Cantona, le rebelle qui voulut être roi
294 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Cantona, le rebelle qui voulut être roi

-

294 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description


La biographie très attendue de l'enfant terrible du football français.






La biographie très attendue de l'enfant terrible du football français.









Arrogant, talentueux, séduisant, exaspérant, insoumis... autant de qualificatifs qui viennent à l'esprit quand on se penche sur la personnalité complexe d'Éric Cantona. Un être charismatique, un joueur d'exception, qui ne cesse de fasciner. Mais qu'en est-il de l'homme, derrière le mythe ?


Nourrie par 200 entretiens avec les principales personnalités qui accompagnèrent cette carrière tumultueuse, Cantona, le rebelle qui voulut être roi est une biographie incontournable, couronnée, outre-Manche, par le prix du Meilleur Ouvrage consacré au football.


Philippe Auclair retrace, dans ce portrait intime et passionnant, l'ascension de cet enfant de la banlieue marseillaise, recruté dès l'âge de 15 ans par Guy Roux pour l'AJ Auxerre avant de rejoindre l'équipe de France quelques années plus tard. C'est le début de l'ère des scandales : enchaînant les clubs (dont l'Olympique de Marseille), cumulant les différends avec joueurs, entraîneurs et responsables fédéraux, multipliant les incartades sur le terrain, Éric Cantona décide finalement de renoncer au football. Mais, poussé par ses admirateurs, et notamment Michel Platini, il gagne l'Angleterre et devient l'attaquant vedette de Manchester United, le king Éric. Loin de l'hagiographie, cet ouvrage ne contourne aucun des épisodes délicats qui ponctuèrent le parcours chaotique de ce joueur exceptionnel.





Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 24 octobre 2013
Nombre de lectures 42
EAN13 9782749135557
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture

Philippe Auclair

CANTONA

Le rebelle qui voulut être roi

Traduit de l’anglais par Clément Baude

collection documents

Direction éditoriale : Arnaud Hofmarcher
Coordination éditoriale : Roland Brénin

Couverture : Lætitia Queste.
Photo de couverture : © Isabelle Waternaux.

Titre original : Cantona, the Rebel who Would be King
Éditeur original : MacMillan
© Philippe Auclair, 2009
© le cherche midi, 2013, pour la traduction française
23, rue du Cherche-Midi
75006 Paris

Vous pouvez consulter notre catalogue général
et l’annonce de nos prochaines parutions sur notre site :
www.cherche-midi.com

« Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales. »

ISBN numérique : 978-2-7491-3555-7

À Jean-Marie et Marion Lanoé

Avant-propos

Il est inhabituel qu’un auteur voie l’un de ses livres traduits dans sa langue maternelle, qui plus est par un autre que par lui. Plusieurs amis français m’ont d’ailleurs fait part de leur surprise que je n’aie pas souhaité m’atteler à cette tâche, préférant laisser à Clément Baude le soin de l’accomplir, ce dont je lui serai toujours reconnaissant. Ce choix ne s’explique pas seulement par le fait que la perspective de me retrouver face à face avec ma prose ne me ravissait guère et que le temps me manquerait. Il y avait d’autres livres à écrire et bien d’autres articles à livrer au quotidien. Ce choix doit aussi servir d’avertissement au lecteur : cette biographie d’Éric Cantona est l’ouvrage d’un expatrié de longue date qui pense dans sa langue adoptive ; un livre anglais autant qu’un livre en anglais.

