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DEPRESSION ET RETOUR DE LA PROSPERITE

De
208 pages
Le but premier de cet ouvrage est d'expliquer la sortie des grandes crises économiques. Résulte-t-elle de facteurs endogènes, c'est-à-dire des réactions spontanées des agents économiques aux difficultés, ou de facteurs exogènes, tels que des impulsions venant d'économies étrangères, de vagues d'innovations, ou de changements dans les institutions ? Ces questions sont étudiées à partir des cas du Royaume-Uni, de l'Allemagne, de la France et de l'Italie entre 1850 et 1913.
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DÉPRESSION ET RETOUR DE LA PROSPÉRITÉ
Les économies européennes à la fin du XIXe siècle

Collection Logiques Economiques dirigée par Gérard Du/hil

Dernières parutions

GUÉVORKIAN Kariné, L'économie «non enregistrée», 1998. PICHAUL T, WARNOTTE, WILKIN, La fonction ressources humaines face aux restructurations, 1998. MÉHAUT Philippe, MOSSÉ Philippe (coord.), Les politiques sociales catégorielles, Tomes 1 et 2, 1998. DUTHIL Gérard, PAQUET-VAULTIER Estelle, Le chômage des jeunes, 1999. MICHEL Sandrine, Education et croissance économique en longue période, 1999. AUDIER Florence, GAZIER Bernard, OUTIN Jean-Luc (coordonné par), L'économie sociale t.l, 1999. AUDIER Florence, GAZIER Bernard, OUTIN Jean-Luc (coordonné par), L'économie sociale t.2, 1999. SADIGH Elie, Principes de l'économie salariale, 1999. N'KODIA Claude, L'intégration économique: les enjeux pour l'Afrique centrale, 1999. BAREL Yvan, Les interactions entre la stratégie, le manager et son équipe, 1999.

2000 ISBN: 2-7384-9239-8

@ L'Harmattan,

Jean-François VIDAL

DEPRESSION ET
RETOUR DE LA PROSPERITE
Les économies européennes à la tin du XIXe siècle
~ ~

~

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

du même auteur,

- "When Economic Crisis Endure", New York, en collaboration avec Jacques Mazier et Maurice Baslé

-"Les fluctuations internationales de 1890 à nos jours", Paris

INTRODUCTION

La plupart des écrits sur les crises économiques sont organisés selon la séquence "prospérité et dépression", ou "croissance et crise" : ils sont centrés sur le point haut, le pic, qui est à la fois la fin de l'expansion et le début de la dépression, et ils portent donc surtout sur les raisons qui ont entraîné la fin de la croissance et le début des difficultés. Ce livre présente dans sa première partie les facteurs de la dépression, et dans sa seconde, les processus de reprise; il est donc construit autour du point bas, du creux, et son premier objectif est d'étudier la sortie des crises économiques. La crisé économique qui a suscité le plus d'analyses est celle de 1929. Cet intérêt est justifié par le fait que dans l'histoire économique des pays industrialisés, notamment des Etats-Unis, elle constitue un tournant très important. Mais elle s'est déroulée au cours d'une période très particulière, l'entre-deux-guelTes, si bien qu'il est difficile de démêler, dans ses causes, ce qui résulte des dynamiques économiques internes et ce qui résulte des conséquences de la première guelTe mondiale. Et surtout, il est probable que la seconde guerre mondiale a joué un rôle important dans son issue, à la fois comme facteur de reprise macroéconomique pour l'économie américaine, et comme accélérateur des changements institutionnels en Europe. On espère que de telles expériences ne se reproduiront pas. Les difficultés qui ont commencé dans les années 1970 sont peut-être en train de se terminer en Europe; mais nous manquons de recul pour en être 5

