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L'alpinisme : un jeu ?

De
126 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1994
Lecture(s) : 352
EAN13 : 9782296291959
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L'ALPINISME:

UN JEU?

LES NOTIONS DE JEU, DE LIBRE ET DE NATURE DANS LE DISCOURS DE L'ALPINISME

Collection " Espaces et Temps du sport " dirigée par Pierre Arnaud

Le phénomène sportif a envahi la planète. Il participe de tous les problèmes de société qu'ils soient politiques, éducatifs, économiques, sociaux, culturels, juridiques, ou démographiques. Mais l'unité apparente du sport cache mal une diversité aussi réelle que troublante: si le sp011s'est diffusé dans le temps et dans l'espace, s'il est devenu un instrument d'acculturation des peuples, il est aussi marqué par des singularités locales, régionales, nationales. Le sport n'est pas éternel ni d'une essence transhistorique, il porte la marque des temps et des lieux de sa pratique. C'est bien ce que suggèrent les nombreuses analyses dont il est l'objet dans cette collection qui ouvre un nouveau te11-ain d'aventures pour les sciences sociales.

- Joël GUIBERT, Joueurs de boules etl pays l1al1tais. Double charge avec talon, 1994.
-

Pierre ARNAUD(ed.), Histoire

du sport ouvrier etl Europe,

1994.

@ L'Harnlattall,

1994 ISBN: 2-7384-2662-X

DAVIDBELDEN

L'ALPINISME:

UN JEU?

LES NOTIONS DE JEU, DE LIBRE ET DE NATURE DANS LE DISCOURS DE L'ALPINISME

DU MÊME AUTEUR

Chez Denoël :
Verdon sans frontières, 1983 Verdon, escalades choisies, 1984 Connaissance et technique de l'escalade,

1987

Chez Larousse:
L'Alpinisme, randonnée et trekking, 1985

Chez Glénat :
Randonnées autour du mont Blanc, 1992

Aux Éditions Aroura :
Parcours photographique 1976-1994

« Avant de nous risquer sur cette mer pour l'explorer dans toutes ses étendues et nous assurer s'il y a quelque chose à y espérer, il nous sera utHe de jeter encore un coup d'œil sur la carte du pays que nous allons quitter et de nous demander d'abord si, par hasard, nous ne pourrions pas nous contenter de ce qu'il renferme ou s'il ne nous faut point, par force, nous en contenter, dans le cas, par exemple, où il n'y aurait pas ailleurs un autre sol sur lequel nous pourrions nous fixer; et ensuite, à quel titre nous possédons ce pays et comment nous pouvons nous y maintenir contre toutes les prétentions ennemies. » Kant, Critique de la raison pure

« C'est pourquoi matière et vide sont évidemment distincts et entremêlés, puisque rien n'existe qui soit plein ou vide parfaitement. » Lucrèce, De rerum natura, I, 522

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PRÉFACE
On ne trouvera ici ni beUes images, ni récits exaltants, ni anecdotes piquantes qui sont en règle générale le lot - et on ne le regrette pas - de la littérature de montagne. David Belden emmène son lecteur sur le terrain d'une exigence de réflexion, qui fut d'abord la sienne. Il le fait comme le guide qu'il est deux fois, au sens technique et au sens métaphorique, puisqu'il conjoint, chose rarissime, la compétence du spécialiste de haut niveau, acquise dans les Alpes, le Verdon et l'Himalaya, et celle du théoricien, féru de culture philosophique. Ce n'est pas qu'il n'y ait pas quelque affinité entre sommets physiques et sommets intellectuels, ni que des philosophes ne soient pas des grimpeurs, et souvent talentueux. Une récente enquête sur les origines géographiques des membres de l'enseignement supérieur faisait même apparaître qu'un pourcentage significatif d'entre eux venait des régions montagnardes. Ce n'est pas non plus qu'il n'existe pas de philosophie de l'alpinisme. Implicites 011 partiellement conscientes, on pourrait sans peine en.. dénombrer plusieurs, et différentes, en se demandant: pourquoi va-t-on en montagne et que va-t-on y chercher? On verrait que la psychologie et les aspirations du touriste courant d'un téléphérique à l'autre, du randonneur, de l'amateur de rocs et de glaces, du professionnel- de moins en moins autochtone - ou de l'ouvreur de voies présentent bien peu de points communs. Un simple coup d' œil sur les équipements, en particu]ier les chaussures, dans les rues de Chamonix, au Brévent ou aux Grands Montets, en dit long quant aux paliers du contempler et de l'agir, et de la gamme de sensations qui l'accompagne. De l'effroi romantique aux froideurs techniciennes, une véritable pyramide se dessine: à la base les curieux plus ou moins engagés, au sommet les héros et le climat de légende qui les entoure. J'allais écrire les surholnnles, point par hasard. Que l'on pense à Nietzsche et à l'Engadine. 9

