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Mémoires d'un taximan

De
206 pages

Enfant, roulant dans sa voiture imaginaire, Jean Jacques rêvait être président de la République. Le statut financier de son père ne put lui permettre de poursuivre ses études. Ce fut la fin d’un rêve. Jean Jacques devint taximan.

« Jean Jacques c’est dur ! C’est vraiment dur ! Ce métier de taximan est dur ! Il est aussi un métier à problèmes. Le volant que nous tenons chaque jour peut nous entraîner droit devant une cour de grande instance pour finir dans une cellule de prison, il peut aussi nous conduire à l’hôpital après avoir été victime d’un sérieux accident, il peut encore faire pire, en nous jetant prématurément à toute vitesse dans une tombe affamée, largement ouverte, qui attend d’avaler un cadavre depuis des mois. Et c’est la fin d’une vie qui pourtant méritait un autre destin. »


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Couverture
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Cet ouvrage a été composé par Edilivre
175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis
Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50
Mail : client@edilivre.com
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Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN numérique : 978-2-332-85600-5
© Edilivre, 2015
Père, je ne t’ai pas oublié. Il n’y a aucun coucher de soleil que j’ai connu sans que je pense à toi. Je pense à toi, tout le temps… Je n’ai pas oublié tes enseignements, ta parole. Tu es toujours présent dans mon cœur, dans ma mémoire, Je n’ai pas oublié ma promesse, L’évidence, c’est qu’à tous reliefs, nous existerons…
Perrussel MABIKA La MONTAGNE
Chapitre premier
Jean-Jacques, c’est dur ! C’était l’avant-dernière phrase que je prononçai avant la fatalité de l’impact. Un poids lourd chargé des grumes perdit son contrôle, se dirigea droit sur moi comme un taureau enragé, encore que ma voiture était peinte en rouge… En une miette de seconde, je compris que ce jour-là n’était pas le jour de mon jour. Déjà, je n’entendis pas le coq de mon voisin chanter ce matin-là. Pourtant, chaque jour, chaque matin, régulièrement à cinq heures du matin, parfois très tôt, dès quatre heures trente minutes du matin, le coq de mon voisin de derrière me fait sursauter dans mon lit avec son timbre vocal qui domine ceux de tous les coqs du quartier. Ce matin-là était quand même bizarre, comme si quelque chose ne voulait pas que je quitte mon lit, peut-être même mon domicile. J’aurais dû m’en douter, après mon réveil, lorsque j’aperçus des cancrelats en train de s’accoupler sur mon permis de conduire. Je n’avais jamais vu des cancrelats s’accoupler jusque-là. D’ailleurs, je me demandais même comment ces insectes puants faisaient pour se multiplier. J’eus la réponse ce matin-là du mois de mars. J’observai quelques secondes le cancrelat mâle, celui-ci s’agita sur sa femelle, déployant ses ailes. Je supposai qu’il atteignit le septième ciel, comme le disent les humains. Je réfléchis sept fois à la question avant de les chasser, parce que je n’avais pas pensé à les écraser, les tuer. Je me sentis tout d’un coup étrange à l’idée de tuer des êtres vivants qui procréaient. Si j’avais fait appel à l’esprit d’analyse dumbonguidu village de mon père, j’aurais certainement vite conclu que ces deux indices suffisaient pour m’éclairer du mauvais présage. J’attendais un troisième signe pour me rassurer. Cela n’arriva pas jusqu’à ce que je quitte ma maison pour me rendre à la station de lavage où j’avais garé mon taxi. Depuis mon taxi, j’entendis des piétons crier les noms de tous les saints sur le trottoir. C’était à ce moment-là que j’avais prononcé ma dernière phrase avant l’impact fatal. Je me levai légèrement de mon fauteuil, je frappai mon volant de mes deux mains puis je criai par la suite : – Kifoumou ya tata ni… (Le pouvoir de mon père). Ma voiture a été prise en sandwich entre le camion et un mur. Le choc était mortel. Les gens se précipitaient pour tenter de dégager le chauffeur de taxi qui serait sans aucun doute sérieusement touché, peut-être même mort… – Où est le taximan ? – Où est-il ? – Est-ce que quelqu’un l’a vu sauter ? – Non ! – Mais où est passé ce taximan ? – Regardez sous la voiture. – Il n’est pas là ! – Sous le tracteur. – Il n’est pas là ! – Sous la remorque. – Il n’est pas là non plus… – Alors qui l’a vu ? – Mais il est où ? C’était une voiture sans chauffeur ou comment ? Je n’étais nulle part sur le lieu de l’accident. Les habitants du quartier chaud-chaud croyaient rêver. Cependant, je me retrouvais à plus de deux kilomètres du lieu de l’accident. Jusque-là, je n’avais encore jamais mesuré le degré du pouvoir que m’avait légué mon père. Un héritage de père en fils, depuis plusieurs générations. Un gri-gri capable de me déporter à plus de deux kilomètres à l’instant T pouvant se produire un accident, ou de n’importe quelle situation grave suscitant une question de vie ou de mort. Ce gri-gri est un héritage, un pouvoir que mon grand-père avait légué à son fils, Mahal Kakou. Ce dernier à son tour l’attribua à son fils, Jean-Jacques Kakou, que je suis. Mon père
me révéla qu’il n’avait pas beaucoup expérimenté la « chose » comme mon grand-père, c’est-à-dire son père. Mon grand-père fut un grand chasseur. Un chasseur dans tous les sens du terme. Un chasseur dont la renommée avait franchi les limites de son village natal. Mon père me raconta que mon grand-père aurait fait la chasse aux dinosaures s’il était né au jurassique, à l’ère secondaire. Mon père me dit, avec la plus grande certitude, que mon grand-père était capable de chasser un tricératops, un stégosaure et même un tyrannosaure. Mon grand-père était grand et fort. Il faisait 1,98 mètre. Il avait une grande calvitie qui s’ouvrait sur douze ou quinze centimètres de large, elle partait du front jusqu’à l’arrière du crâne. Cette vue offrait un décor spécial. Il laissait contempler deux rives de touffe de cheveux séparés par une lumineuse et lisse peau. Mon père appelait ça la Seine. Mon grand-père avait une barbe qui encerclait sa bouche, elle couvrait ses joues, son menton, une partie de son cou. Une barbe qui ressemblait à une crinière. Ce qui lui valut le sobriquet de « nkonsi » qui veut dire le lion, sobriquet qu’il incarnait parfaitement. Sur la photo qui reste accrochée au mur de la maison de mon père, on voit bien mon grand-père, assis sur son fauteuil de chef fait en peau de fauve, les yeux vifs comme un aigle, avec l’allure d’un lion qui vient de conquérir une savane. Torse nu, brassards faits en peau de reptile, bien attachés aux deux bras. Une longue plume d’aigle piquée dans la partie gauche de la chevelure. C’était comme une antienne. Je crois que mon père ne plaisante pas quand il parle de mon grand-père. Parce que sur cette photo qui est accrochée au mur du salon de mon père, on sent et on ressent de l’énergie dégagée sur l’image de ce grand homme au regard objectif, mort et enterré au cimetière du mont Florie depuis longtemps. Il est très impressionnant sur sa photo. Mon père me dit que je craignais de fixer mon grand-père sur la photo lorsque j’étais gosse. Mon père me dit que c’est peut-être parce que mon grand-père me parlait pour me transmettre un message, et moi, j’avais peur d’écouter mon grand-père qui me parlait depuis sa belle photo accrochée au mur. Mon père porte souvent un chapeau fait en peau de lion. C’est un chapeau très remarquable et très impressionnant puisqu’il traîne une queue de lion derrière. Mon père me dit que ce chapeau avait été fabriqué avec la peau d’un lion que mon grand-père avait tué dans la grande brousse. Le père de mon père avait chassé plusieurs