De Renault à Tokyo

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160 pages
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C’était il y a 33 ans. La France me paraissait déjà malade, et mon travail, chez Renault, sans avenir... Une envie, soudaine, me prit de partir. Ce fut la Sibérie, en train, et le Japon, tout au bout... comme un rêve. Il fallait que je le réalise. Abandonnant définitivement la régie, ma R5 (mon seul bien à l’époque) et mes certitudes vacillantes, je m’installai là-bas, à Osaka d’abord, puis à Tokyo. J’y multipliai les aventures et boulots en tous genres : professeur d’anglais, barman, importateur de meubles... Je m’y mariai, même, avec Mié, ma chère épouse, qui me donnera trois enfants, maintenant grands. Le Japon était alors en pleine Bulle. Cette période de frénésie économique se mua bientôt en crise. C’est pourtant lors de ce mauvais tournant que je montai mon entreprise, Style France, avec laquelle je vendis la décoration et l’art de vivre à la française dans toutes les grandes villes du Japon. Je dirige aujourd’hui la filiale nippone du plus grand producteur de vin français, le groupe Castel. Style France hier, Castel à présent... Je suis devenu un pont entre mes cultures natale et d'adoption. Le Japon, entrant dans une nouvelle ère, l’ère Reiwa, vient d’introniser un nouvel empereur. Il reste un pays de traditions, qui accepte difficilement les étrangers. Il ne m’en a pas moins permis de m’épanouir, sur tous les plans. Aussi bien ai-je souhaité avec ce livre témoigner sur mon histoire et encourager les jeunes générations à sortir de leur pays pour découvrir le monde.

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EAN13 9789881419064
Langue Français

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Jean-Marc Lisner
(en collaboration avec François Boucher)
DE RENAULT À TOKYO
Les tribulations d'un entrepreneur français dans l'archipel nippon
Récit
Chapitre1
L'éveil
Le poids d'un film
MA DÉCOUVERTE DU JAPON, non pas seulem ent de sa vie d'entreprise, m ais de sa vie de tous les jours, je la dois au hasard… et au filmDersou Ouzalaaître du septièm e art, réalisé par le m japonais, Akira Kurosawa. Oscar du m eilleur film étrang er en 1975 et présenté à sa sortie en France com m e un m ag nifique chant d'am our pour l'hom m e et de foi en lui, à contre-courant de toutes les m odes ciném atog raphiques,Dersou Ouzala raconte l'odyssée sereine, solitaire et fraternell e d'un habile et vif chasseur japonais aïnou qui rencontre, au cœur de la Sibérie, un chercheur russe, Vladim ir Arseniev, en charg e, avec une poig n ée d'hom m es, d'assurer le relevé topog raphique de la rég ion d'Oussouri. Un beau jour de 1984, m e prom enant sur les boulevar ds parisiens du côté de l'Opéra, je vis le film à l'affiche d'un ciném a. Il était notoire que dans son propre pays, Kurosawa ne trouvait jam ais un seul yen pour produire ses film s.Dersou Ouzala, annonçait-t-on, avait été tourné en Sibérie g râce à l'aide financière de Moscou. Le scé nario n'avait pas em ballé les producteurs
japonais. Kurosawa s'était donc tourné du côté des Russes. Sans hésiter, j'achetai m on ticket : la Sibérie m e faisait rêver depuis m on enfance ; po ur de nom breuses raisons, elle continuait à l'époque à m arquer m on (in)conscient. Dès les prem ières m inutes du film , je ressentis un double choc. Psychique et esthétique. Auparavant, j'avais vuLes Sept samouraïs du êm e les prem m êm e Kurozawa, et m iersGodzilla, qui m 'avaient donné du Japon une im ag e puérile. Cette fois, je découvrais ce que pouvait être le ciném a japonais dans toute sa splendeur. J'eus l 'im pression que Kurosawa nous faisait un g rand cadeau : sa g rande fresque nous invitait à no us rafraîchir les idées au fin fond de cette Sibérie m ystérieuse, dom inée par une nature puissan te et im pitoyable à l'hom m e. « Arrêtez de parler ! Trop de bavardag es ! Taisez-vous et reg ardez ! » sem blait-il souffler à nos oreilles avec ce pur chef-d'œuvre. Il nous offrait en som m e ce dont nous avions tant besoin : un im m ense bol d'air frais, cet air frais que je cherc hais