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APPRENTISSAGE DE L'AFRIQUE

De
319 pages
Parti en 1952, alors qu'il avait 17 ans, l'auteur a parcouru 17.000 km en sept mois, de la France à l'Afrique Occidentale Française, pour rencontrer les Dogons (Mali) et les Lobi (Côte d'Ivoire). Jean-François Walter a décrit ce voyage dans un carnet de route publié en 1955 et traduit en plusieurs langues. Cette seconde édition présente des dessins ethnographiques et des photos d'une époque révolue : les peintures rupestres sont aujourd'hui effacées, les masques exilés.
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Collection « Voyages Zellidja »

Jean-François WALTER Lauréat Zellidja 1951 "Donner aux meilleurs des jeunes Français le moyen de compléter leurs études par des connaissances qu'ils n'ont pas acquises dans les établissements scolaires et n'acquerront pas davantage dans les grandes écoles ou en/acuité". Jean WALTER (1893-1957)

Architecte, voyageur, passionné de géologie, JeanWALTER mit à jour un très important gisement de cuivre et de plomb à Zellidja au Maroc. Il voulut contribuer à la formation des jeunes. C'est dans ce but qu'il fonda en 1939 les bourses ZELLIDJA en accord avec le Ministre de l'Education nationale de l'époque, Jean ZAY. Tous les ans, à la suite d'un concours retenant les projets les plus valables, l'Association des Lauréats Zellidja* attribue à des jeunes de 16 à 20 ans des bourses pour des voyages répondant aux critères suivants: durée un mois minimum voyage en solitaire remise au retour d'un rapport comprenant l'étude du sujet proposé dans le projet, un journal de route et un carnet de comptes. Les meilleurs travaux autorisent un second projet pour un deuxième voyage dont le rapport peut permettre à son auteur l'accession au titre de LAUREAT ZELLIDJA. Il arrive que certains rapports présentent un intérêt exceptionnel tant par la valeur de l'étude que par la qualité littéraire dont fait état le journal de route. Jean-François WALTER, dans "APPRENTISSAGE DE L'AFRIQUE 1950" (17 ans 17 000 kms) raconte sa découverte du pays dogon et du pays lobi (Afrique de l'Ouest) qu'il traverse sac à dos et en pataugas, en faisant preuve d'une étrange obstination à tenter de comprendre l'Autre. *Association des Lauréats Zellidja 5 bis ,Cité Popincourt -75011 Paris Tél/fax: 01 40 21 75 32 E-mail: info@zellidia.com Site internet: www.zellidja.com

Jean-François WALTER

Apprentissage

de l'AFRIQUE

Peuples dogon et lobi en 1952

Préfacé par Jean-Jacques GABAS

L'Harmattan 5-7, Rue de l'Ecole Polytechnique 75005 PARIS

BIOGRAPHIE
Né en 1935 : Etudes classiques (Latin et Grec ). 1955 Publie chez René Julliard le récit de- son voyage en Afrique (1952 ) reproduit ci-après. 1956 Ecole d'Agriculture de Grignon. 1959 Ingénieur agricole (plus tard Ingénieur agronome par la fusion de l'Institut National Agronomique de Paris avec l'Ecole de Grignon). 1960. 1961 Licence d'ethnologie ( Anthropologie physique - Ethnologie générale- Archéologie préhistorique - Histoire des Religions- Linguistique- ). 1962-1995 Recherche agronomique comme journaliste agricole et rédacteur technique de 18 publications dont un Traité de machines agricoles en 8 tomes. 1970-1990 Responsable à l'Union Internationale des Agriculteurs, à la Ligue Européenne de Coopération Economique, au Mouvement Européen et à la Société des Explorateurs et Voyageurs Français. 1998 Cooptation à l'Académie Paysanne des Sciences, Inscriptions et Belles Lettres.

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Photos de couvertures: Peinture rupestre relevée en 1952 dans le grand Abri des Masques à Ogol-du-Haut (Sanga) : Un masque « Kanaga » en position de prière. L'auteur en 2 000 avec un dignitaire dogon: Le Hogon d'Iréli. Toutes les photos sont de l'auteur
Copyright l'Harmattan 2002 ISBN: 2-7475-2948-7

PREFACE
par Jean-Jacques GABAS Cet ouvrage, réédité aujourd'hui après sa première parution en 1955, interpelle le lecteur à plus d'un titre. On se trouve tout d'abord fasciné par une écriture de toute beauté qui nous plonge dans les sensations les plus fortes; les descriptions de paysages évoquent souvent les nuances d'un tableau de maître et ces nuances sont le socle à cet « apprentissage» auquel nous convie Jean-François Walter. Beauté des couleurs d'une géographie sahélienne, malgré son aridité, sa sécheresse, l'extrême difficulté de survivre dans ces contrées, dont le rythme de la vie est scandé par l'exode des hommes, la famine, la mortalité des jeunes enfants. Tous ces contrastes de la vie se retrouvent dans cet essai. Mais au-delà de la découverte du pays dogon et du pays lobi, l'auteur nous invite à un exercice d'apprentissage d'une relation humaine avec une Afrique aux conditions économiques et climatiques inhospitalières. Car, effectivement, cet ouvrage est celui d'un regard vers l'Autre qui n'est pas celui du colonialiste, encore moins teinté de paternalisme. Rester à sa place, percevoir l'Autre tel qu'il est, essayer de comprendre ses logiques d'action, être à l'écoute de la vision qu'il a de ce voyageur arrivant sur une « pirogue volante». Certains diraient aujourd'hui une éthique de la discussion. Rien que cela, malS tout cela. En 1952, Jean-François Walter part faire ce périple au coeur de l'Afrique de l'Ouest; il n'a que 17 ans. Encore une fois le lecteur appréciera la beauté de l'écriture, la recherche d'une grammaire pour comprendre cette complexité sociale, fruit d'une histoire millénaire. Le lecteur sera obligé d'aller au-delà de certaines phrases, considérations, jugements de valeur parfois rapides, voire même d'un mot, «négrillon », qui pour l'auteur ne voulait que désigner un jeune sahélien dont il était de quelques années l'aîné, sans aucune connotation raciste de sa part. Cette obstination à comprendre l'Autre aboutit parfois à exacerber des traits, exagérer des différences; en fait tout ceci v

