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LES GRANDS THÈMES DE LA SOCIOLOGIE DU SPORT

De
256 pages
Ce livre, permet de répondre à toutes ces questions : comment le sport s'est-il développé de l'Antiquité à nos jours, à quelle époque la sociologie du sport a commencé à s'intéresser aux pratiques sportives en Europe et en France ? Quels sont les principaux courants de pensée sociologique qui ont étudié le sport. Les sport est-il un objet de la sociologie des loisirs ou un objet spécifique ? Qui pratique une activité sportive aujourd'hui ? Quelles sont les fonctions sociales du sport ? Existe-t-il une culture sportive ?
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LES GRANDS THÈMES

DE LA SOCIOLOGIE DU SPORT

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions

Isabelle RIGONI, Mobilisations et enjeux des migrations de Turquie en Europe de l'Ouest, 2001. Gabriel GOSSELIN, Jean-Pierre LAVAUD (éds), Ethnicité et mobilisations sociales, 2001. Frédéric de CONNICK, L 'hommeflexible et ses appartenances, 2001. Jean-Yves DARTIGUENA VE, Rites et ritualité, 2001. François SICOT, Maladie mentale et pauvreté, 2001. Aude MOUACI, Les poètes amateurs, 2001. Jean-Olivier MAJASTRE et Alain PESSIN, Vers une sociologie des œuvres, 2001. Sylvie LAGNIER, Sculpture et espace urbain en France, 2001. Françoise. MONCOMBLE, La Déliaison, Harlem, Youssef, Ylmaz et les autres, la politiqe de la ville en question?, 2001. José ROSE, Profession quasi-chercheur, 2001. Gilles ASCARIDE et Salvadore CONDRO, La ville précaire, 2001. Sylviane FEUILLADIEU, Projets de lycées: orientation et projets en classe de seconde générale et technologique, 2001. Ouvrage coordonné par Christian AZAÏS, Antonella CORSANI, Patrick DIEUAIDE, Vers un capitalisme cognitif, 2001. DUBOIS Michel et Antoine-Lutumba NTETU, Du travail à la retraite anticipée: profils et parcours d'un groupe de travailleurs, 2001. COENEN-HUTHER Jacques, A l'écoute des humbles: entretiens en milieu populaire, 2001.

G. Dominique BAILLET

LES GRANDS THÈMES DE LA SOCIOLOGIE DU SPORT

L'Harmattan 5.7, rue de l'École.Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3
1026 Budapest

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino

HONGRIE

ITALIE

Ouvrage du même auteur déjà paru dans cette collection: BAILLET, G. DOMINIQUE: Militantisme politique et intégration des jeunes d'origine maghrébine, Paris, L'Harmattan, 2001.

@L'Hannattao,2001 ISBN: 2-7475-1752-7

A tous les amateurs de sports

AVANT-PROPOS

On peut, sans conteste, observer qu'à l'heure actuelle, les manuels théoriques de sociologie à destination des étudiants sont nombreux, et que les ouvrages de sociologie du sport se sont développés considérablement depuis quelques décennies, surtout depuis une quinzaine d'années. Mais, il n'existe guère, jusqu'à présent, de manuels universitaires liant les théories résumées des principaux sociologues fondateurs, les problématiques centrales et les. concepts généraux de la sociologie, avec les principaux thèmes et problèmes analysés par les sociologues et les anthropologues du sport, et les principales théories spécifiques de la sociologie du sport. Ce manuel permettra donc aux étudiants en STAPS (Sciences et techniques des activités physiques et sportives) d'éviter de recourir à des manuels généraux de sociologie uniquement théoriques, certes très utiles, mais souvent détaillés et complexes, et qui ne répondent pas immédiatelllent à leurs demandes, leurs besoins et leurs préoccupations tant universitaires, qu'intellectuelles. Cet ouvrage leur donnera la possibilité aussi d'acquérir une culture historique du sport, en tant que pratique, et de connaître la genèse et l'évolution du sport et de la sociologie du sport, grâce à sa présentation d'un historique des pratiques sportives et des différents courants de pensée dans ce challlp spécifique de la sociologie. Enfin, son intérêt réside dans son ail iance des principales approches classiques, c'est-à-dire sociales, économiques et culturelles du sport, nécessaires à connaître en premier cycle, et des approches sociologiques plus originales, qui peuvent susciter leur curiosité, tels le lien entre le sport et l'idéologie, Je sport et l'éthique, le sport et la religion, les pratiques sportives et la violence, les affaires dans l'univers sportif, et pour finir, cette fameuse question d' actual ité, le dopage.

