Dictionnaire subjectif du football

Dictionnaire subjectif du football

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Français
181 pages

Description

Cet ouvrage offre une vision très personnelle de ce qui peut rendre dingue de football : personnalités fortes, équipes inoubliables, débats de tableau noir, moments d'émotion pure, gestuelle et esthétique. Certains joueurs ou entraîneurs ont toute leur place ici pour d'autres raisons que leurs statistiques ou leur palmarès. Un livre qui revendique son manque total d'objectivité !

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Date de parution 01 juillet 2017
Nombre de lectures 7
EAN13 9782336793214
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Denis Ritter Dictionnaire subjectif du football
© L’Harmattan, 2017 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.editions-harmattan.fr EAN Epub : 978-2-336-79321-4
INTRODUCTION
Tenter d’expliquer par le menu sa passion pour le f ootball, et donc essayer en quelque sorte de rationaliser l’irrationnel, relève d’une véritable gageure. Quand on aime le vin, on peut parler de bouquet, de robe, de longueur en bouche, de texture, d’arômes et de mille autres paramètres qui appellen t jugements et commentaires, louanges et critiques, analyses et réactions. Les c inéphiles évoquent classiquement la mise en scène, la justesse des dialogues et des sit uations, la qualité du jeu, la lumière, le rythme, le scénario, l’atmosphère. Les mélomanes peuvent disserter jusqu’à des heures avancées sur les arrangements et la producti on d’un album, la structure d’un morceau, le son d’un instrument, comparer les genre s et les époques, s’extasier sur un solo, une variation ou un changement d’accord. Mais quand l’un de ses plus grands bonheurs dans l’existence consiste à regarder vingt -deux types en short se disputer un ballon qu’ils n’ont pas le droit de toucher avec la main, il s’avère compliqué de mettre en mots l’enthousiasme et le plaisir que la chose p eut susciter.
Ce vrai-faux dictionnaire ne prétend pas à l’exhaus tivité, mais se propose, avec une subjectivité revendiquée, d’évoquer ce que l’amateu r de football peut bien trouver de si diablement intéressant dans un sport dont on aborde souvent la face sombre : argent roi, business à tous les étages, corruption à gogo, immoralité, absence de fair-play, racisme, nationalisme, violence, individualisme ent re autres maux. Attaqué, vilipendé, mis au ban par des gens qui la plupart du temps n’y entendent strictement rien et ne font qu’aboyer avec la meute, le football n’a peut- être jamais eu aussi mauvaise presse, mais sa popularité atteint des sommets, com me l’a démontré la Coupe du Monde au Brésil, formidable spectacle planétaire.
En France, depuis l’affaire du bus de Knysna, il fu t de bon ton jusqu’à l’Euro 2016 de lui préférer le rugby, au nom des fameuses « valeur s de l’ovalie » et du bon goût de terroir cher à Guillard et Moscato, et ce même si l a plupart des matches de Top 14 sont aussi ennuyeux qu’un dimanche de novembre à Saint-D izier, mais le ballon rond reste ce mauvais garçon à l’irrésistible attrait, le voyo u de la bande mal élevé, mais beau gosse que toutes les filles s’arrachent. Le footbal l est un rocker à la fois outrancier et savamment marqueté dont les disques se vendent comm e des petits pains. Il a les poches pleines de fric et les manières d’un nouveau riche. Parler de devoir d’exemplarité au sujet d’Ibrahimovic, c’est comme d éplorer le manque d’attrait des ligues de vertu pour Marilyn Manson.
Je n’aborderai que sporadiquement la « sociologie » du football, sur laquelle on a déjà beaucoup écrit, et ses liens avec des probléma tiques politiques et culturelles. Sans vouloir critiquer ou dévaloriser une approche dite « décalée », qui consiste à considérer le football sous un angle plus large que celui du sport, elle sert trop souvent, à de rares et fort estimables exceptions près, de s imple prétexte, au risque de tomber dans le piège de l’originalité pour l’originalité. Le jeu en lui-même, sous ses aspects tactiques et techniques, constitue un champ d’explo ration suffisamment vaste et riche pour qu’on ne le perde jamais de vue. Peut-être ce besoin d’intellectualiser le football provient-il d’une forme de complexe d’infériorité e t de l’idée très française qu’il ne saurait être en lui-même un sujet noble et respecta ble. Il va de soi que je ne partage pas cette idée et que le fait de « causer ballon », pour reprendre une expression de comptoir, est pour moi l’une des activités les plus plaisantes qui soient.
