Médias et pouvoir politique au Congo Brazzaville

Médias et pouvoir politique au Congo Brazzaville

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Cet ouvrage est une étude des médias de masse au Congo-Brazzaville. Il propose une enquête scientifique des rapports entre les médias et les pouvoirs politiques qui se sont succédé depuis ses origines jusqu'en 2010. Il permet de saisir la part d'influence de la presse dans la conquête de sa propre liberté dans l'élaboration d'une démocratie moderne et d'un réel débat dans la vie politique du pays.

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Ajouté le 01 décembre 2014
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EAN13 9782336363417
Langue Français
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Médias et Pouvoir Politique au Congo Brazzaville Léon Bemba
Des origines à nos jours
Cet ouvrage est une étude des médias de masse du Congo Brazzaville.
Il propose une enquête scientifi que des rapports entre les médias et les
pouvoirs politiques qui se sont succédés depuis ses origines jusqu’en 2010 :
les tams-tams, les tambours, le « messager » etc. Véritables médias de Médias et Pouvoir Politiquemasse, qui transmettaient l’information et permettaient aux populations de
communiquer dans les sociétés pré-coloniales. Remplacés par les médias de
masse de l’époque coloniale dont le premier organe d’information générale, au Congo BrazzavilleLe Congo français, paraît en juillet 1899, la première émission de radio en
décembre 1940. Enfi n la première diffusion télévisée en août 1962, en
terminant par la téléphonie mobile introduite en 1997 et l’Internet en l’an
Des origines à nos jours2000.
Ce texte tente par la force des contextes de restituer l’histoire des
régimes politiques du pays jusqu’à la fi n de la guerre froide et l’avènement
de la conférence nationale souveraine en 1991 qui ouvre la possibilité d’un
système libéral de l’information et la communication. Sont produits à ce
moment la première loi sur la liberté de la presse, le premier organe de
régulation des médias ainsi qu’une véritable explosion des médias de masse
dont la révolution avérée de la téléphonie mobile est la parfaite illustration.
Cette analyse permet également de saisir la part d’infl uence de la presse
dans la conquête de sa propre liberté dans l’élaboration d’une démocratie
moderne et d’un réel débat dans la vie politique du pays.
Léon Bemba est diplômé de l’Ecole supérieure de
journalisme de Lille (53ème promotion). Il est titulaire
d’un doctorat troisième cycle d’histoire d’Afrique noire de
l’Université Paris 7-Jussieu et d’un doctorat unique des sciences
de l’information et de la communication (SIC) de l’Université
Michel de Montaigne Bordeaux 3. Il est Maître-assistant
CAMES à la Faculté des lettres et des sciences humaines
de l’Université Marien Ngouabi de Brazzaville où il enseigne l’histoire de la
colonisation, l’histoire de la presse congolaise, l’analyse de contenu des médias,
les rapports presse et pouvoir politique etc.
Images de couverture : Fotolia et © Freepick
ISBN : 978-2-343-04753-9
41
Médias et Pouvoir Politique au Congo Brazzaville
Léon Bemba
Des origines à nos jours































































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Médias et pouvoir politique
au Congo Brazzaville
Des origines à nos jours Études africaines
Collection dirigée par Denis Pryen

Dernières parutions

Mariella VILLASANTE CERVELLO, Le passé colonial et les
héritages actuels en Mauritanie, État des lieux de recherches
nouvelles en histoire et en anthropologie sociale, 2014.
Abdoulaye Aziz NDAW, Sécurité pour l’émergence du Sénégal,
2014.
Patrick HINNOU, Négocier la démocratie au quotidien, 2014.
Chrysostome CIJIKA KAYOMBO, Quelles stratégies pour une
éducation idéale en Afrique ?, 2014.
Augusto OWONO-KOUMA, Les essais de Mongo Beti :
développement et indépendance véritable de l’Afrique noire
francophone, 2014.
Augustin Jérémie DOUI-WAWAYE, Repenser la sécurité en
République centrafricaine, 2014.
Martin ELOUGA (dir.), Les Tikar du Cameroun central. Ethnogenèse,
culture et relations avec les peuples voisins, 2014.
Mohamed Abdoulay DIARRA, Profession : marabout en milieu rural
et urbain. L’exemple du Niger, 2014.
Charles-Pascal TOLNO, Afrique du Sud, Le rendez-vous de la
violence, 2014.
Koffi Matin YAO, Famille et parentalité en Afrique à l’heure des
mutations sociétales, 2014.
Titus MWAMBA KALEMBA, La qualité de l’éducation dans les
écoles secondaires et centres professionnels salésiens de Lubumbashi.
Résultats d’une enquête, 2014.
Théophile ZOGNOU, Protection de l’environnement marin et côtier
dans la région du golfe de Guinée, 2014.
Lambert MOSSOA, Où en est l’urbanisation en Centrafrique ?, 2014.
Marc-Laurent HAZOUMÊ, Réinventer l’Université. Approches de
solutions pour l’emploi des jeunes au Bénin, 2014.
Hygin Didace AMBOULOU, Le droit des sûretés dans l’espace
OHADA, 2014.
Bernard-Gustave TABEZI PENE-MAGU, La lutte d’un pouvoir
dictatorial contre le courant de la démocratisation au
CongoKinshasa, 2014.
Hygin Didace AMBOULOU, Le droit du développement et de
l’intégration économique dans l’espace OHADA, 2014.
Hygin Didace AMBOULOU, Le droit des sûretés dans l’espace
OHADA, 2014. Léon BEMBA





Médias et pouvoir politique
au Congo Brazzaville

Des origines à nos jours




























































© L’HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-04753-9
EAN : 9782343047539







A HB-S
RM







































8
Préface
Par Alain Kiyindou
Chaire Unesco Pratiques émergentes des technologies
et communication pour le développement
Université Bordeaux Montaigne
Les médias occupent une place centrale dans la vie des nations et
dans l’accomplissement individuel. Le penser n’est pas s’adonner à
une sorte de déterminisme technologique à l’instar de Mc Luhan mais,
pointer une réalité de plus en plus forte dans les pays africains où ces
dispositifs ont été associés dans de nombreux projets liés au
développement social. La politique n’est pas du reste puisque très tôt
les médias de masse ont eu pour mission la « conscientisation du
peuple ». On peut citer de nombreux exemples, en Tanzanie dans le
1cadre du « ujamaa » ou en Côte d’Ivoire avec les radios de la paix.
Les radios de la paix s’installent justement après la démonstration de
la radio Mille collines de son rôle dans la diffusion de la haine. Si la
presse écrite ne s’est pas fait beaucoup remarquée, elle reste aussi un
enjeu de démocratie où se joue le combat de la liberté d’expression.
De nombreux journaux africains ont d’ailleurs joué un rôle important
dans la africaine, on peut citer le Messager avec Pius
Njawé au Cameroun, ou l’indépendant avec Norbert Zongo au
Burkina Faso. Ce sont donc ces différentes questions que Léon Bemba
ramène à l’échelle du Congo et analyse avec dextérité.
Cet ouvrage est l’aboutissement d’un travail universitaire et une
expérience professionnelle dans le domaine de la Presse. En effet,
l’auteur a assuré des tâches techniques dans la presse congolaise
consistant à suivre le journal depuis la Conférence de rédaction, le lieu
et le moment de son élaboration, jusqu’à la mise en page définitive du
journal. Il est aussi un enseignant chercheur qui a assuré la formation
de beaucoup de journalistes congolais. En tant que chercheur il est
l’auteur de nombreux articles dans diverses revues.
On est parfois étonné de lire ce qui est écrit dans cet ouvrage
quand on sait que Léon Bemba est aussi « homme politique », mais
c’est justement parce qu’il a tant baigné dans ce milieu qu’il peut en
mesurer les interactions avec la presse. Bien entendu la posture qui

1 Politique de développement communautaire menée par Julius Nyéréré
9
domine ici est celle du chercheur, celui qui observe les faits, les
analyse et les théorise en se basant sur des instruments
méthodologiques maniés avec rigueur. Cet ouvrage est aussi un
patient travail d’histoire de la presse congolaise basé à la fois sur la
mémoire des écrits et surtout celle des hommes qui ont fait la presse
telle qu’elle se présente aujourd’hui. Il égrène les moments forts de
l’histoire de ce pays, analyse leur médiatisation tout en rappelant de ces journalistes qui ont marqué la presse congolaise,
depuis sa naissance.
La question principale développée par l’auteur est celle du rapport
presse et pouvoir politique, préoccupation majeure dans des pays
africains en quête de démocratie. Ce rapport est à la fois une relation
de connivence et une relation conflictuelle, ce qui fait des différents
acteurs, des associés-rivaux. On peut voir comment petit à petit la
censure officielle renforce l’autocensure comme stratégie de survie
personnelle et éditoriale. L’auteur nous fait toucher l’anxiété que
procure l’attente d’un « bon à diffuser » mais aussi des exemples
concrets d’adaptation tactiques. On peut citer l’absence de
commentaire, expression de désapprobation dans la Semaine
Africaine, le recours au fait divers, en tant que critique subtile de la
politique urbaine dans le journal Mweti… La démarche historique de
l’auteur est également intéressante, en ce sens qu’elle révèle les
stratégies développées par le pouvoir politique, pour s’octroyer des
soutiens médiatiques. Léon Bemba nous plonge donc dans un univers
de tacticiens où toutefois les rapports de force sont disproportionnés.
Mais cet ouvrage peut être aussi interprété comme le diagnostic d’un
pays résolument engagé dans une construction démocratique, où la
téléphonie mobile constitue une véritable révolution et l’Internet une
sphère de communication sans frontière et sans barrière qui a permis
aux principaux journaux du pays de communiquer leurs contenus dans
le monde entier.





