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Maurice Sand

De
482 pages
De Maurice Sand, l’histoire culturelle et littéraire n’a en général retenu que son état de fils bien-aimé de la plus célèbre écrivaine du 19 e siècle. Pourtant, son oeuvre – qui allie peinture, dessin, illustration, théâtre, histoire de l’art et sciences naturelles – porte la marque d’un créateur original et cohérent.
Dans cette première étude exhaustive et magnifiquement illustrée, Lise Bissonnette présente l’oeuvre de Maurice Sand enfin vue comme un ensemble et explore les mécanismes de sa méconnaissance historique. Elle en dévoile une cause déterminante : sa transversalité, irrecevable en un siècle qui n’y voyait que de la dispersion, mais qui est paradoxalement un signe de qualité dans le domaine actuel des arts. Elle montre enfin toute la richesse et la finesse des travaux de cet artiste qui cherchait constamment à réinventer le passé, sous un mode fantastique tempéré par l’étude scientifique, notamment celle des métamorphoses qu’il traqua en histoire, en ethnogénie et en entomologie. De nombreux fils le relient ainsi aux thèmes centraux de notre temps.
Titulaire de neuf doctorats honoris causa et docteure en lettres de l’Université de Montréal, Lise Bissonnette est journaliste, administratrice et écrivaine. Elle a dirigé le quotidien Le Devoir de 1990 à 1998 et a été présidente de Bibliothèque et Archives nationales du Québec jusqu’en 2009.
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Lise Bissonnette
De Maurice Sand, l’histoire culturelle et littéraire n’a en général
retenu que son état de fls bien-aimé de la plus célèbre écrivaine Maurice Sand
edu 19 siècle. Pourtant, son œuvre – qui allie peinture, dessin,
illustration, théâtre, histoire de l’art et sciences naturelles – Une œuvre et son brisant
porte la marque d’un créateur original et cohérent. e19 siècleau
Dans cette première étude exhaustive et magnifquement
illustrée, Lise Bissonnette présente l’œuvre de Maurice Sand
enfn vue comme un ensemble et explore les mécanismes de
sa méconnaissance historique. Elle en dévoile une cause
déterminante : sa transversalité, irrecevable en un siècle qui n’y voyait
que de la dispersion, mais qui est paradoxalement un signe
de qualité dans le domaine actuel des arts. Elle montre enfn
toute la richesse et la finesse des travaux de cet artiste qui
cherchait constamment à réinventer le passé, sous un mode
fantastique tempéré par l’étude scientifque, notamment celle
des métamorphoses qu’il traqua en histoire, en ethnogénie
et en entomologie. De nombreux fls le relient ainsi aux thèmes
centraux de notre temps.
Titulaire de neuf doctorats honoris causa et docteure en lettres de l’Université
de Montréal, Lise Bissonnette est journaliste, administratrice et écrivaine.
Elle a dirigé le quotidien Le Devoir de 1990 à 1998 et a été présidente de
Bibliothèque et Archives nationales du Québec jusqu’en 2009.
39,95 $ isbn 978-2-7606-3605-7
Couverture : Une vue de l’atelier de Maurice Sand.
Centre des monuments nationaux. © David Bordes/CMN. Les Presses de l’Université de Montréalespace
Disponible en version numériquelitterair´ e
www.pum.umontreal.ca
PUM
bissonnette
Maurice SandMaurice Sand.final 2.indd 2 2016-08-12 10:07 AMmaurice sand
Maurice Sand.final 2.indd 3 2016-08-12 10:07 AMMaurice Sand.final 2.indd 4 2016-08-12 10:07 AMmaurice sand
Une œuvre et son brisant
eau 19 siècle

Lise Bissonnette
Les Presses de l’Université de Montréal
Maurice Sand.final 2.indd 5 2016-08-12 10:07 AMMise en pages : Yolande Martel
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec
et Bibliothèque et Archives Canada
Bissonnette, Lise
e Maurice Sand : une œuvre et son brisant au 19 siècle
Comprend des références bibliographiques.
ISBN 978-2-7606-3605-7
1. Sand, Maurice, 1823-1889 - Critique et interprétation. I. Titre.
pq2421.s15z6 201 6 848’.8 c2015-942180-2
eDépôt légal : 3 trimestre 2016
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
© Les Presses de l’Université de Montréal, 2016, pour l’Amérique du Nord
© Les Presses Universitaires de Rennes, 2016, pour le reste du monde
isbn (papier) 978-2-7606-3605-7
isbn (ePub) 978-2-7606-3607-1
isbn (PDF) 978-2-7606-3606-4
Cet ouvrage a été publié grâce à une subvention de la Fédération des sciences humaines de
concert avec le Prix d’auteurs pour l’édition savante, dont les fonds proviennent du Conseil
de recherches en sciences humaines du Canada.