La grande majorité des articles qui composent ce li vre ont donc un lien plus ou
moins direct avec le jeu, le terrain, la dimension purement sportive du football : joueurs, entraîneurs, clubs, équipes nationales, clubs, stad es, compétitions, rivalités, histoire et histoires, styles et options tactiques, postes spéc ifiques, phases de jeu, gestes et gestuelle, palmarès et récompenses. Puisque je ne s ouhaitais surtout pas jouer à moi tout seul les Bouvard et Pécuchet du ballon rond, c e sont avant tout l’affect et la sensibilité qui ont guidé les choix, ce qui expliqu e que j’ai volontairement occulté tout ce qui occupe déjà à mon sens une place médiatique trop importante. Tout ce qui m’énerve et m’irrite s’est également vu systématiqu ement évacué : ainsi, j’aurais pu expliquer très précisément ce qui m’insupporte chez Deschamps, mais j’ai préféré rendre hommage à Hidalgo. Il ne s’agit pas de peind re un tableau idyllique, mais de se concentrer uniquement sur ce qui participe au bonhe ur quotidien dufootophiledigne de ce nom.
Qu’est-ce d’ailleurs qu’un véritable amoureux du fo otball ? Quelles sont les caractéristiques propres à cette espèce rare et sin gulière ? Avant tout, il s’agit de quelqu’un qui entretient une relation passionnée, r iche et presque obsessionnelle au jeu, souvent à la grande inquiétude de son entourag e proche. En ceci, son mode de fonctionnement s’apparente à celui dugeekou du monomaniaque. Pendant une Coupe du Monde, sa vie sociale se réduit au strict minimu m (seuls les individus assez compétents pour regarder les matches en sa compagni e demeurent vaguement fréquentables) et le monde extérieur disparaît (« n an, mais quel est le sombre abruti qui m’appelle pendant Croatie-Equateur ? »). Tous l es aspects du football l’intéressent et si, logiquement, il préfère les grandes affiches aux matches en bois, il se surprendra à évaluer la performance du latéral droit bourguign on à l’occasion d’un Lens-Dijon à casser les fauteuils ou à mettre cinq euros sur la victoire d’Aberdeen à Dundee. Il ne passe pas une journée sans s’intéresser à l’actuali té footballistique d’une manière ou d’une autre (transferts, résultats, commentaires), même en période de disette, et prend très au sérieux tout ce qui touche de près ou de lo in à son sport favori. En un mot, c’est un taré notoire qui s’assume et se présente comme tel.
C’est le genre de type qui, finalement, trouve asse z rarement à qui parler, tant les avis et commentaires de ses congénères sur la chose footballistique (« Avec Deschamps vous allez voir ça va filer droit », « Le s Brésiliens ils ont quand même un truc en plus » ou encore « Mourinho, c’est un sacré malin ») le désespèrent et l’affligent. Mais attention : quand il rencontre de s phénomènes de son espèce, la conversation peut durer des heures et rebondir sur des sujets aussi centraux que la composition du onze danois lors de l’Euro 92, le no mbre de passes décisives de Ziani l’année du titre lensois ou les débordements mythiq ues de Carteron pendant sa période stéphanoise. Les interlocuteurs poussent al ors les portes d’une dimension parallèle connue d’eux seuls, entrent dans une bull e où rien n’a plus d’importance que ce qui paraîtrait totalement insignifiant à l’extérieur.