10
SOMMAIRE
Introduction générale 13
Première partie : Médias de masse et pouvoir politique : 19
des origines à l’indépendance
Chapitre 1 : Aspects théoriques 21
Chapitre 2 : Les usages des médias de masse avant la
colonisation 47
Chapitre 3 : Les débuts de la presse moderne et le
déclin des moyens traditionnels de communication 63
Chapitre 4 : La presse congolaise entre les deux
guerres 79
Chapitre 5 : Le développement de la presse après la
seconde guerre mondiale jusqu’à l’indépendance 1940 97
-1960
Deuxième partie : Médias de masse et pouvoir politique : de
l’indépendance à la conférence nationale souveraine 105
Chapitre 1 : La presse au lendemain de l’indépendance 107
Chapitre 2. La presse sous le parti unique 129
Troisième partie : Médias de masse et pouvoir politique à
l’heure de l’ouverture Démocratique 1990- 2010 247
Chapitre 1 : L’ouverture du système libéral de l’information
et de la communication 249
Chapitre 2 : Le renouveau médiatique de la
Conférence nationale souveraine 285
Chapitre 3 : Rapports médias et pouvoir politique
après la guerre du 5 juin 1997 313
Chapitre 4 : La révolution de la téléphonie mobile au
Congo Brazzaville 371
Chapitre 5 : L’Internet et la presse électronique au 395
Conclusion générale 403








11

































12
INTRODUCTION GENERALE
Cet ouvrage est avant tout une étude des médias de masse du
Congo Brazzaville et s’inscrit en tant qu’analyse du processus de
communication ancré dans l’histoire d’une société qui place ses
origines dans les chefferies et royaumes précoloniaux et dont l’histoire
reste encore mal connue. Il est également un effort d’analyse de
l’histoire de la presse du Congo Brazzaville et surtout des rapports
entre les médias de masse et les pouvoirs politiques qui se sont
succédé dans ce pays depuis ses origines jusqu’à nos jours.
Son objectif est d’établir une enquête scientifique visant à démêler
l’intelligence, la configuration des rapports entre les médias de masse
et la société politique depuis les chefferies et royaumes jusqu’à la
république devenue formellement indépendante en 1960 mais restée
« sous-démocratique » en dépit de son entrée dans une démocratie
représentative élective. La tâche est vaste, et demande au chercheur un
regard attentif sur les processus qui animent ce champ d’action et de
pensée. C’est un effort pour établir dans la mémoire collective
l’histoire des divers moyens de communication que le pays a connus,
de la même manière que nous tentons de restituer l’histoire générale
du pays dans laquelle se façonne cette presse, sa naissance en tant que
colonie du Moyen-Congo qui est un fait colonial, son indépendance,
octroyée en deux étapes, ainsi que les grandes péripéties qu’il a
connues. Depuis les tams-tams, les tambours, le « messager » etc.,
véritables médias de masse, qui transmettaient l’information et
permettaient aux populations de communiquer dans les sociétés
précoloniales, en passant par le journal dont le premier organe
d’information générale, Le Congo français, paraît en juillet 1899, la
première émission de radio en décembre 1940, la première diffusion
télévisée en août 1962.
Il s’agit dans un premier lieu de montrer l’appartenance de notre
travail à un ancrage théorique et épistémologique relevant des sciences
de l’information et de la communication (SIC), discipline scientifique
dans laquelle nous inscrivons fondamentalement cet ouvrage.
L’étude des attaches entre les moyens de communication du Congo
Brazzaville et les régimes politiques qui se sont renouvelé, depuis les
origines des espaces qui constituent aujourd’hui le Congo Brazzaville
en passant par l’indépendance du pays jusqu’à nos jours, met en
13
clarté l’influence des médias de masse sur les leaders d’opinion et
plus généralement sur l’opinion publique. Nous prenons appui sur de
nombreuses théories scientifiques, pour ne citer qu’elles : le « two step
flow of communication » (1948, Paul Lazarsfeld, Bernard Berelson,
Hazel Gaudet), la théorie de Marxell Mc Combs et Dolnald Shaw sur
« l’agenda setting » (1972), ou encore celle d’Elisabeth
NoëlleNeumann à propos de la spirale du silence (1974).
Ces approches mettent en exergue la volonté des dirigeants
politiques (des chefs de royaumes, des chefferies, des lignages etc.
ainsi que les leaders politiques du pays devenu indépendant et en
démocratisation depuis 1991) à vouloir maîtriser, ou conduire, les
moyens de communication en sachant que ceux-ci vont à leur tour
influencer l’opinion publique à leurs idées et représentations.
A travers un état des lieux qui restitue avec détails les organes
d’information que le pays a connus depuis la période coloniale, qui
« contextualisera » l’évolution politique congolaise, l’observateur est
guidé dans une évolution historique marquée par la connivence
presque totale jusqu’à l’indépendance à la suite de laquelle
s’établiront des rapports parfois conflictuels mais également
coopératifs.
Les régimes politiques dits révolutionnaires, après la chute du
premier président en 1963, ont campé dans le bloc communiste, et ce
jusqu’à la fin de la guerre froide et l’avènement de la conférence
nationale souveraine en 1991.
Sur ce long intervalle, le pouvoir politique a établi une architecture
rigide de l’information, qui s’est durablement enracinée dans les
représentations politiques avec laquelle le pays aura de sérieuses
difficultés à se départir, même lorsque sera proclamée l’ouverture
démocratique de la nation en 1991.
Ceci étant posé, il convient ensuite d’exposer, un bref panorama
des principaux médias congolais pour, avec le prisme de détails
empiriques, formuler et comprendre les rapports qu’ils entretiennent
avec les divers régimes politiques que le pays a connus.
Sur cette base, il est nécessaire de remonter à un examen sur
l’impact de la situation précoloniale et de la colonisation par la suite,
avant de cerner, sur une durée qui s’étale de 1960 à 1990, l’effet du
14
parti unique, du « parti-Etat » propriétaire de la plupart des moyens de
communication, de l’imprimerie nationale ainsi que de l’agence
nationale d’information. Le parti unique a marqué de façon profonde
l’histoire immédiate du pays. Jusqu’à l’achèvement de cette période,
c’est essentiellement l’Eglise catholique, par le biais de La Semaine
Africaine, qui aura l’opportunité de montrer sa relative indépendance,
alors que la censure et la propagande constituaient les deux piliers
essentiels du système d’information par lequel devait passer tout
journal/média.
Les médias, ici essentiellement la presse écrite du Congo
Brazzaville, symbole choisi des médias, a fait preuve d’une résistance
tantôt conflictuelle, tantôt active ou alternative. L’opinion publique,
quant à elle, s’est retrouvée obligée dans sa résistance à un système
coercitif à générer son propre réseau de diffusion, on pensera
utilement, par exemple, à la « radiotrottoir », expression évoquée par
2Michel Batala dans sa thèse .
Après 1991, la conférence nationale souveraine inaugure
l’aboutissement de ce qu’on pourrait considérer comme la lutte contre
la censure et l’absence de liberté d’expression, et ouvre la possibilité
d’un système libéral de l’information. Est produite à ce moment la
première loi sur la liberté de la presse qui s’éloigne d’une
instrumentalisation à des fins d’encadrement et d’embrigadement de
l’opinion publique. Est aussi institué un Conseil supérieur de
l’information et de la communication, organe de régulation des
médias, gardien de ces droits nouveaux. Ces différentes étapes
amènent à une explosion des organes de presse qui se multiplient et se
répandent. En dépit de ces efforts, les gouvernants suivants brisent les
espoirs portés par la conférence nationale souveraine et verrouillent,
répriment la presse de 1992 à 1997.
La guerre civile de 1997 conduit à un système encore contraignant :
la presse est devenue un réel enjeu de pouvoir, et le pouvoir politique
tente d’établir avec elle des relations d’un genre nouveau. Est ainsi
favorisée l’apparition d’une nouvelle presse dont la plupart des titres

2 Batala M., Existence de manifestation d’un nouveau moyen d’information dans la
èmecommunication sociale : « radio-Trottoir», Thèse de doctorat de 3 cycle EHESS, Paris,
décembre 1979.

