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Les fondements du système sportif

De
242 pages
Qu'est-ce que le sport ? Cet ouvrage analyse la révolution qu'a constituée l'avènement, dans la Grande-Bretagne du 19e siècle, de ce que l'on peut appeler le "système sportif". Cette nouvelle configuration introduit notamment une conception entièrement différente de l'espace et du temps de la pratique, un abandon de la référence au sacré ou au religieux, des modalités d'institutionnalisation de la pratique, une diffusion planétaire des règles du jeu, une recherche de l'égalité entre participants. Ce système s'est diffusé tout au long des XIXe et XXe siècles à l'échelle mondiale.
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Sébastien
Darbon

Les
fondements
du système
sportif

Essai d’anthropologie historique

Lesfondements
du systèmesportif
Essaid’anthropologie historique

SébastienDarbon

Lesfondements
du systèmesportif
Essaid’anthropologie historique

Ouvragesdu même auteur

Diffusiondes sports et impérialismeanglo-saxon.
De l’histoire événementielleàl’anthropologie,
Paris,Editionsdela MaisondesSciencesdel’Homme,2008.

Unebrève histoiredu rugby, Paris, L’œil neuf,2007.

Rugbyd’ici.Une manièred’êtreau monde, Paris,EditionsAutrement,1999.

Du rugbydans une villede foot.
Lecas singulierduRugbyClub Marseille-ASPTT, Paris, L’Harmattan.,1997.

Rugby modede vie.Ethnographied’unclub : Saint-Vincent-de-Tyrosse,
coll.« LesCahiersdeGradhiva », Paris,Ed.J.-M.Place,1995.

Des jeunes filles toute simples.Une troupede majorettes enFrance,
coll.« LesCahiersdeGradhiva », Paris,Ed.J.-M.Place,1995.

©L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN :978-2-343-04038-7
EAN :9782343040387

Remerciements
Cetravail n’auraitpuaboutir sanslesoutien critique de divers
collèguesauxquelsjevoudrais rendre hommage. Des versions
successivesde maréflexion ontété présentéeslorsdeséminairesquise
sont tenusà l’International Centre forSportsHistoryand Culture, De
MontfortUniversity, Leicester(UK). Jetiensparticulièrementà
remercierRichard Holt, dontleslecturesattentivesde montexte m’ont
permisd’affinermon argumentation etd’évitercertainesimpassesou
erreurs. Leséchangesavec Allen Guttmann (AmherstCollege, USA),
dontles travauxfondateursontété pourmoiunesource de continuelle
stimulation,s’ilsontparfoismanifesté certainsdésaccords, ontégalement
été d’une aide précieuse.
J’ai égalementbénéficié desdiscussionsavec mescollèguesfrançais,
notammentlorsde nombreuses séancesdeséminaire dansmon
laboratoire (Institutd’Ethnologie Méditerranéenne, Européenne et
Comparative, Aix-en-Provence). Jeremercietoutparticulièrement son
directeur, Dionigi Albera, dontlesoutien a été constant, ainsi que
Frédéric Saumade, dontle pointdevue parfoisdivergentm’a conduità
affinermespropositions.
Ilva néanmoinsdesoi que lesidéesdéfenduesdanscetexte
n’engagentque leurauteur.

Avertissement :Leterme « football » manifesteuneremarquable polysémie. Pour un
Français, ilsembletoutnaturellementdésignerlesportle plus répandudansle monde.
Néanmoins,si on le considère d’un pointdevue historique, ilseréfère à cette catégorie
de jeuathlétique pré-sportive (égalementqualifiée defolk-footballoudemass-football) dont
les transformations ultérieuresontdonné naissance d’un côté aurugby(le Rugby
football, oufootball pratiqué dansle collège de Rugby) etde l’autre auFootball
Association. Ce dernier sportestappelésoccerauxÉtats-Unis(ils’agitd’une contraction
argotique dumotassociation) afin de le distinguerdufootball américain(American football,
égalementappelégridiron football). En Grande-Bretagne, onutilisaitfootballjusqueversles
années1920pourdésignerlesdeux typesderugby(à XV età XIII) etleFootball
association. QuantauxexpressionsRugby UnionetRugby League, ellesfont référence
respectivementau rugbyà XV etau rugbyà XIII.