Les Presses de l’Université de Montréal remercient de leur soutien fnancier le Conseil des arts
du Canada et la Société de développement des entreprises culturelles du Québec (SODEC).
imprimé au canada
Maurice Sand.final 2.indd 6 2016-08-12 10:07 AMliste des sigles et abréviations
Liste des sigles
BHVP Bibliothèque historique de la Ville de Paris
BnF Bibliothèque nationale de France
CMN Centre des monuments nationaux
GEEEFF Groupe d’étude des esthétiques de l’étrange et du fantastique
de Fontenay
IAFA International Association for the Fantastic in the Arts
IMEC Institut Mémoires de l’édition contemporaine
MVR Musée de la vie romantique
RDM Revue des Deux Mondes
RMN Réunion des musées nationaux
Liste des abréviations
Collection L.B. Collection Lise Bissonnette
Corr. Correspondance
Dir.Direction
Éd. Éditions
Imp.Imprimerie
Pseud. Pseudonyme
s. d.sans date
s. l. sans lieu d’édition
s. n. sans nom d’éditeur (compte d’auteur)
T . Tome
Vol.Volume
Maurice Sand.final 2.indd 7 2016-08-12 10:07 AMMaurice Sand.final 2.indd 8 2016-08-12 10:07 AMremerciements
C’est parce que Maurice Sand s’est rendu au Québec en 1861 que j’ai
emprunté un jour, je ne sais trop quand, un chemin de traverse dans les lieux
plutôt convenus où, comme tant d’autres, je m’intéressais à la vie et aux
œuvres de sa mère, avec une prédilection pour les éditions anciennes.
Acquise en 1997, l’édition originale de Six mille lieues à toute vapeur, relation
de ce voyage en Amérique et premier livre signé Maurice Sand, fut la base
d’une collection au rassemblement facile, sa vie et ses œuvres n’intéressaient
personne. Rangé dans une armoire canadienne bleue, ce corpus varié est
devenu un trésor lorsque j’ai entrepris, en 2010, des études doctorales que je
ne me pardonnais pas d’avoir délaissées, dans un tout autre domaine, à l’aube
de mes 20 ans. Ce que je voulais, c’était le diplôme. Ce que j’ai obtenu en
parcours de thèse, c’est une magnifque aventure intellectuelle dont j’aurais
déjà la nostalgie si la nostalgie n’était un sentiment que je me refuse.
Mes remerciements se formulent donc au présent, avec cet ouvrage tiré de
ma thèse soutenue au Département des études littéraires de langue française
de l’Université de Montréal en mars 2015.
S’il est de mise pour une doctorante de remercier en premier lieu son
directeur de recherche, ma reconnaissance à l’égard du mien dépasse de très
loin les obligations rituelles. Le professeur Michel Pierssens, auquel j’ai
demandé d’encadrer mes travaux hors des cheminements universitaires
habituels et sans fréquentation préalable, a pris avec moi tous les risques de
ce cheminement qui non seulement m’a comblée, mais a transformé ma
façon d’aborder le savoir et d’y avancer, sans jamais brider ma liberté.
Depuis plus de quarante ans, mon compagnon, Godefroy-M. Cardinal, n’a
cessé de me destiner à ce diplôme, au point d’en faire une condition de vie à
deux. Comme il l’avait fait pour mes ouvrages précédents, son amour a exigé,
puis soutenu et obtenu au quotidien les pages de ma thèse. Pour notre
bonheur durable, il y aura trouvé, comme d’habitude, matière à ne jamais se
satisfaire entièrement et à m’engager en de nouveaux projets.
Maurice Sand.final 2.indd 9 2016-08-12 10:07 AM10 • maurice sand
Je suis redevable à des personnes qui m’ont sans cesse aidée à combler les
lacunes de ma formation méthodologique, laissée en plan il y a quelques
décennies. À la hauteur des attentes de son père, Julie Cardinal m’a guidée
dans la mise en forme orthodoxe du document et surtout de ma
bibliographie, d’un œil aussi exercé qu’imperturbable devant mes impatiences.