m oi-m êm e depuis long tem ps, sans réellem ent le trouver, dans un m ilitantism e politique actif, des m anifs de m ai 1968 à l'arrivée de la g auche au pouvoir en 1981. Cette ode à la Sibérie, avec son chasseur solitaire aux prises avec la neig e et la toundra, m e convainquit de la beauté de cette rég ion g éog raphiq uem ent im possible. En sortant de la projection, sonné et m arqué par tant de beauté et de silence, je m e rappelai pourtant que dans cette m êm e Sibérie, Moscou avait construit des g oul ag s, où étaient m orts les ennem is du rég im e stalinien. Je pensai à ces hom m es, ces fem m e s et ces enfants, qui avaient péri, déportés en « exil éternel », à tous ces innocents, artistes-peintres, écrivains, m usiciens, fonctionnaires trop eng ag és ou trop bavards, qui avaient disparu. Je connaissais l'histoire et le (1) destin de certains d'entre eux. J'avais les album s duGoulagqui narraient lesitri , , de Dim
déboires d'un Français déporté en Sibérie. Le calv aire de cet hom m e, un com patriote de surcroît, était-elle véridique ? Des bataillons de Français avaient com battu auprès des Russes contre les Allem ands et s'étaient retrouvés m alg ré eux au g oulag . On connaît m oins bien leur nom bre exact. Ironie du sort… J'avais m oi-m êm e été com m uniste. Il y avait eu m ai 1968, ce drôle de m ois qui avait bouleversé la France et les Français et installé ces « années de poudre et de rêve », pour reprendre les titres des deux tom es qu'Hervé Ham on et Patrick Rotm an ont consacré à ce « printem ps fou », il y avait eu aussi la m ort du g énéral de Gaulle, sym bole de la Résistance m ais aussi des rig idités et des pesanteurs de la société française. Pour m a part, c'est d'abord le rôle déterm inant tenu par les résistants com m uniste s pendant la Seconde g uerre m ondiale qui m e fit adhérer au Parti com m uniste français, le fam eux PC de la place du Colonel Fabien. Mes cam arades et m oi voulions chang er le m onde… L'élection de Valéry Giscard d'Estaing à la présidence de la République en 1974 sonna tem porair em ent le g las de nos espérances. Je m e radicalisai, faisant le coup de poing contre les g r oupuscules d'extrêm e-droite avec m es cam arades de l'Université Paris-Dauphine, m ilitant ardem m ent contre la g uerre au Vietnam ou contre Pinochet… Toutes les causes de l'anti-col onialism e, de l'anti-fascism e et de l'anti-racism e nous étaient bonnes. Je n'étais pas dupe po ur autant. Je m e souviens à l'époque avoir (2) réalisé, pour le m ag azineClarté, une interview des auteurs d'un livre intituléL'URSS et nous , ouvrag e très critique à l'ég ard de l'URSS, rédig é p ar des intellectuels com m unistes dont l'historien Alexandre Adler. Cet essai dénonçait no tam m ent les m illions de m orts de Staline, et l'indiscutable échec économ ique de Moscou. L'arrivée de la g auche au pouvoir cependant, en 198 1 — l'année de m on service m ilitaire, expérience m arquante, dans les com m andos de l'infan terie — nous redonna du courag e. François Mitterrand et la m ise en œuvre du prog ram m e com m un allaient perm ettre de « chang er la vie ». On m e proposa un poste à la m ai rie d'Antony, que j'acceptai avec enthousiasm e. Fort de m a m aîtrise d'économ ie appliquée en am énag em ent du territoire et de m on DESS d'économ ie, j'allai m oi aussi, localem ent, contribuer à rénover la société. Las, on connaît la suite… La rig ueur fut vite de retour et à la m airie d'Antony où je m 'ennuyai, je fus tém oin d'incroyables m ag ouilles politiques et d'inn om brables m anipulations électorales. Alors… Adieu les cocos et adieu la politique ! J'étais en quête d'une aventure nouvelle.Dersou Ouzalaent déclencheur.allait en être l'élém Je ressentis le besoin physique de partir, de quitt er Paris, et de découvrir la Sibérie et l'univers deDersou Ouzalae, il faut partir », a dit le poète.. Oui, c'est cela. « Quand on aim Enfant, j'avais luCorto Maltese. Ses aventures du bout du m onde avaient inondé m on im ag ination de rêves, de voyag es et de g rands horizons. C'était plus fort que m oi. De Paris à Vladivostok ? Pourquoi pas ?
