Récit de vie d
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Récit de vie d'un marin

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Description

Capitaine au long cours, Maurice André a parcouru "un monde toujours plus vaste" pendant vingt-deux ans. Il relate un naufrage vécu dans des conditions épouvantables sur la Cote de la Mort et sur la route de la peur qui lui a succédé sur un pétrolier qu'il découvre en mauvais état. Ces évènements extérieurs si forts soulignent la personnalité du marin courageux. L'auteur témoigne "pour plus de justice" des conditions scandaleuses dans lesquelles les marins peuvent être conduits à travailler.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juillet 2010
Nombre de lectures 258
EAN13 9782336252070
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Histoire de Vie et Formation Collection dirigée par Gaston Pineau
avec la collaboration de Bernadette Courtois, Pierre Dominicé, Guy Jobert, Gérard Mlékuz, André Vidricaire et Guy de Villers

Cette collection vise à construire une nouvelle anthropologie de la formation, en s’ouvrant aux productions qui cherchent à articuler “histoire de vie” et “formation”. Elle comporte deux volets correspondant aux deux versants, diurne et nocturne, du trajet anthropologique.
Le volet Formation s’ouvre aux chercheurs sur la formation s’inspirant des nouvelles anthropologies pour comprendre l’inédit des histoires de vie. Le volet Histoire de vie , plus narratif, reflète l’expression directe des acteurs sociaux aux prises avec la vie courante à mettre en forme et en sens.
Dernières parutions
Volet : Histoire de vie
Maryvonne CAILLAUX, Comme des orpailleurs. De la misère à la pauvreté, les relations comme chemins de libération, 2010.
Martine LANI-BAYLE et Marie-Anne MALLET (dir.), Evénements et formation de la personne, Tome 3, 2010.
ORÉLIA, Le prix du silence, 2009.
François CHAPUT, Profession : chercheur d’emploi. Parcours cahoteux d’un « emploi-zoneur », 2009.
Paul SECHTER, Venez nous chercher. Deux petites filles juives dans la tourmente nazie, 2009.
Monique BLOCQUAUX, La Vie sans toit, 2009.
Christian MONTEMONT et Yonida, Curriculum Evitœ . Une écriture biographique accompagnée, 2009.
Jean-Pierre MILAN, Aviateur sans moteur, 2008.
Roger BOLZONI, Vivre debout malgré la maladie et le handicap, 2008.
Zaze ROUX, Les cent papiers de la mariée, ou comment Sarko m’a passé la bague au doigt, 2008.
Jacques LADSOUS, Profession : éducateur. De rencontres en rencontres, 2008.
Claude ROSALES, Journal d’un rappelé d’Algérie . Mai-novembre 1956 : 200 jours entre Alger et Djelfa, 2008.
Récit de vie d'un marin
La mer n'a pas voulu, le ciel non plus

Maurice André
© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296125919
EAN : 9782296125919
Sommaire
Page de titre Page de Copyright Table des Figures Dedicace PREFACE - Le récit de soi comme un legs PROLOGUE CHAPITRE I - ENFANCE A PLANCOËT PAR TEMPS DE GUERRE CHAPITRE II - UNE ADOLESCENCE HEUREUSE CHAPITRE III - A LA RECHERCHE D’UN METIER CHAPITRE IV - PILOTIN PONT A BORD DU PILOTE GARNIER CHAPITRE V - ESCALES EN AMERIQUE DU SUD CHAPITRE VI - LIEUTENANT A BORD DU KADOURA CHAPITRE VII - LES ETUDES ET LE SERVICE MILITAIRE CHAPITRE VIII - LE MONDE TOUJOURS PLUS VASTE CHAPITRE IX - PROMU COMMANDANT CHAPITRE X - À BORD DU SOUGUETA CHAPITRE XI - LULU CHAPITRE XII - UN GRAND BLESSE AU LARGE CHAPITRE XIII - NAUFRAGE SUR LA CÔTE DE LA MORT CHAPITRE XIV - ROUTE DE LA PEUR À BORD D’UN PETROLIER CHAPITRE XV - PLUS DE JUSTICE EPILOGUE Mes remerciements vont à : Ouvrages consultés :
Table des Figures
Figure 1 Figure 2 Figure 3 Figure 4 Figure 5 Figure 6 Figure 7 Figure 8 Figure 9 Figure 10 Figure 11 Figure 12 Figure 13 Figure 14 Figure 15 Figure 16 Figure 17 Figure 18 Figure 19 Figure 20 Figure 21 Figure 22 Figure 23 Figure 24 Figure 25 Figure 26 Figure 27 Figure 28 Figure 29 Figure 30 Figure 31 Figure 32 Figure 33 Figure 34 Figure 35 Figure 36 Figure 37
A
Raymonde, mon épouse qui, avec courage, a supporté le poids de mes longues absences professionnelles et assumé avec bonheur le quotidien du foyer,
nos enfants et petits-enfants,
ma sœur et toute la famille,
tous mes amis de jeunesse, complices de nos facéties plancoëtines.
