Le Dauphiné

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Le Dauphiné, seigneurie indépendante, « transportée » au royaume de France au XIVe siècle, province d’Ancien régime, qui a été partagée à la Révolution entre les départements de l’Isère, de la Drôme et des Hautes-Alpes, est l’objet unique de cet imposant ouvrage. Divisé en 21 chapitres qui visitent minutieusement tous les aspects de la province, le texte alterne les précisions historiques, les descriptions de paysages, les notations pittoresques, le tout agrémenté de dialogues enlevés.


Déjà, à la fin du XIXe siècle, le sentiment d’appartenance à l’entité dauphinoise s’estompait inexorablement sur une terre où le brassage des populations avait commencé tôt. Aussi c’est à une véritable défense et illustration du Dauphiné que se livre l’auteur, secondé en cela par une abondante iconographie (près de 350 illustrations).


Initialement édité en 1898, Le Dauphiné connaîtra immédiatement un grand succès et sera constamment réédité tout au long du XXe siècle, la dernière édition en fac-similé datant de 1982.


Gaston Donnet (1867-1908), journaliste, au Petit dauphinois, au Soir puis correspondant de guerre pour Le Temps. Il est aussi l’auteur de nombreux ouvrages de voyage sur le Sahara, la Chine et l’Indochine ainsi que d’une Histoire de la guerre russo-japonaise (1904-1905).


Constamment reprintée depuis plus d’un siècle, voici enfin, pour la première fois, une nouvelle édition entièrement recomposée de ce classique de l’édition régionaliste.

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EAN13 9782824053912
Langue Français

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27,95 €
Constamment reprintée depuis plus d’un siècle, voi-Constamment reprintée depuis plus d’un siècle,
voiISBN
978-2-8240-1019-9
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entièrement recomposée de ce classique de l’édition entièrement recomposée de ce classique de l’édition
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ÉDITIONS DES RÉGIONALISMES
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LE DAUPHINÉ
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ÉTous droits de traduction de reproduction
et d’adaptation réservés pour tous les pays.
Conception, mise en page et maquette : © Éric Chaplain
Pour la présente édition :
© EDR/ÉDITIONS DES RÉGIONALISMES ™ — 2020
EDR sarl : 48B, rue de Gâte-Grenier — 17160 CRESSÉ
ISBN 978.2.8240.1019.9
Malgré le soin apporté à la correction de nos ouvrages, il peut arriver que nous
laissions passer coquilles ou fautes — l’informatique, outil merveilleux, a parfois des ruses
diaboliques... N’hésitez pas à nous en faire part : cela nous permettra d’améliorer les
textes publiés lors de prochaines rééditions.
2GASTON DONNET
LE DAUPHINÉ
ILLUSTRATIONS D’APRÈS NATURE
VUES PHOTOGRAPHIQUES EXÉCUTÉES PAR M. EUGÈNE CHARPENAY
Dessins originaux d’Artistes dauphinois
3
LogoEdRegionalismes (2013).indd 3 27/03/2013 19:01:22Route du Vercors.
4Un lac, en Oisans.
NOTE
e veux exprimer ici toute ma gratitude aux personnes
bienveillantes dont les remarques et les conseils m’ont été si utiles.J Je citerai surtout : M. Henri Ferrand, président de l’Académie
delphinale, qui a bien voulu m’aider dans la préparation de mon itinéraire
et me communiquer sur le haut Dauphiné quelques-unes de ses notes ;
M. Maignien, bibliothécaire du musée de Grenoble, M. Chabrand, et enfin
M. Maurice Bergès, dont la complaisance fut infatigable.
De nombreux ouvrages ont été consultés pour écrire ce livre... Je
n’entreprendrai point d’en donner l’interminable liste. Voici seulement
l’énumération des auteurs le plus souvent interrogés :
A. Albert, Allemand, Guy Allard, Léon Barracand, Blanchet, Brunet,
Chabrand, Champollion-Figeac, Chenavaz, Ulysse Chevalier, Nicolas
Chorier, Colomb de Batines, Coolidge, Delachenal, Louise Drevet, Duhamel,
Ardouin-Dumazet, Expilly, Faige-Blanc, Fauché-Prunelle, Henri Ferrand,
Gautier, Gubian, Guiffrey, Paul Guillemin, Joanne, Lacroix, Ladoucette,
Ch. Lory, Antonin Macé, Michelet, Niepce, Jules Ollivier, Pascal, Pilot de
Thorez, A. Prudhomme, Raverat, Élisée Reclus, Émile Rémy, Jules Rey,
Rochas, Roman, Roussillon, Sauret, Savigné, Stendhal, Taylor, Terrebasse,
de Thou, Vitu, Whymper...
e e eLes citations d’écrivains du XVI , du XVII et du XVIII siècle, groupées
dans le chapitre XXI, ont été prises, pour la plupart, dans les ouvrages
si abondamment documentés de M. Amédée Guérin et de M. de Crozals.
56Vallée de la Bourbre.
CHAPITRE PREMIER
De Lyonnais à Dauphinois. — Vieilles querelles. — La plaine de Saint-Fons et de Venissieux.
— Saint-Priest. — Chandieu-Toussieu. — M. Pupil de Carabas. — La Bourbre. — Heyrieux,
capitale de la cordonnerie dauphinoise. — La Seigneurie de Fallavier. — Monbaly. —
Bourgoin et Jallieu. — Tous tisseurs. — Éloge du pot-de-vin. — J.-J. Rousseau à Bourgoin.
— M. de Monciset, philosophe utopiste. — Thérèse. — La ferme de Montquin. — Le comte
de Chatelard et Marie Stuart. — Poète amoureux d’une reine. — Les Balmes viennoises.
— Crémieu. — Une page d’histoire du moyen âge. — Les Juifs à Crémieu. — A travers
les escarpements des bords du Rhône. — La Grotte de la Balme.
yon vu de la grande chaussée de Perrache ; Lyon gigantesque,
couché aux pieds de sa dame de Fourvière ; Lyon cravaté de Lbrouillard...
Et le Rhône, émeraude, avec aussi le brouillard sur ses bords ;
Et le pont qui le traverse, avec aussi
le brouillard sur ses murailles d’appui ;
Et les pêcheurs qui s’enracinent le long
des rives, avec aussi le brouillard, car à
peine distingue-t-on leur chapeau pagode
et leur longue gaule, menue et tordue
dans la brume comme un ver.
Le brouillard partout. Brouillard tenace,
brouillard anglais.
... Quand, soudain, le voilà disparaissant,
ce brouillard, qui tout à l’heure nous
noyait dans son flot cotonneux.
Quoi ? déjà, si vite ?
Le château de Saint-Priest
7Apprenez que nous sommes maintenant en Dauphiné — et que les
Dauphinois laissent le brouillard aux Lyonnais. Chacun chez soi.
Au ton sec et tranchant de ce début de chapitre, on a pu reconnaître
qu’il existait entre les deux provinces de sérieux sujets de querelles.
Sérieux, en effet. Venir reprocher à Lyon son brouillard, c’est presque
de la cruauté. C’est reprocher à un infirme son infirmité, à un pauvre
sa misère... Et pour que les Dauphinois manquent ainsi aux vertus
chrétiennes, il faut que les torts envers eux soient graves. Graves : ils le sont.
La vérité, cependant, est qu’il y a eu, qu’il y a encore, des deux côtés,
beaucoup d’intransigeance — un point d’honneur trop intraitable. Les
Lyonnais sont fiers de la grandeur de leur ville. Ils ont raison.