n'est rien au regard de toutes les richesses livrées en retour. Choquant, l'Africain est appelé nègre chez René Caillé ou encore auparavant chez l'abbé Grégoire...que de temps pour changer les mots! On garde pourtant de ces écrits toute la profondeur du message. Il faut lire ce livre avec un regard d'ethnologue, non pas seulement sur la société dogon ou lobi mais sur notre propre société de ces années-là. Nous sommes replongés dans le crépuscule de la fin de l'ère coloniale qui voit sa cohorte de «petits Blancs» aux pouvoirs absolus dans leur Cercle, gavés de préjugés mais surtout de contre-vérités sur les sociétés dogon et lobi, comme c'est le cas avec le qualificatif de cannibales porté sur ces peuplades qui n'ont jamais été plus cannibales que nous-mêmes. Il y a des images qui animaient l'inconscient collectif, tenaces malgré les travaux des ethnologues. Et puis cette petite phrase, comme anodine dans un paragraphe sur Griaule et qui est lourde de sens: lorsque l'auteur découvre les masques et peintures rupestres dogon, il en est émerveillé mais surtout aura cette attitude de respect à leur égard: il va «tout simplement» les dessiner, les calquer, les ramener à Paris et les considérer, nous dirions aujourd'hui comme un bien public mondial, appartenant au patrimoine de l'humanité. Ses croquis patiemment dessinés dans les grottes sont uniques; le temps a effacé la plupart des modèles originaux que Jean-François Walter a cristallisés. Il nous les offre, simplement, dans leur totale pureté dans la seconde partie de cet ouvrage. De même il a dessiné patiemment les masques des cérémonies dogon observées. Beaucoup ne sont nulle part, dans aucune exposition, dans aucune cave de musée européen ou nord-américain (malgré le cannibalisme de nos musées !). Là encore, l'art africain n'est pas appréhendé comme source de spéculation financière mais comme le fruit de sensibilités et de valeurs sociales. On trouve dans ce regard très neutre, celui d'un jeune qui cherche à découvrir et comprendre un message toujours valable pour la jeunesse actuelle. Certes, la fulgurante montée de la société civile donne à un jeune d'aujourd'hui la possibilité VI

d'établir un rapport très différent de celui qu'a vécu JeanFrançois Walter, période coloniale au cours de laquelle les organisations non gouvernementales (ONG) étaient quasi inexistantes. Ce récit doit pourtant inciter à la retenue et à la modestie nécessaires. Il a voulu comprendre, écouter, sans envisager de « faire du développement ». Le recul de cinquante ans que nous permet cette lecture mérite attention par bon nombre de ses observations. Au moins deux peuvent être commentées: - En premier lieu, la question des famines. Ses observations nous indiquent que les Dogon sont soumis aux risques de famines, dans une insécurité alimentaire chronique. Cette situation est séculaire. Cinquante ans après, la situation globale du Mali semble s'être légèrement améliorée selon les données statistiques (souvent peu fiables) dont on dispose; elle reste fragile. Les dernières famines datent de 1974 et 1984. Dans un environnement régional Ouest-africain marqué par des conflits et des guerres civiles, le Mali est certainement l'un des pays d'Afrique de l'Ouest qui connaît le moins de difficultés pour son approvisionnement agricole. Mais le risque alimentaire est toujours présent et s'étend aux zones urbaines. La malnutrition n'est pas totalement maîtrisée, même dans les régions du Sud où les conditions climatiques sont plutôt favorables. La diversification des cultures vers le maïs a des avantages économiques, avec des inconvénients agronomiques. La culture du coton est rémunératrice, sujette aux aléas des cours mondiaux. Les politiques agricoles ont profondément changé, le rôle de l'Etat est redéfini, la vague de libéralisation n'a pas épargné le Mali. Les marchés intérieurs sont devenus de plus en plus « intégrés» : le pays dogon, le pays lobi ne sont plus des enclaves, intriqués qu'ils sont dans de multiples espaces économiques qui, par contre les maintiennent dans un état de dépendance et de vulnérabilité. - En second lieu, Jean-François Walter nous parle, avec souvent beaucoup d'humour, des transports en Afrique de l'Ouest. Qui a voyagé dans un taxi-brousse ou dans un train de la Régie Abidjan-Niger (la célèbre RAN), emprunté une quelconque piste, sait le coût que représente cette épreuve du transport! A certains égards, les clichés qu'il nous livre pourraient être ceux VII

d'aujourd'hui. L'intégration régionale par un véritable réseau de transports, bien que présente dans les discours des chefs d'Etat, se fait toujours attendre. Les initiatives lancées par l'Organisation de l'Unité Africaine, dans le cadre de l'Union Economique et Monétaire Ouest-Africaine et beaucoup plus récemment dans le cadre du Nouveau Partenariat pour le Développement en Afrique (le NEP AD) en sont la preuve. Quant aux problèmes d'entretien des routes et de sécurité, rares sont les progrès réalisés. Le manque de financement pour les investissements ne donne guère de priorité à l'entretien d'un réseau de communication même élémentaire. Invitons le lecteur à cet apprentissage de l'Afrique: il en ressortira grandi... JJG
Jean-Jacques GA BA S, est économiste, maître de conférences à l'université Paris XI-Orsay, et enseigne à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris. Ses principales publications: - L'aide contre le développement? L'exemple du Sahel. Economica, Paris 1988 - La prévention des crises alimentaires au Sahel, (en collaboration avec J. Egg), OCDE, Paris 1997 - L'Union européenne et les pays ACP. Un espace de coopération à construire, Karthala, Paris 1999

- Nord- Sud: l'impossible coopération? Presses de Sciences
Po, Bibliothèque du citoyen, Paris 2002.

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A mon épouse Josette, collaboratrice créative et passionnée. A mes deux filles, Séverine pour ses vingt ans, Anne-Laure pour ses vingt-deux ans.

Remerciements
Merci aux Editions Julliard d'avoir permis la reproduction par l'Harmattan de la version originale (René Julliard 1955) d'« Apprentissage de l'Afrique, 17 ans 17 000 Km» Collection «La Croix du Sud» dirigée par Paul-Emile Victor. Toute ma gratitude va à Marcel Griaule, maître et initiateur, qui, donnant sa confiance, nous a préparé à l'enquête ethnologique. Ainsi, d'août à novembre 1952, seuls au campement de Sanga et dans les villages avoisinants, nous avons assuré la 7ème mission Griaule depuis 1931. Merci à ceux de ses collaborateurs que nous avons connus à l'époque: Germaine Dieterlen, Michel Leiris, Denise Paulme, Jean Rouch, André Schaeffner. Merci également à René Julliard qui s'était arrangé pour sortir mon livre afin de le présenter à la Presse le 16 janvier 1955, pour mon 20ème anniversaire. Quel somptueux cadeau! Merci aux Editions l'Harmattan de permettre aux plus doués des jeunes lauréats et lauréates Zellidja de s'exprimer en tant qu'écrivains en herbe. Bonne chance à tous ceux qui prennent ainsi leur envol.

