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Escapades pyrénéennes

De
288 pages

Roland Grivaud, Vendéen, se prend de passion pour les Pyrénées vers l'âge de quarante ans. La retraite venue, il peut enfin se consacrer à ses « escapades pyrénéennes ».
Dans ce livre, l’auteur retrace son quotidien où ses randonnées, le plus souvent en solitaire, prennent la plus grande place. Il nous conduit de vallées en vallées, à la découverte de cols, lacs ou sommets. Il partage avec les lecteurs le plaisir qu’il ressent en regardant une belle aurore, un beau crépuscule, un bel orage aussi, un paysage somptueux, en découvrant une fleur endémique... Son amour pour les Pyrénées n'a d'égal que son amour de la liberté.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-75539-1

 

© Edilivre, 2015

Introduction

Pour ceux qui me connaissent, ce n’est pas un secret : j’aime les Pyrénées. Pour leur beauté, leur diversité, les grands espaces sauvages qu’elles offrent encore, l’authenticité de leurs villages, hors des sites touristiques. Françaises ou espagnoles, elles sont une et multiples. Toutes les saisons y sont belles. Et si ce n’était que la flore m’y attire davantage au printemps et en été, j’aurais du mal à dire laquelle je préfère. L’automne y décline de telles couleurs et l’hiver les pare de tels enchantements !

Depuis longtemps, je caresse le projet d’y vagabonder tous azimuts, de la Méditerranée à l’Atlantique, pour compléter ma connaissance de la flore, découvrir et mémoriser l’essentiel de leur topographie et de leur géologie.

La vie, jusque là, ne m’en a pas laissé le loisir, sauf dans les Hautes-Pyrénées où les vacances familiales m’emmenaient toujours et d’où mes autres escapades ponctuelles ne se sont guère éloignées. Maintenant en retraite, j’ai du temps et une relative liberté. Toutefois, cette découverte doit obéir à deux conditions : être efficace et la moins onéreuse possible. L’efficacité veut que je sois entièrement libre de mes mouvements et de mes décisions, donc indépendant de tierces personnes, donc seul. Quant au moindre coût, je le trouverai dans l’autonomie. La solution que je vais expérimenter peut répondre à ces deux critères : le Musso, 4x4 acheté pour cela il y a deux ans, m’emmènera au départ des randos, qu’elles démarrent depuis des routes ou au bout de pistes plus ou moins chaotiques, et m’offrira le gîte et le couvert. Siège arrière enlevé, l’espace dégagé est suffisant pour dormir et ranger mon intendance. Le réapprovisionnement en nourriture, dont je peux emporter l’essentiel, se fera en fonction des besoins et au hasard des traversées.

Je viens d’élaborer un programme avec un choix d’alternatives de part et d’autre d’un axe principal. Il peut durer quinze jours ou plus. Tout dépendra de ma forme physique, de l’humeur du ciel et aussi de ma capacité à gérer ma solitude.

Au rythme de quinze jours par an, je n’en ai pas fini, me direz-vous ! Certes, mais comme je le dis plus haut, ma liberté n’est que relative. Il me faut encore concilier plusieurs paramètres. Ah ! Femme, enfant, budget !!! Et puis, ce n’est qu’un début !

Citation

 

 

« Jamais je n’ai aussi bien pensé, n’ai autant vécu, n’ai aussi bien été moi-même que dans les longs voyages que j’ai faits seul à pied »

J-J ROUSSEAU

Je peux aimer bien des choses, mais je ne trouve de sujets d’émerveillement que dans la nature, et particulièrement en montagne…

Quinze jours dans les Pyrénées
en juin 2001

Mon programme :

– la GARROTZA – Catalogne – ancienne zone volcanique

– la TOSSA d’ALP (2531m) – Catalogne –

– Serra d’ENSIJA (2327m) – Catalogne –

– Site des CAMPORELLS et pic MORTIERS (2605m) – Pyrénées Orientales –

– Etang de COMTE – Haute-Ariège –

– Refuge des BESINES et pic des BESINIELLES (2632m) – Haute-Ariège –

– MONTCALM (3077m) et PIQUE d’ESTATS (3143m) – Haute-Ariège –

– Lac de BETHMALE – Ariège – puis transfert au col du POURTALET – Pyrénées – Atlantiques –