INTRODUCTION

Le premier objectif de cet ouvrage n'est pas de présenter de manière détaillée l'ensemble des théories, l'histoire intégrale de la pensée sociologique, la plupart des méthodes sociologiq~es et ethnologiques existantes, et de dresser un inventaire de tous les thèlues, si nombreux, qui font l'objet de la sociologie, ni enfin d'analyser de manière la plus complète possible les diverses thématiques liées au sport. Il s'agit simplement de présenter de manière synthétique et sélective les démarches, les principes, les méthodes, et les pensées sociologiques les plus importantes, et de Juontrercomment elles peuvent s'articuler avec les principales approches théoriques de la sociologie du sport. Autrelnent dit, il

s'agit d'envisager dans quelle JlleSUre l'on peut parler, par exempie, d'une approche marxiste, fonctionnaliste, wébérienne, ou encore bourdieusienne du sport. La seconde ambition de ce livre consiste à montrer comment les problèmes posés et les thèmes proposés par la sociologie du sport peuvent s'inscrire dans des domaines et des problématiques sociologiques classiques plus générales; telles la stratification sociale, la mobilité sociale, la socialisation et )' intégration des individus à la société globale, la culture, les valeurs, l' idéologie, la religion. Trois questions sont à l'origine de cette ambition : les pratiques sportives d'un individu sont-elles dues à son origine sociale, ou à son appartenance de classe ou catégorielle, ou à sa culture de classe? Le groupe sportif, en tant que foyer de sociabilité, et la pratique sportive facilitent-ils la socialisation des sportifs, au même titre que la famille, l'école et la profession, et contribuent-ils à l'intégration des individus à la société, c'est-àdire à la participation à la vie économique et sociale de la société globale? Enfin, les pratiques sportives véh iculent-el les une cu~ture particulière, des valeurs, une morale, une éthique et une idéologie spécifiques? Existe-t-iI, par exeJnpJe, une culture de classe sportive, ou bien une culture jeune sportive?

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La première partie sera consacrée à l'étude des principales caractéristiques de la sociologie et de la sociologie du sport. Après avoir rappelé de manière synthétique l'histoire du sport et de la sociologie du sport, il s'agira de présenter les principales traditions, démarches et principes de la sociologie générale, puis de mettre en valeur la scientificité de la sociologie du sport, de définir précisément le terme de sport dans une perspective essentiellement sociologique, et de préciser enfin dans quelle mesure la sociologie du sport s'intègre dans la sociologie des loisirs, ou si elle constitue un champ disciplinaire autonome. La seconde partie sera essentiellement une approche économique et sociale du sport. Elle traitera à la fois du lien entre le sport, les sociétés industrielles, les structures sociales et les groupes sociaux (classes sociales, CSP, PCS, ou espace social) et aussi des fonctions sociales du sport, en s'appuyant sur quelques thèmes sociologiques: la stratification sociale, la mobilité sociale, et enfin la socialisation et l'intégration à la société. Il sera d'abord question d'envisager le sport sous l'angle économique, la professionnalisation du sport par rapport à l'amateurisme, et d'aborder par conséquent l'entreprise sportive, le salariat et le marché sportif, sans oublier de mettre l'accent sur quelques zones d'ombre: les affaires et le dopage des sportifs. Puis, la question des fonctions sociales, latentes et manifestes, du sport, sera examinée très précisément. Il s'agira ensuite, dans le cadre des fonctions sociales proprement dites, de montrer dans quelle mesure la pratique sportive peut assurer la mobilité sociale des sportifs, et peut contribuer, comme l'école, la profession ou le militantisl11e politique, à l'intégration, individuelle ou collective, des individus à la société globale. Il sera enfin question d'étudier les fonctions non seulement physiques, mais aussi symboliques et idéologiques du sport. Enfin, le troisième volet traitera de l'approche culturelle et symbolique de la sociologie du sport, en se référant aux approches anthropologiques de Marcel Mauss, aux théories du jeu sportif de Pierre Parlebas, et aux approches structuralo-constructivistes de Pierre Bourdieu et de ses disciples néo-structuralistes. Tout d'a-