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EN GUISE DE PREAMBULE par André Bourin
Il était âgé de vingt ans lorsque je fis connaissance en mars et il y avait trois années déjà qu'il avait accompli avec un camarade un voyage de sept mois en Afrique Occidentale Française, au pays des Dogons et des Lobis. Il en avait rapporté de nombreux documents artistiques et ethnographiques. Le récit de son équipée, alertement troussé, tout vibrant de jeunesse et d'audace, fut publié par Paul-Emile Victor sous le titre: Apprentissage de l'Afrique, dans la collection« La Croix du Sud» (Editions Julliard, janvier 1955). Fameux début! Mais ce n'est pas seulement à son âge, ce n'est pas surtout à son âge que Jean-François Walter dut de se voir édité sous un tel parrainage: la randonnée à travers la brousse, loin des sentiers battus et au milieu de peuplades méfiantes, voire hostiles, lui a procuré l'occasion de montrer de quoi ses dix-sept ans étaient capables, et c'est finalement son esprit d'entreprise, son intelligence, son sang-froid qui lui ont valu d'être si jeune armé « chevalier de l'aventure» pa!IDi les explorateurs d'aujourd'hui. Nous nous sommes rencontrés comme il sortait du lycée Henri IV, où il préparait l'Institut National Agronomique: - Onze heures de maths, huit de physique chaque semaine, me dit-il, la mine contrite. Et le concours dans un mois! Il lui fallait donc travailler ferme, mais quoi! il en avait l'habitude: élève au lycée Lakanal, il décrochait son premier bachot à quinze ans et demi et, l'année suivante, ceux de maths. élém. et philo. - Quand avez-vous commencé à voyager? - A vrai dire, j'ai toujours voyagé, mon père est instituteur et, chaque année, nous employons la période des vacances à parcourir les quatre coins de la France. Et puis, en Première, j'obtins ma bourse Zellidja: quinze mille francs, qui me permirent d'accomplir seul un voyage au Portugal, sur un vélomoteur que mon grand-père m'avait offert. - Pourquoi le Portugal? - Parce que j'y avais un ami qui m'avait dit qu'on pouvait y faire d'intéressantes études sur l'art populaire local. Comme retour je devais rédiger un rapport 1

objet de lancer chaque année trois cents garçons de seize à dix-neuf ans, appartenant à un lycée, un collège ou une école normale, sur les routes du monde. La règle du jeu consiste à partir seul, avec un peu d'argent pour accomplir un voyage d'étude d'une durée d'un mois au minimum. Il ne faut plus alors étudier dans les livres, mais dans la vie. Evidemment une telle aventure est passionnante! Tout en préparant son second bachot, Jean-François Walter mit sur pied le plan de son deuxième voyage; cette fois, il avait choisi les régions les plus déshéritées du Soudan français et de la Côte d'Ivoire comme lieu d'exploration. Mais la mise au point d'une semblable expédition exigeait beaucoup de précautions, de démarches. Les rares instants de loisirs, que le lycéen pouvait dérober à ses journées de travail, étaient consacrées à parcourir Paris en mobylette pour obtenir de l'un et de l'autre tout ce qu'il est nécessaire à un explorateur d'emporter avec soi: caméras, appareils photographiques, médicaments, vivres, ustensiles de campement. Le 20 juillet 1952, l'explorateur en herbe, portant sur le dos un énorme sac surmonté d'un casque colonial, quittait le logis familial avec 100 kg d'un matériel ultra léger, des lits de camp aux pieds de caméras: l'aventure commençait. - Ce goût de l'évasion, croyez-vous vraiment Jean-François Walter, que vous le teniez de vos voyages d'écolier en vacances? Non, bien sûr. Tout jeune, j'ai lu avec passion Jules Verne, et puis aussi des récits d'explorateur qui m'enchantaient. Quand la bourse Zellidja me fut offerte, il y avait six ans que j'étais au lycée et je dois avouer que le «bon petit élève» en avait assez d'ingurgiter les matières au programme. Oui, je désirais ardemment apprendre, découvrir autrement que par les livres, et je rêvais de me lancer hors des chemins tracés. Partir, voyager, voilà ce qui me paraît avant tout favorable à l'adolescent pour qu'il puisse briser les barrières que les gros bouquins habiles à tout disséquer, à tout expliquer, dressent entre lui et la réalité. Ce à quoi j'aspirais encore (mais j'en prends conscience seulement aujourd'hui en vous parlant, car je ne m'étais jamais posé ces questions que vous m'avez posées vous-même), eh 2

- Que sont ces Bourses Zellidja? - Leur fondation date de 1939 et elles ont pour

bien, c'était à fuir l'artifice d'une jeunesse que l'on découvre aux alentours de ce bachot-charnière. Un voyage: quoi de mieux en effet pour connaître un peu la vie avant de se lancer dans la jungle des concours? Et puis, et puis... J'aurais sans doute d'autres raisons encore à énumérer pour vous expliquer mon départ: le désir, par exemple, de retrouver chez les Noirs les gosses que nous étions quelques années auparavant. Mais essentiellement, voyez-vous, je voulais mettre à l'épreuve la vocation de chercheur que je pressentais en moi, histoire de me donner confiance, tout simplement! - Au retour, comment vous êtes-vous retrouvé? Changé bien ". sur, murl ?. " - Ça, oui. En cinq mois d'étude sur le terrain et deux mois de voyage, j'ai fait un bond de plusieurs années. Je ne veux évoquer ni I'Aventure avec un grand A ni ce que Montaigne ou Descartes ont écrit sur le « voyager» - laissons de côté pour le moment les matières au programme! Pour moi, l'important ce fut d'apprendre à voir, d'emmagasiner des images avant de juger et de comparer. Mais chose curieuse, j'ai eu beaucoup de mal à m'étonner au fur et à mesure de mes étapes. Peut-être parce que j'avais lu beaucoup de récits de voyages qui, inconsciemment, m'avaient préparé à ce que je voyais; peut-être aussi parce que le véritable dépaysement est très rare. Au fond, je pense qu'entre un paysan dogon et un laboureur auvergnat, il n'y a que la sentimentalité qui puisse vous faire creuser un fossé. - Ce que je dois en outre à ce voyage, poursuit Jean-François Walter, c'est de m'avoir permis d'utiliser au maximum le dynamisme de mon adolescence, son enthousiasme et l'ivresse de la liberté conquise. Cette aventure m'a donné l'occasion de coordonner audace et volonté et m'a enseigné l'art de la vie avec tout ce que cela a de dur, de beau et de captivant. - Ce voyage vous a appris aussi le métier d'écrivain, puisque vous aviez un rapport à faire à votre retour d'Afrique et, qu'aussi, vous avez écrit ce livre que vous venez de publier. Sans doute aviez-vous tenu un journal de route? Des notes très sèches seulement. J'ai réfléchi après, en laissant se décanter mes impressions. J'ai profité de deux périodes de vacances (Eté 1953 et Noël 1953) pour commencer ce travail; j'ai établi un canevas puis je me suis mis à écrire les chapitres 3

