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Questions de Sportologie

De
240 pages
L'auteur en1920 à Chaumont, adepte du scoutisme et pratiquant assidu de différents sports, entreprend des études de philosophie à Paris. Gaston Bachelard sera l'un de ses professeurs. Il s'engage dans des recherches sur la sociologie et la psychologie-sociale du sport et soutient sa thèse en 1968, qui donnera lieu à deux publications pionnières: "Signification du sport" et "Les motivations des sportifs". Cet ouvrage reprend des publications correspondant à différentes étapes de sa démarche, pour conclure sur le dernier thème qui a retenu son attention avant sa brutale disparition: l'éthique et le sport.
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QUESTIONS DE SPORTOLOGIE

@L'Harmattan,

1998

ISBN: 2-7384-6140-9

Michel Bauet

QUESTIONS DE SPORTOLOGIE

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y IK9

Collection "Espaces et Temps du Sport" dirigée par Pierre Arnaud

-----------------------------------------------Le phénomène sportif a envahi la planète. Il participe de tous les problèmes de société, qu'ils soient politiques, éducatifs, sociaux, culturels, juridiques ou démographiques. Mais l'unité apparente du sport cache mal une diversité aussi réelle que troublante: si le sport s'est diffusé dans le temps et dans l'espace, s'il est devenu un instrument d'acculturation des peuples, il est aussi marqué par des singularités locales, régionales, nationales. Le sport n'est pas éternel ni d'une essence trans-historique, il porte la marque des temps et des lieux de sa pratique. C'est bien ce que suggèrent les nombreuses analyses dont il est l'objet dans cette collection qui ouvre un nouveau terrain d'aventures DOurles sciences sociales. Ouvrages parus

- Joël Guibert, Joueurs de boules en pays nantais. Double charge avec talon, 1994. - David Belden, L'alpinisme un jeu?, 1994. - Pierre Arnaud (éd.), Les origines du sport ouvrier en Europe, 1994. - Thierry Terret, Naissance et développement de la natation sportive, 1994. - Philippe Gaboriau, Le Tour de France et le vélo. Histoire sociale d'une épopée contemporaine, 1995. - Michel Bouet, Signification du sport, 1995 - Pierre Arnaud et Thierry Terret, Histoire du sport féminin, 1996, 2 tomes - André Benoît, Le sport colonial, 1996 phénomène social de masse, 1996.

-

Michel

Caillat,

Sport et civilisation,

histoire

et critique

d'un

Avant-propos
Dans les remarques finales d'une thèse principale de doctorat soutenue à la Sorbonne en 1968 sur la Signification du Sport, je m'étais risqué à pronostiquer que le sport, en se développant comme forme de plus en plus incontournable de la civilisation du XXème siècle, manifestait en même temps une tendance croissante à se scinder en deux versions très différentes, voire parfois opposées: d'un côté, un sport hypercompétitif, élevant sans cesse le niveau des performances et auquel se voue une élite musculaire et technique très spécialisée qui, en s'offrant en spectacle, se professionnalise et se préoccupe majoritairement de gains financiers, et, de l'autre côté, un sport qu'il vaudrait mieux nommer «desport», aux intérêts compétitifs

moins dominants -

parfois même absents -,

généralement peu

soucieux de perfectionnement et de performance mais, avant tout, de détente et de plaisir, et qui se banalise en de multiples formes de consommation de masse. Or, force est de reconnaître que cette évolution bipolaire n'a fait que se confirmer et s'accentuer en cette fin de siècle, rendant problématique l'unité d'un sport-culture, non aliénant et justifiant d'une portée éducative véritable. Ceux qui observent depuis plusieurs décennies ce devenir divisé du sport n'ont pas lieu d'être très convaincus que le monolithique idéalisme coubertinien soit encore de mise... Je voudrais dire par ailleurs que, dans le même temps et alors que j'avais commencé mes travaux de recherche sur le sport d'une façon quasiment solitaire, et tout au moins dans mon pays un peu en

pionnier, la constitution d'une science - forcément pluridisciplinaire
- des phénomènes sportifs, servie par un nombre croissant de chercheurs, s'est imposée et étoffée: nommerons-nous cette discipline nouvelle sportologie ? Elle est maintenant en France l'affaire d'une communauté scientifique largement diversifiée. Et les investigations et les enseignements en Sciences et Techniques des Activités Physiques et 5

Sportives - les STAPS - ont acquis la dignité de l'intégration universitaire. - Je considère comme une chance heureuse pour moi que les convictions avec lesquelles je m'étais lancé dans l'étude du sport se soient révélées effectivement fécondes, et que j'aie pu assister à la naissance de tant d'études intéressantes, notamment en psychologie, sociologie, histoire et philosophie appliquées au domaine sportif, et qu'il m'ait été donné d'avoir de si nombreux échanges avec des collègues poursuivant l'approfondissement systématique et original de ce domaine, tant au plan national qu'international. Cette longue implication dans l'étude du sport, et les renouvellements auxquels elle m'a amené ont poussé certains de mes lecteurs et de mes collègues à exprimer le souhait que soient reprises dans un ouvrage plusieurs des contributions que j'ai apportées à la sportologie, depuis l'époque où j'avais publié Signification du sport et Les motivations des sportifs; car leur dispersion dans les Actes de Congrès et les revues les rendaient difficilement disponibles. J'ai cru devoir accéder à cette invitation, en espérant ainsi porter témoignage de ma fidélité au thème de recherche qui a occupé la plupart de mes travaux, - et de façon à être utile en particulier aux jeunes chercheurs qui ont pris le relais, ainsi qu'à un public qui s'intéresse de plus en plus au sport. Il est vrai que je ne me suis jamais dépris d'un goût pour la variété des approches, où d'aucuns dénonceront peut-être une prédilection accordée à la culture et quelque suspicion par rapport à une trop rigide spécialisation. On ne s'étonnera donc pas trop de trouver ici des questions relevant de plusieurs disciplines, dans le cadre d'une sorte de triptyque proposé au lecteur sur la sportologie : d'abord un volet de réflexions dont on reconnaîtra que leur libre propos est en son fond philosophique; puis un volet de considérations qui s'attachent à l'éclairage sociologique des aspects actuels du sport; enfin, un troisième volet s'inscrit dans les perspectives de la psychologie des sportifs. - En concluant sur l'éthique, je ne cache pas qu'après des années dévolues à l'analyse du sport, le moment était venu d'apprécier la situation de celui-ci par rapport au problème ultime des valeurs: des dangers certes menacent son destin...

