Les pas de deux. Les portés
256 pages
Français

Les pas de deux. Les portés

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Description

Les pas de deux et les portés occupent en danse une place essentielle qui implique un engagement considérable, à la fois moral et physique. Leur maîtrise suppose toutefois une bonne connaissance de quelques principes de base et une méthode d'apprentissage rigoureuse mais progressive, indispensables pour éviter des accidents parfois dramatiques et pour mettre en valeur, sans danger, le talent individuel des partenaires, l'harmonie et l'élégance du couple. Soliste, premier danseur et danseur étoile, maître de ballet et chorégraphe, Gilbert Serres a également une grande expérience pédagogique - autant de compétences mises au profit d'un ouvrage qui aborde non seulement l'histoire du pas de deux mais aussi ses aspects proprioceptifs, biomécaniques, physiologiques, nutritionnels, techniques, etc. Enseignants, élèves et danseurs trouveront donc ici toute la matière indispensable pour maîtriser le pas de deux et les portés. Vigilant pour ses interprètes, Gilbert Serres, à travers ce manuel, sait aussi nous faire partager sa passion de la danse et de la pédagogie.

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Date de parution 01 janvier 2002
Nombre de lectures 41
EAN13 9782915418576
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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AVANTPROPOS
Si j’ai été, du moins je pense, au cours de ma carrière de danseur soliste, un partenaire très fiable, c’est sans aucun doute en grande partie grâce à mon apprentissage auprès d’Alexandre Kalioujny (Sacha), qui fut mon professeur, ainsi qu’auprès de Lycette Darsonval, ma première maîtresse de ballet puis ma partenaire. Curieusement, ces deux étoiles avaient été, auparavant, partenaires à l’Opéra de Paris. On se souvient notamment de l’immense succès qu’ils ont remporté ensemble dans le pas de deux duCygne noir, en 1947. A cette époque, et pendant des années, une anecdote a couru à leur sujet dans les milieux parfois un peu mesquins de la danse. Si cette histoire ne m’a jamais été confirmée par les principaux intéressés, j’ai récemment appris par le frère de Lycette Darsonval, Serge Perrault, la véracité de ce regrettable incident. Cela s’est passé lors de la répétition d’un pas de trois avec Serge Lifar et Alexandre Kalioujny. Lycette Darsonval, perfection niste et exigeante comme toujours, devait s’élancer pour être reçue dans les bras de Sacha et de Serge, dans un porté appelépoisson. Elle s’élança sans retenue, en s’exclamant : « Attention, les gars, j’arrive ! » Excédé par le nombre d’essais déjà réalisés, l’un des deux partenaires aurait répondu : « Après vous, Madame », en s’écartant sans accuser réception de Lycette, ce qui valut à celleci de se fracturer un nez tout juste rectifié par la chirurgie esthétique. Cet accident est un exemple malheureusement véridique de ce qu’il ne faut pas faire : danser ensemble sans concentration, céder au désir d’une plaisanterie stupide ou, pire, ressentir envers son ou sa partenaire une certaine antipathie… Malgré cette faute – si tant est qu’elle le concernât – Sacha était un excellent partenaire, très sollicité. En plus d’être un remarquable danseur, il était également viril autant que sportif. Athlète accompli, il a notamment été vainqueur junior du saut en hauteur à Paris, en 1941, avant de faire carrière dans la danse. Non seulement il m’a formé en tant que danseur, mais il m’a aussi transmis sa connaissance des règles fondamentales du pas de deux, avec les ficelles et subtilités de cette spécialité qui me sont restées gravées dans ma mémoire tout au long de ma carrière.
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LE PAS DE DEUX – LES PORTÉS
De gauche à droite : Serge Lifar, Dominique Riopel, Gilbert Serres et Alexandre Kalioujny, Académie d'été de Nice. © Gilbert Pressenda,Nice Matin, Nice (juin 1967).
