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Politique au jour le jour 1930-1933

De
204 pages
Dans le Berlin du début des années 1930, juste avant l’arrivée au pouvoir des nazis, Siegfried Kracauer, responsable du feuilleton de la Frankfurter Zeitung, décrit des scènes de la vie quotidienne. Des manifestations de rue aux parcs d’attraction en passant par l’intérieur des cafés, cet intellec­tuel à la croisée des champs disciplinaires nous plonge dans une atmosphère où la politique est omniprésente. Il nous fait pénétrer dans une société au bord du gouffre, celle des employés précarisés, de l’émergence de la culture de masse et de la suprématie des visions du monde.
Architecte de formation, Siegfried Kracauer fait ses débuts en tant que jour­naliste en 1922, activité qui le rend célèbre pour ses chroniques basées sur un sens de l’observation peu commun. Proche de Walter Benjamin, Theodor W. Adorno et Ernst Bloch, Kracauer est une figure marquante de la gauche intellectuelle sous l’Allemagne de Weimar. Son intérêt pour les phénomènes sociaux le conduit à bâtir une méthode analytique pour découvrir les aspects inconnus du cinéma et de la photographie, médias dont il devient un grand critique. Il publie en 1930 son enquête Les employés. Il s’exile en 1933 à Paris, puis en 1941 à New York où il décède en 1966.
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Politique au jour le jour 1930-1933
Traduit de l’allemand par Jean Quétier, avec la collaboration de Katrin Heydenreich
Les Presses de l’Université de Montréal
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Pensée allemande et européenne collection fondée par Guy Rocer dirigée par Pilippe Despoix et Augustin Simard
Universels quant à leurs préoccupations critiques, les ouvrages publiés dans cette collection pluridisciplinaire sont indissociables de l’univers intellectuel germanique et centre-européen, soit parce qu’ils proviennent de traditions de pensée qui y sont spécifiques, soit parce qu’ils y ont connu une postérité importante. En plus des traductions d’auteurs aujourd’ui classiques (tels Simmel, Weber ou Kracauer), la collection accueille des monograpies ou des ouvrages collectifs qui éclairent sous un angle novateur des tèmes propres à cette constellation intellectuelle.
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Politique au jour le jour -
Traduit de l’allemand par Jean Quétier, avec la collaboration de Katrin Heydenreic Préface de Jean Quétier
Éditions de la Maison des sciences de l’homme Les Presses de l’Université de Montréal
La collectionPensée allemande et européenneest parrainée par le Centre canadien d’études allemandes et européennes (CCEAE, Université de Montréal). Elle publie des ouvrages évalués par les pairs et reçoit l’appui du Deutscer Akademiscer Austausc Dienst (DAAD). www.cceae.umontreal.ca/La-collection-du-CCEAE
La traduction de cet ouvrage a été réalisée avec le soutien du Goete-Institut, financé par le ministère des Affaires étrangères allemand, dans le cadre du pro-gramme franco-allemand de coopération avec la Fondation Maison des sciences de l’omme, Paris. Traduction de Jean Quétier avec la collaboration de Katrin Heydenreic Relecture : Évelyne Seguy et Marie-Laure Wagner Suivi éditorial, relecture, conception : Astrid horn Hillig
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada Kracauer, Siegfried, 1889-1966  [Œuvres. Extraits]  Politique au jour le jour, 1930-1933  (Pensée allemande et européenne)  Traduit de l’allemand.  Comprend des références bibliograpiques.  ISBN 978-2-7606-3771-9 1. Berlin (Allemagne) – Mœurs et coutumes. 2. Berlin (Allemagne) – Civilisation.3. Berlin (Allemagne) – Histoire – 1918-1945. I. Quétier, Jean. II. Heydenreic, Katrin.III. Titre. IV. Collection : Pensée allemande et européenne. DD879.K7214 2017 943’.155085 C2017-940605-1
e Dépôt légal : 2 trimestre 2017 Bibliotèque et Arcives nationales du Québec © Les Presses de l’Université de Montréal, 2017 ISBN 978-2-7606-3771-9 © Éditions de la maison des sciences de l’omme ISBN 978-2-7351-2177-9 © Surkamp Verlag Berlin 2011
ISBN (PDF) 978-2-7606-3772-6 ISBN (ePub) 978-2-7606-3773-3