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Introduction Unité, diversité et complémentarités d'une recherche
Pour introduire à la lecture des chapitres composant le présent recueil, je ne saurais sans doute mieux faire que de reproduire l'interview que la revue EPS m'a consacré en 19921. Grâce à la sympathique intelligence des cinq collègues2 qui m'ont interrogé, un aperçu très synthétique et très pertinent de l'ensemble de mes travaux s'est dégagé qui fera comprendre opportunément le choix des questions de sportologie que j'ai retenues ici, en référence tant aux problèmes actuels du sport qu'aux avancées contemporaines des sciences humaines du sport, et que, aussi bien, aux étapes de mon propre parcours de recherche et aux enrichissements qu'il a connus au cours des années. On s'accorde à vous considérer comme l'un des fondateurs pour notre pays en tous cas - de l'analyse de «l'expérience sportive», selon les exigences de la rigueur universitaire et sous l'angle des sciences humaines et ck la cultlfre. L'originalité de votre démarche, tant dans vos thèses de doctorat d'Etat que dans vos travaux ultérieurs, tient à la complémentarité qui s'opère entre exigence philosophique et maîtrise des sciences sociales. Il s'agit de la première et, à ce jour, peut-être de la dernière tentative réussie visant à appréhender le sport dans sa totalité expressive et dans la quasi-totalité des approches
lRevue EPS n0236. Juillet-Août 1992. pp.7a-13c. 2Jean-Paul Callède - Chargé de recherche au CNRS (GREMAS - URA 886). Catherine Garnier - Professeur titulaire Université du Québec - Montréal. Marc Lévêque - Psychologue. Maître de conférences UFR-STAPS - Dijon. Alain Loret - Professeur UFRST APS - Université de Caen. Bernard Paris - Inspecteur pédagogique regional d'EPS - Académie de Caen.

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disciplinaires de style science humaine et suivies dans le respect de leurs méthodes propres. Partagez-vous cette analyse? v ous m'embarrassez; car, si je reconnais globalement mes intentions, ce que vous laissez supposer de leur réalisation est un peu «trop beau pour être vrai»!... Oui, j'ai eu, et je conserve un permanent besoin d'allier la réflexion philosophique et l'exploration par les sciences de l'homme et de la culture. Comme vous le savez ~ et je n'en rougis pas! - ma formation est philosophique; mais je suis aussi de la génération qui a vécu l'affirmation d'autonomie et l'essor des sciences dites humaines. J'ai eu très tôt, par exemple en psychologie, des maîtres qui, étant philosophes de formation comme André Tilquin et Paul Guillaume, furent des fondateurs de la psychologie scientifique. Ils m'ont donné le sens de la preuve par constat des faits méthodologiquement établis. C'est avec une volonté de connaissance effective que j'ai choisi d'étudier les phénomènes sportifs, non seulement parce que j'avais une pratique de certaines activités que j'aimais, mais surtout parce que je me refusais à faire une thèse livresque. A l'instar de l'alpiniste qui déclarait qu'il escaladait les montagnes «parce qu'elles étaient là», j'ai eu envie d'analyser le sport parce qu'il était là ! Mais, je tenais à garder toujours disponible le recours à la réflexion, pour échapper à l'asphyxie par le spécialisme et le positivisme. Avec un programme de recherches aussi ambitieusement pluridisciplinaire et universaliste, de plus opérant dans la grande solitude du coureur de thèse - je fus forcément coupable de certains manques. Nous étions dans les années 60 : au fur et à mesure que mes thèses avançaient, les productions internationales (surtout) se multipliaient! J'assurais cependant cette documentation, et je me tiens d'ailleurs toujours au courant. Mais je regrette de n'avoir pu que partiellement m'investir dans des recherches empiriques. Dans mes études sur les motivations, puis sur les prises de décision, j'ai joué le jeu méthodologique requis: enquêtes par questionnaire, test projectif, entretiens cliniques, analyse de contenu informatisée et quantifiée... J'aurais aimé travailler plus amplement à des expérimentations sur le terrain que notre équipe du LAUREPS à Rennes a amorcées, et à des études longitudinales qui me semblent toujours, hélas, manquer presque complètement en STAPS... Chaque discipline des sciences sociales établit des méthodes pour approcher les spécialités de ses objets. On a tendance à mal recevoir les travaux qui mettent en place des dispositifs multiples dans une même étude. Ne pensez-vous pas avoir encouru le 8

reproche d'éclectisme? Oui, je sais... Mais plutôt que l'éclectisme, qui dénote toujours un certain dilettantisme et pas mal d'arbitraire. on voudra bien admettre que le pionnier que l'on m'accorde généralement d'avoir été s'est aventuré dans une interdisciplinarité lacunaire, en espérant que d'autres viendraient combler les trous (il semble que j'ai eu raison d'avoir confiance !) - et que cela ne se ferait qu'avec le souci persistant d'établir des faits constatables. Je me méfie d'une pensée trop dialectique, menacée par le verbe. Elle me gêne chez des auteurs dont j'apprécie par ailleurs beaucoup la réflexion novatrice comme Michel Bernard ou J.-M. Brohm. Pour moi, j'en reviens toujours à cette observation systématique faisant saillir des faits signifiants et en quelque sorte idéal-typiques que vous savez m'être chère. Peut-il y avoir (aujourd'hui), psychologie, économie du sport, sans une philosophie du sport? sociologie,

