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PASCHAL GROUSSET ET LA LIGUE NATIONALE DE L'EDUCATION PHYSIQUE

De
296 pages
Les années 1887-1890 constituent une charnière remarquable dans le renouvellement des pratiques physiques en France. Que ce soit à l'école ou dans la société civile, de nouvelles formes d'activités physiques s'imposent sous l'impulsion de quelques hommes, comme Paschal Grousset, convaincus du rôle que doivent jouer le sport et les jeux de plein air dans l'éducation de la jeunesse destinée à servir la République. Grousset , célèbre à l'époque pour sa participation à la Commune de Paris a été complètement banni de la mémoire collective.
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PASCHAL GROUSSET ET LA LIGUE NATIONALE DE L'ÉDUCATION PHYSIQUE

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5710-X

PIERRE-ALBAN

LEBECQ

PASCHAL GROUSSET ET LA LIGUE NATIONALE DE L'ÉDUCA TIONPHYSIQUE

L'HARMA TT AN 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'HARMATTAN Inc. 55, rue Saint-Jaéques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

PRÉFACE

C'est un réel plaisir que j'éprouve en amorçant la rédaction de cette préface et je souhaite que celle-ci puisse contribuer à faire naître la même soif d'apprendre et de comprendre que la mi.enne tout au long de ce livre reflet d'une thèse soutenue avec fougue et fraîcheur. La thèse était plus imposante il fallait réduire et recomposer ... toujours est-il que l'essentiel est là pour nous faire découvrir un homme mal aimé, oublié, gommé, refoulé, un homme d'autant plus négligé qu'il était jusqu'ici un témoin à charge contre un certain nombre de cultes ou d'idoles nés aux détours d'une histoire faussée parce qu'idéalisée et dont nous commençons à peine à voir les excès véritables. Qu'il me soit permis de souligner ici la brèche faîte par Hf Le Targat en 1981, et cela avec d'autant plus de joie qu'il fit avec moi ses premiers pas en direction d'une profession que nous aimons toujours: celle de professeur d'éducation physique. Lorsqu'en 1888 Pierre de Coubertin crée le Comité pour la propagation des exercices physiques, Paschal Grousset a le désavantage d'être un exilé, un bagnard qui, après son séjour en Angleterre, cache mal son rôle au sein de la Commune. J'oserai presque dire que I'histoire de l'éducation physique, ou celle du sport, l'a condamné. une seconde fois parce qu'il était de taille à remettre en question des idées reçues, des idéologies, des mythes bien entretenus. Depuis quelques années les historiens du sport s'efforcent de revenir aux sources et d'être plus objectifs ce qui ne va pas sans créer quelques surprises ou même gêner certains laudateurs qu'il vaudrait mieux ne pas trop prendre au sérieux.

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Paschal Grousset a fort probablement dérangé quelques aristocrates pressés de s'attribuer les mérites d'une influence en faveur des sports athlétiques, ou des sports tout simplement, au moment où l'activité devenait en France une préoccupation politique suite à la défaite de Sedan et à la réforme du service militaire. Il a probablement dérangé aussi certains médecins voulant s'octroyer le droit de surveiller et d'orienter l'éducation physique en train de naître. Mais c'est surtout une conception figée et peu sociale des méthodes d'éducation physique qui pendant longtemps n'a pas jugé bon de réhabiliter Paschal Grousset. C'est chose faite avec le livre de Pierre-Alban Lebecq et cette réhabilitation se veut objective, l'homme n'est pas «grand », sa « bataille» n'est pas enfermée dans des discours tronqués ... il vit avec ses passions, ses faiblesses, ses impulsions, ses maladresses, ses qualités et ses défauts tout simplement. Une telle approche de l'homme permet d'éclaircir les rapports qu'il a pu avoir avec Coubertin ou Tissié. Après avoir longuement travaillé sur le docteur Philippe Tissié, Pierre-Alban Lebecq ne pouvait que s'attarder sur Paschal Grousset. Je souhaite qu'il fasse de même sur Pierre de Coubertin dont le portrait trop parfait et trop bien lustré cache encore aujourd'hui la complexité d'une subite attention pour l'activité physique à la fin du siècle dernier.

Religieusement, politiquement, socialement, scientifiquement,
.

philosophiquement... Grousset était différent au moment où chacun d'eux s'est efforcé d'agir en faveur d'une véritable révolution pédagogique: l'introduction des jeux au sein de l'école. Je crois toutefois qu'il est le premier et le principal instigateur d'une réforme scolaire étouffée dans l'oeuf. Son retour sur la scène politique est probablement la raison majeure d'un oubli regrettable pour ceux qui veulent comprendre cette époque et Pierre-Alban a très bien compris qu'il n'était plus possible d'ignorer ses efforts en faveur des enfants scolarisés, de tous les enfants de France et non de quelques lycéens déjà favorisés. L'histoire de l'éducation physique est restée trop longtemps dépendante de mythes et en particulier celui de l'influence anglaise. Comme j'ai cherché à le montrer à propos de la gymnastique suédoise, les sports athlétiques sont en France le résultat d'une observation faite par des Français en Angleterre et non un produit exporté par les Anglais. Il y

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a récupération par des hommes confrontés distinctement au système scolaire anglais, des hommes différents par nature et que leurs engagements socio-politiques conduisent à ne retenir de ce qu'ils voient que ce qu'ils veulent importer. Chacun a perçu l'usage d'un produit qui ne se posait pas de lui-même en modèle et s'est efforcé d'en transmettre une forme fidèle à son propre idéal bien plus qu'à la réalité. Jamais les jeux anglais n'ont été importés à la fois dans leur forme et dans leur esprit et je persiste à penser que Paschal Grousset fut le premier à les observer dans leur contexte, celui qui en a perçu le mieux l'adaptation qu'il était possible d'en faire et qui a su susciter chez les jeunes Français le besoin de jouer. Toujours est-il qu'il a largement contribué par ses publications et par ses actes à la prise de conscience des notables de son temps et que la création de la Ligue Nationale de l'Éducation Physique est au moins aussi importante que celle du Comité de Pierre de Coubertin. Faut-il oublier qu'au même moment l'ami de Coubertin, le père Henri Didon prenait son modèle en Allemagne pour défendre les sports athlétiques? Pierre-Alban Lebecq nous montre un homme dont on peut dire qu'il est de son temps mais qui réagit de façon très personnelle en face des événements, comme chaque grand personnage de l'éducation physique et du sport. Chacun épouse son époque et enfante des adaptations distinctes, à cela rien de bien surprenant. Pierre-Alban a eu le mérite de remonter le temps, de le fouiller pour en rapporter un portrait aussi vivant que possible. A l'aide d'une interrogation permanente il s'efforce de comprendre «son homme», il ne cherche pas à le faire aimer, il ne lui tend pas de piège, il nous le livre sans fard. Personnellement j'aimerais que d'autres biographies puissent voir le jour sans être revues et corrigées par des gardiens du temple. Grousset est né en 1844, Tissié en 1852 et Coubertin en 1863 ... En 1871 Grousset a 27 ans, Tissié 19 et Coubertin 8 ... En 1888 Coubertin a 25 ans, Tissié en a 38 et Grousset 44. Certes ces chiffres ne parlent pas d'eux-mêmes mais ils nous font penser à des réseaux de forces au sein desquels chaque individu est un peu prisonnier ... Si Paschal Grousset n'est pas de notre bord politique cela ne suffit pas pour l'ignorer ou le condamner en le traitant de girouette, d'opportuniste, de perdant, d'homme détestable. Il importe de l'accepter tel qu'il est dans la