Les Presses de l’Université de Montréal remercient de leur soutien financier le Conseil des arts du Canada et la Société de développement des entreprises culturelles du Québec (SODEC)
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Préface Jean Quétier
Le lecteur francophone a accès depuis plusieurs années à diérents textes de 1 Siegfried Kracauer sur l’Allemagne de Weimar . L’ambition du présent volume est de donner à lire, dans la continuité de ces ouvrages, une facette un peu moins connue de l’œuvre de l’auteur : ses textes politiques. Précisons d’emblée le sens que nous donnons à ce terme : Kracauer n’a pas écrit de « traité politique ». Comme nous allons le voir, il tire son matériau principal de la vie quotidienne berli-noise, débusquant de la politique partout, là où elle s’ache mais aussi là où rien, à première vue, n’indique sa présence. Dans les manifestations de rue bien sûr, 2 mais aussi dans les cabarets ou dans les parcs d’attractions . Nous avons donc choisi de présenter ici des « feuilletons » – terme désignant les pages culturelles des journaux allemands – rédigés par Kracauer lorsqu’il était, entre 1930 et 1933, le correspondant berlinois de laFrankfurter Zeitung, le grand quotidien libéral. Les dernières années de la république de Weimar sont évidemment d’une intensité politique extrême et les bornes chronologiques de ce recueil ne doivent 3 rien au hasard. La parution du premier feuilleton que nous présentons suit de quelques semaines la chute du gouvernement de grande coalition allant des sociaux-démocrates aux libéraux en passant par le centre catholique. Le 30 mars 1930 marque ainsi l’entrée en fonction du cabinet Brüning, caracté-risé par un net inéchissement autoritaire (gouvernement par décrets, réduction 4 des prestations sociales …). La dissolution du Reichstag en juillet entraîne de nouvelles élections en septembre, lesquelles donnent lieu au premier succès du NSDAP (Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei), qui obtient plus de 18 %
1.Citons, entre autres,Rues de Berlin et d’ailleurs(trad. fr. par Jean-François Boutout, Paris, Le Promeneur, 1995 ; rééd. Paris, Les Belles Lettres, 2013),Les employés(trad. fr. par Claude Orsoni, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2004 ; rééd. Paris, Les Belles Lettres, 2012) ;L’ornement de la masse(trad. fr. par Sabine Cornille, Paris, La Découverte, 2008) etLe voyage et la danse(trad. fr. par Sabine Cornille Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2008). 2.Cf.infra, entre autres, « Manifestation quotidienne » (p. 35-37), « Berlin, de-ci de-là » (p. 55-57) et « Bonheur organisé » (p. 9-11). er 3.Cf.infra», p. 1-5.« 1 mai à Berlin 4.Voir à ce sujet notamment Detlev J. K. Peukert,La république de Weimar, trad. fr. par Paul Kessler, Paris, Aubier, 1995, p. 260sq.
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des voix. Ces élections sont d’ailleurs suivies par une série d’autres – provo-quées notamment par les deux dissolutions successives du Reichstag au cours de l’année 1932 –, qui se déroulent dans un climat de plus en plus tendu et voient le NSDAP devenir la première force électorale d’Allemagne. Le recueil se ter-mine par une description des ruines du Reichstag au lendemain de l’incendie du 5 27 février 1933, cet « acte de naissance du régime nazi » qui conduira Kracauer à s’exiler à Paris. Kracauer nous ore ici un parcours bigarré et, en apparence, désordonné dans le Berlin de la n de la république de Weimar. Les bureaux de placement et les voyages en train succèdent aux audiences des tribunaux et aux conférences 6 universitaires. Intellectuel sans attaches académiques ni partisanes, intéressé tant par la littérature que par la photographie ou le cinéma, Kracauer fait pour ainsi dire feu de tout bois en nous donnant à voir les multiples facettes de la vie quotidienne berlinoise. À la diversité des scènes décrites par l’auteur répond pourtant une unité méthodologique et politique qui transparaît dans la plupart des feuilletons. En eet, Kracauer ancre ses analyses dans une perspective marxiste que l’on pourrait qualier d’hétérodoxe.
La sociologie de Kracauer : questions de méthode
Le projet qui anime les feuilletons berlinois de Kracauer s’inscrit nettement dans la continuité de l’entreprise amorcée dansLes employés. Dans le préam-7 bule de son ouvrage de 1929, Kracauer qualiait son étude de « diagnostic », un diagnostic en forme de contribution à une sociologie de ce groupe social 8 émergent. Sans constituer une classe à part entière qu’on pourrait strictement distinguer de la classe ouvrière, les employés sont pour ainsi dire pris en étau entre la fausse conscience d’appartenir à un univers plus élevé que celui des ouvriers et la prolétarisation croissante de leur situation sociale dans les dernières années de la république de Weimar. À cet égard, la crise semble jouer le rôle de révélateur d’une des contradictions majeures qui traversent la société alle-mande de l’entre-deux-guerres et qui peuvent permettre de mieux comprendre l’impuissance des mouvements progressistes à empêcher l’arrivée au pouvoir du
5.Cf. Gilbert Badia,Feu au Reichstag. L’acte de naissance du régime nazi, Paris, Éditions sociales, 1983. 6.Cf.infraLe procès Lieschen» (p. 55-57), « , entre autres, « Berlin, de-ci de-là Neumann » (p. 45-47), « Dans le “Hambourgeois volant” » (p. 168-171) et « Bribes philosophiques » (p. 93-96). 7.Siegfried Kracauer,Les employés,op. cit., p. 3. 8.Martin Jay indique qu’au moment de la rédaction desEmployés, le nombre de cols blancs en Allemagne dépassait les trois millions et demi de personnes. Voir Martin Jay, Kracauer l’exilé, trad. fr. par Stéphane Besson, Lormont, Le Bord de l’eau, 2014, p. 49.
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9 national-socialisme. Les feuilletons que nous présentons ici ne traitent pas tous de la vie des employés, bien que ce soit le cas de la majeure partie d’entre eux. Ils possèdent en tout cas un point commun de taille avec l’ouvrage de 1929 : le lieu. Dans le préambule desEmployés, Kracauer disait déjà, alors qu’il n’était pas encore installé pour de bon dans la capitale, qu’« à la diérence des autres villes et régions allemandes, c’est à Berlin que la situation des employés se présente 10 sous les traits les plus marqués ». Pour mener à bien l’enquête qui donnera lieu à la publication desEmployés, Kracauer séjourne à Berlin de n avril à n juil-11 let 1929. Les feuilletons berlinois publiés dans laFrankfurter Zeitungpendant les trois années suivantes peuvent à bon droit être considérés comme la continuation de cette enquête amorcée au début de l’année 1929. Kracauer cherche à ancrer son travail dans des perspectives scientiques novatrices sur le plan méthodologique. Il écrit dans la presse quotidienne mais ne s’en remet pas pour autant à une perspective strictement journalistique qui s’en tiendrait à un impressionnisme vague. S’il est juste de dire, comme l’arme Philippe Despoix, que les miniatures urbaines de Kracauer constituent un « croise-12 ment du poème en prose et de l’essai sociologique », insister sur la dimension littéraire de l’œuvre de Kracauer ne doit pas faire oublier la rigueur de sa démarche sociologique. Dès ses premiers écrits, Kracauer est préoccupé par les problé-matiques épistémologiques qui touchent l’ensemble des sciences humaines à 13 l’heure de la « crise de la science ». La critique du formalisme en sociologie, par exemple, était déjà présente en 1922 dans l’étudeSoziologie als Wissenschaft14 (La sociologie comme science).La tonalité sceptique de l’ouvrage était pour ainsi dire contrebalancée par la revendication nale d’une sociologie matérielle et empirique. Les feuilletons berlinois présentés ici contiennent aussi d’impor-tantes indications méthodologiques pouvant faire oce de programme scienti-15 que explicite. À ce titre, le feuilleton intitulé « La presse et l’opinion publique », qui consiste en un compte rendu du septième congrès de la sociologie alle-mande, est tout à fait caractéristique. Kracauer dénonce avec virulence ce qu’il 16 nomme un « idéal scientique idéaliste » et qui ne peut conduire qu’à l’énoncé