15
restent favorables au pouvoir politique, perpétuant une certaine
complicité entre eux et avec l’organe de régulation des médias.
Notons dès ici, qu’il ne suffit guère de posséder la chronologie des
évènements et l’évolution des différents acteurs ou leur
positionnement face à la puissance publique, encore faut-il pouvoir en
déterminer le contenu et observer les dynamiques qui ont été les
soubassements à la transformation des rapports presse/société
politique.
Ce regard empirique permet de mieux comprendre le
positionnement varié de la presse face à la société politique : du refus
catégorique, de la « résistance » absolue qui laisse entrevoir une
stratégie de confrontation et de dénonciation jusqu’à la presse
officielle et ses accointances avec l’Etat, les cas de figures sont
nombreux
Le rejet marqué du système « dirigiste » de l’information à l’heure
du parti unique a permis à la société congolaise, l’un des plus grands
tournants en la matière. Ce tournant est celui de l’éclatement au grand
jour des conflits déclarés au cours desquels les journalistes actifs, pour
ne pas dire farouches, de la presse indépendante et de la presse d’Etat
s’engagent dans une négation de la coopération avec les régimes.
Selon ces journalistes, les gouvernements ont instauré des structures et
organisations de l’information telles que la fonction même de la
presse, ce qui constitue son essence, à savoir la liberté et le devoir
d’informer l’opinion publique, est devenue entravée, voire impossible
à pratiquer sans heurts.
Nous pouvons retracer l’origine de ces difficultés à informer déjà
sous la présidence de Fulbert Youlou. Difficultés qui s’amplifient et se
structurent, pour finir par prendre forme le 30 juillet 1964 sous le coup
d’un arrêté du ministre d’Etat chargé de l’Intérieur qui crée une
« Commission nationale de la presse ». Une vingtaine d’années plus
tard, en 1981, elle change de nom et de réalité pour devenir plus
officiellement la « Commission nationale de censure ». Ses
prérogatives sont de facto considérablement accrues, méthodiquement
et systématiquement, elle couvre la presse en même temps que tous les
autres domaines de la communication.
Dans une approche qui se veut pragmatique des contenus de presse,
nous faisons une analyse de contenu qui répertorie et interroge les
articles parus dans La Semaine Africaine, celle-ci admet certains
16
constats : la résistance fut non seulement présente mais aussi virulente
contre la collaboration avec le pouvoir, et contre le système
d’information que celui-ci se voyait imposer. De ce côté, aucun accord
ni connivence ne sont à espérer. Alors que, dans le quotidien national
d’information, Mweti, crée et verrouillé par le gouvernement du
partiEtat, l’analyse perspicace découvre l’existence discrète d’une
rubrique, « J’ai vu » qui développe une « résistance active » et
efficace qui permet à la rédaction de dénoncer certains abus des
tenants de la société politique et de mener une résistance active au
système d’information du parti unique.
A ce stade, les articles constituent la clé de voûte sans laquelle on
ne saurait saisir les rapports de force entre acteurs du champ
communicationnel et acteurs du champ politique. Sans doute
faudraitil voir dans ce bref portrait un état de l’interaction entre ces différents
champs d’action, de pensée et d’intérêt.
A terme, c’est un autre regard sur des faits sociopolitiques
véhiculés par les journalistes, mais surtout une lecture de l’actualité
politique et sociale sous la focale de leur propre point de vue. Ce qui
détermine si oui ou non il y a connivence, identité de vue ou conflit
entre les deux acteurs s’y trouve déployé.
Cette analyse nous permet de saisir également la part d’influence
de la presse dans la conquête de sa propre liberté, de sa liberté
d’expression qu’elle fait partager au peuple congolais, en somme dans
l’élaboration d’une démocratie moderne et d’un réel débat dans la vie
politique du pays. Cela nous autorise, de même, à fixer la place
occupée par cette presse dans les réseaux et stratégies de la société
politique. L’objectif étant, toujours, que l’analyse dévoile de façon
efficace et complète la nature de la relation intime, bien que parfois
tumultueuse, entre les deux forces.
La téléphonie mobile introduite en 1997 va connaître une
explosion, créant une véritable révolution médiatique dans le pays. Le
téléphone mobile, le « portable » va devenir le premier média de
masse du pays, surtout à partir de 2010, ouvrant la voie à des usages
multiples et inédits de cet outil devenu incontournable et prisé de
tous. L’Internet introduit dans le pays en l’an 2000, dont l’usage reste
encore marginal, va permettre aux Congolais en quête d’un espace de
communication libre, de jouir d’une sphère de communication sans
frontière et sans barrière. Surtout avec « l’Internet Mobile ». C’est au
17
cours de la même période que les deux principaux journaux du pays
font un bond communicationnel considérable, Les Dépêches de
Brazzaville d’abord en 2007 et La Semaine Africaine en 2010 se
dotent de sites qui leur permettent de distribuer les contenus de leurs
journaux par « Internet ». Ce qui en fait de parfaits instruments de
communication dont les contenus sont distribués instantanément dans
le monde entier. Il est vrai que la presse électronique reste
embryonnaire au moment où nous essayons d’apprécier sa présence et
également son intérêt. Il reste réel que ces nouveaux médias
consolident fermement la communication de l’information dans un
contexte de construction démocratique résolument en marche.
















18









PREMIERE PARTIE
MEDIAS DE MASSE ET POUVOIR POLITIQUE:
DES ORIGINES A L’INDEPENDANCE











19






















20








CHAPITRE I :
ASPECTS THEORIQUES












21






















22
1.1. Concept information
Notre analyse va porter essentiellement sur l’information produite
par un moyen de communication de masse autrement dit l’ensemble
des communications qui font usage de ces outils. Notre approche peut
être également éclairée par la théorie de la communication telle
qu’élaborée et développée par Harold Lasswell. Dans l’ouvrage qu’il
publia en 1927, Propaganda Techniques in the Word, Il adapte aux
3médias de masse les cinq questions que Quintilien proposait dans
l’antiquité aux futurs orateurs (Qui parle ? A qui? De quoi ? Dans quel
but ? Dans quel objectif ?), qui se sont révélé être la base du
journalisme moderne.
Commençons d’abord par définir le concept information qui est
implicitement le mot central de notre travail.
Dès lors qu’on cherche à définir le terme information on se heurte à
une pléthore de définitions de toutes provenances et reflétant surtout le
point de vue disciplinaire qui l’envisage.
La première acception est empruntée au dictionnaire de la langue
française.
Pour le dictionnaire étymologique et historique de la langue
française « information » vient du verbe « informer » qui lui-même
naît du mot latin informare qui voudrait, au XIIIème siècle,
dire « façonner, représenter, décrire »puis à partir du XIVème siècle
« faire une enquête, une instruction judiciaire. Le sens
« d’interroger » est courant au XVIIème siècle. Enfin à partir du
XIXème siècle, ce mot voudrait dire : « évènements communiqués au
public, nouvelles. Ce dernier sens tient au développement moderne de
4la presse. »

Toutefois, l’acception commune est la suivante : peut être qualifiée
d’information toute donnée porteuse de sens. Ainsi un article de
journal présentant des évènements d’actualité sera-t-il considéré
comme, ou, si l’on préfère, un morceau de ce qu’on appellera
globalement l’information. L’information est comprise ici comme une

3 Quintilien est né entre 30 et 35 après J.C., il fait ses premières études à Rome où son père
exerce la profession de rhéteur, il acquiert une culture générale complète en suivant des cours
de littérature et d’éloquence. Il devient le premier professeur de l’instruction civique romaine
et ouvre une école de rhétorique. Un vers de Quintilien, resté célèbre, résume à lui seul la
démarche de toute instruction criminelle : qui (a commis l’acte criminel), quoi (de quoi
s’agitil), où avec quels moyens, pourquoi, comment, quand ? Ce vers est appelé principe quintilien.
4 Baumgartner E.et Ménard Ph. Dictionnaire étymologique et historique de la langue
française, Librairie Générale Française, Paris, 2004, p. 408.