PREFACE
Le récit de soi comme un legs
Sans les avoir jamais vus, j’ai reconnu Maurice André à deux de ses tableaux. On ne sait pas lequel, de la mer ou du ciel, a le premier absorbé l’autre. Un arbre seul s’émeut de cette douce indécision, essaie de se montrer, léger, mouvant. Les enfants sur la plage ont la joue froide, on le sait, on le sent, et l’âpre sable qu’ils farfouillent à la recherche d’un trésor, amuse aussi nos doigts mouillés. Nous respirons les embruns de la côte bretonne !
Ma première rencontre avec Maurice André, pourtant, n’avait pas trait à l’aquarelle.
Invité aux « Paroles d’un soir » de l’association culturelle bretonne de Saint-Cast-le-Guildo, « Emeraude, Culture, Loisir et Développement » (ECLD), il venait faire part d’un naufrage sur la côte espagnole (p. 119). Second à bord d’un navire frigorifique, il avait eu la chance d’en sortir, comme l’ensemble de l’équipage, quand le bateau épuisé finissait de couler.
L’homme est grand et carré ; les mots sont simples, précis, les gestes, mesurés. Un croquis quelquefois, soutient l’explication. Le commandant s’impose, souriant, parle sans fard à l’auditoire. Celui-ci réclame un nouvel exposé, et il n’est pas le seul conquis : Maurice André prend goût à dire. Mais mieux encore et autrement : il a envie d’écrire. De publier. Pourquoi ?
Pour témoigner, d’abord.
Pour dire que l’océan déchaîné n’est pas toujours le seul fautif des catastrophes, des perditions. Pour dénoncer, en plusieurs lieux, la cupidité des oligarques internationaux, leur meurtrière indifférence aux vies humaines embarquées sur des bateaux usés, ou piégées dans d’autres situations des plus périlleuses qui soient.
Ce qui fait le prix de ce récit, ce qui le justifie et le rend si attachant, c’est d’abord la capacité d’indignation de son auteur. En cette année où Camus est enfin célébré, nous ne pouvons que reconnaître chez le marin qui s’exprime, la marque humaine de la révolte. Elle trouve un lieu ici où se manifester.
Combien d’entre nous n’ont-ils pas fait à eux-mêmes cette promesse, rarement tenue, il faut le reconnaître, de dire un jour - quand ils l’auront quitté- ce qui, dans leur travail, les a profondément choqués ou fait souffrir et qu’ils ont tu, par légitime prudence ou manque de courage, ou pour d’autres motifs ? Chacun de nous s’arrange comme il le peut avec sa conscience, ses aptitudes et ses possibilités. De plus, le temps qui passe se prend à adoucir, en subreptice, l’arête vive du souvenir. Mais quelquefois, bien au contraire, il en lave les ombres, et le fait devenir exigeant. Dès lors, le vécu est trop fort, il faut le déposer.
Le moment est venu. Le temps de la retraite, qui a sonné depuis vingt-cinq ans déjà, est un temps -presque- de liberté.
Après la marine marchande qu’il quitte en 1972, Maurice André est promu directeur de l’Administration Générale au Centre Français du Commerce Extérieur à Paris. Il cesse toute activité professionnelle en 1984 et accepte d’être maire de Matignon le temps d’une mandature. Après cela, l’auteur décide de se consacrer définitivement à la vie familiale et à la peinture. Aujourd’hui, donc, l’heure est arrivée, de la dépose, du rassemblement des heures fortes de sa vie, et du legs.
Catharsis d’abord. Dévoilement de dures réalités sociales, économiques et politiques, que les marins fragiles et courageux ont à subir comme si l’océan ne pouvait leur suffire en tant que leur pire ennemi. Comment ne pas partager son point de vue ?