Car, avec la montagne, le philosophe le moins averti se trouve de plain-pied dans son propre vocabulaire, ses concepts, ses images et ses... fantasmes: la pureté, le vierge, la conquête, la découverte, le «beau risque à courir» de Socrate, le dépassement de soi (AuJhebung), la solitude, l'ascension, le choix, la volonté, l'ascèse, la liberté, le jeu, les couples nature/culture, corps/esprit (sains l'un et l'autre, bien sûr), vide/plein, ou donné/artifice, l'éthique - qui prescrit les règles les plus strictes et le style qui les module -, la gratuité, le mystique, l'absurde, l'utopie, ou encore l'infini et Dieu, pourquoi pas? L'analyse de classe ne serait pas vaine. Belden évoque, çà et là, l'aristocratie et la place des classes privilégiées dans la première sociologie de l'alpinisme. La démocratie, quant à elle, ne se rencontre guère qu'au Montenvers, où nulle faveur n'est accordée aux grimpeurs par rapport aux touristes pour l'accès aux trains! Belden assurément sait tout cela. Mais tel n'est pas son matériau. S'il convoque Platon, Aristote, Descartes, Rousseau, Kant, I-Iegel qui devant les cimes se bornait à dire: «Das ist so» (<< C'est ainsi ») -, Marx, Freud, Weber, Heidegger, Sartre ou Althusser, entre autres, c'est au service d'une mise au clair conceptuelle (notamment sur les notions de jeu, de libre, de nature) et du dessein d'une analyse critique des discours dominants en matière d'alpinisme, de leur déconstruction, autrement dit de leur traque idéologique. Encore ne s'agit-il pas de tous les discours, mais spécifiquement de celui qui véhicule l'idéologie des spécialistes du plus haut ni veau - passablement différente, ainsi qu'il le note au.. passage, des conceptions de la masse des alpinistes. Les ressources de l'enquête sociologique, psychanalytique et même cybernétique sont sollicitées dans le même esprit. Un jeu? Un sport? Comme un autre? Sous ces étiquettes toujours en débat, l'alpinisme doit être perçu, avant tout, comme une pratique: « la pratique matérielle consistant à grimper, de sa base vers son sommet, sur un support matériçl, naturel ou artificiel, en choisissant un cheminement ». Ce qui exclut déjà la méthode partant du sommet vers la base, en équipant une paroi, avant d'en faire l'ascension! Et, peut-être, également les courses contre la montre et les records faisant appel au parapente ou à l'hélicoptère? Ne vient-on pas, en Suisse, d'interdire le rehaussement artificiel des « 4 000 », au grand dam des « néo-quatremillistes », comme ils se nomment euxmêmes? Car l'alpinisme a changé, notamment depuis les vingt 10

