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Regards de travers

De
274 pages

Si vous pensez que l'humour peut être sérieux, alors ce livre est fait pour vous.

Michel Vaujours a écrit ce livre pour tenter, malgré tout ce qui vous attriste, de vous inviter à sourire. Oui, sourire de ces travers des hommes politiques, des banquiers, des patrons indécents, de la mondialisation et de bien d'autres.


Sourire de ces travers, ce n'est pas sérieux, diront les grincheux. Ce livre aimerait vous prouver le contraire.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-75482-0

 

© Edilivre, 2014

Avant-propos

Le mieux est l’ennemi du bien, parait-il. Mais le bien n’est pas l’ennemi du passable, et ni le passable, l’ennemi du médiocre. La recherche du bien serait donc la vertu absolue, à la différence de la recherche du mieux. Voici l’hommage rendu à la paresse des doués et au labeur des besogneux.

Me rangeant sans scrupule dans la première catégorie dès l’école, je réagissais parfaitement aux annotations « pas mal, mais peut mieux faire ». L’ennemi n’était pas loin, mais je résistais. Parfois c’était : « peut mieux faire, point. » C’était plus sournois, mais il en fallait plus pour céder à la menace. Oublions donc le mieux, le bien ne serait déjà pas mal.

C’est pourquoi je m’autorise ces pages, à la va comme je t’écris ou plutôt à la va comme je te parle, car il s’agit de dialogues imaginaires dont je dois, pour une large part, l’esprit aux échanges que j’ai eus (ou que j’aurais pu avoir) avec un homme, Paul, le grand frère que je n’ai pas eu. Français et libanais de pleines acceptions et non franco-libanais comme tant d’autres à la double nationalité économique. Ni mépris, ni opprobre dans cette distinction. Je sais que cette relation bi-nationale apporte beaucoup à notre pays. Mais Paul possédait plus, il possédait avec la même rigueur la double culture et la double sensibilité : celles du cœur et de l’esprit.

Nos origines et nos formations ne permettaient pas de prévoir une proximité particulière. C’étaient les circonstances et le jugement de notre patron qui nous avaient réunis.

De purement professionnelle, notre relation était devenue amicale, puis quasiment fraternelle.

Son souvenir m’aide à oser.

Donc, après des années à attendre le mieux qui ne viendra pas, je m’y mets. Avec l’espoir de vous distraire, évidemment. De vous faire sourire parfois, j’espère.

Sourire des travers des autres et même des miens. Jeter sur ces travers un gai regard comme le philosophe veut éclairer avec son gai savoir.

Sourire de ces travers, ce n’est pas sérieux, diront les grincheux. Je vais essayer de prouver le contraire. Et puis notre monde n’est pas si noir, ajouteront-ils. Peut-être. Encore que… D’ailleurs, le droit de railler les travers est un hommage à toutes les lignes droites.

Sourire de quelques jeux de mots, tant il est des sujets dont il vaut mieux tenter de rire plutôt que d’en pleurer. On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui, disait un fameux amuseur philosophe. Ici le souhait serait plutôt qu’on puisse rire d’un rien et quel que soit le lecteur. Encore faut-il oser quelques jeux de mots sans risquer de nuire à l’attention que l’on veut mériter. Combien de propos rigoureux ont été pervertis par l’envie irrésistible de faire un bon mot. Je montrerai donc de l’audace !*

D’ailleurs, dans les pays anglo-saxons, l’exposé le plus sérieux n’est pas dévalorisé a priori pour avoir commencé par la traditionnelle private joke. Sans aller jusqu’à rêver d’user du sourire passeur de message comme la commedia del’arte ou comme la comédie des Romains qui aspirait à corriger les mœurs par le rire, au moins aurais-je recherché le plaisir égoïste de pondre des mots, des bons, riches de leur astuce… et les autres.