espèces animales. Il avait chassé des sangliers, des singes, des calaos. Il avait capturé des boas, des gazelles… Mon père m’affirme encore avec la plus grande certitude, que mon grand-père s’était battu corps-à-corps avec un gorille dans la brousse. Mon père me raconte qu’à l’époque il avait huit ans, et il s’en souvient comme si c’était hier. Ce jour-là, le père de mon père était allé chasser dans la grande brousse. Il pourchassait une gazelle blessée quand, soudain, sa route croisa celle d’un gorille qui s’était certainement réveillé sur un mauvais pied, ou alors qui voulut simplement jouer les justiciers de la brousse. Mon grand-père poursuivait la gazelle, son chien Titi courait après lui et le gorille les suivait à grande vitesse. Une scène qui fit vivre un dicton : l’animal devant, l’homme au milieu, un chien derrière, et un autre animal derrière. Qui pourchasse qui ? Le gorille avançait à grande vitesse. Mon grand-père Binguimba sentait son poids se rapprocher de lui. Les branches des arbres se brisaient, des arbustes se coupaient, des feuilles mortes tombèrent de leur branche sur son passage. La manière dont ce gorille déposait son poids sur le sol déterminait la rage qu’il avait pour cet homme qui courait après une gazelle blessée. Le sol vibrait. Mon grand-père semblait percevoir les cris des oiseaux de mauvais augure qui s’adressaient au gorille : Tue-le, tue-le… Binguimba stoppa brusquement sa course. Il se tourna pour faire face au justicier de la brousse. Malheureusement pour lui, le gorille justicier était maintenant à moins de trois grands pas de lui. Le gorille justicier tendit son grand bras droit et donna un bon coup du revers de la main à Binguimba. Ce coup projeta Binguimba à plus de quatre mètres. Son fusil tomba à plus de dix mètres. Binguimba était un homme fort, il avait plus qu’un totem de gorille. Et ce n’était pas pour rien que sa renommée avait franchi les limites de son village natal. Mon grand-père était un chasseur qui avait été initié durant les cérémonies d’initiation de grande chasse. Son fils Mahal me raconta encore
que lorsque Binguimba était un enfant, sa mère, Toto, le plongeait dans un demi-fût contenant une eau spéciale ; une eau qui avait bouilli à plus de cent degrés avec des os de gorille et des écorces d’arbres dedans. Mon père me raconta aussi que mon grand-père Binguimba accédait à une autre dimension quand il entrait dans une colère démesurée. Mon père me révéla, avec la plus grande certitude, qu’une fumée de feuille verte sortait sur les deux rives des cheveux de Binguimba, que ses yeux devenaient rouges comme des noix de palme quand celui-ci entrait dans une de ses colères incommensurables. La Seine en ces instants ne brillait plus. Elle était sèche. Elle ne brillait à nouveau que lorsque Binguimba retrouvait son calme. Mon grand-père tenta de se relever pour prendre une posture de riposte après ce coup violent qu’il avait reçu, mais le gorille justicier ne lui accorda pas cette opportunité. L’animal était déjà à ses pieds avant qu’il ne prenne ses appuis. L’animal lui envoya à nouveau un coup, Binguimba l’esquiva proprement avec le dernier réflexe qui lui restait. Il riposta par un coup de poing qui emporta une bonne partie d’énergie qui lui restait dans le ventre. Il déposa impétueusement son coup de poing sur la poitrine du gorille. Le gorille recula d’un pas. Il poussa un cri. Il cria si fort que Binguimba eut l’impression d’écouter une dizaine de gorilles crier. Le gorille justicier enchaîna une série de coups de poing et de revers de main. Binguimba encaissait certains coups, en esquivait d’autres et contre-attaquait. Puis arriva l’instant où les poignets des deux combattants se cognèrent. « Ah ! Ma main ! » hurla mon grand-père. Il venait de se fractionner le poignet après que son coup de poing se cogna sur celui du gorille