Il s’adressait en effet à un lectorat spécifiquement anglo-saxon, peu au fait de l’histoire du football français, ce qui doit éclairer aussi bien son contenu que sa forme. Il m’était indispensable, par exemple, de brosser un portrait du football que Cantona quitta – ou dont il fut rejeté – en 1991. L’Angleterre, mise hors jeu en Europe en 1985 après la catastrophe du Heysel, s’était recroquevillée encore plus sur elle-même lorsque le paria au bord de se noyer se vit lancer une bouée de sauvetage à Sheffield Wednesday. Or ces années sombres coïncidèrent avec l’ascension d’Éric Cantona à Auxerre et chez les Espoirs de Marc Bourrier, puis avec le tumulte qui accompagna la carrière du joueur à Marseille, Bordeaux, Montpellier et Nîmes. De ces clubs, et de l’atmosphère très particulière qui pesait alors sur le football français, dont les acteurs étaient autant ses présidents de club, Tapie, Bez, Lagardère, Borelli et autres, que les joueurs qu’ils se disputaient, le public britannique ignorait presque tout. Certains apartés indispensables dans le contexte d’un livre lui étant destiné sembleront peut-être alourdir le texte pour un lecteur français, mais les modifier, ou les supprimer, aurait néanmoins affaibli l’architecture de cet ouvrage ; il fut donc décidé de les conserver in extenso. Toutes mes notes furent rédigées en anglais, et tous les témoignages que je rassemblai au cours de deux années de recherche furent aussitôt retranscrits dans cette même langue ; c’est que je ne songeai certainement pas alors qu’un éditeur français pût être intéressé par un livre qui appartenait à un genre florissant en Grande-Bretagne, mais quasi inexistant dans le monde francophone : la littérature de football.

Ce n’est pas que l’on ne trouve pas de plumes capables de s’y consacrer en France, bien au contraire. On a le droit de rêver du grand livre qui était en Francis Huertas, dont sa mort nous a privés. C’est plutôt que le sport en général et le football en particulier continuent d’être considérés avec dédain, malgré Camus, malgré Giraudoux, malgré Montherlant qui, eux, n’avaient pas ces coquetteries. Seul le cyclisme, sport marié au mythe depuis la naissance du Tour de France, a échappé et encore, très relativement, à cette mise à l’écart, par la grâce d’Antoine Blondin et de quelques autres. Le « marché » du livre de football demeure donc dominé, dans une proposition écrasante, par des autobiographies d’intérêt variable, souvent rédigées hâtivement, des albums souvenirs et des publications réservées aux spécialistes. Il est bien connu que qui dit footeux dit crétin.

Or il en va tout autrement en Angleterre et ce, en particulier depuis les années 1980, même si le plus grand de ses écrivains de football, Brian Glanville (également un romancier de tout premier ordre), toujours actif à plus de 80 ans, apporta la preuve qu’il était possible de parler « autrement » du football dès la fin des années 1950. De la même façon que la boxe et le base-ball ont inspiré quelques-unes des plus belles pages de la littérature américaine, en Grande-Bretagne, le cricket – A Season in Sinji, le chef-d’œuvre de J. L. Carr – et, désormais, le football ont attiré et attirent des auteurs qui, en d’autres temps, auraient sans doute fait entendre leur voix en s’intéressant à des sujets jugés plus nobles. Des auteurs qui, de plus, ne tombent pas dans le travers d’un Eduardo Galeano, souvent coupable d’exubérances « poétiques » qui ont pour effet de faire du football un prétexte à des épanchements personnels, pas un sujet ou un univers méritant en eux-mêmes qu’on les aborde avec les mêmes exigences qu’on parlerait d’art ou de politique.

Une autre caractéristique de cette nouvelle « littérature de football » est que beaucoup de ses auteurs sont d’origine étrangère : Simon Kuper est néerlandais, Uli Hesse et Raphael Honigstein, allemands, Gabriele Marcotti, italo-américain ; ils collaborent d’ailleurs fréquemment ensemble à des revues comme The Blizzard, dont l’une des ambitions est précisément de faire reculer les limites perçues, stylistiques et autres, que l’on assigne trop paresseusement à l’écriture sportive. Les racines de cette nouvelle « école », qui n’en est d’ailleurs pas une au sens propre, mais plutôt un rassemblement d’affinités, sont à trouver dans l’explosion des fanzines anglais dans les vingt-cinq dernières années du XXe siècle. De la même façon qu’en musique, ce sont les labels indépendants qui fournirent une nouvelle dynamique à une industrie du disque incapable de gérer l’anarchie du punk-rock et de ce qu’il engendra, en matière de football, ce sont ces publications ronéotypées qui fournirent un espace de liberté dans lequel fut redéfini ce qu’il était possible de dire (et comment) lorsqu’il était question de football. Un tel phénomène ne serait sans doute possible que dans un pays où la « culture de club » écrase le culte de l’équipe nationale, permettant ainsi des échappées impensables ailleurs : je songe notamment au récent livre d’Anthony Clavane, Promised Land, a priori consacré à Leeds United, mais dont le fil conducteur est en fait un portrait – magnifique – de la communauté juive de cette partie de l’Angleterre.