– Pics frontières d’ANEOU (2364m) et de CANAOUROUYE (2347m) – Pyrénées-Atlantiques –

– Peña FORATATA (2295m) – Haut-Aragon –

– Vertice d’ANAYET (2559m) – Haut-Aragon –

 

 

Lundi 11 juin 2001 – Arrivée en Catalogne par les Pyrénées orientales et le col du Perthus

Après un voyage sans problème au cours duquel j’ai prévenu Jacques, mon ami toulousain, de ma présence dans les Pyrénées pour une quinzaine de jours, j’arrive dans la zone volcanique de la GARROTXA par le col du Perthus et Figueras en fin d’après-midi. Au détour d’un virage, je découvre le village de Castellfolit, perché sur ses orgues basaltiques. Par rapport au soleil, le moment est bon pour la photo, sous un ciel malheureusement un peu encombré. Mais comme je ne reviendrai pas ici demain, je prends un cliché du site. Je poursuis ma route et trouve le parking de Can Serra, point de départ de ma rando du lendemain, où je m’installe pour la nuit.

Au menu : soupe au potiron, bolino riz à l’espagnole, banane.

Quatre Espagnols qui pique-niquaient à l’autre bout du parking plient bagages et je me retrouve seul sous les étoiles.

Mardi 12 juin 2001 – Zone volcanique de la GARROTXA – Catalogne –

Je me réveille avec le jour, vers 6 h. Pas mauvaise, la première nuit dans le Musso. Le ciel est dégagé et la petite fraîcheur matinale due à une forte rosée est vite résorbée par les calories du petit déjeuner d’abord, par les rayons du soleil ensuite. Ce petit-déjeuner, classique, (thé, pain d’épices énergétique, pain-beurre) le restera tout au long de mon escapade. Et c’est parti pour la rando de mise en jambes autour des volcans « El Croscat » et « Santa Margalida ».

Ils sont vraiment très vieux, ces volcans (le dernier aurait craché il y a 11.000 ans !). La région est parsemée de dômes boisés entre lesquels s’insèrent parfois des zones agricoles fertiles. Mais l’origine volcanique de la Garrotxa n’est vraiment encore apparente qu’en raison des traces laissées par l’homme, particulièrement sur le volcan « El Croscat » où l’exploitation aujourd’hui abandonnée d’une carrière de pierres et granulats permet « d’entrer » dans le cœur de ce volcan. Parfois aussi, au bord d’un chemin ou d’une route, un talus laisse apparaître ces matériaux à l’aspect et aux couleurs significatifs de leur origine. En fait, un touriste non averti pourrait traverser cette région sans se douter qu’il s’agit d’une ancienne zone volcanique, la seule peut-être des Pyrénées. La balade de quatre heures sans se presser, dont une petite demi-heure seulement au contact de la géologie volcanique sur « El Croscat », se déroule essentiellement sur des chemins ombragés.

En résumé, si l’on aime les volcans, mieux vaut aller là où ils crachent encore. Et comme ceux que je viens de côtoyer n’ont rien de très montagnard, et que c’est bien la montagne qui m’attire dans les Pyrénées, je m’empresse, dans l’après-midi, de rejoindre des lieux plus accidentés. Ma jonction avec la Sierra de Cadi se fait par Ripoll et la Pobla de Lilet, avec une incursion au col d’Arrès par Camprodon, puis, à Queralbs par Ribès de Freser, remarquable village relié à Nuria par un train à crémaillère. L’endroit est tentant et l’accessibilité à la crête frontière facile à partir du terminus mais il y a deux hic : le prix trop élevé pour un séjour qui ne fait que débuter (train A-R 120F + auberge 16OF soit 280F), et le ciel qui s’ennuage sérieusement dans cet immense amphithéâtre réputé pour ses brouillards subits. Je rebrousse donc chemin et reprend ma traversée vers Baga, première ville à l’est de la Sierra de Cadi où je vais chercher des informations sur ce parc naturel. La route, pittoresque mais très sinueuse et souvent étroite, nécessite une attention permanente. On parle français à « la Maison du Parc », ce qui rend bien service à l’ignare que je suis, et je me retrouve peu après au refuge Rebost, accessible en voiture et ouvert toute l’année sauf ce soir car, la clientèle ne se manifestant pas, le gardien a décidé de prendre quelque repos à Barcelone. Cependant, j’ai l’eau courante d’une source captée, et une petite plate-forme où garer le Musso à peu près horizontalement pour la nuit. En somme tout le confort ! Mais le temps se gâte. Vite, le repas : soupe de légumes, bœuf bourguignon, riz au lait. Et comme il me reste du temps avant la nuit et peut-être la pluie, je m’impose une petite toilette.