En plusieurs lieux dans cet ouvrage, le récit prend la forme insistante d’une déposition dans l’espoir qu’on puisse un jour, peut-être, « enrichir les moyens et améliorer la connaissance devant parvenir à élucider le processus d’une catastrophe, lorsqu’il n’y a eu aucun survivant, par conséquent aucun témoignage » (p. 117). Plus loin –tout praticien des entretiens ouverts a appris que le plus important se disait juste avant la fin, voire hors micro, Maurice André plaide en faveur des familles brisées par la mort du pêcheur perdu en mer. En la matière, nous pouvons effectivement évoquer le legs : la connaissance inestimable d’un familier des océans et des situations difficiles, l’analyse pointue que le commandant a pu en faire sont offertes à la grande famille des marins, ces professionnels trop méconnus du grand public qui s’en laisse conter. Et l’auteur de dénoncer les médias qui oublient vite les naufragés pour mettre en avant des informations superficielles (p. 179 ) 1 .
Ce témoignage nous apporte tant d’informations sur le monde et les pratiques de la marine marchande, la vie et les coutumes, la culture des équipages sur les navires, le travail sur les docks et autres, que nous en sommes aussi enrichis. Ce d’autant plus que les savoirs apportés sont à la fois universels (entre autres maintes questions et notions maritimes) et situés dans l’espace et dans le temps. Par le biais des multiples voyages racontés, nous révisons l’histoire contemporaine : le temps critique de la décolonisation africaine, la guerre d’Indochine, le blocus de Cuba… Comment ne pas recevoir, nous aussi, comme un don qui nous est destiné, l’élan donné à l’écriture de telle manière que nous percevions les incidents sur le pont, les découvertes et les réflexions, avec les yeux et les émois, et les mots du narrateur ? Je pense par exemple, aux cargaisons de bananes à Conakry , où les serpents cachés dans les fruits sont… « Vivants ! Mais fort heureusement endormis par le froid de la cale » (p. 105) ou, à Saïgon, aux « petits bonshommes dévêtus, dégoulinants de sueur, trottinant pieds nus sur les planches, un sac de riz de quatre-vingts kilos sur l’épaule » (p. 90), ou encore, à ce moment hilarant de la rencontre avec le « roi Pelé » et le « goal Gilmar » (p. 70).
Les deux évènements les plus forts, à l’origine du désir de témoigner de l’auteur, sont posés dans l’histoire de la profession de marin, elle-même plantée dans l’Histoire. Celle des peuples et des Etats. Mais le naufrage du Banora et la « route de la peur » sur un pétrolier armé sous pavillon monégasque que le commandant va devoir « appareiller à ordres » (chapitres XIII et XIV), s’inscrivent d’abord dans le passé du narrateur, et le récit prend tout le poids et le sens, d’une autobiographie.
Avec ses mots premiers, embarqués d’un seul élan dans l’histoire de son enfance à Plancoët, Maurice André nous en fait connaître de son village natal pendant la seconde guerre, comme il a pu la vivre à dix ans. Nous entendons le « pleupleu » du pivert, « le glissement furtif d’un serpent sur l’onde pure », nous sommes même prêts à apprécier l’efficacité de la bonne « trochée » de lombrics confectionnée pour la pêche aux anguilles ! (p. 27). A Plancoët, la vie quotidienne des villageois tâche de se maintenir sous la botte allemande, et dans ces circonstances des moins sereines et favorables qui puissent être, les plaisirs des gamins malicieux, débrouillards, travailleurs et joyeux (p. 30), l’emportent par moments sur la gravité des situations. Mais la résistance des Plancoëtins a marqué l’enfant : nous le voyons campé devant une femme faisant mine de lui tirer dessus avec un revolver … heureusement enrayé, et quelques lignes plus bas, nous sommes à ses côtés, face à la mort d’un proche. Aujourd’hui, Maurice André met à profit cette occasion d’écrire pour rendre hommage aux hommes courageux que l’histoire, même locale, n’a pas toujours remerciés à leur juste valeur.
« Adolescence heureuse » (chap.II) : le « p’tit gars » breton grandit, rêves et hardiesses mêlés, dans la pauvreté des moyens mais la richesse de la douceur familiale, jusqu’à ce jour d’ humiliation … Atteint par l’injustice, il se révolte. Il prend sa vie en charge. Il voulait être enseignant. Il cherche un autre métier. Il a quinze ans.
Le jeune André sera marin, puisque tel est le lot de la plupart des hommes de son village.