7

Introduction

S’il est une notion dontl’utilisation courante, depuisdeux siècles
environ, a connu unsuccèsfoudroyant, c’estbien celle desport. Ellesert
généralementà désigner un ensemble de pratiquesqui, dansles sociétés
dites«traditionnelles» comme dansles sociétés« modernes», fontpartie
intégrante de lavie quotidienne etconditionnentprofondément(et
insidieusement) le langage, lescomportementsetles représentations. Elle
plonge en outreses racinesdans une période historique depuis
e e
longtemps révolue : aux17et18siècles, pour un membre de lagentryou
de l’aristocratie anglaise,to have a good sportfaisait référence àun ensemble
d’activités souventdésignéesparl’appellationshooting, hunting, fishing…
dontfaitpartie la fameuse chasse au renardsi magistralementanalysée
parNorbertElias(Elias& Dunning, 1986:205-238).
Une conséquence de cesuccès réside asseznaturellementdans
l’impossibilité que l’on éprouve à cernerla notion desportetà en
donner une définition acceptable. Ellesne manquentcertespas– ilserait
d’ailleursfastidieuxde les recenser: chaque auteur, oupresque, a la
sienne. Pourl’essentiel, cependant, elles restentfrustrantesetpeu
opératoires, dansla mesure oùellesne permettentpasde cerneravec
précisionun ensemble d’activitésdisparatesetde leurdonner une
incontestableunité. Dèslors, il n’estpasétonnantque la plupartdes

9

spécialistesdu sport(etnotammentleshistoriens) adoptentpar rapportà
cette questionune attitude minimaliste : puisque lesportestimpossible à
définir, onse contentera de l’appréhendercommeun objetmouvant,
dontleslimites sontchaque fois redessinéesen fonction deslocuteurs
(pratiquants,spectateurs, institutions…). La dimension positive de cette
attitude estqu’elle metl’accent surle faitqu’elle est vecteurde consensus
etpermetde communiquerà partirdevaleursquisemblent
unanimementpartagées. Elle peutparaître plusdélicate à assumer si l’on
sesitue dans une perspective derecherche, c’est-à-diresi l’ons’impose la
prise de distance nécessaire àune appréciationrigoureuse de ce qu’estle
sportetdeses significations socialesetculturelles ;parexemple,
comment s’intéresser– entantqu’historien, anthropologue,
sociologue… – auxprocessusde diffusion des sports si l’on estdans
l’impossibilité d’identifierclairementce qui estdiffusé ?
Le pointdevue que nous souhaitonsdéfendre danscetouvrage
se démarque descesdeuxattitudesopposées. Refusantl’attitude
minimaliste qui, à notresens,transpose lesproblèmesàun autre niveau
(la question « de quoi parle-tfini-on ? » ssant toujourspar se poseràun
momentouàun autre), etprenantacte de l’impossibilité de proposer
une définition indiscutable de ce qu’estlesport, nousproposons
d’adopter une démarche d’anthropologie historiquevisantà prendre la
mesure de la formidabletransformation culturelle qui avu, en l’espace
d’unsiècle environ,unsystème de jeux athlétiquescéderla place àunsystème
sportif. Autrementdit, nous souhaitonsmettre l’accent surla différence –
jamais systématisée à notresensdansla littérature – entresportset
systèmesportif, etmontrerque contrairementau«sport» le «système
sportif » peutêtre clairementidentifié. Nous reviendronsplusloinsurle
sensqu’il fautdonnerà cetteterminologie;pourl’instant, ils’agit
d’insister surle faitque cettetransformation, bien qu’ellesoitlerésultat
historique d’une infinité de microdécisions remarquablementpeu
concertées, a finalementeupourconséquenceunevéritablerévolution, à
savoirla création d’un cadre conceptuel – celui du systèmesportif – qui
nonseulementest radicalementdifférentde celui danslequel évoluaient
lesjeuxathlétiques, maisencore constitue de nosjours, prèsd’unsiècle
etdemie après son apparition,uneréférence quasiuniverselle età
prétention hégémonique.
« Sport »v s« système sportif »
Ilrevientà Allen Guttmann, dans son célèbre ouvrageFrom
Ritual to Record, d’avoirdécritle premierde façonsystématique les