L’amoureux du football ne se contente pas de regard er les matches : il les dissèque, les analyse, les commente sans pour autant se prend re au sérieux ni se tenir trop à distance et ne plus profiter du spectacle, si spect acle il y a. Il sait combiner le pur plaisir immédiat et la distance critique, le cœur e t la raison, même si l’absorption massive de vin rouge et une mauvaise foi sans borne s peuvent altérer son jugement. Il peut tout à fait soutenir une équipe particulière (il est même rare qu’il n’ait pas d’équipe favorite), mais rester lucide sur le niveau et les prestations de ses protégés. Surtout, il ne se laisse pas contaminer par toutes les formes d e chauvinisme et peut très bien se réjouir de l’infortune d’une équipe française sur l a scène européenne ou des Bleus lors
d’un tournoi s’ils se trouvent faire insulte à la h aute idée qu’il se fait du football. Exemple type : la débâcle historique de l’équipe de France en Afrique du Sud, réjouissante faillite du système Domenech et mise e n évidence de l’inconséquence des instances fédérales, assez aveugles pour recond uire un sélectionneur aussi exaspérant qu’incompétent après l’échec de l’Euro 2 008.
De la même façon, s’il a pu participer à la joie co llective de 98, il n’oubliera jamais que Jacquet ne s’était pas privé d’aligner huit jou eurs à vocation défensive pour la finale contre le Brésil. C’est un esthète qui ne re niera jamais ses principes et refusera toujours de ne considérer que le seul résultat. Evi demment, il passera souvent pour le type qui cherche à tout prix à faire son intéressan t et se refuse d’applaudir avec la foule, mais c’est le lot de tous les connaisseurs d ans quelque domaine que ce soit (si vous n’avez pas aiméIntouchables, vous êtes assurément un horrible snob). Le traitement journalistique du football étant souvent d’une démagogie telle qu’il peut avoir l’impression de ramer à contre-courant. Tous les jo urs que Dieu ou Maradona fait lui donnent l’occasion de s’offusquer et de pester : Pa store est une chèvre, Ancelotti ne vaut pas un coup de cidre, le Barça est ennuyeux, B enzema n’est pas un buteur, les Italiens bétonnent, Wenger est un loser… Les préjug és et contre-vérités pullulent tellement et se répandent avec une telle facilité q ue la suffocation menace souvent.
C’est aussi sa capacité intacte d’émerveillement qu i sépare le dingue de foot de celui qui se contente de vaguement suivre l’actuali té et se mater un match de temps en temps. Il a beau avoir assisté à certains des momen ts les plus sublimes de l’histoire du jeu et vécu en direct son lot de sommets, il ne man quera jamais de s’enthousiasmer devant une passe géniale ou un geste technique parf aitement exécuté. Il attend le choc du soir avec la même impatience, vit les séanc es de tirs au but avec la même fébrilité, exulte ou enrage avec la même intensité. Il ne sait pas ce que c’est que d’être blasé ou de faire une overdose de ballon rond. Chaq ue année, lorsque les championnats européens reprennent, il vit l’événeme nt avec excitation, consultant le détail des différents effectifs et le calendrier, s oupesant les chances des favoris supposés, jugeant la qualité du recrutement opéré p ar les uns et les autres. D’une manière très flaubertienne, le plaisir de l’anticip ation compte presque autant que la dégustation de la chose elle-même.
Les joueurs, principaux acteurs du football, ont lo giquement la part belle dans ce livre, sans pour autant que tous les grands noms y soient systématiquement évoqués. Par honnêteté intellectuelle, je n’ai pas consacré d’articles aux légendes que je n’ai pas vu jouer de mes propres yeux, ce qui explique l ’absence de phénomènes comme Cruyff ou Beckenbauer. Ceux que j’ai choisi de mett re en avant se distinguent non seulement par leur talent et leur palmarès, mais ég alement par leur personnalité originale, une histoire hors du commun, une manière spéciale d’envisager leur sport et l’existence qui les rend particulièrement attachant s et dignes d’intérêt. Qu’ils incarnent le panache et une forme de romantisme, un professio nnalisme exemplaire ou au contraire un dilettantisme affiché en décalage comp let avec un milieu somme toute assez conformiste, il émane d’eux ce je ne sais quo i qui les différencie de la masse. Si Laurent Blanc, Filippo Inzaghi et Riquelme n’ont pa s grand-chose en commun, ils ont tous trois leur place ici, pour des raisons aussi v ariées que valables.