dernières années, sous l'effet de la «sportivisation et de la médiatisation », qui ont substitué à l'ancien esprit des courses (découverte de nouveaux itinéraires), l'intérêt, commun à d'autres disciplines, pour l'exploit individuel. Son histoire elle-même a été réécrite, qui «se réduit à une chronique, plus ou moins hagiographique, ponctuée de crises dont permettent de sortir des alpinistes providentiels ». Or, une telle histoire, avant de rabaisser la montagne à un objet technique, a connu des étapes qu'il est bon de garder en mémoire. La motivation a d'abord été scientifique. Saussure s'est rendu en montagne en tant que géologue et ethnologue. Il a inauguré la recherche en glaciologie et en météorologie d'altitude. En regard et par contraste, c'est la contemplation émerveillée et mêlée de crainte qui a séduit les romantiques, Ruskin, Byron, Coleridge ou Turner. On se souvient que Marie Shelley a donné la mer de Glace comme décor au monstre du DfPrankenstein. Avec les Whymper et autres Mummery, la conquête sportive l'a durablement emporté. Belden ne se satisfait pas de ces rappels. Prenant en considération les statistiques de fréquentation de la montagne, le nombre et les tirages des revues spécialisées, il montre comment le discours de (sur) l'alpinism.e se trouve institutionnellement encadré par des appareils idéologiques d'État (AIE, au sens d'Althusser), tels que les écoles, les syndicats de guides, l'édition et les clubs, et comment on est progressivement passé à «un renforcement de l'AIE Information/Édition, au détriment de l'AIE École/Sport ». L'importance accordée à la mesure, qui régit à la fois l'éthique et le style, a connu un véritable saut qualitatif, avec l'adoption, par les grandes fédérations, de l'ouverture vers le haut de l'échelle de Welzenbach, sous l'impulsion de Messner. Quiconque a fréquenté une compagnie de guides ou des cercles de grimpeurs s'est bien convaincu que la montagne n'a désormais que peu à voir avec la beauté qui lui est propre, qui a fait courir littéralement des générations d'amateurs de toutes origines et de toutes compéten~es, et qu'on retrouve dans les superbes toiles d'un Gabriel Loppé. tl n'est plus question que de degrés. On « passe» du III sup ou du V inf, comme on gravit les échelons de l'école primaire à l'université. La montagne est devenue parcours d'obstacles dûment répertoriés, numérotation abstraite de la gestualité technicienne. Les parois les plus austères, suréquipées en pitons, font même l'objet de rétrogradations - à l'instar des hôtels qui perdent leurs étoiles. Pour Welzenbach, le VIe degré marquait la Il

limite des possibilités humaines. Avec Messner et le VIle, à la fois « sportif et philosophique », comme le relève Belden, tout plafond est aboli au profit du goût de l'infini et d'une abso.lue liberté. L'abo (pour « abominable»), avec ses signes moins et plus, lui aussi, a Inême fait son entrée dans la nouvelle cotation. Le risque extrême des verticalités sans fissures en vient à se conjurer lui-même dans l'humour et parfois la dérision des noms de baptême attribués aux voies, autrefois « impossibles », par exemple dans le cas de l'Envers des Aiguilles. La thèse de Belden est dès lors claire: l'idéologie sous-jacente au discours du très haut niveau est proprenlent spiritualiste. La philosophie y opère un retour triomphal, sous sa figure la plus classique. Quelle parade, en conséquence? Sans aucun lyrisme et sans la moindre nostalgie d'un wilderness naturel, Belden plaide en faveur d'une approche visant à relnettre les choses sur leurs pieds ou à l'endroit, selon une métaphore célèbre qui prend en la matière tout son sel. Le travail de déconstruction, auquel il s'est livré, débouche sur la perspective d'un « nouvel alpinisme scientifique », « soit un espace de la démocratie citoyenne et républicaine où l'espace ne saurajt être approprié par quiconque, sinon par la volonté générale, dont des procédures au caractère plus nettement démocratique qu'elles ne le sont actuellenlent devraient permettre l'expression ». La première condition en est que l'alpinisme soit résolun1ent entendu comme «un fait socioculturel », « autant confrontation à un matériau cu1t1Jrelqu'à une nature qui n'existe que médiatisée par ce dernier ». Regrettera-ton que ce programme ne soit pas davantage explicité? Il n'en demeure pas moins que le lucide regard jeté par le grimpeurphilosophe sur son Inilieu ouvre le chanlp à une indispensable et actuelle réflexion. Georges Labica, mars 1994