La seule garantie que je puisse vous donner, c’est qu’ils ne sont pas issus de l’Almanach Vermot 1912, ni même d’un Canard Enchaîné plus récent. Non, j’en assume totalement la paternité. Et si par un quelconque hasard, vous veniez à en trouver un identique, j’en revendique néanmoins la paternité, car s’il est rare sauf au cinéma que plusieurs pères revendiquent la paternité des enfants, même les plus beaux, il n’est pas rare que l’on trouve plusieurs revendications pour de belles idées.

Si vous n’en riez pas, je ne vous en voudrai pas. Moi-même, il y a longtemps que je ne ris plus qu’à mes propres plaisanteries, les seules que je suis sûr d’avoir comprises.

De fait, il y aura aussi et surtout beaucoup de propos moins risibles, sur quelques perversions de l’âme humaine, quelques constats persifleurs sans doute sur nombre de sujets : la politique, les riches, le Moyen-Orient, l’économie, mais aussi la culture et les mœurs. Beaucoup de jugements plutôt sévères sous les sourires, une façon d’exprimer quelques réels soucis sans doute. Ce sont mes enfants, même athées, qui d’ailleurs m’appellent « notre père qui êtes soucieux » (plaisanterie éculée, mais opportune) Pardon ! Je ne blasphémerai plus.

Je pense aussi à un chapitre sur les critiques, il y a tant à dire… Quoique, non ! Pas les critiques, ou alors plus tard, si j’ai réussi. Aujourd’hui, je me sentirais obligé de les caresser, alors que si j’ai réussi…, ils ne perdent rien pour attendre !

Ce n’est pas que je réfute les critiques, les amateurs comme les professionnels. Et s’ils sont allés au bout de la lecture, donc au bout de leur indulgence, je leur dois déjà un grand merci. C’est qu’ils savent depuis Destouches, et même l’Antiquité, parait-il, la facilité de la critique et la difficulté de l’art. Va donc pour le jugement des critiques ! D’abord celles sans doute empreintes d’affection de ma famille et de mes amis, puis le cas échéant celles de lecteurs dont l’éventuelle mansuétude ne devra rien à l’affection…

Vous avez remarqué qu’entre critiques et auteurs, la relation n’est pas simple. Un auteur déjà reconnu, n’accepte pas facilement un jugement peu flatteur. Ce faisant, il n’est ni le premier, ni le dernier, à s’aigrir de la réserve, fut-elle justifiée, après avoir joui des louanges, fussent-elles excessives.

Alors que faire dans mon cas, moi qui n’ai jamais goûté l’ivresse de la reconnaissance, ni la détresse du dénigrement. Aucune raison donc (pour le moment) de vitupérer les critiques et leur incapacité à reconnaitre le talent !

Et puis mon courage n’a jamais atteint le palier de la témérité. J’oublierai donc les critiques.

Ne reculons pas l’échéance, il est temps d’écrire.

Introduction

« Au fait, tu sais, je vais écrire un bouquin. »

Je n’avais pas osé dire un livre. Paul était un homme beaucoup trop cultivé. Avec lui, on ne plaisantait pas avec la littérature. J’avais toutefois dû l’étonner. Quelques secondes de perplexité sans doute et il finit par réagir.

« Pourquoi pas ? De nos jours, seule une hausse vertigineuse du prix du papier pourrait endiguer l’incontinence des éditeurs. N’importe quel footeux, le moindre animateur de télévision fait un livre, enfin fait faire, un livre, enfin un bouquin, sur sa vie, son œuvre. Alors pourquoi pas toi ? Encore que tu ne me paraisses pas avoir les titres de gloire, je veux dire la notoriété, parce que les titres, il y a des spécialistes pour ça, comme pour les étiquettes. »

Je voulais lui en dire un peu plus.

« Je suis sérieux. J’espère que tu auras le sarcasme moins saignant quand tu le liras. »

Visiblement, il en fallait plus pour le convaincre.