10

1
élémentsd’unetelletransformation (Guttmann, 1978) . Dans son effort
pourétablirlesdifférencesfondamentalesentre ce qu’il appelle le «sport
moderne » etlesformes sportivesantérieures, Guttmannrecensait sept
caractéristiquesprincipales: leremplacementdu sacré parleséculier,
l’introduction de critèresd’égalité (à la foispourl’accèsà la compétition
etdansl’exercice même de la compétition), laspécialisation des tâches, la
rationalisation de l’activité, l’organisation bureaucratique, la
quantification etla quête des records. Curieusement, Guttmann ne cite
quetrèsmarginalementles travauxde NorbertEliasetEric Dunning, et
il le faitde façon périphérique par rapportauproblème qui nous
2
occupe – celui de la « catharsis» danslesport. Sansdoute est-il possible
d’affineroude discutercespropositions ; si elles restentmalgrétout
dansl’ensemble d’une grande pertinence, c’est sansdoute parce qu’elles
s’appuient sur une analyse approfondie de l’histoire de la naissance etdu
développementdes sports.
La proposition de Guttmann nous semble cependant soulever un
problème qui n’estpasque d’ordreterminologique. La notion de «sports
modernes»utilisée par ses travaux, etqui est reprise encore aujourd’hui
de façon absolument universelle,renvoie àune conception
évolutionniste qui estcontradictoire avec la perspective privilégiée. Si,
comme le montrentavec force aussi bien Guttmann lui-même qu’Elias
e e
etDunning, la fin du18siècle etle débutdu19siècle anglaisontété le
théâtre de ce qui, avec lerecul historique, peutêtre considéré commeune
véritablerévolution, l’émergence des sportsconstituant unerupture radicale
avec lesjeuxathlétiquesdesépoquesantérieures, pourquoi continuer
alorsà parlerde «sportsmodernes» afin de lesopposerà des«sports
médiévaux», à des«sports romains», à des«sportsgrecs»,voire même
3
à des«sportspréhistoriquesL» ? ’expression «sportsmodernes» esten
l’occurrenceun purpléonasme :le sport a toujours été moderne. En
perpétuantce flou sémantique, on contribue à occulterce qui faisait

1
L’originalité des travauxdugrand historien américain du sport s’estaussi manifestée
parla publication d’ouvragesderéférence concernantaussi bien la diffusion du sport
dansle monde (Games & Empires. Modern Sports and Cultural Imperialism, 1994) que la
spécificité des sportsaméricains(A Whole New Ball Game. An Interpertation of American
Sports, 1988) oula placeréservée auxfemmesdansl’histoire du sport(Women’s Sports. A
History, 1991).
2
Aumomentd’écrireson livre, Guttmann n’avaitapparemmentconnaissance que
d’uneversion partielle etplusancienne du texte de 1986(Elias& Dunning, 1970).
Leursanalyses serejoignentcependantde façonremarquable. Voiraussi la lumineuse
préface de RogerChartierdansl’édition française d’EliasetDunning (1994).
3
La chasse aumammouth, en quelquesorte, comme avatarprimitif dujumpin’,huntin’
and fishin’…

11

précisémentla force desefforts réaliséspourancrerla définition du sport
dans une perspective historique. Parailleurs,si l’onreprend la distinction
établie parGuttmann à partirdeses septcritères, il estclairqu’ilya
beaucoup moinsde différencesentre lesjeuxathlétiquespratiquésdans
la Grèce etla Rome antiquesetceuxenvigueurà l’époque médiévale
qu’il n’yen a entretouscesjeuxetceuxque l’auteurnomme «sports
modernes» – etque nousproposons simplementd’inclure dansce que
nousappelonslesystèmesportif. Dansle derniercasils’agitavant tout,
on lerépète, de l’émergence d’un cadre conceptuelradicalement
nouveau, mêmesi certainsdesesélémentspouvaientexister sousdes
formesà peuprèsanaloguesdansle cadre précédent.
Mais surtout, en employantleterme desystème, nous souhaitons
mettre l’accent surle faitquetouslesélémentspertinents sont
étroitementliésles unsauxautres. Lesystèmesportif peutainsi être
conçucomme la mise en œuvre d’un ensemble decritères interdépendants.
En employantl’expressionjeux athlétiquespourdésignerlesystème en
vigueuravantl’irruption du systèmesportif, nousdésignons un ensemble
d’activitésludiquesqui partagentavec lesport un certain nombre de
traitsévidents, dansla mesure oùelles sontcaractériséesà la foispar
l’engagementphysique etla dimension compétitive desaffrontements.
Lesjeuxde balle amérindiens, lesformes traditionnellesdubuzkashi
afghan (avantque celui-ci nesoit«sportisé » –cf. infra) oulesjeuxde
ballon d’Europe occidentale que l’on désignesouslaterminologie
générale defolk footballavaientcertainementcescaractéristiques. Etpar
ailleurs, on peutparfoisidentifierdansla pratique de cesjeuxathlétiques
quelques traitsqui les rendaient,surcertainspointsprécis,semblablesà
des«sports». Maisils s’inscrivaientdansdesformesculturelles
entièrementdifférentes, quirendaientimpossible la combinaison
originale desdifférentscritères sportifsenunsystème cohérentdu type
e
de celui qui a émergé en Angleterre aucoursdu19siècle. Cela neveut
pasdire non plusquetouteslespratiquesque nousappelonsaujourd’hui
sports réalisent unetelle combinaison de façon parfaite etachevée. Il
suffitde penseraux solutionsadoptées(etencore largementenvigueur)
dansdes sportscomme le cricketoule golf pouradmettre qu’il puissey
4
avoirlà quelques résistances ;maislesécartsque l’on peutconstater
restentmarginauxet tendentprogressivementàseréduire, entraînésdans
un processusgénéral quise dirige, de façon asymptotique,versla
réalisation de l’idéaltype.