De 1964 à 1967, j’ai suivi des cours de pas de deux lors des stages d’été de l’Académie de danse Alexandre Kalioujny, avec Serge Lifar. Ces études ont débouché sur un film couleurs en 8 mm, consacré au balletGiselle, et Lycette Darsonval m’a choisi pour être son
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Avantpropos
Albrecht ; ce film a été projeté lors des conférences de Serge Lifar sur la danse qui se sont tenues au Palais de la Méditerranée à Nice et, par la suite, dans d’autres villes de France. Serge Lifar attachait beaucoup d’importance à l’esthétique du danseur, notamment dans le pas de deux. A ce sujet, je me souviens d’une anecdote personnelle liée àGiselle. Je répétais mon entrée du deuxième acte, pour ce fameux film ; plusieurs fois, Lifar me fit recommencer la diagonale qui menait des coulisses côté cour à la tombe, côté jardin. Il avait beau me montrer l’exemple, insister sur l’allure et la classe du personnage, m’expliquer comment Vaslav Nijinski effectuait cette entrée, rien n’y faisait. Je n’arrivais pas à ressentir l’émotion que je devais reporter sur cet imaginaire bouquet de lys qu’il me fallait poser sur la tombe. Pour Lifar, il ne s’agissait pas d’un simple accessoire mais de l’âme de Giselle, que je tenais entre mes bras. La scène se passait durant la répétition du matin, juste après le cours de dix heures. Serge Lifar, à cette époque, vivait seul et faisait luimême ses courses au marché, avant de se rendre au studio de danse. Devant ma maladresse, dans un élan mêlé d’impatience et de colère, il sortit de son cabas – ou peutêtre étaitce le panier d’Alice Besse, la compagne de Sacha, je ne m’en souviens plus exactement – une botte de poireaux et un céleri. Il me les mit dans les bras comme ferait un fleuriste et me dit, en roulant les r, avec son accent inimitable : « Maintenant, tu as les fleurrrs de lys, tu vas trrraverrrser comme je te l’ai demandé, c’estàdirrre avec émotion. Montrrre l’intensité de ton chagrrrin et ton allurrre rrroyale ! » Sacha, qui assistait à la répétition, partit d’un fou rire mémorable. Mais Serge garda son calme et son sérieux jusqu’à la fin de ma diagonale. Plus Kalioujny riait et plus Lifar râlait, moi, je n’en menais pas large. Ces douze mètres m’ont paru en compter des dizaines. Enfin, la traversée terminée, Lifar a exprimé sa satisfaction et m’a félicité. Chapeau, Monsieur Lifar, et merci ! De nos jours, cette façon d’enseigner, considérée à tort comme « de la vieille école », paraît impensable, mais elle a porté ses fruits. Trentecinq années se sont écoulées, mais ce souvenir cocasse et inoubliable m’est resté. Quant à Lycette, elle m’a enseigné l’esprit d’altruisme pour la partenaire. Selon elle, en ce début des années soixante (trois cents ans après que Louis XIV eut fondé l’Académie de danse !), le danseur n’était là que pour mettre la danseuse en valeur… a fortiori lorsqu’il s’agissait d’elle, l’étoile. Combien de fois ne m’atelle pas réprimandé pendant les répétitions du pas de deux desSylphidesou celui du deuxième acte deGiselle! Elle ne cessait de me dire que je n’avais pas à me préoccuper de savoir si mes pieds se trouvaient bien placés et très en dehors, que je ne devais pas soigner mon esthétique. Ce qui était important, c’était ma stabilité, je devais donc avoir les pieds moins tournés vers l’extérieur. Ainsi ma partenaire, sur pointes, se sentirait plus stable elle aussi. Par la suite, je me suis rendu compte que tout cela n’était pas faux du tout, du moins pour les répétitions. C’est en tout dernier lieu que l’aspect esthétique doit être travaillé avec la partenaire, une fois la stabilité et la sécurité acquises. C’est auprès de Lycette Darsonval que j’ai appris et dansé mes premiers rôles du répertoire classique. Elle avait trente ans de plus que moi, mais ne les paraissait guère. Très tôt, elle m’a mis sur le devant de la scène en soliste, et je lui en ai toujours été très reconnaissant. En dehors d’une douloureuse arthrose des régions cervicales, dorsales et lombaires, survenue à l’âge de quarantecinq ans, sans doute à cause d’une usure prématurée, je ne
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LE PAS DE DEUX – LES PORTÉS