C’est dans cette perspective que s’inscrivait tout naturellement Le rebelle qui voulut être roi. Écrit en anglais par un Français, ce livre s’adressait à un lectorat différent (mais pas nécessairement distinct, la nuance est d’importance) de celui qui est d’ordinaire visé par les éditeurs de livres de football en France. D’où sa forme, qui pourrait surprendre, dans lequel le récit est fréquemment interrompu par des essais qui débordent de son sujet avoué et dans lequel l’auteur intervient à la première personne bien plus fréquemment, et ouvertement, qu’il est de mise dans le journalisme sportif. Il est vrai qu’un homme aussi exceptionnel, au sens propre, qu’Éric Cantona méritait, exigeait même que l’on parlât de lui autrement. Je veux ici exprimer à nouveau ma gratitude à Erik Bielderman, qui sut me convaincre que cette démarche était non seulement légitime, mais nécessaire pour cerner un personnage tout en « débordements », au propre comme au figuré, un mot auquel Éric Cantona donna tout son sens lorsqu’il se jeta crampons en avant dans la foule de Selhurst Park pour y punir un voyou qui l’avait insulté. Son refus affiché des normes, qu’il revendiqua dès le plus jeune âge, cette sorte d’anarchisme souvent confus (et parfois ambigu) qui a caractérisé ses actes et ses prises de position tout au long de sa carrière de footballeur, la seule sur laquelle je me sois penché, était associé en lui à des valeurs plus traditionnelles, voire conservatrices, de famille, de « collectif », de loyauté et de travail qu’il n’a jamais eu le sentiment de trahir et auxquelles il est de facto demeuré fidèle jusque dans ses excès. Si la France connaît ce Cantona-là moins bien que le footeux « rebelle » devenu acteur, c’est qu’il n’a rien fait pour l’en décourager ; mais c’est aussi parce qu’il est plus aisé de s’en tenir à l’iconoclaste, que ce soit pour l’abaisser ou l’élever. Cet homme qui donne fréquemment le sentiment d’appréhender le monde en noir et blanc m’est apparu de plus en plus gris au fil du temps passé à écrire cet ouvrage et n’en est devenu que plus fascinant pour cela ; plus facile à aimer aussi et c’est tant mieux.

 

Philippe AUCLAIR

Londres, mai 2013

Introduction

J’avais d’abord pensé donner à ce livre un autre titre : Vie et mort d’un footballeur. Il ne s’agissait pas d’assouvir un besoin de provocation gratuite. Éric Cantona, le footballeur, est vraiment mort le 11 mai 1997, lorsqu’il échangea pour la dernière fois son maillot de Manchester United avec celui d’un adversaire.

Tout au long des trois années de recherches et d’écriture que ce livre m’aura prises, l’idée que cette « mort » – un mot que Cantona lui-même employait souvent quand il parlait de sa retraite – fut aussi un suicide devint pour moi une certitude. En janvier 1996, alors qu’il était au sommet de son art, il laissa passer une occasion de réintégrer l’équipe de France. Il choisit de ne pas participer à une aventure qui conduirait au titre de champion du monde 1998. Pourquoi et comment, vous le verrez. Pour l’instant, disons simplement que cette décision en apparence incompréhensible correspondait à la logique étrange de son évolution, une parabole excentrique comme ni le football anglais ni le football français n’en avaient encore vu et comme ils n’en verront sans doute plus jamais.