23
virtualité de sens et d’usage existant en soi, identifiable comme une
portion de réalité. L’information est toujours saisie par une
intelligence qui l’informe et lui donne son sens particulier. De ce point
de vue, l’information n’est pas initialement porteuse de sens ou plutôt
est porteuse d’un sens virtuel qui demande à prendre corps au sein
d’un contexte original de lecture et associé à une histoire du sujet.
Tout peut être information, mais c’est uniquement le regard porté sur
un objet qui le rend porteur d’information. Cette conception est
singulièrement subjective, puisque ce n’est plus l’objet en lui-même
(l’article de journal visé dans la définition objective) qui est porteur,
en tant qu’objet d ‘information, mais c’est le regard qui est créateur
d’information, ou plutôt de sens. Faisons le tour de ce qu’en pensent
certains scientifiques.
Pour Bernard Voyenne, « étymologiquement, l’information signifie
mettre en forme, forme désignant ici le contraire de ce qu’elle signifie
5aujourd’hui c’est-à-dire l’essence »
Pour Thomas Ferenczi, c’est « un fait social qu’un ou plusieurs
journalistes choisissent de mettre en évidence, en fonction de divers
critères qui reflètent leur conception du journalisme. Ce fait social
n’est pas un fait brut qu’il faudrait observer de l’extérieur. Il est
construit par les journalistes sur la base des données qui sont, par
6elles-mêmes dépourvues d’intelligibilité. » L’information est donc le
fruit d’un travail qui consiste à mettre en forme - c’est le sens du mot
information -
Pour Yves-François Le Coadic « l’information est une
connaissance inscrite (enregistrée) sous forme écrite (imprimée ou
numérisée), orale ou audiovisuelle sur un support spatio-temporel.
L’information comporte un élément de sens. C’est une signification
transmise à un être conscient par le moyen d’un message inscrit sur
7un support : imprimé, signal électrique, onde sonore, etc. » Cette
inscription est faite grâce à un système de signes (le langage), le signe
étant un élément du langage qui associe un signifiant à un signifié :
signe alphabétique, mot, signe de ponctuation.
A la suite d’Yves-François Le Coadic, nous pensons que : « le but
de l’information reste l’appréhension de sens ou d’êtres dans leur
signification, c’est-à-dire, reste la connaissance. La transmission du
support, de la structure, en étant le moyen.»

5 Voyenne B., L’information aujourd’hui, Armand Colin, Paris, 1979 p.16.
6 Ferenczi Th., Le journalisme, PUF, Paris, 2005, pp. 7-8.
7Le Coadic Y.-F., op. cita. pp. 6-7.
24
De ce point de vue, nous voulons essentiellement étudier le
contenu, le contrôle du message et ses effets.
Et comme le souligne Jacques Le Bohec, ce modèle de la
communication à cinq pôles (émetteur, message, canal, récepteur,
effet) est caractéristique d’une conception de la communication qui
remplit pour Lasswell quatre fonctions qui sont en fait les effets de la
communication et non le processus qu’il met en jeu. Ce cadre conçoit
les médias comme des moyens d’influencer et le système politique
comme un système qui peut s’améliorer grâce à l’intervention des
individus humains dans les médias.
Ici « individu humain » est employé au sens où l’emploie Robert
Escarpit : « un individu humain est un corps, c’est-à-dire un dispositif
mécanique doté d’un certain nombre de canaux de réception et d’un
certain nombre de canaux d’émission, parmi lesquels la voix et le
geste sont privilégiés sans être les seuls. En tant que tel, le corps peut
remplir deux fonctions de base dans le réseau de communication :
8transmettre et transcoder. »

1.2. Concept médias de masse/presse
Il est également utile de définir le concept médias de masse de
masse /presse. Pierre Albert reste de notre point de vue, celui qui a
donné à ce concept une définition satisfaisante: « la presse, c’est un
ensemble commun constitué par ‘’ le journal, le magazine, le
9bulletin ». Selon lui, la notion de publication imprimée à périodicité
régulière sous un titre permanent est loin de permettre de délimiter
exactement le domaine de la presse écrite. Celle-ci « ne trouve la
véritable justification de son unité que par la définition des fonctions
10sociales qu’assume chacune de ses publications. »
Alexis Muchielli pour sa part précise que la presse est constituée
par « les médias de masse qui rassemblent divers moyens
d’information (télévision, radio, journal, cinéma, etc.). Des supports
matériels des messages à grande diffusion, qui sont devenus partie
intégrante de la vie quotidienne permettant la communication et ont
donné naissance à des institutions sociales importantes par leur poids
et leur omniprésence qui contribuent grandement à faire de notre

8 Escarpit R. Théorie de l’information et pratique politique, Paris, Seuil, 1981, p.22.
9 Albert P. La presse, PUF, Paris, 1968, p.5.
10 Albert P. La presse, PUF, Paris, 1968, p.6.
25
société, une société de communication. Ce sont ces dispositifs
mécaniques que l’homme a inventés pour transmettre ou transcoder à
sa place et qui lui ont permis d’élargir son espace de
communication. C’est l’agrégation artificielle d’individus de diverses
origines sociales qui sont exposées à la même communication. En
définitive on est tenté de retenir ici que le vocable « presse » est pris
dans une signification restreinte, incluant exclusivement les journaux
écrits. Le mot presse évoque d’abord qu’il s’agit d’un ensemble de
journaux et périodiques. C’est le terme « mass média » ou sa
traduction française « médias de masse », qui indique le mieux cet
ensemble de moyens de communication de masse. A la fois technique
et entreprise, les médias englobent à l’heure actuelle, selon Le petit
Larousse, « tout support de diffusion de l’information, constituant à la
fois un moyen d’expression et un intermédiaire transmettant un
message à l’intention d’un groupe. »
Rémy Rieffel a préféré définir, le terme plus globalisant « médias »
et met plus en valeur ses usages sociaux : « le terme « médias »,
francisé en 1973 et issu de l’expression « mass média », se prête à de
multiples acceptions et interprétations qui fournissent d’entrée de jeu
11la preuve de toute tentative de définition unifiée s’avère vaine. » Les
médias doivent donc être conçus, dans un premier temps, comme un
ensemble de techniques de production et de transmission de messages
à l’aide d’un canal, d’un support (journal papier, ondes hertziennes,
câble etc.) vers un terminal (récepteur, écran) ainsi que comme le
produit proprement dit de cette technique (journaux, livres,
émissions) ; dans un second temps, comme une organisation
économique, sociale et symbolique (avec ses modalités de
fonctionnement, ses acteurs sociaux multiples) qui traite ces messages
et qui donne lieu à des usages sociaux variés. Une telle approche a le
mérite de ne pas s’attacher uniquement à l’émission des messages ou à
l’interface avec l’usager, mais de prendre en compte l’essentiel du
processus depuis l’émetteur jusqu’au récepteur.

11 Rieffel R. Op. cit. p.29.
26
En Afrique noire subsaharienne, particulièrement en Afrique
équatoriale, la presse, média par excellence, est un produit de la
colonisation. Elle est à l’origine « administrative ou organe des
12colons. » Ses débuts au Congo Brazzaville remontent au 18 juin
1887, alors qu’il fait partie du « Congo français », avec la parution à
Libreville du Journal officiel du Gabon Congo qui deviendra en 1891
Journal Officiel du Congo Français qui paraîtra à Brazzaville en
juillet 1904 sous le titre de Journal officiel des possessions du Congo
13français et dépendances du Moyen Congo. Alors que Le Congo
français, premier organe de la presse privée (organe des intérêts
14français au Congo) est lancé le 6 juillet 1899.
La naissance de ce média au Congo Brazzaville et notamment son
évolution entre 1940 et 1958, période au cours de laquelle où selon
Jacques Essakomba « Plus de 40 organes avaient vu le jour de 1940 à
1958 », a suscité la naissance de l’opinion politique des Congolais et a
donné lieu à la naissance d’une vie des Congolais. Le
mouvement politique fut accompagné par la publication des bulletins
d’opinion dans lesquels les leaders politiques ont exprimé leurs
opinions.
La plupart des groupes impliqués dans le processus de l’évolution
politique congolaise, notamment : l’administration coloniale, les
colons européens, les missions chrétiennes, les élites urbaines, les
partis politiques, se sont emparé de la presse pour assurer la promotion
de leurs intérêts à l’extérieur du groupe, et installer un système
communicationnel. La presse va énormément contribuer à la
formation d’une opinion publique chez les Congolais en même temps
qu’elle va introduire le débat et la critique politique. Et très
rapidement, les leaders des premiers partis politiques vont lancer des
journaux dans le but d’influencer leurs électeurs dans la dure bataille

