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CACHEZ CETTE MONNAIE QUE JE NE SAURAIS VOIR !

De
342 pages
Ce tome 2 analyse la place de la monnaie dans les théories libérales classiques et néoclassiques, keynésienne et marxiste. L' "emploi et l'intérêt" ne sont pas oubliés dans ce tome de "théorie générale" où est analysée la question de l'évacuation de "la monnaie". Le " capital " retrouvera son meilleur analyste en la personne de Marx proposant quelques éléments (très balbutiants) de théorie monétaire et financière.
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CACHEZ CETTE MONNAIE QUE JE NE SAURAIS VOIR!

Collection Économie et Innovation
dirigée par Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis
Dans cette collection sont publiés des ouvrages d'économie industrielle, financière et du travail et de sociologie économique qui mettent l'accent sur les transformations économiques et sociales suite à l'introduction de nouvelles techniques et méthodes de production. L'innovation se confond avec la nouveauté marchande et touche le cœur même des rapports sociaux et de leurs représentations institutionnelles. Ces ouvrages s'adressent aux étudiants de troisième cycle, aux chercheurs et enseignants chercheurs.
Les séries Krisis, Clichés et Cours Principaux collection. font partie de la

La série Krisis a été créée pour faciliter la lecture historique des problèmes économiques et sociaux d'aujourd'hui liés aux métamorphoses de l'organisation industrielle et du travail. Elle comprend la réédition d'ouvrages anciens et de compilations de textes autour des mêmes questions. La série Clichés a été créée pour fixer les impressions du monde économique. Les ouvrages contiennent photos et texte pour faire ressortir les caractéristiques d'une situation donnée. Le premier thème directeur est: mémoire et actualité du travail et de l'industrie; le second: histoire et impacts économiques et sociaux des innovations (responsable: Blandine Laperche) La série Cours Principaux comprend des ouvrages simples et fondamentaux qui s'adressent aux étudiants des premiers et deuxièmes cycles universitaires en économie, sociologie, droit, et gestion. Son principe de base est l'application du vieil adage chinois: «le plus long voyage commence par le premier pas ».

Patrick CASTEX

CACHEZ CETTE MONNAIE QUE JE NE SAURAIS VOIR!
Théorie générale de la monnaie et du capital, tome 2

INNOV AL 21, Quai de la Citadelle 59140 Dunkerque, France ÉditionsL'Harmattan L'HarmattanHongrie 5-7, rue de l'École Polytechnique Hargita u. 3 75005 Paris 1026Budapest FRANCE HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino IT ALlE

A Rosa Luxemburg, la seule femme grande économiste qui est morte par la critique des armes; au Che, Ernesto Guevara, le seul Président de Banque centrale qui est mort par la critique des armes; à tous deux, également maîtresse et maître dans l'arme de la critique de l'économie monétaire capitaliste, je dédie ce livre. A celui qui fut mon père, Pierre Castex, anar assagi m'ayant enseigné la liberté de pensée, qui avait au début de ce travail mauvais pied mais bon œil mais dont les yeux se sont depuis éteints, je dédie ce livre.

Mes remerciements seront avares. Je les réserve à Cécile qui m'a aidé, encouragé et critiqué en corrigeant la plupart des âneries qui persistaient dans ma pensée et dans cet écrit; mais aussi à l'amour qui, selon Gladstone, rapporté par Marx, « n'a pas fait plus d'idiots que les cogitations sur l'essence de la monnaie ».

« Pour co 111prendre lnon état d'esprit, cependant, vous devez savoir que je crois être en train d'écrire un livre de théorie éconolnique qui, dans une large 111esure, révolutionnera -

non pas tout de suite, je le suppose, lnais au cours des dix prochaines années - la façon dont le 1110ndeense p à propos des problèlnes économiques... Il Y aura un grand changement et, en particulier, les fondements ricardiens du marxiSlne
seront renversés ». 1

Pour conlprendre l110n état d'esprit, cependant, vous devez savoir que je crois être en train de d'écrire un livre de théorie économique qui, dans une large mesure, révolutionnera

- non

prochaines années, je le suppose, 111aisout de suite t la façon dont le 1110nde pense à propos des problènles éconol11iques. Il y aura un grand change111ent et, en particulier, les fondenlents néoclassiques du keynésianisll1e seront renversés. Ainsi, les fondell1ents classiques du ll1arxis111e et les aspects radicaux de la pensée de I(eynes seront renforcés2.

pas au cours des dix

Patrick Castex. A l'im111odestie de Keynes, Ie I John Maynard Keynes aux cheviIles enflées - super-Œdipe. D'où le double une sorte d'Œdipe qui lui irait à ravir? - dans cIin d' œiI du sous-titre: une lettre à G. B. Shaw du 1er janvier 1935 lui référence aux deux pères, à annonçant l'écriture de la Théorie générale, la Théorie générale et au cité par Roy F. Harrod (1951), re-cité par Capital. Henri Denis (1977).

@L'Hannatlan,2003

ISBN: 2-7475-3665-3

Le tOl11e1, La lnonnaie : bâtarde de la société et .fille putative du banquier, concernait l'Introduction et l'Ouverture de ce livre en quatre tOl11esconcernant La théorie générale de la lnonnaie et du capital. La n10nnaie apparaît en effet comn1e le fruit du banquier, par la création monétaire induite par le crédit bancaire, et de la société. Mais la paternité est loin d'être certaine: le banquier ne crée probablement aucune monnaie nouvelle, il accélère ou multiplie seulement sa vitesse de circulation. La monnaie c'est plus de l'énergie par sa vitesse que par sa l11asse, c'est du «vent». Monnaie fille de la société - plus exacten1ent argent fils de la société, car la monnaie est n1asculine, par sa «puissance», dans tous les échanges économiques -l'enfant n'est de toute façon qu'un bâtard; mêl11esi le doute de la paternité du banquier était levé: elle est en effet à la fois un bien éconol'nique dont l'origine semble « naturel », l'or, et une institution sociale. Ce tome 2 concerne les Premier et Deuxièl11e 1110UVements : Cachez cette lnonnaie que je ne saurais voir! La monnaie est paradoxalement le plus souvent évacuée à la fois de l'analyse des échanges de biens, et du circuit du capital qui suppose la l11onnaiefinance. Le prenzier mouven1ent n10ntrera les alternances historiques dans l'évolution des diverses «théories» l11onétaires, plus exactel11ent des doctrines et pensées éconon1iques qui ont précédé Keynes, alternances entre le « côté face» où don1ine la structure de réserve de « valeur» (éconon1ique et sociale) renvoyant à l'interventionnisn1e étatique, et le « côté pile» de sin1ple fonction de transaction correspondant au libéralisme éconon1ique. Marx est, ailleurs: c'est «pile et face». Le deuxiè111elnOUVe111ent laissera provisoiren1ent de côté la l110nnaie: dans la Théorie générale de 1936, tant dans ses critiques des néoclassiques que dans sa critique de la loi de Say, Keynes évacuera totalen1ent la n10nnaie pour n'analyser que les équilibres réels. La théorie de la del11ande effective est élaborée sans aucune référence à la l11onnaie, par exemple à la thésaurisation des flux de revenus qui pourrait expliquer la crise et le chômage. La monnaie ne reviendra, avec sa théorie de la préférence pour la liquidité, que liée à la spéculation sur le n1arché financier secondaire des seules obligations. Mais c'est une histoire racontée, entre autre, au ton1e suivant. Dans le Treatise on Inone)) de 1930, il était plus loquace au sujet de la monnaie. Mais il autocritiquera, à notre avis à juste raison, une grande partie de ses bavardages.