« Moi aussi, je suis sérieux. J’aime trop les livres. Enfin, les bons. On ne devrait laisser éditer que les bons. On donnerait ainsi le goût du bien écrit et du bien pensé. Tu te rends compte ! On raserait beaucoup moins de forêts finlandaises et beaucoup moins de lecteurs aussi. »

Il était rare que Paul s’adonna aux plaisanteries. Cela tenait au sujet, sans doute.

Et il poursuivit : « C’est comme les vins. On ne devrait laisser produire que des bons. Trop de vins tuent le vin. Trop de livres tuent le livre. Il faut toujours plus produire pour toujours plus vendre. On développe la soif de médiocrité au lieu de former au plaisir de la qualité. »

Je le relançais : « Et la liberté, que fais-tu de la liberté ? Celle du marché, de l’offre et de la demande ? »

Il ne me laissa pas poursuivre.

« La liberté, elle a bon dos. Parle-moi de consommation, oui ! Les livres, c’est comme les habits, les émissions de télé : il faut décoder le produit que cachent les promos, comme l’on dit. L’homme est un marché pour l’homme. Tu sais, comme le loup. Alors je rêve de résistance à l’abaissement encore plus que de liberté, dans ce domaine comme dans d’autres. » Et c’était vrai. Toute sa vie le prouvait.

Restait à lui montrer ma détermination. « Tu n’arriveras pas à m’arrêter, ni à me donner mauvaise conscience. Pourquoi aurais-je mauvaise conscience avant d’avoir écrit. Avoir écrit ce que je crois connaître et librement. J’ai envie d’écrire tout haut ce que je pense tout bas. »

Paul était un frère avec le meilleur de l’indulgence que ce lien peut impliquer. « Je ne veux pas te décourager. En parlant de bouquin, pardon, je ne pensais pas à ton livre en particulier, mais à tous ces produits du même nom. Un bon titre, un bon nègre, un bon attaché de presse et on a un bon produit. Un bon livre, c’est moins sûr. Au fait, as-tu déjà au moins un bon titre ? »

Je ne pouvais pas me dérober. « Bon, je ne sais pas. Peut-être : Des soucis et des hommes, mais c’est déjà pris. J’ai pensé à Dialogue des mœurs. Mon bon maître Antonin Fabre aurait été surpris de ma référence à Lucien et à son dialogue des Morts. Un peu prétentieux, non ? Je pense à regards de travers.

Paul n’avait pas l’air très convaincu. « De toute façon, le titre compte – un titre incitatif à la lecture ou en tout cas à l’achat – mais pour moi, moins que le texte. Je te vois plein d’espoir et c’est normal… à ce stade ! Tu as certainement des idées, je n’en doute pas. J’attends de les lire. Et puis, sais-tu écrire ? Je n’ai jamais lu que tes rapports et tes notes. Sans vouloir te froisser, on est loin de la littérature. Alors, courage ! ».

Visiblement le doute l’emportait sur la conviction. Sans doute voulait-il encore m’inciter à réfléchir. « Et pense quand même aux millions d’hommes et de femmes dans le monde qui attaquent leurs pages blanches au même instant. Qui vont consacrer des mois, parfois des années à écrire avec la conviction de produire une œuvre. L’espoir toujours l’espoir. Jusqu’à la relecture. Notre propre relecture d’abord, terrible ! Sauf aveuglement bien sûr ! L’espoir encore, si l’on franchit cette redoutable épreuve sans succomber à l’attraction de la corbeille à papier. Mais je m’arrête. Nous en reparlerons quand tu en seras là. Je sais de quoi je parle. »

Je n’en doutais pas. J’avais en tête la lecture du discours qu’il avait prononcé un jour à l’Académie des Sciences Politiques. Il y avait été convié à exprimer ses réflexions sur le passé et l’avenir du Liban. Quelle leçon, dans la teneur comme dans la forme. La rigueur de la langue, la justesse des pensées, la cohérence de la composition pour transmettre les idées, de l’art !