L’homme qui parle aujourd’hui est celui que dès lors, il a voulu être. Il est devenu commandant. Lorsque de sa place de narrateur de lui-même, il évoque « le destin » ou remercie sa « bonne étoile » , nous accueillons dans le sourire, le sien, si confiant… et nous trouvons qu’il l’a bien désirée et repérée d’emblée, cette étoile, avant même d’en faire la démonstration sur le pont du navire ! Portant haut son regard d’adolescent vers la casquette d’officier, il a aussitôt demandé à être «pilotin pont» (un élève futur lieutenant). Plus tard, il a triomphé des orties qui le décourageaient d’avancer –des brimades entre autres–, il a étudié et passé des examens, et franchi les molles ornières où il risquait de s’enliser (p. 78).
Alors que je rédige ces lignes, l’auteur de cet ouvrage me dit le plaisir qu’il y prend parce qu’il « aime les défis » qu’il se fait à lui-même : il s’agit aujourd’hui, d’écrire. Pour la première fois. Il dit encore que la vie lui paraîtra « toujours trop courte pour apprendre » toutes les choses nouvelles qu’il voudrait acquérir . A lire Maurice André, nous comprenons que l’art de se former pourrait bien être lié, chez le sujet, à sa capacité de prendre appui sur l’environnement, quel qu’il soit, à transformer l’évènement survenu en tremplin nouveau, d’autant plus solide et efficace pour certains, qu’il est dur au contact.
L’art de se former d’un sujet  ! Artisan ou artiste en la matière ?
De belles formules de F. Jacob reviennent à l’esprit :
« Cette statue, je l’ai modelée toute ma vie. Je lui ai sans cesse apporté des retouches. Je l’ai affinée. Je l’ai polie. La gouge et le ciseau, ici, ce sont des rencontres et des combinaisons. Des rythmes qui se bousculent. Des feuillets égarés d’un chapitre qui se glissent dans un autre au calendrier des émotions. Un besoin d’infini surgi dans les éclats de la musique. » 2
Au-delà de la précieuse « résilience » que B. Cyrulnik 3 a si heureusement mise en exergue, et des approches de la formation en termes de processus et de procédures dialectiquement liés, l’activité autopoïétique –la création personnelle du soi–demanderait, il me semble, à être davantage observée sous l’angle des procédés en lien avec la philosophie qu’ils révèlent. Intuitifs ou appris, imposés quelquefois, ils sont aussi reçus et admis. Choisis. Inventés par le sujet. Non seulement pour se nourrir des autres et de l’environnement (cf. les travaux de G. Pineau 4 sur « l’auto », « l’éco » et « l’alter »… formation), pour réagir aux évènements, se les approprier pour avancer, mais encore en créer, donner lieu à quelque autre transformation personnelle. Pour provoquer, en somme, ses propres avènements. Révéler ce faisant des aspects inédits de son ipséité. Nous voyons bien ici, dans le parcours de Maurice André, combien les choix, contraints ou non, de se confronter à telle ou telle épreuve, concourent à faire de lui sa propre belle œuvre : celle tout au moins, qu’il s’est proposée à l’adolescence, un jour particulièrement critique.
Dans l’art de se former, l’éthique et l’esthétique se rejoignent chez la personne à l’endroit où les idéaux et les valeurs humanistes traversent la production de soi, l’orientent, la subliment. Ce, quels que soient l’âge et la période de vie. Dans ces pages, l’identité narrative 5 , à la fois participe à la mise en mots de l’expérience, à une intégration de celle-ci dans le for intérieur du sujet, créative car nouvellement mise en sens, et à la transmission aux autres pour en améliorer la vie. L’auteur revient à son image et y travaille, pour lui. Ce faisant, il la donne à voir et à confirmer, en même temps qu’il fait preuve de générativité. Pour les autres.
Nous savons que prendre le temps de rassembler son expérience, ses espoirs et ses actes, ses joies et ses angoisses, d’exposer, même en partie seulement, son itinéraire singulier, est une démarche narcissique qui correspond à cette période de la vie où l’homme, la femme, ont déjà pu percevoir la « légèreté de l’être ». Même alors qu’ils s’accommodent avec bonheur de la période d’après emploi, même s’ils en jubilent comme le disent nos amis espagnols, ils ne sont pas sans ressentir que la société fait fi, souvent, de ses acteurs les plus fidèles quand ils ne sont plus à leur poste. Pourtant, chaque personne garde en elle, importante et active dans sa vision du monde, dans son style relationnel et dans des compétences toujours là, cette présence de l’être professionnel qu’elle a été et qui l’a fait connaître aux autres, voire s’auto-identifier, peut-être même, se sentir exister.