Il est bien sûr que non! En ce qui concerne les études sur le sport dans le seul cas de la France, on notera que ce sont des ouvrages de philosophes qui les ont amorcées. Nous avons une réelle dette envers Bernard Guillemain, et plus encore envers Jacques Ulmann. Néanmoins, une philosophie du sport comme sous-discipline à part entière au sein des STAPS, ne s'est pas vraiment organisée en France. Et, nous restons très mollement reliés au réseau institutionnel de la «Philosophic Society for the Study of Sport» qui la soutient aux USA et dans laquelle se situent aussi des philosophes allemands importants. L'activité éminemment philosophique de Bernard Jeu à propos du sport, nous a donné un système conceptuel très complet, encore qu'il puisse paraître un peu rhapsodique à certains. Que ce soit dans ou hors l'hexagone, on a l'impression que la philosophie du sport d'un côté, et les sciences humaines appliquées aux sports de l'autre tendent à cheminer séparément. En conclura-t-on que celles-ci sauraient se passer fort bien de celle-là '? Non, pour plusieurs raisons. D'abord, nombre de travaux de sociologie. voire de psychologie du sport sont plus ou moins clairement imbibés de vues théoriques émanées d'une pensée philosophique - ou, tout au moins philosophante - empruntées entre autres à Lipovetsky, Finkielkraut, etc. Ensuite, il y a même tout un domaine où la collusion des sciences sociales et de la spéculation philosophique est de règle: qu'est-ce au juste que l'anthropologie du sport, discipline qui lors d'un colloque en mai 91, m'a donné l'impression d'être un peu amphibie?) Enfin, et de façon heureusement plus identifiable le souci de réflexion 9

épistémologique relève d'un primat philosophique. Ma conviction est, en tous cas, qu'étant donnée la nécessité de leur interdisciplinarité, les sciences humaines du sport ont besoin de ces spécialistes de la nonspécialisation que sont les philosophes... à condition qu'ils ne brouillent pas les cartes! Par ailleurs, préalablement à leurs démarches forcément sectorielles, ces sciences requièrent une approche descriptivo-réflexive dont, pour ma part, j'ai cru trouver une voie utile dans l'inspiration phénoménologique de Sartre et de Merleau-Ponty.Finalement, ne sommes-nous pas plus soucieux du destin de l'homme que d'entasser des connaissances à l'objectivité toujours précaire ?. Dès lors, la synthèse, quoique toujours provisoire, ne peut produire ses conséquences éthiques et politiques sans la hauteur de vue du philosophe. Il faut bien planer un peu, non? Sans doute! mais, peut on, inversement, élaborer aujourd'hui une philosophie du sport indépendamment des sciences sociales? Absolument pas, - à mon sens. Serait-elle alors autre chose qu'une pure «déduction» conceptuelle? Le terme est employé justement par Bernard Jeu qui, au demeurant, s'est montré généralement peut-être un peu gratuitement préoccupé de se tenir «pardelà sciences et techniques particulières». A vrai dire, lorsque l'on a lu son œuvre où il semble avoir tout dit du sport - enfin, du sport au sens qu'il considère comme «strict», c'est-à-dire le sport associatif,ce qu'il a fait si brillamment -, on se demande parfois s'il est encore utile de se pencher sur les travaux qu'accumulent patiemment psychologues, sociologues, historiens, économistes, spécialistes de sciences politiques... Pour ma part, je serais plutôt attaché, bien que non exclusivement, à la tradition kantienne d'une philosophie comme réflexion critique sur le savoir constitué, auquel elle ne peut donc se substituer. Des auteurs aussi réputés que Hans Lenk, Ommo Grupe ou Earle F. Zeigler me paraissent illustrer une conception saine et solide des relations et des dosages entre approches philosophique et scientifique dont nous discutons en ce moment; mais, ils sont peutêtre assez mal connus de nos compatriotes... Vous vous référez souvent aux auteurs étrangers. Il est de fait que, très tôt, vous n'avez pas hésité à vous lancer dans l'aventure intellectuelle de la confrontation et de la collaboration hors-frontières. Qu'avez-vous tiré d'une telle expérience internationale? D'abord lorsque j'ai commencé à travailler, elle m'a ouvert des horizons dont l'hexagone était presque totalement dépourvu. Actuellement, elle me garde de ceux auxquels on se borne encore trop 10

souvent chez nous, le cadre référentiel se restreignant trop volontiers aux préoccupations et aux modes qui ont cours en France. Affaire de langage ?.. Euphorie d'une recherche tardivement instaurée sur le plan universitaire, et maintenant proliférante ?... Multiplions les rapports internationaux, publions plus dans les revues étrangères! Personnellement, j'ajouterai que j'ai gagné, à sortir de nos frontières, d'irremplaçables amitiés, stimulantes pour mon travail, et durables. Est-ce que dans votre perspective même d'une approche intégrée de la connaissance du sport, la psychologie sociale (que vous avez précisément enseignée à l'Université), n'est-elle pas considérée par vous comme ayant un rôle privilégié à jouer? Cependant, elle apparaît peu dans le panorama ck la psychologie du sport actuelle... Je ne serais quand même pas tout à fait d'accord avec ce constat de quasi-absence. Il y a, par exemple, tous les travaux sur la dynamique de groupe, le leadership, la sociométrie, le niveau d'aspiration, le comportement du public... B. Cratty, R. Martens, H. Lenk, et beaucoup d'autres, se sont avisés que le nœud de l'individuel et du social étant particulièrement fort dans le champ ouvert par le sport, la psychologie sociale y a une vocation toute particulière. En France, nous disposons de travaux comme ceux de Pierre Parlebas, solidement mathématisés, de G. Bruant, de R. Thomas... Le rôle des représentations sociales, les problèmes d'identité sont abordés par plusieurs chercheurs. Mais, force est de reconnaître que la psychologie sociale est peut être moins présente que d'autres secteurs de la psychologie, lorsqu'il s'agit de sport. Serait-ce que cette discipline tend actuellement à pratiquer un point de vue trop moléculaire, pour un objet qui requiert un point de vue molaire, auquel, par exemple, une orientation comme celle de Pierre Tap correspondrait mieux ?.. Il semble que dans des contributions récentes, vous vous montriez assez sceptique et quelque peu désenchanté à l'égard de certaines évolutions du sport dans notre société. De même, on a l'impression que vous le soyez parfois à l'égard de certaines productions sociologiques ou anthropologiques (qui suivent précisément la courbe ck ces évolutions avec quelque complaisance). Pour prendre votre première remarque, je suis tenté de dire plutôt que l'évolution sociale des pratiques sportives actuellement devrait me réjouir! N'apporte-t-elle pas confirmation des tendances que