tout à fait certains. C'est pourquoi ce livre porte sur les dépressions de la fin du XIXe siècle, qui ont été suivies par la " belle époque". Cette période de la fin du XIXe siècle présente plusieurs caractéristiques qui rendent son étude intéressante. lln'y a pas eu, dans les pays industrialisés, de révolution ou de grande guelTe qui ait bouleversé le cadre institutionnel ou gravement détérioré les équilibres. Les dépressions qu'ils ont subies ont été graves, mais n'ont pas eu la brutalité de l'effondrement des années 1929 à 1933, et les sorties de crise ont été progressives. Depuis le milieu du XIXe siècle, les réseaux de transport internationaux s'étaient développés, si bien que les échanges de marchandises et de capitaux avaient progressé beaucoup plus vite que la production. Les principales institutions du capitalisme s'étaient mises en place: le cadre juridique libéral, les grandes sociétés anonymes, les bourses, les grandes banques à réseaux, pour n'en citer que quelques unes. Nous avons choisi d'étudier les quatre grands pays de l'Europe occidentale: le Royaume-Uni, l'Allemagne, la France, et l'Italie. Une première raison en est qu'il faut éviter de généraliser à partir du cas d'un seul pays. Une seconde est qu'il est intéressant d'examiner s'il s'est imposé une issue unique à la crise. Une troisième est que l'histoire économique de ces quatre pays a fait l'objet de nombreux travaux, appuyés par de nombreuses données quantitatives, qui fournissent des bases solides à la recherche, et qui méritent d'être connus. Chacun de ces quatre pays constitue un cas intéressant. Le Royaume-Uni était la puissance dominante dans les affaires monétaires et financières internationales, et nous montrerons comment il a utilisé cette position pour échapper, au moins pendant un temps, à la dépression. L'Allemagne est devenue pendant cette période la première puissance industrielle de l'Europe, car elle a su tirer parti des opportunités ouvertes par la crise. L'Italie était, à la fin du XIXe siècle, un pays émergent; la' dépression s'y est accompagnée d'une très grave crise financière, à l'issue de laquelle elle a réussi son décollage industriel. Au contraire la France, après être sortie de la dépression, a connu jusque vers 1905 une croissance médiocre et hésitante. Le second objectif de cet ouvrage est d'expliquer les différences de trajectoires entre les quatre grands pays européens et leurs aptitudes inégales à surmon~r les tendances dépressives; ceci nous a conduit à présenter des analyses comparatives de leurs caractéristiques institutionnelles et structurelles, notamment des politiques ferroviaires et douanières, de leurs systèmes financiers, de leurs systèmes éducatifs, de leurs marchés du travail, de leur insertion internationale. Avant d'étudier les crises de la fin du XIXe siècle, il faut traiter une question préalable. La réalité de la "grande dépression 1873-1896" est contestée par beaucoup de spécialistes d'aujourd'hui, alors qu'elle était une évidence pour les hommes d'affaires et la plupart de économistes de la fin du XIXe siècle, parce qu'il Yavait eu une longue phase de déflation, c'est à dire de chute des prix, entre 1873 et 1896. C'est pourquoi, dans le chapitre préliminaire, nous comparons les méthodes d'observation des fluctuations 6

économiques qui étaient utilisées à la fin du XIXe siècle avec celles d'aujourd'hui. Avec ces dernières, on aboutit à la conclusion que trois pays sur les quatre qui sont étudiés ont connu une phase de difficultés importantes, dont les chronologies ne coïncident pas entre elles, et ne coïncident pas avec les années 1873 et 1896. Ces divergences conduisent d'une part à étudier pourquoi ces pays ont eu des capacités inégales à surmonter la dépression, et pourquoi les dépressions n'ont pas forcément coïncidé avec la déflation. La première partie présente les facteurs de dépression. Elle reprend les nombreuses analyses qui ont été faites de l'épuisement des investissements en infrastructures (chapitre 2), de la dépression de l'agriculture (chapitre 3), et de la longue chute des prix et des profits, ponctuée par de graves crises financières (chapitre 4). La seconde partie, qui porte sur les sorties de crise, traite d'abord des adaptations des agricultures (chapitre 5). Sont ensuite analysés les facteurs de la reprise des investissements: les taux d'intérêt et les profits dans le chapitre 6, la consommation des ménages et les relations commerciales et fmancières avec l'extérieur dans le chapitre 7. Je remercie Isaac Johsua pour la relecture vigilante de ce livre; je porte l'entière responsabilité des erreurs qui y seraient restées.