PREMIER MOUVEMENT MONNAIE ACTIVE OU MONNAIE PASSIVE? CHAPITRE III : COTE PILE DUCOTE FACE LES THEORIES MONETAIRES DONT HERITERA JOHN MAYNARD KEYNES

Plan du chapitre Ce chapitre analysera deux renversements historiques fondamentaux dans la théorie lllonétaire non lllarxiste dont Keynes héritera. Cette théorie n'est aucunement liée à la théorie financière; d'un côté COllln1e l'autre, la n10nnaie n'est perçue que dans ses de trois fonctions traditionnelles et n'est pas considérée con1n1e l'un des aspects de la n1onnaie-finance, sauf quelques embryons concernant la liaison entre lllonnaie et taux d'intérêt, dans les conceptions mercantilistes, celles de la « Banking school» et chez Wicl(sel1. Elle ignore en général - c'est le problème que soulève l'approche de Hayek les aspects institutionnels sur lequel le
-

chapitre précédent s'est penché. Le premier renversement concerne le passage « de face à pile» : des mercantilistes où « la monnaie est tout », surtout caractérisée par sa structure de réserve de valeur sociale (elle est mêllle la cause des fluctuations du taux d'intérêt); aux classiques, où elle n'est

plus rien, «insignifiante », simple fonction de transaction qui ne peut être demandée pour elle-mêl11e.La monnaie devient neutre et la dichotolnie entre la sphère réelle et la sphère l110nétaireapparaît. Les deux écoles utilisent pourtant deux avatars de ce qui est en général considéré con1me la lnêlne théorie quantitative, avec cependant quelques critiques au sein de l'école classique. Cette théorie considère que le gonflement du stock de monnaie réserve de valeur va engendrer son contraire: la perte corrélative de la valeur de la monnaie, par l'inflation. Le second renversement renvoie au passage, « de presque pile à presque face»: des premiers néoclassiques où la monnaie reste neutre à court terme mais coml11encenéanmoins à être demandée,
pour 1110tif de transaction; aux néoclassiques
-

dissidents

-

ceux de

la théorie monétaire du cycle où elle apparaît d'abord active - le gonflen1ent de son stocl( de réserve de valeur aura des f!;fJetsréels -

pour redevenir ensuite neutre et nocive, n'induisant à ten11e, quand on en abuse, que de l'inflation. On a déjà là une nouvelle théorie quantitative, bien que cette expression soit en général réservée à la théorie l110nétaire du «n10nétarisl11e» de la Nouvelle Ecole de Chicago, avec Milton Friedl11an,après la Seconde guerre n10ndiale ; l'approche n'est d'ailleurs pas si différente: « Old wine in new bottles» COl11mee dira Friedl11an des Nouveaux classiques. Cette l première nouvelle théorie quantitative «non mécaniste» aboutit néanmoins à terme au même résultat: l'inflation. L'une des sources de Keynes se trouve dans cette dissidence néoclassique. Nous proposons, entre ces deux renversements, quelques éléments d'une analyse des cycles économiques, dont une introduction à la théorie des cycles n10nétaires courts, ainsi qu'une analyse rapide de la théorie de cycles longs de Kondratieff où les aspects monétaires ne peuvent pas, malgré toutes les tentatives, être éludés. Ce pont est incontournable, pour plusieurs raisons: les théoriciens des cycles éconol11iques ne sont pas le plus souvent rattachés ferl11en1entà des écoles de pensée très précises ou sont considérés con1111ele plus souvent des dissidents; les cycles économiques des affaires naissent avec le XIXème siècle et, n1algré l'illusion entretenue pendant les Trente glorieuses, continuent toujours; enfin on trouve la trace de théories n10nétaires du cycle chez des néoclassiques non dissidents, singulièrement dans l'école de Can1bridge; enfin, sans la crise de 1929, Keynes en serait probablement resté à une interprétation singulière de Wicksell. 12

DE LA MONNAIE RICHESSE MERCANTILISTE A LA SUPER NEUTRALITE DE LA MONNAIE CLASSIQUE 11 - « Côté face» : naissance paradoxale de la première théorie quantitative de la lnonnaie sous le mercantilislnel

1 - DU «COTE FACE AU COTE PILE» :

a) Le mercantilisme: l'interventionnisme étatique par la théorie du commerce extérieur « Le mercantilisme, écrit Etner (2000), est un terme inventé après coup pour qualifier une école économique qui n'a jan1ais existé ». On parla d'abord du « systèlne des con1merçants » puis du « systèlne lnercantile » avec Adam Smith. La pensée mercantiliste renvoie en ten11es social et politique à l'alliance des I11archandset des Princes, au sens de Machiavel, des grands Etats-Nations qui veulent n1axin1iser leur richesse: les pren1iers par le COI11n1erce, les seconds par les in1pôts; et pas d'Ü11pôt sans richesse l11onétaire. Elle est conten1poraine de la naissance ou plutôt du renforcel11ent des Etats-Nations au XVIèI11esiècle en Europe. Ces Etats-Nations (France, Angleterre, Pays-Bas) se sont en fait forgés contre l'En1pire de Charles Quint (Carlos Quinto, Charles V), « éconol11ie 1110nde» non nationale; l' «Espagnol» Charles Quint est né à Gand, en Flandres. Les restes de cet eI11pire(Espagne et Portugal, Italie, Autriche, Allel11agne) ne se sont constitués comme EtatNation que beaucoup plus tard, et avec difficulté - qui persiste encore en Espagne et en Italie. L'Etat-Nation, c'est, en tennes politiques, le roi qui se débarrasse des seigneurs féodaux, ce qui arrange les n1archands bourgeois futurs capitalistes qui vont l'y aider. Le mercantilisme, on l'a compris, est la pren1ière école interventionniste, pas du tout libérale. Le tenne éconolnie politique est apparu à l'époque mercantiliste (par le Français Antoine de Montchrestien, avec son Traité d'éconolnie politique, au début du XVIIèI11e siècle, en 1615). Attention au contresens: l'économie politique ce n'est pas faire de la politique en économie; c'est

I

L'approche la plus claire dans les Illanuels est à notre avis celle de Bassoni et

Beitone (1994).

13

sÏ111plel11ent généralisation de la gestion, de la loi (de la racine la grecque - no/niel) du foyer, de la n1aison (l' éco-, toujours du grec) au niveau de la cité, la polis. L' éconol11ie n'est pas loin de la gestion de la l110nnaiedans un foyer; c'est ce que le sens commun a compris. Mais il ne faut pas exagérer la portée de ce contresens. L'économie politique, c'est quand n1êl11e,pour les n1ercantilistes, l'éconon1ie au service du Prince, de l'Etat: l' éconon1ie politique est bien politique. Cet aspect sera éviden1111entcombattu par les libéraux: cette pensée sera attaquée dès le début du XVlllème siècle et disparaîtra avec la bataille gagnée par les économistes classiques libéraux britanniques à la fin du siècle. Le Siècle des lun1ières français donnera la liberté et le libéralisme économique. Pour les mercantilistes, la monnaie est tout, il n'y a de richesse que par l'or et l'argent monétaires, ce qui n'est pas si idiot: la monnaie est aussi une réserve de valeur; ils tordent simplement le bâton dans le sens de réserve sans négliger pourtant sa circulation. Ils sont en fait la pren1ière école institutionnaliste de la l11onnaie,au service du Prince. Les Etats-Nations se forgent par les guerres extérieures, l11ais aussi par les guerres civiles (les « guerres de religion, la Fronde en France, la Révolution anglaise, la guerre civile d'indépendance des Pays-Bas, le tout à la fin du XVlèl11e au XVllèn1e siècle). L'économie politique mercantiliste, c'est la continuation de la guerre par d'autres moyens: économiques. Cette école théorise en effet la recherche de l'excédent de la balance commerciale pour l11axÏ111iser entrées de richesses, de n1étaux précieux l11onétaires. les Maximisation des exportations et l11inimisation des Ï111portations, sauf d'un côté comme de l'autre, les produits que l'on dirait

l11aintenant«stratégiques », à l'époque le blé
nourrir les arn1ées
-

-

très utile pour

et les n1atières pren1ières. Le contrôle de l'éconon1ie par l'Etat, c'est surtout le contrôle des in1portations par des balTières douanières. Pour le reste, les guildes de n1archands et les corporations d'artisans se débrouillent sans intervention étatique; les barrières intérieures et les octrois sont des restes conservés de l' éconol11ie féodale. Mais la politique éconon1ique, c'est aussi l' Ï111pulsion de politiques industrielles que l'on non1merait, en jargon n10deme,

I On retrouve la l11ême racine nO/HOS,dans le ternle nlonnaie en grec qui a donné nUJllismatiq ue.

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politiques de «substitution» des in1portations. On aura reconnu Colbert et ses manufactures, après « labourage et pâturage» et « les deux n1amelles de la France» de Sully. La politique industrialiste de Colbert supposait l'interdiction ou les barrages aux exportations agricoles: la tendance à la surproduction agricole en France en l'absence de débouchés extérieurs (sauf en période de crises frun1entaires, de disettes, l11aisqui donne le n1ên1erésultat pour le revenu des paysans) induit un bas prix des produits agricoles, dont aliI11entaires,pour le plus grand bonheur des profits des n1archands et industriels qui peuvent payer peu cher leurs salariés. Mais pour le plus grand l11alheurdes paysans, riches ou pauvres. La misère du « Grand siècle» de Louis XIV contraste on le sait avec la gloire politique et culturelle tant vantée par les littérateurs. La politique mercantiliste industrialiste de Colbert entraîne la guerre économique, la « guerre d'argent» selon Colbert, et la guerre tout coure. Par l'intervention de l'Etat dans le commerce extérieur, le l11archandet l'industriel sont ravis, car ils exportent et font des profits; ils sont d'autant plus ravis que leurs concurrents étrangers passent difficilement les frontières. Le Prince et les caisses de l'Etat sont aux anges, car ils ran1assent une partie de l'or provenant des excédents de la balance extérieure, pour faire la guerre et, accessoirel11ent, construire Versailles. Pour l'alliance entre les classes bourgeoises et l'Etat centralisateur anti féodal, le cercle est vertueux. Le con1111ercextérieur est considéré comme un e jeu à somme nul où ce que prend un pays exportateur dynamique con1me excédent ne peut qu'entraîner un déficit pour un n1alheureux pays importateur net. Si ce n'est pas moderne cette théorie de la guerre con1merciale entre les nations! Ah Dieu / que la guerre écono111ique jolie /2. est
b) La pren1ière théorie quantitative de la n10nnaie L'inflation était expliquée jusqu'au milieu du XVlèl11e siècle par la doctrine du droit canon de l'église: le rognage. Le Prince qui contrôlait le privilège de battre n10nnaie, outre de profiter des taxes du « seigneuriage », s'arrangeait quelquefois pour transfon11er, par exen1ple, une pièce d'or de 19 (disons 100 , pour faire n10derne) en pièce d'or de 0,8 g. Si une tonne de blé valait avant le rognage

I

2

Voir Mechoulan (1990).
Clin d'œil à Bernard Maris et Philippe Labarde (1998).