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mouvance de cette fin de siècle qui nous conduit jusqu'en 1914 et de comprendre peut-être pourquoi l'école n'a pas intégré le jeu. A 1'heure où l'éducation physique est en train de naître, Paschal Grousset ne confond pas le jeu et le sport, tout comme le docteur Fernand Lagrange. Il nous montre le clivage existant entre l'école primaire républicaine et les lycées privés. Il nous montre les forces qui dominent l'enseignement et bien d'autres choses encore. L'ignorer c'est refuser de connaître, à travers lui, une face de notre passé. Le mérite de Pierre-Alban Lebecq est d'avoir introduit dans 1'histoire de l'éducation physique un personnage oublié, de l'avoir aimé non comme un sujet d'exception, non comme un personnage idéalisé mais comme un homme qui bien souvent a dû subir l'échec. Paschal Grousset est un personnage qui surprend, on peut l'aimer, le plaindre, le détester ... Cela n'empêche pas qu'il soit un maillon de notre histoire et il mérite d'être mis en scène. Je suis convaincu qu'en lisant ce livre le lecteur prendra conscience qu'une telle biographie s'imposait.

G. ANDRIEU

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INTRODUCT.ION

DE LA TRILOGIE COUBERTIN- TISSIE-GROUSSET OU ENCORE COMITÉ JULES SIMON - LIGUE GIRONDINE LIGUE NATIONALE

-

La fin des années 1880 voit l'avènement en France de l'Éducation Physique; c'est, à dire d'une pratique scolaire, dans l'école secondaire quasi-exclusivement, d'exercices physiques autres que militaires ou purement gymnastiques. Celle-ci répond à deux nouvelles prérogatives: Jeux et Plein Air. On doit ces changements révolutionnaires dans les moeurs scolaires à l'action de trois associations bien distinctes, menées par trois individus non moins différents les uns des autres, et dont les renommées vont varier du tout au tout jusqu'à nos jours(l). Pour le premier, il est inutile d'ajouter quoi que ce soit, une fois son nom cité, tant celui-ci est l'un des plus universellement connus: il s'agit du baron Pierre de Coubertin. Le second, tous les étudiants en éducation physique
(1) BONHOMME (G.), "Paschal, Philippe, Pierre, trois grands militants de l'Éducation Physique", in ZORO (J.), Images de 150 ans d'EPS, Clichy, Association des enseignants d'EPS, 1986. 9

en ont entendu parler et l'associent instantanément à la gymnastique suédoise. Son oeuvre appartient à un monde spécialisé et par-là même restreint. Son action est cependant à l'origine d'un mouvement bien connu du grand public: la gymnastique volontaire dont la fédération actuelle (FFEPGV) est l'arrière-petite-fille d'une des trois associations évoquées plus haut. Il s'agit du docteur Philippe Tissié. Quant au dernier, son nom en disait long il y a un siècle, certainement beaucoup plus que les deux autres, mais le temps a été impitoyable avec cet homme avide de publicité; il est aujourd'hui complètem"ent oublié de la mémoire collective. En effet, le rôle de Paschal Grousset dans l'histoire de l'éducation physique n'est connu que par ce qu'en ont dit ses contemporains, en particulier les deux personnalités précitées. Or, ne le cachons pas, P. de Coubertin le haïssait. Quant à Ph. Tissié, on sait surtout qu'il a, d'emblée, pris ses distances avec le mouvement orchestré par notre homme. Il en résulte que son influence est loin d'être mise au grand jour. Et si l'on sait, assez facilement, que Paschal Grousset a joué un rôle, sans doute conséquent, dans les années 1880-1890 en faveur de l'éducation physique, aucune étude sérieuse ne l'a clairement démontré. Seul Henri Le Targat nous laisse, un peu comme une énigme, cette phrase: "Le nom de Paschal Grousset devrait être inscrit en lettres d'or dans tous les livres d'histoire de l'éducation physique,,(I). Son nom est en quelque sorte illustre, mais son action parfaitement inconnue. L'évocation de Grousset ne reste cependant pas sans écho dans d'autres domaines. Sans être un grand nom de l'Histoire de France, sa participation à la déstabilisation de l'Empire et à la Commune de Paris lui vaut quelque considération chez les historiens, et plus particulièrement parmi eux, chez ceux qui s'intéressent à l'histoire du socialisme en France. P. Grousset fut député socialiste du XIIème arrondissement de Paris pendant les seize dernières années de sa vie. Il en est de même de son empreinte dans la littérature française. Auteur de plus d'une soixantaine de volumes, rédacteur prolifique ayant collaboré à une bonne vingtaine de journaux, Grousset méritait l'étude qu'entreprend actuellement Xavier Noël qui en a fait son thème de doctorat de lettres
(I) LE TARGA T (H.), "Premiers éléments d'une biographie de Paschal Grousset (18441909)", in STAPS n° 4, avril 1981, p. 81.

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modernes. Il n'y a donc pas encore, plus de quatre-vingts ans après sa mort, de travaux achevés sur cet écrivain qui a connu une grande popularité en son temps et notamment un retentissant succès d'édition sous le pseudonyme d'André Laurie pour son livre La vie de collège en Angleterre, paru chez Hetzel, spécialisé dans la littérature pour la jeunesse(l). De ces trois domaines différents ressortent les trois volets qui constituent un personnage qui reste malgré tout une énigme. Et il n'est pas éviden~ de rendre à l'homme son unité, tant celui-ci apparaît différent d'une facette de son personnage à l'autre.

