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La Saga du slip

De
316 pages

A travers la première moitié du XXe siècle, l'épopée burlesque d'une famille du Nord de la France qui bâtit, à coups de malentendus et de quiproquos, un empire de la confection de sous-vêtements pour homme.

De l'amour, de l'aventure, de l'humour et l'opportunité de considérer d'un œil nouveau quelques événements majeurs de notre Histoire nationale.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-70788-8

 

© Edilivre, 2014

I
Où tout a commencé,
et aurait pu finir aussi sec

Emile et Eve Balleck ont fait fortune dans l’industrie du slip. Rien ne les prédestinait à si glorieuse ascension sociale.

Ils étaient nés en 1906 dans une petite bourgade rurale proche de la frontière belge. Alentour, un paysage plat et gris clair déchiré par les terrils anthracite, les haies vert triste le long des champs et les éclairs blancs les jours de pluie. Foureuges-la-Bézache, îlot de deux cents âmes perdu au milieu d’un océan de céréales, fleurait bon la vie de village. La rue principale bordée par les maisons en brique rouge à un étage ; la place de l’église dominée par le clocher décati ; le marché itinérant deux fois par semaine ; l’épicerie et la boulangerie, plaques tournantes de l’économie locale dont les gérants étaient maire, premier adjoint et cousins ; la communale et son instituteur socialiste à la moustache en pointes ; les ribambelles d’enfants qui couraient l’école buissonnière pour aider aux travaux des champs ou poser des pièges.

Faute de mercerie, Foureuges-la-Bézache ne pouvait s’enorgueillir d’un cachet aussi bourgeois que son voisin Foureuges-sous-Barbon. Sa situation en lisière des bassins houillers lui conférait cependant une qualité de vie supérieure. Le travail à la mine n’était pas une fatalité pour les hommes. La majorité des familles vivait d’une production agricole qu’elle écoulait dans les environs. Les fameuses betteraves Foureugeoises, mais aussi les chicons, truches1, rutabagas, topinambours et autres tubercules, sans oublier les cucurbitacées aux consonances poétiques : pâtisson, potimarron, courge musquée… Autant de feux d’artifices pour le palais et, si l’on n’y prenait garde, le fond du pantalon.

La distillation de spiritueux s’affirmait aussi comme une activité florissante. Les bouilleurs de cru et alambiqueurs clandestins prisaient surtout les alcools de patate et de betterave, qu’ils écoulaient indifféremment en guise de boisson ou de carburant. La loi en restreignait la consommation au strict cadre familial, mais l’entraide payante était tolérée par les autorités locales. Très diligents, les gardes-champêtres ponctionnaient de généreux échantillons à intervalle régulier. Officiellement, ils procédaient à des tests sanitaires. Chacun se satisfaisait des termes de l’échange, qui cautionnait l’artisanat local tout en protégeant la santé publique. Cela n’avait pas empêché la communauté d’être ébranlée à plusieurs reprises par des cas sévères de coma éthylique, en majorité parmi les gardes-champêtres. Mais personne n’était mort, ce qui démontrait a posteriori l’efficacité incontestable des contrôles.

La foire à la betterave, inébranlable institution du premier week-end de septembre, s’imposait comme le point d’orgue de la vie culturelle locale. Les habitants y emmagasinaient assez d’anecdotes pour alimenter les conversations jusqu’à l’année suivante. Il faut dire que la plupart d’entre eux n’avaient jamais dépassé la « grand-route », un chemin vicinal goudronné en 1919 à la faveur de la reconstruction. Il autorisa dès lors le croisement frontal d’une charrette et d’une automobile, événement rarissime qui, les premières années, suffisait à déplacer les foules.

Un village très paisible donc, où le calme supplantait allègrement le luxe et la volupté. C’est sans doute en pensant à Foureuges-la-Bézache qu’aujourd’hui encore les sociologues évoquent l’Esprit de clocher, les politiciens la France d’en bas et les touristes égarés le Trou du cul du monde.

Au cœur de ce microcosme, entre gueules noires et gueules de bois, tout le monde se connaissait. Impossible d’aligner deux pas hors de chez soi sans être immédiatement repéré, reconnu, le plus souvent hélé et tout aussi souvent, invité à boire un canon. Pourtant, malgré cet environnement propice aux rencontres, les chemins d’Emile et Eve tardèrent à se croiser.