qui me plaisaient le plus: d'abord le troisième, ensuite la conclusion; tout est venu par bribes. - Et maintenant, quels sont vos projets? Vous êtes à un âge où l'avenir importe plus que le passé. Que comptez-vous faire? Pour les uns, l'aventure est fait d'exploits extraordinaires, comme celui qu'Herzog accomplit sur l'Annapurna, et cela est très beau. Pour d'autres, c'est le genre auto-stop, bateau-stop, qui a toutes les séductions, mais je vous avoue que cette conception-là de l'aventure me déplaît tout à fait. Il y a enfin l'aventure des chercheurs, celle qu'ont connue Paul-Emile Victor par exemple, ou Haroun Tazieff, ou Cousteau: voilà ce qui me tente le plus. Oui mon rêve serait de pouvoir lier l'ethnologie à l'archéologie: recueillir d'abord les derniers témoignages artistiques, les traditions orales des peuples qui se meurent, que ce soit les Aïnos du Japon, les Indiens de Patagonie ou les Caraïbes refoulés dans les forêts qui entourent la cuvette amazonienne. Et puis, aller au-delà, franchir une étape de plus, car il ne s'agit pas seulement de s'attacher à comprendre les problèmes humains, il faut encore agir sur eux. Pour moi le grand problème est le suivant: comment adapter ces peuplades à la vie moderne en leur apportant le minimum de bien-être qui empêche la disparition sans détruire leurs traditions si profondément originales! Jean-François Walter s'arrêta soudain: - Mais avant tout, conclut-il, je dois penser à mes études, à mes examens. - Plus de voyages alors d'ici longtemps? - Oh si, me fit-il, si tout de même. Je projette un voyage en Grèce avec une jeune équipe composée d'un cinéaste, d'un peintre, d'un archéologue, d'un géologue. Cette fois, ce sera le voyage d'art pour les grandes vacances. - Eh bien, lui dis-je en le quittant: Bonnes vacances, JeanFrançois Walter. André BOURIN in Les Nouvelles Littéraires (Paris, avril 1955)

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SUITE AU PREAMBULE par J.F Walter
Ce portrait élogieux (trop peut-être!...) reflète un point de vue très médiatique: celui du journaliste. Il y eut bien le voyage en Grèce annoncé, studieux plus que touristique: une campagne de fouilles archéologiques au mont Ida, en Crète, siège de la naissance des Dieux, selon le Mythe. J'accompagnais des chercheurs de l'Ecole Française d'Athènes. Au pied de l'Ida, il y a une grotte sacrée qui n'est pas sans rappeler les abris ou cavernes du pays dogon. On y retrouve des témoignages sur plusieurs millénaires: une chapelle médiévale, un vestige hellénistique (5ème siècle A.J.C ), un site minoen (Crète -1700 à -1450 A.J.C ) et même du néolithique et du paléolithique. C'était de nouveau «l'ambiance Afrique» (faune et flore mises à part): le campement précaire, la popote des expatriés, les longues soirées passées à refaire le monde... de l'archéologie et les parcours, avec ou sans mulets, sur des sentiers nous reliant aux villages de la campagne crétoise. Encore un parfum de brousse et d'aventure, une quête du Graal sur pl~sieurs millénaires «avec tradition écrite», qui me rappelait la tentative hasardeuse de connaître la chronologie en pays dogon, chez un peuple vivant « avec la mémoire orale ». Par suite, à 21 ans, je préparais un voyage au Cachemire, chez les Hunza de Gilgit, des hommes d'une longévité exceptionnelle (peu de microbes à 3000 m dans l'Himalaya). Pour moi, cela représentait le rêve de l' «éternelle jeunesse », de la « fontaine de jouvence ». Cette expédition un peu lourde (5 à 6 membres) échoua par manque de parrainage.

En fait, quatre mois de privations et de vie rude en pays dogon avaient eu raison de ma santé: à Abidjan, j'avais fait plusieurs semaines d'hôpital pour dysenterie, paludisme, filaire... le syndrome du broussard. Les médecins me déconseillèrent à jamais les Tropiques et ma carrière devint celle d'un agronome métropolitain, journaliste agricole, écrivain des sciences et des techniques ( voir biographie plus haut). 5

Les rêves d'autres expéditions s'évanouissent. L'aventure de 1952 n'eut pas de suite.. .si ce n'est des conférences et la fréquentation de la Société des Explorateurs et Voyageurs Français, où m'avaient parrainé Paul-Emile Victor, l'homme des Pôles, et Bertrand Flornoy, le découvreur des sources de l'Amazone. Le carnet de route reproduit ci-après, tel quel, sans notes, ajouts ou suppressions, présente quelques exagérations (voir Préface).C'est de l'humour ou des choses entendues dans l'Afrique coloniale, qu'on pardonne à un adolescent
de. . . 17 ans!