Rêve de Sibérie
Août 1985, l'heure du g rand départ. Grâce à Nouvelles Frontières ! Im possible à l'époque de partir seul pour la Sibérie. Le voyag e com m ence à l 'aéroport de Roissy Charles de Gaulle. Je m 'envole pour une prem ière escale : Lening rad, déso rm ais Saint-Petersbourg . Là, je visite le m usée de l'Herm itag e. Nouveau choc esthétique. C'es t le Louvre version russe, avec des
œuvres inédites dont certaines furent confisquées au tem ps de l'Em pire, d'autres récupérées aux nazis. Je rencontre quelques interprètes. Certains sont tr ès politisés et ne cachent pas leurs sensibilités. Mikhaïl Gorbatchev est alors au pouvoir. Nous som m es en pleineperestroïka. Une ouverture se fait jour du côté soviétique : de nouv eaux m ots, des éclaircies, des efforts réform ateurs et des offres de partenariat de Gorbat chev, que l'Europe et les États-Unis entendent soutenir : davantag e de crédits et de prê ts sont alloués à Moscou. Les trains sont à l'heure, presque tous les Russes touchent leur sala ire ; un exploit… L'économ ie soviétique sem ble m oins à la dérive, m ais ces am éliorations re stent lim itées : les m aux sont plus profonds qu'on ne le croit. Je prends un avion pour Moscou, puis un autre pour Irkoutsk. Som bre transit dans cette ville, où je visite les m aisons d'anciens détenus e t exilés. La tristesse m 'em plit le cœur. La honte du systèm e est sym bolisée par ces baraquem ents d'un autre âg e, où des Soviétiques ont été parqués de long ues années, voire des décennies, réduits ici à l'état d'anim aux. Le silence sur les crim es de l'ex-Union Soviétique dans les ra ng s du Parti com m uniste français m e sem bla soudain crim inel. Certains Russes m orts en déportation à Irkoutsk furent réhabilités,
m ais beaucoup périrent dans le silence. Je découvre terrifié ce que furent ces exils sibériens sans possibilité de retour ; exils qui ne dataient pas de Staline ni des com m unistes, m ais déjà de l'Em pire… Un quatrièm e vol, enfin, m e conduit à Khabarovsk, n on loin du lac Baïkal. C'est là que je découvre un arbre im m ense, aux branches duquel sont noués des dizaines de petits papiers. On m 'explique que ce sont de petits m ots sur lesque ls les touristes japonais de passag e rédig ent des vœux. La Sibérie que j'entrevois, peti t à petit, n'a rien à voir avec celle du chasseur aïnou de Kurosawa. Le voyag e aux confins de cet Extrêm e-Orient sibérien se poursuit en train. Il doit durer trois jours, dans des conditions de confort des plus rudim entaires : une véritable épreuve pour le dos. Dans chaque wag on, deux g ardiennes soviétiques font le m énag e, tout en g ardant l'œil sur les voyag eurs. À chaque arrêt, ceux-ci doivent descendre pour une séance de… g ym nastique. Nous nous dég ourdissons les jam bes, l'un des seuls luxes qui nous soient perm is. Au fil des heures et des jours qui passent, je m e r ends com pte que cette Sibérie est véritablem ent m ythique et infinie. On n'en appréhende jam ais ni le début, ni la fin. Ses lim ites ont irréelles. Je com prends que Kurosawa ait décidé d'y planter son décor. Dans cet univers im m ense dédié à la nature et au si lence, l'am biance est néanm oins électrique. De part et d'autres de la frontière avec la Chine, que le train long e un m om ent, des m illions de soldats s'observent en chiens de faïence, prêts à réag ir à la m oindre étincelle. À Moscou, j'avais rencontré dans les m usées des solda ts parlant français qui revenaient du « front chinois ». « Les escarm ouches avec les Chin ois sont rares, m ais la tension est réelle », m 'avait dit l'un d'eux. Pour m a part, je retrouve par endroits, dans ce « point chaud » de la planète, les im ag es deDersou Ouzala. C'est l'été, il n'y a pas de neig e aux alentours, m ais le train avance dans des paysag es surréalistes, à travers des déserts d'un autre m onde, quasi-lunaires.