Les Dauphinois sont fiers de la hauteur de leurs montagnes. Ils ont
raison.
Et alors, s’ils ont tous deux raison, pourquoi ne pas s’entendre, en
déclarant réciproquement que Lyon est une grande ville et que les
montagnes du Dauphiné sont très hautes ?
S’entendre ! Ah ! grands dieux ! que nous en sommes loin de ce sage
équilibre !
Sachez donc qu’il ne s’écoule pas de jour, sans que les Lyonnais déclarent
à tout venant que la Jungfrau est bien supérieure au Pelvoux, et que les
cascades de l’Oisans ne sont que petites wallaces auprès de celles de
la Suisse, et que les glaciers bernois, et que les sapins de l’Engadine, et
que... Le moyen de rester calmes devant semblables affirmations ?
C’est alors que les Dauphinois se font une arme des brouillards de la
Saône — pour conclure malicieusement, dans leurs critiques, par un éloge
ampoulé de Marseille, au préjudice de l’ancienne capitale des Gaules.
Préférer M, la rivale, la bête noire !..
Au fond, je suis sûr qu’on pardonnerait le « brouillard » — mais le
brouillard augmenté de Marseille : c’en est trop.
Et la discorde grandit.
Où s’arrêtera-t-elle ? Quand s’arrêtera-t-elle ? Dans combien de siècles ?
On ne sait pas.
En attendant, sans en venir positivement à la guerre, les deux partis
s’usent en escarmouches continuelles. Ils se « chinent », expression
lyonnaise, ou « s’égougnent », expression dauphinoise.
Ajoutons, pour être impartial, que les Lyonnais souvent triomphent
dans cette lutte à coups d’épithètes, qui ne sont pas de pur classique.
On les vit récemment écraser l’adversaire sous ce double choc : «
Bardoux et ventres jaunes ».
Bardoux et ventres-jaunes : ça ne veut pas dire grand’chose, ça ne veut
même rien dire du tout. Mais c’est euphonique.
L’outrage était sanglant. Les offensés ne voulurent point demeurer en
reste. Ils cherchèrent à répondre — sans jamais, hélas ! pouvoir trouver
l’équivalent.
Et depuis cette époque, nous sommes tous un peu humiliés à Grenoble.
Et nous cherchons toujours...
Nous cherchons encore... quand le train, d’un seul tour de roue, passe
8Les restes de Fallavier.
la Rize — la Rize aux eaux noires et sales. La plaine dauphinoise, celle
De Saint-Fons et de Venissieux, décrit sa circonférence. Peu accueillante,
cette plaine, rugueuse, caillouteuse, terre rougeâtre. Dans le fond, des
rideaux de collines basses qui la coupent en parallèles ; au premier plan,
des routes blanches lisérées de haies maigrelettes, couvertes de
poussière... Des champs qui se rangent en carrés, à peine interrompus, çà
et là, par des fossés bourbeux et des peupliers semés comme des I sur
une immense page.
Saint-Priest montre bientôt sa grosse personne de bourg cossu,
confortablement assise sur l’échine d’un mamelon. Saint-Priest, un peu intimidé
par son château — quelque chose de froid, de compassé, de géométrique,
le rêve d’un élève bien sage de l’École des beaux-arts : des lignes droites,
ennuyées d’être si droites... oui, mais si distinguées, si aristocrates dans
leur mutisme, avec ce petit donjon couronné de mâchicoulis, qui a l’air
d’un petit toquet Henri III, posé sur la tête d’une vieille douairière.
Et Chandieu-Toussieu, où perche encore un château, ancienne
propriété de certain M. Pupil, qui vivait sous la Régence. Ne cherchez pas
ce nom dans l’Armorial, M. Pupil n’a aucun droit à la particule. M. Pupil
descendait d’une famille de marchands ferratiers de Lyon. Peu d’aïeux,
mais beaucoup de fortune — fortune qu’on dépensa, comme si on s’était
appelé M. le marquis de Pupil, qu’on dépensa sans compter : en équipages,
en maisons, en maîtresses, au jeu et à la table. Pupil de Carabas éclipsa
par son luxe tous les seigneurs râpés de Paris et de Versailles. Ce que
voyant, ceux-ci, admiratifs, lui décernèrent le titre de « milord ». Il fut
le « lord » de Mions ! Inutile d’ajouter que milord de Mions mourut
pauvre. C’était prévu — sinon par lui, du moins par nous.
9Le château de Monbaly.
Ce brave M. Pupil, s’il revenait en notre monde, combien il s’étonnerait
de voir sa Bourbre, autrefois tant libre d’allures, presque errante — et
aujourd’hui tant modeste et tant douce ! La belle fille — est-il permis
de comparer, même en rhétorique risquée, une rivière à une belle fille ?
— la belle fille se laissa persuader qu’elle serait bien plus belle encore
dans l’ajustement d’un corset. Coquetterie qui lui coûte cher : la
malheureuse, pour avoir voulu fleureter avec les ponts et chaussées, chemine
maintenant, timide et pudique, et triste sous l’échevelis de ses saules,
dans un canal fait sur mesure par un ingénieur très distingué.
Les collines se joignent presque ; lacs et bois, villages et châteaux,
ceinturent ces collines — les châteaux surtout — et c’est comme une
vivante poussière d’histoire montant de leurs murailles croulées.
Mais il manquerait quelque chose à tout cela qui s’épand dans
l’abondance des champs, où la moisson se couche, il manquerait quelque chose,
si nous n’avions là-bas, escaladant l’horizon, les montagnes du Bugey et
de Chambéry, solides forteresses qui nous gardent.
Au détour de la voie, Heyrieux grandit, puis se fixe autour de son
parc de Serezin. Une odeur de cuir flotte. Nous sommes dans la capitale
de la cordonnerie dauphinoise. Une grande rue où les pan, pan, pan se
multiplient... Et pan, pan, pan pour assouplir les formes, et pan, pan, pan
pour fixer la semelle.
Ruche bourdonnante. A chaque embrasure de porte ou de fenêtre, la
bonne silhouette du maître de céans se montre, la pipe à la bouche, les
10Bourgoin. — Vieille fontaine, place d’Armes.
manches retroussées jusqu’aux coudes... Et pan, pan, pan, un gros soulier
sort de ses mains, cuir solide avec de gros clous à têtes camardes qui,
aux pieds des rouliers, marqueront d’étoiles le sol des grandes routes.
Les prairies s’entassent et la vigne court dans les treillages comme des
notes sur une portée de musique. Les chemins, au bord des ruisseaux,
zigzaguent... Au hasard j’en prends un — et droit il me mène, en plein
bois, au pied du Relong.
Ici fut la seigneurie de Fallavier. Il n’en reste maintenant qu’une double
haie de remparts, deux tourelles et les fossés, larges et profonds, bâillant
dans les hautes herbes. Fallavier, derniers vestiges du royaume
bourguignon. Tour à tour à la famille de Boczosel, à Hugues de la Tour du Pin,
au comte de Genève, au prince d’Orange, au beau Dunois — pardieu
oui ! — pour finir, enfin, dépendance du domaine de la Couronne.
eAu XVI siècle, Richelieu le démantèle.
Et depuis, Fallavier se terre dans l’oubli.