Il m’appartenait néanmoins de justifier mon espoir. « Tu me suggères de bien réfléchir, c’est ça. Mais tu me laisses l’espoir. Merci ! C’est vrai qu’entre l’espoir et la prétention, la marge est souvent mince. Alors je m’accroche à l’espoir. Les épreuves que tu m’annonces, j’y ai pensé. L’affrontement avec la page blanche, l’écran blanc d’ailleurs, la sévérité de sa propre relecture, et je ne parle pas de la relecture des autres, j’y ai pensé. Mais je vais essayer de ne pas me dégonfler. Il y a quelques idées que je ne voudrais pas enterrer au fond de mes rêves et quelques paroles que j’aimerais voir rester plutôt que s’envoler. Alors appelle cela comme tu veux, courage, témérité, inconscience. Au diable la prudence, j’ai décidé d’y aller. »

Ma détermination dût le toucher. Paul ne souhaitait plus me décourager. « Je suis impatient de voir. Pour moi l’espoir qui porte l’écriture n’est pas nécessairement une déraison, pas plus que bien d’autres beaux espoirs des hommes souvent contrariés eux aussi, l’espoir de justice, de démocratie ou celui de rendre heureux ceux qu’on aime. Mais je m’égare. Ton espoir me plaît. Bon courage. »

Je voulais conclure. « Tu sais : si l’on espère peu et que l’on a un peu, c’est déjà beaucoup.

Encore ta fausse modestie. » Il témoignait une fois encore de son rare talent pour décoder les hommes. « Écris ce que tu penses et plaisante un peu si tu veux puisque c’est ton péché mignon.

Je n’ai pas envie de m’en empêcher et puis toutes les plaisanteries ne sont pas stupides. Je chercherai, c’est promis, les jeux de mots avides de sens ».

Regards de travers sur la politique

Vous souvenez-vous d’un jour où les informations politiques n’ont pas suscité chez vous plus de scepticisme que de confiance envers les perspectives annoncées, ou une réaction de résignation devant des confirmations qui démentaient les perspectives précédentes ou une réaction d’irritation à la révélation de possibles turpitudes et j’en passe.

Nul ne peut rester totalement indifférent. Il s’agit plus ou moins directement de notre propre environnement, de l’évolution de notre société, de celle de nos ressources parfois. Pour n’être que spectateurs le plus souvent, nous n’en sommes pas moins critiques.

Il était donc naturel que quelques dialogues de ce livre portent sur des aspects de la politique.

S’ils sont parfois caustiques, peut-être y verrez-vous l’expression de remarques que vous avez pu vous-même vous faire en pareilles circonstances. Il y aurait donc là des ressemblances avec des personnes et des situations existant ou ayant existé, comme l’on dit au cinéma. C’est bien possible.

Mais il ne serait toutefois pas juste de ne pas reconnaître les mérites de tous ceux qui se consacrent à cette activité, la politique et ne font l’objet ni d’opprobre, ni de dérision.

Rendons leur une fois pour toutes l’hommage qui leur est dû et passons aux travers des autres, car il faut bien l’avouer, ils ont rarement manqué de nourrir nos dialogues. Dialogues à chaud sur l’actualité du jour devant le café du matin, dialogues qui venaient meubler certains de nos voyages.

Des promesses en si majeur

Les élections présidentielles et les périodes qui les précèdent apportent de façon récurrente l’opportunité d’observer le rapport (lointain) en politique des promesses aux réalités.

Nous avions vécu les envolées fascinantes des campagnes, les soutiens émerveillés des équipes, les brillantes exégèses des sondages, les professions de foi des candidats (et effectivement faute d’avoir foi en ce qu’ils professent, au moins ont-ils foi en leur profession), l’insoutenable suspense de la soirée électorale, les déclarations convenues ensuite : rengorgement de satisfaction, je n’ai qu’un objectif, servir la France d’un côté, modestie de composition, je remercie les millions d’électeurs qui ont voté pour moi, de l’autre.