La famille d’Emile était l’une des plus riches du village. Toutes proportions gardées, on peut dire que les Balleck appartenaient au cercle restreint des notables de la région. Leur domaine s’étendait sur près d’une cinquantaine d’hectares plantés de céréales, ce qui en faisait la deuxième exploitation du canton. L’imposant corps de ferme, avec son écurie, son poulailler et son étable, s’organisait autour d’une vaste cour en terre battue que jouxtait un bois de hêtres. Avec une pointe d’orgueil, les Balleck avaient coutume de désigner ce bois comme la « forêt » du domaine ; au village, on le qualifiait plutôt de bouquet, voire de touffe. Cette différence d’appréciation mise à part, tous convenaient que la propriété combinait avec bonheur lustre champêtre et caractère. La patine du temps avait fait son œuvre sur les pierres apparentes et la charpente aux poutres massives. L’intérieur était au diapason. L’ameublement, rustique mais de bon goût, avait été hérité de la branche wallonne de la famille.

Source d’admiration, parfois de jalousie, cette aisance matérielle était confortée par le crédit moral dont jouissait la famille. Elle le devait à un acte de bravoure du grand-père Justinien lors de la défaite de Sedan, en septembre 1870. Tout le village connaissait l’exploit grâce à un procédé mnémotechnique infaillible. Dans la conscience collective Foureugeoise, 1870 était la seule année d’annulation de la fête à la betterave.

Simple fantassin, Justinien Balleck chargeait l’ennemi baïonnette au canon lorsqu’une salve de mitraille de gros calibre lui emporta le bras droit et le fusil avec. Abasourdi par le choc mais trop surpris pour réaliser le tragique de la situation, il courut ramasser son arme, le bras arraché toujours arrimé à la crosse, et reprit l’assaut du bras gauche en hurlant de plus belle. C’était son jour de chance. La scène s’était déroulée sous les yeux admiratifs d’un capitaine à cheval qui le cita à l’ordre de la légion d’honneur pour haut fait de guerre ; à titre posthume, hélas. En effet, après avoir parcouru une centaine de mètres, Justinien vit son bras gauche tranché net à l’épaule par un coup de sabre. A ce moment précis où l’acier déchire les chairs et brise la clavicule, les versions divergent.

Pour les sceptiques, Justinien succomba bêtement à ses blessures. Vision défaitiste qui ne saurait exalter la ferveur de véritables esprits patriotes ! Plus pimpante est la version défendue par des membres dignes de foi de la famille Balleck, selon laquelle Justinien aurait trouvé la force de happer la lame de sa baïonnette entre ses dents pour transpercer son agresseur de part en part. Valeureux homme ! Puissant guerrier ! Il aurait ensuite traversé un secteur de barbelés, plusieurs tranchées et un champ de mines pour prendre d’assaut le camp adverse. Comme un démon il aurait rué, bousculé, fendu et pourfendu. Tel une force surnaturelle, l’Esprit Français lui-même, il aurait semé la déroute dans les premières lignes ennemies, utilisant son corps comme un bélier dévastateur. Et le voilà dressé sur leurs barricades, déchirante imitation d’un tableau de Delacroix, pour haranguer ses camarades au mépris des balles qui fusaient de toutes parts !

Il aurait alors réalisé simultanément qu’il ne pouvait plus brandir le poing et que personne ne l’avait suivi. Cruelle désillusion, douloureuse prise de conscience… De dépit, il aurait reporté sa fureur sur un général prussien qui le contemplait bouche bée du haut de sa monture. Justinien mordait déjà le talon de sa botte quand sa garde rapprochée l’aurait abattu d’une salve nourrie en pleine poitrine – cinq à six coups de feu, selon les sources. Cinq balles au moins pour tuer ce qui n’était plus qu’un tronc, voilà qui mettait sérieusement à mal la réputation d’efficacité de nos voisins germains. Et encore, Justinien ne serait pas mort sur le coup. Avant de trépasser, il aurait eu le temps de lancer un tonitruant « ch’t’emmerde, sale Schleu ! », dans un élan de réalisme qui, à défaut d’élégance, ne manquait pas de panache. Il aurait volontiers joint le geste à la parole, mais un bras d’honneur sans bras…

Quelle que fut la véritable issue de cet épisode haut en couleurs, l’histoire se confondait désormais avec la légende. Le respect du village était acquis aux Balleck et n’était pas prêt de leur être retiré. Chacun avait eu l’occasion au moins une fois dans sa vie de passer à la ferme pour admirer, accroché au-dessus de l’imposante cheminée, le trophée le plus célèbre des environs : la fameuse baïonnette et son bras droit, embaumé aux frais de l’armée française. Au-dessous de la relique, une plaque en bronze commémorait l’exploit : « A Justinien Balleck, bras armé de la République, 1870 ». Sous République on devinait encore le mot Empire, gratté avec soin.