justicier. Titi assistait à ce duel à une dizaine de mètres. Il aboyait timidement, certainement pour implorer la pitié du gorille. Le gorille voulut donner un autre coup à Binguimba pour l’achever. Et c’est là que mon grand-père dit : – Kifoumou ya tata ni !!! (Le pouvoir de mon père). Binguimba disparut aux yeux du gorille. Il se déporta à plus de deux kilomètres. Il réapparut dans la cour de sa maison où jouait son fils Mahal. Sa chemise était déchirée. Il avait le poignet droit collé à la poitrine, ses narines saignaient. – Papa ! – Mahal, va dans la maison, regarde dans le salon, apporte-moi mon sabre qui est accroché au mur. Mahal partit dans la maison prendre le sabre qui restait accroché dans le salon. Mahal revint avec le sabre et le donna à son père. – Écarte-toi, fiston. Ça va saigner ! Juste après ces paroles, Mahal vit une lourde fumée de feuilles vertes sortir de la Seine, les yeux de Binguimba se teintèrent, ils devinrent rouges comme des noix de palmes bien mûres, la rivière de sueur qui coulait sur sa peau sécha subitement, Binguimba commençait à vrombir comme les locomotives CC Canadien du CFCO, il rugissait comme un vrai fauve des pays du Niari ; autour de lui, la terre vibrait, il fredonna par la suite un vieux chant des guerriers légendaires de notre village, puis sifflota. Peu après, il poussa un cri qui arriva jusqu’aux oreilles des ancêtres. Aussitôt, un grondement de tonnerre se fit entendre. Le ciel s’assombrit autour de sa parcelle. Le vent commença à se lever autour de lui pendant qu’éclatait un autre grondement de tonnerre, et c’est à ce moment-là que Mahal entendit son père crier : – Kifoumou ya tata ni !!! (Le pouvoir de mon père). Mahal vit son père disparaître sous ses yeux. Binguimba se déporta. C’est le vide pendant la déportation, le vide infini, un univers où on rencontre parfois des milliers d’étoiles filantes dans une course interminable, et on sent la pression du temps vous faire franchir l’espace. Binguimba repartit dans la brousse où il se retrouva à nouveau devant le gorille justicier. Il tenait son sabre dans sa main gauche. Puis il dit au gorille : – Je m’appelle Binguimba Kakou, fils de Toto et de Matadimafunda. Aujourd’hui, tu vas mourir. Mon grand-père Binguimba s’était battu contre ce gorille avec une main armée d’un sabre. Il tua le gorille. Bien qu’il ait pu tuer ce gorille, Binguimba avait eu des chocs, il était resté plus de
trois mois à la maison avec un bras malade avant de retourner chasser dans la brousse. Mon gri-gri me déporta à plus de deux kilomètres du lieu de l’accident, à mon domicile, dans la chambre de ma belle-sœur. Une chance qu’elle était allée à son institut où elle apprend sa couture. Elle aurait certainement frémi devant l’apparition soudaine d’un beau-frère qui rentre dans sa chambre sans toquer à la porte. Qu’est-ce qu’elle n’allait pas s’imaginer ? D’autant plus que c’était la période où sa sœur, donc ma femme, était absente du foyer. Elle s’était absentée pour quelques jours ; elle s’était rendue dans son profond Makabana pour aider sa maman malade. Heureusement pour moi. Sinon on m’aurait prêté des intentions du genre à manger la poule et l’œuf. Ça, ce sont des choses qu’il faut éviter dans la vie d’un homme, je vous assure. Vous êtes-vous déjà imaginé convoqué au grand conseil familial, où vous seriez en face de votre famille paternelle et maternelle et, à côté, la famille paternelle et maternelle de votre femme, et vous êtes convoqué pour le motif d’avoir couché ou tenté de séduire, ou alors engrossé votre belle-sœur ? Aïe, croyez-moi, c’est très dégradant. Alors, moi, Jean-Jacques, je réfléchis à tout cela, pour ne pas tomber dans le piège de la tentation. Ma belle-sœur est belle, avec son derrière provocant qu’elle remue énergiquement comme les danseuses que je vois surVidéo 45.Elle attire les regards de