15

100 , soit 1 g d'or, très rapidement elle vaudra toujours 1 g d'or, mais 125 (1 vaut maintenant 0,8 g d'or et 1 / 0,8 =125 ). D'où une hausse des prix de 25 %. La loi de Greshaln du milieu du XYlème siècle exprÜ11e conséquences de ce phénomène dans un les régime de cours légal: la lnauvaise monnaie chasse la bonneI car on paie avec la l110nnaie dépréciée et on thésaurise la bonne n10nnaie. Les n1éfaits du rognage furent particulièrement analysés par N. d'Oresn1e, l'évêque de Lisieux à la fin du XIVe siècle, puis par Nicolas Copernic, plus connu coml11e astronome de I'héliocentrisn1e que coml11ethéoricien de la monnaie, au début du XVème siècle2. Dans son Traité, une dizaine de pages, Copernic estin1e en introduction que « la dépréciation de la 1110nnaie est, » après « la discorde, la lnortalité et la stérilité de la terre », le fléau le plus grave car le plus insidieux « qui cause d'ordinaire la décadence des royau111es ; il traite ici de la Prusse. Et il introduit » déjà les méfaits de la création monétaire, toujours par le rognage
-

l11ais il s'agit déjà d'une théorie quantitative de la monnaie - en écrivant; « Eviter que soit excessive la quantité de monnaie », dans la l11esure ou « l' es tiln e » de cette dernière dépend « de façon décisive, de son volulne ,nis en circulation ». Monsieur de Malestroit3 reprend au l11ilieu du XVlèn1e siècle cette explication. La hausse des prix ne serait que puren1ent non1inale : c'est la qualité de la lnonnaie qui est n10difiée, pas sa quantité. A cette explication s'oppose celle de Jean Bodin: l'afflux d'or; c'est la «prel11ière théorie quantitative ». L'explication de Malestroit serait judicieuse si le stock d'or était resté constant. Ce n'est pas ce qui se passa au XYlème siècle après le pillage de l'or des premiers (re )découvreurs de l'Amérique, puis par les mises en exploitation intensives des mines d'or et surtout d'argent où les

1 Cette loi a surtout été appliquée dans le bi111étallisllle français du 111ilieu du XrXè111e siècle où la 111auvaise l110nnaie (l'argent) chassait la bonne (l'or) qui était thésaurisé et circulait peu. Voir Rivial (2000) ; cet auteur fait renlarquer: « Ici Aglietta et Orléan se tro/1zpent: les pièces rognées étaient réesti/11ées par les changeurs et prises pour ce qu 'il leur restait de valeur ». 2 Voir le Traité de la /11onnaie de Copernic (1526) et l'écrit de N. GreSIlle (1357). 3 Les Paradoxes du Seigneur de Ma lestroit, Conseiller du Roi et Maistre ordinaire de ses cOlnptes, sur le laict des /110I1noyes,présentez à sa Maiesté, au /1lois de /11arS MDLXVI [1566], cité par Bassani et Beitone (1994).

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1 n1alheureux indiens étaient tués au travail. Jean Bodin mit le doigt,

avec quelques autres sur ce problème au n1ilieu du siècle. D'abord un Dominicain espagnol, M. de Azpicueta Navarro en jette les bases, avant Bodin, en 15562, puis, après Bodin, l'Italien négociant Florentin, Bernardo Davanzatti3 en 1588. Coml11e souvent, les paternités sont difficiles à trouver. Le véritable créateur de la théorie quantitative, avec la relation de proportionnalité parfaite et la relation de cause à effet entre la quantité de monnaie et le niveau général des prix serait, d'après De Boyer des Roches (1987), w. Potter, dans The Key o/Wealth (La cIej'de la richesse), de 1650. B. Davanzatti se contentait d' affin11er la proportionnalité de la quantité de n10nnaie et des prix, I11ais sans relation de cause à effet. CurieuseI11ent, De Boyer des Roches ne fait aucune référence à Jean Bodin, nettement antérieur. Par ailleurs, Paul-Jacques LehI11ann fait de la théorie nOlninale de la monnaie de Malestroit le centre de la théorie mercantiliste où la monnaie serait considérée con1me neutre. La présentation de la critique de Malestroit par Bodin appartient curieusement au paragraphe « La négation du rôle de la lnonnaie sur les prix par les Inercantilistes. Ce n'est plus le rognage qui explique maintenant l'inflation, la « cherté de toute chose », polémiquera Bodin avec Monsieur de Malestroit, mais l'afflux en Europe de métaux précieux, par l'Espagne essentiellel11ent. Ce sont les importations d'or, correspondant aux exportations de biens, qui expliquent l'inflation. Les Espagnols avaient d'ailleurs con1pris que leurs in1portations faisaient fuir l'or ran1ené à grand peine, d'où le n1ercantiliste espagnol, dit bullionniste, forten1ent protectionniste, n1ais en vain. Quelle est l'explication du phénol11ène? Si les stocks d'or augn1entent de 25 % (pour reprendre notre exeI11ple nUI11érique), il devient moins rare, donc l110ins cher: plus exactement, les autres I11archandises s'échangeront contre plus d'or, donc contre plus d'unités monétaires. Cette explication en tern1e de jeu de l'offre et de la demande n'est pas suffisante, elle sen1ble implicite chez Bodin qui n'indique pas encore une relation de proportionnalité
I Jean Bodin, La response de Maistre Jean Bodin Advocat en la Cour au Paradoxe de Monsieur de Malestroit, touchant l'enchérissel1lent de toute chose et le moyen d]J rel1lédier, 1568, cité par Bassoni et Beitone, ibid. 2 Dans C0l1l171entaires et solutions ell I1latière de change. 3 Dans ses Lezzione delle I1l0nette,. Cette érudition trouve toujours sa source dans Bassoni et Beitone, ibid. et chez Pribranl, op. cit.

17

entre la masse l110nétaireet le niveau des prix. Anticipons donc ici de quelques siècles pour expliquer les constatations de Bodin. La théorie de la valeur expliquée par les coûts de production, en fait la théorie de la valeur travail, ignorée à l'époque et développée par les classiques britanniques et leur fils un peu turbulent Karl Marx, explique facilement la théorie quantitative en cas de monnaie métallique matérielle. Si la même quantité de travail produit 25 % de plus d'or (par exemple 1000 heures de travail produisaient 1 g d'or avant l'afflux, et en produit 1,25 g après l'afflux); si les quantités de travail pour produire les autres marchandises ne varient pas, notre tonne de blé (qui représentait par exemple 1000 heures de travail et s'échangeait contre 1 g d'or ou 100 unités monétaires, représentant également 1000 heures de travail) va maintenant s'échanger contre l'équivalent en or de 1000 heures de travail, soit 1,25 g d'or ou 125. On retrouve notre inflation de 25 %. L'inflation n'est plus due au rognage, elle est la conséquence de l'augmentation de la quantité de monnaie qui n'est à l'époque que la quantité de métaux précieux servant de monnaie; on dirait en langage moderne qu'elle est due à l'augmentation de la masse l11onétaire.Mieux, si la quantité de l110nnaieaugmente de 25 %, le taux d'inflation sera exactement de 25 % : le niveau général des Bodin - à celui de la masse monétaire M : P==aM
on peut en déduire, en brillant n1athématicien M
==

prix P est parfaitementproportionnel - ce que n'indiquait donc pas

:

b P, avec b ==1 / a.