Marcel Balleck, futur géniteur d’Emile, dut assumer très tôt l’héritage de son héros de père. Elevé dans son souvenir par une mère acariâtre et terriblement exigeante, il développa les caractéristiques du militaire sans pouvoir en embrasser la carrière. Un problème de sinus, conséquence d’un ridicule accident domestique à l’adolescence, le rendit inapte au service pour insuffisance respiratoire. Contraint et forcé, il jeta toutes ses forces dans l’exploitation agricole léguée par son père. Pour compenser l’échec de sa carrière militaire, il fit preuve de tant d’autorité envers ses employés que ceux-ci, entre eux, le surnommèrent « Herr General » ; à cette époque, Marcel poussait le mimétisme jusqu’à se vêtir d’un uniforme ayant appartenu à son père et à porter le monocle. Il était d’ailleurs très doué pour cet exercice : les audacieux qui ont déjà essayé de maintenir leur monocle en place tout en conduisant une charrue à bœufs apprécieront.

Las ! Tous ses efforts ne lui gagnèrent jamais l’affection de sa mère. Celle-ci persista dans ses persiflages incessants, l’appelant « Minette » en public et lui ressassant la déception de son destin militaire avorté. L’année de sa mort, enfin libéré du poids de son ascendance – la Mère Balleck tutoyait le double quintal – Marcel épousa Berthe, une jeune paysanne aux yeux louches et aux petits pieds, peu instruite mais méritante. De leur union naquit Emile, le 12 juin 1906.

Emile était un bébé en tous points normal, de taille et de poids moyens, plutôt facile à vivre. Sans être beau, il était bien proportionné, avec un petit nez retroussé, une fossette sur la joue droite, des yeux bleus sous une épaisse tignasse noire. Il babillait sans cesse, souriait aux inconnus et éclatait de rire lorsque sa mère le divertissait de grimaces dont elle avait le secret. Ce comportement amène ne manqua pas d’inquiéter son père, qui souhaitait ardemment en faire le militaire qu’il n’avait pu devenir. Mais il ne désespérait pas de remettre son fils dans le droit chemin. Il maintenait au beau fixe ses relations avec les officiers de la garnison voisine, qui ne pourraient lui refuser une affectation prometteuse dès qu’Emile atteindrait l’âge de s’engager. Ainsi la vie de ce pauvre enfant aurait-elle pu se limiter à la désolante platitude d’un destin tout tracé. Cependant, un heureux détail le rangeait dans une catégorie à part de la population, un détail qui allait faire la différence : il sentait, et il sentait fort.

D’abord anodin pour quiconque a déjà reniflé les langes d’un bébé en pleine crise de diarrhée – l’un des passe-temps préférés d’Emile – ce détail s’accentua avec le temps. Le médecin du village et un spécialiste de la ville tentèrent bien de localiser l’origine du problème ; ils durent reconnaître leur impuissance. Excès de sécrétions corporelles, porosité des sphincters ou tare congénitale, toutes les hypothèses furent invalidées. Médicaments, lavements, cataplasmes, rien n’y fit : Emile distillait toujours des effluves à mi-chemin entre le vieux chou et le pâté de grives avarié.

Avec les années, une hygiène déplorable amplifia cette fâcheuse tendance. Objet des brimades répétées de ses petits camarades – « Emile tas de bile », « Balleck pue du bec », « Balleck y lance plus loin avec son cul qu’avec sa main gauche » –, il finit par ne plus s’en soucier : puisque son odeur ne dépendrait jamais de son hygiène, il se lava de moins en moins. Il résolut aussi de tirer quelque avantage de sa particularité. Toujours partant pour mettre la main à la pâte, il assura son argent de poche en devenant dès l’adolescence le meilleur épandeur de fumier de la commune.