La genèse de ce voyage: je fuyais la grisaille et la monotonie d'une cité ouvrière de la banlieue parisienne, où enseignaient mon père et ma mère, instituteurs, pour une « vallée du bout du monde» (chapitre IX ). Les impressions de la page 132 cachent la découverte d'un village où femmes et enfants nous fuyaient pour n'avoir jamais vu de Blancs, contrairement aux vieux qui avaient connu soldats ou missionnaires! Un rêve d '« explorateur », ce « village au bout du monde », point culminant de mon carnet de route, un peu le « Pèlerinage aux sources », pour paraphraser Lanza deI Vasto. J-F W. (Août 2002) Tout au long des textes de 2002, nous écrivons les noms avec l'orthographe «ancienne» , celle adoptée dans le carnet de route, contrairement à l'orthographe choisie dans les plus récentes publications. Ainsi on trouvera: - adjectif «dogons»; nom d'habitant «Dogon» - orthographe moderne « Dogon» invariable; - «Laya Dolo» pour Lahia Dolo; - « Sanga» pour Sangha; - « le togu-na » pour la toguna ; - « Yougo Na » pour Youga Na etc.

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- Regardez-moi tous, regardez-moi bien! C'était un soir de mars 1952. Je ren:irais, éclatant de joie, du lycée, et je fis irruption dans la tranquille salle à manger où ma famille était réunie. - Regardez-moi tous et dites-moi à qui je ressemble I Ma mère, sans s'émouvoir, leva les yeux de dessus son livre et me considéra d'un œil critique: - Tu ressembles à un grand dadais de dix-sept ans, mal peigné et « boutonneux ». C'est tout. Et elle reprit sa lecture. Mon père rit et mes frères m'entourèrent d'une danse du scalp. - A un grand dadais peut-être, mais aZlssi à un explorateur ! Je pars pour l'Afrique en juillet. Cela devenait sérieux. Ma mère posa son livre, mOl1 père son journal, et tous m'écoutèrent, incrédules. Il faut dire que je n'en étais pas à ma pren1ière escapade. Un an plus tôt, un professeur de géographie au lycée Lakanal avait parlé d'une bourse « Zellidja :&de voyage à l'étranger. Il fallait partir seul, avec dix mille francs, se débrouiller, travailler en route, et rapporter lIne étude sur le pays visité. La modicité de la bourst était voulue: faire beaucoup avec peu. Je parcourus cinq mille kilomètres en Espagne et au Portugal sur un cyclomoteur. Au retour, un seul désir, repartir plus loin encore!

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APPRENTISSAGE

DE L'AFRIQUE

Mon rapport sur « L'art populaire portLlgais :. venait d'être primé. J'engageai un camarade de classe à présen.. ter un projet sur l'A.O.F. Apres plus ,ample documentation, nous nous étion$ limités à deux régions déjii prospectées, mais abandonnées par les Européens parce qu'incommodes à mettre en valeur: les falaises de Bandiagara dans la boucle nigérienne et le pays Lobi aux frontières de la Côte de l'Or, deux flots loin de toute civili:tation. Là, était l'aventure rêvéel Ma mère me laissa parler, puis m'invita à la suivrt~ dans sa clzambre. En souriant, elle sortit du tiroir de son bureau une revue d'astrologie. Penché sur son épaule, je lus: « Maman d'un bébé né sous le signe du Capricornt!, méfiez-vous! L'esprit d'averlture possède votre enfant. Loin de VOllS,un. jour, le désir de découvrir des pay! inconnu$ l'entraînera dans des voyages qui vous donneront de grandes inquiétudes! » Je souris à mon tour: - Eh bien! si les astres s'en mêlent aussi, me voilà lenu de partir! Ma mère tenta bien de placer quelques arguments, où le paludisme, la dysenterie, le soleil jouaient un grant[ rôle... Mais je n'le mis à gambader de joie, fIl/rainant dans une course folle ma mère à demi réticente, à demi convaincue, qui voyait arriver le jour tant redouté où l'enfant du Capricorne allait s'élancer sur les routes dll vaste monde, sans qu'on pût le retenir.

CHAPITRE

PREMIER

L'INVITA TION

AU

VOYAGE

JUILLET

1952, à Paris, il fait 37° à l'ombre. Dans

le métro, un individu promène un volumineux sac à dos surmonté d'un casque colonial. Un Tartarin en promenade, plus qu'un honnête campeur. Ce personnage, je n'ai pas' besoin de vous le présenter... Tout n'avait pas été si simple; le peu de loisir qu'avait pu nous laisser, en fin d'année, la préparation d'un baccalauréat math'élem., avait été employé au mieux. Une randonnée au cœur de l'Afrique réclame un minimum d'équipement; et nos ressources étaient faibles. J'avais mis un mois à convaincre mes parents que je ne courais guère de danger. Nos camarades, un sourire au coin des lèvres, glissaient des réflexions ironiques. - Dites donc, pressez-vous, qu'on aille admirer vos têtes réduites au tiers de leurs dimensions. Nous protestions: c'était attribuer à de pacifiques Noirs des usages propres aux Indiens réducteurs de têtes du Haut Amazone. Aux portes où nous allions frapper, on nous prenait pour des illuminés ou des potaches en mal de plaisanterie. Il fallut glaner des lettres de recommandation auprès du Musée de l'Homme, de l'Education Nationale, aux Expéditions Polaires; Paul-Emile Victor nous proposa traîneaux, chiens esquimaux et vêtements de fourrure avant d'appuyer nos demandes auprès des fabricants

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10

APPRENTISSAGE

DE L'AFRIQUE

d'appareils. photographiques et de caméras. Des cellules photoélectriques aux lits de camp ultra-légers, des appareils d'enregistrement jusqu'aux filtres à eau, on nous confia pour plus d'un million de matériel. Ces cent kilogs d'équipement réunis début juillet, c'était notre première victoire! Nous ne pouvions plus reculer. Un entrepôt près de la gare de Lyon; un gros camioll Diesel est arrêté. A cinq heures du soir, nous quittons Paris. Le chauffeur est marseillais: petit, sec et bon vivant. Nous lions conversation. Quand je me mets à lui parler d'Afrique il prend mes affirmations pour une galéjade, et, croyant que je me moque de lui, ne m'adresse plus la parole. Pendant quarante heures, nou') traînons douze tonnes sur les routes du Morvan et de la vallée du Rhône. A Marseille, je retrouve Guy, qui avait pris un autre camion. La personne devant nous aider s'est discrètement éclipsée en nous laissant sa carte de visite, quelq-pes mots d'excuse, et des adresses dé Compagnies Maritimes que nous' pouvions trouver dans le premier Bottin. Le départ s'annonce mal. Nous sollicitons une à une toutes les Compagnies Maritimes. Partout le même accueil. Ici, on nOIIS conseille d'aller faire du cyclotourisme en Camargue ou dll camping en Savoie. Là, on nous fait comprendre que la plaisanterie a des limites et que notre histoire est un peu trop grosse à avaler. Nous nous proposons comme soutiers, comme plongeurs, comme astiqueurs de cuivre; on nous répond alors: Mais, monsieur, vous ne pouvez pas travailler sur un navire. vous n'êtes pas syndiqllé. Une autre Compagnie nous offre 50 % de réduction; notre maigre capital n'y .suffirait pas. Du côté des Compagnies Aériennes, les mêmes décep-