Notre travail ne pourra faire totalement abstraction de l'action que P. Grousset mène en dehors de la promotion de 'l'éducation physique proprement dite. Dans la littérature, l'oeuvre d'éducation de Grousset est très fournie et nous apporte de multiples et précieuses données sans que l'on ait obligatoirement à saisir précisément la qualité d'écriture et la virtuosité de l'auteur, pour lesquelles nous ne disposons d'aucun outil d'évaluation(2). Pour ce qui a trait à l'Histoire de France, bien qu'il semble qu'on ne puissecomprendr~ précisément l'entreprise éducative de P. Grousset s~s mettre en évidence le lien qui la rattache à son action politique, nos investigations nous entraîneraient dans un domaine trop éloigné de notre sujet(3).Ainsi nous limiterons-nous à rappeler brièvement .le parcours de notre homme à travers quelques considérations S(4) . bio graphique Nous nous intéresserons davantage à son action au sein de la Ligue Nationale de l'Éducation physique qui est à la fois le prolongement
(1) LAURIE (A.), La vie de collège en Angleterre, Paris, Hetzel, 1881. (2) Voir: NOEL (X.), D.E.A de littérature française et comparée, Université de Nantes, 1983. (3)Le lecteur intéressé est invité à consulter directement la thèse dont est issu le contenu de ce livre. LEBECQ (P.A.), Paschal Grousset et la Ligue Nationale de l'Éducation Physique, Thèse de Doctorat STAPS, Bordeaux II, 1995. (4) Xavier Noel en a dressé un panorama intéressant avant nous. NOEL (X.), Paschal Grousset (1.844-1909), Mémoire de Maîtrise de Lettres Modernes, Université de Nantes, 1982. Il

de son oeuvre littéraire et journalistique, et un intermède dans son activité politique. Quelle est la place qu'occupe cette association dans l'avènement de l'éducation physique en France, mais également dans celle de l'essor initial des sports qui trouve en grande partie son origine dans le milieu scolaire? Il sera difficile de répondre objectivement à cette question, tant il est malaisé d'apprécier l'influence exacte qu'a eu telle ou telle action, telle ou telle démarche, tel ou tel discours, tel ou tel écrit. Effectivement, il semble bien que l'oeuvre de la Ligue et de P. Grousset ne se limite pas à des réalisations concrètes sur le terrain, mais vaut particulièrement par l'incitation qu'elle provoque auprès de différents publics. Aussi, pour apprécier l'influence de la Ligue, il nous faut largement revenir sur l'oeuvre littéraire de P. Grousset qui précède la réforme de l'éducation physique des années 1887-1890. Alors nous pourrons découvrir son oeuvre pratique. L'importance de celle-ci nous conduira en dernier recours à nous pencher sur les raisons de sa disparition. Si les résultats de nos investigations nous permettent de donner un avis sur la place qu'occupe la Ligue dans l'avènement de l'éducation physique en France, ils nous permettent également d'apprécier les raisons pour lesquelles la Ligue et P. Grousset n'ont jusqu'à présent guère eu de place dans l'histoire de la discipline.

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PREMIÈRE PARTIE

PATRIOT PRO PATRIA LUDUS

Devise de. la Ligue Nationale de l'Éducation Physique

INDIVIDUALISME

ET PATRIOTISME

Il n'est pas simple de comprendre comment se forge intellectuellement l'oeuvre d'un homme, d'apprécier les raisons qui poussent un individu à donner une orientation particulière à son existence. Cela est d'autant plus compliqué lorsqu'il s'agit de Paschal Grousset. L'unité de son action tout au long de sa vie n'est pas évidente et l'on comprend aisément que ses contemporains, et par la suite toutes les personnes qui l'ont évoquée, n'ont pu admettre qu'il y ait autre chose que pur opportunisme dans chacun de ses actes. Sa propension à se mettre en avant, à rechercher coûte que coûte la gloire et la popularité, son goût pour l'intrigue et les coups d'éclat ont achevé l'idée détestable que l'on se fait ordinairement de l'individu. Au cours des vingt-cinq premières années de sa vie, il semble que Paschal Grousset ait tout fait pour alimenter le mépris et les critiques que suscitent ses gestes et ses paroles. Que ce soit dans la littérature ou le journalisme, il importe alors, après les événements politiques auxquels est mêlé notre homme, de la fin de l'Empire jusqu'à la répression de la Commune de Paris, de cacher son véritable patronyme s'il veut acquérir une place honorable dans la société française. Il s'agit aussi pour lui de réorienter son oeuvre, et de l'écarter délibérément de la politique où ses chances de succès à court terme sont inexistantes. Ces considérations n'empêchent pas cependant Paschal Grousset de rester à chaque instant concerné par l'actualité du pays. Il se veut acteur de la vie publique, ne prétend pas laisser à d'autres qu'à lui le soin d'agir pour le bien du pays (ou du moins ce que lui considère être bénéfique pour la nation et sa population), ne peut s'empêcher de donner son avis quel que soit le domaine qui attire son attention. Cette forme d'altruisme, aussi particulière que sincère, tranche considérablement avec son goût du succès et de la publicité, mais Paschal 15

Grousset n'a de cesse de pousser à l'extrême la philosophie morale associationniste développée par Stuart Mill et largement répandue OutreManche(l). Celle-ci cherche à concilier au mieux l'intérêt et le bonheur de l'individu avec le devoir moral collectif que chacun doit au groupe. P. Grousset, qui n'est pas à une contradiction près, régit sa vie autour de ce principe et se retrouve bientôt expert des systèmes scolaires rencontrés à travers l'Europe et le monde, et plus particulièrement du système anglais, vers lequel tous les yeux se tournent, à un moment où une réforme du régime des établissements scolaires semble nécessaire en France. Jeté au ban de la nation quelques années auparavant, P. Grousset rebondit admirablement et se lance dans l'aventure de la renaissance physique par le biais de la Ligue Nationale de l'Éducation Physique qu'il crée de toutes pièces en renouant de solides liens avec le milieu politique.

P. Grousset a découvert les travaux de Stuart Mill (1806-1873) au cours de son séjour londonien par le biais de l'étude de la question irlandaise sur laquelle les deux hommes se sont penchés. Il fait sienne une philosophie qui lui sied à merveille. Celle-ci prône une conception utilitariste de la vie sociale à travers la réalisation individuelle. La morale de S. Mill pose comme principe fondamental du devoir la recherche du bonheur personnel et collectif. Celle-ci est largement diffusée dans le système scolaire britannique qui oppose cependant cette fois les deux hommes. S. Mill 'est un défenseur inconditionnel des études classiques et du traditionalisme,P. Grousset soutient les études scientifiques et la modernité. MILL (S.), L'utilitarisme, Paris, Alcan, 1889. MILL(S.), England and Ireland, London, Longmans, 1868.