Au demeurant, il savait se rendre utile, il était loyal et dévoué. Il comptait beaucoup d’amis reconnaissants parmi les garçons du village. Il y avait Boonen-la-moucrène, Louis-pisse-au-lit, Gaston-l’étron, Pacule-la-pustule et les autres. Tous, sans exception, citaient souvent Emile en exemple auprès de leurs parents pour se dédouaner de leurs écarts de propreté. Emile remportait aussi haut la main tous les concours de pets et de rots, au point que ses amis découragés résolurent d’en faire l’arbitre de leurs joutes endiablées. Il s’acquittait de cette charge avec fierté même s’il sentait qu’au fond, on le plaignait. Cette impression devint plus douloureuse quand il commença à s’intéresser à cette mystérieuse engeance qu’on appelle « les filles ». Par une espèce de snobisme campagnard déplacé, elles refusaient de lui parler ; certaines se détournaient sur son passage en affectant des airs pincés. Emile en souffrit. Tant d’injustice contribua sans doute à forger son caractère introverti.

Eve présentait un profil sensiblement différent. Benjamine d’une famille paysanne modeste, elle habitait une maison du village, tout au bout de l’étroite impasse qui longeait l’église. Sa mère, gironde matrone fameuse pour ses cinq titres consécutifs de reine de la betterave, partageait son temps entre le travail des champs et la réfection du presbytère ; un chantier au long cours qu’elle avait entrepris pour aider le curé. Selon une rumeur persistante, sa dévotion n’aurait pas eu pour seul objet le corps du Christ, mais aussi celui de son représentant terrestre. Réfutons sans détour ces allégations malveillantes : le brave homme de culte se consacrait corps et âme à son sacerdoce. Sa hantise consistait donc à éviter les pièces trop exiguës lorsqu’il devait rencontrer la mère Houilles.

Celle-ci lui en était reconnaissante car la rumeur n’était pas dénuée d’un fond de vérité. Depuis la puberté, de violentes pulsions érotiques la submergeaient dès qu’elle côtoyait un homme à son goût. Elevée dans une stricte tradition catholique, elle s’efforça toujours de résister à la tentation de l’amour hors mariage. Une gageure, puisque la liste des hommes répondant à ses critères de séduction rassemblait la totalité des êtres humains du village n’appartenant pas au sexe féminin, hormis son père. Pendant quatre longues années, elle évita le contact de la gent masculine en se cloîtrant chez elle. Si par malheur elle était contrainte de sortir et de traverser le village, elle priait pour ne pas croiser Hector, Joseph ou pire Riton, le torride garçon de café.

Ce dernier exerçait un effet dévastateur sur sa libido : bouffées de chaleur, estomac noué, picotements derrière la nuque, pertes de la lucidité pouvant aller jusqu’à l’évanouissement. Ce cas de figure le plus extrême s’était produit un jour où elle l’avait observé transportant de lourdes caisses de bière. Le col de la chemise ouvert sur le torse velu, large et puissant, les pectoraux saillants, les biceps bandés à l’extrême sous le tissu collant de sueur, les lèvres charnues et brillantes, les fesses moulées dans cette salopette étriquée qui soulignait la courbe de chaque muscle, de chaque articulation, de chaque… appendice. Cela en était trop pour elle qui avait commis l’erreur de s’attarder. Elle s’était effondrée. L’incident fut mis sur le compte de la chaleur, mais cet avertissement sans frais la poussa à un reniement encore plus profond de sa féminité.

Pour réconcilier ses principes et ses hormones, elle épousa à seize ans Mauricien Houilles, un honnête et robuste maraîcher qui avait gagné pour des motifs sinon obscurs, du moins inavouables, le joli surnom de Grosse Trique. Elle lui donna sept enfants, six garçons et une fille : Eve.

Eve était très mignonne à la naissance, deux jours après celle d’Emile. De belles boucles blondes encadraient sa figure pouponne et se reflétaient dans ses yeux vert sombre. La petite fille se révéla vite dégourdie malgré la difficulté de grandir aux côtés de six frères aînés sans cesse à se battre, à courir les champs ou les filles. Dès son plus jeune âge elle aida sa mère au logis dans les corvées ménagères, qui occupèrent l’essentiel des journées de son enfance. La mère Houilles, soucieuse de ne pas voir se reproduire chez sa fille ses délires libidineux, fit tout son possible pour la soustraire à l’influence néfaste de ses frères et de leurs amis. Elle la garda à la maison, lui expliquant par le menu tous les devoirs d’une bonne mère de famille. Si Eve comprit de ces interminables leçons qu’elle devait veiller à la propreté du plancher et à la cuisson du ragoût, les allusions de sa mère aux dangers que recelaient « l’appel du loup » et « le feu intérieur » la laissèrent longtemps perplexe.