Catherine Bernier, de la Bibliothèque des lettres et sciences humaines, a été
pour moi une collaboratrice informée, rassurante, accueillante au-delà de
mes demandes qui étaient pourtant élevées : j’ai pour sa profession une
afection fondée, elle lui a donné tout son sens. Son collègue Pascal Martinolli
m’a initiée à l’efcacité et aux complications du logiciel de gestion bibliogra -
phique End Notes qu’il a même adapté à mes besoins. Sans Christiane Aubin,
qui veille sur les étudiants des cycles supérieurs au Département des
littératures de langue française, j’aurais eu de la difculté à survivre au dédale des
manières (ou manies…) de l’université contemporaine.
Tout au long de mon parcours, j’ai profté abondamment des conseils
experts de professeurs. Outre ceux – au premier rang – de Michel Pierssens,
j’ai pu en trouver chez Jean-Yves Mollier (Université de
Versailles-SaintQuentin), Martine Reid (Université de Lille), Pierre Popovic (Université de
Montréal), Odile Krakovitch (Université de Versailles-Saint-Quentin), et la
chercheure Claire Le Guillou (Université de Bretagne). J’ai tiré ample proft,
à l’Université de Montréal, du cours de Micheline Cambron et du séminaire
de Stéphane Vachon.
Mes sessions en archives ont été parmi les plus beaux moments de ces
années. Je sais gré aux personnes qui m’y ont accueillie, avec une gratitude
particulière pour Annick Dussault, directrice du Musée George Sand et de
la Vallée Noire, et Azelma de Grandmaison, qui était alors responsable des
fonds patrimoniaux à la Bibliothèque municipale de La Châtre. Je remercie
l’archiviste Marie-Claude Sabouret de m’avoir donné libre accès aux réserves
medu Musée de la vie romantique, à Paris. Et c’est grâce à M Christiane Sand,
héritière légale de George Sand, qui a eu la générosité de me recevoir chez
elle, que j’ai pu découvrir le riche fonds d’archives de Maurice Sand acquis en
2012 par la Bibliothèque Beinecke de livres rares et manuscrits de l’Université
Yale, des documents que j’ai pu consulter en leur totalité même s’ils ne sont
pas encore catalogués.
Enfn, je rends hommage à mon ami de longue date Tierry Viellard, qui
m’a ofert à Paris l’usage d’un pied-à-terre d’où j’ai pu prendre les chemins
proches et lointains menant à mes découvertes. Sa générosité légendaire me
commandait certes, en retour, de me rendre au bout de ce projet. C’est chose
faite.
Maurice Sand.final 2.indd 10 2016-08-12 10:07 AMavant-propos
« Quant à nous, à durer sur un atome de monde, nous ne sommes pas plus
qu’un grain de poussière dans un rayon de soleil, nihil si vous voulez. C’est
peut-être là le vrai mot de la science ici-bas. »
Enfoui dans un fort cahier où sont collées en désordre des notes
manuscrites de Maurice Sand, ce bout de réfexion appartient à un fonds
d’archives acquis par l’Université Yale en 2012 et toujours en attente de
catalogage. La célèbre Bibliothèque Beinecke de livres rares et
manuscrits regorge de ressources patrimoniales de toutes provenances et ce
modeste fonds est venu rejoindre celui de Solange Sand, leur principal
intérêt tenant à l’état civil de ces deux personnages, enfants de la plus
ecélèbre écrivaine du 19 siècle, Aurore Dupin dite George Sand. Aucune
institution française n’a manifesté d’intérêt pour des documents dont
l’État a autorisé l’exportation aux États-Unis sans la moindre réticence.
Négligence prévisible, qui demeure étonnante. À quelques rarissimes
exceptions près, l’immense corpus multinational des études sur George
Sand a systématiquement ignoré les travaux et créations de son fls.
Alors que le moindre papier sur lequel elle a grifonné fait monter les
enchères et se questionner les chercheurs, on a ainsi laissé en plan une
somme importante de renseignements sur un être qu’elle avait non
seulement mis au monde mais, selon ses propres mots, adoré tout au
long de sa vie. Les motifs et les mécanismes d’une occultation aussi
extraordinaire valent d’être mis au jour et ils constituent, en soi, un
fascinant éclairage sur le fonctionnement de ce qu’il faut bien appeler le
« culte » dont jouit le personnage sinon la personne de George Sand,
depuis plus d’un siècle. Le présent ouvrage, issu d’une thèse doctorale,
en passera par là.
