retarde le
moment de m’avouer à moi-même que j’ai été
minable. J’ai tenu le coup une demi-heure.
Vagues hochements de tête quand il me parlait,
monosyllabes, regard fixé sur le prof, surtout ne
pas penser à ses lèvres toutes roses, comme un
bonbon, surtout ne pas y penser. Et puis ce
crétin de prof a sorti une blague foireuse assez
pathétique et j’ai explosé d’un gros rire bien
sonore. Bien sûr j’étais la seule. Véridique. Je ne
sais pas ce qui m’a pris, je crois que c’était le
stress ou la tension nerveuse. Tout le monde
s’est tourné vers moi d’un air affligé. Je suis
devenue violette, vivante image de la Honte.
Quentin, impitoyable a ricané de bon cœur et
s’est penché vers moi : « Heureusement que tu
es là, on finissait par s’ennuyer. On ne peut pas
passer son temps à se payer la tête du prof ! ».
Alors j’ai souri d’un air crispé et j’ai rétorqué
qu’il n’y avait pas de quoi, ça me faisait plaisir,
j’adorais me ridiculiser pour le bien de la
communauté.
Résultat : on a discuté pendant une heure et
demie, se lançant des piques sans cesse, comme
dans le bon vieux temps, les yeux rivalisant
d’étincelles, toutes dents dehors.

En sortant on est allés boire un coup tous
ensemble, avec Aurélie, Elodie, Véro et
15 L’Inextricable Insoutenable
Damien. Tous amis pour la vie. Et toutes en
train de chercher désespérément à attirer
l’attention de Quentin (sauf peut-être Aurélie).
Moi la première. Moi qui avais largué mon
draps quelque part dans l’amphi et qui faisait
rire la galerie, survoltée par le regard ténébreux
qu’il faisait peser sur moi. Et quand je dis
« peser », je pèse mes mots ! Je veux dire qu’il
était si intense que je ne pouvais pas supporter
de le soutenir plus de quelques secondes, et que
j’en étais réduite à laisser glisser mes yeux sur
tout le groupe (aller-retour-bloquage-
électrochoc, aller-retour-bloquage-électrochoc,
aller…), comme si les autres m’intéressaient ! !
Dans la voiture, j’étais tellement euphorique
que je me suis surprise à penser qu’il allait peut-
être mal la semaine dernière… Et je me suis
vautrée à nouveau dans la thèse de la timidité
cachée ; style il a peur de l’amour, il lutte contre
ses sentiments, il n’assume pas la violence de ce
qu’il ressent pour moi et se réfugie dans la fuite.
Est-ce que je serais naïve, par hasard ?
Je pédale dans le cassoulet.
C’est tellement tentant, de repasser à
nouveau du côté de l’espoir ! Et je me sens
tellement mieux !
16 L’Inextricable Insoutenable






Mercredi 13 mars, 15 h 10 :
Il ne m’a même pas attendue, à la sortie du
partiel, et j’avais doucement caressé l’espoir
qu’on mangerait ensemble… Est-ce mauvais
signe ?

16 h 25 : Comment se fait-il que je n’aie
toujours pas son numéro de téléphone ?

Samedi 16 mars, 15 h 45 :
Hier midi, j’ai retrouvé Mylène en ville et on a
bouffé ensemble après un apéro-marathon de
deux heures et de sept pastis. Surexcitées, on a
fait les magasins une bonne partie de l’après-
midi, essayant ce qu’on trouvait de plus ringard
et de plus vulgaire, à deux dans la même cabine.
Puis, comme c’était à nouveau l’heure de l’apéro
et qu’on avait (à peu près) dessaoulé, on s’est fait
une soirée « rhum » à la Cale Sèche. Là, après
deux ou trois punchs, on a joué aux lesbiennes et
mis tout le bar en rut. Terrifié à l’idée qu’on
puisse partir, le barman nous offrait verre sur
verre.
Je suis rentrée à l’appart vers deux heures du
mat, pleurant encore de rire (je me demande si
17 L’Inextricable Insoutenable
mes larmes avaient un goût d’alcool), remerciant
le ciel de m’avoir accordé une amie comme
Mylène et me demandant où je pouvais bien avoir
entendu que vingt ans était l’âge de raison…

16 h 45 : C’est con, ça, impossible de me
rappeler la gueule de ces types qui nous ont
tripotées, au bar…

17 h 25 : Par contre, ce qui est cool c’est que je
n’ai presque pas pensé à Quentin de la journée…
Excepté quand je me suis dit qu’il aurait trouvé
désopilant de me voir essayer des horreurs devant
des vendeuses affligées et jouer aux lesbiennes,
haleine de polonais en prime ; que je n’avais
décidément aucun besoin de sa présence pour
m’éclater et faire valoir (avec succès !) mon sex-
appeal, qu’il était probablement en train de
s’ennuyer ferme, sans autre occupation à
l’horizon que quelques œillades à des pétasses
décolorées, qu’il avait peut-être décidé au dernier
moment d’organiser une soirée chez lui et qu’il
m’appellerait en vain, si c’était le cas, constatant
sans tarder, avec une amertume habilement
dissimulée, ô combien l’ambiance pâtit de mon
absence…

Lundi 25 mars, 19 h 05 :
Je n’en reviens pas, il est encore plus bronzé
que d’habitude ! ! Est-ce qu’il aurait eu le culot
18