Mercredi 13 juin 2001 – TOSSA d’ALP (2531m), Sierra de Cadi, Catalogne –

La pluie n’arrive en fait, judicieusement, qu’après le petit-déjeuner, très vite et après de très belles éclaircies nocturnes pendant lesquelles j’ai rêvé au soleil du lendemain. Bien entendu, je rouscaille tout en décidant de laisser passer le temps en montant en voiture au col de Pal, tout proche, où j’aurais dû me rendre à pied par la montagne. J’y rencontre des ouvriers chargés de l’entretien des lignes électriques, à l’abri dans leur 4 X 4 en attendant le reste de l’équipe. Nous échangeons quelques mots sur le temps et ce que je fais ici, puis, leurs collègues les ayant rejoints, je me retrouve seul dans la mélasse.

J’examine la carte et essaie de comprendre la topographie des lieux pendant les petites éclaircies qui commencent à se succéder sous l’effet d’un vent assez fort, et me redonnent de l’espoir. Pour me dégager l’horizon et me dégourdir les jambes pendant que le soleil s’installe, je grimpe sur un promontoire rocheux d’où deux isards me surveillent. Dans les anfractuosités, je découvre, pour la seconde fois seulement dans les Pyrénées, quelques saxifrages intermédiaires. La plante, petite et gracile, se confond facilement avec son habitat. Peut-être aussi n’est-elle pas si commune ? Effectivement, de là-haut, j’y vois beaucoup mieux. La Tossa d’Alp (2531m) se redresse à peine au bout d’une longue crête, toute en creux et en bosses, qui me semble tout à fait praticable et commence près d’ici. Le ciel bleuit à vue d’œil mais les paysages restent un peu opaques sous l’effet de l’évaporation de la pluie du matin. Tant pis pour les photos ! C’est parti pour la Tossa d’Alp.

Le cheminement se fait sur un terrain tantôt herbeux, tantôt rocheux, en longeant, si on le souhaite, des à-pics aux roches très colorées. Au débouché d’un promontoire, vent de face, je tombe sur une très importante harde d’isards (environ 40). Je m’aplatis instantanément tout en changeant l’objectif de mon appareil : compte-tenu du nombre et de la distance – à peu près 100m –, il devrait en rester quelques uns sur la photo. Je me redresse, appareil appuyé sur le bâton : ils n’ont pratiquement pas bougé, croyant sans doute à une apparition. Mais d’un coup, leur démarrage brutal les propulse dans la pente dont eux seuls n’ont pas peur. Je déclenche quatre fois au cours de leur plongée. Le résultat sera décevant car, je n’avais pas pensé à ça, ils se confondent avec la couleur des rochers. Tant pis, le spectacle était là et, à défaut des photos, ma mémoire en gardera le souvenir. La distance de sécurité lui semblant suffisante, la troupe s’arrête, observe un moment l’intrus, puis reprend ses activités. Je fais de même et chemine avec plaisir parmi les silènes, ibéris et surtout pétrocallis des Pyrénées, omniprésents sur ce terrain pierreux et calcaire. Je tombe sur la renoncule à feuilles de Parnassie, petite plante fleurissant en bouquets plus ou moins fournis d’un blanc pur sur des feuilles larges, vertes et luisantes, fortement nervurées. Cette espèce silicicole m’indique que la nature de la roche vient de changer, ce à quoi je n’avais pas prêté attention.