4
Que nousqualifionsparailleursd’« archaïques» (cf. infra).

12

Une autre manière d’apprécierlaradicalité dubouleversementqui
s’estproduitconsiste à mettre l’accent surle faitque, depuisla deuxième
e
moitié du19siècle, c’est-à-dire pendantprèsd’unsiècle etdemi, les
structuresdu systèmesportif n’ontplusfondamentalementchangé.
Certains traits sesontaffirmés(la professionnalisation, larationalisation,
le poidsde l’argent, laspectacularisation oula médiatisation), maison n’a
pasassisté àun nouveau type de création équivalentà celui qui a
transformé lesystème desjeuxathlétiquesenunsystèmesportif.
C’està partirde cette distinction fondamentale entresystème des
jeuxathlétiqueset systèmesportif que nousproposonsdereconstruire,
de façon différente, leschéma guttmannien (cf. fig.1 ci-après). Surle
nouveau schéma, la ligne pointillée horizontalesignifie larupture qu’a
constituée lasportisationde la plupartdesjeuxathlétiques, c’est-à-dire le
passage d’unsystème de jeuxathlétiquesàunsystèmesportif.
Apprécierlasignification du sport, à la foisentantquesystème
etentantque collection de pratiques spécifiques(boxe, aviron,tennis,
football, hockey…), c’estdoncs’intéresseravant toutàson histoire –
celle desa naissance etdeson développement. Maisc’estaussi prendre
en compteune dimension essentielle duphénomène qui estcelle de
l’extraordinaire extension qu’il a connue dansle monde à partirde la
e
deuxième moitié du19siècle. De ce pointdevue, la diffusion du sport
constitueunesorte de métaphore de la globalisation, dontil esten même
temps unvecteurefficace. Ony trouve en effetlatension caractéristique
entre les tendancesà l’universalisation – entantqu’ensemble de
pratiquesnéespourl’essentiel en Angleterre etadoptéespardes sociétés
aux valeursculturelles souventbien différentes– etles tendancesà la
réappropriation parlesdites sociétés. Face aufacteur universalisantque
constitue la nécessaire application derèglesdujeuidentiques, chaque
société d’accueilreste libre d’imprimer,dans les limites imposées par le système
sportif,sa marquespécifique entermesdestyle de jeu, d’organisation de la
pratique oud’enjeuxculturelset sociaux(Darbon,2008).
Onvoitici l’intérêtde distinguer sportset systèmesportif.
Considéronsdeuxcasextrêmes. Celui de laréception enthousiaste du
cricketparlesTrobriandais, puisdu traitementqu’ilsontfait subiraujeu
impérial par uneréappropriationtellement radicale qu’elle correspond
trèsprécisémentàune « dé-sportisation », manifesteunrejetdu système
sportif (Weiner, 1977, 1978). À l’inverse, on pourra citerla façon dontles
Indiens, dansle cadre d’une acceptation générale du systèmesportif, ont
refusé lerugbyde façonspectaculaire. Entre cesdeux typesdesituations
extrêmes, il existe bien entendu touteune palette de casplusnuancés.

13

PLAY
_________________|__________
| |
SpontaneousplayOrganized play(GAMES)
______________|_______________________
| |
Noncompetitive gamesCompetitive games(CONTESTS)
______________________________|________
| |
Intellectual contestsPhysical contests(SPORTS)

#

#

#

#

#

#

#

#

#

PLAY
_________________|__________
| |
SpontaneousplayOrganized play(GAMES)
______________|_______________________
| |
Non competitive gamesCompetitive games(CONTESTS)
____________________________________|________
| |
Intellectual contestsSYSTEME DES JEUX ATHLETIQUES
_ _ _|_ _ _
|
SYSTEME SPORTIF