(I)

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CHAPITRE I

DE LA LITTÉRATURE

A L'ÉDUCATION

PHYSIQUE

Cette résurrection, Paschal Grousset la doit essentiellement à sa plume. Non seulement la brillante carrière journalistique qu'il réalise le relance, non seulement le romancier qu'il devient rassure, mais tout son travail d'écriture contribue également au mûrissement d'un homme à jamais revenu de la fureur et du sang qui ont composé la tragédie de sa jeunesse.

A- TAIRE UN NOM HONNI
Lorsque Paschal Grousset rentre en France après l'amnistie de 1880, rien ne lui garantit l'assurance d'une vie prospère. En Angleterre, i~ a réussi une remarquable insertion dans une société qui lui était au départ totalement étrangère; mais en France, il ne semble pas que suffisamment d'eau soit passée sous les ponts: son nom reste attachée au chaos de l'année terrible. P. Grousset traîne avec lui une redoutable histoire dont les Britanniques n'ont que faire mais que les Français ne sont pas prêts d'oublier et de pardonner. Cherchant à exorciser ses démons, la société française a besoin de boucs émissaires, et l'incompréhension que

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provoque le personnage en fait un idéal.P. Grousset a tout intérêt à continuer à taire son véritable nom, comme il l'a fait en exil lorsqu'il a renoué avec le journalisme. Toute sa jeunesse est à expier et l'oeuvre littéraire et journalistique réalisée sous ses deux pseudonymes les plus importants va l'y aider. Mais avant d'apprécier celle-ci, il convient de comprendre pourquoi le nom de Paschal Grousset soulève tant de passions.

1- Une trajectoire extravagante
Né à Corte le 7 avril 1844, Paschal Grousset passe son enfance à Grisolles, petit village du Tarn et Garonne. Fils d'un professeur de mathématiques, il appartient à la bourgeoisie de Province et s'épanouit dans le milieu universitaire dont il tire le plus grand prestige auprès de ses camarades(l). C'est en 1861 que la capitale accueille ce jeune bachelier èsLettres, sûr et fier de lui, et qu'une première tragédie attend. Au lycée Charlemagne, où il suit des cours de rhétorique et prépare le baccalauréat de Sciences, on méprise son statut de boursier et de rejeton de la bourgeoisie provinciale(2). Au contact de la haute société parisienne, il s'aperçoit douloureusement qu'il n'appartient pas à cette élite qu'il croyait symboliser auprès de ses anciens camarades. Dès lors une double obsession l'habite: celle de rendre conforme sa physionomie à la classe supérieure, pour donner l'air de lui appartenir, paraître dans le coup et à la mode en toute circonstance; et celle d'affirmer moralement et intellectuellement sa différence d'avec cette communauté qui le prend de haut, pour se forger une identité plus forte, plus marquante et qui lui donne l'impression d'exister et de se distinguer d'un groupe social qu'il méprise finalement à son tour.

(1) FABRE (J.C}, "Un mémoire de lettres de M. Xavier Noël sur Paschal Grousset", in Le Bulletin de la société archéologique de Tarn et Garonne, 1983, p. 84. FORESTIE (E.), in Le Courrier de Tarn et Garonne, 6 septembre 1893 et 24 octobre 1903. (2) LE TARGAT (H.), "Paschal Grousset 1844-1909. Un précurseur. Un militant de l'Éducation Physique", inédit, 1986, Archive de la FFEPGV. 18

A partir de cette époque, jamais il ne renoncera aux belles toilettes, aux gants blancs, à la moustache finement taillée, à l'élégance et la qualité de ses vêtements. Jamais il ne voudra désormais plus se faire appeler autrement que "Paschal", rajoutant à son prénom ce "h" qui en change la phonétique et qui rappelle, croit-il, ses origines corses. Le fossé entre lui et sa soi-disant classe d'appartenancese creuse alors dans le courant de l'année 1866. Après deux ans d'internat au lycée Charlemagne, puis trois autres à la faculté de médecine, il échappe à la pension, découvre les rues de Paris et part à la rencontre d'unmonde dont il soupçonnait à peine l'existence. Prédisposé par son expérience personnelle à critiquer les classes dominantes, ses nouvelles fréquentations vont largement l'inciter à développer des conceptions politiques et sociales originales ainsi qu'à s'engager dans le journalisme d'opposition à l'Empire. Ses premiers articles paraissent dans L'Époque puis dans L'Étendard et se consacrent à la vulgarisation scientifique. P. Grousset allie alors ses deux domaines de prédilections: l'enseignement, il prévoyait au début de son séjour parisien préparer l'École Normale Supérieure; et les progrès scientifiques, plus particulièrement ceux qui touchent la médecine dont il est encore étudiant et qu'il va bientôt
délaisser pour se consacrer exclusivement au journalisme (I).

En 1867, il signe des articles pour des journaux plus prestigieux comme Le Figaro et Le Temps dont l'administrateur général, Adrien Hébrard, est son cousin(2). Il rencontre, dans les différentes feuilles
Paschal Grousset se montre très attaché à la science et à l'enseignement et conjugue ces deux domaines en ouvrant du 19 décembre 1867 au 31 mai 1869, au 39 Bd des Capucines, un institut libre, où il donne des leçons de physiologie et d'anatomie constituées en cours d'enseignement supérieurpourjeunes filles. En mars 1869, il ouvre les portes de cet établissement à un public plus large issu du peuple et établit un programme de conférences faisant appel à divers orateurs scientifiques. Cette activité cesse en décembre 1869. NOEL (X.), Paschal Grousset (1844-1909), Mémoire de Maîtrise de Lettres modernes, Université de Nantes, 1982, p. Il. BRIDENNE (J.J.), "André Laurie alias Paschal Grousset", in Désiré, n019, décembre 1968, p. 537. (2) LAROUSSE (P.), Grand dictionnaire universel du XIXème Siècle, Paris, Larousse, 1872, Tome 8, p. 1559. (I)