12 Tudesq J-A, Feuilles d’Afrique Etude le presse subsaharienne, Edition de la Maison des
sciences de l’homme d’Aquitaine, Talence ,1995 p. 38.
13 Essakomba J.,Histoire de la presse au Congo Brazzaville : des origines à l’indépendance,
èmeThèse de doctorat 3 cycle en sciences de l’information sous la direction de M. Pierre
Albert, Université de Paris 2, Institut Français de Presse, 1977, p.88.
14 Essakomba J. op.cit. p.99.
27
politique, en ces débuts de manifestation politique organisée de type
moderne, à l’assaut des assemblées locales d’abord, à l’assemblée
territoriale ensuite, dont l’objectif était la désignation du premier
ministre, futur président du Congo indépendant.
L’instrumentalisation de la presse par les leaders politiques a bien
obéi à l’idée que la presse possède un pouvoir d’influence et de
mobilisation des populations. La presse africaine ayant épousé le
modèle occidental, comme le soutient d’ailleurs Renaud de la Brosse :
« Avec l’exportation du modèle occidental du journalisme, c’est toute
une série de croyances supposées ou réelles dans l’influence des
médias sur les publics et sur le pouvoir politique qui se développe en
15Afrique »
Les journaux désirant informer l’opinion sur ce qui se passe et se
produit dans le pays, les élites politiques voulant absolument contrôler
cette presse pour que celle-ci véhicule essentiellement leurs messages
auprès de l’opinion publique. Contrôlant l’espace public, ils tentent de
s’imposer. Ce qui n’est pas parfois du goût de la presse dont les
journalistes ont souvent une opinion précise de leur mission, bien
différente de celle des politiques, n’offrant souvent qu’une seule
alternative aux élites politiques : la création des journaux de
propagande qui leur sont absolument voués.
Le journal en tant que support physique, est un espace moral et
intellectuel dont la qualité et le format sont variés, c’est le canal par
lequel l’information multiple est véhiculée selon des fortunes tout à
fait diverses. Seulement, il faut souligner que le produit est conçu et
élaboré et même reçu selon des circonstances et des contextes
particuliers qui dépendent énormément, en Afrique, des
superstructures sociales comme entre autres le pouvoir politique
partisan évident de la maîtrise des médias de masse.
Si le terme « communication » est attribué aux médias de masse, le
terme « pouvoir » est accordé aux leaders d’opinion comme le chef de

15 De la Brosse R. Le rôle de la presse écrite dans la transition démocratique en Afrique,
Thèse pour l’obtention du grade de docteur, Université de Bordeaux 3,p.24.
28
clan, le chef de village, le politique, bref le chef d’un pouvoir
spatiotemporel.
Ainsi compris, les médias constituent un processus social qui fait
référence à un public plus ou moins large, hétéroclite et surtout
anonyme, fait d’individus d’origines diverses, exposés à la même
communication. Le journal est de ce point de vue un moyen de
communication qui sert à transmettre des contenus et à informer. Il est
commun mais réservé à un type de public. Cette communication se
déroule au su de tous dans ce qu’on appelle l’espace public.
Espace public entendu par Mucchielli comme « un lieu délocalisé
et multiple où chacun peut parler à d’autres et débattre des idées qui
16préoccupent la communauté à laquelle il appartient. »
Cet espace qui est au fondement de la démocratie représentative
élective est le champ de luttes symboliques où s’affrontent les points
de vue des différents acteurs sociaux. Dans cet espace, le débat public
est rendu possible par un ensemble de médiations que sont les débats
parlementaires, les partis politiques, les associations de la société
civile et les médias. Il apparaît bien que dans ce processus de
construction du débat public, les médias jouent aujourd’hui un rôle
déterminant en tant qu’ils sont devenus des outils de médiation au
service des citoyens et qui par conséquent favorisent l’émergence
d’évènements et de problèmes publics.
Pour Bruno Ollivier : « l’espace public ne désigne pas un lieu
concret mais un ensemble de personnes privées qui discutent des
17questions d’intérêt commun. »
Pour Habermas, c’est un processus au cours duquel le public
constitué par des individus faisant usage de leur raison s’approprie la
sphère publique contrôlée par l’autorité et la transforme en une sphère
où la critique s’exerce contre le pouvoir de l’Etat. L’espace public est

16Muchielli A. op.cit. p.39.
17 Olivier B., Les sciences de la communication, Théories et acquis, A. Colin, Paris, 2007,p.
129.
29
ce lieu de discussions formelles et informelles situé, selon une
topographie mouvante et incertaine, quelque part entre la société civile
et l’Etat. Il constitue une sorte de « caisse de résonnance » susceptible
de «répercuter » les problèmes qui, ne trouvant de solution nulle part
ailleurs, doivent être traités par le système politique
Pour Jacques Le Bohec, « le concept d’espace public présuppose
une indifférenciation sociale à l’intérieur, conçu comme une agora
(un forum) où des personnes privées feraient usage de leur raison et
parviendraient à un consensus par l’échange d’arguments raisonnés
18sur la place publique. » On suppose ainsi l’existence d’un libre
accès de tous au forum qui fait l’impasse totale sur les inégalités
sociales, le sentiment de compétence statutaire et, surtout, sur
l’autonomie relative des secteurs de la presse et de la politique.
Joseph Keutcheu, qui analyse l’espace public dans un contexte tout
à fait africain dans l’article L’espace public à l’épreuve de la
construction des réseaux routiers de communication, considère
l’espace public simplement « comme le lieu d’identification et de
thématisation des pans problématiques du monde vécu, comme un
réseau permettant de communiquer des contenus et des prises de
19position, et donc des opinions sur les questions de société. » De ce
point de vue, l’espace public, c’est un espace symbolique où
s'opposent et se répandent les discours, la plupart contradictoires,
tenus par les différents acteurs politiques, sociaux, religieux, culturels,
intellectuels, composant une société. Il conclut son article en des
termes assez prudents en ce qui est de la notion d’espace public en
Afrique : « Au total, pour construire l’espace public dans les Etats
africains, nous devons garder à l’esprit que cela ne constitue pas pour
autant une garantie de la démocratie. Si la notion d’espace public
souligne les dimensions communicatives et interactives des
démocraties, l’attention en Afrique doit également être dirigée vers les

18 Le Bohec J. op. cit. . p.41
19 Keutcheu J. L’espace public camerounais à l’épreuve de la construction des réseaux
routiers de communication consulté le 14 mars 2011. URL :
http://etudesafricaines.revues.org/6080
30
aspects traditionnels, les processus décisionnels, l’engagement
civique et les aspects pratiques du pouvoir. »
En définitive, l’espace public paraît donc bien être un espace
symbolique faisant de l’opinion publique, l’opinion qui se construit
lors de ce débat. La communication entre citoyens se révèle être un
élément décisif de l’espace public, mais une telle communication
dépend des conditions nécessaires, sociales et structurelles. Les
réseaux de communication sont nécessaires comme catalyseurs et
ressources, mais la qualité de l’espace dépend de la participation des
citoyens.
Quant aux fonctions de la presse/ médias de masse, c’est Pierre
Albert qui traduit bien l’embarras que l’on éprouve à les désigner, il a
tenté de les énumérer : « la diversité des organes, la complexité de
leurs contenus et la variété de leurs audiences masquent un peu les
fonctions sociales de la presse. Les services qu’elle rend au public
sont multiples et si étroitement complémentaires qu’ils semblent se
confondre : on ne lit pas un journal pour se distraire ou pour
20s’informer, on se distrait et on s’informe en lisant ».
Mais en réalité deux grandes fonctions lui sont généralement
attribuées : l’information, le divertissement. De la fonction
d’informer, dite fonction-mère découle celle de la documentation et de
mise à jour des connaissances que seule sa périodicité lui permet
d’accomplir ainsi que la fonction de service pratique avec les
rubriques vouées aux prévisions de tous genres. La presse joue de plus
en plus la fonction de divertissement par ses rubriques de jeux au sens
large (des jeux sportifs aux jeux de société), de lectures romanesques
et d’évasion. On pourrait évoquer les trois fonctions qu’énumère le
sociologue Jean Stoetzel: « la presse comme moyen de sociabilité,
c’est-à-dire pourvoyeuse privilégiée de nouvelles. A ce titre, elle
favorise l’insertion de l’individu dans son groupe et lui en donne les
instruments. La presse comme recréation et la fonction cathartique de
la presse (libération des émotions). » Par exemple en dénonçant les