Fig. 1 - Modification du schéma guttmannien

Parailleurs, la prise en compte de la dimension historique permet
d’introduireune distinction essentielle entre différentespériodesau sein
dudéveloppementdu systèmesportif. La première période a ceci de
particulierqu’elle correspond à l’émergence conjointe de certaines
pratiques sportives spécifiquesetdu systèmesportif lui-même;des

14

sportsque l’on pourraitqualifierde « première génération », comme le
cricket, le golf, l’aviron, la boxe, le baseball, lerugbyoule football, en
affirmantprogressivementdescaractéristiquesqui lesdistinguentdes
jeuxathlétiques, donnentnaissance à cette combinaison articulée et
cohérente de critèresqui constituentle cœurdu systèmesportif. Dansla
période 1850-70, en Angleterre comme auxÉtats-Unis, on peut
considérerque cette première générationrevêtdésormaisdescaractères
précisetfacilementidentifiables. Peuventêtre qualifiésdede « uxième
génération » des sportsdontl’élaboration, beaucoup plus rapide,va
bénéficierde l’exemple déjà constitué pourdévelopperleurspropres
solutions,s’inscrivantainsi dansle cadre conceptuel déjà disleponible :
systèmesportif. Certains sontdescréations relativementautonomesen
ce qu’ellesnetententpasd’appliquerle moulesportif à desjeux
athlétiquesdéjà existantsmaisen créentdetoutespiècesoufontdes
empruntsà des sportsconstitués– c’estparexemple le casdubasket-ball
etdu volley-ball, qui émergententantque productionsoriginalesaux
États-Unisdanslesannées1890. D’autresaucontrairevisentà
transformerensportsdesjeuxathlétiquesanciens(c’estnotammentle
casduhandball, dubuzkashiafghan, dusumojaponaisoude lacapoeira
brésilienne) oudespratiquesd’émergencerécente – que l’on nomme
assezimproprement«sportsde glisse » etqui, à partirde la matrice
originelle du surf etdu skateboard, ontdonné lieuàune extraordinaire
prolifération de pratiquesdérivées ; se manifestesouventlàun
phénomène descission intéressantqui estlerefletderésistancesàune
telle évolution : ens’opposantà l’inscription danslescontraintesdu
systèmesportif (règles, calendriersde compétitions, fédérations…), les
adeptesdusumooudubuzkashitraditionnels tententde maintenirles
dimensionsculturellesd’une pratique ancestrale inscrite dans un
ensemble d’enjeux sociaux,religieuxoupolitiques, etcertainsadeptesdes
pratiques« de glisse »revendiquentla liberté qui étaitauprincipe même
de leurengagementetconçoiventleurparticipation en dehorsde la
dimension purementcompétitive.
Nousproposonsdereprendre latrame générale du schéma
guttmannien etd’enréappréciercertainséléments, en insistant
notamment sur une dimension qui a été négligée etqui nousparaît
essentielle : la nouvelle conception de l’espace etdu temps.

Principaux critères constitutifs du système sportif

Lesélémentsquisesituentaucœurmême du systèmesportif, qui
sontcaractérisésà la foispar une étonnante permanence depuis unsiècle

15

etdemi etpar unetendance constante au renforcementde leurs
caractéristiquesfondamentales, peuventêtreregroupésdanslescinq
catégories suivantes.
En premierlieu, desrègles du jeude plusen pluscomplexes
commencentà émerger, enrupture avecune conception lâche de la
pratique où régnaient un petitnombre d’usetcoutumes. Dèsla fin du
e
18siècle avec le cricket, puisquelquesdécenniesplus tard avec des
sportscomme lerugbyoulesoccer, la complexité de ces règlesdevient
telle qu’il fauten produire des rédactions. Ce moment va puissamment
contribuerà la diffusion en Grande-Bretagne même, puis ultérieurement
dansle monde, descodescorrespondants. Maisil fautd’emblée
soulignerque ce qui estessentiel en l’occurrence, c’estmoinsle
processusderédaction des règlesque leurdimensionuniverselle,
applicable entoutlieu.
Afin de fairerespecterces règles, d’ensauvegarderl’esprit, maisaussi
de contrôlerl’organisation de plusen pluscomplexe des rencontres
sportives, desinstitutionsbureaucratiquesad hocsontconstituées,toutes
sur un modèlesemblable : fédérationslocales,régionales, nationalespuis,
àunstadeultérieur, internationales, liéesentre ellespardes relations
hiérarchiques. Ils’agitici, d’une façon plusgénérale, de garantirla
reproductibilité illimitée desexigences relativesau respectdes règlesdu
jeu, maisaussi (cf. infra) à l’espace, au tempsouà l’égalité.
Le passage desjeuxathlétiquesaux sports s’estaccompagné d’un
puissantprocessusderationalisationquitouche de nombreuxdomaines
(hygiène devie, alimentation, entraînements, gestion desmatchs…) et
quisetraduit souventpar unetendance à laspécialisation des rôlesetdes
5
postes. Ce phénomène estétroitementlié à l’instauration d’unrégime de
quantification de l’activitéquitouche à la foisauxprocédures(de plusen
plusprécises) d’attribution de lavictoire oude la défaite, à la manière
dont se construit une mémoire dujeu(qui a gagné quoi en quelle année,
les records, etc.) etauxmodalitésparfois trèscomplexesderecension
6
statistique desévénementsd’un match .
Avec lesystèmesportif émergeune attentiontoutà faitnouvelle à
une exigencesupplémentaire, quise manifeste de façon parfois
obsessionnelle : celle de l’égalitéentre lesadversaires. Alorsque lesjeux
athlétiquesadmettaientdesdifférencesparfoisconsidérablesentre les