Quand lesdits « retraités » voient s’approcher le dernier quart de leur parcours de vie, nombre d’entre eux éprouvent le désir de ne pas s’effacer avant d’avoir indiqué et fait reconnaître ce qu’ils sont, à travers ce qu’ils furent. Laisser une trace, mieux encore, une marque : le besoin anthropologique de transmettre s’accorde au désir individuel de pérennité… ou l’inverse. Quoi qu’il en soit, la mise en actes existentielle va dans le sens de la générativité , cette capacité qu’Erikson a énoncée, quand la créativité, la productivité de la personne, concrétisées dans une « production créée, pensée, un outil ou une idée » prennent sens dans leur « orientation vers les autres, vers la société. » 6 . Le psychosociologue met en avant la générativité de la personne –si celle-ci en fait preuve– quand elle franchit la septième étape de sa vie. Opposée à la « stagnation » , la générativité soutient le processus d’intégration de l’histoire de vie du sujet, et cette intégration est source et preuve de « sagesse ». (Au passage, nous pouvons noter que la sagesse manifestée ici n’est pas synonyme de tranquillité résignée, mais plutôt d’une revendication d’« institutions plus justes » pour une « vie bonne » 7 ). Intéressés par la générativité en question, d’autres chercheurs la reprennent ; ils soulignent qu’elle peut se manifester plus tôt dans la vie du sujet, et ils l’inscrivent dans le monde anthropologique 8 . Encore faut-il prendre en compte ces deux conditions fondamentales : la générativité, chez la personne, est une affaire d’abord de désir, et aussi, pour se concrétiser, de possibilité 9 .
Le désir et la possibilité d’être génératif sont bien présents dans ce récit, « espace-charnière » 10 entre le narrateur et son monde social, et chez le narrateur, entre le contenu qu’il veut énoncer, et son énonciation. Le récit lui-même est porté, médiatisé, par le projet du livre qui le rendra public. A toutes fins utiles ; à tout le moins, heuristiques. Tel est le souhait, ici, de son auteur. Aussi, je voudrais redire ce qui est apparu d’emblée dans ces pages : en plus de ses fonctions de mise en cohérence et en continuité de l’identité personnelle, de sa mise en exergue pour qu’elle soit reconnue et assurée peut-être de quelque pérennité, le récit de soi peut se vouloir comme un legs. Offrande sociale et culturelle, certes, mais aussi, don de son histoire à ses proches, apport de quelque vérité personnelle ignorée. Don, sentiment d’un devoir, d’une dette, demande? Le récit de soi comme legs mériterait d’autres développements qui n’ont pas lieu d’être ici. Disons seulement que considérée sous cet aspect, l’autobiographie s’avère toujours plus complexe et périlleuse !
In fine, je livrerai cette réflexion nouvelle que m’inspire ce livre. On sait que le legs, comme l’héritage, nécessite d’être accepté par son destinataire pour qu’il en soit fait bon usage. Il me semble qu’à l’inverse, pourrait bien être perçu comme un don ce qui, d’un sujet à un autre, a fait que le second, heureux récipiendaire, se ressente comme tel, même à l’insu du premier. Et s’en empare, en nourrisse son style d’être ou de faire. « Chance » d’avoir trouvé le bon objet et/ou rencontré la bonne personne -pour soi- au bon moment ? Maurice André, peut-être, y ferait allusion. Sans doute devons-nous accepter qu’en plus d’un lieu, l’histoire de notre vie conserve des trous de mystère, de l’inexpliqué, du non signifié, voire du non-sens. 11
Quant au « destin » de ce livre, nombre d’éléments fournis par le récit pourraient bien intéresser un public plus large que celui auquel il était voué. Je pense, entre autres, aux sociologues, aux chercheurs et aux acteurs de la formation, curieux de ce que le devenir d’une personne peut laisser transparaître de son alchimie au détour d’une phrase, d’une virgule, ou de quelques points de suspension…
Simone Baillauquès-Breuse
Maître de conférences en Sciences de l’éducation et de la formation
PROLOGUE
Né sous le signe des Poissons. L’eau est mon élément.
Au premier jour de ma vie, Plancoët, jolie ville d’eau bretonne, m’accueille au fond de sa riante vallée.