20 Albert P., La presse, QSJ n° 41, P.U.F. Paris, 1968, p.24.
31
scandales des hommes politiques, la presse donne aux citoyens
l’impression de prendre une revanche sur eux.
La communication de masse est faite pour être consommée en un
temps relativement court, c’est une denrée essentiellement périssable.
L’intérêt suscité par la communication de masse est lié à la nouveauté
de ses messages. Leurs contenus n’ont d’intérêt pour la masse de
récepteurs que dans l’actualité immédiate. Ainsi la rapidité de la
transmission des nouvelles est capitale pour les moyens de
communication de masse tout au moins dans la limite de la périodicité
déclarée. Les médias de masse sont oraux et gestuels essentiellement
dans la société précoloniale et sont devenus par la suite, avec
l’évolution technique et technologique, imprimés (livres, journaux,
affiches etc.) et électroniques (radio, télévision, cinéma, Internet etc.)
et créent un environnement culturel dans lequel les individus sont
plongés bon gré, mal gré. Il en résulte une nouvelle forme de culture
qu’Abraham Moles appelle «culture mosaïque». Le savoir ainsi
distribué constitue une sorte de savoir commun, un ensemble de faits
et d’idées. Ils véhiculent aussi sous forme d’informations et de
nouvelles, les idées, les valeurs politiques, les valeurs religieuses, les
valeurs nationales etc.
1.3. Concept pouvoir politique/société politique
Le mot pouvoir qui vient du mot latin populaire « potere » signifie
« être capable de, avoir de l’importance, de l’influence ». Le mot
désigne également « la capacité que l’on a de faire une chose ». A
èmepartir du XVIII siècle, le pouvoir désigne « la puissance politique
considérée dans ses diverses fonctions (pouvoir législatif, exécutif) et
21les personnes, les organes dans lesquels elle s’incarne. »
Alors que le mot politique est un adjectif emprunté au latin
politicus (relatif au gouvernement des hommes) ou encore du grec
politikos (qui concerne les citoyens, l’Etat). Il est employé au sens de
ce « qui concerne le gouvernement des hommes entre eux ». Il est à
èmepartir du XIX siècle souvent utilisé au sens de « qui est relatif à

21 Baumgartner E. Ménard Ph. Dictionnaire étymologique et historique de la langue
française, Librairie Générale Française, Paris, 2004 p.620.
32
l’organisation et à l’exercice du pouvoir » et de ce « qui est relatif à la
conception, à la théorie du pouvoir ».
Pour Nicolas Tenzer, « aujourd’hui la politique désigne l’art de
gouverner un Etat mais aussi le jeu qui va aboutir à ce que le
gouvernement puisse gouverner. La politique regroupe à la fois les
22débats inhérents à cet art et les modes d’accès au gouvernement. »
Mis bout à bout ces deux mots donnent le terme « pouvoir
politique », expression utilisée à la fois dans le langage scientifique et
dans le langage courant.
Pour Philippe Braud, auteur de La vie politique, le concept
politique présente trois approches : la perspective institutionnaliste, la
perspective substantialiste et la perspective interactionniste. Il
souligne notamment que dans la perspective institutionnaliste, « le
pouvoir politique est pratiquement synonyme de pouvoir d’Etat,
d’appareil d’Etat. Il désigne ainsi le concept abstrait de
gouvernement global d’une société soit les gouvernants qui en sont
23concrètement les agents. » On parlera des décisions prises par le
pouvoir politique. Dans la perspective substantialiste, le concept est
envisagé comme une sorte de capital détenu par un individu ou par
une classe sociale. On parlera par exemple du pouvoir politique de la
bourgeoisie. Et que dans la perspective interactionniste le pouvoir est
une relation entre deux ou plusieurs acteurs, individuels ou collectifs.
On parle alors d’avoir du pouvoir sur quelqu’un.
Le concept pouvoir politique serait donc à considérer selon les
spécificités qu’il présenterait. Comme Philippe Braud, nous pensons
que : « dans la perspective interactionniste, le pouvoir politique est
une modalité particulière de pouvoir. Le pouvoir politique tend à
monopoliser l’usage, présumé légitime, de la cœrcition en éliminant
toute autre force organisée susceptible de lui tenir tête sur le même
24territoire. » C’est donc lui qui garantit, en dernière instance par
l’usage éventuel de la coercition, l’effectivité de toute autre forme
d’injonction. Le gouvernement de la société globale s’exprime dans
l’édition des normes juridiques qui s’imposent aux tiers même contre
leur volonté.

22 Tenzer N. La politique QSJ n°2583, P.U.F., Paris, 1991, p.9.
23 Braud Ph. La vie politique, QSJ n°1189, P.U.F. Paris, 1996, pp.10-11.
24h., La vie politique op. cit. pp. 11-12.
33
Jacques Le Bohec commence la définition du concept politique par
nous mettre en garde : « Que l’on se fourvoye à employer le terme
‘’pouvoir’’ de façon essentialiste, d’une chose tangible qui
s’investirait magiquement dans les locataires de certains bâtiments
gouvernementaux centraux ou locaux, l’emploi du terme de force ou
de pouvoir risque de nous induire en erreur. Le pouvoir n’est pas une
amulette que l’on possède et l’autre non, c’est une particularité de
25toutes les relations humaines »
Le reste est une question de nuances : selon qu’on se situe dans un
système politique rigide ou dans un système politique flexible, la
perception est différente. Parce que la rigidité ou la plasticité du
système constitutionnel constitue l’un des facteurs essentiels qui
affectent l’âpreté de la compétition pour le pouvoir.
La longue description que fait Philippe Braud du système politique
rigide, renvoie avec une extraordinaire ressemblance au régime
politique du Congo Brazzaville: « Le système politique rigide est
caractérisé par la volonté des gouvernants, maîtres du jeu
institutionnel, de restreindre au maximum sinon même d’éliminer
totalement les luttes politiques autour des leviers de pouvoir. C’est la
politisation restreinte par verrouillage. Aujourd’hui, époque moderne,
les régimes autoritaires, les dictatures militaires, interdisent les
activités politiques, suspendent ou dissolvent les partis, contrôlent
étroitement les moyens d’expression de sorte que les seules luttes
politiques concevables se déroulent soit dans la clandestinité et
l’illégalité, soit au contraire au sein même du parti unique ou de
26l’oligarchie dirigeante, inévitablement divisé en clans rivaux. »
Le second trait caractéristique des régimes politiques rigides est la
tendance au monolithisme de l’ensemble de l’appareil étatique. La
conquête des positions clés entraîne le contrôle intégral de l’ensemble
du pouvoir d’Etat et l’attribution de tous les postes politiques et
administratifs à des individus qui donnent des gages de fidélité. Le
monolithisme de l’ensemble de l’appareil d’Etat exige une politique
de recrutement très stricte garanti par un parti unique ou d’une
majorité dite présidentielle dont la mission est de sélectionner et de
contrôler à tous les échelons le personnel de l’appareil d’Etat. Cette

25 Le Bohec J. Les rapports presse-politique, Mise au point d’une typologie
« idéale ».L’Harmattan, Paris, 1997 p.61.
26 Braud Ph. La vie politique, QSJ n°1189, P.U.F. Paris, 1996, pp. 13-14.
34
pratique tend à constituer l’ensemble de l’appareil gouvernemental et
administratif en une immense chasse gardée d’avantages particuliers,
de prébendes et d’emplois dont la distribution se fait par les
gouvernants sur les bases d’un clientélisme politique de masse.
Celuici constitue un facteur de stabilité, mais aussi de paralysie lente.
La définition la plus célèbre, c’est celle qu’a énoncée Max Weber
dans Le savant et le politique : « le pouvoir politique, c’est le
27monopole de la violence légitime ». Retenir cela, c’est déjà posséder
l’essentiel de l’esprit du concept pouvoir politique. La violence
légitime, c’est la violence qui est retenue par tous comme légitime,
c’est-à-dire nécessaire au bon fonctionnement de la communauté. S’il
n y avait pas de violence dite « légitime », n’importe qui pourrait se
faire justice soi-même et « la loi du plus fort », ou encore du « chacun
pour soi » régnerait. Par violence, il ne s’agit pas que d’agression
physique, mais aussi et surtout de violence symbolique.
Le pouvoir politique permet en principe de distribuer plus ou moins
équitablement les droits et devoirs entre les citoyens. Et cela passe par
l’acceptation collective d’une autorité qui exerce cette violence
légitime. C’est-à-dire cette possibilité de fixer des limites à ceux qui
dépassent les règles et empiètent sur la liberté d’autrui. Ne dit-on pas
que la liberté de chacun s’arrête là où commence celle d’autrui. Chez
Hobbes, la société organisée est une nécessité pour échapper à un état
de nature qui n’engendre que la guerre. Chez Rousseau, ce « contrat
social » est un compromis, une régulation entre l’aspect
fondamentalement social de l’homme et sa nature qui, ici, est pensée
comme fondamentalement bonne. Donc, l’armée, la police, la justice,
sont des instruments de cette « violence légitime » qui permet
d’empêcher ou de punir les cas de violence individuelle. Mais ils
doivent être utilisés dans un cadre juridique, sans quoi ils deviennent,
également, illégitimes. La violence légitime est une notion positive.


27 Weber M. Le savant et le politique, Une édition électronique
réalisée à partir du livre de Max Weber (1919), Le savant et le
politique, Paris, Union Générale d’Éditions, 1963, Collection Le
Monde en 10-18. p.31.