5
Laquelle atteintparfoisdes sommets troublants, comme aufootball américain.
6
On pense parexemple auxscorecardsrempliesparles spectateursd’un match de
baseball etaux statistiquesquisontélaboréesà partirde formulesmathématiquespour
comparerlesperformancesde chaque joueur.

16

équipesquis’affrontaient– dupointdevue aussi bien de leurseffectifs
respectifsque de leurcomposition – les sports reposent surl’idéeselon
laquelle ils’agitd’éliminer toutce qui, lorsde l’affrontement, pourrait
interféreravec laseule dimension de la qualité intrinsèque des
protagonistes. Néanmoins, nousappréhenderonscette caractéristique
différemmentdesprécédentes, n’oubliantpasque cettetension
permanenteversl’égalité compétitives’est trouvée, d’un pointdevue
historique, fortementcontrariée dans troisdomainesaumoinsoù sesont
manifestés(et se manifestentencore) desprocessusd’exclusion : les
conflits récurrentsentre amateurisme etprofessionnalisme, la place des
femmes, etleracisme;etparailleurs, la prétention à l’égalité parfaite
entre lesparticipantsàune compétitionse heurte biensouventà de
réellesimpossibilitésmatérielles.
Maisl’innovation la plus spectaculaire qui a permisdetransformerles
jeuxathlétiquesensports– etqui curieusementn’a pasété directement
abordée parGuttmann –réside à nos yeuxdans une appréhension
originale ducadre spatio-temporel de la pratique. Quel quesoitletype de
sportconsidéré, cette pratique a désormaislieu surdes terrains réservésà
ceseul effetetdontlesdimensions sontà la fois standardiséeset
spécifiquesà chaquesport. L’introduction progressive d’une norme, dans
la mesure oùelle devientacceptée parlespratiquants, estla condition de
sareproductibilitésurl’ensemble d’unterritoire (qui peutêtre à l’échelle
d’un paysou,si ellese diffuse pluslargement, à l’échelle internationale).
Ainsi, pour reprendreun exemple classique, lefolk football, quellesque
soientlesformes trèsdiversesqu’il aitpuprendre en Angleterre ouen
bien d’autrespays,se jouait surdes terrainsdontlescaractéristiques
étaientchaque fois spécifiquesà la communauté deréférence : la
campagneséparantdeux villages, les ruesetlesplacesdesquartiersd’un
même bourg… Enrevanche, leterrain de football (ouderugby) doit
impérativementêtrerectangulaire, avoir unesuperficiestandard etdes
butsde formesetde dimensions trèsprécises. Contrevenirà cesnormes,
c’est s’exclure du systèmesportif.
Parailleurs, la plupartdes sports(notammentles sportscollectifs
de ballon)sontinsérésdans un cadretemporel prédéterminé – par
exemple, deuxmi-tempsde quarante-cinq minutesaufootball, les
éventuellesprolongationsétantégalementétroitementcodifiées. Même
dansle casoù, dufaitde la manière de compterlespoints,une plus
grande liberté estprévue (au tennis, aucricket, à la boxe…), les règlesdu
jeuinstaurentdeslimites(tie-break, nombre d’innings, nombre de
rounds…). Detellescontraintes, qui n’étaientpasde mise danslesjeux

17

athlétiques, peuventévoluerdansletemps ;maisàun momentdonné,
elles s’imposentimpérativementàtouslesparticipants.
Il estimportantde préciserque les rencontres sportives sont
rythméespar un calendrier spécifique à chaquesportqui n’a plusaucun
rapportavec la dimensionsacrée etfestive descommémorationsà
dominantereligieuse danslesquelles s’inscrivaientlesjeuxathlétiques.
D’une façon générale, dansla conception idéaltypique du système
sportif, la dimensionsacrée desjeuxathlétiques, inscrite aussi bien dans
la conception de l’espace que dansl’appréhension du temps(calendrier
desaffrontements), cède le pasà lasécularisation. Maisà la différence de
Guttmann, nousne faisonspasdide la « sparition du sacré »une
caractéristique fondamentale de larupture – comme nousl’expliquerons
dansle chapitre3.