Certains wag ons sont réservés aux Russes, d'autres aux étrang ers. Dans le m ien, je rencontre des Italiens et des Allem ands. Je fais au ssi la connaissance d'un g roupe de cinq Japonais et Japonaises. Avec une extrêm e courtoisie , ils m e proposent de se joindre à eux. Traditionnelle photo de g roupe. On m 'invite à boire du thé. Nous jouons aux cartes. Mes nouveaux am is japonais rient aux éclats. Nous buvons de la vodka dans des verres en support arg enté. Les deux g ardiennes du wag on, telles des c erbères, tiennent à s'assurer que ces supports luxueux n'ont pas été volés. Dans ce train qui trace dans la nuit, dans ces no m an's lands perdus entre la Russie et la Chine, je m 'am use de cette vie nouvelle qui s'ag ite autour de m oi, de ces m ots aussi qui s'échang ent dans des lan g ues si différentes, que je ne com prends pas. Nous arrivons enfin à la frontière russo-chinoise e t descendons dans un petit hôtel de Khabarovsk. Il n'y a pas d'eau chaude. Rien ne fonctionne, les robinets encore m oins que le reste. Im possible de se laver. Le service est catastrophique, tout à fait dans l'idée que je m 'étais faite du service com m uniste à la soviétique. « C'es t norm al, m e dit-on. Ce ne peut être autrem ent car c'est ainsi ! » Dur après trois jours de train, à bord duquel nous rem ontons en pleine nuit. Direction : Nadhodka, non loin de Vladivostok. Le jour se lève tandis que le train file. Paysag es prenants, sublim es. Je n'avais jusqu'alors jam ais vu une telle lum ière, de jour com m e de nuit. Je scrute l'horizon, à la recherche d'éventuels bunkers et silos. Nous le savons : nous passons alors en effet tout près du plus g ros arsenal nucléaire au m onde. Arrivée à Nadhodka. Froid et silence. Des navires d e la m arine russe sont accostés aux derniers quais du port. Ici prend fin ce drôle de v oyag e sibérien, m i-rêve m i-cauchem ar. J'étais venu rencontrerDersou Ouzalaent, au, la nature et la toundra ; je découvre finalem term e d'un périple à bord d'un vieux train en piteu x état, la déconfiture et la décadence du systèm e soviétique. L'heure du retour en France est arrivée. Mais pour revenir à Paris, nous devons prendre l'avion au Japon. À Nadhodka, nous em barquons à bor d d'un navire en partance pour Yokoham a, à travers le détroit de Aom ori. Sur le pont, je retrouve une Am éricaine rencontrée à Khabarovsk. — Je pars vivre à Osaka, j'y enseig nerai l'ang lais, m e dit-elle. Quelle drôle d'idée !