35
Le pouvoir politique qui exerce cette domination légitime, est à
même de structurer la société, pour le meilleur comme pour le pire.
La philosophie de la notion de l’Etat permet de clarifier ce débat
sur le pouvoir politique. Cette notion, objet de tant de malentendus,
requiert éclaircissements et examen critique de ses différentes
acceptions. Pour Alain Cambier, « L’Etat est le fruit de l’aspiration
des êtres humains à maîtriser eux-mêmes leur vie collective. Il se
présente comme un produit de l’art politique, comme l’une des
réponses possibles aux problèmes que pose une vie en
28communauté. » Comme Max Weber, Il pense que dans son acception
la plus caractéristique, que « l’Etat se définit comme une forme
d’organisation de la collectivité dont le principe est la réalisation du
droit. Et dans cet espace les hommes appartenant à un même Etat sont
reconnus égaux devant la même loi. Les hommes auraient donc
inventé l’Etat pour ne plus se soumettre à d’autres hommes, mais
seulement aux mêmes lois. L’Etat consiste en un rapport de
domination de l’homme sur l’homme fondé sur le moyen de la
29violence légitime ». Le pouvoir d’Etat ne trouve sa justification que
dans sa prétention à représenter le peuple. Le contrat d’organisation
du pouvoir politique consiste à désigner un homme ou une assemblée
pour assumer leur personnalité. Et le souverain ne peut justifier son
pouvoir que s’il représente la puissance du tout de la collectivité.
Le pouvoir politique, dans le contexte d’un pays en développement,
ouvert à la démocratie, candidat à l’émergence, comme le Congo
Brazzaville est constitué par les élites de la bureaucratie civile et
militaire, qui se sont appropriées le pouvoir politique généralement
par la force ouverte (coup d’Etat) ou depuis quelques années par la
force à peine voilée (l’expression « on n’organise pas les élections
pour les perdre, renfermant une forme de force/violence ! » est
devenue une règle). Le personnel politique au pouvoir a tendance à
tout régenter y compris les moyens d’information et de
communication qui lui appartiennent historiquement et les dites
« Commissions nationales d’élection » faites dans une large mesure,
pour absolument faire gagner les élections au gouvernement en place.
Au Congo Brazzaville, seule la presse indépendante du pouvoir,
catholique essentiellement, a tenté de rester en dehors de la mouvance
du pouvoir politique avec plus ou moins de bonheur selon les régimes

28 Camber A. Qu’est ce que l’Etat, Librairie philosophique, Paris, 2004,p.8.
29Weber M., Le Savant et le politique, op.cit. p.101.
36
politiques. Encore qu’en 2002, la presse catholique a, à l’occasion de
l’élection présidentielle, soutenu de manière perceptible le pouvoir en
place. C’est le contexte d’après-guerre, qui pense-t-on a favorisé cette
position.
Quoi de plus normal, pourrait-on dire, que le pouvoir politique dans
un régime rigide se trouve de façon presque générale en position de
prépondérance et que les rédactions des journaux soient enjointes dans
cette relation.
Au Congo Brazzaville, cette classe bureaucratique et militaire qui
va historiquement conquérir unilatéralement le pouvoir politique,
utilisant souvent des artifices (la révolution, le réajustement de la
révolution, la conférence nationale se prévalant parfois d’une
souveraineté sans partage, peuvent être retenus comme des
exemplestype), va logiquement se donner le pouvoir de décider dans la cité
congolaise. Participant à la construction de la réalité politique, elle va,
à la suite de l’administration coloniale, des colons, des églises
chrétiennes, s’approprier la presse pour un usage politique précis :
conquérir les élites urbaines douées de la capacité de voter, quitte à
celles-ci en leur qualité de « relais d’opinion » ou de « leaders
d’opinion » reconnus par le reste de la population, d’influencer leur
choix. Ce qui est d’autant plus aisé que cette influence s’exerce dans
un cadre tribal et clanique essentiellement et que « le lettré »,
« l’évolué », le « fonctionnaire », bénéficie de la part du reste de la
population du prestige que lui donne la connaissance de la langue du
« Blanc », mais surtout l’appropriation de la
« civilisation occidentale ».
Les élites politiques congolaises s’enferment ainsi dans une
logique qui voudrait que pour gagner le vote des populations, tout
candidat et tout parti politique devraient absolument gagner les cœurs
des « consommateurs » des médias. Ce qui revient à dire que les élites
politiques congolaises confient aux médias une responsabilité certaine
dans le nouveau jeu politique. Cela expliquera la nature des relations
entre les deux acteurs que sont le pouvoir politique et les médias.
1.4. De l’influence des médias de masse
Notre texte, en analysant les rapports médias de masse et pouvoir
politique construit en fait une analyse de l’influence des médias telle
qu’envisagée par la théorie nommée « Two step flow theory»
37
développée par Paul Lazarsfeld avec Bernard Berelson et Hazel
Gaudet après la seconde guerre mondiale, aux Etats-Unis, dans son
livre The people’s choice (1944), dans lequel ils tentent d’expliquer la
diffusion des idées et des informations. Selon Lazarsfeld, les individus
sont peu perméables aux messages des médias, du moins de façon
directe, les électeurs, en grande partie, choisissent de voter pour un
candidat donné en fonction de leur entourage. Parmi leurs proches,
certains sont plus influents : ce sont des « leaders d’opinion » ou
« relais d’opinion ». Or, ceux-ci ont comme particularité d’être à
l’écoute des médias et de définir leur position politique selon les
messages qu’ils diffusent. Pour lui, l’influence sur l’ensemble des
médias se fait en deux temps : d’’abord le message délivré par les
médias, ou un média en particulier, est reçu et est plus ou moins
assimilé par un leader d’opinion. Ensuite, celui-ci fait partager son
choix de vote aux personnes qu’il connaît. Cette théorie met, par
conséquent, une limite forte à une influence verticale exercée par des
classes dominantes sur l’ensemble de la société. Il faut dire que cette
théorie est aujourd’hui insuffisante à expliquer la communication qui
est devenue plus diffuse et complexe.
En 1955 P. Lazarsfeld et E. Katz, dans l’ouvrage The Part Played
People in the Flow of Mass communication, mettent l’accent sur le fait
que les individus réagissent différemment à la communication
électorale en fonction de leur profil socioculturel et de leurs attitudes
politiques. C’est comme l’écrit Renaud De La Brosse, « un modèle
plus complexe d’influence qui se fait jour : l’influence des médias
serait plus sélective et dépendrait à la fois des opinions préexistantes
et du réseau de relations interpersonnelles dans lesquelles est
30immergé tout individu, tout récepteur. » Les médias n’influencent
pas directement le public, ils passent par des leaders d’opinion qui à
leur tour influencent l’opinion. Il s’agit d’un modèle de la
communication qui porte son attention sur les interactions entre
émetteurs et récepteurs, sur les réseaux d’influence et surtout sur le
décodage par les individus en fonction du contexte socioculturel.

Pour Gabriel Tarde, le média mène le lecteur où il veut : « Tout
journal a son clou, et ce clou, de plus en plus mis en relief, fixe
l’attention de la totalité des lecteurs, hypnotisés par ce point brillant.
Au fond, malgré sa bigarrure d’articles, chaque feuille a sa couleur

30 De La Brosse R., Le rôle de la presse dans la transition démocratique en Afrique,
A.N.R.T., Lille, 1999, p.66.
38
voyante qui lui est propre, sa spécialité, soit pornographique, soit
diffamatoire, soit politique, soit toute autre, à laquelle tout le reste est
sacrifié et sur laquelle son public se jette avidement. En le prenant
31par cet appât, le journaliste selon son cœur le mène où il veut. »
Pour lui donc, le public n’est qu’une espèce de clientèle commerciale,
mais une espèce très singulière et qui tend à éclipser le genre. Il pense
que même si le lecteur d’un journal dispose de sa liberté d’esprit que
l’individu perdu et entrainé dans la foule, même s’il peut réfléchir à ce
qu’il lit, en silence, et, malgré sa passivité habituelle, même s’il lui
arrive de changer de journal, jusqu’à ce qu’il ait trouvé celui qui lui
convient ou qu’il croit lui convenir, même s’il réagit parfois sur le
journaliste, « celui-ci agit continuellement sur son public, il flatte ses
préjugés ou ses passions. Et cet homme c’est chacun de nous au fond
32ou peu s’en faut. »
Pour lui encore, de tous les groupes sociaux, les leaders d’opinion
que sont : « les partis, religieux ou politiques, sont les groupes
sociaux sur lesquels le journal a le plus de prise et qu’il met en plus
haut relief. Mobilisés en public, les partis se déforment, se reforment,
se transforment avec une rapidité qui eût stupéfié nos ancêtres. Tantôt
33ils s’amplifient dans des proportions dans des proportions inouïes. »
Il voudrait dire qu’Ils acquièrent alors une force énorme, mais
passagère. Ils revêtent deux caractères qu’on ne leur connaissait pas :
ils deviennent susceptibles de s’interpénétrer et de s’internationaliser.
Ils s’internationalisent parce que le verbe ailé du journal franchit sans
peine les frontières que ne franchissait jamais, jadis, la voix de
l’orateur le plus célèbre, du leader d’un parti. C’est la presse qui a
prêté à l’éloquence parlementaire ou clubiste ses propres ailes et qui la
répand dans le monde entier.
Maxwell McCombs et Donald Shaw dans la théorie « The agenda
34setting function of mass-média » , prenant appui essentiellement sur
la presse audiovisuelle, un média de masse bien évidemment, insistent
sur la capacité des médias à focaliser l’attention du public sur tel
évènement, en choisissant et en hiérarchisant les sujets qui feront
l’actualité. En déterminant l’agenda politique, la presse ne dit pas aux
gens ce qu’il faut penser, mais ce à quoi il faut penser. L’idée est que
la hiérarchisation de l’information à laquelle se livrent les médias, en
décidant ce qui doit occuper la première page d’un journal ou encore