J’atteins le sommet. Il offre un panorama immense, malheureusement limité au sud-ouest par des nuages qui arrivent encore en rangs serrés mais qui se diluent on ne sait trop par quelle magie en butant sur les montagnes. Le repas, un peu tôt à 11h30 mais cependant loin du petit-déjeuner, s’impose sur ce belvédère. Il me permet d’observer et de photographier une scène originale : un couple d’isards et leur petit léchant une pierre de sel posée pour les troupeaux sur un promontoire tout proche, et dont ils profitent aussi. Puis j’entame tranquillement la descente par un cirque remarqué à la montée et à la base duquel une piste me ramène pratiquement à la voiture. Ma route croise encore trois jeunes isards, sans expérience si j’en juge d’après leurs changements de direction, en ordre dispersé, à mon approche. Décidément, ils pullulent ! J’ai tout l’après-midi pour rejoindre la base de ma prochaine étape : la Pedraforca, au sud de la Sierra.

La route secondaire qui y conduit, par Saldès, offre de jolis panoramas. Au détour d’un virage, on reçoit la Pedraforca en pleine figure. Quelle montagne ! C’est d’ici qu’elle porte le mieux son nom : « la Fourche de pierre ». Bien que d’altitude moins élevée que le massif dont elle dépend, on ne voit qu’elle. D’après les descriptifs en ma possession, son ascension est réservée aux alpinistes. Mon intention est donc, plus modestement, de côtoyer ses flancs ouest, très abrupts paraît-il, où vit le Pela Roques (Tichodrome échelette), petit oiseau rose, gris et noir qui se nourrit d’insectes en fouillant dans les anfractuosités des rochers avec son bec effilé. Le soleil descend et il me faut trouver une « crèche » pour la nuit. Le col de la Trapa, en direction de Gosol, me donne la solution avec une pancarte indiquant « aire de pique-nique de la VILA ». Pour moi, ces endroits sont parfaits : on y trouve souvent de l’eau et, hors saison et à fortiori hors week-end, la solitude.
Ce soir-là, une voiture vient pour n’y rien faire. Un petit salut sympa de ses occupants : « Buenas tardes, que aproveche ! » (bonsoir, bon appétit !), et la voilà qui repart. Ce col de la Trapa vaut à lui seul une visite. Quel site, dominé par ce géant ! Coloré, érodé à souhait, parsemé de pins malingres et d’une végétation méditerranéenne, c’est un paradis pour géologues.

Menu : soupe Knorr aux 9 légumes, une de mes préférées, petit-salé aux lentilles, banane.

Le petit-salé aux lentilles cale l’estomac et une promenade digestive s’impose avant de se mettre au lit. Les ravines avoisinantes, ocre, rouges et grises, pour ne citer que les couleurs basiques, sont une belle invitation.

Jeudi 14 juin 2001 – Serra d’ENSIJA (2327m), sud Sierra de Cadi, Catalogne

Le programme de la journée démarre à deux kilomètres de piste de là : j’ai repéré les lieux hier soir. Je me gare à proximité d’un panneau « Fonts 2 minutes », une fontaine qui marque le départ de ma rando sur la Serra d’Ensija (2327m) en passant par le refuge « Président Delgado Beda ». Cette rando ne devant me prendre que la matinée, je réserve la ballade du « Pela Roques » pour cet après-midi, quand le soleil éclairera les faces ouest de la Pédraforca. Le dénivelé total d’environ 700m, sans être important, demande néanmoins des efforts sur un sentier pentu et « caillasseux » jusqu’à 2000m. De quoi faire transpirer aux Espagnols toute l’huile d’olive qu’ils avalent. Je dis ça parce que j’en ai doublé deux qui m’ont paru bien « suintants ». Et comme toujours, la descente s’avèrera plus dure que la montée. Cette rando, dont le point culminant offre un panorama à 360° sur les pré-pyrénées catalanes, est bouclée à 12h30, repas inclus. J’y ai rencontré des isards, décidément pas rares dans la région, et enrichi ma collection de fleurs des Pyrénées avec la sabline à grandes fleurs.