-

L'INVITATION

AU

VOYAGE

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tions nous attendent. Ici, on nous accueille avec un large sourire: Nous nous ferions un plaisir de transporter deux jeunes comme vous, mais nous avons cessé tOllt traficvoyageurs depuis quinze jours. Cette autre compagnie a ses avions complets pour un mois. Le directeur d'Air France à Marseille tient à nous faire partir, mais il se heurte à un refus de la direction générale à Paris. Nous ne connaissons qu'une personne à Marseille et nous ne pouvons l'importuner sans cesse par 'notre présence. Le camp de toile des Auberges de Jeunesse est trop cher pour nous: nous dormons à la belle étoile surun vaste stade au sortir de la ville. Pour déjeuner, un sandwich avalé entre deux tramways 'ou dans te luxueu~ hall de marbre d'une compagnie, sous l'(eil réprobateur

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des huissiers.

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Dans les journallx, deux articles paraissent à notre sujet. Pourtant, rien! rien pendant cinq longues journées. Où trouver la porte de sortie vers cette A.O.F. tant éherchée? Nous ne voulons pas reculer, connaître la lIante d'un retour à Paris, où il faudrait résilier nos engagements. En une journée nous voyons les directeurs d'une grosse fabrique de savon et d'une maison de pastis, en passant par le Cirque Pinder, le Syndicat des importateurs de bananes, la Banque Franco-Marocaine et une compagnie libérienne de navigatIon. Enfin, la Compagnie Paquet nous fait appeler. Elle a reçu sept coups de téléphone intervenant en notre faveur: de la Capitainerie du port, du Président de la Chan1bre de Commerce... Le directeur nous dit: Ecoutez jeunes gens, vous êtes accrocheurs! Puisque vous tenez tant à partir, nous fermerons les yeux... si un commandant vous accepte sur son navire!

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Le lendemain, par relations, nous faisons connaissance avec le commandant du « Lyautey»; le navire part Je soir même pour Casablanca: ce sera déjà une étape. ***' Nous quittons Marseille, en quatrième classe, à fond de cale, mais qu'importe l'inconfort! D'ailleurs, dès que le navire est en mer, Je commandant nous offre une cabine. Nous voici passagers de deuxième classe semiclandestins. Le fils du commandant nous fait visiter les machines. Nous connaissons le navire, et son installation ultramoderne, de la soute à la passerelle de commandement. Enfin libérés de cet enfer de démarches et de paperasseries, nous sentons que plus rien ne nous arrêtera avant le but. L'aventure est chaque jour plus proche' et plus réelle. Le navire passe les Baléares: nous dansons dans le grand salon des premières classes. Gibraltar: nous dînons à la table du commandant. De mendiants du kilomètre nous voici devenus touristes en croisière de grand luxe. Au petit jour, Casablanca. Un grand pas est fait puisque nous touchons à la terre d'Afrique. Mais il faut rejoindre Dakar, et le bateall-stop n'est pas aussi facil~ à pratiquer que l'allto-stop. Sur le quai du port, des journalistes nous attendent, prévenus .par leurs collègues de Marseille. Le lendemain trois articles racontent nos difficultés: deux boursiers Zellidja en panne à Casablanca, qui les aidera? Ne perdons pas une minute, tâchons de laisser de côté cet océan où règnent de multiples règlements; il reste le Sahara, qui ne se traverse pas, hélas! comme la place de la Concorde. Malheureusement, les convois, aussi bien civils que militaires, sont très raréfiés pendant les

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trois mois de grande chaleur. Nous sommes obligés d'utiliser la voie maritime. Néanmoins, nous risquons d'être refoulés à Dakar pour n'avoir ni le billet de retour, ni la caution de quatre-vingt mille francs exigée dans ce cas. Une vague attestation d'une compagnie marseillaise de transit promet notre rapatriement sur un cargo italien. Oh, certes, ce n'est pas très régulier et nous comptons sur l~ pitié des autorités d'immigration; supposition bien llardie peut-être. Rien à espérer du côté des compagnies. Nous obtenons un laissez-passer permanent pour le por\ et dès qU'UIl navire est ànnoncé, nous nous précipitons sur les quais. Nous passons en revue un navire bananier, un charbonnier norvégien, deux cargos mixt~s et un paquebot italien. Sur un cargo nous avons espéré un instant. Le com~andant, un gros méridional à la face poupine, s'est exclamé: - Ah! vous tombez pile! Deux lapins. comme vous, j'en fais des loups de mer! Et puis, tenez, vous êtes mathématiciens, c'est mis sur ce journal. Ma comptabilité est en retard... Mais sacrebleu! J'y pense, pas moyen, jeunes gens; je reste trop peu de temps ici pour déposer mon rôle d'équipage. Pas de modification possible, et, si je vous, embarque, j'ai la police et l'Inscription sur le dos à Dakar! Aujourd'hui, arrive de Marseille le paquebot « Koutoubia ». Nous avons une introduction pour le comman-

dant
Deux heures a,rant l'arrivée du navire, on convoque Guy à la police du port. Mon camarade a double 'nationalité: il a égaré son passeport suisse sur le quai avec deux projets d'enquête en Afrique Noire. Or, il avait omis de faire viser ce passeport: un imbroglio invraisemblable! Le voici sous le coup d'une triple inculpation: nationalité non définie, espionnage économique et séjour illégal au Maroc. On fait bien les choses:

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monsieur a les honneurs de quatre agents de la « Securité du Territoire» et d'une voiture longue comme ça. L'affaire se corse, et le « Koutoubia » choisit le même instant pour pénétrer dans le port. J~ vais seul voir le commandant. Cel1;li..ci bougonne un pen, puis se radoucit:
~

Allez!