Enfant, avant d’aller courir les mers, j’ai goûté la tasse par trois fois.
Au lavoir des Buis. Sous les yeux de ma mère lavandière, on me repêcha au bout d’un bambou.
A la plage de Rougeret de Saint-Jacut-de-la-Mer, que mes parents rejoignaient à bicyclette, les dimanches d’été. Ce jour-là, échappant à leur vigilance, je courus vers le rivage pour y clapoter, mais ne sachant pas nager, je faillis me noyer. C’est un monsieur hautement chapeauté qui n’hésita pas à mouiller espadrilles et pantalon pour me tirer de là. Il me gronda sous les yeux de ma mère affolée.
Enfin, dernier exploit dans la même cité balnéaire : au cours d’une promenade en mer, à bord d’une petite barque de pêche, je passai par-dessus bord, et coulai à pic. Le patron du bateau plongea aussitôt. J’eus la vie sauve.
Signes du destin ?
Figure 1 - Plancoët Le déversoir et l’ancien moulin sur l’Arguenon (lavis de l’auteur)
CHAPITRE I
ENFANCE A PLANCOËT PAR TEMPS DE GUERRE
« En sortant du sein de ma mère, je subis mon premier exil ; on me relégua à Plancouët, joli village situé entre Dinan, Saint-Malo et Lamballe. » 12
C’est en ces termes que Chateaubriand parlait de mon beau village.
Né à Saint-Malo en 1768, le célèbre écrivain vécut à Plancoët dans ses jeunes années chez sa grand’mère, Madame de Bédée, qui demeurait au 43 de la rue de l’Abbaye. Il y resta environ trois années. Son œuvre monumentale, Les Mémoires d’Outre-Tombe, évoque notamment son enfance dans les premiers livres : « Si j’ai vu le bonheur, c’est certainement dans cette maison » écrivait-il.

Plancoët, mon village.
Blotti dans un écrin de verdure aux frondaisons chatoyantes, Plancoët est fier de son eau minérale renommée, la seule de Bretagne. Le village est à six kilomètres de la mer. L’Arguenon « la rivière blanche » est son bras de liaison. L’effet des marées est ressenti jusqu’au déversoir où les eaux, douce et saumâtre, se séparent.
Un charmant petit port coulant sa vie au rythme des marées ajoute à la beauté des lieux un caractère marin qui donne envie au passant de découvrir ce pays au vent salé.
Ici, les quais furent un lieu actif de manutention de marchandises les plus diverses, depuis les temps anciens jusqu’à la fin du dix-neuvième siècle.
On exportait des pommes de terre, des pommes à cidre, des grains, des farines, du bois de chauffage... On importait de la marne, du ciment, des bois du nord, des ardoises, du charbon. Sur les quais encombrés, l’animation était grande lors des transbordements entre les barges venues de la mer et les charrettes bringuebalantes. Grincements des essieux, claquements des fouets, hennissements des chevaux, syncopes des moteurs, ordres et vociférations parfois à propos de la répartition des emplacements à quai, généraient un tintamarre et un tohu-bohu indescriptibles sous le regard ébaubi de badauds plantés comme des cormorans, les mains calées au fond des poches.
La création d’une ligne de chemin de fer en 1879 provoqua la récession de l’activité portuaire.
En 1972, fut construit le barrage de la Ville-Hatte situé en Pleven, à six kilomètres environ en amont du déversoir. Cette réserve d’eau alimente aujourd’hui en eau potable le département, à hauteur du tiers des besoins. Grâce à une régulation qui a suivi, les quais sont un peu moins inondés, comme ils le furent quasiment tous les ans, dès l’automne, au moment des grandes marées, provoquant en conséquence des dommages aux riverains et une interruption du trafic routier. Des passeurs équipés de cuissardes, ou armant un doris, aidaient au transfert des piétons d’une rive à l’autre. Enfant, j’appréciais ces moments bouleversant le quotidien, au cours desquels la montée insidieuse de l’eau créait une atmosphère particulière, aux sons assourdis, mystérieuse.

Plaisirs d’enfance
Je suis né en 1932.
Jeunot, déjà je m’émerveillais de ce qui m’environnait : la ria de l’Arguenon encaissée entre deux collines et son serpent d’eau argenté.