7

CHAPITRE PRÉLIMINAIRE LA GRANDE DÉPRESSION 1873-1896 :

MYTHE OU RÉALITÉ?

La grande dépression des années 1873 à 1896 est l'un des objets empiriques les plus étranges de la science économique. Sa dénomination suggère un phénomène massif et de longue durée, et qui devrait, par conséquent, s'imposer comme une évidence. La plupart des hommes d'affaires, des agriculteurs, des hommes politiques et des économistes qui vivaient à la fin du XIXe siècle étaient convaincus de vivre une longue période de difficultés d'une durée de deux décennies environ. Pourtant, de nombreux spécialistes de l'histoire économique des pays européens la considèrent aujourd'hui, à la fin du XXe siècle, comme un mirage et en ont contesté vivement l'existence. L'objectif premier de ce chapitre est d'en confirmer ou d'en infirmer la réalité. Pour ce faire, nous présentons d'abord, en les confrontant avec les nôtres, les méthodes qui étaient utilisées à la fin du XIXe siècle pour observer les fluctuations; cette esquisse d'histoire de la pensée empirique permettra de comprendre les divergences d'appréciation entre les économistes de la fin du XIXe siècle et ceux d'aujourd'hui. Puis nous montrerons comment les travaux récents d'histoire économique quantitative ont conduit à relativiser la notion de "grande dépression 18731896". Enfin nous précisons nos conclusions d'étape sur l'existence de la "dépression 1873-1896", sur les réactions différenciées de la construction, de l'industrie, et de l'agriculture, et sur l'intérêt et les limites des notions de cycle long de Kuznets ou de Kondratieff pour étudier de telles fluctuations.

9

section

1

- les

vues traditionnelles

A partir des années 1870, les termes de dépression et de grande dépression sont de plus en plus utilisés dans les écrits économiques; ils reçoivent une consécration officielle, car ils sont repris" dans des rapports officiels rédigés en Grande Bretagne, en France, et aux Etats-Unis, pendant les années 1880. Ceci signifie que le sentiment de vivre une crise d'un caractère exceptionnel devient suffisamment vif, pour que les autorités officielles s'en saisissent Il était bien connu à la fin du XIXe siècle, que des perturbations affectaient de façon récurrente, tous les six à dix ans, les économies industrielles; elles étaient qualifiées généralement de cycles ou de crises périodiques; elles ont été analysées par Sismondi, Marx, Jevons, et observées systématiquement par C. Juglar (1862). La période qui s'ouvre dans les années 1870 est souvent qualifiée de grande dépression: ce terme désigne une crise qui dure beaucoup plus longtemps que les crises périodiques habituelles, comme le montrent les définitions proposées par G. Ricca Salerno (1886) et H. Denis (1895). P. Leroy-Beaulieu (1896), économiste français très connu à son époque, consacre un chapitre de son "Traité" aux crises économiques, qu'il regroupe en trois grandes catégories. Il y a d'abord les crises de subsistance, qui sont liées aux aléas de la production agricole, et qui ont des effets importants sur la démographie, en faisant baisser les mariages et les naissances, et en faisant éventuellement augmenter les décès; ces crises ont disparu, constate-t-il, dans les pays les plus avancés. Il y a ensuite les crises commerciales et financières, qui reviennent périodiquement, et que P. Leroy-Beaulieu présente en s'inspirant explicitement de C. Juglar : elles sont dues aux excès du crédit et de la spéculation qui se développent pendant la phase de prospérité; les déséquilibres créés par ces excès sont résorbés par le krach financier et la liquidation qui le suit. Il y a enfin les "crises économiques générales", de longue durée, qui résultent de modifications profondes des tendances de l'offre et de la demande, entraînant des déséquilibres de longue durée, et qui nécessitent de douloureux ajustements, qui, une fois réalisés, se traduiront par une amélioration du niveau de vie. Cette opposition, que les économistes de la fin du XIXe siècle font entre crises périodiques et grandes dépressions, présente des siri1ilitudes avec la distinction faite, à la fin du XXe siècle, entre "petites crises" et "grandes crises" . Au cours de la seconde moitié du XIXe. siècle, les économistes se sont de plus en plus intéressés aux statistiques. Comme l'indique Y Breton (1987), le conflit entre théorie et observation s'atténue à partir des années 1840 ; l'une des raisons en est l'influence du positivisme d'Auguste Comte. M. Armatte (1992) note qu'à partir des années 1880, le nombre de publications contenant des séries temporelles présentées sous forme de 10