Un coin de Hollande que toute cette plaine ; les canaux se croisent,
s’entre-croisent, font parler les moulins... Et la Verpillière, et Vaulx-Milieu
s’éparpillent sur les coteaux. Et sur ces coteaux, encore, les vieux restes
d’autrefois. Monbaly, avec ses tourelles en dômes et sa lourde porte
frappée de caboches — et sa terrasse dominant la Bourbre.
Et la Commanderie des Templiers, bâtisse mastoc, taillée en plein granit.
Et des coteaux, des coteaux, des coteaux... la terre grasse, spongieuse,
criblée de récoltes ; et dans les marais avoisinant les prairies, d’immenses
étendues noires de tourbe.
Solide ossature jurassique, derniers soubresauts de ces hautes roches
qui nous entourent — et dont on voit l’anatomie se dessiner au fond
des nombreuses carrières ouvertes le long des routes.
11Population aussi forte que le sol ; à la fois paysans et ouvriers. On
moissonne, on fauche, on vendange, on trame le velours pour les grandes
usines du Forez et du Rhône. Et plus nous avancerons, et plus nous
verrons l’industrie locale se développer.
A Bourgoin et à Jallieu, ce sont des ateliers d’impression sur étoffes,
des filatures, d’immenses fabriques où cotons et soies se transforment.
Près de 3.000 métiers tournent sans arrêts.
Il n’est, ici que tisseurs ; au village : hommes, femmes, enfants, tous
tisseurs. Tous travaillent aux pièces ; leur carré de culture apporte au
ménage le blé et le vin ; les deux noyers, devant la porte, donnent l’huile ;
la vache, dans l’étable, donne le lait. Et voilà du vrai bonheur. Ça n’est
pas plus difficile à trouver que cela, le bonheur ! Il suffit d’aller à
Bourgoin. Oh ! la bonne petite ville, bien tranquille, bien acagnardée dans sa
province, avec ses bonnes petites rues bien étroites, ses bonnes petites
vieilles sur le pas des portes, qui tricotent en disant le plus de mal
possible de leur prochain ; ses bons petits cafés : le « Café du Commerce »,
le « Café des Négociants », « Au Rendez-vous des Amis », bons petits
cafés où l’on boit bouteille, un petit vin gai, d’aspect inoffensif et qui
monte quand même dru à la tête. Attention !
Ici tout le monde « boit bouteille », — mais rien que bouteille. Ne
nous parlez pas de bières ou d’apéritifs...
— Qu’est-ce que vous prenez, mon brave monsieur ?
Et pardi, une bouteille !
— Bourgeoise, une bouteille ! — ou pour parler plus exactement : —
Bourgeoise, un pot !
Le pot, c’est l’unité.
Bourgoin. — Vue générale.
12Mais Bourgoin ne fut pas toujours la débonnaire, la marchande,
seulement occupée à ses velours et à ses soies. Bourgoin eut ses heures
ed’héroïsme et de luttes. Au XVI siècle, son vieux pignon de Maubec,
dont on voit se dresser la silhouette décharnée, du haut de la Combe de
Brion, Maubec, la forteresse bâtie sous les premiers dauphins, est prise,
reprise par catholiques et protestants, par Virieu et par Chatonnay, par
Mayenne et par Les Adrets.
Et la pacification enfin achevée, les luttes continuent encore. C’était
contre le huguenot, c’est maintenant contre le sol lui-même. Six mille
hectares conquis pied à pied sur les marais, immense nappe d’ajoncs et
de boues argileuses gagnant presque le Rhône...
Les travaux, commencés sous Louis XIV, sont arrêtés par la Révolution ;
en 1805, on les reprend ; en 1812, l’œuvre est finie.
Quarante-quatre ans auparavant, un homme était venu à Bourgoin. Et
Bourgoin s’enorgueillit du séjour de cet homme.
Cet homme était philosophe ; il avait déjà mené quelque bruit dans le
monde ; il s’appelait Jean-Jacques Rousseau. Il était fort bon écrivain et
fort médiocre botaniste. Fidèle aux habitudes de toute sa vie, il
s’empressa de faire ce dont il était le moins capable : il n’écrivit plus une
seule ligne, pour passer son temps à herboriser.
D’abord à l’auberge de la Fontaine, puis à la ferme de Montquin, aile
medélabrée d’une petite habitation de plaisance que M de Césarges
possédait à une demi-lieue de la ville, Jean-Jacques mena l’existence d’un
ours solitaire, très mal léché, d’un ours extraordinairement défiant, qui
voyait des ennemis surgir de tous les coins. Rarement il se décidait à
permettre quelques avances à ses voisins.
Chronomètre ambulant, chaque jour, à la même heure, on pouvait le
voir passer, grave, immuable, dans son vieil habit bleu barbeau. Il allait
par les champs, à ce point absorbé qu’il se laissait toujours surprendre
par la grande ombre don quichottesque de M. de Monciset, soudain
dressée devant lui.
M. de Monciset était, avec le marquis de Beffroy de la Grange-aux-Bois,
le seul être humain que le « Promeneur solitaire » consentit à supporter.
Aussi bien, type étrange que ce Monciset, avec sa face ridée, simiesque,
son long corps, son long cou, ses longs bras sans cesse traçant dans les
airs des figures géométriques, — et par-dessus tout l’imagination la plus
farcie de coq-à-l’âne, qu’il fût possible de concevoir.
M. de Monciset avait tout lu, sans jamais retenir un mot de toutes ses
lectures. La méthode était au monde ce qu’il ignorait le mieux. Locke,
Voltaire, Bayle, Montesquieu, l’Encyclopédie, les romans de l’abbé Prévost,
tout cela se heurtait, virevoltait, se cognait aux angles de son vieux crâne.
Il avait des idées plein ses poches — mais de bon sens, pas une once.
Il voulait le bonheur du peuple : révolutionnaire un jour, conservateur le
lendemain. L’économie politique, il l’avait créée avant Quesnay et Adam
Smith. Et ses journées passaient en la confection de multiples plans,
d’innombrables requêtes, qu’il adressait au contrôleur des finances, aux
13ministres de la guerre et de la marine. Jamais de réponse, bien entendu.
Ah ! ça lui était bien égal !
En présence de cette nature si torrentueusement en dehors, Rousseau,
ramassé, replié sur lui-même, pesant ses moindres paroles dans la crainte
vague de l’ennemi, Rousseau, le persécuté, ne savait se défendre d’un
étonnement quasi admiratif. Il laissait tourner ce moulin à paroles, sans
vouloir l’interrompre. Tous ces mots qui tombaient pêle-mêle, comme
des gouttes de pluie dans un ruisseau, tous ces mots !.. Comment un
homme pouvait-il tant parler ?..
Une seule fois, cependant, il se départit de son mutisme étonné :
— Monsieur, venait de lui dire le terrible bavard, j’ai approfondi tous
vos ouvrages.
— Ah ! monsieur, vous auriez bien mieux
fait de labourer vos terres !
La leçon, paraît-il, ne profita point à M.
de Monciset ; il mourut dans l’impénitence
finale. Sa dernière discussion eut lieu avec
le curé qui lui apportait les sacrements.
C’est à Bourgoin, on le sait, que l’écrivain
se maria avec Thérèse Levasseur. Pauvre
Thérèse calomniée ! Son mauvais génie
suivant les uns, et presque son bon génie,
suivant quelques autres. Et, somme toute,
ne méritant, ni cet excès d’honneur, ni
cette indignité. Thérèse, pas bien
intelligente, restée paysanne, sa vie longue, ne
connaissant rien des usages d’un monde
que du reste elle ne chercha point à
pénétrer, mais dévouée, fidèle comme
un chien, admirant, aimant, soignant
son grand homme - qui ne devait pas
toujours être des plus commodes, La ferme de Montquin.
quand sa misanthropie le tenait.
