//img.uscri.be/pth/07f73a3a3b370e1c4c06bf80a376573eeca002b2
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 1,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : PDF - EPUB - MOBI

sans DRM

Sur la route de Darwin

De
236 pages

Pendant un an, nous sommes partis en Australie. Tous deux, jeunes gens plein d’enthousiasme, arrivés à un âge de nos vies où il nous faut choisir. Partir un an a sans doute été pour nous, comme pour de nombreux jeunes, une échappatoire pour repousser ces choix. Nous avons fait le tour du continent et avons vécu différentes aventures. Tout au long du voyage, nous avons raconté notre quotidien sur un blog tenu à jour de manière hebdomadaire. Sur la route de Darwin est donc le récit de ce long voyage.
Une année sur les routes, c’est près de 40 000 km au compteur, cent deux nuits à dormir sous une tente, cinquante cinq à dormir dans une voiture, six boulots différents, des bons et des mauvais moments mais surtout ce sont des centaines de rencontre tout au long de notre chemin.


Voir plus Voir moins
Copyright
Cet ouvrage a été comdosé dar EDilivre 175, boulevarD Anatole France – 93200 Saint-enis Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50 Mail : client@eDilivre.com www.eDilivre.com
Tous Droits De redroDuction, D'aDadtation et De traDuction, intégrale ou dartielle réservés dour tous days.
ISBN numérique : 978-2-414-14314-6
© EDilivre, 2017
Crédit photo Jennifer Buckle
Chapitre 1 L’étrange pouvoir des poils au visage
Il est 3 heures du matin à Paris. Dans l’avion Emirat Airline numéro Ek076 qui l’amène à Dubaï, Vincent peine à trouver le sommeil. A côté de lui Jennifer, elle aussi, ne peut pas fermer l’œil. Dubaï puis Tokyo. C’est donc ça la premiere étape. La première étape de quoi ? A vrai dire ils ne savent pas trop encore. Les questions se bousculent dans les têtes. Et ce n’est pas le choix pléthorique de films proposés sur leur petit écran individuel qui parvient à les distraire. Difficile de décrire le sentiment qui les anime. Un mélange d’excitation, d’inquiétude, peut-être même une pointe de tristesse. Non, pas vraiment de la tristesse, une sorte de mélancolie, presque de la nostalgie. Partir loin… longtemps. Première étape Tokyo donc… Trois jours dans la capitale nippone pour acter le dépaysement. Trois jours de parenthèse entre une vie parisienne et une nouvelle vie australienne. Depuis quarante-huit heures, leur hôte AirBnB ne leur donne pas de nouvelles. Alors qu’ils survolent l’Asie ils n’ont aucune certitude sur leur premier hébergement. Ils ne se le disent pas, mais la tension monte un peu. Atterrir à 23h, sans être sûr d’avoir un lieu où dormir dans une ville aussi dépaysante que Tokyo, et avec de gros bagages, n’est pas forcément une bonne idée pour Vincent… Mais bon, pour l’instant Tokyo est encore loin. Encore douze heures de vol. Et si leur petit écran leur permet de suivre en direct l’actualité sportive, ils ne peuvent pas consulter leurs mails. La magie des avions fait qu’une solution bloquée à 3 heures du matin à Paris, peut se débloquer avant 23 heures heure de Tokyo, sans que l’on ne s’en rende compte. A Dubaï le changement se fait sans trop d’encombres. Une rapide connexion à internet sur les iPhones permet de constater que la magie de l’avion n’a pas opéré. « Pour le moment tout est trop facile » se dit Vincent. Aux inquiétudes existantes, une nouvelle s’ajoute : les bagages auront-ils eux aussi réussi à passer l’épreuve qataris sans se perdre ? Encore une fois pas d’autre solution que de laisser faire la magie de l’avion. L’arrivée à Tokyo se passe étrangement bien. L’avion arrive à l’heure, les bagages sont là. Même le taxi est aimable. Emerveillé par Marie Antoinette (il n’a pas l’air d’être au courant de sa mort), il est tout heureux de balader deux Français. Seule l’arrivée à l’hôtel peut encore jeter une ombre sur ce tableau idyllique. Lâchés au milieu de Tokyo, dans une ruelle obscure, sans aucune indication, la panique refait surface. Fort heureusement leur hôte