beaucoup d’hommes. C’est pour cette seule raison que ma femme m’a interdit de recevoir mes amis taximans chez nous. Ils s’agitent comme des petits garçons qui viennent de connaître les femmes, devant la beauté et le derrière de ma belle-sœur. Moi, je suis un vieux routier, je suis au volant tous les jours, et je contemple des derrières plus énergiques que le sien. Des derrières de toutes les espèces, des derrières sauvages, classiques, folkloriques… Ce n’est pas elle qui me fera tomber. Ma femme peut dormir sur ses deux oreilles, si ce n’est que pour lesaffairesde sa sœur. Je sais que, comme toute femme, Mireille menait discrètement sa filature. Elle surveillait finement les oscillations de mes yeux chaque fois que sa sœur passait devant moi. Et moi, Jean-Jacques, je rigolais dans mon cœur, je me disais au fond de moi : « regarde-moi ces femmes Jean-Jacques… » Je me rendis dare-dare chez mon patron pour l’informer de la situation. Monsieur Delamo était surpris de me voir à cette heure-là. – Qu’est-ce qui se passe Jean-Jacques ? Je n’ai pas entendu le ronflement de ta voiture. – Vous n’avez pas tort. Je suis venu sans la voiture, elle nous attend dans un endroit sûr. – Ça veut dire quoi dans un endroit sûr Jean-Jacques ? Quel endroit Jean-Jacques ? Je n’aime pas la manière dont tu m’expliques les choses. – L’endroit de l’accident, patron… – Qu’est-ce que tu as fait Jean-Jacques ? Tu as cogné une voiture ? Tu as écrasé un homme ? Des enfants ? Y a-t-il mort d’homme ? – Je ne pense pas qu’il y a eu mort d’homme patron, peut-être derrière moi. – Comment ça, tu ne penses pas, comment ça peut-être derrière toi ? Où étais-tu alors pendant l’accident ? – Euh… – Alors Jean-Jacques, tu me réponds ? – Patron, comprenez que je suis un fils du Niari, et dans le Mayombe j’ai appris beaucoup de choses. – Et alors Jean-Jacques, moi aussi je suis un fils du Niari, mais est-ce une raison pour que tu ne t’expliques pas bien ? – Patron, moi, j’ai mon gri-gri, qui me déporte à l’instant où un accident est capable de se produire. – Ah ! Jean-Jacques, tu me fais peur… – Il n’y a rien d’effrayant, Monsieur Delamo. C’est juste un petit gri-gri. C’est juste une protection. Un sourire innocent parut sur le visage de Monsieur Delamo. Nous nous rendîmes au lieu de l’accident après que j’eus expliqué la scène dans les détails à mon patron. La scène était telle que je l’imaginais. Le gros camion n’avait pas laissé de chance à mon taxi. Et je serais
mort sans aucun doute sur place si je n’avais pas ce truc de « pouvoir de mon père ». Les gens ne croyaient pas que j’étais le chauffeur de ce taxi terriblement cogné. Le bureau central des accidents était déjà sur le lieu de l’accident. Il faisait le constat. Le système de freinage du gros camion avait lâché. Je compris que le chauffeur de ce camion se simplifia les choses en me rentrant dedans pour faire moins de victimes. Heureusement pour moi. Je ne pouvais pas en vouloir à ce chauffeur, il avait fait le bon choix, on sacrifie toujours le point ou la zone où les pertes seront minimes, et surtout les pertes humaines. Moi, j’étais seul dans le taxi, alors qu’il y avait plus d’une centaine de personnes sur le trottoir. Mon taxi était assuré. Monsieur Delamo est un crack. Il évitait de mettre une voiture en circulation avec un dossier incomplet. La société à laquelle appartenait ce camion avait indemnisé Monsieur Delamo. Une nouvelle voiture. Il était nickel ce nouveau taxi. Un joli tableau de bord, le volant ainsi que le levier de vitesse avaient un décor en bois, et en plus, il y avait la clim. C’était magnifique ! Mon taxi était devenu célèbre à cause de la clim que je mettais parfois pour satisfaire ma clientèle lorsque la chaleur était à son comble. On ne parle pas d’un taxi sans le chauffeur. On parlait de mon taxi dans tout Loubomo. On parlait aussi de moi. On