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bord, l'attention sera plus particulièrement portée sur l'existence du lien entre la culture d'une société particulière et les pratiques sportives des membres de celle-ci. Il s'agira, en d'autres termes, d'insister sur le lien entre les pratiques corporelles des individus d'une société particulière et les pratiques culturelles. Puis, le lien entre la culture des sportifs, leur style de vie et leurs pratiques sportives, en tant que stratégies de distinction, sera Inis en lumière. Il sera ensuite question d'envisager les dimensions de la culture sportive, les valeurs et l'idéologie sportives, le lien entre le corps, l'esthétique et la pratique sportive. Enfin, le rapport entre la religion, le sacré et le sport, sera nlis en valeur tout particulièrenlent. On insistera alors sur les dimensions rituelles, magiques et religieuses du sport.

Il

PREMIERE PARTIE LA PROBLEMATIQUE SPORTIVE DANS LA PENSEE SOCIOLOGIQUE

CHAPITRE 1 Histoire du sport et de la sociologie du sport
1 L'histoire des pratiques sportives Les chercheurs en sciences sociales sont partagés sur la question de la naissance du sport. Certains auteurs estiment que le sport est un phénomène universel, et que sa naissance remonte à l'Antiquité. C'est le cas par exemple de Henri-Irénée Marrou, qui considère donc que le sport existait déjà dans l'Antiquité, et désignait «un ensemble de pratiques qui concourent à-l'éducation physique du jeune grec» (J). D'autres auteurs, plus nombreux et surtout plus récents, estitnent en revanche, que la naissance et l'évolution du sport sont étroitelnent Iiées à la société industrielle moderne, et affirment que les sports sont alors nés en Angleterre au XIXe siècle, pays d'Europe alors économiquelllent le plus avancé (2). C'est, par exemple, l'avis du sociologue et spécialiste de l'éducation physique et sportive, Pierre Parleras, pour qui le sport fut inventé par l'aristocratie anglaise du siècle dernier, pratiqué d'abord et exclusivement par elle, puis peu à peu par les classes moyennes et populaires (3). C'est aussi, dans une certaine mesure, la position du sociologue néo-marxiste, Jean-Marie BrohlTI,pour qui il existait déjà des sports durant la période antique, mais profondément différents de ceux de l'époque capitaliste et industrielle contemporaine, car leurs fondements sociaux, économiques et historiques ne se resselllblent pas, et que «la culture corporelle bourgeoise est différente de celle de / 'Antiquité grécoromaine ou ce/le du féodalisme» (4). C'est enfin l'avis de Norbert Elias et de Eric Dunning qui insistent sur la discontinuité historique entre les jeux traditionnels de la période antique grécoromaine et les sports modernes nés au XIXe siècle. Ils considèrent, en effet, que ces sports sont spécifiques et nés en Angleterre, et ne