Il s’attachera toutefois, d’abord et avant tout, à faire découvrir un
créateur qui eut sa démarche propre, malgré ce qu’en ont dit ou masqué
Maurice Sand.final 2.indd 11 2016-08-12 10:07 AM12 • maurice sand
tous les regards distraits, condescendants, inamicaux et indiférents qui
ont glissé sur son œuvre sans la voir ou en la réduisant à des miettes. Il
ne s’agit pas ici de proposer une biographie de Maurice Sand mais de
dégager la cohérence de son appréhension du monde, dont la petite
phrase citée plus haut donne un aperçu : la foi en la science y est tressée
au vertige de l’abîme chez un non-croyant qui ne trouve du sens, tout
au plus, que dans la beauté du fantasque. Attitude de retrait, en marge
autant du romantisme que du positivisme de son époque, dont la trame
particulière va s’exprimer avec une constance qui ne fut jamais reconnue
à son œuvre multiforme, faute de quelque étude d’ensemble malgré sa
disponibilité entière en des lieux pourtant fort ouverts et accessibles.
Le feuillet du fonds d’archives de la Beinecke porte au crayon rouge,
en haut à gauche, le numéro 455 suivi d’une note qui le dit « à intercaler ».
Le contexte suggère une tirade d’un homme de sciences, qui a publié
« 3 volumes », n’a rencontré qu’indiférence chez ses collègues et ne
trouvera peut-être, pour s’y intéresser, que « trois jeunes savants peut-être
sur quatre ou cinq millions d’individus ». Désillusionné, il se demande
« à quoi bon les progrès ? à quoi bon les idées ? à quoi bon l’humanité, à
quoi bon la terre ? », avant de s’arrêter sur ce nihil qui décrète l’impasse.
Ce passage était manifestement destiné à s’insérer dans l’ouvrage La flle
du singe, dernier roman publié de Maurice Sand, paru en 1886 chez
l’éditeur Paul Ollendorf, trois ans avant la mort de l’auteur. La page 353
de l’édition publiée en est parente sans le reprendre au texte. Le savant
Armand Cazenave, pétri de travaux sur l’évolution, s’apprête à publier
« trois volumes in-folio sur l’homme fls du singe, avec pièces à l’appui »
et tient malgré l’indiférence générale à avoir raison de ses « détracteurs ».
Sa foi en la science est ferme. « Je suis ce que je suis et la mort me
trouvera tranquille et souriant. Elle viendra m’ouvrir les portes d’autre
chose : à moins qu’au-delà, il n’y ait rien, Nihil ! c’est peut-être là la
grande vérité. » Sous couvert de péripéties légères, le roman sert de
métaphore au débat entre l’homme de science, qui ne croit qu’en la
matière et à son extinction inéluctable, et des interlocuteurs qui lui
opposent croyances et religions dont il se gausse violemment. Sa flle,
qu’il a longtemps crue engendrée par un singe qui aurait violé son
épouse à Sumatra, est la seule à qui il n’ofre pas réponse lorsqu’elle
évoque une brèche dans son système. « Mais rappelez-vous Bellérophon
et la Chimère : après que le guerrier grec l’eut tuée, il en mourut de
chagrin, dit la Fable. Bellérophon représente la force, la matière ; la
Chimère, c’est la fantaisie, l’imagination qui demeure dans la cervelle
Maurice Sand.final 2.indd 12 2016-08-12 10:07 AMavant-propos • 13
de tous les humains, c’est la folle flle du logis. C’est l’idéal en un mot.
Si vous le détruisez chez l’homme, il tombera au-dessous de la brute »
(p. 280). Le savant s’esquivera sans répondre.
La Chimère, créature impossible mais compagne de pensée, incarne
la ligne de fantastique à laquelle peut se rattacher presque toute l’œuvre
de Maurice Sand, construite sur une quête de science mais usant de
la fantaisie, non comme d’une évasion, mais comme d’une condition
de survie pendant une existence dont il croit qu’elle n’aura pas de
le nd e m a i n .