La colline de La Janière dominait le quartier de la gare. J’atteignais son sommet par un petit sentier tortueux, rocheux, odorant au printemps de mille senteurs, surtout celles émanant des fleurs d’aubépine auprès desquelles abeilles et bourdons, sans cesse, s’affairaient. Parvenu au sommet, je surprenais une volée de moineaux qui s’enfuyait à tire-d’aile et tout Plancoët s’étalait devant moi, bruissant de son activité de la journée. Contemplatif, je goûtais l’instant présent.
En hiver, lorsque le ciel avait la bonté d’enneiger les lieux, La Janière devenait pour quelques copains et moi-même le théâtre de nos jeux. Oh, nous n’étions guère qualifiés ! Aucun d’entre nous n’était allé à la montagne. Malgré tout, quelques planches, une dizaine de pointes et un marteau, suffisaient à notre bonheur pour confectionner ce que nous appelions en toute modestie, « un traîneau » dont le temps de vie était éphémère, car nos glissades à deux, même à trois, se terminaient trop souvent au fond d’une tranchée dont nous ne comprenions pas l’utilité. Trempés jusqu’aux os, nous pestions après les adultes auteurs de l’excavation piégeuse ; mais, casse-cou, le plaisir était plus fort que tout, et nous recommencions après avoir retapé à coups de pied, notre engin de glisse.
Le Tertre de Brandefert, autre colline, plus haute, plus massive que La Janière, culmine à quatre-vingt-sept mètres. Nous l’apercevions de très loin car elle était facilement reconnaissable par son moulin à vent planté à son sommet, édifice malheureusement aujourd’hui disparu après un dernier souffle d’activité en 1920. Situé en terrain privé, non entretenu, miné par une carrière, il n’est plus. Repère, comme un amer en mer, il représentait à mes yeux le symbole d’un riche passé, une identité forte. J’ai toujours espéré que l’on reconstruise, un jour, un moulin à l’identique du disparu.
Cette colline fortement entaillée par l’exploitation d’une carrière de pierres durant des décennies, abrite dans ses profondeurs la fameuse source d’eau minérale qui est sauvegardée depuis quelques années par un périmètre de protection.
Un jour, avec mes copains, du sommet de cette colline, nous décidâmes de rejoindre les Monts d’Arrée que nous apercevions à l’horizon. Il y avait là, Jean, Cécène, Auguste, Raymond et moi. La visibilité était parfaite, nous pensions être très proches. Au bout d’une heure de marche, nous n’aperçûmes plus avec étonnement, les monts bretons. C’est qu’à vol d’oiseau, ils étaient distants de cent cinquante kilomètres mais comme nous étions parvenus en bas, dans la vallée, notre vision séduisante avait disparu. Alors, découragés, nous fîmes demi-tour, victimes de nos illusions juvéniles.
Un autre jour, il me prit l’envie de sauter depuis la gerbière du grenier de la maison de mes parents, le parapluie de ma mère ouvert à la main. Escomptant jouir de l’effet parachute, je me reçus brutalement au sol, mais sans dommage, me promettant de ne plus renouveler cette tentative d’exploit.
C’est ainsi que nous étions toujours, entre copains, à la recherche de sensations nouvelles, voire les plus risquées, lorsqu’il s’agissait par exemple, d’aller, le béret entre les dents, dénicher des nids de pies, haut perchés, proches de la cime des peupliers dont les branches pouvaient casser net, sans prévenir. Nos parents ne savaient pas. C’était comme ça. Quel contraste avec les jeux des enfants de nos jours, programmés dans l’immense majorité, laissant de fait, peu de place à l’initiative personnelle !
Nous allions à la chasse les jeudis après midi. Les poches bourrées de « potins » 13 nous parcourions nez au vent, champs et talus, armés de nos lance-pierres, pour chasser merles, grives, mésanges, cibles heureusement rarement atteintes. A travers le tissu de nos poches, les potins grattaient, irritaient nos cuisses teintées de couleur rouille et, pour finir, le tissu cédait.