Beaucoup de livres ont été écrits sur la vie, les défauts, les échecs et les succès apparents de Cantona, mais ils sont trop nombreux à avoir été publiés dans le sillage immédiat de son incroyable succès avec Manchester United pour résister à l’épreuve du temps. Certains se sont intéressés à sa « personnalité tourmentée » et ont cherché les clés de son « instabilité », de sa tendance à sombrer dans la violence ; d’autres n’étaient que des livres d’images ou des compilations de comptes rendus de matchs, qui ne pouvaient satisfaire que les fans les plus affamés et les plus facilement rassasiés. Les uns (surtout en France) essayaient de faire de lui un martyr, une victime de l’establishment ou de la xénophobie ; les autres déploraient la nature autodestructrice latente de sa personnalité, qui l’avait empêché de devenir un des plus grands joueurs de tous les temps.

Une chose, pourtant, était commune à toutes ces tentatives pour comprendre l’homme qui aura transformé le football anglais comme aucun autre joueur des temps modernes : je me suis vite aperçu, en effet, que même les plus réfléchies et les plus perspicaces de ces tentatives préféraient ne pas remettre en cause la dimension mythique de Cantona. Remettre en cause – et non pas nier, puisque tant de ses actes devinrent immédiatement, au sens propre, matière à légende.

Cette légende, Éric lui-même a contribué à la forger. Ses sponsors l’ont exploitée avec bonheur. Elle a permis aux journalistes de faire vendre du papier. Un équilibre bizarre fut ainsi trouvé : il n’était dans l’intérêt de personne de creuser au-delà de l’image convenue d’un non-conformiste prodigieusement doué, d’un nomade philosophe, d’un artiste footballeur susceptible d’être exalté ou ridiculisé, selon les inclinations et les priorités de chacun. Cantona aura attiré à lui les clichés encore plus facilement que les cartons rouges.

Je ne prétends pas avoir découvert une vérité qui aurait échappé aux autres : mon ambition consistait à écrire ce livre comme s’il traitait d’un sportif (ou d’un poète, ou d’un homme politique) qui nous aurait quittés il y a bien longtemps. Ce qui, dans le cas de Cantona, est à la fois vrai et faux. Vrai parce qu’il a marqué son dernier but en compétition il y a quatorze ans et que le Cantona qui exerce encore une telle fascination, celui sur lequel on a envie d’écrire et de lire des choses, a cessé d’exister le jour où il a quitté la pelouse d’Old Trafford. Ce qui a suivi – ses efforts, couronnés de succès, pour faire du beach soccer un sport à part entière, et sa volonté d’être reconnu comme un acteur à part entière largement ignoré en dehors de la France – appartient à une autre vie, une vie après la mort, si l’on veut, à laquelle je ne ferai référence que si elle a un lien avec ce qui l’a précédée. Mais faux aussi, car son aura n’a pas faibli depuis qu’il a cessé de taper dans un ballon. Bien des années après sa retraite, ses supporters du club l’ont élu joueur de Manchester United du siècle, devant le mythique triumvirat Best-Law-Charlton. Plus récemment, en 2008, un sondage réalisé dans 185 pays par la Barclays, sponsor de la Premier League, concluait qu’il était le joueur préféré de cette compétition. La même année, le magazine Sport classait son tristement célèbre « coup de pied kung-fu » parmi les 100 moments les plus importants de l’histoire du sport. Ken Loach en a fait un personnage central d’un de ses films, Looking for Éric. Le fantôme d’Éric Cantona nous hantera encore un bon moment.

Certes, les légendes ont tendance à grossir à mesure que la réalité s’estompe dans les souvenirs. Mais cette légende-là, je n’entendais pas la « déboulonner » : ceux qui cherchent ici des ragots et des allusions sulfureuses en seront, je le crains, pour leurs frais. En revanche, j’ai voulu interroger le mythe et suivre le parcours d’Éric avec l’exactitude du cartographe, de l’espoir à la damnation, puis à la rédemption et à l’idolâtrie. Ce que je peux promettre, c’est qu’il y aura quelques surprises en cours de route.