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auxquelles il collabore, de jeunes journalistes aux idées avancées et qui le sensibilisent à la réalité sociale du peuple de Paris. Il s'agit d'Arthur Arnould, Auguste Vermorel et Jules Vallès. Mais surtout il fait la connaissance et tombe d'admiration devant la vedette du journalisme d'opposition politique qu'est Henri Rochefort, avec qui il se lie d'amitié et dont il n'a de cesse d'imiter le style féroce et ironique(1). Il est désormais considéré comme un socialiste révolutionnaire, alors même qu'il n'appartient à aucun groupuscule politique et qu'il affirme son indépendance en signant quelques brochures en 1868 et 1869 qui ne font pas l'unanimité dans les rangs de l'extrême gauche(2). Il suit cependant Rochefort lorsque celui-ci fonde La Marseillaise, en décembre 1869, en battant le rappel des journalistes révolutionnaires(3). Il dirige parallèlement un journal corse intitulé La Revanche, et les articles qu'il signe dans l'une et l'autre feuilles vilipendent la famille impériale(4).Une polémique éclate en janvier 1870 avec le prince Pierre Bonaparte, cousin de Napoléon III, qui tue Victor Noir que P. Grousset avait envoyé à son domicile pour le provoquer en duel(S). L'affaire fait grand bruit et débouche sur la manifestation insurrectionnelle du 12 janvier 1870 que l'armée est sur le point de réprimer dans le sang(6). Le massacre est évité de justesse et des poursuites sont engagées contre H. Rochefort et P. Grousset(7). Pour la première fois celui-ci est jeté en prison, tandis que le procès du meurtrier se solde par un acquittement(8).
(1)

VILLEMESANT (H.), Mémoire d'un journaliste derrière le rideau, Paris, E. Dentu, 1875, p. 282. (2) Archives de la Préfecture de Police de Paris. Dossier BA/I003. Pièce 35. (3) SERMAN (W.), La Commune de Paris, Paris, Fayard, 1986, p. 93. (4) SORIA (G.), La grande histoire de la Commune, Paris, Laffont, 1971, Tome 1, p. 128. (S) PAIN (O.), Henri Rochefort, Paris, Périnet, 1879, pp. 292 et 293. (6) ZEV AES (A.), L'Affaire Pierre Bonaparte, Paris, Hachette, 1929, pp. 33 à 62. (7) MAITRON (J.), Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Paris, Éditions Ouvrières, 1974, Tome 2, p. 337. (8) PONS (H.), "André Laurie", in Le Bulletin de la Société Jules Verne, n° 39-40, 1976, p. 165. DANSETTE (A.), Du 2 décembre au 4 septembre le second Empire, Paris, Hachette, 1972, p. 371.

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Le 27 août 1870, lorsqu'il est libéré, la France est en guerre contre la Prusse et subit défaite sur défaite(1)..Le 2 septembre, l'Empereur est fait prisonnier à Sedan et, le 4, la République est proclamée à l'Hôtel-de- Ville de Paris(2). Mais le gouvernement de la Défense nationale, malgré les efforts de Léon Gambetta, ne peut éviter le siège de Paris par l'armée prussienne(3). Paschal Grousset s'engage alors comme volontaire au 18ème bataillon de chasseurs à pieds stationné à Vincennes, prouvant par là même ses convictions patriotiques. Il participe à la bataille de Champigny qui se solde par un cuisant échec. L'armistice et la capitulation de Paris sont désormais inévitables et Jules Favre les signe le 28 janvier 1871. Les classes populaires de Paris se désolidarisent alors du reste de la France refusant la capitulation de leur cité et l'humiliation nationale. La Commune est en marche et les mesures prises par Adolf Thiers pour éviter la sécession accélèrent son avènement. Le 26 mars 1871 la Commune de Paris est déclarée. Paschal Grousset y participe de deux façons différentes: il crée d'abord des journaux successifs, La Bouche de Fer, L'Affranchi puis La Nouvelle République(4);il est ensuite élu délégué aux Affaires extérieures du gouvernement insurrectionnel et siège au Conseil de la Commune. Il collabore alors étroitement avec Édouard
V aillant(5).

La semaine sanglante débute le 21 mai et se poursuit par une répression draconienne. Paschal Grousset est aux abois. Après s'être battu derrière les barricades place du Château d'eau, aujourd'hui place de la République, il se terre(6).S'il échappe aux soldats versaillais qui fusillent
(1) CLERE (J.), Les hommes de la Commune, Biographie complète de tous ses membres, Paris, E. Dentu, 1871, p. 90. (2) CHASTENET (1.), Histoire de la Troisième République. Naissance et Jeunesse, Paris, Hachette, 1952, p. 8. (3) BONHOMME (E.), "Les rouages d'une impuissance politique: le gouvernement de la défense nationale à Paris", in La Revue de la Bibliothèque Nationale, n041, automne 1991, p. 15. (4) LEMONNYER (J.), Les journaux de Paris pendant la Commune, Paris, J. Lemonnyer, 1871.

(5)

BRUHAT (J.), DAUTRY (J), TERSEN (E.), La Commune de 1871, Paris, Éditions

Sociales, 1960, p. 116. (6) TISSIE (P.), Paschal Grousset, document manuscrit inédit. FFEPGV dossier n° IL1.18.C.

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sommairement les Communards qu'ils interpellent, il tombe néanmoins dans les griffes du commissaire Duret qui l'arrête le 3 juin au domicile de sa maîtresse, Aline Acard. Traduit devant le Troisième Conseil de Guerre du 8 au 3J août(l), il est condamné à la déportation et à la détention dans une enceinte fortifiée, le 2 septembre 1871(2). Au Fort Boyard, où il attend' son départ pour le bagne de la Nouvelle-Calédonie, il retrouve H. Rochefort avec qui il est désormais fâché. Leurs désaccords ne les empêchent cependant pas d'organiser une évasion qui échoue et provoque la mort d'un matelot(3).En mai 1872, il embarque sur La Guerrière qui le conduit aux antipodes de l'Europe. Le voyage dans des conditions exécrables dure 142 jours et transporte 700 proscrits enfermés en fond de cale, dans des cages regroupant 175 prisonniers chacune. Sur la presqu'île Ducos, désignée comme lieu d'internement, les conditions de vie ne sont guère meilleures. La terre est impropre à la culture, il n'existe aucun cours d'eau, la végétation est éparse et protège mal du soleil, les bagnards croupissent dans l'oisiveté et sombrent souvent dans la déprime(4).Après treize mois de ce régime, l'arrivée d'H. Rochefort anime la case que se sont construite P. Grousset et son ami Olivier Pain. Une nouvelle évasion est rapidement mise au point et le 20 mars 1874 notre homme recouvre sa liberté. Le voyage qui le ramène en Europe passe par Sydney, les îles Fidji, San Francisco, New-York et enfin Liverpool(5).