*

On comprendsansdoute mieux, à lasuite d’unetelle
énumération de critères, en quoi lesportest unsystème. Touscescritères
sonten effetétroitementliésles unsauxautres, etl’évolution de chacun
d’entre euxne peut se concevoirisolémentde celle de chacun desautres.
Pourne prendre qu’un exemple, la conception du tempsqui està l’œuvre
danslesportne peuten effetêtre analysée qu’enrelation avec la
normalisation de l’espace, avec lesquestions soulevéesparlesprocédures
de mesure etde quantification, avec l’élaboration des règlesdujeuou
avec la conception descalendriers sportifs–toutesdimensionsqu’il est
parailleursdifficile de dissocierdesprocessusde mise en place des
institutions représentativescensésgarantirleurbonne application. Etpar
ailleurs, on l’a déjàsignalé, lesystèmesportif peutêtre appréhendé
commeun mélange entre la permanence dansletempsdescritères
fondamentauxqui le constituentetlatendance constante au
renforcementde cescritères.
Il est remarquable que ce que nouspouvonsappréhenderavec le
recul commeune innovation majeure (la création, à l’issue d’un long
processus, d’unsystèmesportif) aitété le produitcohérentd’une myriade
d’élaborationslocalesetde microdécisions, à partird’unterreaude
pratiquesd’une grande diversité,sansêtre le moinsdumonde le fruit
d’un dessein général expressément voulucommetel. Néanmoins, dans
ce processus, certainespratiquesaccèderontplus vite que d’autresau
e
statutdesport ;le cricketa pu, dansl’Angleterre de la fin du18siècle,
constituer unesorte de matrice dontd’autresjeux s’inspirèrentpour
évoluer ;cette précocité (partagée parle golf et, quoiqu’àun moindre

18

degré, parl’aviron) a eupourconséquence la persistance detraitsque
l’on peutqualifierd’« archaïques» par rapportà l’évolution de bien
d’autresjeuxathlétiques(Darbon,2006).

*

Avantd’entrerdanslevif du sujet, la démarche générale dans
laquelles’inscritcetouvrage mérite d’être explicitée.
Rappelons toutd’abord qu’il nes’agitpasici d’aboutiràune
nouvelle définition du sport, quiserait toutaussivouée à l’échec que les
précédentesetquiserévéleraitentoutétatde cause incapable d’éliminer
tousles« conflitsà la marge »;ils’agitplutôtde montrercomment un
contexte historiquespécifique (celui qui a caractérisé lesÎlesbritanniques
e
au19siècle) a donné naissance àune forme originale de pratiquesà
laquelle on peutdonnerle nom desystèmesportif etquise manifeste par
l’existence combinée de caractéristiquesplusoumoinsaffirmées, mais
toujoursprésentes– et toujoursprésentesensemble. La démarche estde ce
pointdevue beaucoup plusphénoménologique que normative, et
construitl’identification dunouveaucadre conceptuel etdeses
propriétés spécifiques surl’observation despratiquesetde leurévolution
aucoursdu temps ;elle bénéficie d’unrecul historique conséquent,si
l’ons’accordesurle faitque lesystèmesportif peutêtre considéré
comme définitivementconstitué auxalentoursdesannées1860-80etque
lesmultiplesévolutionsqu’ontconnuesles sportsjusqu’à nosjoursn’en
ontpaspourautantmodifié l’architecture. Nous souhaitonsinsister sur
le faitque la perspective historique,touten montrantlaradicalité de
cette émergence etla nécessité d’unerupture avec l’évolutionnisme
dominantillustré parles travauxde Guttmann, laisse la place – beaucoup
plusque ne le feraitn’importe quelle définition – à lasouplesse etaux
nuances: audelà de la mise en évidence de propriétés structurelles
communes(que nousn’oseronspaspourautantqualifier
d’« invariantes» ) auxactivitésqui composentetconstituentlesystème
sportif, il convientde ne jamaisperdre devue que celui-cis’inscritdans
un monde à la foisextrêmementdiverseten constante évolution. Par
exemple, lesprocessusde professionnalisation de l’activité, intervenusà
des rythmeset selon desmodalitésdifférentes suivantles sports
considérés,sans remettre en cause leurappartenance au systèmesportif,
ontconsidérablementmodifié lespratiques. De même, la diversité des
façonsdonton peutpratiquer un mêmesporten fonction des sociétés

