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L'EMPREINTE SPORTIVE AMERINDIENNE

De
208 pages
Loin de tout individualisme, la culture sportive amérindienne procède d'une volonté de préserver des liens tribaux et de renforcer les rapports propitiatoires et rituels avec les forces surnaturelles. Le sport indien possède la particularité de privilégier le geste plutôt que le résultat et le plaisir plutôt que la performance. Plus que jamais, nous avons besoin de replacer cette notion ludique au centre des joutes sportives et, dans ce contexte-là, les indiens ont encore beaucoup à nous apprendre.
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L'EMPREINTE SPORTIVE AMÉRINDIENNE Collection Espaces et Temps du sport
dirigée par Pierre Arnaud
Le phénomène sportif a envahi la planète. Il participe de tous les problèmes
de société qu'ils soient politiques, éducatifs, économiques, sociaux, culturels,
juridiques ou démographiques. Mais l'unité apparente du sport cache mal une
diversité aussi réelle que troublante : si le sport s'est diffusé dans le temps et
dans l'espace, s'il est devenu un instrument d'acculturation des peuples, il est
aussi marqué par des singularités locales, régionales, nationales. Le sport
n'est pas éternel ni d'une essence transhistorique, il porte la marque des temps
et des lieux de sa pratique. C'est bien ce que suggèrent les nombreuses
analyses dont il est l'objet dans cette collection qui ouvre un nouveau terrain
d'aventures pour les sciences sociales.
Dernières parutions
Catherine LOUVEAU, Annick DAVISSE, Sport, École, Société. La
différence des sexes, 1998.
Marc BARREAUD, Dictionnaire des footballeurs étrangers du
championnat de France professionnel, 1998.
Pascal CHARROIN, Thierry TERRET, L'eau et la balle. Une histoire du
water-polo, 1998.
Jean-François LOUDCHER, Christian VIVIER, Le sport dans la ville,
1998.
Evelyne COMBEAU-MARI, Sport et décolonisation à la Réunion, 1998.
Jean-Paul BESSE, Les boxeurs et les dieux, 1998.
Pierre ARNAUD, James RIORDAN, Sport et relations internationales
(1900-1941), 1998.
Cyril PETIBOIS, Des responsables du sport face au dopage, 1998.
Maurice BAQUET, Education sportive. Initiation et entraînement,
1998.
Marc DURAND, La compétition en Grèce antique, 1999.
Claude BAYER, Approches actuelles d'une épistémologie des activités
physiques et sportives, 1999.
Christian VIVIER, La sociabilité nautique,1999.
Jean-Michel DELAPLACE, L'histoire du sport, l'histoire des sportifs,
XIXe-XV siècles, 1999.
Kim Min-Ho, L'origine et le développement des arts martiaux, 1999.
L'Harmattan, 1999 ©
ISBN : 2-7384-8578-2 Fabrice DELSAHUT
L'EMPREINTE SPORTIVE INDIENNE
Les jeux amérindiens
face au Nouveau Monde sportif
L'Harmattan L'Harmattan Inc.
567, rue de l'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris — France Montréal (Qc) - CANADA H2Y 1K9
A Marine, Pierre et Quentin
Avec l'espoir que leur génération puisse préserver
le "vaste arc-en-ciel des cultures humaines"
5 "Le sport comme trait intégral de la vie de nombre de peuples primitifs présente
un ensemble de problèmes à résoudre. Quelques-uns ont à voir avec les ques-
tions d'organisation et la nature des facteurs qui différencient une vague acti-
vité ludique d'un jeu régulièrement établi avec une procédure bien définie et
avec des règles de sanction. Les raisons, les pulsions qui mènent à l'exercice
physique, la récréation et la relaxation doivent être examinées en liaison avec
des caractéristiques d'un autre ordre, comme l'honneur et la honte, la curiosi-
té, la sympathie, la loyauté, en association avec un ensemble plus complexe de
réactions émotionnelles. Une enquête concernant les processus physiologiques,
dans leurs liens intimes avec des processus sociaux, s'intéressera aux qualités
et à l'énergie nécessaires à l'accomplissement de ce passe-temps, et dans quelle
mesure celui-ci devient un sujet de préoccupation collective pour la commu-
nauté. Examiner les rapports (du sport) avec les affaires économiques, esthéti-
ques et religieuses constitue un champ de recherches qui doit recevoir encore
plus d'attention qu'il n'en a reçu jusqu'à maintenant.".