9.La composition sociologique des adhérents du NSDAP en 1930 témoigne d’une surreprésentation des couches moyennes et tout particulièrement des employés par rapport à la population globale du pays.Cf. notamment Detlev J. K. Peukert,La république de Weimar,op. cit., p. 241. 10.Siegfried Kracauer,Les employés,op. cit., p. 3. 11.Nia Perivolaropoulou, « Présentation »,inSiegfried Kracauer,Les employés,op. cit., p.viii. 12.Philippe Despoix, « La “miniature urbaine” comme genre »,inNia Perivolaropoulou et Philippe Despoix (dir.),Culture de masse et modernité. Siegfried Kracauer, sociologue, critique, écrivain, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2001, p. 165. 13.» les sciences est devenuuniversel qui surplombe Kracauer arme ainsi que l’« « problématique » (cf.infrap. 97-100).« Bilan provisoire », 14.Siegfried Kracauer,Soziologie als Wissenschaft,in Werke, vol. 1, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 2006. 15.Cf.infra, p. 22-27. 16.Ibid., p. 22
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d’une série de platitudes témoignant d’une réelle méconnaissance du sujet abordé, en l’occurrence la presse. À cette démarche qu’il récuse, Kracauer oppose l’idée qu’on ne peut « se faire une idée de la structure du matériau » qu’en 17 « se confrontant étroitement à lui ». C’est cette perspective qu’Olivier Agard 18 nomme « construction dans le matériau ». Pour Kracauer, les thèses abstraites et générales auxquelles parviennent ces sociologues manquent l’objectif prin-cipal. Elles forment l’asile de celui qui n’a pas voulu se confronter au concret. La critique méthodologique adressée aux sociologues rejoint chez Kracauer une critique plus générale de l’abstraction, d’une démarche pour ainsi dire ver-ticale cherchant à imposer à la réalité empirique des positions préétablies qui ne sont rien d’autre que des préjugés. Au fond, c’est bien le danger de toutes les démarches qui s’appuient sur des « visions du monde » et qui prétendent les faire entrer à toute force dans le réel, sans se préoccuper de ce qui leur résiste. 19 Le feuilleton intitulé « Lutte contre le maillot de bain » en constitue une sorte de métaphore : malgré leurs bonnes intentions, les tenants du mouvement nudiste pèchent par excès de zèle en faisant la guerre à ce « pauvre petit maillot de bain avec des arguments fondés sur une vision du monde et qui les privent d’un 20 regard libre». Ils ne voient pas qu’une nudité perpétuelle émousse la sensualité à l’excès et ruine par avance le charme qu’il peut y avoir à ne se dévêtir qu’en des circonstances bien particulières. Pour éviter que son projet de « construction dans le matériau » ne devienne un vœu pieux, Kracauer va chercher à suivre une méthode microsociologique, descriptive par bien des aspects, attentive à des détails souvent jugés insigni-ants et empruntés à des domaines très variés. Néanmoins, contrairement à ce que pourrait laisser penser une lecture rapide, les feuilletons de Kracauer ne sont 21 pas des reportages, ils relèvent même de l’« anti-reportage ». Si Kracauer refuse le formalisme abstrait, il se garde néanmoins de tomber dans cette « fringale d’immédiateté, qui est sans doute la conséquence de la malnutrition dont est 22 responsable l’idéalisme allemand». Renvoyant dos à dos l’idéalisme et le spon-tanéisme, il entend se frayer une voie vers cette réalité qui est une « construc-23 tion» et qui ne saurait se réduire à une somme d’observations instantanées, aussi nombreuses soient-elles. Au paradigme photographique proposé par le reportage, Kracauer oppose le paradigme de la mosaïque, qu’il entend mettre en œuvre dans ses feuilletons. Une telle perspective ne peut qu’éloigner Kracauer de la description pure et simple. La description proprement dite prend souvent une tournure métaphorique : elle permet de voir autre chose que ce que donnerait
17.Ibid., p. 23. 18.Olivier Agard,Kracauer. Le chifonnier mélancolique, Paris, CNRS Éditions, 2010, p. 15. 19.Cf.infra, p. 51-54. 20.Ibid., p. 53. 21.L’expression est d’Olivier Agard,Kracauer. Le chifonnier mélancolique,op. cit., p. 94. 22.Siegfried Kracauer,Les employés,op. cit., p. 15sq. 23.Ibid., p. 16.