Cette relation est la fon11alisation d'une sÏ111ple règle de trois; répétons-le, elle n'a pas été donnée par Bodin qui est resté littéraire. Pris d'un côté ou de l'autre, on n'a affaire qu'à une vulgaire identité comptable. Admettons que la masse l110nétairesoit de 100 000 (peu importe FF, dollar, euros, etc., prenons des euros) et que l'on n'échange que des cerises, à 10 / k:g. Si la masse monétaire augmente brusquement de 25 %, le prix des cerises passera rapidement à 12,5 / kg, on l'a montré plus haut. La cause de la hausse des prix est bien l'augmentation de la quantité de monnaie, pas l'inverse: il serait difficile qu'une inflation par les coûts ou la demande fasse augmenter les entrées d'or. En monnaie métallique, 18

la théorie quantitative est solide: c'est bien la cause hausse de la quantité d'or qui explique l'effet hausse des prix des cerises. Mais ce ne sera plus forcément le cas quand la monnaie ne sera plus n1étallique... et d'autres explications que l'augmentation du stocl( de monnaie sont possibles: l'explication - qui reste monétaire - de l'accélération de la déthésaurisation à quantité de monnaie constante; l'inflation par la demande, les coûts ou des aspects structurels et sociaux. L'inflation est-elle un mal pour les mercantilistes? Ce n'est pas un si grand mal: elle fait marcher le commerce, donne «du ressort ». Elle n'est pas un mal pour les marchands et premiers capitalistes industriels, car elle permet un transfert des revenus des bénéficiaires de rentes fixes (l'aristocratie de rente foncière) vers les emprunteurs (les marchands et l'Etat). La «révolution des prix» du XYlème siècle aurait fait passerl l'indice des prix de 100 pendant la seconde n10itié du XVèn1e siècle à 250 à la fin du XYlème. Ce n'est pas une inflation aussi brutale, mais une révolution sociale douce, en fait la pren1ière euthanasie des rentiers. Pour certains historiens de l' éconon1ie, l'inflation de la fin du XYlème siècle s'est néanmoins accompagnée d'une certaine stagnation économique, d'une absence de croissance. La première stagflation? Le débat n'est pas fermé. A l'inverse, le XVllème siècle est une période de crise accompagnée par une baisse ou du n10ins une stagnation des prix. Certains expliquent cette crise longue les premières vagues de longue période des cycles Kondratieff - par la crise espagnole de ce siècle où les colonies américaines commencent un développement autocentré avorté au XVIllème siècle avec la reprise économique. Le relatif tarissement des ressources en or et en argent pourrait être la cause de cette première Grande dépression des temps n10dernes. Cette crise espagnole du XVIIe est un grand classique au-delà des Pyrénées2. Les mercantilistes semblaient ne pas vouloir percevoir que la richesse monétaire, cristallisation de toute richesse, était en fait un étalon qui tendait à se dilater quand les richesses réelles pouvaient tout à fait rester constantes (stagflation). Un peu le roi Midas qui rêvait que tout ce qu'il touchait se transformait en or. Il est un peu paradoxal que la fonction de réserve de valeur de la monnaie mise
-

1 Voir 1. 1(. Galbraith (1976). 2 Voir quelques indicatjons dans Castex

(1975

et 1977).

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de fait en avant par les n1ercantilistes ne leur ait pas fait voir cette contradiction. On va y revenir. c) La pren1ière théorie 1110nétaire taux d'intérêt du Précisons la réponse à la question: l'inflation est-elle un n1al pour les mercantilistes? A part donc l' énon11econtradiction entre la théorie quantitative de la n10nnaie et le but stratégique de la n1aximisation du stock d'or considéré comme «la» richesse nationale, par la théorie et la pratique du con1merce extérieur, ce n'est pas un si grand mal: elle fait baisser le taux d'intérêt réel. L'argent étant 1110insrare, il est moins cher, bonne vieille loi de l'offre et de la den1ande, explication de l'époque. Le taux d'intérêt nominal augmentera peut-être avec l'inflation, mais l110insque cette dernière, bien que la démonstration du phénomène n'ait pas vraiment été faite. L'expérience du « systèn1e financier» de John Law au début du XVlllème siècle, avec sa banqueroute en 1720, est fondée sur cette théorie de la corrélation positive entre abondance de n10nnaie et prospérité. La monnaie créée n'est plus de l'or, elle est « artificielle» puisqu'il s'agit de billets de banque. La Banque d'Angleterre s'était créée bien avant, en 1694 et la banque de Suède de Palmstruck encore avant, en 1664. Cette théorie de l'intérêt n'est pas très différente de celle qu'établira John Maynard Keynes et qui sera une petite révolution dans le monde libéral.
d) L'énon11e contradiction entre la théorie quantitative de la n10nnaie et la théorie du con1n1erce extérieur n1ercantiliste Mais un danger n'est donc curieusel11ent pas perçu par les n1ercantilistes quant au COl11n1erce extérieur. Tout sin1plement parce que la théorie quantitative de la l110nnaie est la cinquièn1e roue du calTosse n1ercantiliste, une annexe, pas une théorie centrale. D'autre part, l'inflation ne sera pas, au contraire, le danger du XVllème siècle qui est le grand siècle de la période, pourtant de crise avec le déclin espagnol et la lutte des « trois grands» : France, Angleterre, Pays-Bas. Quelle est cette contradiction fondan1entale? Si la théorie quantitative de la l110nnaie est vraie (si l'inflation est due à la hausse excessive de la quantité de n10nnaie par rapport au volume de l'activité), elle détruit con1plèten1ent la théorie du con1n1erce

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extérieur mercantiliste. Cette question va apparaître progressivement. D'abord avec les Britanniques Locke et Hume. La théorie quantitative de la monnaie n'est pas arrivée directement de Bodin aux classiques. C'est au XVIIème siècle John Locke, malgré sa théorie du taux d'intérêt toujours mercantiliste, qui la développe, lTIettant en relief, pour la première fois selon certains, une relation de proportionnalité entre la quantité de lTIonnaie et le niveau des prix, sous l'hypothèse d'« une rapidité de circulation» de la monnaie donnée. Il est également le précurseur de l'idée des politiques monétaires prudentes pour éviter l'inflation «... qui tentera, écrit Etner, op. cit., la plupart des théoriciens opposés à l'interventionnislne de jadis ou de maintenant, que la quantité de lnonnaie n'importe pas pourvu qu'on respecte certaines règles pour solder les transactions ». Il a également l'intuition du caractère erroné de la théorie du commerce extérieur des mercantilistes à partir de la théorie quantitative. Pourquoi? Elémentaire dira un Anglais, David Hume à la fin du XVIIIème siècle, après l'Irlandais Richard Cantillon, et bien avant les classiques britanniques. Tout simplen1ent parce qu'un afflux d'or, conséquence, dans un pays exportateur net, des excédents de la balance commerciale, va entraîner de l'inflation et donc une baisse de compétitivité commerciale. D'où la hausse des importations et la baisse des exportations. Et inversement pour le pays importateur net. Première main invisible des marchés qui vont rééquilibrer toutes les balances commerciales. Les barrières douanières ne servent donc à rien, et plus généralement, les interventions de l'Etat. Et entra dans cette brèche le libéralisme de l'école des classiques, essentiellement par le biais de la question des échanges extérieurs d'ailleurs. Le double génie - au moins de Cantillon, est beaucoup plus créatif, avec son Essai sur la nature du C0111JnerCe général en (1755, 1997)1, en français. Cantillon était un banquier irlandais établi à Paris et en relation d'affaires avec Law et son « système ». Il fut accusé par quelques clients de prêt usuraire: son écrit théorique, écrit vers 1728-1730 utilise sa pratique financière et est
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I Publié bien après la mort (éventuelle et rocaIllbolesque) de l'auteur. Le 111eilleur essai sur Cantillon est sans doute le livre de Murphy (1986,1997). 21

en fait la préparation de sa défense juridique1. Il fut l'un des premiers à percevoir à la fois l'absurdité de la politique de commerce extérieur mercantiliste, grâce à la théorie quantitative de la monnaie, tout en mettant en relief les litnites de cette dernière. Sa vision du circuit éconolnique (<< leflux circulaire du revenu») n'est peut-être pas étrangère à cette importante découverte. Dans son Essai..., il est, bien avant le physiocrate François Quesnay, le premier à analyser l' éconolnie selon un circuit économique avec le triptyque production, répartition, dépense et celui de trois classes sociales, les propriétaires fonciers, les fermiers (avec le rôle de I'entrepreneur) et les salariés. Abordons en premier lieu sa critique de la théorie de la théorie quantitative, puis celle du commerce extérieur mercantiliste. D'abord la critique, elle-même à deux étages, de la théorie quantitative; cette critique est en effet à double détente2. On ne retient souvent que la seconde, par les effets réels qui supposent des frottements dans la concurrence et l'établissement des revenus, alors que la première, directelnent lnonétaire, est Ünparable, même en concurrence parfaite. Cette omission, sauf par Hayek qui l'utilisera pour critiquer la théorie quantitative « Inécaniste »3, est l'indice d'une grande efficacité critique. Première critique, directen1ent Inonétaire : Cantillon ne met pas l'accent uniquen1ent sur la quantité, le stock de monnaie (pour se référer à notre dialectique: à sa structure), mais aussi sur ce qui deviendra sa vitesse de circulation4 (sonfonclionnen1ent) qui pourra avoir les mêmes effets. C'est là que se trouve sa principale intuition qui suffit à affaiblir sinon à détruire la théorie quantitative. Techniquement, il est effectivement l'un des premiers à voir dans la
1 Voir Murphy, op. cit. L'avant-propos de ce livre, du prix Nobel John Hicks, COl11pare antillon à Ricardo et Keynes, tous deux financiers ayant théorisé leur C pratique professionnelle, et indique que si le premier est un économiste de l'offre le second de la del11ande,Cantillon est à la fois un économiste de l'offre et de la demande. Certains voient en lui le prenlier théoricien des anticipations rationnelles; il théorisera égalel11ent la thésaurisation pour 1110tif e précaution: d « contre les cas inlprévus et pour n'être pas à sec» (Essai. . ., op. cit.). 2 Voir les livres II et II de son Essai... 3 Il retrouvera néanmoins une théorie de l'inflation tout aussi libérale, sinon ultra libérale, fondée sur l'excès de création monétaire par le crédit bancaire; voir plus loin. 4 Le chapitre 4 du livre III s'intitule « La vitesse ou la lenteur de la circulation dans le troc ». Cette notion apparaissait déjà chez Petty et Locke. 22