R. Firth, A Dart Match in Tikopia PREFACE
L'Indien d'Amérique du Nord demeure associé à une image bien spé-
cifique, celle d'un fier guerrier, avec sa coiffure de plumes d'aigle, cara-
colant sur un mustang. Un stéréotype populaire enfanté par la littérature
et le western mais un stéréotype qui fonctionne comme un véritable
prisme déformant dans la mesure où il occulte la réalité culturelle des
sociétés amérindiennes. Le chercheur doit donc s 'affranchir de ces ima-
ges convenues mais il se heurte, et le travail de Fabrice Delsahut en té-
moigne, à bien d'autres difficultés épistémologiques lorsqu'il tente
d'approcher des sujets particuliers tels que le sport et la valeur sportive.
En effet, le sport, son image, sa pratique, sa représentation, restent
perçus comme un phénomène de la culture occidentale. D'ailleurs, le
public associe les valeurs sportives à la culture gréco-romaine et le vo-
cabulaire olympique aux dieux du stade ; cell marque 1 'enracinement de
cette activité ludique et compétitive dans 1 'occident méditerranéen. Évo-
quer le sport dans une société traditionnelle en Amazonie, chez les
Bushmen ou les aborigènes australiens semble impensable, même son
cousin proche, le jeu est quelque peu oublié dans les travaux universitai-
res. En fait, dans ces sociétés, le jeu semble effacer le sport car elles pos-
sèdent bien des jeux rituels et compétitifs, mais pas la mise en scène que
nous connaissons dans le sport.
La mythologie des Amérindiens possède d'innombrables récits où le
trickster, le décepteur, un véritable démiurge, agit sous l'emprise du jeu.
Par exemple, Coyote, chez les Navajos, ne cesse de défier ses concur-
rents ou de lancer des défis, parfois stupides, pour les humilier ou les ri-
diculiser. Cette mythologie renvoie à l'imaginaire des sociétés fascinées
par le jeu. Contrairement à une image reçue, les Amérindiens ont tou-
jours été des joueurs invétérés. Dans les années 1640, un missionnaire
jésuite constate avec surprise que "les sauvages sont grands joueurs et
9 quelques-uns ne viennent à la traite avec les Français que pour jouer".
La traite, c'est-à-dire le commerce de la femme, apporte nouveauté, sen-
sation, affrontement, tout ce qui brise la monotonie du quotidien. L'enjeu
reste moins d'obtenir un objet que de s'amuser et de prouver à ses parte-
naires son habileté et sa sociabilité. Dans la communauté traditionnelle,
un statut social n'est jamais acquis. Dans l'éducation et les relations en-
tre individus, la coercition n'existe pas ; l'individu reste en quête perpé-
tuelle de reconnaissance. La confrontation dans le jeu lui permet non
seulement de s'affirmer et de se valoriser, mais s 'il gagne, de redistri-
buer son acquis. Ainsi, il réactive la réciprocité, le véritable lien social
de la communauté.
Avec la conquête à partir du le siècle, les sociétés amérindiennes se
trouvent confrontées à un autre système de représentation où le statut de
l'individu est fixé dès la naissance. Toutefois, l'Occident ne connaît pas
encore de sport codifié, le terme sport au l8 e siècle en Grande-Bretagne
concerne certains types de loisirs aristocratiques : courses de chevaux,
boxe, chasse au renard, arts martiaux. A côté de ces activités coexistent
des passe-temps populaires, tir à l'arc, jeux d'adresse et de hasard. Jus-
qu'au 20e siècle, les sociétés amérindiennes conservent leurs jeux habi-
tuels comme le montre Fabrice Delsahut. La politique d'assimilation
conduite par les Américains vise à transformer l'Amérindien en un
« farmer », et dans les écoles, à la fin du 19 e siècle, les jeunes appren-
nent non seulement l'hymne américain, mais aussi à jouer au base-ball.
L'acculturation passe par le sport et l'adoption de valeurs sportives pro-
pres à la société américaine. Toutefois, et là se trouve 1 'intérêt du travail
de Fabrice Delsahut, les Amérindiens dans la seconde partie du 20e siè-
cle, imposent leur propre style aux sports venus de la communauté blan-
che. La résistance culturelle passe également par le sport. En cherchant
à les imprégner de leurs valeurs ou à détourner certaines règles, les
Amérindiens tentent de conserver leur spécificité dans une Amérique
multiculturelle, mais où le sport s'apparente à un dieu intouchable.