Peu à peu, sa bonne humeur s’étiola. Elle craignait de contrarier sa mère sans le vouloir et préféra donc s’enfermer dans un mutisme respectueux. Pour fuir sa présence étouffante, elle se cachait dans l’étable, où elle meublait ses longues heures de solitude à coudre ou à tricoter. Dès lors, la rencontre avec Emile, maître es fumier, devint inévitable. Les premières fois ils se contentèrent de se croiser en silence. A peine osaient-ils s’adresser un regard furtif, à la dérobée. Et puis, un beau jour, ils franchirent le pas. Leur toute première conversation donna le ton des suivantes. Rétrospectivement, on peut même y voir l’origine de leur formidable réussite en amour et en affaires.

– Oh ! Emile, c’est toi ! T’m’as mis la drisse au cul2, ch’t’avais pas senti arriver, sursauta Eve.

– Mais t’sais bien que ch’passe tous les mardis pour ramasser l’feumier, lui répondit Emile en grimaçant pour s’empêcher de sourire, car il avait oublié de se laver les dents depuis le mardi de la semaine précédente. Encore là à t’mucher3 d’ta mère ? s’enquit-il, l’élocution passablement altérée par le stress.

– J’me muche pas ! J’avais envie de m’reposer un peu, c’est tout. Ch’tricotais, soupira-t-elle.

– Fais voir, ça a l’air doux ? C’est une mitaine ?

– Oui, en laine peignée, j’la prépare moi-même. C’est long mais c’est vraiment plus doux. Si tu m’donnes d’la laine ça m’ferait plaisir d’tricoter pour toi, tu sais.

– Heu ! Chais pas, c’est la première fois qu’une fille veut fri… Heu ! Tricoter pour moi. C’est vraiment très gentil, ch’t’apporterai de la laine.

Quelques paroles candides entre deux adolescents timides, qui dépeignent bien la nature de leurs relations futures. D’abord fortuites, leurs rencontres devinrent de véritables rendez-vous. Emile avait toujours composé avec l’indifférence hautaine des filles. Eve voyait dans les garçons des animaux domestiques qui retournaient parfois à l’état sauvage. Malgré ces préjugés, un sentiment nouveau naquit dans l’atmosphère bienfaisante de l’étable. Près du tas de fumier, l’odeur d’Emile n’était plus un obstacle. Même lui ne pouvait rivaliser avec une montagne de crottin en décomposition. Eve connaissait sa tare, mais les longues heures passées à l’étable avaient endurci son odorat. La présence d’Emile ne l’indisposait pas plus que celle de Rufus, vieux percheron rongé par la gangrène auprès duquel elle s’asseyait souvent jusqu’à ce que son père abrégeât ses souffrances.

Semaine après semaine, ils apprirent à se découvrir. Ils se révélèrent leurs secrets, leurs joies, leurs angoisses. De fil en aiguille, le chemin des sentiments qui leur avait paru si tortueux se révéla à eux. Un jour de septembre 1923, alors qu’Eve triomphait pour la première fois dans l’élection de la reine de la betterave et qu’on tuait le cochon sur la place du village, leurs regards se croisèrent et ils surent qu’ils n’étaient plus des enfants. Les hurlements stridents de la bête agonisante, le flot sanglant de la vie sur le gravier allumèrent dans leurs yeux les lueurs de la passion. Ils étaient dans leur dix-septième année et ils s’étaient trouvés.

La nouvelle de leur amour fut bien accueillie par les familles, soulagées de caser à bon compte une progéniture embarrassante. Après avoir nettement amélioré leurs performances en apnée, les Balleck avaient dû convenir que l’odeur d’Emile était infecte et qu’il éprouverait sans doute des difficultés à trouver une épouse. Aussi furent-ils enchantés que leur fils eût conquis si charmante bru, bien élevée et bonne reproductrice si l’on en jugeait par son ascendance directe. Ses origines modestes ne devaient pas empêcher leur union.