parlait de nous au quartier Bakouni, au quartier Bacongo, au quartier Capable, sur l’avenue de Pointe-Noire, sur l’avenue Félix-Éboué, sur la rue Kimongo, sur la rue Michel-Moutsassi, au quartier Pinaré, au Grand-Marché de Loubomo ou encore au marché de Lundi. Partout, on parlait de ce taxi qui avait la clim. Les gens avaient baptisé mon taxi, « taxi-hiver », à cause de la température qu’il faisait à l’intérieur. J’étais désormais aussi connu que l’américain, le taximan qui faisait ses dérapages sur les rues et les avenues de Loubomo. Il paraît que le gars écrivait un G avec les roues de son taxi lorsqu’il réalisait ses glissements de roues. Moi je n’ai jamais vu ça. La seule personne que j’ai vu réaliser un 88 avec précision, c’est l’homme à la Volvo, Monsieur Bayonne, l’ami de mon patron, je dois dire le meilleur ami de mon patron, Monsieur Delamo. Le papa, là, est un as au volant, surtout quand il conduit une Volvo. Mon taxi T40 rénové faisait classe. J’y avais apporté une décoration particulière à l’intérieur comme à l’extérieur. Mon taxi T40, tel il était immatriculé sur les deux portières avant, écrasait er beaucoup de taxis de la ville de Loubomo. Et lors du défilé du 1 mai, la population qui était venue assister au défilé attendait de voir la T40, letaxi-hiver que d’autres personnes appelaient aussitaxi-France. er La fête du 1 mai chez nous n’est pas qu’une fête pour les travailleurs. Les chômeurs aussi célèbrent cette fête. Une manière pour eux d’affermir leur espoir dans l’attente d’un er travail. Le 1 mai est une fête importante. Chez nous, elle est célébrée comme le 15 août de chaque année, qui est la date de l’indépendance de notre pays, elle est aussi célébrée comme er le 25 décembre, qui est la date de la fête de Noël, ou encore le 1 janvier qui est le jour de er l’an. On égorge des poulets pendant la fête du 1 mai. Or, constat fait, on n’égorge les poulets que pour des commémorations particulières. Les poulets souffrent en ces dates-là. Et er pendant la fête du 1 mai, on mange, on boit à sa faim, on danse jusqu’à l’épuisement, on crie, on rit et on dort. er Pendant la fête du 1 mai ou du 15 août, les taximans avaient pour habitude de décorer le pare-brise arrière de la voiture avec les mots et les phrases qui leur plaisaient. Il était souvent écrit : « Bonne fête du Travail », « Vive la fête des travailleurs », « Vive l’indépendance », e e e « Vive la fête de l’indépendance », « Vive le 23 , 24 ou 25 anniversaire de er l’indépendance ». Et pour cette fête du 1 mai, j’avais écrit sur le pare-brise de ma T40 rénovée : « Vive les filles et les 41S ». C’était la phrase que j’avais écrite sur le mur de ma classe de terminale quand j’avais satisfait à mon Bac. La fête était belle. L’armée nationale défila en premier lieu. Puis vint le tour des agents de la mairie, ensuite la préfecture, le trésor public, les infirmiers, les agents des sociétés Hydro-Congo, Socobois et autres, les
e r enseignants, et les taximans clôturaient la cérémonie. Et ce jour de 1 mai, la vedette était bien sûr ma T40. La foule criait à mon passage « Vive la T40, vive le taxi-hiver, vive le taxi-France » Et ceux qui avaient bien lu sur le pare-brise arrière de mon taxi répétèrent ceci : « Vive les filles et les 41S !!! Vive les Loubomoises et les 41S !!! » Chez moi, Mireille avait préparé un bon plat de poulet à lamouamb-tchibondong. Mon voisin, le vieux Boulandzi, m’avait offert un litre de vin de palme. Il était bon ce vin, il était bien sucré comme un fruit mûr. Et si vous vous accrochez à cette sucrerie, dites-vous bien que vous chevauchez vers…
Chapitredeux