je me hasardais à conjecturer - il y a presque vingt-cinq ans - dans
les pages finales de Signification du sport, à savoir l'éclatement entre, d'une part, un sport hyper compétitif, quantitatif, robotisé, 11

bureaucratisé, spectacularisé, envahi par l'argent et, d'autre part, ce que je préférerais mieux maintenant appeler un «desport», à la visée de performance plus qualitative, personnelle et élastique, hédoniste, épris de créativité, de liberté, écologique, égologique et cependant ouvert à l'indifférenciation conviviale? On peut relever aussi, à propos des APPN, la remarque que j'avais faite alors sur l'évolution vers des «aventures réelles» ; et, à propos des activités de type athlétique (Pociello parlera plus tard «d'activités énergétiques»), ceci encore: «victoire sur soi... signifiera plus que la victoire sur les autres». Je dois vous avouer que certains aspects du sport actuel ne me motiveraient plus guère en tant que chercheur: hyperprofessionnalisation, spectacle surmédiatisé, «consommation» quasi-industrielle de pratiques sportives de loisir, poursuite d'exploits aberrants... Non, assez! Quant aux productions des «nouveaux sociologues du sport», soyez sûr que j'ai beaucoup de sympathie pour elles. Grâce à elles, le champ de nos connaissances s'étend. Les travaux français me paraissent même tout à fait en avance dans certains domaines et notamment dans ce qui relève du «desport». Toutefois, à les lire, je ne puis parfois m'empêcher d'évoquer cette remarque bienfaisante de Jean-Claude Passeron : «La sociologie des nouveautés doit savoir qu'elle traîne après elle un ennemi, l'illusion d'unification par le simple labelling du qualificatif «nouveau» imprimé sur tout objet identifié la veille». C'est peut-être le moment de vous demander si vous pensez avoir identifié, dans vos deux grands ouvrages, les «Fondamentaux» du sport dont certaines formes contemporaines ne seraient que des variations suivant des effets de conjoncture, voire des dérives mercantiles, médiatiques, politiques, autorisant simplement à y voir dégradations ou perversions, mais ne mettant pas en question l'essence du sport? Ces «Fondamentaux» étant de plus présentés par vous sous une belle lumière un peu idéalisante, n'est-on pas en droit de vous demander si vous ne versez pas dans un essentialisme sportif ? Je sais qu'il est arrivé que l'on alléguât que j'avais érigé une figure somme toute transitoire du sport en une espèce d'essence intemporelle susceptible, moyennant le truchement d'approximations, d'ajustements et de conditions restrictives ou additives, d'éclairer à la fois le passé, le présent et l'avenir du sport! On a également cru déceler que cette essence, étant affectée d'une valeur d'idéal, jouait ainsi à la fois un rôle normatif en plus de son rôle explicatif, à la façon d'une 12

idée platonicienne. J'ai toujours été plus étonné, voire amusé, que contrarié par cette interprétation de mon travail, laquelle dénotait pourtant, selon les cas, méprise ou même quelque naïve mauvaise foi. Si être essentialiste, c'est ne pas se contenter d'un nominalisme qui considère qu'est sport tout ce que les gens font en l'appelant de ce nom, soit: je tiens à la discrimination d'éléments constants dont les modalités, les combinaisons et les dosages permettent d'appréhender à la fois l'unité et la diversité des phénomènes. Et si être essentialiste c'est aussi refuser l'impressionnisme propre à une pensée philosophique qui de plus en plus s'émiette, j'accepte encore de l'être! .. Quelquefois, vos propos laissent supposer des préoccupations éthiques qui incitent à se demander, en paraphrasant Rabelais, si le sport sans conscience n'est pas que ruine de l'homme. Et que ruine du sport ! Je serais assez tenté actuellement par un travail sur l'éthique en sport. Il y a de multiples aspects à débattre; et de moins apparents que la tricherie, le dopage ou la violence sur les stades. Pensez à l'inconduite de pratiquants APPN, méconnaissant ou méprisant les règles de sécurité et exposant ainsi vainement les sauveteurs en cas d'accident. Pensez à la dégradation de l'environnement naturel... Les «Assises Nationales du Sport», tenues à Montpellier en novembre 1991 avec le succès que l'on sait, ont constitué pour une bonne part une prise de conscience de la nécessité de préserver les valeurs éthiques du sport. Dans la conférence qui m'avait été demandée sur «Sport et Culture», j'ai souligné que, sans son axe éthique, «l'édifice culturel du sport plus ou moins s'effondre». «Lorsque l'éthique disparaît, la barbarie se lève» ! Le danger est certainement d'autant plus grand et la tâche d'autant plus difficile que «l'air du temps» n'est pas à la moralité et que l'éducation morale est, d'une façon générale, laissée de nos jours presque complètement en friche (sans, à vrai dire, que beaucoup de pédagogues paraissent s'en alarmer). Parmi les différents apports que vous avez fournis, votre contribution à la psychologie du sport a été substantielle. Votre ouvrage sur les motivations des sportifs marque une étape fondatrice majeure. Mais pensez-vous que votre approche en terme de «besoins» rend encore compte des complexes interactions qui se nouent entre les pratiquants et la situation sportive?