De leur côté, les Houilles ne pouvaient rêver meilleur gendre. Le renom de sa famille était un pince-nez très efficace. La mère Houilles se félicita d’avoir guidé sa fille jusqu’à l’autel en la préservant du péché. Elle loua Dieu à l’annonce des fiançailles et proposa même au curé de mettre les bouchées doubles dans le presbytère, offre qu’il déclina poliment.

Le mariage fut célébré en grandes pompes dans la propriété des Balleck. Une de ces fêtes villageoises comme on n’en voit plus, simple, colorée, pleine de gouaille, au son de l’accordéon, de l’harmonica et des chansons paillardes. Eve avait commandé sa robe à la mercerie de Foureuges-sous-Barbon tandis que la mère d’Emile lui avait fait confectionner un costume sur mesure. Elle avait pris soin de choisir le tissu le plus épais de la boutique et comme deux précautions valent mieux qu’une, d’acheter au parfumeur son essence la plus capiteuse.

Le calcul s’avéra payant. Le jour de la noce, emmitouflé de pied en cap et aspergé de parfum jusque dans les moindres recoins, Emile ne pua pas, malgré les flots de transpiration qu’il sentait couler dans son dos et sous ses bras. Engoncé dans son costume étanche, la lourde chaleur estivale le portait à la limite de l’ébullition. Mais ce fut la première fois qu’on le remarqua seulement à cause de sa couleur, un rouge luisant du plus bel effet qui illumina la soirée.

Après la fête, alors que les derniers ivrognes valides traînaient jusque chez eux les derniers ivrognes effondrés, Emile et Eve se retirèrent vers leur nouveau logis. Les parents Balleck avaient proposé au couple d’emménager dans une dépendance de leur propriété, un bâtiment massif habité autrefois par les nombreux employés de l’exploitation, du temps où l’agriculture était une activité moins ingrate. La main dans la main, les jeunes mariés traversèrent la cour, remontèrent l’allée de hêtres et parvinrent au seuil de leur nouvelle maison.

– Eve, nous v’là chez nous ! susurra Emile à l’oreille de sa femme, qu’il tenait tendrement enlacée par la taille.

– Oh ! Emile, j’aurais jamais cru que c’momint4 arriverait. Prends-moi dans tes bras et porte-moi jusqu’à la champe ! lui répondit-elle en riant de bonheur.

Emile se figea, son cœur s’arrêta. Il sentit une onde glacée monter le long de sa colonne vertébrale et plonger aussitôt vers son estomac où elle se lova, sournoise et douloureuse. Là, elle vibra de plus en plus fort et ses intestins s’y enroulèrent dans un essorage surpuissant. Puis ses autres organes furent happés à leur tour par ce tourbillon irrésistible. L’un après l’autre son foie, sa rate, ses reins furent lessivés, comprimés, ratatinés. Il eut envie de se cogner aux murs, de vomir, d’aller aux toilettes, n’importe quoi. L’angoisse.

Il était vierge.

Eve et lui n’avaient jamais abordé de front la question du sexe. Il avait cru comprendre qu’Eve avait déjà connu des hommes. Au village, seule sa mère, une vieille bigote qui vivait recluse, semblait l’ignorer. Il en avait été peiné mais avait trouvé assez de ressources pour combattre son amertume. De son côté, rien. Le vide charnel. Son odeur l’avait confiné dans une bulle infranchissable. Elle rebutait les autres et inhibait son esprit d’initiative. Avec Eve, il avait espéré connaître rapidement les plaisirs de la chair. Or elle s’était refusée à lui, prétextant que leur relation était sérieuse, qu’ils allaient se marier et qu’elle ne pouvait s’offrir à son époux avant la noce. Alors il s’était résigné à attendre et à rester puceau, dans le plus grand secret.

Prenant entre ses mains sa femme, son courage et la poignée de la porte, Emile pénétra dans ce qui allait devenir son foyer. L’entrée ouvrait sur un couloir qui distribuait les espaces communs : cuisine, salle d’eau, salle à manger. Les chambres se situaient au premier étage. Emile, qui ployait déjà sous le poids de l’émotion et de sa femme, ne s’attarda pas au rez-de-chaussée. Il se dirigea vers le pied du grand escalier qui lui parut gigantesque. Une montagne inviolable, le mur de la honte. Eve, aguicheuse, se tortillait entre ses bras, battait des pieds, rejetait la tête en arrière, fouettant son visage avec ses cheveux. Elle plaisantait avec désinvolture, insouciante des tourments qu’endurait son mari.