graphiques augmente rapidement; ceci traduit l'intérêt croissant des économistes de la fin du XIXe siècle pour l'étude statistique des fluctuations. Mais leurs méthodes d'observation étaient très différents des nôtres: les travaux de Juglar ont conduit à la construction de "baromètres", alors que depuis la seconde guerre mondiale, sont utilisés principalement les agrégats de la comptabilité nationale. Ceci aboutit à trois différences majeures.

~ 1 - indices multiples versus indice unique
L'indicateur qui est aujourd'hui de loin le plus utilisé est le Produit Intérieur Brut (ou le Revenu National, ou le Produit National Brut) en volume, qui s'est imposé comme variable essentielle pour décrire les fluctuations économiques. On définit généralement une récession par un recul, pendant deux trimestres consécutifs, du Pib. Un récent accord européen définit une récession comme grave, si elle correspond à un recul, en données annuelles, du Pib de plus de 2%. A la fin du XIXe siècle, les notions de revenu national et de produit, héritées de l'arithmétique politique du XVlle siècle, sont largement connues; il existe diverses évaluations des agrégats pour les grands pays, qui combinent souvent des données sur les productions, les revenus, et les dépenses. Mais elles sont d'origine privée, et non publique; elles sont ponctuelles, et il n'est pas construit de séries continues selon des principes homogènes, car chaque auteur a sa propre méthode. A cette époque, on ne dispose de données exhaustives qu'avec les recensements de la population, des activités agricoles et des activités industrielles; on ne cherche pas à les interpoler pour reconstituer des séries annuelles. Les agrégats ne sont pas utilisés pour étudier les fluctuations. Dans l'étude des crises périodiques, C. Juglar (1862) a innové, car il est le premier a avoir rassemblé systématiquement des séries statistiques pour les étudier; pratiquement jusqu'à sa mort, en 1905, il a continué à publier des travaux statistiques dont le but était de rassembler des indicateurs permettant de repérer, d'expliquer, et de prévoir les crises. Dans les années 1880, Neumann-Spallart (1887) et Foville (1888) ont proposé de nouveaux baromètres, dont les principales composantes sont données dans le tableau 1.1 (Neumann-Spallart donne également des indicateurs pour l'Autriche, la Belgique, et les Etats-Unis, que nous n'avons pas reportés). L'hétérogénéité de ces indicateurs est frappante à nos yeux, et elle avait été bien entendu remarquée par les économistes de la fin du XIXe siècle, qui s'étaient demandé comment il était possible d'en tirer une vue synthétique. Chacun des auteurs cités dans le tableau propose une solution. C. Juglar en tire une explication des crises qui le conduit à privilégier le portefeuille et les réserves des banques: en effet, il considère que la période d'expansion entraîne une croissance de l'ensemble des transactions qui se reflète dans les effets escomptés par les banques, et des tensions croissantes sur leurs Il