variation de la vitesse de circulation de la monnaie l'un des substituts à la variation de la l11assedu stock de monnaie. Il assimile d'ailleurs, avec un éclair de génie quelquefois n1entionné mais j al11aismis en valeur, l' augl11entationde la vitesse de circulation de la monnaie à l'accélération de la dépense, de la déthésaurisation pour un stocle de monnaie donné: « J'ai déjà remarqué, écrit-il, qu'une accélération, ou une plus grande vitesse, dans la circulation de l'argent du troc [ c'est-à-dire des échanges, évideml11ent n10nétaires, P.C.], vaut autant qu'une aug111entation d'argent effectif, jusqu'à un certain degré ». On a déjà exposé cette n1écanique imagée par De Foville ; Cantillon remarquait donc bien avant ce dernier que la quantité de monnaie n'est pas suffisante pour expliquer l'inflation. Enfonçons le clou, ce point de vue déjà évoqué par nous et explicité plus loin dans ce livre, est une robuste critique de la théorie quantitative: il suffit que la vitesse de circulation de la monnaie s'accélère - ce qui n'est que la traduction « mathématique» de l'accélération de la déthésaurisation correspondant à une volonté de dépense plus forte - pour que les prix augmentent, par une inflation par la demande (en pleinemploi.. .). Cantillon note également un rapport d'environ 1 à 3 entre la quantité de monnaie et la valeur des rentes; or les rentes con1ptaient pour environ 1/3 du produit brut, du «PIB» de l'époque, soit un rapport, un taux de liquidité, de 1 à 9 entre la masse monétaire et le PIBl. Ce calcul de Cantillon n'est pas très différent (un peu inférieur) à celui qu'avait calculé Petty en 1685. En outre, Cantillon ne borne pas les effets de la quantité de l110nnaie ou de sa vitesse de circulation à la seule inflation: ils peuvent avoir des effets réels. Seconde critique, par les effets réels de la monnaie: il est également l'un des premiers à critiquer la théorie quantitative sous les aspects mécanistes développés par Loclee; il recherche les « différentes voies des effets» de la n10nnaie (quantité etlou vitesse donc) sur l'économie réelle. L'inflation peut avoir des effets réels de répartition des revenus si certains revenus sont fixés en monnaie par contrat sur une l110yenneou longue période. Un locataire à loyer fixé par contrat va bénéficier de transferts réels de revenus de la part de son propriétaire, ce qui peut l110difier leurs dépenses respectives. Ce mécanisl11e est socialement fondamental pour le
I Voir Etner (2000) et Murphy (1997). 23

passage de l'économie où les propriétaires fonciers sont encore dominants sous le règne de la bourgeoisie marchande et industrielle. De même en période d'inflation, le débiteur bénéficiera de revenus réels versés par son créancier en payant des intérêts nominaux fixés à l'avance dépréciés en tennes réels par la hausse des prix, et surtout en remboursant sa dette. C'est l'effet Cantillon. Cette approche sera également évoquée par David RUI11edans ses Political Discourses de 1752. Si ces deux auteurs adI11ettentà long tenne que l'inflation suivra l'augmentation trop Ï111portante de la quantité de monnaie; ils mettent en relief à court ten11eses effets réels, des « situations inter111édiaires» selon Hume. John Stuart Mill, le dernier des classiques, exprimera un siècle plus tard les n1êmes doutes que Cantillon sur la neutralité de l'inflation, donc de la monnaie. La théorie de Cantillon influencera celle de l'ultra libéral Rayel( qui le citera à loisir pour critiquer la théorie quantitative «mécaniste », avant de proposer une théorie de l'inflation fondée également sur l'excès de création monétaire, mais par l'intennédiaire justement d'effets réels. Ces effets réels par la répartition et la demande se trouveront aussi dans les «phases de transition» d'Irving Fisher. On reviendra plus loin sur ces deux derniers théoriciens. Abordons maintenant la critique de la théorie du con1111erce extérieur mercantiliste... grâce à la théorie quantitative pourtant affaiblie. Tirant sur tout ce qui posait problème dans les théories mercantilistes, le génial Cantillon rendait pourtant problél11atique le mécanisme de l'automatisme du rééquilibrage de la balance commerciale: si une balance commerciale excédentaire qui fait croître la quantité de monnaie peut avoir d'autres effets que la pure augmentation générale des prix, c'est-à-dire des effets réels, le retour à l'équilibre extérieur est plus difficile à montrer. La modification des dépenses induite par les transferts de revenus n1entionnés peut très bien n10difier à la fois les volun1es in1portés et exportés et contrecarrer les simples effets prix ou taux de change. Il n'empêche que c'est l'un des pren1iers à avoir critiqué la théorie du COI11111erce extérieur n1ercantiliste.

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12

-

« côté pile»

: les classiques reprennent à leur con1pte
et neutralisent con1plètell1ent la 1110nnaie

la théorie

quantitative,

a) Des mercantilistes et premiers libéraux aux classiques britanniques: les physiocrates français L'école mercantiliste fut méprisée par les premiers libéraux: les physiocrates français du milieu du XVIIIème siècle, apôtres de l'agriculture française, puis surtout par les classiques britanniques.
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On retiendra des physiocrates - outre le chef de file de l'école, François Quesnay le prel11ier Pren1ier» ministre de Louis XVI, «
Turgot qui reprit à son compte l'adage «laissez .faire (les entrepreneurs), laissez passer (les 111archandises) Turgot, le ». prel11ier libéral français au pouvoir, abolit les corporations et libéralise le commerce extérieur des grains; en clair, il autorise les exportations. Si les exportations étaient pron1ues par le pouvoir n1ercantiliste, les produits « stratégiques» agricoles faisaient exceptions. Ce libéralisme convergeait curieusement avec les intérêts de l'agriculture française: l'interdiction des exportations dans un pays à excédents maintenait les prix bas, pour le bonheur des marchands, industriels et des premiers salariés, on l'a vu avec Colbert. Turgot, c'est en ten11esd'intérêts de classe, l'anti-Colbert. Manque de chance, une n1auvaise récolte apparaît juste au 1110111ent de la libéralisation et les prix flambent. Crise frumentaire avec én1eutes : exit Turgot, le libéralisl11e et la physiocratie, la «voie pacifique française au capitalisn1e »1. La voie était pourtant ouverte pour que le libéralisme passât outre-Manche et s'applique dans une éconol11ie industrielle où la question n'était déjà plus celle des exportations agricoles, mais au contraire des importations: «la voie pacifique anglaise au capitalisme» par l'euthanasie des propriétaires fonciers. Entre la Richesse des Nations de Smith, en 1776, et l'abolition des « corn laws» (qui restreignaient les importations au bénéfice de la rente foncière) en 1846, il fallut près de trois quarts de siècle pour que la machine de guerre théorique classique anti-propriétaires fonciers gagne politiquement la bataille éconol11ique déjà emportée. Ayant abouti à son objectif, avec au l11êmemoment, la victoire dans la
1

Si les taches solaires ou autre aléa climatiquen'avaient pas eu lieu, Louis XVI

aurait peut-être gardé sa tête, Robespierre la sienne, ll1ais en perdant sa notoriété et Napoléon aurait vécu une retraite heureuse de capitaine d'artillerie avec une belle anti llaise...