Je remonte dans le Musso, direction Gosol, d’où monte une piste sur le plateau Lluis de la Font, départ de la ballade du Pela Roques. Une heure plus tard, après quelques courts arrêts pour reconnaître la flore très riche de cet endroit, ce qui augure d’un bon après-midi, j’arrive sur la place centrale du village, que je dois traverser. Je suis surpris par l’intense activité qui y règne, juste avant le repas, et qui contraste avec ce que j’ai l’habitude de voir dans ces villages « du bout du monde ». En fait, comme me le laisse penser la présence d’un syndicat d’initiative, le site est assez touristique. De plus, un gros camion de chantier, plus ou moins garé au beau milieu de cette place, un de ses énormes pneus crevé, constitue l’attraction du jour. Les anciens du village, assis à l’ombre sur un muret, regardent se démener autour du monstre, sous le soleil, deux pauvres bougres torse nu, transpirants et couverts de cambouis. Je me fraie prudemment un passage et me retrouve, 200 mètres plus loin, devant un barrage de panneaux : la piste que je dois prendre est fermée pour travaux ! C’est totalement inattendu et c’est doublement pas de chance. En effet, non seulement je ne peux pas monter sur le plateau, donc pas faire ma balade (je vois bien d’ici que c’est trop loin pour y accéder à pied) mais, aussi embêtant, cette piste devait me faire contourner la sierra de Cadi par l’ouest et rentrer en France par la Seu d’Urgell.

Pris dans mes réflexions, je me rends compte brusquement que je bloque un vieux Land Rover sur cette route étroite. J’en profite pour me renseigner auprès de son chauffeur, apparemment du cru. Je ne sais s’il parle catalan ou un patois local mais je n’entends pas, dans ses réponses, les intonations habituelles de la langue espagnole. Je le remercie sans avoir compris grand chose, sauf qu’il serait quand même possible de passer par cette piste qui relie bien la Seu d’Urgell après cinquante kilomètres ! Quelque chose me dit que je dois m’en assurer avant de m’engager. J’opère donc une marche arrière jusqu’au village où je stationne à l’ombre bienfaisante des premières maisons. Carte en mains, je repère un passant qui semble apte à comprendre mon problème. « Perdon, senor, habla frances ? » « No ». Il ne parle effectivement pas français (moins que moi l’espagnol, c’est tout dire !), mais comprend quelques mots et sait se faire comprendre au point que c’est presque agréable de converser avec lui. J’apprends ainsi que la piste est bien fermée, ce que confirme un second passant qui travaille au chantier et parle donc en connaissance de cause, mais qu’il y a une autre piste qui passe plus au sud et qui part à l’entrée du village. « Y una otra pista, a Tuixen, muy bien y mas facil ». La carte confirme mais le problème dans ce pays n’est pas tant l’existence de pistes, très nombreuses, que leur état. Toutefois mon interlocuteur me paraît digne de confiance. De plus, rebrousser chemin me priverait de l’exploration du sud-ouest et du nord de la Sierra de Cadi. Après un « muchas gracias » appuyé par un large sourire, je me mets en quête de la piste que je trouve sans mal et m’y engage.

Bordée d’une flore généreuse, elle grimpe d’abord un certain temps et m’offre, à chaque lacet, une vue nouvelle de la Pédraforca et de la vallée que je quitte. Je m’arrête deux ou trois fois pour reconnaître des fleurs. Sur ce versant sud surchauffé, la nature exhale des senteurs variées dont je reconnais l’origine des plus marquantes : pins, thym et romarin. Hormis le chemin, aucune trace humaine n’est visible maintenant. Même les oiseaux se cachent pour échapper au soleil brûlant. Aucun bruit, pas un souffle d’air. J’éprouve une sensation d’isolement total et reprends ma route vers la fin du monde. En fait, je vais rouler pendant seize kilomètres, toujours sur le même versant surchauffé, et dans une solitude ab-so-lue. Seize kilomètres en première ou seconde, à faire joujou avec les pierres roulantes ou coupantes, et à contourner ici et là quelques récents éboulements. Dans les Pyrénées espagnoles, une bonne piste est une piste où l’on ne s’enfonce pas jusqu’au moyeu et où les pierres ont un diamètre raisonnable. La panne ? Bien sûr que j’y pense ! Mais rien ne se produit. Ouf ! merci les pneus, merci le Musso !