« J’ai le plaisir, écrivait-il le 31 août 1768, à M. Lalliaud, j’ai le plaisir d’avoir
ici, depuis quelques jours, la compagne de mes infortunes. Voyant qu’à tout prix
elle voulait suivre ma destinée, j’ai fait en sorte, au moins, qu’elle pût la suivre
avec honneur. J’ai cru ne rien risquer de rendre indissoluble un attachement
de vingt-cinq ans, qu’une estime mutuelle, sans laquelle il n’est point d’amitié
durable, n’a fait qu’augmenter incessamment. La tendre et pure fraternité dans
laquelle nous vivons depuis treize ans n’a point changé de nature par le nœud
conjugal ; elle est et sera, jusqu’à la mort, ma femme par la force de nos liens
et ma sœur par leur pureté. Cet honnête et saint engagement a été contracté
dans toute la simplicité, mais aussi dans toute la vérité de la nature, en présence
de deux hommes de mérite et d’honneur, l’un officier d’artillerie et fils d’un
de mes anciens amis du bon vieux temps, c’est-à-dire avant que j’eusse aucun
nom dans le monde, et l’autre, maire de cette ville et proche parent du premier.
« Durant cet acte si court et si simple, j’ai vu fondre en larmes ces dignes
hommes, et je ne puis vous dire combien cette marque de bonté de leurs cœurs
m’a attaché à l’un et à l’autre ».
14Une visite s’impose : celle de la maison ou ce bon Jean-Jacques souffrit,
durant de si longs mois, les écarts d’éloquence de ce bon M. de
Monciset, unis aux professions de foi solennelles du marquis de Beffroy de la
Grange, baron d’Ecquencourt, puissant seigneur qui fut gouverneur de
Bourgoin, s’il vous plaît :
Gouvernement solide et beau,
Qui présente pour toute garde
Un suisse avec sa hallebarde
Peint sur la porte du château.
La « ferme » de Montquin se tient à peu près debout. Elle a même
encore belles apparences de vie avec ses baies croisillonnées et son
lourd portail plein cintre.
C’est au premier étage qu’il habitait : deux pièces à fenêtres disjointes.
Au-dessus de la cheminée, certaine horreur cinabre et jaune ocre,
amalgame monstrueux à faire hurler un loup, et représentant le Sacrifice
d’Abraham, un vieillard au nez crochu qui lève le bras sur son fils, de ce
même geste qu’emploie Chopard l’aimable pour dévaliser le bourgeois.
Dans un angle, le vieux fauteuil qu’on dit avoir longtemps assuré son
sommeil. Sacrés restes que les vers ne respectèrent point. Que si
encore on se souvenait de l’hôte illustre ! Hélas ! pas plus de lui que de
Nabuchodonosor ou d’Ashourbanipal !
Il y a quelques années, M. Fochier, l’historien de Bourgoin, voulut
interroger, là-dessus, une paysanne qui faisait sécher des haricots dans la
chambre à coucher de l’auteur du Contrat social.
Celle-ci branla du chef négativement. Rousseau ! Rousseau ! personne
ne le connaissait dans la maison...
— Mais, au moins, insista son interlocuteur, n’auriez-vous pas quelque
objet, indice de sa venue, un portrait par exemple ?
La brave femme réfléchit un instant, puis soudain : « Un portrait, vous
parlez d’un portrait ! Attendez donc : c’est peut-être bien ça, votre
Rousseau ! » Ce disant, elle revint tenant un chenet rouillé, orné de têtes de
chimères épouvantablement grimaçantes.
Ça Jean-Jacques !
Et le digne M. Fochier d’ajouter, mélancolique : « O génie, ô gloire, à
quoi n’êtes-vous pas exposés ! »
De Montquin à Meyrié, à travers champs, à travers prés. Un pont sur
l’Agny, affluent de la Bourbre ; et bientôt la Bourbre elle-même, dominée
par Serezin-la-Tour. Il n’y a rien à Serezin-la-Tour, qu’un hameau sous
les noyers et dans les vignes... Il n’y a rien qu’une histoire très triste
et très touchante :
Il était une fois un jeune homme qui aimait une reine. Ce jeune homme
s’appelait Piraud, comte de Chatelard, seigneur de Serezin-la-Tour ; cette
reine s’appelait Marie Stuart.
Quand vous n’avez pour titres de noblesse qu’un comté de franc-fief ;
quand vvez pour biens immobiliers qu’un castel représentant
juste 10.000 écus, gardez-vous d’aimer une reine. Notre gentilhomme
15n’écouta point ces sages conseils. Il assaillit sa dame de sonnets, de
rondels et d’épîtres.
Celle-ci lut cette volumineuse anthologie et la trouva bien — la trouva
même si bien qu’elle commit l’imprudence de le lui dire. Voilà Piraud
dans l’apothéose de ses désirs : il aime et il est aimé !
C’était un homme aux décisions promptes que ce poète dauphinois
— et très pratique, quoique poète.
Faire des vers à une jolie femme, les lui envoyer, et recevoir de cette
Dessin original de Bastet.
16jolie femme des compliments sur ses rimes : c’est déjà quelque chose.
Mais il y a mieux.
Un soir, dans son lit, au moment de s’endormir, Marie voit soudain
se dresser devant elle une ombre ; cette ombre a un pourpoint rouge
cerise ; cette ombre, c’est un homme — et cet homme, c’est Chatelard.
Il met un genou en terre.
La veuve de François II était-elle de vertu si farouche, ou Chatelard si
laid... Quel historiographe nous pourra renseigner ? La vérité est qu’on
refusa d’entendre l’amoureux...
Un autre, plus prudent, s’en serait tenu là. Que croyez-vous que fit
notre héros ? Huit jours après, il recommençait.
Et la reine, de plus en plus farouche, le faisait jeter à la porte.
Ce chassé-croisé aurait pu durer longtemps, si le bourreau n’avait pris
tâche d’y mettre fin.
Le 22 février 1563, le pauvre Alcindor — terrible châtiment pour mince
faute — marchait au supplice.
Il finit en poète. Avant de gravir les degrés de l’échafaud, il récitait
les Discours de Ronsard. Et sur le billot, ses dernières paroles allèrent
encore à la souveraine, aimée jusque vers la mort, par-delà la mort...
... Nous avons quitté Bourgoin, le long de cette Bourbre attirante.
La route est droite. Ce sont de grosses fermes, des villages clairs au
soleil. Les chiens jappent, les coqs chantent, les poules gloussent, les ânes
braient. Les commères dépouillent le chanvre sur le banc, près de l’entrée.
La patache passe...
Elle passe, coupant les Balmes viennoises, une vague de roches qui court
vers le Rhône, pour s’immobiliser près de ses bords, en de brusques
jets de calcaires, à pic...
Elle passe près du lac de Moras, devant la seigneurie de Saint-Jullin
eroù François I séjourna, devant Poisieu, devant Malins et son donjon...
Et soudain, voici qu’après un détour, une colline se lève, avec des murs
et des arbres cloués à ses flancs.
Une vision de moyen âge : vieux monastères, vieilles chapelles,
remparts encore menaçants, créneaux égueulés, restes d’ancienne baronnie
— et une tour avec une grosse horloge ronde sur sa face, comme l’œil
d’un cyclope, et des portes mutilées, dont il ne reste que moignons de
pierre... Des rues désertes, des maisons noires à façades dentelées, aux
toits ventrus, fourrés de mousses...
Toute une ville s’est endormie là, d’un sommeil pesant, rigide,
cataleptique. Cette ville fut Crémieu. Nulle part ne s’affirme plus forte, plus
nette, l’empreinte féodale.
Une page de grande histoire, que son histoire.
Crémieu, centre de mandement des barons de la Tour-du-Pin.
Crémieu qui doit sa prospérité à une charte de franchises que lui signa le
dauphin Jean II.
Louis XI, en 1466, la cède en dot à Jeanne, sa fille naturelle, lorsque
cette dernière épouse le bâtard de Bourbon. Tranquillité relative. Mais un
siècle plus tard, vont s’allumer les guerres religieuses. Les compagnons
17des Adrets exercent consciencieusement leur
pittoresque métier de bandits autorisés. Ils pillent, volent,
rançonnent les bourgeois. L’un d’eux, naïf en deçà de
Crémieu.
raison, se plaint au terrible chef de ce que « tout le vin de son cellier
a été tiré et qu’il ne reste pas une botte de foin dans sa grange ».
Heureux bourgeois ! si jamais les soldats catholiques ou huguenots ne
se sont rendus coupables envers lui de plus graves méfaits !
Au signal de la Saint-Barthélemy, les luttes ne font, cela va de soi, que
s’accroître.
Lesdiguières et Montbrun entrent en scène. Alertes sur alertes — sans
jamais, à vrai dire, de sièges réglés, quoiqu’en 1574 et en 1576 on se vit
obligé de remplacer la milice par des troupes régulières.
Mais ce n’étaient là qu’escarmouches, menaces de combats, plutôt que
combats véritables... La Saint-Barthélemy ne devait point, somme toute,
ruiner Crémieu, pour cette raison, d’ailleurs très simple, que Crémieu,
bien avant Charles IX, avait déjà perdu ses principaux facteurs de
production et de force.
Il y eut une cause à cette chute, une cause sociale. Tout un élément
nouveau introduit dans la population : le Juif.
La communauté sémite des pays viennois a été l’une des plus
importantes de province — la plus importante peut-être.
De son origine, on ne sait rien. Toléré par les archevêques, protégé
presque ouvertement par les ducs de Savoie, le juif, monopoleur de la
banque, voit bientôt le commerce entier en ses mains... Il est tout ; il
tient tout. Son argent couvre le sol.
Mais qu’il paye cher sa puissance ! Au fond de sa petite boutique, où,
à la lueur de la lampe fumeuse, il tire ses lettres de change, compte et
recompte ses ducats, que de ruses, que de bassesses ne doit-il point
échafauder pour résister aux désirs des grands de puiser dans ses
coffres, quand ils n’ont plus rien dans les leurs ! Que d’angoisses dans
18Crémieu. — La halle.
cette existence de cloporte ! Tantôt il jouit des faveurs delphinales, tantôt
c’est la prison qui s’ouvre.
Et cela dure jusqu’au jour où de trop fortes vexations le poussent à
l’exode.
eVers le milieu du XV siècle, la synagogue du Mont d’Annoisin était
vide — mais Crémieu était morte, morte au négoce ; son industrie locale,
sans crédit et sans capitaux, tombait, au moment même où elle allait
enfin pouvoir s’épandre...
Le juif avait emporté avec lui, dans sa fuite, les secrets de son entente
Dans la grotte Entrée de la grotte de la Balme.
19Vue de Saint-Quentin-Fallavier
merveilleuse des matérialités de la vie, la science du travail et des
richesses faciles.
... Toujours à travers les escarpements des bords du Rhône ; à travers
les premiers gradins des Alpes, timides encore, à fleur de terre...
Un immense arc de triomphe, taillé à coups de hache dans l’épaisseur
des blocs de rocher, donne accès à une des merveilles les plus
incontestablement « merveilles » de ce pays de merveilles : La Grotte de la Balme.
On entre : un torrent passe, bouillonnant à vos pieds.
On entre — et soudain cette voûte haute comme une cathédrale,
cette voûte s’abaisse, s’écroule, presque à portée de la main. Des
excavations se suivent : autant de niches à icônes, chargées de cristaux, qui
brisent la flamme des bougies, la dispersent en gouttelettes brillantes,
ruisselantes coulées de diamants. Nous pénétrons. De petits bassins
arrondis versent leurs eaux les uns dans les autres. Et des blancheurs
s’étendent, gagnent vers le fond... Tout est blanc, dans ce demi-jour fluide
qui semble dater des âges où la lumière n’était pas...
Une muraille se dresse, frangée de larmes : on la tourne en s’aidant
des pieds et des mains. On traverse une série de puits... Un lac s’étend,
calme, pétrifié...
Et des ombres se détachent, grandissent, semblent colosses ; et des
stalagmites prennent vaguement figures humaines, et des stalactites partent
en fusées. Des stèles montent...
Ombres, cauchemars de formes. Monstrueuse architecture, palais des
visions...
20Pont-de-Beauvoisin.
CHAPITRE II
Toujours la Bourbre. — La Tour-du-Pin. — Jupe courte et veste ample. — Les Abrets.
— Tout le long du Guiers. — Le Pont-de-Beauvoisin. — Mandrin au Pont-de-Beauvoisin.
— Aoste la Romaine. — Querelles d’archéologues. — Caïus Atisius Gratus, marchand de
pots. — Virieu et son château. — Une nuit de Louis XIII. — Dans les terres froides. — Le lac
Paladru. — Les Troglodytes de Paladru. — Ars la maudite. — La cloche d’Ars. — La Tour
de Clermont. — La petite Fure. — Charavines. — La Silve-Benite. — Un fls de Frédéric
Barberousse. — Dans les ruines. — Ce qu’est devenue la cellule du dom coadjuteur. — A
travers champs et sous les hêtres.
llant ici, ailleurs, au hasard, dans la
plaine de la Bourbre, nous n’avons Aeu, encore, que des commencements
de sensations, des motifs de cavatine, comme
disait Taine.
C’était le Dauphiné — sans l’être
cependant... Des plateaux élevés, les sommets
chartreux apparaissaient bien — mais dans
un lointain si profond ! On les sentait d’un
autre pays, très éloigné, quasi de l’autre
côté des nuages... Et nous n’en avions que
des lignes perdues...
La note sera maintenant plus accentuée.
Les routes vont tendre leur pente — et la
montagne jaillira bientôt de terre, presque
à nos pieds.
Elle jaillira, sans fracas, sans secousses,
sans ces menaces de rochers qui semblent
des poings de pierre, tendus. Elle restera La Tour-du-Pin. — Le Calvaire.
21aimable, souriante, dans sa gaine de forêts ; et toujours jusqu’à Grenoble,
passé Grenoble, nous verrons, à sa base, les mêmes eaux se répandre, les
mêmes prairies, les mêmes vignes, les mêmes villages aux toits rouges,
et les grands noyers devant les portes.
Et la Bourbre, ici, en prendra mieux à son aise. Elle roulera plus libre,
sous les oseraies pâles qui l’enveloppent, elle musera dans des sinuosités
plus profondes, parfois elle pourra s’attarder dans les champs, en
détacher des îles, en denteler des miniatures de golfes et de baies... Elle ne
redeviendra sérieuse qu’à La Tour-du-Pin.
Une sous-préfecture, fière, un peu, de sa naissance. Et avec raison, car
eau XI siècle, elle était déjà grande personne. Elle avait une belle robe,
faite de belles murailles de bon granit épais ; elle avait sa citadelle — et
ses barons devaient devenir les chefs de race des souverains dauphinois.
Murailles, citadelle, baronnie, que de toute cette gloire, il reste menues
choses ! La Tour-du-Pin n’a de féodal que ses rues irrégulières, pavées
en pointes. Moderne sa halle aux lourds piliers ; moderne son église de
style romano-gothique ; modernes sa fontaine de la grande place et son
calvaire surmonté d’une statue de la Vierge en bronze doré.
Moderne jusque dans ses costumes. Il n’y a pas très longtemps, à
peine quelques années, les femmes portaient encore la jupe courte en
droguet, le tablier, le petit fichu carré, avec la capeline, chapeau de paille,
sans bords, largement échancré derrière, pour céder place au chignon.
Les hommes laissaient croître leurs cheveux, pêle-mêle sur le col. Ils
avaient une veste ample, une culotte, des guêtres retenues au-dessus des
genoux par des jarretières rouges, un feutre à vastes ailes. Ils en sont
loin, aujourd’hui, de ces ajustements pour chromolithographies. Place
au pantalon de peau de diable, au veston noir, dit tape-cul, inusable,
inamovible, protégé qu’il reste toujours par la blouse, la belle blouse
trapue, taillée en rotonde, qui se gonfle sur le dos quand le vent souffle
et fait ressembler son heureux propriétaire à quelque cloche errante,
trinqueballante dans les champs et sur les routes...
Et nous voilà, ici, près de Savoie, aux Abrets, gros bourg de canuts,
travaillant presque tous pour les usines lyonnaises.
La plaine s’étend mouillée sous le ciel, un ciel gris d’automne, un ciel
hollandais, très fin. Les hautes collines boisées semblent des pans d’ombres
montantes, et, dans la brume, on devine plutôt qu’on aperçoit la chaîne
jurassique qui s’effile irréalisée.
Un bon petit diable de torrent va, vient, court, bavard comme quatre
sur son lit de cailloux : c’est le Guiers, le Guiers vif.
Pont-de-Beauvoisin n’est pas loin... Il est là devant nous, propre, bien
bâti, plein du bruit de ses scieries et de ses moulins. Quelques souvenirs ?
Oh ! bien peu ! Ville frontière, prise, reprise et reprise encore par
Savoyards et Dauphinois.
Près de Saint-Béron, au château de Rochefort, c’est là que le fameux
Mandrin, cet empereur des contrebandiers, trahi par une femme, fut arrêté.
Les habitants employèrent tous leurs efforts pour le délivrer,
menacèrent, implorèrent... Efforts vains, supplications vaines.
22A La Tour-du-Pin. — La fontaine des Dauphins.
Mis en prison à Valence, un mois après, le terrible ennemi de la gabelle
subissait le supplice de la roue, le 26 mai 1755.
Il avait vingt-neuf ans.
... Le Guiers tapageur, le Guiers tonitruant, mais si crâne dans ces
roches qu’il escalade, rageur, pour les inonder de son écume blanche !..
Il nous faut le quitter, ce Guiers. Au revoir. Nous nous retrouverons en
Chartreuse !
En attendant, nous grimpons sur un vieux cabriolet traîné par un
très vieux cheval, lequel très vieux cheval a pour cocher un très vieux
homme, passablement ivrogne, qui s’arrête, à chaque kilomètre, pour
« boire pot » à l’auberge.
Après une douzaine de stations, la voiture trace des zigzags inquiétants ;
elle va verser... elle verse...
— As pas peur, dit le vieux. J’en ai vu bien d’autres !
Je crois devoir observer :
— Que vous en ayez vu d’autres, je n’en disconviens pas... Mais le
fossé est là, à cinq centimètres de la roue, et...
— As pas peur ! Hue !
Et coups de fouet, coups de canne de pleuvoir... Hue !
La pauvre bête veut protester, essaye d’une ruade. Hélas — les ans
en sont la cause — elle ne peut exécuter que la première figure de
son mouvement de révolte ; la deuxième figure s’achève à terre — à
plat ventre.
23Quels efforts pour la remettre debout ! Quand on la tire à droite,
elle retombe, flasque, à gauche. Le vieux hurle, tempête, vocifère, pour
finir — le vin aidant — par pleurer à chaudes larmes.
Enfin, victoire, Belle Rosse est d’aplomb sur ses antiques jambes.
Et nous courons — ma parole, je crois que nous courons ! — à travers
un réseau serré de collines, près de la Bièvre, qui semble immobile sous
les ajoncs — et fuit pourtant, jolie, moirée, noire d’ombre...
Tout à coup mon ivrogne tend le bras, très fier, — et ce seul mot sort
de ses lèvres : — Aoste.
Un gros tas de maisons, en rond, autour de l’église paroissiale, coiffée
d’ardoises. Des routes se détachent, jettent leur note grise sur le vert
des vignes et des prés. Des fermes bâillent sur ces routes, des odeurs
fortes montent des écuries ouvertes — et dans la rue, que le fumier
gagne, les poules, haut juchées sur la paille, grattent, attentives, les
canards barbotent, les oies s’en vont par lentes théories, dandinantes et
solennelles.
Cette abondance de volaille assure la richesse du pays. Aux quatre
foires d’hiver, il n’est que gloussements et cocoricos ! Un bon chapon
gras, arrosé de bon bourgogne, rien au monde de mieux. Mais le chapon
gras mangé, mais le bourgogne bu, à ce moment exquis du cigare qui
facilite les digestions, on éprouve le besoin de parler, de se répandre.
Parlons d’Aoste, si vous le voulez, Aoste la Romaine, que fonda Auguste.
La petite colonie dura-t-elle jusqu’à l’arrivée des Barbares ? De
nombreuses inscriptions sont là pour en témoigner. Et il y a autre chose que
des inscriptions... Devant la porte du Musée se dresse une pierre qui
servit d’autel à sacrifices ; à quelques pas, gît un rectangle de feldspath,
détaché d’une nécropole voisine.
En 1848, la pioche découvrait une voie très large qui portait, tenace,
l’empreinte des ornières dans lesquelles roulaient les chariots. Quelques
années plus tard, un nouveau coup de pioche ramenait au jour une
centaine de vases de terre, de formes massives, échantillons complets de
l’art céramique aux premiers siècles.
Longtemps on chercha d’où provenaient ces vases. Enfin, après avoir
torturé textes et bas-reliefs, la science finit par acquérir la certitude
qu’il y avait eu là, en ce même endroit, une fabrique de poterie.
Nos archéologues départementaux allèrent même plus loin. Précieux
renseignement pour le Bottin : ils allèrent jusqu’à donner les noms de
ces industriels en cothurnes. C’étaient, paraît-il, les deux frères Caïus
Atisius Gratus et Caïus Atisius Sabinus.
Gratus et Sabinus furent immédiatement présentés aux Académies
compétentes. Les Académies compétentes daignèrent approuver.
Et voilà un important point d’histoire qui semblait éclairci, quand
soudain le bruit se répand qu’un troisième Caïus Atisius, l’aîné celui-là,
vient d’être découvert.
On recompulse les notes, on retorture textes et bas-reliefs...
Le savant, déjà père de Gratus et de Sabinus, en est frappé d’insomnies.