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bataille monétaire en 1844 (Bank Charter Act) où sont consacrées les thèses de la Currency school contre celles de la Banking school; l'école classique s'éteignit au milieu du siècle, avec le dernier des classiques, déjà dissident: John Stuart Mill. Adam Smith, un philosophe moraliste qui avait rencontré en France François Quesnay - l'ancêtre de la comptabilité nationale avec son Tableau économique ou « Zig-zag » de 1750 et le pape de la physiocratie - va du coup devenir économiste. Il est, on l'a vu, l'auteur du terme mercantiliste - plus exactement de «système mercantile» pour caractériser en les raillant ses prédécesseurs. Il montra au contraire, après moult précurseurs, dont Richard Cantillon, que la seule Richesse des nations (son livre portant ce titre date de 1776, en gros comme la révolution industrielle anglaise) qu'en effet, ce n'est pas l'argent qui fait le bonheur, mais le blé (le vrai), l'acier, les vêtements, bref: les biens réels. La monnaie devient un voile qu'il faut soulever pour voir le cœur de la richesse. Le Français Jean-Baptiste Say au début du XIXème siècle, puis le britannique David Ricardo un peu plus tard reprendront cette théorie à leur compte. Le premier fondera justement la « loi des débouchés », ou « loi de Say», sur la neutralité de la monnaie et l'absurdité de sa thésaurisation ; « loi» que le second adoptera sans sourcillerl.
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b) Vive la liberté! Vive la liberté des échanges! Mais avec la théorie de la valeur travail: l'arme de guerre de l' « euthanasie des rentiers» de rente foncière Le siècle des lumières aboutit à la liberté, à une certaine liberté politique2 et surtout à la liberté du commerce. Il faut laisser faire « la main invisible », la nature au pouvoir - physio-cratie - qui remplace le Prince. Cette théorie de la main invisible d'Adam Smith s'accompagne de la naissance concomitante de la théorie de la valeur travail où le même Smith faisait du profit la part non payée de la valeur travail revenant au capitaliste. Le protestantisme, si l'on suit Max Weber, avait mis en avant l'intérêt personnel et la valeur du travail; les mercantilistes, en particulier Antoine de
1 Smith est à cet égard moins intégriste. On laisse un chapitre entier
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VI de ce tome - à la présentation et à la critique de la loi de Say. 2 « Viva la liberta ! » criait le Don Giovani de Mozart; il est impossible de penser qu'il ne criait qu'au libertinage. 26

le chapitre

Montchrestien dans son Traité d'éconol1zie politique, avaient bien mis ces deux aspects à la base de l'activité économique; les physiocrates pensaient déjà que la terre et le travail étaient à la source de toute richesse. Cependant, Smith, puis Ricardo se gardaient bien d'agiter le chiffon rouge qui deviendra la théorie de la plus-value de Marx. Smith avait par ailleurs, avec d'autres, « inventé» également la « théorie» de la lutte des classes reprise par Marx. A l'époque des classiques la valeur travail s'oppose d'abord aux propriétaires fonciers: le travail des bourgeois et de leurs aides, les salariés, s'oppose aux nobles qui ne peuvent déroger en travaillant. Elle est en fait une arme de guerre, pas seulel11ent au niveau idéologique mais aussi au niveau théorique, contre la classe des propriétaires fonciers, par l'inten11édiaire de la théorie de la rente foncière et celle de la liberté du con1n1erce international, le libreéchangisme. La théorie de la rente foncière des éconol11istesclassiques mérite quelques mots; elle semble nous éloigner de la théorie monétaire, l11ais,on va le voir, pas tant que ça : c'est une deuxième théorie d'euthanasie des rentiers, après celle concernant le débat de la prohibition du prêt à intérêt1. La population étant croissante en tendance selon une progression géolnétrique (<< de la population» de Malthus) alors loi que la production agricole ne croît que selon une progression arithmétique, les renden1ents agricoles étant de plus supposés décroissants, enfin le salaire étant un salaire n1inin1um de subsistance, le développement économique va faire exploser la rente foncière. Par les rendements décroissants, la productivité du travail agricole ne peut que baisser. En valeur travail, la part des salaires et de la rente foncière augl11entetoujours plus, au détrin1ent du profit capitaliste, donc du taux de profit. C'est le « profit squeeze»: le profit - dont le taux moyen est assuré par la concurrence, y compris dans l'agriculture est écrasé, « squeezé» entre les salaires et la rente. A long ten11e, c'est l'état stationnaire des classiques. Le propriétaire foncier est bien l'ennemi à abattre: on propose - l11ais sans grande conviction: toucher à la propriété privée peut donner des idées d'élargissement de la mesure! -la nationalisation des sols
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I

Voir

Ie tOlne 1.
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et la redistribution de la rente par l'Etat. La liberté du con1merce et l'autorisation des in1portatio11sagricoles seront donc une n1éthode plus douce d'euthanasie. La théorie du comI11erce extérieur classique développe les critiques de Cantillon et RUI11e elle rajoute ; la théorie des coûts absolus de Smith et des coûts cOlnparatifs de Ricardo pour démontrer que le comn1erce extérieur n'est plus un jeu à somme nul mais à SOl11me ositive: la liberté du commerce p est plus efficace que l'autarcie ou la politique mercantiliste. La principale conclusion, grâce à la théorie de la valeur travail, du salaire minimum vital, de la tendance à l'obtention d'un taux de profit moyen par la concurrence, est ce libéralisme des échanges internationaux. On peut penser cyniquement que toute cette théorie est moins une pensée désintéressée qu'une véritable lnachine de guerre sociale et politique anti propriétaires fonciers. La seconde révolution sociale anglaise ne prit pas les fon11es violente de la Révolution française; elle fut plus douce, réfon11iste, par l'euthanasie des rentiers de rente foncière agricole. Le parallèle avec l'euthanasie des rentiers de Keynes est frappant: il semble toujours exister des méthodes douces, du moins au Royaume-Uni, de suppression des classes oisives tirant leurs revenus de rentes; il est vrai que la Révolution anglaise du XVIIème siècle avait déjà accompli une bonne partie du chemin. On verra que la théorie de Keynes est égalen1ent une machine de guerre théorique contre les rentiers capitalistes, ceux qui s'enrichissent en dormant. On ne le dira jan1ais assez contre les présentations traditionnelles qui ne n1entionnent que les seules politiques conjoncturelles keynésiennes où la baisse du taux d'intérêt n'est qu'un I110yenpour lutter contre le chômage et la crIse. c) La théorie du taux d'intérêt: variable réelle pour les classiques Le taux d'intérêt n'est plus une variable l11onétaire, comme il l'était implicitement chez les mercantilistes, mais une variable réelle. L'analyse la plus claire est celle de Smith: le taux d'intérêt n'est qu'un morceau du profit - né du travail - rél11unérant le capital prêté aux capitalistes en manque de fonds propres. Il est plus petit que le taux de profit des capitalistes-entrepreneurs car ceux-ci doivent bénéficier d'une prÙne de risque. Smith ne développe guère ce point de vue, l11aissi la prÎ111ede risque peut être considérée COI11me relativement constante, on peut en déduire que le taux d'intérêt est déten11iné par le taux de profit et fluctuera plus ou 28

l110ins parallèlement à ce dernier: le taux d'intérêt est donc déterminé par des variables fondal11entales de la sphère réelle, et non plus par les variables n10nétaires. On verra plus loin la critique à la fois véhél11enten1ais hésitante de Marx. d) La reprise de la théorie quantitative, l110inspar Smith que par Ricardo Malgré l'opposition aux Inercantilistes, la théorie quantitative de la monnaie restera en général le fondement le plus inébranlable des libéraux: la monnaie ne peut être désirée pour elle-mêllle ; elle est neutre et l'analyse doit être dichotomique. Smith désacralise la monnaie vue par les mercantilistes, l'or ou l'argent ne sont pour lui que des « ustensiles», qu'ils soient sous forme de monnaie ou de vaisselle de cuisine. Les classiques négligent la structure de réserve de valeur de la l110nnaieet mettent en avant sa fonction d'intermédiaire des échanges. Pour eux, il est totalel11ent irrationnel de détenir de la monnaie (sauf pour assurer ses transactions) sans la prêter car on perd le taux d'intérêt qui rémunère un placement: la monnaie ne peut donc pas être désirée pour elle-même, elle n'est en fait qu'un intermédiaire des échanges, un lubrifiant, un véhicule de la valeur. Les marchandises s'échangent en fait contre des marchandises et la monnaie est neutre; ainsi est fondé l'analyse dichotolnique : d'un côté la réalité de la production, des revenus et des échanges; de l'autre le voile de la monnaie qu'il faut soulever car il cache ces phénolnènes réels. Il n'y a pas vraÙnent delnande de lnonnaie, même si cette dernière assure les transactions. La den1ande de n10nnaie pour n10tif de transaction ne naîtra qu'avec les néoclassiques, et encore sur le tard. Mais on reconnaît néann10ins à la n10nnaie ce rôle d'instrument des échanges. En gros: on « demande» de la l110nnaie pour s'en débarrasser tout de suite. La neutralité de la n10nnaie est la seule explication plausible, pas touj ours explicite, de la loi des débouchés de Say]. Des hésitations et des contradictions apparaissent néanmoins à Smith. Contrairement aux idées reçues, Adam Smith est plus à cet égard un précurseur de la Banking school qui sera très critique envers la théorie quantitative, que le père de la théorie de Ricardo à
I On y consacrera plus loin, avec sa critique, notallllllent par I(eynes avec sa théorie de la demande effective, un chapitre entier: le chapitre VI.