mon fils a votre âge. Je vous prends tous

deux... mais on vous fera tràvailler ! Il est une heure, le bateau part à trois heures. Guy parvient finalement à convain.cre les inspecteurs de son innocence. Nous sautons dans un taxi, écrasons un chien dans la Médina, accrochons une charrette d'orange~ pour arriver au pied de la passerelle cinq minutes avant le départ. Tant qlle la dernière amarre n'est pas lâchée nous vivons dans la crainte de voir déboucher l'agent de la compagnie. Dès que le navire a quitté le quai, le commandant est seul maître à bord. On nous donne une cabine de seconde classe, mais n.ous sommes embauchés aux cuisines six heures par jour. Notre fonction consiste à saisir assiettes et verres à la sortie de deux énormes machines à laver la vaisselle, à les essuyer et à les empiler dans de vastes dressoirs. Au début nous nous empêtrons dans nos torch,ons longs de plusieurs mètres et nous ne pouvons suivre la cadence. A l'heure des repas c'est une véritable course de vitesse; un combat avec ses assauts et ses contre-attaques quand le flot des assiettes du premier service des deuxièmes classes vient se superposer à celui du deuxième service des troisièmes classes... ou l'inverse. Nous devenons vite techniciens en l'art d'essuy.er une assiette. Miracle à peine croyable! à nous deux nous n'avons cassé qu'un verre. A bord, chacun connaît nos aventures et nous dînons avec de hauts fonctionnaires et des administrateurs... pour aller, le lendemain matin, essuyer les coupes de champagne qui nOllS ont été offertes la veille.

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Mais ce nouveau métier nous lasse vite. Le quatrième jour, avec un ensemble parfait, nous attrapons chacull une bonne indigestion qui, sans être simulée, n'en est pas moins de circonstance. Deux heures de jonglerie avec douze cents assiettes et presque autant de verres aiguisent l'appétit. Le mal de mer ayant dépeuplé les salles à manger, il nous arrivait d'ajouter au menu des premières classes constituant notre ordinaire, celui des secondes... Demain matin, Dakar! Souhaitons que le Service de l'Immigration ne soit pas trop sévère!

C8APITRE II A LA DECOUVERTE DE L'AFRIQUE

mon réveil, un silence inusité: le navire a mis en panne, attendant en rade le lever du jour avant de s'amarrer à quai. Sept heures. Un ciel bas, grisâtre, découvre des di5ues, des quais en construction, des carcasses de hangar. Sur la jetée une foule gesticulante salue le paquebot. De petites barques s'élancent vers nous et bientôt le navire est pris à l'abordage. En un instant vingt portefaix envahissent le pont et nous assiègent dans une cacophonie de piaillements et de disputes. D'autres jaillissent par-dessus le bastingage, se hissent le long des cordages, des chaînes d'ancre, ou escaladent l'échelle de coupée: - Missié, bagages! Missié, bagages! Vous n'avez pas eu le temps de protester que déjà vos valises se dirigent vers le quai, entassées dans de minuscules barques. La seconde vague d'assaut arrive à bord et joint ses vociférations au tumulte grandissant; cette fois-ci, ce sont les marchands de statuettes d'ébène et de couteaux d'ivoire, qui, à l'examen, se révèlent comme étant en bois noirci au cirage ou en os de moutoI} poli à l'émeri. - J't'y donne cent francs, pas cher! Bel ivoi'e, Missié! Bel ivoi'e ! Nous fuyons le pont où le tapage devient assourdis-

A

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 LA

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L'AFRIQtJ'E

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sante La pluie se met à tomber, petite pluie fine et tiède, qui calme la joyeuse animation de tout à l'heure. NOtls avions quitté Paris avec 38° à l'ombre: Dakar nous accueille sous la pluie, les imperméables sont déballés pour la première fois. Nous ne savons où trouver asile... Aux douanes, un adjudant offre sa jeep pour déposer nos - bagages à la gendarmerie. Situation provisoire, espérons-le... Nous suivons de longues avenues luisantes de pluie; de part et d'autre, des bungalows sans étages retranchés der... rière des jardinets luxuriants: une station balnéaire bretonne sous un crachin de septembre. Dakar, la porte de cette Afrique cherchée, Dakar nous déçoit Est-ce parce que la ville, au début nous a boudés? Certes, pendant deux jours, notre seul refuge fut le « Koutoubia ~ où nous étions accueillis à bras ouvert~. Mais Dakar, sans soleil, est une ville morte; dès que la lumière la réveille, elle grouille de vie braillante et trépidante, dans une gaieté de cité méditerranéenne. Les autos disputent la chaussée à la foule affairée. Des femmes Ouolof vont, viennent, d'un pas rapide et élastique, avec des montagnes de paniers sur la tête; leurs nattes, raidies par la ,graisse et le charbon en poudre, encadrent leurs visages aux lèvres bleuies. Des gosses nus se roulent dans une mare. d'eau laissée par la dernière tornade à l'angle d'une rue. Peu à peu, nous lions connaissance avec de nouvelles personnes. On reconnaît en nous «les deux étudiants du journal >. Hélas! cela ne nous aide pas à rejofndre Bamako, et si nous payons le transport, toute notre fortune y passe. Nous errons sur les quais du port. Les négrillons pêchent dans l'eau sale avec des lignes munies de vingt ou trente hameçons. Pas d'amorces! Ils plongent la ligne, la retirent brusquement amenant une grappe grouillante de poissons accrochés par les ouies, par Je 2

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milieu du corps. De quoi faire rêver le malheureux pêcheur contemplant son unique goujon! D'autres luttent a~ec un petit requin. Un c.âble, un n10rceau de viande... dix minutes après, l'un d'entre eux était entraîné à l'eau par sa prise: Ses compagnons l'ont repêché et maintenant, tous ensemble~ ils tirent le câble pour sortir l'animal de l'eau. - You, hi !... iaha ! You, hi !... iaha ! Ils halent en cadence et s'éclaboussent mutuellement. Le soir vient. Les lampes à vapeur de sodium, sur le quai, donnent une curieuse teinte cadavérique aux visa... ges des passants. Nous suivons la jetée. A l'extrémité, par delà l'eau noireJ la masse sombre et allongée d'un pétrolier à l'amarrage. En un éclair, je revois la carte d'Afrique; là, sur la bosse, une patte d'oie, la presqu'île du Cap Vert: Dakar, cette jetée où nous sommes, ultime poussée vers l'Ouest de l'immense continent noir. Deux mille kilomètres en arrière, à l'Est, le pays Dogon nous attend... loin, trop loin peut-être! Mon vieux! ça ne peut pas durer, nous allons tOtlt dépenser dans cette maudite ville! Dire qu'à Paris, les deux billets de chemin de fer Dakar-Bamako étaient assurés, et qu'en poste restante, ici, nous n'en trouvons qu'un seul! ...Vers le large, l'eau gifle la digue à grands coups... - Dès demain, je vais tenter des démarches aux chemins de fer et à Air Franc.e. Nous regagnons le «Koutoubia~. Le navire part demain matin. Où trouver un gîte après?