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AVANT-PROPOS
Le texte qui suit serait difficilement compréhensible si l'on faisait abstraction, d'une part de l'évolution de l'alpinisme de ces trente dernières années, d'autre part de notre propre expérience de cette activité. Depuis les années 1970, l'alpinisme a connu une évolution rapide se traduisant par une augmentation très nette du nombre des pratiquants, un progrès marqué du matériel, une sportivisation croissante, un considérable renouvellement des approches des grands sommets de la planète, une autonomisation de l'escalade pure, que les exploits médiatisés de certains grimpeurs ont rendue familière à un large public. Nous avons été témoin et participant de cette évolution, à un haut niveau et dans les divers domaines de la pratique, en tant qu'amateur comme en tant que professionnel guide de haute montagne. Partie prenante tout d'abord de l'exigence de renouvellement de l'alpinisme de notre génération - découverte de nouveaux terrains, approche plus « déliée» de l'activité, nouvelles façons de grimper, etc. Mais en mên1e temps témoin critique du fait de notre formation intellectuelle. Ainsi, dès les années 1970, nous fûmes fortement critique vis-à-vis d'une présentation de l'alpinisme comme jeu, que nous analysions déjà en 1976 dans la revue de l'École nationale de ski et d'alpinisme (ENSA). Notre réflexion n'a cessé depuis de toumerautour de cette notion afin de tenter de probJématiser ce qu'elle contient de pouvoir de fascination et ce qu'elle a d'éminemment insatisfaisant pour rendre compte de l'activité alpine. Il nous semblait en effet qu'autour de cette notion se cristallisait l'essentiel de l'alpinisme comme discours, qu'elle en ordonnait tout le champ notionnel. Notre pratique de l'alpinisme

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nous renforça dans cette conviction et mit dialectiquement à l'épreuve nos premiers schémas d'analyse. Le texte qui suit reprend notre mémoire de DEA de philosophie « Les notions de jeu, de libre et de nature dans le discours de l'alpinisme », soutenu à l'université de Paris X - avec des ajouts conséquents et des éléments d'actualisation. La problématique qui y est développée a servi de référence dans plusieurs de nos ouvrages destinés à un public de grimpeurs et d'alpinistes où elle subissait cependant de sérieuses distorsions dues aux nécessités de la vulgarisation et à un certain caractère polémique qu'entraînait notre implication dans l'alpinisme de haut niveau. Aussi avons-nous pensé sOllhaitable de donner au lecteur le texte d'origine où cette problématique se trouve développée et argumentée. Au corps du texte, nous avons joint des annexes qui en éclairent certains aspects ou illustrent certaines de nos thèses 1 . L'alpinisme est une activité qui se présente comme relevant à la fois du sport et de l'exploration. À la différence d'activités analogués, elle a donné lieu à une abondante littérature qui permet de s'interroger sur la représentation que ses adeptes s'en font. Cette pléthore de discours sur l'alpinisme tient sans doute au fait que l'activité alpine ne se déroule devant aucun public, mais dans le champ clos de la cordée ou du groupe restreint. D'où le besoin pour les alpinistes - et il faudrait en interroger la nature - de créer une audience et de se mettre en scène. C'est à travers cette production de discours que nous examinerons l'alpinisme comme fait socioculturel, étant entendu qu'ils sont le fait des alpinistes de haut niveau et ne sauraient rendre compte de tout l'espace représentatif de l'activité. Il n'en reste pas moins que ces discours ont une influence importante, et sur la communauté des alpinistes, et sur la représentation courante de l'activité et de la manière dont elle se déroule. C'est la nature et la fonction de ces discours que nous avons voulu interroger, ceci en prenant le parti d'indiquer un maximum d'axes de recherche et d'approches possibles de notre sujet, plutôt que d'approfondir tel on tel de ces axes.

1. Nous adressons nos remerciements à M. le Professeur Georges Labica, à l'équipe de l'URA du CNRS ainsi qu'à M. le Professeur Pierre Arnaud qui nous a suggéré certaines modifications à apporter au texte initial et accueille ce travail dans sa collection.

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