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d’accueil n’estpasincompatible avec la nécessité absolue du respectdes
nombreusescontrainteset règlementationsimposéesparlesystème
sportif.
Enfin, le lecteurne pourra manquerd’êtresurprisparla
focalisation de cetessaisurle monde anglo-saxon, etplus
spécifiquementbritannique. Ils’agitlà d’une posturetoutà faitdélibérée.
Ilserait stupide de prétendre que l’Europe continentale, etnotammentla
France, n’ontpaseuleurpartdansl’invention de certains sportsoudans
leurdiffusion de parle monde (le colonialisme françaisayantde ce point
devue jouéunrôle important);de même, la France a eu une influence
majeure danslesmodalitésd’organisation institutionnelle de l’activité
sportive auniveauinternational, comme en attestentparexemple les très
nombreusesfédérationsinternationalesqu’elle a contribué à créer, ou
l’action éminente d’un Pierre de Coubertin danslarenaissance desjeux
Olympiques. Danslesmodalitésmêmesde l’administrationsportive
nationale, la Frances’estdistinguée pardes solutionsoriginales, fondées
notamment surlerôle essentiel joué parl’État– ce qui est totalement
étrangeraumonde anglo-saxon. Nous rappelleronsicisimplementque
l’objectif de cetouvrage est, commesontitre l’explicite, d’établirles
fondementsdu systèmesportif, c’est-à-dire d’oùilvientetquelles sont ses
caractéristiquesprincipales. Or, dansce domaine, cesontlesÎles
britanniques, etàun moindre degré lesÉtats-Unis, qui ontété les
e
moteursessentiels,toutaulong du19siècle. À deraresexceptionsprès
(quiserontd’ailleursmentionnées), l’Europe continentale n’aura eudans
ce processusqu’une influence marginale. Certes, cette influence ne
cessera de grandirau sièclesuivant– maisdans un contexte désormais
différent: lesystèmesportif estalorsentièrementconstitué. Nous
reviendronsplusen détailsurceschoixdansla conclusion.

*

Cetouvrage débute pardeuxchapitresqui permettentde mieux
apprécieren quoi l’invention du systèmesportif constitueunerupture
par rapportàunsystème antérieur ;ils’agitdans un premier tempsde
décrire lesprincipalescaractéristiquesdesjeuxathlétiquesenvigueur
dansla période pré-sportive (chapitre 1), puisd’appréhenderlesformes
etles raisonsde leurdéclin (chapitre2). Leschapitres suivants tententde
préciser, en prenantnotammentdesexemplesconcrets relatifsà des
sports spécifiques, quels sontlescritèresfondamentauxdu système

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sportleif : snouvellesconceptionsde l’espace etdu temps(chapitre3),
l’institutionnalisation de la pratique (chapitre 4), la question des règlesdu
jeu(chapitre 5), larationalisation etla quantification de l’activité (chapitre
6) etlarecherche obsessionnelle de l’égalité (chapitre7). La conclusion
sera l’occasion derevenir surle conceptgénéral desportisationetd’en
proposer une appréhension plusgénérale que celle qui prévautdansla
littérature consacrée au sport.

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Chapitre 1
Le système des jeux athlétiques

Dansla période pré-sportive, lesjeuxathlétiques recouvraientdes
modalitésextrêmementdiverses. Avantd’analyserles raisonspour
lesquellescesystème a laissé place àune configuration entièrement
nouvelle (lesystèmesportif), il estdonc nécessaire d’en apprécierles
contoursetlescaractéristiques. Nousdébuteronsnéanmoinscette
analyse parle casparticulierdesjeuxOlympiquesde l’antiquité, en
montrantce qui lesdistingue desjeuxOlympiquesde l’époque moderne.

La question des « jeux Olympiques »

L’appréciation que nousportons surlesjeuxOlympiquesde
l’Antiquité grecque est souventbrouillée parla connaissance que nous
avonsdesjeuxOlympiquesmodernes, dontla première éditionremonte
à 1896. Si cesderniers,tenantcompte de la nouvellesensibilité de

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