Plus de trente ans auparavant, dans ses premières tentatives littéraires
inédites ou publiées dans Le Mousquetaire par Alexandre Dumas, le
schème d’une science en situation d’échange raisonné ou raisonneur
avec le fantastique s’était déjà installé. Le protagoniste fréquent,
toujours un jeune homme chez lequel on devine aisément le double de
Maurice Sand, faisait suivre des conversations ou des lectures
scientifques de rêveries vaguement hallucinées où le thème du « grain de
poussière dans un rayon de soleil », un rien qui danse en somme, était
constamment convoqué. Ces textes des années 1850 ont une parenté
directe avec les pages de La flle du singe . Un manuscrit inédit, conservé
à Yale, donne à suivre un jeune homme qui lit « de vieux bouquins de
sciences naturelles », devant lui se trouve « une sphère bleuâtre fnement
rayée de mille couleurs […] éclairée par un rayon de soleil », mais dont
« une partie [est] dans l’ombre ». Dans ce rayon lumineux lui
apparaissent « des milliers d’atomes », lune et planètes qui l’entraînent dans
leur mouvement. « Je vois bien mieux ce qui se passe autour de moi –
c’est très gai, je suis très content ! c’est si beau ! je n’ai aucune peur,
cependant le vide est tout autour de moi. Le vide ! Ce n’est pas cela car
je n’ai qu’à étendre le bras pour rencontrer quelque monde. » Et le voici
emporté sur une planète étrange, voyage bizarre qui restera inachevé, les
autres planètes seront absentes de ses œuvres ultérieures. Le monde
inconnu vers lequel il tendra le bras sera le sien proche.
D’autres notes manuscrites, impossibles à dater, témoignent de son
attachement studieux à ce thème. Il cite par exemple le scientifque et
philosophe Emanuel Swedenborg (1688-1772 :)
[Swedenborg] dit qu’il y a le monde visible, celui où nous sommes, que nous
pouvons apprécier par nos sens et par notre esprit en relation avec nos
pareils – et le monde invisible qui est même sur terre autour de nous – qui
sait, peut-être ? […] Regardez un rayon de soleil qui entre dans un
appartement obscur. Regardez s’agiter en tous sens ces millions d’atomes dans ce
Maurice Sand.final 2.indd 13 2016-08-12 10:07 AM14 • maurice sand
milieu lumineux. Chaque atome, chaque brin de poussière existe, mais
notre œil n’a pas la faculté de voir […].
Jamais Maurice Sand n’investira cette image, récurrente chez lui, de
quelque pouvoir autre que celui d’un stimulus de l’imagination. Toute
suggestion de réalité occulte lui demeurera étrangère mais la fnesse
infnie des « atomes », poussières insaisissables surgies du réel, va cadrer
son œuvre. Il va traquer les fragments infmes auxquels l’humain, sur sa
route comme en ses pensées, ne s’attarde pas.
Homme de science, il sera le savant des papillons, des insectes, des
fossiles, des silex, des plantes, son intérêt étant commandé par les plus
modestes des traces humaines, végétales et animales, son devoir étant
celui du classement, présent jusque dans ses romans.
Homme d’imaginaire, il se consacrera aux créatures qui ont traversé
les scènes du temps en acquérant une vie propre : les spectres de
légendes, les types de la commedia dell’arte, les marionnettes, les
peuples antédiluviens. Il s’attachera à recréer leur apparence, leurs
costumes et leur histoire ancrée dans l’univers connu et non en des planètes
inventées. Tous ces êtres, à la diférence des héros de la grande histoire,
ne tiennent qu’aux fls ténus de la mémoire collective, plus ou moins
trompée par les jeux d’ombre et de lumière. Sa voix propre sera celle de
la Chimère, personnage fantastique certes, mais fait de pièces arrachées
au réel humain ou animal.
Dans ces univers parallèles, qu’il fait se voisiner étroitement mais non
s’amalgamer, sa ligne de recherche est celle des mutations et des
métamorphoses. Qu’il s’agisse du transformisme en sciences naturelles et en
génétique, ou de la descendance théâtrale des atellanes, la certitude
d’une évolution continue l’habite, elle n’admet pas le divin qui est
superstition, et le mène dès lors à la question obsédante de la fn du
monde au terme de toute évolution. Dès sa jeunesse il écrit et réécrit une
nouvelle sur « le dernier homme », celui qui aura la force de se suicider.
À un âge plus avancé, il lui suft de formuler cet « à quoi bon » qui
mettra peut-être un terme prosaïque à notre longue histoire.