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quitte le quai... nous y laissons des Le « Koutoubia " amis. Peut-être les retrouverons-nous dans quelques mois, au retour... cela me semble tellement loin que je n'y songe même pas.

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Je me présente à Air France. Articles de journaux el lettres de recommandation ont un effet magique. Me voici possesseur d'un billet pour Bamako, « en compte publicité A.O.F. ». Nous devons une fière chandelle à l.-:l publicité. Dans quatre jours, le DC3 régulier d'un bond de 1.200 km m'emmènera à Bamako. Guy quitte Dakar ce soir par le train. Le voyage dure trois jours, compte non tenu des déraillements et autres menus inconvénients du parcours. Au lycée, on m'offre une chambre, et la famille L... m'adopte jusqu'à mon départ. La vie est belle! En une demi-journée, me voici pris par dix invitations. Apéritifs, réapéritifs, lunch, cinéma, casino. Le matin, yachting dans la baie, le soir promenade en voiture. Halte-là, mon garçon, tu n'es pas en vacances à Deauville! Et ces Dogons, tu les oublies. Vivement la brousse, mais gare! d'autres difficultés t'attendent. Dakar est la ville des étonnements. De splendides immeubles hissent dix étages au-dessus des cases en torchis. Là, c'est un grand magasin qui vous accueille, mais, sur le linoléum, glissent plus de pieds nus que de chaussures; des mannequins présentent les dernier~ modèles pour nos élégantes africaines. Sens unique, parkings, autostrades, est-ce l'Afrique rêvée? Le Noir esf. ici passionné de. football, il s'habille à la dernière mode de Saint-Germain-des-Prés, et circule sur d'invraisemblables bicyclettes, munies de phares de toutes tailles et de splendides klaxons d'automobiles. C'est un agent de police né: moulinets de bâton blan~, poses théâtrales, cOQ.ps de sifflet impérieux; il n'a pas son pareil pour embouteiller la circulation. Dans la ville indigène les griots sont motorisés, la radio braille une romance en vogue et le néon vous vante les mérites du savon x... et de la pile Z...

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Approchez ~ Approchez!
un grana tam-tam

pour quinze francs vous
ouolof, pour vingt francs

entendrez

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vous aurez cinq danseurs et une poupée fétiche pardessus le marché. Dakar me déplaît: cela sent l'artificiel, l'inachevé, le tape-à-l'œil - une ville-cllampignon grandie trop vite. Pourquoi cet entassement de béton prétentieux quand la Médina aligne des kilomètres de cahutes en planches disjointes, ,des ruelles boueuses, des flaques d'eau stagnante encombrées d'immondices, où les charognards, insolents, vont arracher les détritus? Soir dans la Médina: odeur de boue et de sueur. Les tam-tam s'éveillent çà et là. Aux étals des marchands de pacotille, une à une, les lampes à huile s'allument. N,uit noire. Quelques foyers de lumière, à ras du sol, devant les cahutes: un feu, un quinquet posé à terre. Cela grouille d'une vie rampante collée au sol, une vie de crasse et de misère. Au cinéma en plein air on projette le western traditionnel; la foule se presse dans l'enceinte de toile. * ** Au bout de la presqu'ile se trouve N'gor, le village de pêcheurs. Sur la grève sont rangées de longues pirogues au bec effilé, semblables à celles qui, cinq siècles plus tôt, accueillàient les découvreurs de terres. Bientôt, la ville viendra jusqu'ici. Déjà, de curieuses cases blanches, hémisphériques, s'alignent comme des ventouses posées sur la terre rouge: les maisons-ballons. Pour les construire, on coule une dalle de béton, on gonfle dessus un balloll aplati sur le socle; un treillage, du ciment vaporisé, le soleil cuit le tout en un instant. On dégonfle le ballon et on le sort par l'ouverture qui deviendra la porte. Voici terminée la case; modèle vingtième siècle! Autre curiosité de Dakar, dans la baie, l'île de Gorée, médiévale et africaine à la fois. Un fort, des canons rouillés; entre deux vieilles maisons, vous découvrez une

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crypte creusée dans le roc, donnant sur la mer par une vaste baie à ras de l'eau. Aux parois pendent de gros anneaux rouillés: on y attachait autrefois les esclaves avant de les enchaîner deux à deux sur les navires en partance pour le Nouveau Monde. Demain, l'avion. Derniers préparatifs: à l'Institut Pasteur, les vaccins et les sérums antivenimeux; à l'Institut Français d'Afrique Noire, on me prodigue mille conseils de prudence qui me déplaisent: je déteste passer pour une tête brûlée. A six heures, toute la famille L... m'accompagne à l'aérodrome; on me traite une dernière fois de fou. Maintenant, à nous le Soudan! Dakar bascule en arrière, la baie s'étire lentement, nous grimpons. ,Bientôt le chant des moteurs se noie en un fond sonor~ auquel l'oreille s'accoutume. Pas un nuage au ciel, au point que l'avion semble suspendu, immobile. Si le regard s'attarde au hublot, il découvre une plaine monotone, d'un brun-vert sale, avec, par endroit, une tache rouge circulaire: le village s'est installé là, défrichant la brousse autour. Paysage lunaire avec ses cratères. Kayes: petit terrain écrasé sous le soleil. Kayes par.. tage avec Parlor le triste privilège d'être la ville la plus chaude du monde. Sa réputation n'est pas surfaite. L'avion stoppe près d'un vieux hangar. On remplit le réservoir à l'aide d'une moto-pompe; pour -gagner du temps, des Noirs, un simple pagne autour des reins, apportent des jerricans d'essence posés sur leurs têtes. Cette longue file d'hommes, huilés de sueur, à côté d'une mécanique ultra-moderne, c'est bien l'Afrique entrevue à Dakar. De nouveau la plaine à demi dénudée, puis, ~n approchant de Bamako, les derniers contreforts du ~"'outaDjallon, en croupes boisées. A l'aérodrome, GtlY m'attend, caméra en main. Attroupement: