Le Pain noir - Tome 2

Le Pain noir - Tome 2

-

Français
239 pages

Description

Avec La Fabrique du roi – qui poursuit le cycle du Pain noir mais forme un roman indépendant – l'histoire de Catherine continue. La mère est morte ; le père, accablé par le chagrin, n'est plus qu'un homme brisé. C'est à Catherine, avec ses treize ans, que revient soudain la charge de toute la maison : il faut élever les deux petites sœurs, il faut contraindre le père à vivre, il faut vivre. Dans ce combat contre la misère, Catherine n'est pas seule : il y a son frère Francet et ses amis, Julie, Amélie, Aurélien ; il y a le père Baptiste, le tourneur, qui ouvre devant eux les portes de " La Fabrique du roi " et d'un monde nouveau ; il y a aussi la belle Émilienne qui se dresse sur la route obscure de l'enfant comme un espoir insensé. C'est le temps de l'adolescence : les rires se mêlent aux pleurs, les jeux aux travaux, l'amour naît de l'amitié...
Il n'est pas possible, ayant rencontré Catherine, de ne point l'aimer et ne pas souhaiter marcher longtemps avec elle sur le chemin de sa vie. Tendre, fière et courageuse, elle est la lumière de cette œuvre rayonnante qui place son auteur au nombre des grands romanciers d'aujourd'hui.


Lisez la suite de l'histoire de Catherine et de ses amis dans :
Tome 3: Les Drapeaux de la ville

Tome 4: La Dernière saison






Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 31 juillet 2014
Nombre de lectures 14
EAN13 9782221156063
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème
couverture
Georges-Emmanuel Clancier

LE PAIN NOIR

Tome 2

La fabrique du roi

Robert Laffont

A ma mère

image

La loi des enfants

1

Le combat avait commencé après les funérailles de la mère. Février en cette année 1885 n’était que neige et glace. Catherine jetait de loin des branches mortes dans l’âtre pour réveiller le feu ; avant de se baisser vers les flammes, la fillette retenait d’une main ses longues nattes. Les femmes faisaient cercle autour du foyer sur des chaises basses. Mariette paraissait toute menue sous sa cape de deuil, Catherine lui lançait parfois un regard à la dérobée, surprise et presque effrayée que sa demi-sœur se mît à ressembler à la mère.

Face au foyer, la marraine Félicie tendait à la flamme ses rondes mains grassouillettes, elle soupirait, et ses soupirs faisaient tressauter sa poitrine et sa panse rebondies. A l’autre bout de l’âtre, un peu en retrait, dans la pénombre, Berthe, la petite femme du Parrain, Frédéric Leroy, se tenait assise droite sur le bord de la chaise, raide comme si elle n’osait ni bouger, ni même respirer. Catherine se reprochait la pensée qui lui venait à propos de cette épouse timide, mais elle ne parvenait pas à chasser cette idée : qu’il eût fallu que la petite femme se levât, se reculât encore dans l’ombre et qu’elle se mît à chanter de sa voix de rossignol ou d’ange, oui qu’elle chantât la mère disparue, sa vaillance et sa grâce, son amour et sa peine.

Mais pas de chant, rien que les sanglots de Mariette et les soupirs de Félicie. Catherine, elle, ne pleurait pas, ne pouvait pas pleurer ; elle avait honte de songer que là où elle demeurait, la mère enfin était apaisée.

Etait-ce parce qu’ils pensaient comme elle que les hommes, eux non plus, ne pleuraient pas ? Ils se tenaient en arrière autour de la longue table sombre de merisier. Le père avait demandé à Catherine de sortir un litre de cidre, mais nul ne buvait sinon Robert, le mari de Mariette, plus trapu, plus massif que jamais.

A la gauche du père, Martial, l’aîné, avait l’air d’un pierrot avec son long corps dégingandé et sa face pâlie par les nuits de veille auprès de la morte. Frédéric Leroy avait passé un bras autour des épaules du père. Celui-ci gardait les yeux fixés sur le brasier ; ses mains noueuses allongées sur la table tremblaient. Près de la fenêtre, son coin habituel, Francet taillait quelque branche de houx. Il ne pouvait rester un instant sans occuper ses doigts, comme si, au cours de ses années de maladie et d’immobilité, toute sa vie eût reflué dans les mains. Ses amis, Aurélien et Julie Lartigues, se tenaient debout derrière lui, le regardant sculpter son bâton. Près d’eux, appuyé d’une main contre le mur, le vieux porcelainier, le père Baptiste, couvait d’un œil attendri les doigts agiles de l’adolescent.

Quant aux deux gamines, elles seules ne cessaient de se déplacer d’un coin à l’autre de la pièce, l’air réjoui par une aussi nombreuse assemblée. Clotilde aurait bientôt sept ans, son visage rond et mat, ses sombres yeux rêveurs, ses cheveux noirs noués dans le cou par un ruban, lui donnaient toujours cette allure de grande poupée calme qui poussait soudain Catherine à la prendre dans ses bras, à la cajoler, et à lui parler comme si elle eût été encore un bébé. Antoinette, la maigriotte, la noiraude, la malicieuse Toinon, s’accrochait dès qu’elle le pouvait aux jupes de Clotilde, quitte à l’entraîner parfois avec elle dans sa chute. Elle savait fort bien marcher et courir, mais — était-ce pour imiter Francet, que depuis sa naissance elle avait toujours vu la jambe allongée sur deux chaises ? — elle passait son temps à se traîner sur le sol. On avait beau lui dire que pour une fille de quatre ans c’était honteux, rien n’y faisait ; ses jupes de drap bleu et blanc — aux couleurs de la Vierge —, ses jupes à ce régime étaient lacérées, usées, rapiécées. Ce fut précisément à cause d’elle que la discussion commença.

Avisant Toinon qui, une fois de plus, se vautrait devant la cheminée, Félicie, après un long soupir, demanda :

— Mon pauvre Charron, qu’allez-vous en faire de ces deux petites ?

Mariette, tout en pleurs, leva la tête. Félicie se tourna en arrière pour regarder le père, questionna de nouveau :

— Oui, qu’allez-vous en faire ?

Catherine espérait que la grosse femme avait parlé pour rien, pour dire quelque chose, n’importe quoi. Elle frémit lorsqu’elle l’entendit insister. Tous les regards se posèrent alternativement sur Félicie et sur les deux petites. Intimidée, Clotilde mit les mains devant ses yeux. Seul le père paraissait ne pas avoir entendu.

De l’ombre, là-bas, près de la fenêtre enténébrée, une voix rauque remarqua :

— Le fait est, vous ne pouvez pas rester comme ça avec ces deux loupiotes sur les bras. Votre Francet est tiré d’affaire ; dans quelques mois, il n’aura même plus besoin de ses béquilles, et j’ai mon idée pour lui, vous verrez. Cathie, eh bien, elle pourra se placer de nouveau, elle en a l’habitude, mais les deux loupiotes ?

« Maudit père Baptiste ! maugréa Catherine intérieurement, la marraine, c’est une grosse bavarde, elle ne sait ce qu’elle dit ; il avait bien besoin de revenir sur cette sottise ! Que veulent-ils donc qu’on fasse ? On ne va pas les vendre, ces petites, ou les perdre comme dans le conte du Poucet, ou les donner aux loups, ou les placer. On m’a bien placée, moi, mais ce n’est pas une raison. D’ailleurs j’étais plus vieille que Clotilde, j’avais huit ans, et puis je n’étais pas une poupée comme elle. Quant à redevenir servante, il va vite le père Baptiste, et alors, qui tiendra la maison, qui remplacera la mère, qui s’occupera du père, de Francet et des petites justement ? Je ferai des ménages comme faisait la mère pour gagner quelques sous, et comme cela je pourrai quand même rentrer à la maison-des-prés, je pourrai préparer les repas, tenir les meubles et les gens propres. »

Plus personne ne bougeait ni ne parlait. On entendit un billot de châtaignier éclater dans le feu, puis un verre, celui de Robert, cogner la bouteille. Catherine respira profondément. L’alerte, songeait-elle, était passée, le père enseveli sous son chagrin n’avait pas entendu Félicie ni le père Baptiste, ou bien il jugeait que les petites devaient rester ici, avec lui, avec Catherine et Francet, et, timide, il n’osait engager une discussion à ce sujet.

Jean Charron se mit à tapoter la table d’un doigt ; tous se tournèrent vers lui, sauf la femme du Parrain qui ne bougea pas dans son ombre et Catherine qui se mit à tisonner le feu nerveusement. « Mon Dieu, qu’allait-il dire ? » Ce tapotement du doigt, elle le devinait, marquait son hésitation ; « s’il allait se laisser persuader par les étrangers ». Elle confondait sous ce vocable le vieux porcelainier et Félicie, sa cousine et marraine. Et les étrangers eurent l’audace, comme s’ils s’étaient donné le mot, de relancer le père avant que le chagrin n’effaçât de nouveau en lui le souci que leurs paroles éveillaient.

— Vous dans les bois, à vos feuillards, Catherine dans quelque ferme, Francet un jour ou l’autre avec moi à la fabrique, que feraient ces brimborions toutes seules ?

Et Félicie, gonflant son corsage :

— Quand vous avez perdu votre première femme, vous n’aviez que Mariette, un nourrisson alors, je vous l’accorde, mais votre belle-sœur a pu venir tenir votre maison, et puis vous étiez jeunes, elle et vous, et vous vous êtes mariés. Tandis que maintenant, ah, pas plus vous que moi, nous ne sommes plus de la première jeunesse, veuf vous êtes, veuf vous risquez de rester.

« L’impudente, la grosse folle ! » — Catherine, avec le tisonnier, donnait des coups rageurs dans les braises. Oser parler mariage aujourd’hui, deuil et mariage comme si l’un finissait par l’autre. L’impudente, et elle se comparait au père, tout juste si elle ne suggérait pas : « Je pourrais être votre troisième femme ! » Non, il n’aurait plus de femme, le père, elle serait là, elle, Catherine, pour veiller sur lui.

Jean Charron inclina un peu son long buste, cligna des yeux comme s’il cherchait à apercevoir on ne savait quoi dans l’ombre.

— Oui, que vais-je faire ? interrogea-t-il.

Il ne semblait s’adresser ni à Félicie, ni à Mariette à côté d’elle, ni au Parrain, ni à aucune des personnes présentes : « Parle-t-il à la mère ? » se demanda Catherine avec effroi. Il resta un moment figé, le regard perdu, puis de nouveau se pencha au-dessus de la table.

— Je vais vous dire, fit Félicie, je vais vous dire, ces petites, il faut les mettre chez les Sœurs, à l’orphelinat.

Le tisonnier échappa des mains de Catherine, il résonna sur les dalles et ce bruit attira sur elle l’attention de l’assemblée.

Il fallait qu’elle parlât, ou plutôt qu’elle criât, qu’elle appelât au secours : « Père, entendez-vous, on vous dit d’abandonner vos enfants comme si vous-même étiez mort. Père, comme si moi j’étais morte ! » Au lieu de cela, elle restait muette comme au fond d’un cauchemar. Ce fut d’une voix presque imperceptible qu’elle finit par murmurer :

— Père, je me charge des petites, je les élèverai.

— Comment, comment ! protesta Félicie — et ses mains sur son ventre tremblaient —, l’innocente, elle ne sait pas ce que c’est, une maison sans mère.

Mariette ajouta doucement :

— Tu es vaillante, ma Cathie, pour tes treize ans, mais deux gamines de cet âge, tu ne te rends pas compte.

Si, elle se rendait compte, elle se rendait compte que tous se liguaient pour disperser une famille. Oh ! sans doute, ils pensaient bien faire, mais c’étaient eux les innocents, eux qui ne comprenaient pas qu’ils tuaient la mère une seconde fois en séparant ses enfants, en les lui prenant, car mettre les deux petites à l’orphelinat, c’était les enlever à la mère, à sa mémoire. Ils ne voyaient donc pas qu’elle, Catherine, avait la force et la sagesse nécessaires pour succéder ici à la défunte ! Et Mariette qui la trahissait : Mariette, une orpheline pourtant elle aussi, et le père l’avait bien gardée jadis chez lui. Et qu’attendait donc le Parrain pour dire : « Père, vous m’avez recueilli quand mes parents sont morts, parce que vous étiez leur ami, et ce que vous avez fait pour un étranger vous ne le feriez plus pour vos propres filles ? » Et qu’attendait sa femme la timide, cette autre orpheline, pour s’associer à ses paroles ? Et là-bas, dans le coin de la fenêtre, Julie et Aurélien Lartigues ne pouvaient-ils dire leur mot ? Leur père ne les avait pas mis chez les Sœurs quand leur mère avait rendu l’âme. En pensant à cela, Catherine remarquait que la maison était pleine d’orphelins. Elle savait que c’était chose commune dans le faubourg de La Ganne, à part quelques phénomènes bâtis à sable et à chaux, les pauvres ne faisaient guère de vieux os. « Mais alors, songeait-elle avec horreur, du jour où nous avons été, nous aussi, des pauvres comme tous ceux de La Ganne, c’était sûr que nous deviendrions des orphelins ! » En même temps, cette découverte d’une règle tragique à laquelle, sans le savoir, elle et les siens avaient été soumis, ne lui rendait que plus intolérable l’idée que Clotilde et Toinon se mêleraient au noir troupeau conduit par les Sœurs. Qui sait à quelles autres lois cruelles le sort soumettrait ces colonnes de fillettes tristes qu’on voyait défiler le dimanche et le jeudi à La Noaille, de l’église Saint-Loup au couvent bâti derrière la sous-préfecture ?

Ce qu’elle avait tant souhaité et espéré se produisit, le Parrain parla enfin, trop craintivement certes au gré de Catherine, du moins fut-ce assez pour qu’elle ne luttât plus seule.

— Après tout, disait le jeune charpentier, après tout Cathie a peut-être raison. Si elle se sent de taille à élever ses cadettes, c’est une chance.

— Une chance ? rétorquait Félicie — et son double menton tremblotait tant elle était, semblait-il, offusquée. Dites plutôt un enfantillage... Non, non, répétait-elle en hochant la tête, que voulez-vous qu’il arrive ici sans femme pour gouverner !

Le père se leva et se dirigea vers la chambre. Il sembla à Catherine qu’il se parlait tout en marchant, elle crut l’entendre prononcer : « Marie... Marie. » Le Parrain le suivit. Ils ne tardèrent pas à revenir, le père était blême.

— Je vous prie, dit-il, je vous prie...

Il fit un grand geste de la main et ne put achever sa phrase.

— Allez, Père, ne vous tourmentez pas, pria Mariette.

— La femme a raison, dit Robert.

C’était la première phrase qu’il prononçait de la journée. Sans doute avait-il jugé convenable tout de même de faire comprendre que lui aussi, à sa façon, prenait part au deuil.

Il ajouta aussitôt :

— C’est pas tout ça, mais Ambroisse n’est pas à côté, et dans la nuit le cheval ne va guère vite...

Ce fut le signal du départ, tous se levèrent. Dehors il gelait à pierre fendre. On s’entassa dans la carriole de Robert. On laisserait au passage Julie, Aurélien et le père Baptiste à La Ganne, Félicie, le Parrain et sa femme à La Noaille, Martial un peu plus loin au carrefour de la route du Treuil et d’Ambroisse. Le cheval eut du mal à démarrer avec un tel chargement. Dans la nuit, cependant que la carriole cahotait contre les ornières, le père et Catherine, restés devant la maison-des-prés pour saluer la compagnie, entendaient Robert jurer après son cheval et claquer du fouet. Quand la lanterne de la voiture eut disparu, le père prit la main de Catherine. Ils restèrent un moment, debout, immobiles dans le froid. L’enfant n’osait ni bouger ni parler, il lui semblait que de sa petite main partaient une chaleur, une force, une confiance qui gagnaient la main et tout le corps et le cœur du père. Celui-ci enfin se secoua.

— Où ai-je la tête, ma Cathie, pour te garder ainsi dans la bise !

Ils rentrèrent se chauffer aux derniers tisons. Clotilde et Toinon somnolaient dans les bras l’une de l’autre. Le père effleura d’un doigt timide les boucles de Clotilde et la frange droite et brune de Toinon.

— Que faire ? demanda-t-il à voix basse.

De son coin où l’ombre le dissimulait tout à fait et où pourtant il devait continuer à tailler du bois car on percevait le crissement du couteau sur l’écorce, Francet affirma :

— Il faut faire ce que dit Cathie.

Le père haussa les épaules avec lassitude. Catherine s’était écartée de la cheminée, de crainte qu’on ne vît son visage soudain empourpré : Francet avait compris lui aussi, Francet la défendrait, l’aiderait à triompher ! Avait-il senti que, la mère disparue, elle devait prendre tout naturellement soin de la maisonnée ? Catherine était tout étonnée de découvrir au sein même du malheur un bonheur : celui que lui apportait l’amitié de son frère. Elle voyait bien que la partie n’était pas gagnée, que le père demeurait incertain, que demain peut-être il penserait souhaitable d’envoyer les petites à l’orphelinat, du moins elle savait à présent qu’elle ne lutterait pas seule ni dans cette épreuve, ni, sans doute, dans celles qu’il lui faudrait affronter au long des jours.

Ce soir-là, une fois achevée la toilette de ses sœurs et la cuisine remise en ordre, Catherine éprouva le besoin de prier, non pas le Ciel, Dieu, la Vierge ou les Saints — elle ne croyait plus à ce divin cortège qui l’avait laissée, elle et les siens, s’enfoncer dans la détresse — non, elle invoqua la mémoire de la mère et d’Aubin, le frère qui devenait si beau lorsque la mort l’avait surpris. L’enfant les adjurait, si quelque part d’eux-mêmes continuait d’exister, elle ne savait où, de venir en elle pour la fortifier, pour faire que malgré ses treize ans elle eût désormais la sagesse, la volonté d’une mère et le courage physique d’un garçon. Ensuite elle prit peur de son audace : les morts ainsi évoqués n’allaient-ils pas répondre à cet appel et revenir sous quelle forme effrayante ? Mais peu à peu l’approche du sommeil calma son angoisse, et il lui sembla qu’elle grandissait dans le noir, qu’elle devenait plus âgée et plus forte comme elle l’avait demandé.

2

Le lendemain, Catherine tint conseil. Le père était parti au travail. Francet somnolait. Assis devant son tour, de temps à autre il donnait un coup de pédale pour actionner l’engin puis s’arrêtait, semblait tomber dans des rêveries. Les petites dormaient à poings fermés. Catherine rangeait quelque assiette, essuyait les meubles, s’interrompait pour contempler Clotilde et Toinon. Elle enviait la paix de leur sommeil, elle songeait que depuis l’âge de huit ans, cette innocence et cette paix lui avaient été interdites.

— Sont-elles assez jolies, dit-elle à mi-voix.

Elle aurait voulu que le père fût encore là, elle l’aurait pris par la main, l’aurait mené devant le lit où reposaient les fillettes. Alors il eût bien été forcé de convenir que, dans le malheur, la vue de ces deux visages lisses et calmes était comme une éclaircie dans un ciel d’hiver.

Catherine voulut faire partager à son frère son admiration. Il était installé à sa machine, les yeux dans le vague ; cela lui ferait du bien de lire cette promesse claire sur les joues, sur le front, sur les bouches délicates des enfants.

— Eh ! Francet, viens voir un peu.

Il se leva, sautilla sur ses béquilles, comme un gros geai dont on eût rogné les ailes.

— Quoi, grogna-t-il, que veux-tu que je voie ?

— Les petites.

— Les petites ? Qu’est-ce qu’elles ont, les petites ?

— Regarde-les comme elles dorment. Elles sont belles.

— En voilà une affaire !

Il avait ce matin les traits tirés, les yeux bouffis ; les boucles noires et touffues de ses cheveux retombaient sur son front. Sa bouche se tordait en une grimace que Catherine connaissait bien.

« Sa jambe, se dit-elle, il a mal. La fatigue de ces derniers jours, sans doute. » Elle regretta de lui avoir parlé, elle savait qu’en ces moments de lassitude ou de crainte une seule chose convenait : ne point paraître remarquer sa présence. Elle se repentit d’autant plus de l’avoir tiré de sa torpeur, qu’à présent il parlait, et ce qu’il disait, à aucun prix elle n’eût voulu l’entendre.

— Elles font bien de dormir les petites, disait-il. Dans quelques jours elles ne dormiront pas si bien ni si tard. Hier soir, j’ai eu tort d’aller dans ton sens. J’aurais dû réfléchir. C’est vrai, que veux-tu qu’on fasse d’elles ici ? Tu vois bien, le père, qu’est-ce qu’il gagne à travailler le bois ? pas grand-chose. Moi, mes fuseaux, quand on m’en commande, ça va bien, mais il y a des saisons où ceinture. Et puis si cette garce le permet — et d’un geste du coude il désignait sa jambe — dès que je peux, j’entre à l’usine. Alors que feront-elles les mioches, ici ? Toi, tu auras intérêt, c’est vrai, à te placer dès que tu pourras. Tu les imagines seules dans cette masure, loin de tout chrétien ? Elles deviendraient des sauvageonnes des bois.

Catherine était atterrée. Francet la trahissait. Il eût mieux fait de se taire hier soir, de ne pas lui donner cette fausse espérance, du moins elle eût su ne pouvoir rien attendre que d’elle-même. Maintenant, découvrir ce changement de Francet à son égard lui donnait un sentiment de panique. Elle ferma les yeux. Elle avait l’impression que tout était fini, que cette fois c’en était fait des derniers vestiges de cette famille, de cette communion qu’elle avait crue éternelle lors de sa prime enfance aux Jaladas. Ils allaient devenir l’un et l’autre des étrangers : ces deux petites qui disparaîtraient à l’orphelinat, le père qui ne serait plus que ce grand corps amaigri et douloureux qui peinerait tout le long du jour pour obtenir quelques sous, Martial qui ne reviendrait plus à la maison-des-prés puisque aussi bien il n’y aurait plus de maison, plus de présence, de continuité humaine dans cette masure, Francet qui délibérément choisirait pour lui la solitude et l’inconnu, elle enfin qui s’en irait servante n’importe où, elle qui ne serait plus rien.

Elle s’approcha de Francet et, d’un ton monocorde, comme si elle n’entendait pas ce qu’elle proférait, elle dit :

— Ça va être comme si nous aussi on était morts puisque chacun de nous sera mort pour les autres.

Son frère lui empoigna le bras et la secoua si fort qu’elle cria. Il la lâcha aussitôt.

— Pardonne-moi, Cathie, je te fais mal, moi qui voulais te dire, qui voulais te dire...

Il était devenu tout rouge, et ne trouvait plus ses mots, ou peut-être n’osait-il pas les prononcer. Enfin il baissa la tête et conclut très vite :

— Tu as raison, j’étais fatigué ce matin, mais tu as raison, ça n’aurait pas de sens de se séparer l’un de l’autre, de se séparer des petites. Tous les deux on va en parler au père.

Il releva les yeux comme s’il guettait une approbation, mais Catherine se taisait, elle semblait regarder, au-delà de lui, par la fenêtre, les prés où, sous le soleil, les plaques de gel commençaient à étinceler. Ce silence accentua le trouble de Francet, il balbutia :

— Cathie, je t’en prie, dis quelque chose.

Elle haussa les épaules :

— Que veux-tu que je dise ? Hier soir tu pensais comme ça, ce matin autrement et maintenant autrement encore. Je ne sais plus, je ne peux plus compter sur ton appui si tu changes de cette manière, j’aime mieux penser que je ne peux pas y compter plutôt que de prendre mon élan avec toi et, un moment après, tomber parce que toi tu te seras retiré.

Il eut beau lui jurer que cette fois il tiendrait parole, et il cracha par terre et se signa pour sceller le serment, elle demeura taciturne toute la matinée. Elle fit la toilette des petites, leur donna à manger sans répondre à leur bavardage. Francet s’était remis à travailler ; avec le tisonnier rougi au feu, il inscrivait des initiales sur des fuseaux de buis. Clotilde et Toinon assises sur le sol le regardaient faire. D’habitude il ne pouvait supporter que les gamines restassent ainsi à contempler ses moindres gestes, il les chassait en les menaçant d’une branche toujours à ses côtés. Mais ce matin, il devait être si absorbé par ses pensées qu’il ne remarquait pas la présence des deux enfants.

Le déjeuner fut vite avalé. Devant le mutisme de leurs aînés, les petites, troublées, ne parlaient plus. C’est dans ce silence que soudain la voix acide et flûtée de Toinon demanda :

— La mère, quand va-t-elle revenir ?

Catherine et Francet se regardèrent et chacun lut dans le regard de l’autre une secrète épouvante. Francet sortit de sa poche deux pantins en bois — il se délassait après son travail à sculpter de tels fantoches dans les tombées de buis ou de chêne qu’il n’avait pu utiliser pour tailler les fuseaux — et les offrit d’un geste brusque à Clotilde et à Toinon. Les nains difformes firent rire les petites. Toinon ne pensa plus à sa question. Bientôt les cadettes se mirent à se disputer, chacune d’elles voulant prendre les deux jouets.

Pendant que Catherine desservait la table, Francet remarqua :

— A l’orphelinat, on n’aurait pas de pantin à leur donner quand elles demanderaient ce qu’est devenue la mère.

Catherine lui jeta un coup d’œil inquiet et posa un doigt sur sa bouche pour qu’il se tût.

Un peu plus tard on frappa à la porte. Les petites s’enfuirent dans un coin avec leurs bonshommes. Catherine alla ouvrir. Aurélien Lartigues se tenait sur le seuil, le nez et les mains rouges de froid.

— Entre vite, lui dit la fillette, sinon tu vas geler sur place.

Le jeune garçon clignait des yeux pour s’habituer à la pénombre de la cuisine après la clarté du gel et du soleil sur les prés.

— J’avais un moment avant d’aller à la fabrique, alors je me suis dit...

— Tu as bien fait, reprit Catherine.

Elle s’efforçait de garder une mine grave, jugeant peu convenable ce plaisir que lui donnait la visite imprévue de leur camarade.

Elle se demandait, en posant un regard de biais sur le visage d’Aurélien tout illuminé par le froid, comment une fois elle avait pu être assez sotte pour croire que ce garçon était le diable.

Le visiteur qui s’était assis devant le feu paraissait gêné. Catherine devinait qu’il voulait dire quelque chose mais n’y parvenait pas.

— Il ne faudra pas te mettre en retard pour la fabrique, dit-elle.

Il hocha la tête gravement, puis, soudain, il sortit des poches de sa veste, l’un après l’autre, six œufs enveloppés dans des chiffons.

— J’ai pensé, j’ai pensé, dit-il d’une voix presque imperceptible, que ces œufs, enfin...

Francet soupesa les œufs dans sa main, les mira en les élevant à contre-jour devant la fenêtre.

— De beaux œufs, fit-il en connaisseur. Une fameuse idée que tu as eue là !

Aurélien se taisait, l’air toujours aussi gauche. Catherine paraissait réfléchir.

— Mais, fit-elle au bout d’un moment, vous n’avez plus de poules chez vous. Tu les as donc achetés, ces œufs ?

— Porte pas peine, on me les a donnés.

— Qui donc ?

Il marmonna des syllabes incompréhensibles, puis se leva et affirma qu’il lui fallait partir s’il voulait arriver à temps avant que la cloche de la fabrique ne sonnât.

Il promit de revenir à la fin de la journée. Il ajouta que sa sœur Julie sans doute l’accompagnerait.

Quand il fut sorti, Catherine prit les œufs sur la table, elle alla les placer dans la maie.

— Je me demande bien où il les a trouvés.

— Eh ! vous êtes bien curieuses, les filles, assura Francet ; tu nous feras une bonne omelette, voilà tout.

Francet s’installa de nouveau devant son tour.

— Il t’aime bien, Lartigues, dit-il, et il lança sa machine.

Catherine détourna la tête pour que son frère ne la vît pas rougir.

 

 

L’après-midi, elle promena les petites aux alentours de la maison. Les bois dépouillés par l’hiver l’impressionnaient. Elle préférait rester à la lisière de la futaie d’où l’on continuait à apercevoir la maison-des-prés, et parfois, en gravissant quelque monticule, là-bas, le clocher de Saint-Loup. Les cadettes, elles, ne se laissaient pas abattre, elles recherchaient les flaques de glace dans les creux et glissaient sur leurs sabots en criant à cœur joie. Il tardait à Catherine que le soir revînt et qu’il ramenât Aurélien et Julie. Elle voyait bien à présent qu’avec Francet la partie était gagnée. Il lui fallait cependant d’autres alliés : le geste d’offrande qu’avait eu Aurélien en portant ses œufs l’avait touchée ; il fallait, oui, que ce soir elle tînt conseil avec Aurélien et sa sœur Julie et Francet, et qu’ensemble ils arrêtassent un plan. Les Lartigues avaient perdu leur mère depuis longtemps, ils avaient donc le droit d’en parler, eux aussi, et plus que la marraine Félicie. Tel fut bien l’avis de Francet.

Il faisait nuit noire quand Catherine et lui crurent entendre des voix approcher. Catherine ne parvenait plus à dissimuler sa nervosité, elle courut ouvrir la porte alors que les arrivants devaient encore être loin.

— Pourvu que ce soient eux !