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N'oubliez pas que lorsque j'ai abordé le problème de la motivation, j'étais engagé dans celui, beaucoup plus général, de la signification du sport (le mot étant pris dans les deux acceptions auxquelles correspondent, en anglais, «meaning» et «significance»). Mon objet était plus le phénomène social que le phénomène individuel. Cependant, je m'aperçus vite que je ne pouvais faire l'impasse sur le sens que l'individu donnait à son appropriation du sport. Signification et motivation n'étaient-elles pas deux faces d'une m~me réalité? Or, par ailleurs, vous savez qu'à l'époque, le Doctorat d'Etat exigeait que l'on fit deux thèses pour obtenir un seul doctorat! A côté de la thèse dite principale on présentait une thèse dite complémentaire. Le sujet de celle-ci se détacha donc très naturellement de l'ensemble de mon travail. Ce problème du pourquoi individuel et interne des pratiques avait sans doute en partie sa propre motivation personnelle dans l'expérience que je faisais de ma passion du vol à voile et du ski... En outre, je crois que dans les années où j'ai commencé à réfléchir sur le sport G'ai déposé mon sujet à la Sorbonne dès 1952), les sportifs donnaient l'image de «mordus». De nos jours, les facilités multipliées semblent nous valoir moins de détermination et d'intensité. Et, aux niveaux élevés de performance, ce sont les motivations extrinsèques qui tendent à dominer... Rendre compte des déterminismes des facteurs externes n'était pas mon problème. Bien sûr, comme je l'écrivais dans l'introduction, «la motivation ne s'exerce pas ex-nihilo». Et, dans le cours de l'ouvrage, il ne manqua pas d'endroits où je reliais la dynamique motivationnelle aux conditions et aux spécificités de la pratique. Quant au concept de besoin que vous rappelez dans la formulation de votre question, il était, avec d'autres du même genre, d'un usage scientifique courant chez les psychologues sociaux, dans les études sur la personnalité, dans la psychanalyse (notion de pulsion). A la suite de Nuttin, je retenais essentiellement le double aspect de la motivation: énergétique et directionnel. Au terme de mon travail, j'eus l'impression d'avoir ouvert un éventail d'axes ou de vecteurs de la signification individuelle de la pratique sportive, plutôt que d'être tombé dans le réalisme d'entités pulsionnelles. La question que vous m'avez posée se réfère sans doute au savant ouvrage qu'a récemment publié mon ami Edgar Thill : Motivation et stratégies de motivation en milieu sportif Son objectif est de mettre à jour comment les processus motivationnels fonctionnent et... comment les manipuler. Je m'étais contenté de m'intéresser au pourquoi de l'engagement sportif. Il pénètre dans les «complexes interactions qui se nouent entre les pratiquants et la situation sportive» qui vous préoccupent; et, il fait jouer pour cela au maximum la féconde distinction entre motivation intrinsèque et 14

motivation extrinsèque. Dans le compte-rendu qui m'a été demandé de ce beau livre, j'ai insinué que lorsque je soulignais dans Les motivations des sportifs la position centrale de ce que j'appelais «affirmation de soi», il s'agissait peut-être déjà de cette «autonomie», de cette «auto-détermination» qui tient chez Thill un si grand rôle... Cela dit, un décalage entre mon

travail (terminé en 1968) et celui de mon collègue - paru vingt ans
après - témoigne que le savoir progresse en psychologie du sport. Qui s'en plaindrait? Certainement pas moi! Quel regard portez-vous sur le quasi monopole des théories d'inspiration cognitiviste et comportementaliste pour expliquer, de nos jours, le comportement du sportif? Le cognitivisme est manifestement à la mode! Et il semble que le si longtemps sacro-saint behaviorisme passe au triste rang de théorie en déclin. La célèbre relation S-R a éclaté devant l'importance reconnue au traitement de l'information contextuelle en provenance du milieu. L'envie de s'introduire dans l'inviolable «boîte noire» l'a emporté. Mais, ainsi que Tiberghien le note très bien, «les principes méthodologiques du behaviorisme lui ont largement survécu», et en particulier l'expérimentalisme. Un point de vue d'obédience très skinérienne, comme celui de B. Rushall dans Development and Control of Behavior in Sport and Physical Education n'est probablement pas complètement abandonné; et les prétentions au «behavior engineering», quelles que soient les modalités envisagées pour le contrôle du comportement, continuent d'alimenter les espérances des producteurs de victoires et de records. Vous imaginez que je n'ai aucune sympathie pour ce courant, ni pour le Beyond freedom and dignity de Skinner! Quant au cognitivisme, il a bien vite envahi, le vocabulaire (- tout au moins! -) de la psychologie. Un savant aussi rigoureux que Maurice Reuchlin dénonce dans un livre récent «le sectarisme cognitiviste» et nous avertit qu'aux USA «les réactions contre une psychologie qui ne serait plus que science cognitive se manifestent et y sont, semble-t-il, de plus en plus nombreuses». Lorsque vous m'avez posé votre question, j'ai aussi pensé que le «et» dans «théories d'inspiration cognitiviste et comportementaliste» pouvait s'entendre également dans un sens conjonctif et non plus alternatif, et renvoyer alors aux théories «cognitives-comportementales». Et, entre autres, je suppose que vous songez à la mouvance «neurosciences comportementales et cognitives du sport» où milite, par exemple Hubert Ripoll. Cette orientation 15

théorique est pour le moins complexe, comme en a témoigné l'Atelier «neurosciences» au Congrès International de Montpellier, en 1990. Aussi bien, je me garderai d'entrer dans de savants débats qui dépasseraient le niveau où, modestement, nous avons traité des cognitions impliquées dans les prises de décision que nous avons analysées dans trois sports de pleine nature, il y a quelques années, avec des membres de mon laboratoire à l'Université. Quelques remarques seulement, si vous le voulez bien:

- La notion de comportement subsiste. Comment en serait-il autrement? Comme le disait Paul Fraisse dans une conversation: toute psychologie part de faits nécessairement comportementaux; et elle est bien forcée d'y toujours revenir! - Ce que l'on appelle cognition, cognitif, n'est pas toujours très clair, en dépit de la résonance intellectualiste et mentaliste invinciblement sensible à qui analyse l'Homo Psychologicus. Mais, il y a de l'inflation dans leur emploi (ça me rappelle l'abus de structure, structural, il n'y a pas si longtemps; mais, le structuralisme a passé...). R. Francès et J. J. Temprado nous disent que: «les ressources cognitives» seraient constituées par «les représentations, les connaissances, les procédures, les stratégies»...
- Le cognitif et le comportemental s'accouplent dans les théories suivant des figures variées et qui sont loin d'être simples. Observons qu'il n'a pas échappé à leurs auteurs que les difficultés à saisir les liens mutuels et les rôles respectifs des deux composantes n'étaient pas sans ramener au très vieux problème des rapports de l'esprit et du corps (comme quoi la philosophie a à voir avec les sciences humaines, ainsi que nous le suggérions tout à l'heure).