Emile ne pipait mot. Il posa le pied sur la première marche et entama l’ascension. Pendant la soirée, supporter son costume s’était apparenté à de la torture pure et simple. Compacté dans le tissu et suffoqué par le parfum, il avait cru étouffer à plusieurs reprises et n’avait dû son salut qu’à de grandes lampées de gros rouge bien frais avalées goulûment. Malheureusement, cinq heures après le début de la fête, les effets secondaires commençaient à se faire sentir. Tout ce liquide ingurgité entrait en phase d’évacuation, ce qui se traduisait par une envie d’uriner et une sudation paroxysmiques. A cela s’ajoutaient l’effort physique, l’exaltation de sentir Eve contre lui et la peur du ridicule. C’en était trop pour un seul homme.

En haut des escaliers, Emile était une loque, une véritable wassingue5 humaine. La sueur perlait à travers les mailles de son costume détrempé. Il était à bout de souffle, rouge communiste. Mais le pire, le pire… Le frottement de la fesse droite d’Eve contre son bas-ventre avait déclenché une réaction naturelle en la circonstance. Malheureusement, Emile ne put empêcher le phénomène d’aboutir de façon prématurée. Le désastre s’accompagna d’un râle étouffé qu’Eve prit pour un ahanement d’effort prometteur.

Parvenu à la chambre dans un état second, Emile allongea Eve sur le lit. Celle-ci ne lui accorda aucun répit. Elle s’agenouilla aussitôt et entreprit de le déshabiller, avec ce festival de gloussements et de moues coquines caractéristique de l’exaltation des sens chez la gent féminine. Emile était tétanisé. Il se laissait faire, plus mort que vif. Eve pétillait de malice. Elle lui retira d’abord sa veste, qui lui sembla un peu humide. Elle la fit tournoyer au-dessus de sa tête puis l’envoya au bout de la pièce. Elle s’attaqua ensuite aux boutons de la chemise et du pantalon mais le tissu trempé les retenait prisonniers. Tandis qu’elle s’acharnait, Emile n’était plus vraiment présent dans la pièce. Au bord du malaise, il se liquéfiait littéralement. Il avait l’impression qu’une flaque se répandait à ses pieds. Il était d’autant plus inquiet que son envie d’uriner avait disparu. Une question horrible s’insinua dans son cerveau embrumé : avait-il soulagé sa vessie dans la foulée du petit incident technique en haut de l’escalier ?

Alors qu’Eve venait de s’emparer de son téton droit et continuait à se frayer un chemin vers son intimité, Emile sortit de son apathie comme secoué par une décharge électrique. Il ne pouvait décemment pas infliger à sa femme le spectacle déplorable de ses sous-vêtements dans l’état où il les imaginait. Il devait réagir, trouver une solution pour sauver les apparences. Les options étaient réduites à la portion congrue. Faute de mieux, il éructa de toutes ses forces :

– Touche pas à ça, malheureuse ! Crénom de Dieu !

Le temps s’arrêta. Eve suspendit son geste, le regard vide, le visage constellé de postillons. Emile la regardait, haletant, la bave aux lèvres, les yeux fous. Une grosse veine bleue battait contre sa tempe. Il était conscient d’y être allé un peu fort. Il parvint cependant à rassembler ce qui restait de ses esprits pour tenter de s’expliquer.

– Heu ! Pardon Eve, ch’uis un peu arv’leux6, ch’crois ! Ça doit être l’émotion. L’mariage, tout ça, c’est pas tous les jours, hein, quoi, hé ! hé ! bafouilla-t-il.

Un sourire crispé déformait sa bouche en un rictus pathétique ; un tic nerveux agaçait sa paupière gauche. Emile se sentait aussi vide qu’un tonneau de bière resté deux jours dans la chambre de son père. Eve le fixait toujours, atone en apparence, mais il vit une larme poindre au coin de son œil étonné. Son excuse était manifestement insuffisante. Vite, vite, trouver autre chose de plus convaincant. Emile cogitait à toute allure, dans la limite de ses capacités.