31 Tarde G. L’opinion et la foule, Editions du Sandre, Paris, 2008 p.21.
32 Tarde G. i foule Edition du Sandre, Paris, 2008p.20.
33 Tarde G. op. cit .pp. 26-27.
34Public Opinion Quaterly, 1972, n°36.
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les informations qui constituent le journal parlé de 20 heures, forme
l’opinion publique plus que le contenu des médias eux-mêmes. C’est
cela l’effet le plus important de la communication de masse : sa
capacité à hiérarchiser et à organiser mentalement le monde à notre
place. Ils définissent ainsi le calendrier des évènements et la hiérarchie
des sujets qu’il note dans leur agenda. Ce qui entraîne
immanquablement que les auditeurs ou les téléspectateurs le notent
aussi et le mémorisent à leur tour. En plus de l’ordre de présentation
des nouvelles du jour, le médiateur va influencer de manière plus
voyante ses auditeurs par son commentaire verbal ou gestuel, par le
montage, par les illustrations visuelles ou sonores qui seront choisies.
Le récepteur se trouve ainsi soumis à une double influence : celle du
choix du sujet et celle du commentaire sur le sujet. Par conséquent, la
fonction des médias n’est pas de dire aux gens ce qu’ils doivent penser
mais sur quoi ils doivent porter leur attention. Ils proposent donc
l’hypothèse suivante : il existe une relation entre l’ordre hiérarchique
des évènements présentés par les médias et la hiérarchie de
signification attachée à ces mêmes problèmes de la part du public et
des politiciens.

Bilan : il existe une influence des médias sur le public par le biais
d’une mise à l’ordre du jour d’un certain nombre de thèmes. La mise à
jour agit sur le processus de régulation sociale car si les médias ne
décidaient pas de parler d’un sujet précis, personne à part les
spécialistes ne s’en préoccuperait. Les médias mettent en relief des
évènements. Ils influencent de ce fait la dynamique sociale.
Elisabeth Noëlle-Neumann (The Spiral of silence, 1974, la théorie
de la spirale du silence) qui étudie également la question de
l’influence des médias, soulève quant à elle le problème de l’influence
coercitive, contraignante, par intimidation, des médias sur l’opinion.
Elle montre que les médias de masse ne reflètent pas la totalité des
opinions présentes dans le public, mais seulement les opinions
majoritaires et légitimes. Et que face à ce phénomène, ceux qui sont
minoritaires, se sentant illégitimes, préfèrent se taire. Ils renforcent
ainsi l’opinion majoritaire. Ce silence conforte l’impression factice
d’un consensus et tend in fine à la suppression de toute opinion
minoritaire. L’élément fondateur de cette théorie est que les individus
redoutent l’isolement social. Aussi, pour l’éviter, ils expriment les
opinions qu’ils considèrent comme admises par la majorité. En même
temps, ils censurent celles qu’ils sentent impopulaires. Ce
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comportement va donc renforcer l’opinion de la majorité, et mener à
la suppression de la minorité, créant ainsi une spirale du silence. La
perception des autres, toutefois, n’est qu’un facteur dans ce processus
complexe. Selon Elisabeth Noëlle-Neumann, les médias ont leur part
de responsabilité dans ce processus, car ce qui devient l’opinion
dominante est souvent suggéré par les médias.

Faisant un véritable réquisitoire de l’influence des médias, Rémy
35Riffle, dans son ouvrage Que sont les médias ? , établit une véritable
critique sur l’essence de l’influence des médias souvent assimilés dans
l’esprit des contemporains comme un « quatrième pouvoir », à côté
des trois pouvoirs traditionnels (l’exécutif, le législatif, le judiciaire),
affranchi de tout contrôle puisque tirant sa légitimité d’un droit
fondamental de la démocratie, celui de la liberté d’expression. Il
préfère la notion plus signifiante d’ « influence des médias » à celle
de « pouvoir des médias ». Pour lui, la notion de pouvoir, dans une
stricte définition, suppose d’être en mesure de disposer d’un ensemble
d’atouts et de ressources que l’on doit être à même de mobiliser par la
force ou par la stratégie. Cette notion renvoie à une certaine capacité
d’imposer à autrui un mode d’autorité, de domination et d’obéissance.
Son argument n’est pas dénué de sens: « Ce n’est en réalité que par
un abus de langage que l’on emploie l’expression ‘’pouvoir des
médias’’. Sans doute serait-il préférable de lui substituer celle d’
‘’influence des médias’’ dans la mesure où l’influence ne repose pas
sur une obligation contraignante, sur une volonté de coercition, mais
sur une forme de persuasion, de séduction ou de suggestion des
36individus. » Le pouvoir des médias en tant que capacité d’imposition
de normes de conduite ou de pensée n’existe guère. Si on l’assimile,
en revanche, à une capacité d’influence sur les groupes ou sur les
individus, nul doute qu’il s’exerce.
Pour Régis Debray qui reste dans le même ton, les journalistes, en
leur qualité d’animateurs des médias, qu’il assimile volontiers à des
directeurs de conscience, ne méritent pas de détenir le pouvoir qu’on
leur attribue abusivement : «Les directeurs d’opinion comme
auparavant les directeurs de conscience, ne sont pas des élus. Ils
n’ont pas la légitimité démocratique. Nous sommes en démocratie
d’opinion, ils acclimatent les bonnes opinions mais sans avoir à

35 Rieffel R. Que sont les médias ? Pratiques, identités, influences, Editions Gallimard, Paris,
2005, p.16.
36 Rieffel R. Que sont les médias ? Pratiques, identités, influences Editions Gallimard, Paris,
2005, p.17.
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rendre des comptes, sinon devant leurs actionnaires, fort peu devant
37leurs lecteurs. »
Cependant, on devrait reconnaître que l’action des médias dans la
société lui a conféré une importance telle qu’elle influence de manière
considérable l’activité sociale et politique dans les sociétés
démocratiques ou dans celles qui ont été récemment ouvertes à la
démocratie.
Quel bilan peut-on aujourd’hui faire de l’influence des médias
dans la société. Peut-on parler d’effets influents ou puissants ou
encore des médias comme quatrième pouvoir.
De ce point de vue, nous partageons l’hésitation de Renaud De La
Brosse : « C’est toucher du doigt un paradoxe que d’observer que les
acquis scientifiques disponibles aujourd’hui, qui vont dans le sens
d’une forte relativisation du pouvoir des médias sur l’audience, sont
loin d’avoir mis fin à une croyance généralement répandue au
38pouvoir important des médias…. » Si le pouvoir important des
médias relève du mythe quant à son existence scientifique, la croyance
en l’importance de ce pouvoir, elle, existe, elle est encore amplement
partagée par le public au sens large, aussi par nombre de
communicateurs (journalistes, publicistes, etc.) ou d’hommes
politiques et pose d’une certaine façon la question de la transmission
et de la dissémination des connaissances scientifiques dans ce
domaine.
L’entrée dans le débat des éditions Mordicus avec l’ouvrage Des
intellectuels jugent les médias qui rassemblent en deux volumes des
propos significatifs de certains intellectuels de renom, autorités
morales certaines, nous donne une illustration de ce que les
intellectuels croient à l’influence et non au pouvoir de la presse. Ils
présentent l’influence que l’emprise médiatique exerce sur les
intellectuels : « les médias fascinent les intellectuels, les irritent,
parfois même les révulsent. Ils sont, comme beaucoup, attirés par
cette renommée médiatique qu’ils font semblant, dans le même élan,
de mépriser.
Les intellectuels que nous avons interrogés tout au long de ces
dernières années, ne sont pas dupes du jeu dans lequel ils s’inscrivent

37 Bougnoux D., Comte-Sponville A., Debray R. Gauchet, M. Michaud., Les intellectuels
jugent les medias, tome 1, Editions Mordicus, Paris, 2010, p.60.
38 De La Brosse R., Le rôle de la presse écrite dans la transition démocratique en Afrique op.
cit. p.69.
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