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sont pas les héritiers des jeux corporels de compétition de l'époque antique et même médiévale (5). Ainsi, l'étude de l'histoire du sport consiste d'abord à se demander si l'origine des sports modernes réside dans les jeux antiques. Elle nécessite donc de décrire les activités physiques de l'époque gréco-romaine, et d'envisager dans quelle mesure l'on peut parler de sport, de jeu, ou de jeu sportif. Elle consiste ensuite à retracer J'évolution des sports du Moyen-Age à l'avènement de la Révolution industrielle européenne au milieu du XVIIIe siècle. Cette entreprise est assez difficile, car, comllle le dit très justement Norbert Elias, «I 'histoire de l'athlétisme entre la chute de Rome au V siècle et le XIX siècle reste très floue» (6). Elle se caractérise ensuite par l'analyse des principales formes de sport élaborées au XIXe siècle, d'abord en Angleterre, et à l'examen des raisons pour lesquelles les pays d'Europe continentale, à la même période, s'orientent plutôt vers la gymnastique non compétitive, une activité physique rationnelle différente des sports, et pour quels motifs les sports «à l'anglaise» se sont diffusés rapidement dans le monde entier au tournant du siècle dernier, et imposés ensuite comme modèle de pratique sportive. Elle correspond enfin à la restitution d'un panorama des différents sports pratiqués dans le monde depuis 1945.

1. 1 Sport ou jeu dans l'Antiquité? Dans l'Antiquité grecque, les hommes s'adonnaient à des activités physiques, que l'on peut qualifier de jeux. Sont-ce pour autant des sports ? Avant de répondre à cette question, précisons ce que nous entendons par jeu antique. Les jeux de )'Antiquité, souligne Christian Pociello, qui proviennent de rituels anciens et de la mythologie grecque, ressemblent à un cérémonial religieux, «au cours duquel les athlètes, nus, oints d'huile puis frottés de poussière, étaient des morts symboliques subissant une épreuve d'initiation, comportant souffrances et risques, et aboutissant à une renaissance» (7). Autrement dit, ce sont des activités à dimen-

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sion symbolique et religieuse qui n'obéissent à aucune rationalité technique, et qui s'oppose~t.à la compétition sportive moderne centrée sur la performance et les records sportifs (8).
Les jeux antiques grecs, et plus particulièrement les jeux Olympiques, n'étaient pas, comme le souligne Jean-Marie Brohm «des cérémonies profanes ou des fêtes séculières, mais des rites teligieux, funéraires ou de fécondité» (9). Réservés à des hommes nus, ces jeux «homosexuels» (10) fonctionnaient comme «un rite d'initiation pour des générations entières, rite d'avènement à un statut supérieur par lequel s'opéraient les délimitations sociales et ethniques» (11).

Ces jeux de l'Antiquité grecque sont qualifiés de sports par Jean-Marie Brohm, qui livre une explication, que je qualifierai d'économiciste, du sport antique. Selon lui en effet, le sport, à l'époque athénienne, est le produit déterminé du mode de production antique fondée sur la division sociale propriétaires/ esclaves, et non pas «le résultat n1ythique d'une idée olympique.» Il considère que les loisirs des dominants, c'est-à-dire des propriétaires qui disposent du telnps libre, étaient la contrepartie du travail des esclaves, c'est-à-dire de ceux qui sont «sounlis au travail nécessaire et au surtravail» (12).Autrement dit, à ses yeux, seuls les dominants, c'est-à-dire les hommes libres, pouvaient pratiquer des exercices physiques ludiques; les dominés, au contraire, devaient user de leur corps uniquement dans la production (13). Il souligne donc enfin à juste titre que «les techniques du C9rpS dans la Grèce antique sont divisées par la lutte des classes» (14). Comlne l'écrit d'ailleurs Jean Rouyer, «le loisir grec apparaît b~en conlme le fruit des rapports sociaux esclavagistes. (...) Le sport antique est lui aussi le produit du ~ystème esclavagiste» (15).Ainsi, le sport grec correspond à un jeu antique produit par la division sociale du travail de la société athénienne. La seconde caractéristique du sport sous l'Antiquité est liée à la généralisation des rapports marchands à l'époque de la Grèce antique. Le mercantilisme se développant, les jeux antiques

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s'organisant et s'associant souvent à des foires commerciales, les Grecs pensèrent alors à rémunérer leurs athlètes. Cette mercantilisation entraîna donc une professionnalisation des athlètes durant l'Antiquité grecque. Dès lors, pour recruter des professionnels, des écoles de sport se sont constituées. La principale de ces institutions antiques fut le gymnase, où des professeurs s'occupaient de la préparation physique des ath lètes, et de la carrière sportive des «éphèbes» (16).Comme l'écrit Jean-Marie Brohm, «les jeux étaient en fait essentiellement réservés à une corporation d'athlètes d'Etat rémunérés par les cités-Etats rivales désireuses d'asseoir leur hégémonie militaro-sportive au nl0yen d'anlbassadeurs olynlpiques au service du prestige national» (17). Bernard Jeu emploie également le terme de sport pour désigner ces activités physiques et corporelles sous l'Antiquité, tout en utilisant le mot de jeu. Il propose une périodisation de l'histoire antique du sport en quatre temps. La première période correspond à la «période archaïque» qui débute au VIlle siècle avant J.C., et s'achève au début des guerres médiques. C'est l'époque des grands jeux et celle de la naissance de l'institution sportive. S'en suit la «période classique», incarnée par l'apogée de la civilisation grecque, qui se situe entre les guerres médiques et celles du Péloponnèse. C'est l'époque du développement des jeux de compétition. Puis, émerge la période «hellénistique», où les cités-Etats de la Grèce disparaissent, et les jeux grecs s'ouvrent sur l'étranger. Enfin, l'époque «romaine» à partir de 146, met fin peu à peu aux jeux antiques (18). En revanche, Norbert Elias et Eric Dunning, quant à eux, n'utilisent pas le terllle de sport pour qualifier ces jeux de compétition antique. Pour eux, ces jeux ne ressemblent pas aux compétitions sportives modernes, et se sont développés dans des conditions autres. Comllle le soulignent ces auteurs, «l'éthique des participants, les critères suivant lesquels ils étaient jugés, les règles des compétitions et les performances elles-mêmes diffèrent à bien des égards de ceux du sport moderne» (19). Mais ce qui distingue très nettement les sports de l'époque contemporaine et

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des jeux physiques de la période de l'Antiquité classique, c'est surtout la violence de ces derniers. En effet, comme l'écrivent ces deux chercheurs, «dans l'Antiquité, les règles des rencontres athlétiques dures, comnle la boxe ou la lutte, toléraient un degré de violence physique bien supérieur à celui qui est adnlis aujourd'hui par les règles beaucoup plus détaillées et différenciées des sports correspondants» (20).

Ainsi, les sports, ou plutôt les jeux sportifs pratiqués à cette époque étaient principalement la boxe et la lutte au sol, que l'on appelait en ce temps-là, le pancrace, qui était alors un jeu de compétition des Jeux Olympiques (2). En conclusion, deux thèses semblent s'affronter sur la question de la genèse du sport. Certains auteurs, comme Raymond Bloch, qui propose une approche culturaliste du sport, est favorable à l'idéologie de la continuité historique du sport et de l'olympisme grec. Il défend l'idée que les compétitions sportives contemporaines se relient aux conceptions et coutumes grecques. «Sur le plan des sports collectifs et individuels, dit-il, l 'héritage hellénique est manifeste et nos contemporains ne s y sont pas trompés. Après une interruption d'environ n'lille cinq cents ans, une nouvelle série de jeux olynlpiques a pris la suite de ces jeux panhelléniques» (22). En revanche, Jean-Marie Brohm affinne avec force la thèse de la rupture entre le sport antique et le sport industriel capitaliste moderne. Il met en avant des différences de plusieurs ordres. La première concerne l'infrastructure économique. En effet, écrit-il, «les jeux antiques reposaient sur un mode de production esclavagiste, tandis que les jeux nl0dernes reposent sur le nl0de de production capitaliste, à l'Ouest conlnle à l'Est du rideau de fer. Les jeux de l'époque antique tendaient à la reproduction du système esclavagiste dans son ensemble, tandis que les jeux modernes servent à la reproduction élargie du capital mu/tinational» (23).

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La seconde différence est de l'ordre de la finalité. L'oIympisme antique avait sa fin en dehors de lui: c'était la religion. Le néo-olympisme, par contre, est à lui-même sa propre fin. Le premier visait à marquer une qualité ethnique: le fait d'être grec, le néo-olympisme, cosmopolite, quant à lui, s'étend dans le monde entier. Dans l'olympisme antique, le mouvement était «centripète» : les peuples barbares venaient à OIYlnpie, dans l' olympisme moderne, le mouvement est «centrifuge» : l'olympisme part à la conquête du monde. Pour résumer, comme le dit Jean-Marie Brohm, «dans le premier cas, l 'olympisme antique était le support rituel de pratiques religieuses, dans le second cas, l 'olympisme moderne est une institution permettant au capital n2ultinational de fructifier» (24). Ensuite, la troisième différence tient au fait que le sport antique était une lutte humaine, tandis que le sport moderne davantage une course contre la montre. «Cette différence entre qualité (victoire) et quantité (performance) reposait sur la distinction entre valeur d'usage et valeur d'échange. A l'époque primait la valeur d'usage,. aujourd'hui domine la valeur d'échange» (25). Enfin, la dernière différence réside dans la bureaucratisation inexistante du sport sous l'Antiquité. Cette institution sportive chargée de gérer les compétitions sportives, était inconnue dans la Grèce antique. La pratique sportive moderne est devenue «un secteur autonome visant son propre développement», ce qui n'existait pas chez les Grecs. En effet, comme le souligne JeanMarie Brohm, «la sportivisation de l'univers moderne avec ses grands prêtres, ses publicités, ses sponsors, ses compétitions permanentes, son idéologie totalitaire était totalement inconnue des Grecs, pour qui les .exercices sportifs représentaient un rapport métaphysique au corps et non une relation fonctionnelle
au capital» (26).

Cette thèse, particulièrement argumentée me semble plus convaincante, dans la mesure où indéniablement, la société

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industrielle est structureHement différente de la société antique agraire, et où le sport moderne est lié de par ses caractéristiques intrinsèques (recherche de performance, de records) à l'économie, voire à la civilisation capitaliste axée, elle aussi, sur la recherche de rentabilité, ce qui n'était évidemment pas le cas de la culture antique. Alors, que faut-il retenir? Est-ce un jeu ou bien un sport ? Pour ma part, je dirai que ces activités physiques et corporelles, ainsi décrites, dépassent le simple jeu. Ce sont, de par leur caractère violent et athlétique, des sports ou, plus ex~ctement des jeux sportifs, mais des jeux profondément différents des sports modernes contemporains. Après ce bref descriptif, il s'avère indispensable de présenter précisément la genèse et l'évolution des sports modernes. Cela dit, iI semble important de faire un petit détour par la période Inédiévale, qui dure près de mil1e ans, même si, comlne le souligne Norbert Elias, les jeux physiques du Moyen-Age, notamment les jeux de balle et de combats, ne se sont transformés en sports qu'à l'époque contemporaine (27). En effet, au Moyen-Age, on peut constater l'existence de jeux qui accompagnent les fêtes religieuses de cette époque, mais aussi le développement de jeux populaires et de tournois particulièrement violents. Si Norbert Elias et Eric Dunning se refusent à parler de sports pour désigner ces activités ludiques, d'autres auteurs en revanche, comlne Bernard Jeu, emploient, bel et bien, le terme de sport aussi pour cette nouvelle période. Certes, durant l'époque médiévale, le sport est devenu ponctuel, et les institutions sportives ont disparu, les données sur la question sont vagues et rares; mais il existe toutefois une diversité sportive. Comme le signale en effet Bernard Jeu, dans la Byzance médievale par exemple, le sport romain survit, avec l'hippodrome, des clubs sportifs se sont développés, et sont devenus des partis politiques. En Irlande, des jeux locaux avaient lieu au mOlnent de fêtes saisonnières, comme ceux de Tailten en ] 007. Enfin, dans d'autres

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lieux, des jeux locaux traditionnels veloppèrent (28).