Après la dernière présidentielle, je me remémorai un de ces échanges avec Paul, il y a quelques années, lors d’un voyage. Les circonstances n’étaient pas très différentes.

Une élection présidentielle se profilait déjà et un article remarqué du Monde de la veille vitupérait les défaillances du quinquennat écoulé et augurait des jours meilleurs que connaîtrait le pays avec une nouvelle majorité.

Je ne pus m’empêcher de persifler : « Tu vois, si le talent s’en mêle, il n’y a rien de plus beau que les promesses des candidats en campagne électorale. C’est vrai à tous les niveaux, présidentielle ou municipale. » Le regard étonné, Paul attendait la suite. Il savait ma propension à l’ironie. Je n’avais qu’à poursuivre. « Comment ne pas être tenté ? Au niveau national, l’emploi sera dopé, les impôts plus justes, la dette sera réduite. Au niveau local, ce sont plutôt : rond-points, contournements, voies rapides, crèches et lycées, tout nous sera donné comme les veaux, les cochons et les poulets de la fable. J’admets que chacun des concurrents pratique le même sport et que c’est à nous qu’il appartient de ne pas être dupes. »

Paul n’était pas franchement en désaccord. « C’est un des rares points où les démocraties, les pseudo-démocraties et les non-démocraties se ressemblent. Les peuples entendent à peu près les mêmes promesses et s’en accommodent. Dans les pays où les peuples n’ont pas droit à la parole, pas le choix bien sûr, mais dans les démocraties aussi. Ici, sans l’acceptation des promesses non tenues, ce serait la révolution et cela personne n’en veut, même pas ceux qui en font commerce. »

Mais je n’en avais pas terminé avec le persiflage et les promesses des politiciens. « Quand je pense aux grincheux qui crieront aux promesses non tenues. Ce sera mal récompenser les efforts déployés et ne pas comprendre – Ah les ingrats ! – que seuls la conjoncture et les obstacles dressés par l’opposition ont empêché la réalisation des espoirs.

C’est vrai, reprit-il, quand l’homme politique entend insatisfaction, il répond ingratitude et dénigrement. Et il faut bien du talent pour tenter d’en convaincre mêmes ses propres électeurs. Bien du talent pour tenter de faire partager des convictions que l’on ne partage souvent pas soi-même.

D’ailleurs, il y a un comédien, non pas qui sommeille, mais bien éveillé chez tout politicien en public et même en privé. J’avais invité Flamberge à déjeuner la semaine passée, brillant élu, par ailleurs sympathique et très cultivé. Je l’écoutais répondre à ma question sur le déroulement de son mandat. À l’entendre, j’aurais dû m’apitoyer sur les sacrifices consentis pour son activité et sur l’incroyable manque d’égards des citoyens en général envers les politiciens…

Voilà, nous y sommes. » Je regrettais déjà mon interruption, mais Paul reprit aussitôt.

« …Je ne te cacherai pas que j’ai failli être ému lorsque notre élu s’étendit sur son emploi du temps infernal, sur les sessions à n’en plus finir, sur les cérémonies dominicales, sur les repas des anciens, et sur les dommages à la vie familiale. Il en était effectivement à sa troisième femme, sans compter les supplétives. J’ai ressenti, inutile de te le dire, une profonde compassion. Mon cœur était serré, comme le sien et seuls le foie gras et le sauternes auxquels il a d’ailleurs exprimé sa reconnaissance, nous ont permis une transition plus joyeuse. Je suis encore émerveillé de tant de dévouement, et, sans reconnaissance. » Paul lui-même pouvait persifler. Un travers contagieux.

Je n’avais pu résister à l’envie de continuer un peu. « Tu penses ! En faut-il de la vertu, dans ces conditions, pour accumuler les charges électives, sans compter bien entendu les charges attributives qui vont avec. Certains esprits mesquins font remarquer que ce cumul de charges s’accompagne le plus souvent du cumul des rémunérations associées. Ne pas voir que cette moisson financière ne constitue qu’une maigre réparation au regard des sacrifices consentis, c’est pêcher par ingratitude. »

Ce n’est pas nouveau, dit Paul. Je relisais récemment un texte de Boris Vian de 1958, tu sais, l’expert de l’École centrale des arts et manufactures, expert également en « incorrections politiques avant l’heure ». Il disait à peu près : ‘‘ les crétins qui discutent au Parlement de la meilleure façon de piller la France ne cherchent pas à s’occuper des gens ; c’est l’argent et les privilèges qui les intéressent. »

C’était à moi de relancer : « Tu ne crois pas que la plupart de ces élus seraient bien en peine de s’assurer une rémunération comparable dans l’exercice de leur profession civile ? Ils pensent que mieux vaut un très bon CDD qu’un médiocre CDI. Et puis, il n’y a pas pour ce type de CDD de limitation au renouvellement, sauf bien sûr pour le Président. Décidément, le volet financier du sacerdoce pourrait bien justifier qu’à la différence de la vocation à la prêtrise, la vocation à la politique ne connaît pas de crise. »

« Tu as la dent dure. Soyons un peu plus justes, dit-il. Nous connaissons tous, des maires, conseillers municipaux et même élus de plus haut vol, réellement dévoués, toujours disponibles pour leurs concitoyens. Ils méritent d’autant plus de considération. Il y en a même qui tiennent leurs promesses électorales, c’est dire ! Et que dire de la vertu des militants ! »

Je ne voulais pas être en reste. « Tu as raison. Il me semblerait d’ailleurs juste que sur le parvis de l’Assemblée Nationale soit élevée une statue à la gloire du militant vertueux anonyme, qui tel le soldat inconnu rappellerait aux foules que si les honneurs et les satisfactions vont aux plus gradés, ceux-ci les doivent aux sacrifices, bien réels ceux-là, des militants anonymes. »

Paul avait souri, son sarcasme devenait plus léger. « Plus je fréquente les politiques, plus je m’étonne de leur talent : cette capacité à susciter la foi, voire l’admiration de leurs électeurs et collaborateurs alors que leurs promesses sont si mal fondées et plus je m’étonne de la naïveté de leurs auditeurs face à ces promesses ».

Je voulais tenter une fin. « D’un côté la soif d’espoir, de l’autre l’habileté des promesses, fussent-elles fondées sur des perspectives improbables voire des utopies. Des promesses en si majeur. »

Plaisanterie et musique ne vont pas bien ensemble, mais il avait su me rassurer d’un plissement de lèvres indulgent, signe qu’il était temps de changer de sujet.

Des vertueux prêcheurs
en eaux troubles

J’avais trop envie de faire partager ma tentation de rire et de pleurer à ce que je venais d’entendre de mon dernier visiteur, un homme d’affaires équatorien. Je ne résistai pas et entrai dans le bureau de Paul. Étonné de mon intrusion et souriant, il me sollicita du regard. Le sujet devait en valoir la peine.

« J’en avais déjà entendu de tristement cocasses, mais la dernière n’est pas mal. » Je lui dit ce qui m’amenait. « Tu sais, voyant que je doutais de sa capacité à faire choisir notre matériel par l’État-major de son Armée, il a été très convaincant. Il a sorti un papier blanc. ‘‘Quelle couleur ? m’a-t-il dit. Blanc. Pour mille dollars, vous allez le trouver blanc cassé. Pour dix mille dollars, vous serez prêt à affirmer qu’il est gris clair. Pour cent mille dollars, vous jurerez que vous l’avez aperçu et qu’il est gris foncé et pour un million de dollars, vous certifierez que vous l’avez vu et qu’il est noir.” Il s’est mis alors à rire lourdement. Comme je n’avais pas l’air de le suivre, ‘‘Faites moi confiance’’, a-t-il ajouté. Comment ne pas faire confiance à une logique aussi claire, claire à pleurer.