Yokohama, l'arrivée au paradis
Nous som m es en août 1985. La traversée s'effectue p ar une journée très chaude. Après plusieurs heures de bateau, les côtes japonaises se profilent. Libération : je vais enfin pouvoir m e laver. L'arrivée au port est im pressionnante. La m er est d'un bleu azur m ag nifique, le soleil au zénith, la baie de Yokoham a accueillante. Chance divine et cadeau im prévisible : on aperçoit au loin le Mont Fuji, fier et splendide. Moi qui déteste les clichés, m e voilà servi ! Dès que je pose le pied à terre, je ressens un véritable choc culturel, surtout après m es deux sem aines rocam bolesques en Russie. J'ai soudain l'im pression d'être dans un véritable paradis terrestre où tout fonctionne. Nous dorm ons dans un petit hôtel de la ville. En fi n d'après-m idi, surprise : il est à peine 16h30 que le jour com m ence à disparaître ; et à 17h, il fait nuit ! On m 'explique que c'est ainsi
au Japon, plus ou m oins toute l'année. Ma prem ière vision de l'Archipel est donc nocturne. Je suis d'abord surpris par toutes ces petites m aisons alig nées les unes aux côtés des autres, sans fin. De m êm e que par ces m illiers d'enseig nes et de sig nes, ces fils électriques se croisant et s'entrecroisant en un patchwork étonnant et peu est hétique. La propreté des rues et de l'ensem ble urbain m 'étonne. Pas un m ég ot, pas un sa chet en plastique ne traînent. Suis-je à Disneyland ? Le lendem ain m atin, je poursuis m a prom enade. Ce Japon évoque un m onde de poupées, de bois et de poisson cru. Sur les étalag es, c'est l'a bondance. Les fruits m 'interpellent. (Anorm alem ent) beaux, parfaitem ent em ballés — pom m e s et m elons, énorm es, sous cellophane — ils sont aussi très chers, les fraises et les cerises notam m ent, vendues à des prix inim ag inables en France. Dans les m ag asins, c'est l 'inverse des m archés soviétiques. Ici, au Japon, la profusion a l'air d'être rationnée. Mais c'est une fausse im pression car je découvre qu'elle est illim itée. L'extrêm e diversité des prod uits m e surprend encore : un véritable festival d'odeurs et de couleurs. Tout est décidém ent très propre. Les trottoirs sont étroits, les ruelles m inuscules, m ais la foule fluide et silencieuse. De douces m usiques bercent une urbanité bien ordonnée et, m a foi, pas déplaisante. En ce m ois d'août, la chaleur est intenable. Mais on trouve partout, dans toutes les rues et veines urbaines, des distributeurs autom atiques de boissons qui sauvent le Français que je suis, peu habitué à tant d'hum idité , et facilem ent terrassé par les rayons du soleil. À l'hôtel, chacun prend sa douche dans ce que les J aponais appellent uneunit bath. J'enfile m on prem ieryukataère robe de cham , fine et lég vre le service à labre en coton. Je décou japonaise, qui frise la perfection. C'est presque t rop. Je crois rêver. Dans l'hôtel, tout est préparé, rang é, org anisé. Tout fonctionne. La g enti llesse du personnel est incroyable. Je sais bien que le Japon est un eldorado capitaliste, m ais je découvre que les Japonais n'ont pas oublié de rester extrêm em ent serviables, en un m ot… hum ains. Le lendem ain, j'accom pag ne un g roupe qui va découvr ir le g rand Bouddha de Kam akura. Puis nous prenons le Shinkansen (le père naturel du TGV) à la station Shin-Yokoham a. Direction : Kyoto. Le Shinkansen m e stupéfait : rég ularité, vitesse, propreté, politesse du personnel. Le contrôleur salue les passag ers. J'ava is plutôt l'habitude du contraire jusque-là. En France, quand un contrôleur m e dem andait m on tic ket, je croyais entendre un policier