Je me souviens de ma première rencontre avec Fabrice Delsahut,
jeune professeur d'éducation physique, passionné par les Amérindiens,
mais fort sceptique sur l'avancée d'une recherche. Au cours de ces an-
nées de travail sur le terrain et en bibliothèque, il a mené à bien une
thèse dont l'originalité et la valeur ont été soulignées. Non seulement je
10 suis heureux de l'avoir accompagné dans cette course de fond, mais aus-
si honoré de préfacer cet ouvrage. Il témoigne, et ce n'est pas sa moindre
valeur, de la vitalité des recherches menées en France sur les sociétés
américaines. Que Fabrice Delsahut en soit remercié.
Ph. JACQUIN
Professeur d'anthropologie Lyon II
11 INTRODUCTION
On ne connaît jamais autrui, mais on cesse parfois de sentir qu'on
l'ignore.
A. Malraux L'image de l'Indien qui s'impose à notre esprit est bien trop souvent
celle de quelques silhouettes hiératiques ayant vécu dans un passé loin-
tain.
Les Indiens existent ailleurs que dans nos mémoires. Qu'il fût le bon
sauvage que la littérature philosophique du XVIII' siècle tenait en haut
lieu ou le barbare primitif et rebelle opposé à la marche du progrès,
l'Amérindien était voué à ne jamais connaître ce siècle. Mais la prédic-
tion du chef Seattle ne s'est pas entièrement réalisée : l'homme rouge n'a
pas disparu. Drapé dans des valeurs culturelles ancestrales, il a su traver-
ser les affres du XX e siècle et affirme aujourd'hui son identité forte.
D'Arcy Mc Nickle écrit d'ailleurs que "les Indiens ont abandonné leurs
vêtements, leur économie, leurs maisons, leur langage et parfois même
leur vie religieuse, mais ils demeurent des Indiens". 1 Paroles que résume
Tahca Ushte par "j'avais été dépouillé de tout, sauf de moi-même". 2
Au cours du XXe siècle de nombreuses mutations se sont inscrites
dans la culture indigène. Le choc des deux mondes qui s'inscrivit, au siè-
cle dernier, en lettres de sang dans les livres d'histoire de l'Amérique du
Nord, fut différent quelques décennies plus tard. Du génocide à
l'ethnocide. Noyés dans la marée des immigrants qui submergèrent leur
propre contrée, les Indiens colonisés n'eurer.. guère le choix dans la ter-
rible alternative : s'adapter ou disparaître. Dès lors, comme le souligne C.
Fohlen, "les Amérindiens n'ont cessé d'être écartelés entre la fidélité et
l'américanisation".3 Triste époque à laquelle les Indiens ont du mal à
survivre. Comme le souligne N. Vannier, "les vieillards ont leurs racines
dans une autre culture dont les valeurs ne sont plus appropriées. Quant
aux jeunes, leur culture s'est totalement rétrécie sans qu'ils parviennent
à acquérir de nouvelles valeurs qui leur permettraient de vivre harmo-
nieusement dans leur temps. Les Indiens cherchent par quelle porte en-
trer dans notre siècle".4
Cité dans L'univers de l'Indien d'Amérique, Paris, Flammarion, 1979, p 9.
2 USHTE T. & ERDOES R., De mémoire indienne, Paris, Editions du Club France Loi-
sirs, 1989, p 40.
3 FOHLEN C., Les Indiens d'Amérique du Nord, Paris, P.U.F - Que sais-je?, 1972,
p 122.
4 VANTER N., L'enfant des neiges, Actes Sud / Editions du Levant, 1995, pp 27-28.
15 A l'aube du nouveau millénaire, les "valeurs traditionnelles" semblent
constituer un dernier rempart devant les assauts culturels anglo-saxons.
Selon Claude Eterstein, liberté, égalité et fraternité sont les valeurs dont
l'Amérindien assure la promotion. "Liberté d'un monde où les lois,
conformes au seul droit naturel, découlent de la raison universelle ; li-
berté de l'esprit débarrassé des superstitions ; liberté du corps par
l'épanouissement de la sensibilité et du désir, liberté de toute soumission
puisque règnerait l'égalité. Egalité entre hommes qui ne connaissent ni
tien, ni mien et pas davantage la subordination que la propriété ; égalité
qui dispense de toute hypocrisie sociale, de tout abaissement devant un
supérieur, de toute bienséance inutile entre des hommes qui sont frères.