surtout les cognitivistes - sont encorejeunes; attendons que plus de
travaux soient accomplis, et nous jugerons de leur fécondité. Mais, laissez-moi vous dire que des travaux comme ceux de Claude Alain au Canada me paraissent singulièrement enrichissants. - Une des difficultés avec le cognitivisme est l'occultation de ce vaste domaine que désigne le mot «affectivité» (pourquoi reste-t-il toujours secrètement péjoratif ?...). N'ai-je pas lu un jour ceci (dans la Revue Débat n° 47) : «La motivation et les émotions sont aux sciences cognitives ce que le courant électrique est aux ordinateurs, à savoir une dimension que nous pouvons provisoirement laisser de côté» ? Attention au provisoire qui risque de durer! 16

- Les théories dont vous souligniez le quasi monopole -

La psychologie du sport contemporaine semble s'être résolument tournée vers une contribution au renforcement de l'efficience de l'athlète,' elle ne semble plus se donner la peine de réfléchir à la signification de sa participation ou de l'activité, comme vous l'aviez fait. Que pensez-vous de cette évolution? Oui, la psychologie d'intervention auprès des compétiteurs n'a guère cure de la signification du vécu sportif, ni du contexte social et culturel large du sport; mais, c'est dès l'origine que la psychologie du sport s'est constituée comme instrument au service du rendement athlétique, adhérent au fameux adage du gagneur: «vaincre n'est pas seulement important; c'est la seule chose qui compte». Ce n'est qu'ensuite que quelques préoccupations théoriques et moins utilitaires sont venues pour rehausser le niveau des congrès. Puis, la psychologie du sport est devenue discipline académique, universitaire, et les travaux se sont diversifiés, mais en ne décollant que fort lentement du souci d'efficience compétitive. La finalité terre à terre de ces psychologues du sport dont Whiting se demandait, il n'y a pas si longtemps, «quels» ils étaient exactement, nous a valu souvent d'être renvoyés à la psychologie appliquée - dans les meilleurs des cas 1... La pression des entraîneurs et des dirigeants s'exerçait dans ce sens étroit d'une «psychologie des médailles». Actuellement, il semble qu'il y ait des demandes d'application qui émanent des athlètes eux-mêmes, parce qu'il est fréquent qu'ils vivent mal la situation de compétition ou qu'ils cherchent à retrouver un équilibre perturbé par leurs résultats (aussi bien positifs que négatifs, d'ailleurs). Le désintérêt pour le contexte général de signification de la pratique et de la compétition elles-mêmes s'explique assez facilement, dès lors que les intérêts financiers priment, non seulement pour les participants, mais pour tant de gens autour d'eux... Il est une autre raison de déplorer l'asservissement de la psychologie du sport à la manipulation du rendement: elle est à contrecourant de l'efflorescence des pratiques libérées de l'impératif de la quantité; elle ne saurait offrir, en effet, de services à l'épanouissement des persohnes dans le respect de leur corps et dans l'accès à une véritable culture sportive, grâce à l'usage de leurs loisirs, lesquels sont ainsi abandonnés aux suggestions des marchands de «look» et d'équipements. Enfin, je persiste à penser que l'aide elle-même à l'athlète, doit ne jamais oublier que le véritable champion est un individu à personnalité forte qui a besoin, avant tout, d'être autonome dans la 17

perlonnance par laquelle il s'exprime et se réalise. Heureusement, l'on peut compter à l'heure actuelle des psychologues à la sensibilité plus avertie de ces régions profondes où s'enracine l'engagement sportif de fort calibre. C'est le cas de Bilard, Birouste, Lévêque... Ce dernier dit très bien: «le clinicien a pour fonction d'aider le sujet à accomplir sa singularité». L'humanisme dont cette orientation témoigne m'est une occasion de plus de remarquer que la philosophie et plus particulièrement l'éthique ne peuvent rester étrangères aux sciences et techniques du sport, pas plus qu'au sport luimême. Dans Signification du sport vous avez écrit «que de nombreux aspects de notre siècle se sont traduits dans le sport». Comment interprétez-vous l'émergence de ces nouvelles formes de pratique que l'on dit «sauvages», c'est-à-dire qui sont renvoyées aux marges de la société sportive fédérative? Nous voici à nouveau à la ligne de jonction entre sciences humaines et philosophie! Le qualificatif «sauvages» n'a guère ma faveur. Cela fait penser à «psychanalyse sauvage» et expressions de ce genre. Des pratiques longuement codifiées peuvent ainsi devenir sauvages, dans certaines conjonctures où Michel Henry parlerait de «barbarie». Mais, vous aviez sans doute en vue le vaste domaine des APPN. Certes, elles s'exercent loin des règlements contraignants du sport classique; certes, elles affrontent l'environnement non-aménagé, source d'aventures; mais elles sont éminemment un fait de culture, et elles comportent souvent beaucoup de sophistication technologique. Pierre Parlebas les a très bien situées dans son excellente classification. Il est d'autres pratiques nouvelles que ces APPN, et qui le sont plus dans la manière de pratiquer que dans la matière de la pratique. En outre, manière et matière fusionnent dans des pratiques à caractère esthétique dont il faudrait aussi parler. Pourquoi serions-nous en tout ceci «aux marges de la société sportive ?»... Toutes ces formes de

desport - comme je préférerais les appeler - renouent avec l'esprit
premier du sport, lequel est un esprit de liberté. Tant pis pour la «société sportive» que vous évoquez, si celle-ci s'est institutionnalisée à l'extrême, voire bureaucratisée. Les travaux conduits ces dernières années par des chercheurs, n'ont pas manqué de faire saillir, à travers les nouvelles pratiques, l'expression de phénomènes sociaux et culturels contemporains importants: l'orientation vers l'écologie (c'est tout différent du romantisme de la Nature, ainsi que «du désir d'évasion» solidaire de la 18

montée des loisirs); «l'individualisme narcissique» (dépeint pas Lasch, Lipovetsky...), privilégiant une sorte de recours à «soi seul» ; l'hédonisme, la recherche de sensations immédiates, la primauté donnée au qualitatif (<<la culture fun», selon Nancy Midol). «Se faire plaisir» : combien de fois on ressort cette formule! - la soif d'espaces de projection pour un «imaginaire» que les vieux mythes ont déserté mais qui a besoin de s'en créer toujours d'autres.