Puis, d’un coup, un souffle d’air chaud m’apporte une odeur de fumier, caractéristique de la civilisation toute proche. A mon grand étonnement, je débouche sur une route, belle et fraîchement goudronnée, indiquée comme une piste sur ma carte sans doute trop ancienne. Je me promets d’en acheter une récente. Mais le réseau routier évolue si vite en Espagne en ce moment que je ne suis pas sûr que les cartes soient mises à jour à la même cadence ! Cette route, à faible circulation, aux innombrables virages, rencontre de très beaux villages toujours construits sur des promontoires, aux massives maisons de pierres colorées et de grosses tuiles. Elle me conduit à la Seu d’Urgell à travers de jolis paysages. Là, je retrouve, avec la nationale qui vient de France, une tout autre densité de circulation, et un autre état d’esprit. En trois jours, j’avais déjà oublié… et peut-être aussi pris des aises avec le code de la route, ce qui me vaut quelques coups de klaxon dont les espagnols ne sont jamais avares ! Heureusement, cela ne devrait guère durer longtemps puisque demain, je serai à Formiguères et à nouveau dans des endroits moins peuplés.

En attendant, je longe la Sierra de Cadi par le nord. Une incursion jusqu’à El Quel Foradat, s’impose pour admirer la prodigieuse structure de ce versant. Des randos partent de là, trop dures ou trop aventureuses pour un homme seul ! Et puis, ce n’est pas dans mon programme. A Puigcerda, je fais le plein de gas-oil avant de passer la frontière. Economie : 40 centimes au litres, soit 20 francs. Rigolez ! Ça me paye mon melon de ce soir dont j’ai une folle envie parce que j’en ai marre des bananes et du riz au lait. Je voulais des cerises mais il n’y en a pas à Saillagouse où je m’arrête dans le camping deux étoiles « de la Sègre », camping aux sanitaires minables mais où l’eau est à bonne température pour la douche et où je suis tranquille, pour 34 francs.

J’ouvre une parenthèse. Voilà la seconde fois que je parle « argent ». N’allez surtout pas croire que je suis hanté par l’aspect financier des choses. Oh que non ! Je ne suis ni radin, ni dépensier. Je dois simplement, surtout si je veux assouvir au maximum ma passion – raisonnée – pour les Pyrénées, gérer en bon père de famille le budget de la maison, un peu tendu en ces premières années de retraite. Fermez la parenthèse.

Après cette chaude étape, me voilà tout ragaillardi, avec, en plus, la perspective d’un bon repas : du pain frais, le melon, un sauté d’agneau à la toulousaine, de chez Raynal Roquelaure. D’un coup, devant un tel bonheur, je pense aux pauvres gens qui travaillent ! Et à ceux qui, sans travailler, s’ennuient chez eux ! Cette comparaison est sans doute nécessaire pour apprécier pleinement ma propre situation. Pour la première fois depuis mon départ, je me décide à passer un coup de portable à Christine pour dire que je ne suis pas mort. Elle a voulu que j’achète ce téléphone avant de partir, au cas où…. Le comble est que cet instrument ne sert strictement à rien dans les endroits où il devrait être le plus utile en cas de pépin. En effet, à l’écart des vallées, la plupart des zones de haute montagne ne sont pas couvertes par les réseaux. Engrenage de la modernité….

J’appelle Jacques. Il me propose de me rejoindre pour gravir le Montcalm et la Pique d’Estats jeudi ou vendredi prochain, si la météo le permet. Je suis d’accord, j’attendrai son coup de fil pour confirmation. Maintenant, un peu de lecture à la frontale sur le programme à venir, bien dans ma peau toute propre et dans mon sac léger, parfait pour les températures nocturnes avoisinant les dix degrés.

Vendredi 15 juin 2001 – Site des CAMPORELLS et pic MORTIERS (2605m), P-O.

Le ciel, très dégagé ce matin, se charge vite de cumulus. Après le petit-déjeuner, je m’emploie à un rasage électrique de près, pour durer deux jours, périodicité au-delà de laquelle je ne me trouve plus présentable. Personne ne bouge encore dans le camping, c’est parfait. Je vais récupérer mon portable que j’avais confié à la gérante pour recharge contre 1 francs, tarif imposé. Puis c’est parti pour Formiguères où m’attend la suite de mon programme.

Cette journée est consacrée au transfert et au repos. Je ne prends donc pas la route directe, que je connais pour l’avoir parcourue l’année dernière mais vagabonde de droite à gauche, et herborise en passant par Font Romeu. Ce haut plateau de prairies fleuries parsemées d’affleurements rocheux, très vaste et entouré de sommets boisés à leur base, est vraiment unique dans les Pyrénées.