 

La première décision que j’ai prise n’avait rien de difficile, même si elle a intrigué plusieurs de mes amis et ne manquera pas d’étonner un certain nombre de lecteurs. J’ai informé Éric Cantona que j’étais en train d’écrire un livre sur lui, d’abord par fax, grâce à un ami commun, en m’y reprenant à deux fois, par précaution ; puis de vive voix, à l’occasion d’un de ses séjours réguliers en Angleterre. J’appris qu’il était au courant de mon projet et que je pouvais y voir un assentiment tacite. J’en eus la confirmation lorsqu’il me remercia pour mon projet au cours d’une de ses visites en Angleterre, et ce fut tout.

Il faut dire qu’il avait déjà apposé son nom à une autobiographie publiée peu de temps après son premier titre avec Manchester United, en 1993. Intitulé Un rêve modeste et fou, ce livre était tellement confus dans sa structure et inexact dans ses détails qu’il prouvait à quel point le retour sur le passé ne l’intéressait pas beaucoup. Je redoutais aussi que son entourage cherche à exercer un droit de regard sur l’ouvrage achevé, ce que je n’aurais pas accepté. Les précédents auteurs ayant écrit sur Éric ont tous rencontré le même problème : leur sujet a été tellement diabolisé que ceux qui l’aiment ressentent le besoin de le protéger avec une ardeur qui confine au fanatisme. Afin de mener à bien mon entreprise, je devais refuser de choisir mon camp, chose qui eût été impossible si Cantona en personne avait regardé par-dessus mon épaule. Pour tout dire, il m’aurait tenu le stylo.

Je dois conclure ce bref avant-propos par un mot d’excuse et un conseil. Je sais qu’il n’est pas courant pour un biographe de s’exposer autant que je le fais dans ces pages, mais j’avais l’intime conviction, mutatis mutandis, que ma propre expérience en Angleterre, où je me suis installé cinq ans avant Éric, pouvait éclairer ce qui est aussi une réflexion sur l’exil en Angleterre. Suivant le conseil d’Erik Bielderman, j’ai également pris la liberté de faire ressortir de mon manuscrit original un certain nombre de digressions – les unes relevant de l’anecdote, les autres plus proches de l’analyse – qui, tout en replaçant l’histoire d’Éric dans son contexte, auraient aussi ralenti l’écoulement de la narration : la première de ces digressions est à la fois une conclusion à cet avant-propos et un préambule à la suite. Que le lecteur n’hésite pas à sauter ces passages, quitte à y revenir si tel est son souhait, ce que j’espère ardemment. Mais je dois maintenant quitter la scène pour laisser la place à l’homme qui nous intéresse, Éric Cantona, et commencer là où tout a commencé, à savoir sur un éperon rocheux au-dessus de Marseille, ville à nulle autre pareille, où naquit un footballeur à nul autre pareil.

Souvent, Marseille semble ne pas être en France. Un jour, un ami parisien m’a dit : « Marseille est la seule ville de France où tu n’as pas l’impression d’être en province. » Moi-même originaire de Rouen (la patrie de Flaubert), je sais tout de la province – les cafés qui se vident à 21 heures, les centres-ville pittoresques avec leur église gothique, leur marché, leurs maisons de bourgeois et leur mairie opulente. Au-delà des murs de la ville, on a trouvé de la place pour loger les moins fortunés, notamment les immigrés. Sur des terres encore cultivées il n’y a pas si longtemps, on leur a construit des cités en béton, voire pour les plus riches des petites maisons et des pavillons, sans le moindre commerce à l’horizon. Un petit trajet en voiture et on a à portée de main des hypermarchés et d’immenses entrepôts de marques vendent de tout, du vêtement de sport au canapé en cuir bon marché. Ce paysage triste et abrutissant se répète de Lille à Strasbourg, de Nice à Bordeaux. Marseille, pourtant, semble ne pas figurer sur cette carte de la superficialité, de la mesquinerie, de l’anonymat et de l’ennui. Mon ami avait raison : pour qui la découvre, Marseille paraît ne pas appartenir à la République, ni par ce qu’elle donne à voir, ni par l’odeur, ni par les sensations. Les touristes vont rarement visiter la ville natale de Cantona. Les vacanciers, connaissant sa réputation d’excès et de violence, dérangés par la quantité extraordinaire d’« étrangers » qui arpentent les rues, feront peut-être une brève halte dans l’un des restaurants qui proposent par dizaines une prétendue bouillabaisse traditionnelle autour du magnifique Vieux-Port. Ensuite ils partiront pour les paysages plus rassurants de la Côte d’Azur, sans savoir qu’ils passent à côté de l’une des villes les plus belles, les plus vibrantes, qui soient.