Tableau 1.1 indicateurs composant

les baromètres

( 1889, 1898) principaux: portefeuille et encaisses métalliques des banques. -autres indicateurs: cours des changes, prix des matières premières et des objets fabriqués, montant des compensations entre banques, émissions de titres, commerce extérieur, production de houille et de fer, diverses recettes fiscales, solde du budget de l'Etat, cours des rentes publiques, mariages, naissances, décès. Foville (1888) 1 circulation postale. 2 circulation télégraphique. 3 valeur des successions taxées. 4 valeur des donations taxées. 5 produit total des droits d'enregistrement. 6 ventes d'immeubles: valeurs taxées. 7 timbres des quittances. 8 cours moyen de la rente à 3%. 9 montant des effets présentés à la chambre de compensation de Paris. 10 émissions publiques. Il revenu des actions soumises à l'impôt de 3%. 12 transmission de titres: valeurs taxées. 13 commerce extérieur spécial de la France. 14 importations de matières premières. 15 tonnes de marchandises transportées par les chemins de fer français. 17 recettes brutes des chemins de fer français. 18 navigation internationale: tonnage. 19 machines à vapeur: force motrice. 20 production de houille. 21 consommation de la houille. 22 production de fer. 23 tabacs: ventes annuelles. 24 recettes brutes des théâtres parisiens. 25 octroi de Paris: recettes. 26 Mont-de-piété de Paris: nombre d'engagements. 27 anticipations, au trente juin, sur le montant des contributions directes. 28 frais de poursuite en matière de contributions directes. 29 condamnations judiciaires (droits d'enregistrement perçus). 30 faillites. 31 suicides. 32 excédent des naissances sur les décès. Neumann-Spallart (1887) al groupe purement économique Grande Bretagne: production de fer, de l'industrie sidérurgique, de cotonnades et de laine. France: production de houille, de fonte, de soie, de l'ensemble des autres industries textiles. Allemagne: production de houille, de fonte, de cotonnades, de brasserie. bl intensité du commerce Angleterre: nombre de voyageurs par km de chemin de fer; nombre de tonnes de marchandises par km ; mouvement de la navigation maritime; ClearingHouse; commerce extérieur. France et Allemagne: les mêmes éléments, excepté le Clearing-House cI groupe économique et social. Angleterre: consommations de certaines denrées alimentaires et de boissons; dépôts dans les Caisses d'épargne; émissions (capital et nombre); nombre des joint-stock banks; émigration; faillites. France: consommation de tabac etc; dépôts des caisses d'épargne; émigration Allemagne: consommation de bière; assurances sur la vie; émigration; émissions; faillites. dl état moral fréquence des mariages; natalité illégitime; suicides; criminalité.

- indicateurs

Juglar

12

réserves. Foville emploie une méthode graphique, qui esquisse ce qui sera par la suite appelé "indices de diffusion". Pour chaque année, la valeur prise par chaque indicateur est classée dans une des quatre catégories suivantes, selon qu'il traduit une situation économique "bonne", "assez bonne", "médiocre" ou "mauvaise"; la tonalité dominante sert à caractériser la conjoncture de l'année. De surcroît, Foville remarque que certaines séries sont en avance sur la conjoncture d'ensemble: comme en météorologie, le baromètre économique devrait permettre à la fois de mesurer la situation présente, et de prévoir l'évolution prochaine. Neumann-Spallart, pour chaque série et chaque année, calcule l'écart entre la valeur observée, et la valeur normale; cette dernière est le niveau moyen, quand la série n'a pas de trend; elle est le niveau qui correspond au trend, dans le cas contraire; la moyenne, pour une année donnée, des écarts à la normale de toutes les variables donne un indice synthétique de la conjoncture économique. Ces méthodes utilisées pour synthétiser l'information contenue dans les différents indicateurs renvoient aux fluctuations, plus qu'à la croissance. La notion "d'état économique d'une société" n'est pas appréhendée de la même façon par les trois auteurs: Juglar et Foville s'intéressent surtout au mouvement des affaires, ce qui les conduit à privilégier des variables financières et commerciales; Neumann-Spallart vise plutôt les variations du niveau de vie de la population prise dans son ensemble, ce qui le conduit à donner un poids plus important à des indicateurs physiques qu'à des indicateurs monétaires. Les indicateurs choisis par ces trois auteurs reflètent les crises périodiques de type Juglar, avec des retournements tous les 6 à 10 ans, car la grande majorité d'entre eux porte sur le secteur monétaire et financier, et sur les activités industrielles et commerciales. Mais aucun ne porte sur l'activité agricole, qui à court terme, subit des fluctuations spécifiques, et qui semble avoir été particulièrement touchée par la grande dépression. D'autre part, comme l'ont remarqué Neumann-Spallart et Foville, les indicateurs sont affectés de trends différents: certains oscillent autour d'un niveau moyen stable à long terme, d'autres sont affectés d'un trend haussier, ou baissier. Ceci a comme conséquence importante que pour l'étude des longues dépressions, ils peuvent donner des indications contradictoires, ainsi que l'illustre le tableau 1.2. Il est clair qu'il y a une grande dépression des prix entre 1873 et 1896, confirmée par l'évolution des exportations en prix courants (pour l'Allemagne, la série n'est pas disponible avant 1880), mais les indicateurs en quantités ont une toute autre évolution. La consommation de coton progresse entre 1873 et 1896, ce qui montre que la production de l'industrie textile n'a pas reculé. L'indicateur de production de fonte permet d'aboutir à la même conclusion pour la métallurgie. De plus ces données montrent que la sidérurgie développe une production de masse à partir des années 1870, grâce à de nouveaux procédés de production de l'acier mis au point entre 1855 et 1872 : c'est un secteur qui doit sa croissance à des innovations récentes. On remarque aussi des écarts entre pays, car 13