J’arrive à Formiguères vers midi. Ce village, à l’architecture non transformée par « l’or blanc » en dépit de sa petite station de ski, m’apparaît bien plus sympathique que son voisin Les Angles. La jolie petite place de la jolie église qui y trône regroupe pratiquement tous les commerces, qui la rendent très vivante. J’y trouve du bon pain moelleux, aux céréales s’il vous plaît, et, juste à côté, des cerises bien rouges que je goûte. Pas terribles, mais pas chères. Et c’est frais ! Le syndicat d’initiative, fermé à cette heure, m’informe cependant de la météo, affichée sur la porte. Le beau temps va se maintenir à peu près encore aujourd’hui mais le week-end s’annonce mal avec des risques de pluie sous un ciel chargé. Pauvres travailleurs, qui attendent ce repos hebdomadaire avec tant d’impatience ! Et moi alors, qu’est-ce que je décide ? Si je dois rester cloué trois jours, ça va faire long ! Le soleil brille encore par intermittence, autant en profiter. Une bonne fatigue me permettra ensuite d’accepter plus facilement un repos forcé. Je consulte carte et topo-guide. Il ne faut qu’une heure trente pour atteindre le site des Camporells à partir d’une barrière située sur une piste, à 2130 m d’altitude. Il est midi et demi. Je n’hésite plus. La piste, belle, est vite avalée par le vaillant Musso et au bout, le sous-bois de pins, aéré, offre des places de stationnement idéales. Deux minutes plus tard, chaussures aux pieds et sac sur le dos, je condamne les portières et je fonce.

Tout au long d’un large et agréable sentier, un vent latéral violent m’apporte l’odeur piquante des genets en fleurs. Des bourrasques m’obligent parfois à le quitter pour cheminer dans des replis de terrain plus abrités. Je croise un couple qui retourne sans avoir pu monter sur les pics Péric : il leur était impossible de tenir debout. Deux éléments m’incitent à accélérer : la météo et le repas, que j’avais en effet décidé au départ de ne prendre qu’une fois arrivé en vue des lacs. Il faut dire que, le ventre vide, on marche mieux, au moins pendant un certain temps. En outre, pour avoir vu le paysage l’année dernière dans l’autre sens, je sais que ça vaut la peine d’attendre, même jusqu’à 14 h 30, pour joindre l’agréable à l’utile.

En fait, je ne mets qu’une heure pour arriver sur le site où je trouve sans mal un coin d’ombre – eh oui ! Le soleil est encore bien présent – et abrité du vent où je me restaure en prenant bien mon temps. Après cela, j’entame le vagabondage que je m’étais promis parmi tous ces lacs enchâssés dans des barres rocheuses peuplées de pins à crochets, jamais très grands à cette altitude mais bien charpentés. Ainsi, de lac en lac, de ruissellement en ruissellement, de névé en névé, je prends de l’altitude. L’endroit est superbe mais il y manque les tapis de fleurs dont les importantes et tardives chutes de neige du mois de mai ont contrarié la végétation. Je note tout de même en passant les variétés rencontrées : renoncule des Pyrénées, linaire, primevère hérissée, androsace couleur de chair, populage, loiseulerie couchée, gentiane des Pyrénées, de Koch, printanière, lychnis des Alpes, pédiculaire, benoîte rampante, vergerette, saxifrages, malheureusement très disséminées….

Je sors de cette espèce de labyrinthe gentiment accidenté. Devant moi s’élève maintenant une pente douce, genre steppe, qui m’entraîne vers une crête cotée 2580m sur la carte. Derrière se trouve la profonde vallée d’Orlu et pas de sommets importants pour bloquer la vue. J’y vais, pour découvrir le paysage et comprendre la topographie de ces lieux qui manque à ma connaissance des Pyrénées. Ma journée de repos se transforme peu à peu en journée de rando. Le ciel s’ennuage toujours un peu plus mais le plafond reste encore haut.