Fraternité, synonyme de partage, d'échange et de générosité dans une
société qui exclurait tout luxe superflu ; fraternité du dialogue des cultu-
res et des différences". 5
Fidèles à des vertus comme la bravoure, la force d'âme, la générosité
et la sagesse ; attachés à des valeurs de familiarité et de respect ; viscé-
ralement liés à la terre de leurs ancêtres, ils n'ont de cesse de retourner
dans leur réserve pour y vivre leur parenté et participer aux fêtes tradi-
tionnelles. Mais soumis pendant de nombreuses années au système édu-
catif américain puis, rattrapé enfin par la technologie et son cortège de
médiatisation et autres loisirs, le traditionalisme indien a quelque peu cé-
dé aux appels des sirènes du Nouveau Monde. Troquant les Mustangs
pour des voitures tout-terrain, délaissant le Grand Esprit pour se convertir
au christianisme, oubliant les valeureux Geronimo et Sitting Bull pour
d'autres stars du show-business américain, les nouvelles générations
d'Indiens cèdent petit à petit du terrain. Mais si leurs moeurs
s'américanisent et si leur langage s'occidentalise, les Indiens s'obstinent,
tant bien que mal, à survivre à l'entreprise de dépersonnalisation.
"Artistes du monde moderne" 6, les écrivains, peintres, sculpteurs, acteurs
et autres musiciens natifs, vivent désormais de leur art et expriment par
"oeuvres" interposées les valeurs indiennes de vie comme un acte sacré.
Il reste un domaine où cette colonisation à rebours des Amérindiens
reste pour l'instant discrète voire inexistante. Véritable Graal de notre
époque, la culture sportive et la performance sportive qui lui est indisso-
Paris, Gallimard, 1993, p 44. 5 ETERSTEIN C., Le bon sauvage,
6 "L'Indien est l'artiste du monde moderne" : Citation du Sioux Black Helk.
16 ciable semblent ne pas s'enraciner dans la culture et l'imaginaire indien.
Le sport version américaine ne ferait-il pas référence aux mêmes réalités
que celles des Amérindiens ? On peut le gager. Mais quelle que soit cette
réalité, véritable cour du roi Pétaud tant les avis divergent chez les au-
teurs, les Indiens gardent une certaine distance vis à vis de la chose spor-
tive. L'histoire du mouvement sportif amérindien se fait l'écho de la
complexité des rapports entretenus entre deux mondes diamétralement
opposés. Le Nouveau Monde invita longtemps à distinguer deux grandes
catégories ludiques socialement marquées :
une pratique sportive indienne traditionnelle renvoyant à des parti-
cularités ethnomotrices, aux traits originaux de ses différentes fractions.
une classe de jeux sportifs institutionnels consacrés par la société
dominante colonialiste.
Au fur et à mesure que les Etats-Unis prenaient corps, les pratiques
ludiques des minorités constitutives ou non furent mises sous le joug de
l'hégémonie des sports modernes.
L'espace de quelques saisons, les Amérindiens, par le biais d'un sys-
tème scolaire acculturateur firent une apparition dans le monde sportif
compétitif des blancs. Quels que soient les succès que ce siècle naissant
leur procura, les Indiens retombèrent rapidement dans l'anonymat des
pratiques traditionnelles.
Aujourd'hui, les pratiques sportives indiennes restent très relatives.
Quels que soient les domaines observés, le sport indigène reste confiden-
tiel. En effet, la quasi absence d'athlètes indiens inscrits aux palmarès des
épreuves des jeux si chers au Baron Pierre de Coubertin, le faible taux de
pourcentage d'Indiens pratiquant au plus haut niveau, toutes minorités
représentatives confondues, le peu d'engouement que suscite le sport
chez les jeunes indiens scolarisés et son absence dans les programmes
des écoles indigènes, minimisent la place du sport dans la vie des In-
diens.
Est-ce à dire que les hommes rouges refusent d'abandonner leurs pra-
tiques communautaires originelles et de couler leur motricité dans le
moule américain ?
17
Ou bien, ces homo ludens, forgés par des habitus 7 sportifs séculaires
revisitent-ils les pratiques compétitives américaines au regard de leur
culture indigène singulière ?
Ces questions conduisent à délimiter le champ de réflexion sur le rap-
port étroit et complexe qu'entretiennent les valeurs traditionnelles in-
diennes et la culture américaine en matière de sport. Autrement dit les
valeurs traditionnelles jouent-elles un rôle intégratif ou non dans la
culture sportive nord-américaine ?
7 Selon Pierre Parlebas : "Habitudes et attitudes socialement acquises qui sous-tendent
et prédéterminent partiellement les façons de penser, de sentir et d'agir de tout individu
et traduisent notamment le rapport qu'il entretient avec son corps."
PARLEBAS P., Contribution à un lexique commenté en science de l'action motrice,
Paris, Publications I.N.S.E.P, 1981, p 78.
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