aboyer : « Vos papiers ! » Je découvre très vite à Kyoto que le Japon a une g r ande histoire, m illénaire, et une g rande culture, héritée en g rande partie du g rand-frère ch inois. L'influence continentale a été considérable à partir du VIe siècle de notre ère. Je déjeune et dîne dans les restaurants de Kyoto avec un g roupe d'am i(e)s rencontrés sur le bateau. Une am ie est sortie vêtue duyukataportant le nom de son hôtel, ce qui déclenche des fous rires dans la rue. Tout de suite, je ressens u ne im pression g énérale très ag réable de douceur, de g entillesse et d'accueil. Les Japonais sont extrêm em ent ouverts à l'étrang er et chaleureux. L'im pression est peut-être superficielle, m ais pas m oins réelle. L'Am éricaine rencontrée au cours du voyag e s'est in stallée à Kyoto. Elle va y rester un m om ent avant de se rendre à Osaka. Elle m 'im pressio nne par sa volonté. Le fait qu'elle décide
de s'installer ici m e rassure. Elle m 'écrira et m e donnera des nouvelles, dit-elle, et m e racontera son quotidien. Elle m e conseille de « ten ter m a chance au Japon » ! Cela m e fait sourire car c'est hors de question. À Kyoto, je ren contre d'autres étrang ers, tous professeurs d'ang lais. On m 'explique que les Japonais sont passionnés par l'étude des lang ues étrang ères, ang lais, français, allem and, espag nol, italien, chinois… Deux m illions de Japonais, m e dit-on, m aîtrisent plus ou m oins le français dans l'Archipe l et plusieurs centaines de m illiers l'étudient en perm anence. J'ig norais que ce peuple était à ce point francophile… Mon bref séjour — une sem aine — touche à sa fin. Je dois reprendre m on vol pour Paris. Je reviens en France avec des idées nouvelles. Certes, j'ai vu la Sibérie. Mais curieusem ent, c'est le Japon qui m 'a le plus im pressionné ! Dans le vol du retour, je rem ercie Kurosawa.
L'heure de la rupture
À m on retour en France, je ressens une brusque lassitude. Renault, le syndicalism e, le Parti Com m uniste… Malg ré les am is et les collèg ues qui m 'estim ent et que j'apprécie, tout cela m e sem ble d'un coup obsolète. Je ne peux plus et ne veux plus entendre parler de la CGT, du Parti com m uniste, des syndicats… Un choc brutal s'est pro duit en m oi. La cassure est désorm ais nette avec un m ode de pensée que je considère m aintenant archaïque, g uindé, conservateur. Chez Renault, rég ulièrem ent, la nécessité de chang e m ent se fait d'ailleurs ressentir. Lors d'un cong rès du Parti Com m uniste à Renault-Billanco urt, 30% des délég ués se prononcent pour une profonde réform e interne. Mêm e Rog er Sylva in, le secrétaire g énéral de la section du parti chez Renault, ex-secrétaire g énéral de la CGT-Renault en 1968, « fig ure révolutionnaire » s'il en est, se veut réform ateur ! L'adm inistration de la Rég ie voit ainsi entrer en son sein d'anciens défenseurs de l'orthodoxie com m uniste reconvertis. La politique française, les vicissitudes de la g auche, qui m 'ont tant m arqué, m 'intéressent de m oins en m oins. Il n'y a d'ailleurs plus qu'avec m e s plus proches am is que je parle de
politique. Et cela m 'ennuie. Au fil des sem aines, je réalise que ce g rand voyag e en train à travers la Sibérie et m a découverte du Japon qui s'ensuivit, m 'ont bouleversé. Je m 'intéresse soudain, com m e jam ais auparavant, à un pays étrang er : à un archipel, qui m 'attire m ystérieusem ent. Non pas que le Pays du soleil levant devienne m on obsession nouvel le, m ais tout en lui, ou presque, com m ence à m e passionner. Mon désir g randit, com m e m e le conseillait cette am ie am éricaine, de « tenter m a chance au Japon. » Je m e prépare à la g rande aventure, en m e docum entant sérieusem ent : l'histoire du Japon, sa vie politique, son économ ie, sa société, ses arts et sa culture m 'intéressent. Je lis notam m ent (3) (4) le livre de Robert Guillain,Japon, Troisième Grandet peu après le , Japonde son , successeur, Philippe Pons, fig ure de proue de l'inform ation sur ce pays à Tokyo. Certaines de m es lectures pourraient m e dissuader : tous les auteurs dressent le constat que la vie politique japonaise, dom inée depuis 1955 par le Parti libéral -dém ocrate (PLD), conservateur lui aussi, est encore plus ennuyeuse et opaque qu'en France, d'une lourdeur à peine im ag inable ! Mais le pays apparaît fascinant à bien d'autres ég ards.L'Usine Nouvelle, que je lis rég ulièrem ent, ainsi q u eL'Expansiony consacrent de très, alors la bible de référence du CNPF (l'ex-MEDEF),