l'Allemagne et l'Italie réalisent de meilleures performances de croissance que le Royaume-Uni et la France. Dans les séries annuelles de quantités, l'année

Tableau
évolution

1.2
de quelques indicateurs 1886 67 60 62 81 84 86 91 116 136 118 283 107 157 110 41 2300 1315 428 24 1896 58 60 53 74 94 90 93 132 205 142 471 132 279 169 24 4198 4697 1181 66 1913 77 83 75 95 199 182 221 175 405 288 842 156 842 377 1472 7787 17609 4687 934

1855 1873 indices des prix de gros Royaume-Uni 91 100 Allemagne 100 87 100 France 93 Italie (1) 100 93 exportations, indices en prix courants Royaume-Uni 100 38 Allemagne France 41 100 Italie 42 100 consommation de coton, indices de quantités Royaume-Uni 100 67 Allemagne 22 100 100 France (2) 81 Italie (1) 52 100 production de fonte, indices de quantités Royaume-Uni 49 100 Allemagne 22 100 100 France 61 Italie (1) 100 93 production d'acier brut, milliers de tonnes Royaume-Uni 582 Allemagne 248 France 156 Italie (1) Italie 1861 et non 1855 (2) France, 1874 au lieu de 1873 source: Mitchell (1975)

1873 correspond à un pic qui précède une récession, et elle est donc à une date significative pour l'étude des fluctuations. En revanche l'année 1896 ne correspond pas à un point de retournement des quantités (sauf pour la production de fonte en Italie). Choisir l'année 1896 comme fin de la dépression revient à ramener celle-ci aux variations des prix et des indicateurs en valeur.

9 2 - variables nominales versus variables réelles
Aujourd'hui, la dichotomie entre les variables nominales et les variables réelles est une catégorie fondamentale de l'observation 14