Le dossier de la Commune devant les Conseils de Guerre, Paris, Librairie des bibliophiles, 1.871. (2) Le procès de la Commune. Compte-rendu des débats du Conseil de Guerre, Paris, Librairie Internationale, 1871. (3) LAVEAU, "Les communards dans les prisons charentaises (1871-1874)", in L'Actualité de l'Histoire, janvier 1956, n° 14. (4)BARONNET (J.), CHALOU (J.), Les communards en Nouvelle-Calédonie, Paris, Mercure de France, 1987, pp. 209 à 250. GROUSSET (P.), JOURDE(F.), Les condamnés politiques en Nouvelle-Calédonie, Genève, Ziegler, 1876, p. 25. (5) BALLIERE (A.), La déportation de 1871. Souvenirs d'un évadé de Nouméa, Paris, . Charpentier, 1889.
,

(1)

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Paschal Grousset se fixe à Londres où il tente le plus possible de rester en dehors des activités de la proscription très bien organisée dans la capitale britannique. Il renonce à toutes ses activités politiques en dehors de celles qui le conduisent à dénoncer les conditions d'existence des prisonniers politiques déportés à Nouméa. Ceux-ci sont, en effet, bien souvent plus maltraités que les condamnés de droit commun. Pour ce faire, il renoue des liens avec le journalisme et entame une étonnante adaptation à la société anglaise. Il écrit rapidement dans le Daily Telegraph, le Times, le Courrier de l'Europe, publie des articles dans des journaux belges, crée un journal bilingue, London Guide and Gazette, et devient en 1878 le rédacteur en chef d'un quotidien tout en anglais, L'Écho. Il publie également deux livres: l'un en français avec son ami Francis Jourde qui est consacré au bagne; l'autre en anglais qui traite de la peinture. En 1880, lorsque l'amnistie des communards est proclamée, Paschal Grousset est un membre à part entière de la société britannique, un journaliste apprécié pour ses études ethnologiques du monde anglosaxon, un personnage à la mode à Londres, un individu qui n'a plus rien à voir avec l'image qui lui survit en France. Dès juin 1871, la répression de la Commune, militaire et judiciaire, s'accompagne d'une violente campagne de dénigrement dans la presse parisienne et nationale et d'une réaction populaire de profonde hostilité envers les dirigeants du mouvement insurrectionnel. L'opprobre naît en quelque sorte à la fois dans les milieux politiques au pouvoir et dans les couches sociales les moins favorisées. Les uns cherchent à stabiliser l'ordre républicain; les autres, qui ont souffert de l'état de siège et de la guerre civile, reprochent aux responsables révolutionnaires et socialistes de les avoir entraînés dans une aventure politique et de s'être servis de la misère populaire pour affirmer leurs idéologies d'extrême gauche. Tous les membres de la Commune sont vilipendés par les uns ou par les autres, quand ce n'est par les deux à la fois. Ceux qui ne trouvent grâce ni auprès des uns, ni auprès des autres symbolisent bientôt toute l'ignominie du printemps 1871 ; tous les malheurs de la France reposent bientôt sur leurs épaules. Ceux-là ne sont pas prêts d'être absous. Tout le personnage Grousset conduit à ce que notre homme fasse partie de cette catégorie d'individus exécrés.

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La violence de ses paroles et de ses écrits sont en rupture avec l'élégance de sa toilette. On ne reconnaît pas dans cette espèce de dandy le révolutionnaire qui se révèle dans les articles antibonapartistes signés à la fin de l'Empire(l). L'extrême-gauche, elle-même, a du mal à reconnaître comme l'un des siens ce fils de la classe supérieure, ce "représentant des vestons courts et des cols immenses"(2). Au Conseil de la Commune, il jure par son habit et l'on se moque du "précieux Grousset"(3) qui se fait "coudoyer et traiter de collègue par le négligé Courbet(4).Personne n'est en mesure de comprendre cet homme qui semble jouer un rôle contre nature. Les uns se persuadent qu'il a toujours méprisé "la tribu des bottes éculées et des ongles sales" qui constitue le gouvernement insurrectionnel; les autres jugent que "son éducation, sa position de famille le rendent plus coupable que la plupart des autres accusés" qui comparaissent en septembre 1871 devant les tribunaux militaires(5). Inclassable et incompréhensible, on brosse de lui des portraits au vitriol qui exacerbent la méchanceté, la fatuité et l'inconséquence de son
personnage(6) .

Avant que n'éclate la Commune, P. Grousset s'est déjà aliéné l'antipathie de nombre de personnes. Toute la droite réactionnaire le méprise. Pour les hommes du 4 septembre, il n'a cessé d'être un aboyeur et un agitateur qui constamment dénigre et met en doute le caractère républicain et patriotique du gouvernement de la Défense Nationale. Même parmi les socialistes, il suscite la suspicion de C. Delescluze ou provoque une aversion viscérale chez A. Arnould avec qui il travaille pourtant régulièrement aux différents journaux. Mais c'est lors de l'insurrection que les passions se déchaînent réellement. Pour le pouvoir régulier, il est intolérable que cet "Arlequin, mi-jaune, mi-rouge, moitié communal, moitié national"(7) traite d'égal à
(1) BLAVET (E.), Le Rural, nOS,29 juillet 1871. (2) MOREL (H.), Le pilori des communeux, Paris, Lachaux, 1871, p. 195. (3) ZELLER (A.), Les hommes de la Commune, Paris, Perrin, 1969, p. 252. (4) DOLION (P.), Les membres de la Commune et du Comité Central, Paris, Lemerre, 1871, p. 63. (5) Le procès de la Commune. op. cit., p. 144b. (6) CLARETIE (J.), Histoire de la révolution de 1870-1871, Paris, Eclipse, 1872, p. 23. (7) DOMINIQUE (P.), La Commune de Paris, Paris, Hachette, 1962, p. 128. '
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égal avec les puissances étrangères, et particulièrement avec l'Allemagne, en tant que délégué aux Relations Extérieures, c'est-à-dire ministre des Affaires Étrangères(l). Cela est d'autant plus inacceptable, qu'à un moment, on se demande si cet usurpateur ne va pas mieux faire que J. Favre, signataire officiel d'un armistice déshonorant quelques mois auparavant(2). Mais les journaux de la Commune ne sont pas en reste à l'égard de P. Grousset. Le Mot d'Ordre d'Ho Rochefort qualifie notre homme de "coiffeur" pour ses notes perfides dans L'Officiel, et ne tarit pas de bons mots relevant, par exemple, que "le délégué aux Relations Extérieures a plus d'extérieur que de relations" ou encore que "le ministre des Affaires Étrangères est étranger à toutes les affaires". Quant au Cri du Peuple de Jules Vallès, il critique de plus en plus ouvertement la politique communale et ses reproches s'adressent particulièrement à P. Grousset qui fait figure d'un des membres les moins conciliants du Coriseil. Après la mort du mouvement, on doit à un certain nombre d'anciens journalistes de la gauche avancée de fustiger les membres de l'insurrection. C'est le cas de Jules Clarétie, rédacteur d'avant-garde à La Marseillaise en 1869 que la Révolution n'a su entraîner, et surtout celui d'Émile Blavet. Ancien collaborateur de La Rue de Jules Vallès(3) en 1867, il est effrayé par la Révolution de 1871 et se réfugie dans le giron versaillais. Il y publie un pamphlet hebdomadaire anti-communeux, Le Rural, qui dépasse "en excitations anti-socialistes les violences les plus furieuses et les plus forcenées des journaux officiels et officieux de l'Ordre" (4).P. Grousset et quelques autres proscrits lui doivent beaucoup de leur impopularité longtemps après la Commune. Les critiques viennent aussi des rangs même du mouvement. La Commission dont était chargé P. Grousset n'a jamais su mener une action
"La Déclaration aux Puissances Etrangères" constitue un de ses textes officiels de la Commune les plus importants (Archives départementales de la Seine. Dossier 4 AZ 538). LEPELLETIER (E.), Histoire de la Commune de 1871, Paris, Mercure de France, 1913, Tome 3, p. 302. (2) MIQUEL (P.), La Troisième République, Paris, Fayard, 1989, pp. 25 et 89. (3) GILLE (G.), Jules Vallès 1832-1885, Paris, Flammarion, 1941, p. 217. (4) ZEV AES (A.), Jules Vallès. Son oeuvre, Paris, La Nouvelle Revue Critique, 1932,.p. 58. (1)