Il plane un parfum de danger au-dessus de la Massilia des Grecs, leur tout premier établissement en Méditerranée occidentale, habité depuis plus longtemps que la quasi-totalité des autres régions françaises. Quand Marseille fait la une de l’actualité nationale, vous pouvez être presque sûr que les nouvelles ne sont pas bonnes. Voitures brûlées. Scandales et corruption dans la politique locale. Trafiquants de drogue et mafiosi. Rappeurs locaux prônant l’insurrection (ou quelque chose dans ce goût-là, mais étrangement incompréhensibles à cause de la nature « bizarre » et dérangeante de leur discours). Supporters de l’OM lançant des fumigènes sur le terrain, castagnant les supporters en déplacement, rallumant la guerre de trente ans contre le PSG. Sans oublier Éric Cantona.

Du coup, Marseille et ses 1 600 000 habitants se retrouvent un peu seuls, ce qui leur va parfaitement. Cantona a vraiment de qui tenir : les Marseillais se soucient peu de leur réputation. Leur sens de la dignité, leur conviction d’être, d’une certaine façon, non pas seulement différents des autres Français, mais supérieurs à eux se nourrissent du malaise qu’ils sentent chez ceux qui viennent de l’extérieur. Il y a un demi-siècle, leur image, façonnée par les romans, les pièces et les films de Pagnol, était meilleure. Les Marseillais de Pagnol tapaient le carton, buvaient du pastis et racontaient avec leur accent chantant et sympathique des histoires à dormir debout, une des plus connues étant celle de la sardine qui bloquait le port de Marseille, que j’ai souvent entendue dans ma jeunesse. « Ah, ces Marseillais… » Sauf qu’il y avait une forme de tendresse à l’égard des Méridionaux. Leur grandiloquence amusante semblait compenser leur tendance à écouter le sang chaud qui coulait dans leurs veines plutôt que la voix froide de la raison. Les choses ont bien changé depuis. Tout ça à cause des immigrés, bien entendu, que les non-Marseillais sont prompts à qualifier d’« étrangers », sans comprendre que le cosmopolitisme de Marseille est unique en son genre. Toute personne qui s’installe ici, dans l’antique Phocée, s’enracine dans son sol fluide et étonnamment fertile, y compris les centaines de milliers de pieds-noirs et de harkis ayant fui l’Algérie en 1962 pour débarquer au Vieux-Port. La plupart étaient partis sans rien ; mais ces réfugiés qui transportaient leurs affaires dans des valises en carton, l’opinion publique ne les voyait pas comme des victimes. Ils étaient à l’origine de tous les problèmes, les leurs comme ceux qu’ils posaient à la métropole – les attentats, d’abord ceux des nationalistes algériens, puis ceux de l’OAS. Cette première vague fut bientôt suivie par l’immigration massive des Maghrébins, invités par le gouvernement français à contribuer au boom de l’industrie et de la construction dans les années 1960 et au début des années 1970. Sans surprise, à l’instar des colons honnis, les anciens colonisés arrivèrent en masse, peuplant surtout les immenses cités qui poussaient dans les quartiers est et nord de Marseille. Zinedine Zidane allait voir le jour dans un de ces ghettos ingrats et anonymes.