J’atteins une petite éminence : ce n’est que la crête d’une vague dans cet océan de terre. Les jambes tirent un peu dans cette immensité sans repère. J’arrive enfin sur un autre promontoire que je situais sur la crête terminale. Il ne s’agit que d’une autre vague. M….. alors, quel pays ! ça n’en finit pas ! Bon, ressaisissons-nous. Je n’ai pas fait tout ce chemin pour retourner alors que je touche pratiquement au but maintenant. En effet, mon altimètre que je croyais déréglé par la dépression annoncée est en fait resté fiable, comme il m’est facile de le constater avec la carte. Cette dépression ne devrait donc être qu’une perturbation. Il me reste quatre vingt mètres à prendre et je suis sûr maintenant que la ligne d’horizon que j’ai devant moi est bien le point culminant de la crête qui relient ces deux sommets à peine plus haut qu’elle, dont à droite le Pic Mortiers avec ses 2605m. Voilà, j’y arrive. Somme toute, j’ai mis assez peu de temps mais l’aspect quasi désertique de ce flanc de montagne rallonge les distances. Il mérite cependant d’être gravi car la vue qu’il offre est très vaste : à l’est, tout proche, Le Madrès, plus au fond le Canigou, au sud, la crête frontière puis on bute sur les Pérics et ses voisins, à l’ouest-sud-ouest une foule de sommets andorrans et ariégeois, au nord, entre autres, la dent d’Orlu, le pic de Baxouillade, le Roc blanc…. Dommage que le ciel se charge de plus en plus. Par contre le vent m’a fichu la paix sur ce versant abrité.

Je m’assieds en espérant un rayon de soleil sur les 180° qu’il m’intéresse de photographier. Sans trop d’illusion car avec ce type de météo, j’ai souvent remarqué que les nuages filent dans des couloirs réguliers : ou bien on se trouve au soleil ou bien à l’ombre, mais cette situation ne change pas. Aujourd’hui, mon couloir est plutôt encombré, bien trop pour m’autoriser les deux photos que j’aurais aimé rapporter d’ici. Allez, ne nous plaignons pas ! Ça pourrait être pire ! Et mes jambes, elles, ont apprécié ce long répit contemplatif. Des nuages venus d’en bas commencent à s’encastrer entre certains sommets. S’il rencontrent ceux d’en haut, il ne fera pas bon dans les parages. Il est temps de rentrer.

En montagne, il est rare qu’il n’y ait pas un petit détour à faire, soit pour découvrir autre chose, soit simplement pour varier le parcours. C’est encore le cas ici. Donc, plutôt que d’aller au plus court, je repars vers la gauche, pour essayer de voir l’Etang du Diable, au pied du pic Mortiers tout proche. Cette descente transversale et douce sur une lande de bruyère s’avère agréable, vent dans le dos. Je devine le petit lac plus que je ne le vois, niché dans une combe suspendue et encore recouvert de neige. Je domine le cirque des Pierres Ecrites, dont personne à ce jour n’a daté ni compris l’origine, puis, bientôt, un replat marécageux parsemé de pins qui paraît d’ici bien sympathique.

Plop ! Une goutte ! Eh oui, derrière, ça noircit dur et le vent fraîchit, comme on dit chez nous. Je sors le K-Way du sac. En fait, je ne le mouille même pas, les nuages refusant de lâcher leur eau. Mais il se fait tard – 19h – et j’ai terminé ce que je suis venu faire ici. Alors, je ne m’arrête plus. Si, quand même une dernière fois, pour observer des becs croisés des sapins que je n’avais encore jamais vus dans les Pyrénées. Ces oiseaux ont la particularité de se nourrir des graines qu’ils extirpent des pommes de pin à l’aide de leur bec bien adapté à cette manœuvre. Je suis étonné par leur nombre dans cette claire pinède d’altitude, leur habitat de prédilection. J’essaie de prendre une photo au 300 mais il fait trop sombre. Un peu plus tard, quatre isards croisent ma route. Une accélération foudroyante les propulse 100m de dénivelé plus bas, en quelques secondes ! Encore un bel exemple d’adaptation au milieu. Trois quarts d’heure après, je retrouve le Musso, fidèle compagnon et décide illico de rester ici pour la nuit. J’ai de l’eau et nulle part ailleurs je ne serai mieux.

Menu : Soupe poireaux-pommes de terre, pâtes au beurre, avec du bon pain aux céréales et le demi melon (excellent) qui me reste de la veille. Les cerises, toutes fraîches, seront pour demain.