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efficace de propagande, et n'a jamais cherché à déjouer la censure de Thiers. La rancoeur qu'en ressentent B. Malon et P.O. Lissagaray est proportionnelle à leur déception et ceux-ci n'hésitent pas à fustiger l'incompétence et l'irresponsabilité des hommes qui avaient pour mission d'exporter en quelque sorte la révolution, tout comme le fera remarquer plus tard Da Costa(I). Mais ce qui va véritablement marquer la mémoire collective pour longtemps et permettre à l'image détestable de P. Grousset de survivre dans l'opinion française tient en ses dernières déclarations et à la légende concernant son arrestation. Son intransigeance l'a souvent poussé à rédiger des articles vénéneux dans L'Officiel. Plus qu'un discours agressif, ceux-ci s'apparentent quelquefois à de véritables appels aux combats. Dans. L'Affranchi également, ses propos sont virulents et laissent à chaque instant croire en la victoire imminente de l'insurrection, réconfortant les combattants dans leur acte de sacrifice. Mais l'incitation aux meurtres et à la lutte à mort est à son comble le 15 mai, lorsque L'Officiel publie L'Appel aux grandes villes dans lequel P. Grousset écrit: "Paris a fait un pacte avec la mort. Derrière ses forts, ily a ses murs, ses barricades; derrière ses barricades, ses maisons, qu'il faudrait lui arracher une à une, et qu'il ferait sauter, au besoin, plutôt que de se rendre à merci. (...) Paris fera son devoir et le fera jusqu'au bout"(2). Rétrospectivement, on constate qu'il brosse le scénario de la Semaine Sanglante durant laquelle des milliers de Parisiens mourront sur les barricades ou sous le feu d'exécutions sommaires. Lui cherchera surtout à sauver sa peau lorsque les affrontements tourneront au carnage. Avant la fin des combats, il a disparu de la scène et se cache dans Paris alors qu'au même moment la plupart des leaders de la Commune ont déjà quitté la France. Il n'en demeure pas moins l'auteur de L'Appel aux grandes villes. Aux yeux du peuple., il est l'un des responsables les plus directs de la tuerie. Peu importe qu'il se soit battu et que chacun ait voulu en découdre,

(1)

LISSAGARA y (P.O.), Histoire de la Commune de J87 J, Bruxelles, Kastimaeckers, 1876, p. 252. MALaN (B.), La troisième défaite du prolétariat français, Neuchâtel, G. Guillaume, 1871, p. 168. Da Costa (G.), La Commune vécue, .Paris, Quantin, 1905, Tome 3, pp. 21 à 24. (2) LAROUSSE (P.), op. cit., p.1559. 26

il est l'assassin doublé du lâche que la légende brodée autour de son arrestation dépeint. Traqué et apeuré, P. Grousset se serait déguisé en habits de femme pour échapper à la vigilance des policiers lancés à sa recherche(l). Bien qu'il s'agisse d'une fabulation, la légende est persistante et destructive. Elle s'inscrit encore aujourd'hui dans l'histoire de l~ Commune, sans que l'on puisse assurément en extraire la part de vérité. Longtemps elle poursuit notre homme et le contraint à taire sa véritable identité lorsqu'il s'engage à nouveau dans le journalisme, une fois installé en Angleterre. Non seulement il s'agit d'estomper le souvenir d'un passé tragique, mais il s'agit surtout pour lui de rompre résolument avec le personnage de sa jeunesse que la guerre civile, la déportation, la maladie des reins contractée au cours de la transportation, l'évasion, le périple du retour, la difficulté d'insertion dans une société inconnue et enfin une nouvelle notoriété ont contribué à transformer et à assagir.

2- Philippe Daryl et André Laurie
Lorsqu'au début de son séjour londonien, P. Grousset entre à nouveau dans le journalisme, l'un des objectifs prioritaires est de collaborer avec quelque journal français que ce soit, ne maîtrisant alors qu'imparfaitement la langue anglaise. Un grand nombre de rédactions reste sourd à ses appels pour la bonne et simple raison qu'il est peu recommandé en 1874 à un périodique de publier des textes signés d'un nom honni par le régime en place. Des sanctions frappent en outre ceux d'entre eux qui s'aventurent dans cette direction. Si bien que les premiers articles de P. Grousset qui paraissent dans Le Temps sont anonymes. La nécessité d'un pseudonyme opaque se fait rapidement sentir pour le
(1) Caché à la hâte dans une garde robe lors de l'intervention policière dans l'appartement de sa maîtresse, Aline Acard, P. Grousset a été extrait de l'armoire avec vigueur. Quelques pièces de lingerie féminine ont été accrochées par l'individu qui tentait d'échapper aux griffes de la police. Il ne prit guère le temps de s'en débarrasser avant d'être jeté dans la rue aux yeux des badauds. Les journaux de l'époque ont largement commenté et interprété cette arrestation et les auteurs anti-communards s'en sont donnés à coeur joie pour ridiculiser l'homme.