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l'origine de la Currency school]. Sl11ith serait en fait, contre Hume, le père de la tradition anti-quantitativiste2 : il envisage des « effets réels» au crédit bancaire (den1andé pour être utilisé pour l'activité économique) et anticipe même la «loi du reflux» lors des remboursements. Il envisage d'ailleurs surtout la liaison inverse à la tradition quantitativiste: ce sont les variations de prix qui expliquent la variation de la masse monétaire, anticipant les conceptions de la Banking school, et singulièrement de Tool(e. Mais sa critique des mercantilistes pour qui « la richesse, c'est l'argent» est son point de départ. Pour lui, la monnaie n'est pas une marchandise: « La grande roue de la circulation est tout à fait différente des lnarchandises qu'elle fait circuler. Le revenu de la société se compose uniquelnent de ces lnarchandises, et nullenlent de la roue qui les met en circulation» peut-on lire dans La richesse des nations d'A. Sn1ith (1776, 1976). Ce n'est vrai qu'en considérant la monnaie dans sa fonction de n10yen de transaction; c'est plus ou moins faux en tant que réserve de valeur, car la monnaie en tant que créance est un droit sur les l11archandises, n1êl11e si sa création est due au « vent» du crédit bancaire. Smith est en grande partie responsable, dans sa volonté de lutte contre les mercantilistes qui privilégiaient l'aspect structure de réserve de valeur de la monnaie, du point de vue libéral général, d'abord classique, privilégiant la fonction de transaction. Pourtant, une contradiction de taille apparaît qui est rarement mise en relief: « Pour ce qui concerne la valeur de cet objet, la thèse de Snlith est que, la lnonnaie étant une lnarchandise, cette valeur est déternlinée par la lnênle loi de la valeur-travail qui s'applique aux autres lnarchandises »3. Par ailleurs, avec cette position, reprise par Ricardo - qui sera quantitativiste, et Marx -

farouche anti-quantitativiste avec sa conception de la « lnonnaie équivalent général» -, il est difficile d'expliquer que la quantité de n10nnaie explique le niveau des prix. Sauf en se bornant à la seule n10nnaie-l11archandise en métaux précieux, et selon certaines hypothèses restrictives4. La question ne se pose sérieusement qu'avec l'émission de papier-monnaie et de monnaie de crédit où disparaît la valeur travail.
1 On revient un peu plus loin sur ce débat fondamental. 2 Voir de Boyer des Roches, op. cit.
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De Boyer des Roches, op. cit. ; il cite S111Îth, op. cit. Voir le chapitre IV concernant la 1110nnaie chez Marx et les 111arxistes.

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Autre contradiction fondatrice chez Smith: il distingue le capital fixe et le capital circulant où est incluse la monnaie. Autre avatar de la dialectique flux-stock... La monnaie n'est ni un moyen de production ni un moyen de consommation; on verra plus loin que Rosa Luxen1burg proposait de créer une « troisièn1e section» à côté des deux sections biens de consol11mation et biens de production. Smith reconnaît donc à la monnaie le caractère de réserve de valeur, de capital. Mais la considérant sous sa simple fon11e de fonction de transaction, elle n'est plus du capital quand elle est obtenue en revenu l11onétaire: « Si un particulier a une guinée de pension par se111aine...son revenu réel de la semaine sera grand ou petit à proportion que sera grande ou petite la quantité de ces choses qu'il peut acheter avec. Certaine111entson revenu de la selnaine n'est pas égal à la fois à la guinée et à ce qu'il peut acheter avecf mais... à ce que vaut la guinée... (et non) à la guinée elle-même» . Erreur: si elle est thésaurisée, elle est bien une réserve de valeur! La notion de richesse est le plus souvent liée à celle d'un flux de revenus ou de produits réels; sauf dans la théorie économique moderne où il s'agit d'un stocl<correspondant à des flux de revenus futurs actualisés. Toutes les limites de l'analyse classique de la l110nnaie se trouvent dans ces contradictions. Il s'agit peut-être de la contradiction fondamentale de l'analyse monétaire en général: la monnaie est « à sa racine» une marchandise, un actif net - l'or -,
l11ais devient par la monnaie fiduciaire et scripturale singulièrement par le crédit - une non-marchandise, une créance-

dette qui n'est plus un actif net. A cette vison critique de Smith répond l'intégrisme de Ricardo: la masse monétaire, en oubliant sa vitesse de circulation, explique seule le niveau général des prix. David Ricardo2 va reformaliser, sans l'écrire l11athématiquement, la relation de proportionnalité entre la l11asse l110nétaireet le niveau des prix. Il généralise la théorie quantitative l11ercantiliste, transmise par Locl<e et Hume, à la monnaie fiduciaire, aux billets de banque. Cependant, si le coût de production de la l110nnaie métallique peut certes expliquer, en
I Snlith, ibid. ; cité par De Boyer des Roches, ibid. 2 Sur sa vie et ses œuvres, on peut consulter Mahieu (1995) et Combet-Nibourel (2002). Sur sa théorie monétaire voir, entre autres, Ricardo (1809-1811, 1991) et Deleplace (1994).

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valeur travail, sa baisse de valeur si sa quantité augmente, cette explication directe disparaît avec la n10nnaie fiduciaire émise en surémission de l'or possédé. Ricardo (1817, 1977) constate dans Des Principes de l' éconolnie politique et de l 'Ùnpôt - le cas anglais de 1797à 1821fut là pour renforcer son sentiment -, que « ...toutes les fois qu'un gouvernelnent ou une banque a eu la faculté illÙnitée d'é111ettredu papier 1110nnaie,ils en ont toujours abusé ». D'où la nécessaire couverture or à 100 % des bullionnistes puis de la Currency school. . . Mais cette généralisation de la théorie quantitative n'est pas démontrée par Ricardo. On considère souvent que la théorie quantitative reprise par « les» classiques - en fait par Ricardo prouve le caractère naturaliste de l'école. Ce n'est pas une évidence; autant la théorie quantitative s'appliquant à la l110nnaiemétallique est fondée par la théorie de la valeur travail (théorie déjà plus hU111anisteque naturaliste), malgré les critiques astucieuses de Marx présentées plus loin, sa généralisation à la l110nnaiefiduciaire puis scripturale n'a plus rien de naturaliste. Au contraire, c'est par le laxisl11edes banquiers et/ou de l'Etat que l'inflation peut se déclencher. Ce qui correspond à ce que nous verrons plus loin du point de vue de Hayek, peut-être moins naturaliste libérale qu'institutionnaliste, l11êl11e si on le classe le plus souvent en dehors des institutionnalistes. De plus, le système classique fait apparaître une contradiction notée par Polanyi (1944, 1983) : « A l'intérieur 111ême du système de Ricardo coexistent les facteurs naturaliste et humaniste qui se disputent la suprématie dans une société économique ». Quelle est la fonnalisation de la théorie quantitative de Ricardo? Prenons encore une fois un exemple. Supposons que l'on n'échange toujours dans un pays, pendant une période (un an), que des cerises, 10 000 t, que le prix de la cerise soit P == 10 / t. Le niveau des transactions T est de 10 000 t par an : le flux de ce qui est échangé en volume. La n1asse monétaire M, aurait dit Ricardo doit être de 100 000 pour assurer les transactions de 10 000 t à 10 / 1. On peut donc écrire, avec M la masse monétaire, T le niveau des transactions et P le prix de la tonne de cerises:
-

M

==

PT

100 000 == 10 / t x 10000 t

Cette relation peut être généralisée dans une économie avec des millions de produits: T ne représente plus des seules tonnes de 32

cerises, mais un niveau de transaction en volume et P n'est plus le prix de la cerise mais le niveau général des prix. Attention, répétons-le: que l'on soit pour ou contre la théorie quantitative de la 1110nnaie,la relation M ==PT est une pure identité cOlnptable. La théorie quantitative de la l110nnaie n'apparaît que lorsque l'on affirme que la monnaie est neutre, qu'elle ne peut pas être détenue pour elle-même - encore une fois elle ne sert «qu'à faire les con1111issions , que de lubrifiant des échanges; que toute » augmentation de la quantité de monnaie, pour un état donné des conditions de production de richesses, ne peut entraîner que de l'inflation; corrélativement, que le niveau des transactions T ne sera pas modifié. Insistons sur l'oubli curieux de la vitesse de circulation de la monnaie par Ricardo: une astuce ou le symptôme d'un acte manqué? Ricardo oubliait ou feignait d'oublier - que la même unité de monnaie, (la même pièce d'or ou le même billet), pouvait être utilisée plusieurs fois dans l'année. Il faudra attendre le n1ilieu du XIXème siècle, avec John Stuart Mill, pour retrouver cette évidence déjà entrevue par quelques-uns, en incluant en plus la l110nnaiescripturale née des dépôts à vue en banque. Ces quelques-uns sont par exemple IJocke et Petty, à la fin du XVIIème siècle; ils furent sen1ble-t-il parmi les pren1iers à comn1encer à comprendre la notion de vitesse de circulation de la n10nnaie ; Cantillon fut d'une clarté géniale mentionnée plus haut. On a déjà explicité 1 la notion de vitesse de circulation.
-