était bien réel et ne tarde pas à se manifester. Alors qu’ils pensaient dormir chez l’habitant, comme le veut le système AirBnB, Vincent et Jennifer se retrouvent dans un ryokan. Une sorte deguest house qui n’en a pas le standing. Après un escalier aussi raide que la cheminée du Canigou, (les lecteurs catalans apprécieront la référence), une petite salle que l’on pourrait confondre avec une déchèterie sert d’entrée. Il faut bien entendu y laisser les chaussures avant de prendre un petit couloir, qui amènera dans une chambre divisée en deux pièces. Pas un meuble. Simplement un tatami au sol, deux matelas, deux couvertures. Et deux lampes qui pendent du plafond comme unique décoration. Dans ce pays où mesurer plus d’1m70 est dangereux, cette pièce ne déroge pas à la règle. Vincent ne manque pas de se cogner plusieurs fois la tête. Une heure du matin, après dix-sept heures d’avion la soirée n’est pourtant pas terminée. Sur l’invitation de leur hôte, les deux voyageurs se retrouvent dans un petit restaurant ouvert 24 heures sur 24. Rien d’extraordinairea priori. Pourtant, si Jennifer et Vincent avaient eu la moindre d’idée des conséquences de leur gourmandise nocturne, il est sûr qu’ils auraient réfléchi à deux fois avant de se jeter sur les sashimis… Jennifer surtout. Deux heures plus tard, prise par une sérieuse envie de vomir, Jennifer eut l’immense honneur d’inaugurer à sa manière les toilettes de laguest house (manière bien connue et appréciée de ses amis, surtout ceux restés après minuit samedi soir). Plus déconcertante encore était l’absence
d’eau chaude dans la salle de bain, qui força Jennifer à ne pas se laver durant deux jours. Temps nécessaire pour comprendre qu’un bouton permettait d’actionner le chauffe-eau. Commande bien entendu écrite en japonais. La première journée à Tokyo se passa sans trop de problèmes. Exceptée la mauvaise odeur de Jennifer. Mélange de crasse, suite aux près de vingt heures de voyage et des séquelles des sashimis. Tout ça à cause d’un maudit bouton en japonais et d’un refus catégorique de se laver à l’eau froide. Le peuple nippon ne sembla pas particulièrement dérangé par cette saleté bien gauloise. Au contraire, après avoir réussi à comprendre le complexe système de transport urbain de la capitale japonaise, les deux touristes firent la connaissance d’un homme très gentil, mais qui préféra rester anonyme. Sans doute apitoyé par l’air perdu des deux jeunes gens, il les guida jusqu’à leur destination et leur fit même visiter le marché au poisson. Ne vous y trompez pas, ce geste n’avait rien de gratuit. Mais à la manière dont cet homme prit plaisir à rappeler le bon parcours des japonais lors de la dernière coupe du monde de rugby, il fallait surtout y voir une forme d’humiliation après les médiocres performances de l’équipe de France dans cette même compétition. Il les quitta devant « le meilleur restaurant de sushis de la ville » non sans donnerrendez-vous en 2020 pour la coupe du monde de Rugby au Japon. Malheureusement pour lui, celle-ci aura lieu en 2019. Le coup aurait pu être parfait s’il ne s’était pas trompé sur la date et avait confondu avec les JO qui, eux auront bien lieu en 2020 à Tokyo. Après avoir mangé quelques sushis, qui fort heureusement pour nos héros, n’eurent pas les mêmes effets que les sashimis de la veille, les deux amis continuèrent leur visite de la ville. Le palais impérial d’abord, puis bien entendu le carrefour de Shibuya « Etrange endroit tout de même que ce pays se disait Vincent, en conclusion de cette première journée. Où, quand on demande dans un café où sont les toilettes, on vous y accompagne jusqu’à lever la lunette pour vous… » La deuxième journée se passa elle aussi sans encombre, jusqu’au soir, où Vincent et Jennifer purent constater l’étrange pouvoir des poils au visage au pays du soleil levant. La veille avant de se coucher Jennifer comprit sur quel bouton il lui fallait appuyer pour actionner l’eau chaude, ce qui lui permit de se débarrasser de cette étrange odeur. Après avoir passé la journée à Kamakura, petite bourgade du bord de mer, connu pour son bouddha géant et ses nombreux temples, Jennifer et Vincent, plutôt fiers d’avoir compris sans trop de difficultés le système des trains de banlieue tokyoïtes, s’arrêtèrent dans un tout petit restaurant pour manger. A peine la porte du commerce franchie que leur présence fit son effet. Premièrement, le chef était chinois. Alors un Chinois au Japon, ce n’est pas forcément très surprenant. Mais pour Jennifer c’était très important. Dans un échange mélangeant français, anglais, chinois, japonais et italien (juste la gestuelle), elle comprit que chinois et japonais étaient deux langues totalement différentes. Quel choc !! Plusieurs fois dans la journée elle avait salué les gens d’un fier Ni hao… Pas de chance. L’erreur est humaine. Secondement, le lieu qui pouvait accueillir au grand maximum une douzaine de personnes, n’était occupé que par des japonais. Tous furent impressionnés par les cheveux frisés de Jennifer et plus encore par la barbe de Vincent. Tellement impressionnés que tous se hâtèrent de leur offrir un plat et leur faire goûter dans leurs assiettes. Dommage d’avoir pris conscience de cet étrange pouvoir seulement la veille de leur départ. Mais bon, quand on reste trois jours quelque part, la veille du départ arrive plus vite que prévu. La dernière journée, intrigués par les symboles nazis qui ornent les monuments religieux du pays, Jennifer et Vincent décidèrent d’aller visiter le temple de Sensō-ji à Asakusa. Ils purent alors constater que les Japonais n’étaient pas des Chinois nazis, comme le pensait Hubert Bonisseur de la Bath. Le symbole était bien une croix gammée, mais inversée. Rien à voir avec Adolphe Hitler donc. Rassurés, les deux voyageurs prirent le chemin de l’aéroport avec 70 kilos de bagages pour onze heures d’avion vers Melbourne.
Chapitre2 Putain, c’est dur d’être loin !
Ils l’ont tous appris de la même manière. Vincent, Jennifer, mais aussi Max, Ulysse, Charlotte, François et tant d’autres. Au réveil. Soit par un email, par un SMS, ou par une alerte sur les téléphones. « Dix-huit morts putain ! C’est reparti comme en janvier. » Puis les détails. Plusieurs fusillades, des bombes au Stade de France. Les premières questions : « Les explosions, c’était dans le stade c’est ça ? Non je crois que c’était dehors. » Le bilan qui s’alourdit. « Ils disent soixante morts à la télé australienne. Ici, ils disent quarante. » L’inquiétude ensuite, pour la famille, pour les amis. Dans ce carnage, il doit forcément y avoir des gens de notre entourage. Mais même ceux qui n’ont aucune connaissance touchée ou disparue ne se sentent pas soulagés. On est scotché à tout ce qu’on trouve, smartphones, chaînes d’infos locales, France 24. Difficile de démêler le vrai du faux. Les médias australiens ne sont pas les plus fiables. « J’ai vu qu’ils avaient arrêté deux terroristes. Tu es sûr ? Je n’ai lu ça nulle part. « Tout le monde est sur Facebook, Twitter ou sur leslivesdes différents journaux. C’est la nuit à Paris, ici il fait jour. On remercie Facebook de nous donner des nouvelles de nos amis et de nos connaissances grâce à son application. Et on attend. On pleure aussi. On pleure on ne sait pas pourquoi. Certains veulent se rassembler dès le samedi soir (le matin en France). Sur Facebook un groupe est créé pour un rassemblement le dimanche soir. « Pourquoi attendre dimanche, demande une jeune fille. C’est aujourd’hui qu’on veut se recueillir. » Puis un message « Pour des raisons de sécurité le rassemblement aura lieu lundi à 18 heures. » (Le dimanche sur Fed Squad c’est le Polish Festival). Les commentaires pleuvent. « Pour ceux qui le veulent, nous serons dès ce soir à Fed Squard. » Mais même dans des moments aussi tristes, des petits chefs sans charisme veulent s’approprier la vedette et tentent de privatiser la douleur. Une jeune fille qui se présente comme l’organisatrice du « je suis Charlie-Melbourne » explique : « Vous êtes têtus, Fed Square est un lieu privé vous ne pouvez pas vous rassembler comme ça. » Aucun événement ne doit se tenir sans son accord. Le samedi à 18 heures, ils étaient une quinzaine sous l’écran géant. Peut-être étaient-ils têtus, mais ils avaient surtout l’air triste. Perdus. Loin de leurs proches qui ont vécu l’horreur. Sur l’écran on passe les infos. On parle de Paris. Puis on enchaîne sur une jeune fille disparue, avant d’annoncer le prochain combat de free fight féminin. A 19 heures, le flash info est terminé. On reprend la programmation normale avec le match de Cricket qui oppose Nouvelle-Zélande et Australie. Une revanche de la dernière Coupe du Monde de rugby en somme. Comprenez que c’est important. Etrange sentiment que celui d’être loin. Autour des Français, les Australiens sont compatissants. Le dimanche matin, parce qu’il a l’air trop mal, le patron de Vincent le dispense de travail en lui disant : «Take your time, and come back when you want. » D’autres témoignent du même genre de gestes « mon ancien patron m’a appelé pour savoir comment j’allais, si je connaissais des gens. Juste pour prendre des nouvelles » raconte Max, jeune backpakerqui s’inquiète de l’état dans lequel il retrouvera son pays dans un mois à son retour. D’un côté ces gestes et de l’autre ce sentiment étrange d’être de l’autre côté de la terre. De marcher dans la rue un dimanche au soleil. De voir les gens s’amuser, prendre du bon temps. De voir les gens vivre tout simplement. Et pendant un dixième de seconde leur reprocher. Car à 20 000 kilomètres d’ici la vie s’est arrêtée l’espace d’un instant. Le lundi soir plusieurs centaines de personnes sont présentes. Sur Facebook certains expliquent ne pas vouloir venir, dégoûtés par l’organisation. Il faut dire que l’ambiance est étrange. Comme une ambiance carnaval. L’après-midi, la page Facebook de l’événement a été secouée par de longs débats sur la couleur des T-shirts. Dans un coin de la place, un stand tenu par des jeunes où on peut se faire taguer le symbole de Paris sur son T-shirt. Les organisateurs s’activent à la tribune. Tout doit bien fonctionner. Les caméras sont là, le soleil aussi, il ne manque plus que le monde qui ne tarde pas à arriver. La place se remplit doucement, mélangeant Français et Australiens. Beaucoup de jeunes, desbackpakers pour la plupart. L’ambiance change petit à petit. On reconnaît des visages que l’on a déjà croisés. Ici, « Ska » qui a tagué plus tôt dans les rues de Melbourne en l’honneur de Paris. Là des jeunes gens aperçus plus tôt dans le tram. Les visages sont fermés. « On est là pour montrer qu’on ne cédera pas à la peur » explique François présent au rassemblement avec ses amis Pierre et Max. Il a quitté la France le 9 janvier dernier. Deux jours après la tuerie de « Charlie Hebdo ». En haut de la place, la journaliste de Skynews fait ses réglages. A 18 heures la cérémonie commence. Celle qui a organisé le « je suis Charlie-Melbourne » semble rodée. Les discours des responsables politiques de Victoria se succèdent. On retiendra celui de la leader de l’opposition, rappelant que si les migrants fuient leurs pays c’est pour fuir ce genre de scène et que l’Australie ferait bien d’y réfléchir avant de fermer ses frontières ! Puis la Marseillaise suivie d’Advance Australian Fair chanté comme dans un concert de Rock (ou dans un match de rugby, à tel point que l’espace d’un instant Vincent a cherché les joueurs des yeux). La cérémonie officielle se termine. Les gens ne veulent pas partir. Spontanément, ils forment un cercle, laissant ceux qui le veulent venir déposer au centre, fleurs, dessins, messages et bougies (pourtant interdites par les organisateurs…) Après une dernière Marseillaise, a cappella cette fois, la foule se disperse. Ceux qui
oivent reprendre la route la reprendront demain peut-être. Ceux qui doivent travailler iront travailler. Jennifer et Vincent iront vendre leurs ampoules. Parce qu’après tout la vie continue… Mais putain qu’est-ce que c’est dur d’être loin.
Chapitre3 « You’ve got your leds ? »
«Have you got your LED’s? » Ne cherchez pas, ça ne veut pas dire grand-chose. Mais pardonnez Vincent pour son anglais. Il est 15h30, Vincent et Jennifer sont debout depuis dix heures maintenant. Ils interpellent les passants dans ce grand centre commercial du sud de Melbourne. Dans un anglais parfois très approximatif (pour Vincent), ils sont à la recherche de quiconque n’aurait pas encore échangé ses allogènes contre des LEDs. Pour les profanes, le gouvernement australien a stoppé, il y a deux ans maintenant, l’importation d’halogènes. Il les remplace gratuitement contre des LEDs. C’est là qu’interviennent Jennifer et Vincent. Six jours par semaine, huit heures par jour, ils proposent l’échange aux quidams rencontrés… Ce n’est pas forcément passionnant ni émancipateur. Mais ça paie pas trop mal. Et puis ça force Vincent à parler anglais. Quand ils auront suffisamment d’argent, ils partiront. En Tasmanie d’abord. Il paraît que c’est beau la Tasmanie. Il y a des choses que l’on ne voit nulle part ailleurs. Après, peut-être qu’ils iront à l’ouest. On raconte beaucoup de choses sur l’ouest aussi. Des histoires de plage, de coraux, de désert, de requin, de route… Certains parlent même de camions plus longs que des trains… En tout cas, ils peuvent y penser Vincent et Jennifer mais, pour l’instant, ils doivent vendre des ampoules. Quand ils en auront vendu assez, alors là, oui, peut-être qu’ils pourront rêver. Mais pas encore… Et puis, ils ont dû acheter une voiture. Leur première voiture. Dommage que Vincent ait trop peur de la conduire… Elle est belle la voiture, mais pas forcément utile là, bien sagement garée devant la maison. Il faut dire que conduire à gauche n’est pas quelque chose d’évident. Quand il a essayé la voiture, Vincent a manqué plusieurs fois d’avoir un accident. Donc, maintenant il n’ose pas trop. Jennifer pourrait l’aider si son permis n’était pas coincé en France depuis deux semaines… Mais bon, comme Jennifer n’a pas son permis et que Vincent n’est pas encore assuré pour les dégâts qu’il pourrait causer en roulant du mauvais côté, ils se lèvent tous les matins à 5h30 pour aller vendre leurs ampoules… Ça fait maintenant près de deux semaines qu’ils sont en Australie. En deux semaines il s’est passé beaucoup de choses. Certes, ils ont vendu beaucoup d’ampoules dans de nombreux centres commerciaux (dont le plus grand de tout l’hémisphère sud), mais ils ont aussi raté de peu un tsunami de nuages à leur arrivée. Et, surtout, ils ont fait la connaissance de la ville au «four seasons in a day». Si New York est une ville qui se tient debout, Melbourne est une ville assise. Ses buildings vous regardent de loin, mais ses jambes sont longues et paisibles, posées à même le sol. Les odeurs de cuisine orientale se mêlent aux parfums méditerranéens qui se dégagent des nombreux restaurants italiens ou grecs. On raconte que l’Australie est un pays sans fromage. Ce n’est pas le cas de Melbourne. Les marchés en regorgent. Des échoppes méditerranéennes y vendent fêta, mozzarella ou encore différents bleus. Melbourne est une ville qui vous emporte et dans laquelle il est agréable de se perdre. A pied ou en tramway, on découvre des quartiers très différents les uns des autres. Ici on reconnaît les trattorias d’Italie, là les tavernes grecques et parfois on croirait même voir la terrasse d’un café parisien. Vincent et Jennifer n’ont pas tardé à être happés par la ville. Nombre des personnes qu’ils y rencontrent, Français, Anglais ou autres ont décidé de s’y installer pour toujours après y avoir passé quelques semaines lors d’un périple similaire au leur. Mais plus encore que la ville en elle-1 même, c’est incroyable comme la nature y est proche et sauvage. A seulement vingt-cinq minutes de la CBD on peut se retrouver dans une forêt aussi dense que la jungle africaine ou dans un champ au milieu des kangourous… Dans une ruelle dédiée aux graffitis, ils rencontrent une star de football local, Nathan Jones. Un graffeur dessine une fresque en son honneur. Fresque qui sera recouverte deux jours plus tard (sans doute par quelqu’un qui n’apprécie pas trop les opérations promotionnelles). Mais ne cherchez pas, peu de chances que vous l’ayez vu au Brésil en 2012, ici le football se joue avec les mains sur un terrain ovale. Ce samedi 21 novembre, c’est jour de match. Un grand match. A près de 20 000 kilomètres d’ici, l’Australian Rules et le Football Gaëlique se rencontrent. Deux sports très proches qui bricolent leurs règles pour permettre ce match international annuel entre l’Irlande et l’Australie. Il est 6 heures en Australie quand le coup d’envoi est donné. Mais les gens sont debout pour assister à la défaite de leur pays. Mais ce n’est pas grave, l’Australie mène d’une victoire et d’un match nul dans la série de rencontres de cricket en cours contre la Nouvelle-Zélande. Le dernier match qui débute le 27 novembre déterminera si oui ou non, l’honneur est sauf d’un point de vue sportif cette année pour le pays des wallabies.
1. Central Business District
Chapitre4 Ah ! si seulement…
Ah ! Si seulement Ben ne leur avait pas envoyé un SMS pour leur dire de n’arriver qu’à 17 heures… Ah ! Si seulement ils avaient choisi de ne pas partir un peu en avance pour « se donner de la marge »… Peut-être n’auraient-ils jamais croisé la route de Jacob. Et peut-être que le véhicule qui les suivait n’aurait pas été aussi pressé que la grosse Jeep qui leur est rentrée dedans… Peut-être, alors, que la voiture qu’ils venaient tout juste d’acheter ne serait pas, à l’heure qu’il est, totalement défoncée… mais bon le sort en a décidé autrement. Il était environ 16h40, ce jeudi soir quand ils arrivent au centre commercial de Southland au sud de Melbourne pour aller vendre des ampoules. Il ne leur restait qu’un seul virage. Ils attendaient patiemment au feu, derrière deux ou trois voitures. C’est vert ! Jacob décide de démarrer sa Jeep. Pas de problème jusque-là. Sauf qu’au volant de sa Holden Viva, Vincent, lui, n’avait pas encore prévu de démarrer. Et Vincent, il est juste devant Jacob. Et, inévitablement, la grosse Jeep de Jacob, elle abîme l’arrière-train de la petite Holden de Vincent et Jennifer… Même pas vingt-quatre heures après avoir contracté une assurance, alors qu’ils s’étaient enfin décidés à prendre la route, à un virage de leur destination : leur premier accident. Pas un accident grave, non. Rien de cassé pour personne, mais un arrière-train très abîmé pour la voiture, qui nécessitera au mieux quelques jours au garage, à moins que le garagiste la considère comme irréparable. Dans ce cas il faudra en acheter une autre. Ça tombe mal. Parce que les ampoules, c’est rigolo cinq minutes mais au bout de deux semaines, ils commencent sérieusement à en avoir marre. Encore deux semaines, et ils connaîtront par cœur la sociologie des centres commerciaux de la périphérie de Melbourne. De la jeune femme d’une vingtaine d’années enceinte et déjà mère de trois enfants aux vieux couples dont la sortie quotidienne semble se limiter à une visite dudit Shopping Center, en passant par les jeunes couples obèses. Un portrait de la classe moyenne australienne en somme. Des gens qui ont les moyens de se payer des maisons pleines d’allogènes et qui donc pourront les changer gratuitement. Mais qui doivent se contenter des faubourgs, loin du centre-ville, loin des marchés agréables, loin de l’ambiance européenne, loin des vitrines de Noël. C’est étrange d’ailleurs cette ambiance de Noël en T-shirt. Même en fermant les yeux, Vincent et Jennifer ont du mal à croire que c’est Noël qui arrive avec la chaleur. Alors, heureusement que tous les jours en travaillant, ils voient le Père Noël dans son traineau en train de faire des photos avec les enfants. Heureusement que les affiches sont là partout pour rappeler que c’est le moment de faire des achats. Les cadeaux d’ailleurs ils les voient tous les jours. Ils les voient sous les bras des papas et des mamans pressés qui font leurs courses. Eux ne parlent pas trop en général. Surtout, ils n’ont pas besoin d’ampoules. Mais à côté d’eux, à côté des parents malpolis et pressés il y a les habitués. Ceux qui viennent tous les jours pour raconter des blagues que Vincent ne comprend pas. Alors Vincent, il rigole pour faire semblant avant de se retourner vers Ed en haussant les épaules pour marquer son incompréhension. Une sorte de code entre eux. Quand Vincent hausse les épaules, Ed comprend qu’il ne comprend pas.
Ed n’a pas encore été présenté. Comme Ben, comme Lulu, comme Georgia, il est anglais. Comme Vincent et Jenny, il travaille à Ledified. Comme eux, il vend des ampoules. Plusieurs fois, il s’est retrouvé en binôme avec Vincent. Des fois c’est lui qui conduit, des fois c’est Vincent. D’ailleurs Ed, il n’était pas très rassuré quand Vincent lui a raconté son accident… Mais bon, il l’a laissé prendre la voiture. Autant Jennifer est comme un poisson dans l’eau dans cette secte anglaise, mais pour Vincent c’est un peu plus compliqué. Les gens parlent autour de lui, il leur arrive même de s’adresser à lui. Mais Vincent, il ne comprend pas. Il a envie de répondre «Have you got your LEDs ? ». Parce que cette phrase il commence à la connaître, il sait même quoi dire quand on lui répond. Et ce dont il est fier, Vincent, c’est que comme quand il était à l’UNEF, il arrive à prendre des contacts, mais cette fois tout en anglais ! Par contre il suffit qu’un Ecossais vienne le voir et là il est tout désarçonné. Alors oui, c’est bien beau de chanter Flower of Scotland à longueur de journée quand on est en France, mais si on n’est pas capable de comprendre l’accent scottish, c’est comme porter un kilt avec un caleçon. Ça n’a aucun intérêt ! Allez courage Vincent ! Encore une semaine et c’en est fini des LEDs. Vendredi ils ont même raté une manifestation pour le climat à Melbourne, car ils devaient vendre des LEDs… Mais dans une semaine, si la voiture est réparée, ils partiront jardiner près de Yarra Rangers National Park. Mais avant ça, il faut retourner vendre ces ampoules !
Chapitre5 Un bref aperçu de l’enfer
Il est8 heures du matin. Jennifer et Vincent viennent tout juste d’arriver à Ledified. Tous les jours, ils y ont rendez-vous. Ils se répartissent en équipe et partent vers les centres commerciaux. Tous les matins, chacun a ses habitudes. Jennifer va prendre un café, Vincent lui passe toujours par les toilettes. Ce mercredi matin, Vincent n’est pas seul dans les toilettes. Au lavabo il croise un inconnu. Par peur de dévoiler sa trop grande maîtrise de la langue de Shakespeare, Vincent feint de l’ignorer. Arrivé dans le hall, l’ambiance est étrange, inhabituelle. L’inconnu du lavabo se rend dans la salle de réunion et appelle toutes les personnes présentes. «Heyguys. You might not know yet, but yesterday was Ben’s last day ». Ben, c’était le chef, enfin jusqu’à mardi. Changement d’organigramme, du jour au lendemain. Bref aperçu d’un système libéral ultra flexible. Adieu donc Ben, bonjour Tremaine ! C’était sans doute trop beau pour durer. Les équipes rentraient plus d’une heure avant l’heure prévue, ça commençait sûrement à se voir… Ben faisait le tour des centres le matin pour déposer les gens, puis passait son après-midi à boire des coups : ça commençait sûrement à se voir également. En tout cas, il ne fait plus bon rester à Ledified. D’ailleurs, tout le monde s’en va. Jennifer et Vincent, mais aussi Lulu, Ed, Mat et Georgia. Lulu part à Bali, Ed part à Hawaï. Jennifer et Vincent, eux, restent dans le Victoria. Ils partent lundi en voiture.
Car la voiture est peut-être abîmée mais elle roule toujours. Suffisamment pour les emmener là où ils veulent. Alors, certes la conduite est toujours un sujet de crispation entre les deux voyageurs. Si elle ne le dit pas, Jennifer en veut toujours à Vincent pour l’accident. Derrière les « c’est pas ta faute, il était derrière. C’est lui qui est en tort ». Vincent n’est pas dupe, il sait très bien ce que ça veut dire. « C’est pas ta faute ! Mais quand même je conduis mieux que toi, donc s’il-te-plaît laisse-moi le volant. » Surmontant leurs chamailleries et profitant de leur dernierday off, il ne leur faut pas longtemps pour aller voir la mer et s’y reposer loin des centres commerciaux et des emplettes de Noël. Prenant même parfois le risque d’être pris au piège de la marée montante.
Quand ils prendront la route lundi, ce sera pour un pour un long séjour. Une semaine dans lebushà aider à aménager le jardin en échange du gîte et du couvert. Mais comme il faut bien gagner de l’argent, s’ils quittent Melbourne c’est pour mieux revenir après. Le grand départ n’est pas prévu avant fin janvier. Le temps de passer par la Tasmanie. Peut-être aussi le temps de revendre des ampoules si Tremaine veut bien les reprendre après leur escapade. Mais les ampoules ne sont pas la seule source de revenus dans le pays. En trois heures de travail au cœur de la communauté grecque orthodoxe australienne, Jennifer a gagné autant qu’en trois jours à vendre ces fucking LEDs.
Ne cherchez pas à y voir là une récente conversion. Non pas du tout. Juste les hasards du métier de photographe. Et il faut dire que Jennifer elle est bien tombée. Car un baptême orthodoxe c’est toute une histoire. D’abord l’église. Après seulement trois jours en Australie et une annonce postée sur Gumtree (le Bon Coin local), Jennifer reçoit un coup de fil d’un certain Steeve, qui lui demande si elle accepterait de venir photographier le baptême du petit Jude. Jude c’est son fils. Jennifer, elle n’est pas très branchée religion. Elle ne comprend pas trop l’intérêt de tremper, tout entier, un bébé dans l’eau. Donc elle hésite. Et puis elle regarde sur son mobile l’application Westpack.
Westpack c’est sa banque. Et là, allez savoir pourquoi, elle accepte ! Steeve lui envoie donc l’adresse de l’Eglise où aura lieu la terrible noyade. Balwyn North au 3-7 de Macedon Avenue. Arrivée à Macedon avenue, elle a beau chercher une église au 37 elle n’en trouve pas. C’est donc...