Maurice Sand n’a certes pas été le seul à fréquenter ces thèmes au
ecours du 19 siècle, mais il les a parcourus de façon originale, entêtée, en
chacun de ses modes d’expression, de ses plus arides recherches à ses plus
folles saynètes pour marionnettes en passant par ses fouilles dans les
légendes. Son œuvre revêt ainsi un caractère de transversalité, qualité
suprême de l’art de notre temps, déviance de la norme artistique au
Maurice Sand.final 2.indd 14 2016-08-12 10:07 AMavant-propos • 15
e19 siècle. Les analystes improvisés et freudiens amateurs qui se sont
penchés sur son cas ne l’ont jamais perçu que comme « un grain de
poussière dans un rayon de soleil », parfois un irritant dans la lumière
de leur George Sand. Un regard sur son œuvre complète – ou presque
puisque tout n’a peut-être pas été entièrement retrouvé tant la négligence
a été forte – permet de croire que ce rieur savant fut plutôt un grain de
poussière dans le soleil de son propre temps qu’il aura traversé en ses
propres termes.
Maurice Sand.final 2.indd 15 2016-08-12 10:07 AMMaurice Sand.final 2.indd 16 2016-08-12 10:07 AMintroduction
Entreprendre une recherche sur l’œuvre de Maurice Sand (1823-1889) et
défnir ce travail comme une contribution à l’histoire culturelle, c’était
adopter une démarche qui courtisait d’emblée la contradiction.
Car s’il est une perspective de laquelle l’histoire culturelle, en se
constituant comme champ disciplinaire, a voulu s’éloigner, c’est celle de
la monographie, de l’étude du parcours d’un individu, que ce parcours
soit politique, artistique, littéraire ou autre, qui pourrait susciter
l’attention par sa singularité. La conclusion que donne Jean-Yves Mollier à
l’article touchant l’histoire culturelle dans Le dictionnaire du littéraire
est limpide à cet égard : « […] il s’agit bien dans tous les cas de
s’intéresser à des groupes humains et non aux seuls individus et de rendre
compte de leurs représentations en afrmant qu’elles ne sont pas réduc -
1tibles à la seule singularité de l’individu ».
2Pascal Ory, dans l’ouvrage de référence sur le sujet , pose la même
contrainte. Cette histoire, écrit-il, s’intéresse à la culture défnie comme
3« ensemble des représentations collectives propres à une société ».
4Elle est ainsi « une modalité d’histoire sociale », elle accorde priorité
aux « représentations dominantes » et si elle signale des « exceptions »,
5c’est pour en examiner le caractère décalé ou transgressif . Considéré
comme le fondateur de la discipline, Georges Duby souhaitait même
que la transgression soit pratiquement ignorée. Trouver les modèles, « les
e1. Dans Aron, Paul, et al. Le dictionnaire du littéraire. 3 éd. augmentée et actualisée.
Paris : Quadrige, 2010, p. 343.
2. Ory, Pascal. L’histoire culturelle. Paris : Presses universitaires de France (Que
saisje ?), 2004.
3. Ibid., p. 8.
4. Ibid., p. 13.
5. Ibid., p. 18-19.
Maurice Sand.final 2.indd 17 2016-08-12 10:07 AM18 • maurice sand
6assises d’une culture », selon lui, exigeait de s’intéresser aux produits
moyens d’une culture plutôt qu’aux œuvres singulières qui la mettent
en question.
eBien que leurs trajectoires se soient éloignées au terme du 20 siècle,
les Cultural Studies nées et développées dans l’espace anglo-saxon et
l’histoire culturelle dont le fort courant se situera en France ont ainsi en
commun d’étudier d’abord et avant tout des situations défnies par un
élément de collectivité, voire de connectivité. Aux États-Unis, on
accordera de l’attention à des groupes minoritaires ou négligés, dont
l’accession au rang d’objet d’étude provoquera une révolution au sein des
universités américaines, tant par l’ascendant progressif de ces recherches
que par un renversement durable des perspectives traditionnelles
touchant les acteurs de l’histoire. Dans les milieux français (et québécois)
de la recherche et de l’édition, on mettra au jour des choix et
comportements sociaux ou culturels qui n’étaient pas considérés par une
historiographie dominée par le politique et l’économique.