Reprenons-la avec la dernière illustration. Si la même unité l110nétaire est utilisée 20 fois en l110yenne dans l'année, il faudra une masse monétaire 20 fois inférieure. La vitesse de circulation de la monnaie est donc le nombre n10yen de fois que le même stock de monnaie est utilisé dans l'année, autrel11ent dit la durée moyenne de rotation d'une unité l110nétaire est ici d'un vingtième d'année, un peu plus de 15 jours. Il va de soi que la vitesse de circulation ou la durée de rotation dépend de la période considérée. Cet «oubli» par Ricardo n'est j an1ais présenté COl11111e une affaire importante. On explique la petite erreur regrettable n1ais sans conséquence sur la théorie; d'autant plus que la vitesse de circulation est bien vite considérée comme une constante. On se garde bien d'insister sur les précurseurs que Ricardo ne pouvait

1

Au chapitre

I du tome

1.

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ignorer (Petty, Locke, Cantillon). Ricardo avait-il cOl11prisque la prise en compte de la vitesse de circulation et de son éventuelle instabilité, pouvait remettre en cause simplement l'aspect technique de son équation in1plicite, que la l11odification de la vitesse de circulation selon Cantillon était une critique destructrice à la théorie qu'il adoptait? La prise en con1pte de la vitesse de circulation ne sera donc évoquée que bien plus tard par Stuart Mill. L' «équation des échanges» déjà rencontrée au tome 1 (avec le revenu en volume y à PT, la place de T) est, rappelons-le, une identité con1ptable : Mv == le signe == signifiant «identique à» ou la congruence en n1athématique. Elle ne sera écrite (c'est du moins ce qui ressort de la tradition) qu'en 1911, par Irving Fisher, un néoclassique américain; en s'interdisant d'ailleurs toute interprétation « l11écaniste», comme on le présentera plus loin. Là non plus, concernant Mill, nous ne croyons pas au hasard: il sera très critique, comme Cantillon, concernant la liaison mécanique entre le stock de monnaie et le niveau des prix en défendant le point de vue critique de la Banking school. Notons enfin qu'il existe encore une contradiction entre la théorie du commerce extérieur classique et la neutralité de la monnaie. La monnaie est peut-être neutre, mais pas si inactive qu'on le dit, encore par l'intermédiaire du commerce extérieur. Le COl11merce xtérieur n'est plus un jeu à soml11enulle, par la théorie e des avantages absolus et con1paratifs respectivement d'Adan1 Smith puis de David Ricardo, on démontrait que la libéralisation des échanges apportait des avantages à tous les libre-échangistes. Elle refondait donc l'équilibre automatique de la balance extérieure et se présentait donc, avec la théorie de la valeur travail, comme l'arme de guerre douce contre la classe des propriétaires fonciers. Avec la «contrainte extérieure », comme on dit aujourd'hui, attention à la compétitivité! attention à l'inflation! Voilà en gros I'histoire raccourcie de la révolution libérale classique. Une nouvelle contradiction apparaît encore. La neutralité de la n1onnaie, étayée par la théorie quantitative - si l'on oublie les

critiques de Cantillon -, ne serait tout au plus possible que dans une
économie fermée: elle ferait varier les prix absolus sans toucher aux prix relatifs et aux variables réelles. Mais dans une économie ouverte, l'inflation ou la déflation - faisant varier la compétitivité extérieure, elle n'est plus du tout neutre: elle est active mais nocive. En cas d'inflation, les exportations baisseront et les
-

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Ï111portationsaugmenteront, l110difiantainsi les variables réelles, le niveau d'activité intérieur risquera de baisser. Mais il aura peut-être augmenté par les «effets Cantillon ». On retrouvera cette mécanique dans les développements du modèle contemporain de Mundel-Fleming où il faudra préciser si le taux de change est fixe ou flexible. Certains libéraux, ultra libéraux mêl11e, généraliseront cette activité nocivité et critiqueront de fait le mécanicisme de la théorie quantitative, même sur le marché intérieur. Il s'agit, on l' a déjà dit, du néoclassique « dissident» Hayel( qui avait parfaiten1ent compris les « effets Cantillon ». e) La prel11ièrecontroverse: The Bullionist Controversy La prel11ièregrande bataille, à la fois de théorie et de politique l11onétaire, eut lieu, entre le début et le milieu du XIXème siècle, opposant les tenants de la théorie quantitative de la monnaie et des points de vue plus critiques. Pendant les guerres de la Révolution française puis napoléoniennes, l'émission de monnaie fiduciaire dépassa largen1ent sa couverture en or, la convertibilité fut suspendue et une inflation se déclencha, surtout après 1808. La fin (provisoire) de la convertibilité en or des billets en livres sterling (Bank Restriction Act de 1797) entraîna l'opposition entre « bullionnistes » et « antibullionnistes » jusqu'en 1819-1821 quand la convertibilité réapparut. Les « bullionnistes » présentent soit une position intransigeante, dont David Ricardo et Weathlay, soit une position plus modérée, dont Henry Thornton, l'auteur, avec Homer et Huskisson, du Bullion Report repoussé à la chambre en 1811, Malthus et Blake. L'opposition la plus riche se trouve entre deux sensibilités différentes de la théorie bullionniste : Thornton et Ricardo. La position l110dérée consiste à reconnaître, avec Henry Thornton, un « n1écanislne indirect» de la théorie quantitative: la hausse de la quantité de monnaie fait baisser le taux d'intérêt, relance l'activité et, en plein-emploi, engendre l'inflation. Cette théorie quantitative est bien «indirecte », elle n'utilise pas la n1écanique de l'équation Ï111plicite de Ricardo M == PT qui deviendra, Mv == PT. Thornton peut être considéré con1n1ele point
de départ de la théorie tnonétaire du c)Jcle éconolnique, développée par Wicl(sell et bien d'autres, dont Marshall. Pour la prel11ière fois,

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I un pont est lancé entre la sphère réelle et la sphère l110nétaire .

Thornton (1802, 1991) et ses an1is n1ettent également en avant les changements possibles dans la vitesse de circulation de la monnaie, con1111e Cantillon. Cependant, ils réclament le retour à la convertibilité de la livre selon la valeur réel de l'or qui a grimpé sur le marché à une valeur bien supérieure à sa valeur théorique monétaire. Thornton sera un défenseur de la Banque d'Angleterre arguant que les crises de 1793 et 1797 ne sont pas dues à une surémission de billets mais sont les conséquences des mauvaises récoltes, de la guerre sur le continent et des subsides versés aux alliées contre la France2. Ces crises seraient dues, au niveau monétaire, à des différences dans les vitesses de circulation des différents éléments composant la monnaie, dont les traites font pour lui partie. En cas qu'elles rapportent de l'intérêt. Il est le premier3 à parler de thésaurisation et anticipe la demande de monnaie pour motif de spéculation de Keynes. Contre Thornton apparaît l'explication radicale de Ricardo (1811) dans son écrit, The High Price of Bullion, a Proof of the Depreciation of Banknotes (Le prix élevé du lingot, preuve de la dépréciation l11onétaire). Elle fondera l'école bullionniste expliquant l'inflation par la surél11ission de billets; elle met en
avant le seul excédent monétaire rapport au stock d'or - qui augmente surén1ission de papier par le niveau général des prix,

de méfiance, on préfère les billets aux lettres de change - bien

déséquilibre la balance con1n1erciale et fait chuter le taux de change. C'est déjà la « contrainte extérieure» qui fait de l'inflation un grave danger. Les «antibullionnistes» estiment inutile cet excès de rigueur n10nétaire et n'expliquent pas seulement l'inflation par son aspect n10nétaire mais également ou surtout par des causes réelles, reprenant Thornton. Ce sera plus tard l'explication de Thomas Tooke (1844) quand les antibullionnistes deviendront les militants de la Banking school; il tentera de démontrer que la hausse des prix explique la croissance de la masse monétaire et pas l'inverse par
I Voir Etner, ibid. ; il ne nlentionne que d'un nlot les antibull ionnistes dans ses développements: Monnaie et nlacroécononzie en Angleterre au début du X/Xe siècle. 2 On retrouvera les Inênles argulnents, bien plus tard, chez Tooke. 3 D'après De Boyer des Roches, ibid.
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