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journaliste et c'est ainsi que Philippe Daryl apparaît en France pour la première fois, en tant que correspondant anglais au journal dirigé par Adrien Hébrard(l}. Au départ, ce nom est associé exclusivement au Temps, et le secret qui l'entoure est d'autant mieux gardé qu'outreManche, le soi-disant journaliste britannique suit une brillante carrière. Tant et si bien qu'aucun soupçon ne pèse sur ce nom, somme toute, peu connu en France, sinon par les lecteurs réguliers du journal qui l'accepte officiellement dans son équipe de collaborateurs à partir de 1877. Les Anglais apprécient davantage cette plume qui acquiert chez eux une certaine popularité. Néanmoins, au cours de l'exil, il n'y a guère que deux ouvrages qui sont publiés. L'un est en anglais et traite de la peinture, l'autre est consacré à la dénonciation des conditions d'internement des condamnés politiques en Nouvelle-Calédonie. Aucun des deux n'est sus~eptible de satisfaire pleinement un auteur qui déborde d'inspiration au contact de la société anglo-saxonne et qui n'a pas encore eu l'occasion d'aborder véritablement ses thèmes de prédilection en dehors du journalisme. Dès 1875, il entre en contact avec Pierre-Jules Hetzel par l'int~rmédiaire de son cousin, Hébrard. Il rappelle à l'éditeur qu'en 1869, déjà, l'homme les avait présentés l'un à l'autre, à un moment où P. Grousset songeait à écrire des romans scientifiques(2}. Il lui propose
(I) L.N., "le nègre de Jules Verne", in Cahiers du centre d'études verniennes et du Musée
Verne,no5, 1985. :

Jules

L'article raconte une légende sur l'origine du pseudonyme: P. Grousset serait passer par l'Inde, en rentrant de Nouvelle-Calédonie, où il aurait récupéré le passeport qu'un mourant lui offrait afin de l'aider à rejoindre l'Angleterre et à recommencer une nouvelle vie, sans racines ni passé. (2) P. J. Hetzel est né à Chartres le 15 juin 1814 d'un père alsacien. Monté à Paris. ~n 1825, il rencontre Jean Macé au collège Stanislas où il est interne. Il publiera plus tard ses livres et s!associera avec lui. pour éditer le Magasin d'éducation et de récréation. Après quelques années d'études, il entre comme commis chez l'éditeur Paulin en 1836. Dès l'année suivante, il en devient l'associé et signe en 1841 un contrat d'édition avec H. de Balzac pour la comédie humaine. Il se met à l'écriture l'année suivante et signe ses romans sous le pseudonyme P.J. Stahl. En 1843, il quitte Paulin et possède désormais sa maison d'édition. Au cours de la Révolution de 1848, il remplit les fonctions de chef de cabinet de Lamartine aux Affaires Etrangères et à la Marine. Pendant les journées de juin, il est par intérim secrétaire général du pouvoir exécutif. Opposé au coup d'état du 2 décembre, il quitte la France pour Bruxelles. A la fin de l'été 1860, il rentre d'exil et s'installe 18 rue Jacob. Il crée la Bibliothèque illustrée des familles qui devient en 1864 le Magasin d'éducation et de récréation. Il accueillera dans sa maison d'édition la 28

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ensuite un petit roman mettant en comparaison les systèmes scolaires français et anglais, intitulé La métamorphose de Laurent Grivaud signé Ph. Daryl(l). L'entrée en matière ne semble cependant pas fameuse; Hetzel ne donne pas suite à la proposition de l'auteur. P. Grousset change alors d'intermédiaire et ne pouvant se déplacer, charge l'abbé G. de Manas de traiter directement avec J. Hetzel, lui déléguant tous ses pouvoirs et le laissant libre de toutes décisions utiles à prendre(2). G. de Manas propose à nouveau le roman de Grousset puis, le 22 juin 1877, il lui soumet un second manuscrit intitulé L'Héritage de la Bégum(3). Il s'agit d'un roman d'aventures et d'imagination scientifique, d'un tout autre genre que le précédent et que l'on peut qualifier d'éducatif et de récréatif. Cette fois, les discussions aboutissent à un accord car bien que Hetzel critique sévèrement le texte et le style, il consent à accepter le roman à la conpition que l'auteur cède entièrement la propriété de l'ouvrage et que ce dernier soit complètement remanié par un autre écrivain qui "le rendrait possible"(4). L'abbé de Manas conclut l'accord et P. Grousset touche en contrepartie la somme de 1500 francs. C'est à Jules Verne que Hetzel confie le travail de réécriture et le roman sort en 1878 sous le titre Les cinq cents millions de la Bégum signé de la main de l'auteur des "Voyages Extraordinaires". Il constitue, au dire de C.N. Martin, l'un des

plupart des grands écrivains de la seconde moitié du XIXème siècle: G. Sand, V. Hugo ... Il reçoit en 1869 le prix Montyon pour "Morale familière" signé Stahl. Il meurt à Monte Carlo chez des amis en 1886. La maison Hetzel est rachetée en 1914 par Hachette. PARMERIE (A.), BONNIER de la Chapelle (C.), Histoire d'un éditeur et de ses auteurs, P.J. Hetzel (Stahl), Paris, Albin Michel, 1953. pp. Il et 14. ROBIN (C.), Un éditeur et son siècle, P.J. Hetzel, Saint Sébastien; ACL édition, 1988. pp. 21 à 24. GAUDON (S.), "Notice biographique de P.J. Hetzel", in FULACHER (P.), P.J. Hetzel éditeur, écrivain, homme politique, Technorama, 1986. pp. 121 et 126. (1) Arch. Hetzel. Dossiers d'auteurs XXVI, Paschal Grousset, Bibliothèque Nationale, département des Manuscrits, pièce 3. (2) Louis-Marie-Gaston de Manas (1836-1908), voir: FABRE (J.C.), op. cil., p. 92. Nous ne savons pas comment l'abbé et Grousset entrèrent en relation. (3) Arch. Hetzel, op. cit., pièces 642 et 643. VIERNE (S.), "L'authenticité de quelques oeuvres de Jules Verne", in les Annales de Bretagne, n03, sept. 1966. p. 454. (4) DUMAS (O.), "S. Vierne: l'authenticité de quelques oeuvres de Jules Verne", in le Bulletin de la société Jules Verne, n04, 1967. p. 6.

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