nom breux articles et dossiers, dans lesquels ils cl assent les entreprises nippones parm i les « plus perform antes de la planète ». C'était l'époque de l'exposition universelle de Tsu kuba, consacrée à l'énerg ie solaire. La robotique japonaise était à l'honneur, son industri e autom obile encensée. Nissan et Toyota triom phaient, g râce à des m odèles novateurs, au propre com m e au fig uré. Le « m odèle économ ique et social japonais » était l 'objet d'observations attentives, notam m ent de la part patronat français, critique et attentif, m ais séduit. Le Japon im pressionnait et inquiétait tout à la fois les ana lystes par sa propension à conquérir le m onde ; ne constituait-il pas une m enace pour les m archés occidentaux, européen et am éricain, et leurs industries lourdes en particulier ? Mais g lobalem ent, dans esprit de tous, ce fam eux « m odèle nippon », m onté en éping le, constituait la référence, l'exem ple à suivre. Dans les débats de l'époque, il n'était question que de productivité des entreprises (tem ps de travail, politique interne du rég im e des em ployés). « Les Japonais, entendait-on, sont les plus forts. Ils ont tout com pris. » Le refrain était bie n connu : la société est faite pour s'épanouir collectivem ent afin que les fruits de la richesse s oit redistribués aux travailleurs. Pour les patrons des g randes constructeurs autom obiles français, de Peug eot à Citroën en passant par Renault, la tentation était g rande de rivalisant avec les Japonais sur leur propre terrain, celui de la qualité. On voyait et on savait à peu près co m m ent. Mais cela, nous disait-on, allait prendre beaucoup de tem ps et de m oyens. Les ing énie urs nippons, nous expliquait-on, sont « des fonceurs, des bosseurs acharnés et ils sont excellents. » Tous s'alig naient sur la fam euse m éthode kanban (zéro stock, zéro défaut, 100% de pr oductivité). L'esprit d'équipe faisait rag e dans les unités de desig n, de recherche et de développem ent, tandis qu'en France, de ce côté-là, ça allait plutôt m oins bien. Mes préoccupations étaient plus m odestes. Je vivais à l'époque à Antony dans un appartem ent situé dans une HLM proche du centre-vil le, que la m airie m e louait g racieusem ent 700 francs par m ois. J'avais encore m a carte au PC, m ais ni économ ies, ni attaches sentim entales ni patrim oine, à l'exception de la vieille Renault 5 avec laquelle je roulais. J'avais 27 ans et la vie devant m oi. À l'époque, les voyag es n'étaient pas donnés, ni les sorties au resto ou au ciné. C'était donc entendu : j'allais tout quitter pour découvrir sur le terrain com m ent vivaient et travaillaient les Japon ais au jour le jour. À défaut de chang er la vie, je voulais chang er de vie ! Je m is m a Renault 5 en vente. Avec le petit pécule que j'en obtins, je m 'offris m on Paris-Bruxelles-Tokyo sur Aeroflot. Un aller-sim ple, sans escale russe cette fois-ci. J'atterris le 10 novem bre 1985 à l'aéroport de Tokyo-Narita. Mon rêve de m e rendre dans ce pays si craint et si adm iré et de voir de m es propres yeux les réalit és cachées de l'Archipel et de ses usines, était en passe de se réaliser. Merci Renault !
(1)Le Goulag, par Dimitri. Albums publiés chez Albin Michel - L'Écho des savanes.
(2)L'URSS et nous, par Alexandre Adler, Francis Cohen, Maurice Decaillot, Claude Frioux et Léon Robel. Éditions sociales, 1978.
(3)Japon, troisième grand, par Robert Guillain, éditions du Seuil, collection « L’histoire immédiate », 1969.
(4)Japon, par Philippe Pons, éditions du Seuil, collection « Petite planète », 1981.