J’avais visiblement amusé Paul. J’attendais son commentaire. « C’est d’un rare cynisme. En plus il a de l’humour ton visiteur et, au moins, ne se pose pas en donneur de leçon de morale. Mais cela fait frémir et il n’y a pas que dans son pays que l’argent dissout les valeurs. Quant à son impudeur, c’est affligeant, mais encore dit-il ce qu’il fait et fait-il ce qu’il dit, à la différence de tous ceux qui disent ce qu’il faut faire et ne font pas ce qu’ils disent, sans compter ceux qui cachent ce qu’ils font et affirment faire ce qu’ils ne font pas. »

Je sentis que mon histoire avait réveillé la profonde aversion de Paul pour l’hypocrisie et je le devançais. « Tu penses peut-être à Billion. Je mentionnais le nom d’un ancien ministre et diplomate que nous avions récemment reçu la veille. La belle leçon d’humanisme qu’il nous a donné. »

Paul ne pouvait que réagir. « C’est vrai que son expérience, bien réelle, du Moyen Orient lui permet de juger de toutes les spoliations des peuples de la région. Sa sensibilité envers leurs malheurs n’a d’égale que son mépris pour les potentats de la région. Belle conscience et son indignation devant la cupidité régnante et la faiblesse morale des dirigeants locaux ! Quel contraste avec la tiédeur de ses propos publics !

Et encore, tu ne sais pas la suite. » Paul allait m’ôter mes dernières illusions que d’ailleurs je n’avais pas. « Après que tu nous as laissés, la tonalité n’était plus tout à fait la même. Cet homme, à la belle âme – qui t’avait séduit, n’est-ce pas ? – venait surtout pour solliciter mon entregent auprès de sources financières susceptibles de satisfaire des appétits que ses revenus réguliers ne permettaient pas de combler. Mais la leçon qu’il t’avait dispensée, avait été édifiante pour toi, du moins le pensait-il. Fort de ce que tu avais entendu, comment aurais-tu pu ne pas louer l’élévation de pensée de cet homme si tu venais à en parler.

Paul, je ne suis pas naïf. Mais n’en rajoute pas trop. Tu sais combien je suis déjà méfiant de nature.

Tu n’es pas naïf, reprit-il. Applique-toi toujours à bien écouter chaque fois que tu entends un homme de pouvoir présent ou passé, politique, industriel ou intellectuel. Écoute bien les messages qui te sont destinés. Un message sur la justesse, voire l’exemplarité de ses actions ou en tout cas de ses pensées, un message sur le devoir, voire la repentance qui t’incombent au regard de cette exemple. Ensuite il n’est pas rare que ce même homme, et avant longtemps, vienne à prendre des libertés avec ces messages. Mais c’est à cause des exigences impérieuses du pouvoir. »

Il me fallait réagir. « Tu deviens misanthrope ! Il y a quand même des hommes politiques, des patrons et des intellectuels sincères et fidèles à leurs principes. Ou alors des religieux. ». Ma conviction ne devait pas sauter aux yeux.

Paul poursuivit sur le même ton railleur.« As-tu bien compris ? Je t’ai dit que c’était du fait des exigences du pouvoir. Le pouvoir impose de montrer à ceux qui l’écoutent combien sa pensée, voire ses actes, sont conformes à ce qu’ils peuvent souhaiter. Le pouvoir doit susciter le respect moral. D’où la beauté des messages. Ensuite ce même pouvoir impose de prôner le respect de ces messages à ces mêmes auditeurs, spectateurs ou lecteurs. Rien de tel, en effet, pour le pouvoir que d’espérer que ces sages préceptes soient suivis.