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Dans Les motivations des sportifs, vous proposez l'expression «avec-contre» pour la compétition, et «contre-dans» pour les APPN. Ne pourrait-on envisager pour les sports de glisse la formule «contre-pour? Vous rejoignez Madame Frédérique Bredin ! Dans le n° 61 de la Revue Pouvoirs (consacré aux sports), elle évoque, entre autres, au titre de la modernité les «Sports de glisse et de soi»... L'expression «contre-pour» soulignerait que le contact dynamique qui se réalise dans l'affrontement caressant de la matière neigeuse, aquatique, aérienne, est pourvoyeur de plaisir pour l'ego. Le «pour» est bien celui du pour-soi inévitablement inhérent à toute relation établie sous l'emprise du principe de plaisir, le «contre» correspondant ici au principe de réalité qui fait que le desport reste sport, même si on y note un élément d'euphémisation, voire de féminisation comme se sont plus à y insister Michèle Métoudi et Christian Pociello. Aussi répandu que soit l'engouement pour la glisse, et aussi intéressante soit-elle sur le plan symbolique, il faudrait d'abord ne pas oublier qu'elle renferme un principe qui est au cœur de presque tous les sports: l'enjeu de l'équilibre corporel. Ensuite, ne la prenons pas uniquement pour le tout des nouvelles pratiques; et, lorsque nous avons affaire à elle, ce qui rend raison du charme de l'activité, c'est tout autant ce que la glisse permet de tenter et d'accomplir, (grâce sans doute à une certaine économie de l'effort). La glisse est une sorte de passe-partout pour des modalités habiles et labiles de performances en motricités le plus souvent instrumentées. J'agrée volontiers que, suivant le mot d'un concepteur d'affiches, le vol à voile soit baptisé «la glisse du ciel» 1... Dans le prolongement de l'idée de la mise en question de l'équilibre, il y a l'aspect de risque omniprésent dans les nouvelles formes de pratiques sportives où l'on voit une sorte de «mise en demeure» du corps - sommé de répondre ou de s'adapter sous peine de disparaître: n'est-ce pas cette espèce d'épreuve (au sens de 19

l'ordalie) qui est recherchée? Et, ne serait-ce pas là une forme de régression du sport, dans la mesure où le balisage sécurisant de la règle est de plus en plus absent des comportements en jeu? Beaucoup d'écosports sont inséparables de l'éventualité de dommages corporels - sans compter la casse ou la perte de matériel! La mort peut être au tournant - comme en témoignent tant d'accidents. L'incertitude qui résulte du milieu naturel (c'est-à-dire non «domestiqué» ou seulement partiellement domestiqué - avec des effets pervers dans ce deuxième cas, comme le danger constitué par les pylônes de remonte-pente...), cette incertitude engendre une conséquence particulière s'imposant à l'apprentissage de ces activités: il ne tolère guère la méthode des essais et erreurs. Et cette autre : l'entraînement conditionne la performance, précisément en affermissant la sécurité. Remarquez que la mise en question du corps subsiste, lors même que celui-ci n'est pas directement sollicité dans sa motricité. Mais alors, vous suggérez deux points à propos desquels j'ai de la difficulté à vous suivre: premièrement, je ne pense pas que l'enjeu du corps périssable soit le fond de la motivation à ce type de sports, ni qu'il soit ce qui leur confère essentiellement sens et valeur. D'où ma répugnance à parler de «sports de risque». Il s'agit, certes, de sport à risques -; voire à hauts risques -; mais ne nous laissons pas prendre au pathos médiatique, par le discours de suicidaires romanesques. Ma longue fréquentation d'aviateurs, de marins, de montagnards, ma propre expérience de vélivole, mais aussi différentes études que j'ai réalisées avec des collègues ou dirigées avec des étudiants en doctorat de psychologie! m'ont persuadé que ne domine

pas la valorisation du risque: la priorité de fait - et non seulement de
droit - est à l'autonomie dans ce que j'ai été amené à appeler «la prise de sécurité» ; ce qu'un skieur de l'extrême avec lequel je m'entretenais exprima parfaitement, en disant qu'il s'attachait à «accomplir proprement ce qui est difficile»... Le deuxième point qui me laisse réticent est la possibilité de considérer que ces APPN représentent «une forme de régression du sport»... Nombre de sports dits traditionnels je pense surtout aux sports de combat et à de grands jeux collectifs de halle - proviennent en effet d'une codification visant à éliminer les dangers de blessures dont ils
1 Notamment INYZANT-HENNEQUlN Viviane, Étude psychologique accidents en vol à voile. Université Rennes 2, 1982. 20 des