Viennent ensuite les entraîneurs et sélectionneurs, têtes pensantes du football, qui créent et appliquent des principes et véhiculent di fférentes idées du jeu : le « football total » de Rinus Michels, le « jeu à la nantaise » de Suaudeau et Denoueix, le cynisme froid de Mourinho, le génie pragmatique de Sacchi, l’adaptabilité et les coups de poker
de Van Gaal, letoqueMaturana, le de tiki-takaGuardiola, le de catenaccio d’Herrera, etc. S’il est difficile et sans doute inapproprié d e parler d’idéologie ou même de philosophie du football, termes creux s’il en est, il n’empêche que techniciens et théoriciens défendent des conceptions parfois diamé tralement opposées et contribuent à fonder ce qu’on pourrait appeler des écoles de pe nsée (restons calmes et buvons frais, il ne s’agit « que de football »). Nombre d’ amoureux du jeu se réjouirent ainsi de voir l’Inter d’Herrera, véritable coffre-fort défen sif fondé sur l’invention dulibero moderne, se faire battre par le Celtic en finale eu ropéenne en 1967, de la même manière que la confiscation du ballon barcelonaise et espagnole a fini par lasser beaucoup de monde.
Il n’existe pas qu’une seule et unique manière resp ectable de jouer au football, et les entraîneurs cherchent souvent simplement à tirer le meilleur des caractéristiques de leur effectif. On pourra décrier l’équipe grecque c hampionne d’Europe 2004 jusqu’à la fin des temps, il n’empêche qu’on voit mal comment Rehagel aurait pu proposer du football champagne (disons du football ouzo) avec l es joueurs qu’il avait à sa disposition ; il est quand même plus aisé d’envoyer du jeu avec Figo, Zidane et Beckham qu’avec Katsouranis, Karagounis et Chariste as. Nous n’allons surtout pas défendre ici une conception sécuritaire du jeu (loi n, très loin de nous cette idée), mais après tout, les Français, les Tchèques et les Portu gais, bien supérieurs techniquement, n’avaient qu’à les battre, ces Grecs que personne n ’imaginait aller au bout. Ils ont su imposer une idée rétrograde du football que personn e n’a pu ou su contrecarrer, et ce titre imprévisible leur appartient à jamais.
C’est précisément la diversité des possibilités tac tiques, des schémas de jeu et des systèmes possibles qui rend le football si passionn ant et inépuisable. Si tout le monde jouait comme Barcelone, les matches seraient terrib lement ennuyeux et unidimensionnels. La finale de la Coupe du Monde 20 14 fut intense et agréable à suivre parce qu’elle a essentiellement constitué en une opposition de styles entre une Allemagne soucieuse de construire et d’imposer son rythme et une Argentine compacte sur ses trente mètres et toujours prête à jaillir en contre. Finalement, davantage que Pays-Bas-Espagne ou Brésil-Allemagne, à sens unique du début à la fin, ce fut peut-être la rencontre la plus intéress ante, parce que les deux équipes ont su jouer sur leurs points forts et s’appuyer sur les p rincipes qui leur avaient donné le droit de jouer la gagne.
D’autres confrontations stylistiques ont marqué l’h istoire : Brésil-Italie 1982, Barcelone-Milan 1994, Barcelone-Inter 2010, Espagne -Pays-Bas 2010, et même Bayern-Chelsea 2012 d’une certaine façon. Comme au cinéma, il faut un méchant dans l’histoire, et il arrive que le méchant gagne à la fin : l’Italie de Bearzot face au Brésil de Santana, le Milan de Sacchi face à Cruyff , l’Inter de Mourinho contre le Barça de Guardiola, le Chelsea de Di Matteo face au Bayer n de Heynckes. Pour apprécier pleinement le football et comprendre ce qui en fait l’essence, il faut savoir admettre et même reconnaître à sa juste valeur le rôle du mécha nt, de l’épouvantail, de l’équipe que l’on n’aime pas, mais dont on se méfie comme de la peste. Sans l’éventualité du pire, les compétitions n’auraient plus tout à fait la même saveur. Chez Disney, tout est toujours bien qui finit bien : Robin des Bois triom phe du shérif de Nottingham, Cendrillon enfile le soulier de vair et Peter Pan r end dingue le capitaine Crochet. En football, la possibilité que levilainla mise, et parfois de façon récurrente rafle (demandez donc leur avis aux fans des Reds sur les titres à répétition de United sous l’ère Ferguson), confère aux saisons ce que l’on po urrait appeler une inquiétante