Tu dois avoir raison. Mais comment cela tient-il ? » Ma question me paraissait sonner juste ; Paul devait, comme moi, aspirer à une liberté d’informer qui allât jusqu’à la liberté de relever les manipulations. « Pourquoi dans notre système de larges libertés ne relève-t-on que rarement les écarts entre le “faites ce que je dis” et le “voilà ce qu’il a fait”. C’est une part du problème. L’hypocrisie ne serait pas si payante si elle était étalée au grand jour. »

Sa réponse fusa avec toute sa cohérence. « Allons ! Tu sais que la stabilité de notre système est à ce prix. Si les médias relevaient les libertés que prennent les politiques avec le droit chemin, comment voudrais-tu que ceux-ci puissent exercer leur pouvoir sereinement. Il en faudrait du courage et ne pas craindre l’anarchie aussi. Et les syndicats, lorsque ils ne relèvent pas les éventuels écarts de leurs patrons, ne jouent-ils pas la paix sociale et ses petits bonheurs plutôt que la morale ? Et les intellectuels avec leur magistère du droit chemin. Qui oserait relever leurs silences, souvent la preuve des écarts entre leurs pensées en fonction du temps. Tu vois, notre système est bien stable. »

Je ne pus me retenir : « C’est le droit de faire contre le droit de taire. » ce qui ne m’attira qu’un retroussement de lèvres.

« Oui, reprit-il. Et toi et moi, sommes-nous si irréprochables ? A la mesure, bien entendu, de notre pouvoir hiérarchique ou intellectuel. En fait nous adhérons au système car nous voulons y réussir.

Soit ! Mais la manipulation des citoyens, c’est quand même plus grave, non ? »

Ce jour-là, Paul était en veine de dérision : « Penses-tu à la grogne des foules si les hommes politiques n’expliquaient pas doctement le caractère inexorable des charges à financer au moment même où ils construisent un hôtel de région somptuaire et se votent quelques douceurs ?

Imagines-tu le délitement du système si les patrons ne justifiaient pas savamment une demande d’effort accru à leurs collaborateurs au moment même où ils se font attribuer augmentations et stock-options ?

Et que deviendrait l’aura des intellectuels si ceux-ci ne mettaient pas tant d’ardeur à médiatiser leurs oracles oubliés lorsque les événements le permettent et ne montraient pas tant de discrétion quand ces mêmes oracles sont ouvertement contredits. »

Il y avait toujours chez lui ce regard édifiant : le visage du pouvoir et son masque cynique. Le miroir et le travers du miroir.

Il me restait à conclure.

« Tu es un observateur redoutable. C’est ta pratique des médias, des patrons et des hommes politiques à haut niveau, ton tableau est limpide. Que d’hypocrisie et de manipulation pour l’exercice du pouvoir. C’est clair. Si j’ose dire. Car leur volonté, c’est tout sauf la clarté. L’important, c’est de susciter l’adhésion, pas de révéler le fond de ses pensées ou de ses intentions. Même si celles-ci sont claires, leurs discours ne le sont pas. Je ne pouvais laisser passer l’occasion Des prêcheurs en eaux troubles en quelque sorte. »

Des stratèges qui nous font prendre des prophéties pour des lanternes

Je sortais du Comité directeur du Groupe. Le Patron, en grande forme, avait à cette occasion évoqué la partie de tennis qu’il allait disputer avec un brillant conseiller du Président. Il n’y avait pas plus habile que le Patron pour concilier l’utile et l’agréable sous la forme d’une partie de tennis. Il se proposait apparemment à lui mettre une pâtée. Car sa combativité sportive ne l’incitait jamais à laisser gagner son partenaire. Le sport d’abord ! La discrète sollicitation qu’il avait toujours en tête n’aurait jamais su justifier un signe de faiblesse sur le terrain. Chacun autour de la table du Comité connaissait et admirait l’esprit de compétition du Patron, la traduction sur le court de l’esprit d’entreprise qui l’animait en toute circonstance.

En sortant, je rejoignis Paul, il était libre et détendu. Nous allâmes déjeuner. Je lui...