Ce Caïus, quelle profession pouvait être la sienne ? Marchand de pots,
24comme ses cadets ? Placier de la maison pour toute la Gaule cisalpine
et transalpine ?..
Le hasard, qui fut toujours le plus brillant élève de l’École des Hautes
Études, amena la solution de ce tant passionnant problème.
La tour de Morestel.
Caïus Atisius Primus, le fait est indéniable aujourd’hui, n’était pas
marchand de pots. Il ne voulut jamais embrasser cette carrière du négoce
que ses puînés devaient suivre avec tant de succès.
Caïus Atisius Primus quitta de bonne heure le tablinum de ses pères,
pour se consacrer à l’Administration. Ses talents naturels, ses qualités
d’ordre et de tenue lui permirent de franchir rapidement les échelons
de la fortune. Il mourut gros fonctionnaire, quelque sinécure analogue
à celle de fermier général, en Narbonnais. Fut-il marié, décoré ? On ne
sait pas...
Mais le résultat obtenu est déjà suffisamment honorable. Je dois
d’ailleurs ajouter que, depuis cette reconstitution si mémorable, le calme
est revenu s’asseoir au chevet de tous les membres de la haute société
des épigraphistes.
Pourvu que l’entrée en scène d’un quatrième Caïus Atisius, et qui
sait ? peut-être d’un cinquième, voire d’un sixième Caïus Atisius ! — les
familles étaient si nombreuses autrefois ! — ne vienne pas les replonger
dans l’incertitude et le trouble !
Mais non, je ne veux point envisager les possibilités de réalisation de
si cruelle hypothèse !..
Et cette Bourbre, qui ne peut se résoudre, à son tour, à nous
abandonner — et qui nous accompagne jusqu’à Virieu !
Drôle de petit village avec ses maisonnettes en pisé, sur un coteau
ventru, taché de vignes. Toujours l’église romane — et au-dessus de
l’église, le château, quadrilatère irrégulier soutenu par de hautes terrasses.
e eIl est d’âge respectable — XIV siècle — ce château ! Pas rien que XIV
e esiècle — XVI et XVII aussi... Il en est de la plupart de nos monuments
25historiques comme de ce fameux couteau de Jeannot, à qui l’on changea
successivement et le manche et la lame — et qui n’en resta pas moins,
et n’en reste pas moins encore, et n’en restera pas moins toujours :
« couteau de Jeannot ».
Et qu’importe, après tout, qu’elle ait été construite sous Charles V,
remaniée sous Henri IV, élargie sous Louis XIV ?.. Ces successives
retouches empêcheront-elles la seigneurie de Virieu d’être presque une
grande œuvre, avec son entrée défendue par l’épaisse courtine à
mâchicoulis et à créneaux, et ses deux tours raides, massives, engoncées,
lourdes de pierre !
Une galerie en forme de cloître serpente dans l’intérieur, et au fond
de la cour, largement ouverte, une chapelle profuse les pourpres chaudes
de ses vitraux. Le gardien s’arrête, pénétré de respect, devant certaine
chambre. Faut-il ôter ses souliers ? C’est la chambre du roi.
Louis XIII y reposa plusieurs nuits. On peut toucher de l’index la chaise
et le fauteuil qui furent siens. Touchons de l’index et même commettons
cette irrévérence de nous asseoir sur... oui, sur le propre fauteuil de Sa
Majesté !.. Cependant, il y a mieux à faire que de se livrer à ces petits
exercices de famille londonienne en voyage. La fenêtre, béante devant
nous, domine les ondulations du plateau.
Des collines viennent s’abattre, en pentes très douces, dans les vallons
que les eaux éparses couvrent d’une résille de lacs empanachés d’herbes
rêches.
Le chaos des terres froides commence. On peut le suivre, profilant ses
arêtes et ses dômes, jusqu’au massif chartreux, auquel il se rattache par
sa semblable unité de contexture. Terres froides, les bien nommées : vent
violent, brouillard, hiver précoce... Terres froides, en opposition avec les
terres basses de Bourgoin, aux cultures épanouies, aux moissons pleines
de grande Beauce dauphinoise.
... Le soleil s’est couché dans un trou de ciel rouge. Du haut de
l’immense terrasse, l’ampleur magnifique des choses s’est encore exaltée. La
nuit a glissé sur elles comme un voile qui se déroule... Et une rumeur
confuse monte... On dirait d’un halètement continu, le souffle colossal
de la terre.
Quelle idée baroque me traverse la tête ? A la lueur des étoiles, je
vais gravir une diablesse de côte pelée qui se dresse là, tout proche.
Et en avant ! avec des airs d’alpiniste, sur les cailloux pointus dévalant
à chaque pas.
Le hameau des Charpennes dort, frileux, sous la couverture de ses
chaumes — et puis un sentier étroit s’enfonce, en vrille, dans la touffe
serrée des bois de Silve-Bénite, que la lune, à travers les découpures de
ses arbres, éclabousse de jaunes soufre.
On grimpe, on grimpe régulièrement, dans l’épaisseur ouatée des
gazons humides... Le calme de cette forêt ! sans qu’une pesée d’air la fasse
sortir de son immobilité !..
Et soudain le rideau se déchire, une clairière laisse voir à nos pieds
26Le château de Virieu.
le lac de Paladru, d’une blancheur éteinte, mystérieuse... Et c’est bientôt
Paladru lui-même, qui se détache sur un mur de chênes et de noyers.
Le soleil vient d’apparaître, frappant les eaux à coups de lanières
aveuglantes ; les mamelons boisés se rejoignent presque. Un gouffre insondable
s’est ouvert là : le puits d’Enfer, que les vieux du pays doublent avec effroi.
Il arriva que, sous Charlemagne, une tribu errante de la Gaule bâtit ses
habitations sur des pieux enfoncés dans la vase lacustre. Et ces hommes
vécurent longtemps tranquilles, heureux — à ce point qu’ils n’eurent pas
d’histoire, ou si peu, que toute cette histoire tient dans les restes de
leur architecture et de leur art domestique.
On aperçoit encore les têtes des pilotis qui servaient de supports aux
cabanes. Les pêcheurs en ont retiré à maintes reprises, jadis, des objets
d’un « hétéroclisme » à ravir de joie un congrès entier d’antiquaires :
ossements de bœufs, de cerfs, de cochons, d’échassiers, armes, bois de
pirogues, etc. Tout un musée.
Après avoir chassé et pêché ici, nos aïeux nomades voulurent aller
pêcher et chasser ailleurs. Ils partirent. Où ? De quel côté ? Chronique
muette.
Ceux qui, à leur suite, s’installèrent sur les bords paladrins pour y fonder
la ville d’Ars, furent, paraît-il, de bien incorrigibles mécréants, auteurs de
tant et tant de crimes, qu’Alexandre III les frappa d’excommunication.
Châtiment anodin. Les crimes se multiplièrent.
Alors l’ire céleste s’appesantit. La foudre gronde, le vent croule en
cataractes des quatre pans du ciel — et le lac monte sous le regard de
Dieu, engloutit, d’une seule vague, Ars l’impie.
Urbs Arsi fuit
justo Dei judicio submergata.
Et, depuis, Paladru a toujours recouvert l’infidèle.
27Un jour, cependant, un marinier trouve dans quelque bas-fond une
cloche. Fort irrespectueux, il la hisse sur sa charrette et va pour la
vendre au bourg voisin. Il chemine doucement... Tout à coup son cheval
choppe, la charrette oscille sur son essieu — et la cloche, s’aidant de
son battant comme de levier, roule par terre et se met à fuir vers son
ancienne demeure.