sont gros. Et, c'est en cela qu'ils sont sports. La soule tuait! Il est vrai que dans les nouvelles activités auxquelles vous pensez, dans la façon libre de les pratiquer, l'empire de la règle se réduit. Celle-ci n'est pas ce qui structure en la remodelant l'activité. Appel est fait à l'auto-contrôle pour que l'activité ne dégénère pas en une auto-destruction qui supprimerait à la fois l'engin, l'agent et la figure sportive produite au niveau de l'élément naturel (lequel est un arbitre muet, mais toutpuissant et singulièrement régulateur). C'est là un progrès de la culture et de l'éthique sportives dans le sens d'une discipline intérieure et d'un certain «contrat naturel». En France, les enseignants d'EPS, dans leur ensemble défendent l'idée que leur matière ne saurait être confondue avec le sport. Quel est votre regard sur cette très ancienne, mais toujours actuelle dichotomie? Oui, elle est ancienne; et elle a même la peau dure! Cependant elle n'a pu vraiment sévir qu'une fois que se fu~sent institutionnalisés le Sport d'un côté, et l'intégration scolaire de l'Education Physique de l'autre, selon des finalités bien différentes. Lorsque comme dans des mpdèles anglais ou américains, le Sport est quasiment le tout de l'Education Physique, une dualité renaît entre le sport éducatif et celui qui ne l'est pas. Par ailleurs, la motricité non sportive, construite spécifiquement à des fins d'éducation COJ;porelle,peut, en dehors de l'école, s'opposer aussi au sport. Mais, si Education Physique et Sport apparaissent en conflit, c'est encore souvent le fait d'une profession qui a longtemps été à la recherche de sa spécificité et de certains qui ont cru qu'elle l'assurerait en inventant des exercices tout exprès construits pour se démarquer des Sports, et peut-être surtout de ses instances dirigeantes. Quoi qu'il en soit, les activités de type «sport» ont pénétré au sein des cours d'E.P. ; et, dans les Instructions Officielles. On a même renchéri sur la notion de performance. Cependant, les intérêts proprement éducatifs ont toujours besoin d'être vigoureusement défendus, voire en remettant aussi en question certaines intrusions d'une didactique trop visiblement solidaire d'une méthode sportive étroitement conçue. Les APPN et les activités qualifiées de traditionnelles (athlétisme, etc.) éprouvent quelques difficultés à se situer mutuellement. Textes officiels et certains auteurs font des APPN une catégorie à part. Le chercheur que vous êtes, et qui connaît bien certaines APPN (le ski, le vol à voile...), est-il d'accord? J'ai eu, bien sûr, à affronter la grande diversité des activités qui 21

ont en commun, cependant, de pouvoir être appelées sports. Et, en regard de l'analyse des quelques thèmes fondamentaux justifiant cette parenté (parfois lointaine), j'ai eu à parcourir leurs différentes familles; ce que j'ai fait assez simplement en distinguant le type d'expérience vécue et en fonction de l'élément de référence intentionnelle que chacune privilégiait. Cela suffisait à mon propos de procéder à une reconnaissance des lieux et non pas de bâtir un système des sports, comme devait plus tard s'y lancer C. Pociello. J'ai déjà discuté, dans Signification du Sport, nombre de prétendues classifications, avec la même sourde impatience que me donnaient les tentatives de définition du Sport (on s'y essaie encore I). En 1986, Raymond Thomas, dans la thèse qu'il soutenait à Tours, en présentait encore beaucoup d'autres. Le classement n'est sans doute pas l'opération majeure du savoir. Relatives aux objectifs poursuivis et qui s'excluent souvent les uns les autres, toujours un brin arbitraires, révisables, guettées par la tentation de mettre des fausses fenêtres pour la symétrie, telles m'apparaissent presque inévitablement les classifications. Il n'est pas étonnant que l'entrée fracassante des APPN ait dérangé l'ordre établi dans nos connaissances, comme d'ailleurs elles ont, aussi bien, bousculé programmes d'enseignement EPS, structures du sport et habitudes des pédagogues. J'ai le sentiment que Pierre Parlebas, parmi tant d'utiles travaux, et sans doute servi par son point de vue d'une Science de l'Activité Motrice, ainsi que par sa maîtrise des systèmes formels, nous a proposé une des meilleures systématiques possibles. Elle a le mérite d'englober non seulement les sports traditionnels, classiques, mais tous les jeux moteurs... et les APPN ! Puissent les Textes Officiels en avoir tiré parti ! Dans leur ensemble, les élèves disent leur préférence pour les APPN et leur faible intérêt pour les activités qualifiées «de Base». Que diriez-vous aux élèves et aux enseignants? Vous savez, ce n'est guère de ma compétence... Toutefois, le simple bon sens indique que l'on fasse comprendre aux élèves qu'il y a des activités qui préparent aux autres. Même mes camarades du vol à voile ont compris que le jogging leur était utile! Quant aux enseignants, je ne pense vraiment pas que l'évolution incontournable des pratiques puisse leur échapper, ni la portée de culture et de formation des APPN dans notre aventureux monde moderne. Nous aimerions, avant que de nous séparer, évoquer votre activité littéraire. Vous avez toujours beaucoup soigné l'écriture ck vos ouvrages et de vos articles. Il semble que depuis votre retraite, ce goût 22

des lettres s'affirme d'une façon de plus en plus privilégiée dans vos occupations. Récemment, vous avez publié SUT les ailes du temps où vous rendez compte,fort poétiquement, de «l'aventure du planeur» et de la convivialité «vélivole» qui en est pour vous inséparable. On a l'impression que sous cette forme proprement littéraire de production, vous aspirez à concilier des interrogations philosophiques toujours récurrentes chez vous, votre longue habitude de l'observation psychosociale, et le contact personnel, existentiel et émotionnel avec la pratique fervente d'un sport. On imagine mal que ce texte ne soit qu'une diversion récréative dans votre parcours. Le considérez-vous comme une partie intégrante de votre œuvre? Je voudrais bien, effectivement, qu'il en puisse être ainsi. De même, je souhaiterais que le souci d'écriture avec lequel j'ai rédigé autrefois mes thèses soit tenu pour n'avoir pas seulement été, à ce moment, qu'un simple effort de présentation, mais l'expression de l'amour que j'ai toujours nourri pour notre langue, et l'envie qu'elle m'a toujours inspirée de ne m'en servir que pour la servir et, de plus, à la stricte condition que j'aie vraiment quelque chose d'un peu neuf à dire: j'ai eu la chance que le sport et, également, le planeur m'en aient offert l'opportunité. Croyez bien que j'ai beaucoup de gratitude pour tous ceux qui m'ont aidé à la saisir et qui ont bien voulu s'intéresser à ce que j'en avais fait.

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