– Eve ! T’inquiète pas, ch’voulais pas t’faire d’peine mais j’ai eu des russes7 par-là et ch’préfère pas prendre de risque… commença-t-il, l’air contrit.

– Par-là ? lui répondit Eve, les yeux de plus en plus écarquillés.

– Oui, par-là, tu sais bien… enchaîna Emile en désignant son entrejambe d’un furtif mouvement de la main.

– Mais enfin, comment ça, par-là ? T’as des problèmes au poilu, c’est ça ? insista Eve, soudain saisie par l’inquiétude.

Les joues d’Emile virèrent de l’écarlate au pourpre. Avec la sueur, il ressemblait à un coucher de soleil sur la mer. Il parvint néanmoins à conserver la maîtrise de ses nerfs pour poursuivre ses explications chaotiques.

– Oui, enfin non, pas exactement, mon poilu va très bien, précisa-t-il aussitôt pour rassurer la future mère de ses enfants. Mais il est très, comment dire… Fragile. Ch’dois faire attention à pas l’esquinter.

– Fragile ? Faire attention à pas l’esquinter ? répéta Eve, de plus en plus incrédule.

Emile supplia intérieurement sa femme de cesser de répéter tout ce qu’il disait, ce qui le contraignait à s’enfoncer dans ses inventions abracadabrantes. Cependant, son mensonge prenant forme, il se sentait plus sûr de lui. Il expira un grand coup.

– Ch’uis très sensible de cet endroit, continua Emile.

– Mais c’est normal, comme tous les garçons, dit Eve naïvement, pour le rassurer.

– Non, j’veux dire que ch’uis vraiment très, très sensible de cet endroit, insista Emile. Ça r’monte à la puberté, c’est banal mais y faut faire attention.

– Ah ! Mais qu’est-ce que c’est ? Dis-moi, bon sang ! l’exhorta Eve, en proie à une anxiété grandissante.

Emile laissa planer le silence grave qu’imposait une telle révélation. Puis il lâcha sa bombe dans un soupir d’apitoiement vibrant d’authenticité :

– Ma ch’tite… J’ai une subtorsion testiculaire aiguë…

A ce moment Emile bénissait ses parents d’avoir acheté une encyclopédie de médecine pour mieux comprendre ses symptômes odoriférants. C’était le seul ouvrage qu’il eût jamais lu. Depuis sa naissance on avait fait grand cas de son léger handicap, mais il s’était rendu compte qu’il existait une multitude de pathologies bien plus incommodantes que la sienne. Il avait passé des heures à buter sur les mots pour se délecter des thromboses, phlébites et autres diarrhées hémorragiques, autant pour se rassurer que pour satisfaire une curiosité malsaine. Le tragique de la situation ne l’empêcha pas d’éprouver un léger sentiment d’autosatisfaction. Mais le regard de sa femme, dénué de toute expression et en particulier de cette étincelle si caractéristique de la compréhension, le rappela vite à la réalité.

– Ça peut s’déclencher à tout moment et c’est très douloureux, expliqua-t-il. C’est comme qui dirait ma couille gauche qui part en vrille et s’bloque dans un coin. Ça m’plie en deux, c’est une horreur. C’est pour ça que ch’préfère y aller doucement avec les manipulations, finit-il en quêtant un signe d’approbation.

– Mais mon pauvre Mimile, pourquoi que tu m’as pas raconté ça plus tôt ? gémit Eve, compatissante.

– Si tu veux bien j’vais aller faire un tour à la cabane, vérifier qu’tout va bien et j’reviens, enchaîna Emile en éludant la question.

– Attends, j’vais t’accompagner ! proposa Eve en bonne épouse, soucieuse de la santé de son mari.

– Non, ch’t’assure, c’est point la peine. J’en ai pas pour longtemps, et puis j’ai l’habitude, ch’préfère être seul ! lui lança Emile par-dessus l’épaule, s’enfuyant déjà pour couper court à toute réponse.

A la deuxième enjambée son pied gauche se bloqua et Emile se remémora avec une seconde de retard qu’Eve avait eu le temps de baisser son pantalon. Ceci constitue son dernier souvenir de la soirée. Nous tenons la suite de sa femme qui la confessa bien plus tard à un cercle restreint de proches parents. Cette seconde d’inattention allait changer la vie d’un homme.