Aux interstices de l’histoire culturelle
Un travail centré sur un individu et son œuvre semble donc relever
plutôt de l’histoire littéraire traditionnelle qui profte aujourd’hui d’un
regain d’intérêt pour la quête biographique. Ce travail pourrait aussi, si
l’on veut s’éloigner d’une exploration par trop linéaire, choisir plutôt de
faire usage de la théorie sociologique du champ développée par Pierre
Bourdieu et dont la fécondité, dans l’application qu’il en a proposée
7pour les champs littéraire et artistique, demeure inégalée . S’intéresser
à l’individu Maurice Sand et mettre son œuvre au jour serait un exercice
anecdotique si cela ne se grefait pas à la recherche des raisons pour
lesquelles sa trace s’est efacée. Au-delà des considérations primaires et
habituelles sur la difculté d’être le fls d’une mère célébrissime, on verra
que le sort mémoriel de Maurice Sand a pu tenir tout autant sinon plus
à sa « position » dans le « champ » littéraire ou artistique et à son degré
(présupposé faible) de « légitimité » dans ces champs, concepts que
Bourdieu a validés en scrutant justement la France du Second Empire,
6. Duby, Georges. « L’histoire culturelle », [1969], dans Rioux, Jean-Pierre, et
JeanFrançois Sirinelli. Pour une histoire culturelle. Paris : Éditions du Seuil (Univers
historique), 1997, p. 429.
7. Bourdieu, Pierre. Les règles de l’art : genèse et structure du champ littéraire. Nouv.
éd. Paris : Éditions du Seuil (Points), 1998 [1992].
Maurice Sand.final 2.indd 18 2016-08-12 10:07 AMintroduction • 19
moment où Maurice Sand fait son entrée, sinon dans le champ littéraire,
du moins dans le champ artistique avec de premières présentations de
ses tableaux aux Salons.
Mais décrire la position de Maurice Sand dans la confguration de
cette époque aboutit aussi à un excès de singularité, son œuvre
appartenant à de très nombreux champs. Maurice Sand a pratiqué la peinture,
l’illustration, le dessin, le roman, le récit de voyage, l’histoire de l’art et
le théâtre de marionnettes où il fut à la fois concepteur, scripteur et
metteur en scène. À ces pratiques littéraires et artistiques, il faut en
ajouter de scientifques, dont l’entomologie et la géologie qui ont donné
lieu à des publications. La superposition de ses positions aboutirait à une
position globale nulle, à laquelle il aurait été oiseux de consacrer une
étude.
L’intérêt de notre sujet réside donc moins dans la description du
statut très secondaire de Maurice Sand en divers champs, elle relève de
l’évidence. On voudra plutôt éclairer ce qui, dans cette œuvre a priori
marginale et généralement non retenue, pourrait néanmoins s’inscrire
de façon signifante dans les interstices d’une histoire culturelle qui ne
cesse de se nuancer en admettant de nouveaux objets, parmi lesquels
resurgit l’individu. Ainsi Carlo Ginzburg, défenseur d’une micro-
histoire insurgée contre les généralisations qui ne peuvent être obtenues
qu’à partir « de cas moyens, de cas normaux », invite à s’arrêter à «
l’anomalie », porteuse de sens. « Je proposerais de considérer un individu
comme le point d’intersection d’une série d’ensembles diférents qui ont
chacun des dimensions variables. Un individu appartient à une espèce
animale (Homo sapiens sapiens), à un genre sexuel, à une communauté
linguistique, politique, professionnelle et ainsi de suite […] L’anomalie
8sera le résultat des réactions réciproques de tous ces éléments . »
Pascal Ory, tout en s’attachant surtout aux représentations
collectives, demande lui aussi aux « culturalistes » de prendre en compte les
complexités, ainsi celles d’un « être humain traversé – et parfois animé
9– par des contradictions internes […] ». L’histoire culturelle n’a pas à
faire l’impasse sur l’individualité, mais voudra situer, saisir les carrefours
où elle se déploie sur plusieurs plans. Elle s’intéresse aux appartenances
plus qu’au parcours singulier. Ory va jusqu’à décerner un brevet de
8. Ginzburg, Carlo. Mythes, emblèmes, traces : morphologie et histoire. Lagrasse :
Verdier Poche, 2010, p. 359-360.
9. Ory, op. cit., p. 28.
Maurice Sand.final 2.indd 19 2016-08-12 10:07 AM20 • maurice sand
culturalisme modèle à l’une des plus célèbres biographies produites en
notre temps, celle que l’historien Jacques Le Gof (1924-2014) a
consa10crée en 1996 à Saint Louis , car elle aurait d’abord et avant tout réussi
à révéler sa pluralité d’appartenances, la place d’un « individu dans
11l’histoire ».
La démarche de Le Gof est en efet un puissant exemple d’éclairage
du collectif en passant par le singulier. Pour situer l’individu dans
l’histoire, il s’est d’abord attaché à « l’étude critique de la production de
12la mémoire du roi saint » qui s’est construite au fl de sources surtout
hagiographiques dont il va dévoiler les mécanismes. Il a ensuite fait
apparaître le personnage « globalisé », somme de phénomènes de diverses
13natures . Il se réclamait à cet égard des travaux de Giovanni Levi qui,
14dans son texte sur Les usages de la biographie , a présenté tout comme
Ginzburg cet exercice comme un « lieu idéal pour vérifer le caractère
interstitiel – et néanmoins important – de la liberté dont disposent les
agents, comme pour observer la façon dont fonctionnent concrètement
15les systèmes normatifs qui ne sont jamais exempts de contradictions ».
Certes, à titre d’agent, Maurice Sand dispose d’un capital symbolique
infniment moindre que celui du roi Louis IX et c’est justement pour -
quoi sa biographie, comme telle, n’aurait pas grande valeur contributive
à l’histoire au sens classique. Mais il y aurait de l’intérêt, pour une
histoire culturelle, à emprunter la démarche de Le Gof en l’appliquant à
son cas. Rien n’interdit a priori de partir d’un être obscur, plutôt que
d’une célébrité, pour observer de plus près des déroulements et des
processus qui auraient pu échapper aux radars de l’histoire générale,
notamment dans les champs artistique et littéraire.
Le cas de Maurice Sand, ce méconnu qui ne fut pas inconnu, ofrait
à cet égard un matériau de recherche d’une richesse exceptionnelle. Pour
une « étude critique de la production de la mémoire », ce matériau se
présente en proportion inverse de la trace infme que Maurice Sand a laissée
dans l’histoire littéraire et artistique classique, dominée par le canon.
Certes et à quelques exceptions près, pratiquement aucun des ouvrages
10. Le Gof, Jacques. Saint Louis. Paris : Gallimard (Bibliothèque des histoires), 1996.
11. Ory, op. cit., p. 117.
12. Le Gof, op. cit., p. 25.
13 . Ibid., p. 16.
14. Levi, Giovanni. « Les usages de la biographie », Annales, Économies, Sociétés,
oCivilisations, n 6, 1989, p .1325-1336.
15 . Ibid., p. 1333-1334.
Maurice Sand.final 2.indd 20 2016-08-12 10:07 AMLes plus récents titres de la collection
« Espace littéraire »
Sous la direction d’Yves Baudelle et Élisabeth Nardout-Lafarge ,
Nom propre et écritures de soi
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usages de la presse chez les femmes patriotes (1830-1840)
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Albert Cohen et Raymond Queneau
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Garneau et Samuel Beckett
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Maurice Sand.final 2.indd 481 2016-08-12 10:08 AMLise Bissonnette
De Maurice Sand, l’histoire culturelle et littéraire n’a en général
retenu que son état de fls bien-aimé de la plus célèbre écrivaine Maurice Sand
edu 19 siècle. Pourtant, son œuvre – qui allie peinture, dessin,
illustration, théâtre, histoire de l’art et sciences naturelles – Une œuvre et son brisant
porte la marque d’un créateur original et cohérent. e19 siècleau
Dans cette première étude exhaustive et magnifquement
illustrée, Lise Bissonnette présente l’œuvre de Maurice Sand
enfn vue comme un ensemble et explore les mécanismes de
sa méconnaissance historique. Elle en dévoile une cause
déterminante : sa transversalité, irrecevable en un siècle qui n’y voyait
que de la dispersion, mais qui est paradoxalement un signe
de qualité dans le domaine actuel des arts. Elle montre enfn
toute la richesse et la finesse des travaux de cet artiste qui
cherchait constamment à réinventer le passé, sous un mode
fantastique tempéré par l’étude scientifque, notamment celle
des métamorphoses qu’il traqua en histoire, en ethnogénie
et en entomologie. De nombreux fls le relient ainsi aux thèmes
centraux de notre temps.
Titulaire de neuf doctorats honoris causa et docteure en lettres de l’Université
de Montréal, Lise Bissonnette est journaliste, administratrice et écrivaine.
Elle a dirigé le quotidien Le Devoir de 1990 à 1998 et a été présidente de
Bibliothèque et Archives nationales du Québec jusqu’en 2009.
39,95 $ isbn 978-2-7606-3605-7
Couverture : Une vue de l’atelier de Maurice Sand.
Centre des monuments nationaux. © David Bordes/CMN. Les Presses de l’Université de Montréalespace
Disponible en version numériquelitterair´ e
www.pum.umontreal.ca
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bissonnette
Maurice Sand