Ce qui nous amusait également, c’était la chasse aux doryphores. Il était plutôt curieux en période d’occupation allemande, de pratiquer un sport consistant à pourchasser de petites bestioles auxquelles on avait ironiquement emprunté le nom pour surnommer les Allemands, vraisemblablement par analogie aux prédateurs/envahisseurs qu’étaient ces insectes. Officiellement, cette opération avait lieu les samedis après midi, lorsque les champs de pommes de terre étaient en pleine végétation. Nous nous rendions à pied, à deux kilomètres de l’école, jusqu’à la ferme des Poissonnais de Monsieur R., une boîte en fer suspendue au cou et accompagnés par un professeur. Arrivés sur les lieux, nous nous répartissions dans le champ entre les rangs de pommes de terre et nous ramassions à la main les doryphores aux pattes poisseuses, qui étaient pour finir, jetés dans un même endroit et brûlés. Mais, ce qui nous plaisait par-dessus tout, c’était avant de rentrer, le coup de cidre que nous dégustions comme des grands, dans le cellier de la ferme, au cul du tonneau, le même verre, poisseux lui aussi, passant de l’un à l’autre. Après coup, d’un revers de manche, on se torchait la bouche. Le retour vers l’école était très joyeux et nous entonnions en chœur : Chantons pour passer le temps…
Tout ce qui touchait à la pêche me passionnait.
A la belle saison, j’aimais me rendre seul au Moulin Rault, à deux kilomètres de la maison, au bord du Montafilan, petit affluent de l’Arguenon. Peu expert, je pêchais peu mais le souffle doux et frais d’une brise, le bruissement des feuilles, le bourdonnement des insectes, le « pleupleu » soudain d’un pic-vert, le glissement furtif d’un serpent sur l’onde pure, le flop d’une rainette, les roucoulades d’un rouge-gorge, m’émerveillaient… Près de moi, flottait une toute petite plate, barque à fond plat, attachée et cadenassée. Alors, avant de plier ma gaule, je montais à bord de l’esquif afin d’imprimer à celui-ci, au moyen de l’amarre, des mouvements de va-et-vient dans un espace très restreint, qui me donnaient l’illusion agréable d’être un marin.
L’été, à la cale du quai, au plus bas de l’eau, j’enviais les adultes qui, l’eau à mi-mollets, parvenaient à saisir à deux mains de longues lamproies, qu’ensuite ils assommaient sur les pierres.
Mon père m’apprit la pêche à la « trochée » dans l’Arguenon : il s’agissait d’enfiler des vers sur un fil fin, jusqu’à obtenir une boule de lombrics. Cette ligne était ensuite fixée sur une gaule qui servait à lancer la trochée dans la rivière. Les anguilles friandes de vers, venaient mordiller l’appât, ce qui avait pour effet de déclencher de micro-secousses au niveau du poignet qu’il convenait de relever d’un coup sec, afin de ferrer le poisson. En effet, les anguilles restaient un court instant suspendues, accrochées à l’appât par les fines dentelures de leurs gueules. Lors de la projection en arrière de la ligne à sa sortie de l’eau, elles parvenaient à se décrocher, puis prestement se faufilaient sur l’herbe de la berge. Il fallait alors bondir sur elles, un chiffon à la main pour les saisir. Nous en rations quelques-unes, mais malgré tout, c’était un jeu qui se répétait à chaque levée de ligne.
C’est à Saint-Jacut-de-la-Mer, magnifique presqu’île bordant dans sa partie Est la baie de l’Arguenon, que je découvris aux grandes marées, la pêche aux ormeaux, grâce à mon parrain qui m’y conduisit. Nos vélos remisés au plus près de la pointe de la presqu’île, dans l’enclos d’une petite ferme, nous regagnions ensuite à pied la pointe nord de l’île des Hébihens, distante de deux kilomètres, découverte à basse mer. Parvenus sur les lieux une heure avant le bas de l’eau, nous nous adonnions avec une certaine fébrilité à rechercher sous les pierres ou dans les anfractuosités des rochers, les beaux mollusques que nous décollions au moyen de crochets plats. De retour à la maison, ma mère, après les avoir battus pour les attendrir, les poêlait au beurre frais, pour le repas du soir. C’est alors qu’une indicible saveur comblait nos papilles gustatives.
Sur le chemin de l’école parcouru à pied, à l’aller comme au retour, nous ne cessions pas de jouer : jeux de balles en pleine rue ou lancées sur des portes de porches, courses de bûchettes entraînées par l’eau des caniveaux, en particulier lorsqu’il pleuvait, cris et gambades noyés dans un nuage de vapeur au passage d’une locomotive sous le pont de la côte de la rue de l’Abbaye, chat perché, simulacres de bagarres en se roulant à même le sol.
On ne savait plus quoi inventer pour rire. Nous avions cet avantage que personne ne nous programmait, nous étions seuls maîtres de nos initiatives. Une grande liberté en quelque sorte, profitable à notre épanouissement.