et des tournois se dé-

Ensuite, à l'époque moderne (XVIe-XVIIie siècle), de profondes modifications des pratiques corporelles se sont manifestées, une nouvelle culture corporelle s'est fait jour, bref un véritable «art du combattant» a émergé dans la noblesse française. Cet art se traduisit par une plus grande attention à l'adresse et à la prestance, et un moins grand intérêt pour l'affrontement (29). Après cette brève présentation des traits caractéristiques des sports, ou plutôt des jeux, à l'époque médiévale et moderne, il semble alors opportun d'insister sur la genèse des sports dans la période contemporaine, c'est-à-dire celle du XIXe-XXe siècle, celle où incontestablement les sports ont pris leur essor.

1. 2 Naissance et développement des sports au XIXe siècle Les interrogations sur le sport sont nées dès la fin du XVIIIe siècle, et surtout au XIXe siècle, lorsque les gymnastiques et les sports ont remplacé les jeux et les arts d'exercice traditionnels. Jusqu'au milieu du XXe siècle, les pratiques sportives se répartissaient selon deux modèles; celui des sports <~oués» originaires d'Angleterre, tels le football, le tennis, et celui des gymnastiques «enseignées» venant d'Europe continentale, plus particulièrement en Allemagne, Suède, Danemark, et France (30). Le sport de compétition ou la gymnastique ont intéressé de nombreuses institutions, telles l'arl11ée, l'école, la médecine dès le XIXe siècle. En France, par exemple, les enseignants, le clergé ont élaboré, au cours de ce siècle, des sports et des gymnastiques. Certaines municipalités ont soutenu des sociétés de gymnastique dans les années 1880-1890, et des sociétés sportives dans l' entredeux-guerres; le patronat français, des clubs sportifs et des oeuvres d'éducation physique à partir de 1920 ; enfin, l'Etat français, des associations sportives dès les années 1930 (31).

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Lorsque le sport de compétition moderne s'institue dans la seconde moitié du XIXe siècle, la plupart des activités sportives pratiquées viennent d'Angleterre. Ces sports trouvent donc leur origine dans la première puissance industrielle, commerciale et financière. Cette genèse est liée à l'histoire de l'aristocratie, des ouvriers, et aussi des entrepreneurs, et leur institutionnalisation est favorisée par les luttes religieuses et politiques, la culture victorienne, l'éducation des écoles réservées aux élites, et l'affirmation d'un grand Empire colonial anglais (32). Dès son établissement en Angleterre dans les années 1870, l'institution sportive se diffuse très vite dans le monde entier. De nombreux sports se dirigent vers les grandes villes de l'Europe continentale. Le footbal1 atteint le Havre en 1872, Copenhague en 1878, Hambourg en 1887, Paris en 1888, Vienne en 1885, Gênes en 1893, Marsei lie en 1901, etc. Le sport ainsi diffusé, s' institutionnalise, prend une place dans les loisirs, les spectacles, l'éducation, et l'armée. Il fait ensuite assez vite l'objet d'une forte propagande et est particulièrelnent célébré. Il s'appuie alors sur des organisations nationales et internationales, tels le Centre national du sport, le Comité olympique français, le Sous-secrétariat d'Etat aux loisirs et aux sports; ou le Comité international 01yn1pique (33). Les facteurs de l'expansion du sport moderne sont d'abord liés à l'avènement de l'industrialisl11e et des délllocraties modernes. Les conditions nouvelles d'expansion sont la réduction du temps de travail, qui est à l'origine de «la civilisation des loisirs», le développement des communications et des transports, la prospérité économique et l' accroÎsselllent des jeunes dans la société. L'extension du sport moderne est liée aussi aux institutions démocratiques qui ont atténué le cloisonnement social, réduit la distance entre les classes sociales, et permis une relative mobilité sociale. Comllle le constate Michel Bouet, les sports se sont donc diffusés dans tous les groupes sociaux et la discrilnination sociale en sport s'est fortement atténuée (34).