Jean-Jacques, c’est dur. C’est ma phrase. C’est là, la phrase que je fais entendre lorsqu’une situation contraire à mon imagination s’offre à moi, chaque fois qu’une prévoyance ne concorde plus avec mes statistiques… Enfant, j’aimais rouler dans ma voiture imaginaire chaque fois que j’étais en route pour l’école, ou lorsque mes parents m’envoyaient acheter du manioc chaud au petit marché de Bayokissa. Je me servais de mon ardoise en bois, qui ressemblait au volant d’uneFerrarique les célèbres pilotes de ces années conduisaient. Parfois, j’avais un gros couvercle de marmite qui ressemble au volant d’uneMercedes Benz 11-13 que conduisaient les chauffeurs de Socobois, de Foralac ou encore de la ferme porcine de Loubomo, aujourd’hui appelé Dolisie. J’aimais les imiter avec leurs allures des « seigneurs de la route ». J’aimais utiliser le frein moteur, même lorsque je m’imaginais dans uneFerrari ou dans unePorche,contraste quel mécanique ! Un mouvement de ma main droite dans le vide et je passais à la vitesse supérieure ou je rétrogradais. J’admirais et j’imitais aussi les chauffeurs de taxi que je rencontrais, je les prenais tous pour mes collègues. Amicalement, je les saluais, ils me répondaient par un klaxon. J’étais connu de beaucoup de taximans. Quand on remarquait un morceau de ruban blanc attaché sur une antenne de taxi, cela signifiait qu’il y avait un taximan qui était décédé. Du coup, je me mettais en deuil moi aussi. Et pour le confirmer, je partais couper une partie de mon joli drap blanc que mon oncle paternel m’avait ramené de l’Union Soviétique. C’était un joli drap avec l’image du Kremlin de Moscou. Il m’avait aussi ramené des bonhommes soviétiques. Des bonhommes de Lénine, de Marx. Mon oncle paternel me parlait tellement de l’Union Soviétique, de Marx et de Lénine, que je commençais à rêver d’eux chaque soir quand je me couvrais dans ce joli drap blanc qu’il m’avait ramené de ses séjours d’études supérieures. Dans mes rêves, Marx me parlait, Lénine aussi. Puis il est arrivé une période où mon oncle ne voulait plus parler de L’Union Soviétique. Il trouvait que j’avais maintenant le langage d’un marxiste, d’un communiste. Mon oncle paternel trouvait que l’allure marxiste ou léniniste que je prenais, allait sans aucun doute faire de moi un politicien. Mon oncle ne voulait surtout pas que je devienne un politicien. Dans la famille, on parle quelquefois de politique, mais nous ne la pratiquons pas. J’avais quel âge ? Neuf ans. Et c’est exactement à cet âge-là que je commençais à avoir une vision contraire à celle des membres de ma famille, car je rêvais désormais de devenir président de la République. Tout ceci a eu lieu une année avant que je commence à faire mes rencontres avec Lénine et Marx. J’avais huit ans cette année-là, l’année où j’ai rencontré notre président de la République. Celui-ci était venu en visite de travail à Loubomo. Et comme il est de coutume chez nous, la direction départementale de l’enseignement sélectionne des belles et bonnes têtes pour remettre un bouquet de fleurs et souhaiter la bienvenue au président et à son épouse lors des visites présidentielles ou de celles des autres grands diplomates du pays. On sélectionnait que des enfants BT³ (enfant Bien Traité, Bonne Tête, Belle Tête). Moi je remplissais tous ces critères. J’étais beau, d’ailleurs je le suis encore, malgré le temps qui m’a infligé quelques coups. J’étais bien traité. Mon père n’était pas riche, mais il gagnait assez bien sa vie pour prendre soin de moi. Et il faut noter qu’à côté, j’étais intelligent. Je parlais correctement et couramment le français. Mon père me faisait beaucoup lire. Il travaillait dans une imprimerie. Il apportait souvent à la maison des livres édités par leur imprimerie et me forçait à les lire. C’est donc partant de là que j’ai eu l’habitude de beaucoup lire. Il m’arrivait d’ouvrir un livre et je récitais le contenu au lieu de lire. Mon nom avait été retenu au milieu de plus d’une huitaine d’autres élèves sélectionnés. Parmi eux, le fils du maire de la ville, le neveu du gouverneur de la région, le...