Lycette Darsonval, Gilbert Serres,Les Sylphides. © Raph Gatti,Le Patriote, Nice (1965)
me rappelle pas avoir eu d’accidents au dos, sinon peutêtre un seul, survenu à Johannesburg, dans la compagnie du P.A.C.T. Ballet. Je répétaisLa nuit transfigurée, du chorégraphe attitré de la compagnie, Frank Staff, exsoliste des Ballets Marie Rambert. J’avais vingt et un ans, et ma partenaire presque le double. Pendant l’exécution d’un porté expérimental (mais mal pensé par ce chorégraphe un peu incertain), j’ai ressenti une vive douleur dans le bas du dos. Impossible de bouger : j’avais le nerf sciatique coincé. Transport à l’hôpital en urgence, une semaine au lit, la jambe en extension : j’ai perdu le rôle. Par la suite, pendant ma carrière de danseur puis de professeur, j’ai connu d’autres crises de sciatique. Je me souviens aussi de l’époque où je faisais partie de la compagnie du Grand Ballet classique de France, à Paris. C’était juste avant mon entrée au service militaire, et je n’avais que dixneuf ans. Lors d’une tournée à Bordeaux, j’ai dû remplacer au pied levé Michel Nuñès, étoile de l’Opéra de Paris, dansConstancia, un ballet du répertoire. Il s’agissait d’un petit pas de deux avec Génia Mélikova, étoile de l’excompagnie des Ballets du Marquis de Cuevas. Pour moi, c’était un honneur de remplacer ce danseur, et d’être le partenaire de « la » Mélikova. Je l’avais vue quatre ans auparavant, lors des derniers spectacles deLa Belle au Bois dormant, dans son rôle marquant de la Fée Carabosse, et jamais je n’aurais imaginé, ce jourlà, qu’elle serait ma partenaire, le temps d’un remplacement. Mais, malgré tout mon respect pour cette grande technicienne, je dois avouer que j’avais l’impression de porter sur mon épaule un poids de cent kilos ! Madame Mélikova, à cette époque, était presque en fin de carrière, et elle n’était plus
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Avantpropos
aussi mince ni aussi souple qu’au temps où elle était à son apogée. Quant à moi, je n’étais pas encore assez formé, pas prêt physiquement, pour une telle prestation. J’ai souffert de courbatures pendant toute la durée de la tournée, mais je ne voulais pas laisser tomber cette chance… ni la dame en question ! J’ai eu raison de m’accrocher, même si ce n’était pas très raisonnable, car ce remplacement de dernière minute, réussi, m’a donné d’autres occasions ; j’ai eu dans cette compagnie des rôles plus importants, ce qui a constitué le tremplin de ma carrière de soliste et de danseur étoile dans de grandes compagnies de ballets.
Maxime Denys, Gilbert Serres,CasseNoisettes, P.A.C.T. Ballet, Johannesburg, ph. anonyme (1970). © Col. privée Gilbert Serres.
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LE PAS DE DEUX – LES PORTÉS
Dawn Weller, Gilbert Serres,La Fille mal gardée, P.A.C.T. Ballet, Johannesburg, ph. anonyme (1970). © Col. privée Gilbet Serres.
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Avantpropos
Plusieurs fois, au cours de ma carrière, j’ai dû concrétiser physiquement la créativité et l’idéalisme de chorégraphes, expérimentés ou non dans la pratique du pas de deux. En 1980, je suis devenu à mon tour maître de ballet et chorégraphe ; j’avais déjà réalisé, à cette époque, le tort que pouvaient faire certains chorégraphes au corps du danseur. Cette prise de conscience m’a souvent poussé à renoncer à de beaux portés, dans mes ballets, non par manque d’expérience personnelle mais parce que je pensais que mes danseurs n’étaient pas aptes à les réaliser, physiquement ou à cause de leur manque d’apprentissage scolaire. Je ne voulais pas répéter les mêmes erreurs que certains de mes prédécesseurs. Je préfère ressentir un sentiment de frustration sur le plan de ma créativité plutôt qu’un sentiment de culpabilité visàvis de mes danseurs en cas d’accident. En effet, ma priorité a toujours été le respect de leur corps, respect qui passe bien avant mon épanouissement chorégraphique.
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Gilbert Serres, maître de balletchorégraphe, Hedwige Hardies et Marc Bogaerts, répétition au Ballet Royal de Flandre, Anvers. © Eduard Schellens (1980).