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Les facteurs culturels tenant aux mentalités, aux représentations et aux valeurs de la civilisation occidentale ont égaIement joué un rôle. L'idéologie du progrès, la disposition à la lutte concurrentielle, et la recherche du rendement pour une plus grande productivité ont contribué à l'émergence du sport capitaliste (35). Aussi, des besoins incitant les hommes à pratiquer toujours plus de sport se sont développés à cette époque. Ces besoins sont nés de l'urbanisation progr~ssive de la société moderne, «I 'hyperconcentration de l'habitat,» «l'entassement dans des agglomérations de plus en plus étouffantes», l'excès de transports, le travail sur des machines ou des engins exigeant une attention particulièrement aiguë (36). Enfin, l'école, la rationalisation et la philosophie ont joué un rôle dans la naissance du sport moderne, ou plutôt dans la transformation des jeux en sports. En effet, selon Pierre Bourdieu, le passage du jeu au sport s'est accompli d'abord dans les grandes écoles réservées aux élites, dans les publics schools anglaises où les enfants issus de l'aristocratie et de la grande bourgeoisie ont repris certains jeux populaires, en changeant leur sens et leur fonction (37). Il s'est réalisé aussi grâce à la constitution de règlements' spécifiques et d'un corps de dirigeants spécialisés recrutés parmi les old boys des publics schools (38). Il est enfin lié à l'élaboration d'une philosophie politique du sport. Dimension d'une philosophie aristocratique, la théorie de l'amateurisme fait du sport une pratique désintéressée: «le sport est conçu comme une école de courage et de virilité, capable de fornler le caractère et d'inculquer la volonté de vaincre qui est la marque des vrais chefs, mais une volonté de 'vaincre selon les règles- c'est le fair play-, disposition chevaleresque en tout opposée à la recherche vulgaire de la victoire à tout prix. Cette nl0rale aristocratique, élaborée et garantie par des aristocrates, est adaptée aux exigences du temps, et comnle on le voit chez le baron Pierre de Çoubertin, elle intègre les présupposés essentiels de la nl0rale bourgeoise de l'entreprise privée, de l'initiative privée» (39).

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En conclusion, on peut donc dire que le sport naît à la fin du XVIIIe siècle, et principalement en Angleterre et s'est diffusé ensuite sur le continent européen. Exalllinons alors en premier lieu l'émergence du sport, c'est-à-dire le processus de sportivisation des jeux en Grande-Bretagne, pour ensuite étudier l'extension des sports aux Etats-Unis, et enfin analyser l'évolution des sports en France. Il est difficile de situer précisément la naissance du sport en Angleterre, ce phénomène connaissant une évolution structurelle importante de la fin du XVIIIe à la fin du XIXe siècle. A la suite d'une période de développement des jeux traditionnels, liée aux transformations structurelles de la fête populaire au XVIIIe siècle, Christian Pociel1o distingue quatre phases successives: une phase d'encouragement des pratiques populaires par le patronage et l'organisation de courses ou de combats assurés par les nobles à partir de 1760, une phase d'invention des sports individuels et collectifs spécifiques aux collèges, une période de réglementation des sports et de formation des clubs, et enfin une période de diffusion lÏ1nitée des sports collectifs à la classe populaire (40). Dans la première période, que Christian Pociello appelle «le sport par procuration», les aristocrates anglais, amateurs d'exercices physiques violents, organisèrent des combats de boxe, sous la forme de challenge, c'est-à-dire de défis. Ces défis ou paris modifièrent profondément la nature des jeux populaires, qui peu à peu s'autonomisèrent et s'institutionnalisèrent. En d'autres termes, ces paris ont donc accéléré «le processus de transfornlation en sport de ces pratiques de loisir» (4]). Dans la deuxième période, que Christian Pociello nomme «du sport patronné au sport bourgeois», J'aristocratie anglaise, pour atténuer J'agitation populaire, inventa un paternalisme sportif qui lui perlllit d'adopter des modes de combats populaires. Ainsi, la boxe qui était un sport par procuration, est devenue un sport aristocratique. Elle s'est transforlllée en acadélllisme, grâce à J'usage des gants, qui traduisit une «euphénlisation du combat

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