On ne la revit plus.
Mais on l’entend. Parfois une plainte monte, un glas.
La nouvelle Gomorrhe pleure ses péchés.
« Eh non ! elle ne pleure point, nous dit M. Antonin Macé, redoutable
démolisseur de croyances, eh non ! elle ne pleure point ! Ars, victime de la vengeance
suprême ?.. « Ce qui est vraisemblable, c’est que les eaux, rongeant un terrain
meuble, auront fait s’écrouler une agglomération plus ou moins considérable de
maisons, catastrophe dans laquelle on aura vu un effet de la justice divine ».
Une légende de moins. Tant pis.
Chemin gagnant sous les feuilles, près des buissons qui vous retiennent,
grinchus, par les basques de votre habit. Tout un paysage de couvercles de
bonbonnières, cadeaux pour jeunes filles... tout cela frais, limpide, azur et
gris perle, délicatesse de tons si ténue que, durant trente années, l’école
lyonnaise y puisa ses motifs les plus souvent reproduits.
Et c’est en ce décor Watteau que se lève, cinquième acte d’une idylle
qui finirait tragiquement, la gigantesque ossature d’une tour blanchâtre
délavée par les pluies, carcasse monstre, château-fantôme où Edgar Poë
aurait placé sa Ligeia.
On zigzague à travers champs. On est près des hauteurs d’enceinte.
Le donjon se profile, debout, solide sur sa base rocheuse. Vieux mutilé
dont il n’est que jambes. Le reste, toits et voûtes, s’est effondré. Des
piliers et des amorces d’arceaux voulurent résister quand même ; mais
ils finirent, eux aussi, par se coucher, fatigués. Et dans cet intérieur de
ruines sur ruines, la vie du dehors ne pénètre plus maintenant qu’en
de rares brèches, qui baillent dans l’épaisseur des murs comme des
mâchoires vides.
Elle appartint aux Clermont-Tonnerre, la forteresse moyenâgeuse, aux
illustres Clermont-Tonnerre, premiers barons dauphinois. Richelieu, que
ce nid d’aigle gênait, donna le coup
de sape — et de l’énorme machine
féodale, il ne resta bientôt que ce
qui dure encore aujourd’hui et
que les oiseaux nocturnes seuls
connaissent.
Mais il faut redescendre.
Quel enchantement ! Larges
échappées sur le lac, panorama
mêlant, si intime, le ciel à l’eau,
qu’on ne saurait point où
commence le ciel, qu’on ne saurait
La Silve-Bénite.
28point où finit l’eau, s’il n’y avait, pour trancher l’incertitude, la gamme
verte des frondaisons étagées sur les bords...
Un ruisseau rigole, timide, dans son lit étroit, si étroit qu’il semble
fait de mottes de terre creusées par un enfant. On l’appelle la Fure, ce
ruisseau éliacin. Ne vous hâtez point de sourire de sa faiblesse. La Fure
est un bon gosse très utile, et pas bruyant du tout, et pas fantasque du
tout, ce qui est une grosse qualité pour un ruisseau iseran.
Aussi bien, vous le voyez ici,
petit, encore dans ses langes,
mais il grandira, il «
forcira » — et si vous allez le
retrouver à Rives, vous ne le
reconnaîtrez plus, tant il vous
paraîtra sérieux et sûr de
lui, ouvrier modèle occupé à
faire mouvoir d’interminables
papeteries, et des métiers, et
des forges, et bien d’autres
machines !..
Nous la traversons cette jolie
Fure — et voilà Charavines,
qui doit nous conduire, par
un tracé montant, sablonneux,
malaisé, à la Chartreuse de
Le donjon des Clermont-Tonnerre.
Silve-Bénite.
L’histoire entière du bassin de Paladru se résume dans celle de sa
Chartreuse.
Qu’était-ce donc que sa Chartreuse ?
On ne sait guère. Il en reste si peu ! Morceaux informes, chicots de
murailles, au milieu des fermes et des écuries...
Quelle architecture ? Viollet-le-Duc lui-même hésiterait.
Cela existe depuis 1116. Le fondateur fut, dit-on, certain Thierry, fils
naturel de Frédéric Barberousse.
Débuts faciles. L’Empereur cède à la communauté des domaines
considérables et un grand nombre de droits féodaux sur les paroisses voisines.
Et c’est le calme dans la richesse.
Les redevances sont si régulièrement acquittées, que les bons Pères
n’ont qu’à remercier la Providence de leur avoir fourni si généreuse
prébende.
Cependant, il devait y avoir bientôt des réfractaires à cette loi de
recouvrante.
On raconte que les habitants de la rive occidentale du lac se fatiguèrent
de voir, chaque année, leurs moutons et leurs porcs les plus gras, prendre
le chemin de la procure.
Il y eut révolte, siège en règle.
Les moines sont délogés ; ils fuient. Le pape apprenant cette défaite,
excommunie les infidèles — et pour que la leçon soit encore plus
29Charavines et le Lac de Paladru.
profitable, Barberousse en personne vient, suivi de son armée, venger
l’insulte faite à son fils.
Un Barberousse redresseur de si minces torts ! une armée contre une
centaine de paysans !.. Tout cela est-il vrai ?
M. Macé hoche la tête.
eCe qui est plus vrai, c’est que, vers la fin du XVII siècle, nos
seigneurs de la Silve-Bénite avaient vu leur nombre croître à tel point que
les salles du vieux couvent, œuvre de Thierry, furent insuffisantes pour
loger novices et frères.
En conséquence, le général décida d’élever de plus spacieux bâtiments :
un cloître arrondi et, dans l’enceinte de ce cloître, un cimetière, autour
duquel, suivant la règle cénobitique, les cellules devraient être placées.
Vint la Révolution, qui arrêta les travaux. Et depuis personne ne les
reprit.
Il n’est debout maintenant que le logement du prieur, sous des voûtes
massives, et une petite chapelle, une horreur de petite chapelle, avec, au
plafond, des horreurs de petits anges en plâtre, des poupards soufflés,
joufflus, dernier degré d’abaissement de l’art religieux.
Un peu plus loin, la chambre du dom coadjuteur. Profanation !
Il y a un poêle, dans cette chambre, et sur ce poêle une marmite ; il
y a un pétrin, il y a une barcelonnette, il y a un cuvier... Et, double
profanation, l’oratoire du vénérable ermite est devenu une cave... on y met
des tonneaux et du charbon ! Et, triple profanation, le garde forestier,
maître de céans, a l’air de trouver ce changement tout naturel :
... Pas d’offense, déclare-t-il cynique, s’il revient, le bon vieux... comment
que vous l’appelez ? le Père coad... juteur... quel drôle de nom !.. Eh ben,
30s’il revient, ce Père coad... juteur, y trouvera au moins de quoi boire et
de quoi se chauffer ! !..
... En espérant sa venue, nous sommes allés, à travers champs et sous les
hêtres, l’ancienne promenade des Chartreux. Paladru tremblote, clapote,
fronce le satin blanc de ses eaux. Et la « hauteur » de Bilieu, chargée
de forêts, roule ses feuillées en murmure berceur...
La plaine s’élargit, jalonnée de collines rondes. Et plus loin, très loin,
dominant les lignes régulières et polygonales des ceps et des blés, les
poussées rocheuses de Saint-Ours se dégagent — et semblent une
menace à toutes ces choses de beauté et de calme...
Aoste.
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