L’hostilité à l’encontre de ces nouveaux arrivants était telle (« ils nous ont chassés d’Algérie, maintenant ils viennent manger notre pain ») que l’image de Marseille évolua en moins d’une décennie et pas dans un sens favorable. Cela n’aurait pas dû arriver, ou en tout cas pas à ce point. Chaque ancêtre des Marseillais fut un jour un exilé, et les Cantona ne faisaient pas exception.

Question d’histoire, peut-être. Du jour où Massilia fut fondée – quelque six siècles avant la naissance du Christ –, elle a toujours ouvert ses portes aux peuples de la Méditerranée. Les uns venaient là pour commercer ; les autres y trouvaient un refuge contre la misère ou les persécutions. Au XVIIIe siècle (nul ne sait exactement quand), des pêcheurs de Catalogne établirent une petite colonie sur une des collines qui entourent le port, non loin du Pharo et du fort Saint-Nicolas : elle porte leur nom encore aujourd’hui (« Les Catalans »). Plus près de nous, des dizaines de milliers d’Italiens, pour la plupart venus du Sud pauvre, essaimèrent à Marseille. Les traces de cet afflux permanent de population sont omniprésentes, y compris aux Caillols, le village où le clan Cantona établit un jour sa maison. C’est là que je me suis lancé à la recherche d’Éric, à l’automne 2007.

Londres, avril 2009

1

« I am the King ! I am the King ! »

« Dès que j’ai commencé à marcher, j’ai joué au foot. Mes parents me l’ont dit : dès que je voyais un ballon, je jouais avec. Ça, je l’ai en moi… Peut-être que le jour où j’ai caressé le ballon pour la première fois, il faisait beau, les gens étaient heureux et ça m’a donné envie de jouer au football. Toute ma vie, je chercherai à retrouver ce moment-là. »

Éric CANTONA

Pour voir la maison natale d’Éric Cantona, vous montez à bord d’un tramway rutilant et climatisé qui part du cœur de la vieille ville de Marseille et vous emmène sur les hauteurs. Juste avant La Palette, à moins de dix minutes du Vieux-Port où les pêcheurs vendent des daurades vivantes sur une multitude de petits étals, vous vous retrouvez tout à coup en Provence. Les arbres qui scintillent le long du boulevard donneront des olives à l’automne ; la pente de la route se fait plus raide et les flancs couverts de pins du Garlaban, qui ont servi de décor à Jean de Florette et Manon des sources, se rapprochent. Quelques lotissements modernes sont disséminés au milieu de villas aux toits de tuiles, entourées de petits jardins clôturés.

Une fois atteint le village des Caillols, les noms sur les boîtes aux lettres racontent eux-mêmes leur histoire. Presque aucun d’entre eux ne « fait français ». Italien, oui. Espagnol, aussi. Chaque Marseillais a un ancêtre qui fut un exilé, et les Cantona ne font pas exception. Aucune autre ville de France n’est plus profondément cosmopolite ; la division sociale de la ville n’empêche pas une belle élégance dans les rapports entre communautés. Il n’y a qu’à Londres où j’ai vu autant d’amis et d’amoureux surmonter les différences de race et d’ethnie. On est d’abord marseillais et ensuite français – peut-être. Dans une vidéo filmée en 1995, peu de temps après la fin des huit mois de suspension qui faillirent bien précipiter sa deuxième et dernière retraite footballistique, Éric Cantona avait choisi de s’adresser à la caméra vêtu d’un tee-shirt sur lequel il était écrit : « Fier d’être Marseillais ». Cas unique parmi les grandes métropoles ayant doublé ou triplé de volume au cours des cinquante dernières années, suite à l’afflux d’immigrants d’Afrique du Nord et de l’Ouest, Marseille dégage une vitalité et une exubérance juvénile qu’on associerait plutôt aux villes où l’on peut refaire sa vie.