économique.TI suffit de feuilleter des annuaires statistiques pour vérifier que, très souvent, les séries sont données en valeurs courantes, puis en valeurs corrigées des variations de prix. A la fin du XIXe siècle au contraire, les variables nominales entrant dans les baromètres ne sont pas corrigées des variations de prix, bien que les méthodes de la déflation des statistiques soient connues: Laspeyres et Paasche ont déjà publié leurs travaux sur les indices; Foville a utilisé les statistiques du commerce extérieur français pour calculer des volumes et des indices de prix implicites; il existe déjà plusieurs indices de prix, qui sont mis à jour régulièrement. Cependant leur utilisation pour corriger des données nominales reste très controversée à la fin du XIXe siècle. Par exemple Juglar (1898), qui est incontestablement l'un des meilleurs économistes empiristes de cette période, critique violemment les douanes françaises qui publient des évaluations des importations et des exportations aux prix de l'année courante et aux prix de l'année précédente, ces deux estimations pouvant enregistrer des évolutions divergentes; pour lui, calculer des séries en prix constants est un "subterfuge", avec lequel "il est toujours facile de transformer des résultats soit dans un sens, soit dans un autre, selon les besoins de la cause". En mars 1887, la question des "indexnumbers" a fait l'objet d'une discussion au sein de l'Institut International de la Statistique, introduite par un rapport de A. Beaujon (1887). Celui-ci met en avant deux limites importantes: d'une part, on ne connaît pas les prix de la plupart des services, et d'autre part, comme on connaît mal l'importance des différents produits dans l'activité économique, les coefficients de pondération restent difficiles à établir. R. Giffen (1887), en défense des indices, souligne que plusieurs ont été construits depuis longtemps en AngleteITe , qui donnent les mêmes mouvements de prix: c'est seulement l'intensité de la hausse ou de la baisse qui change selon l'indice. Ces incertitudes, et le fait que la plupart des prix avaient au XIXe siècle un comportement procyclique ont eu pour résultat que les baromètres ne contenaient que peu d'indicateurs en volume, et qu'une grande partie des séries retenues étaient, par construction statistique, dépendantes des prix: entre 1873 et 1896, elles ont été tirées vers le bas. Les conjoncturistes pratiquaient donc au XIXe siècle une illusion monétaire raisonnée qui s'appuyait aussi sur des faits historiques et institutionnels. Le niveau des prix des années 1870 était proche de celui des années 1820 ; en très longue période, il n'y avait pas eu de dérive inflationniste. Les monnaies avaient conservé une valeur fixe en métaux précieux. La stabilité monétaire qui a prévalu entre 1815 et 1914 conduisait non seulement les économistes, mais aussi les opinions publiques, à considérer la stabilité des prix comme étant l'équilibre fondamental de longue période, la normalité de référence; les variations du niveau des prix apparaissaient comme résultant de déséquilibres associés aux fluctuations. Ce rôle. central de la norme de stabilité des prix apparaît nettement dans les débats sur les causes de la grande dépression 1873-1896. G. Ricca 15

Salerno (1886) et H. Denis (1895) ont proposé des schémas similaires qui synthétisent les différents explications; ceci les conduit à ébaucher une sorte d'analyse macroéconomique dans laquelle la variable centrale est le niveau des prix P, et non le niveau du revenu national Y La baisse des prix est considérée comme le phénomène fondamental, et elle s'observe dans tous les pays, avec tous les indices, quels que soient leurs champs et leurs systèmes de pondération; elle traduit un déséquilibre persistant et profond de l'offre et de la demande. Celui-ci peut recevoir deux explications. La première est que l'offre de monnaie est insuffisante par rapport à la demande de monnaie, ce qui entraîne une hausse de la valeur réelle de la monnaie; ce déséquilibre résulte d'une progression insuffisante de la production mondiale d'or, et aussi de la démonétisation de l'argent. La deuxième explication est que l'offre de marchandises est surabondante par rapport à la consommation; ce déséquilibre résulte des progrès des techniques industrielles, des moyens de transport, et du développement des pays neufs et de nouvelles puissances industrielles. Les tenants de ces deux explications se sont affrontés d'autant plus vivement que ce débat sur l'explication des faits était lié au débat de politique économique sur les mérites respectifs du monométallisme et du bimétallisme, et dans une moindre mesure, au choix entre libre-échange et protectionnisme. Mais G. Ricca Salerno et H. Denis considèrent que ces deux explications ne sont pas contradictoires; ils s'efforcent d'évaluer leur importance respective dans la baisse des prix. Ils insistent longuement sur ses conséquences négatives sur l'activité économique: comme les prix baissent beaucoup plus que les salaires et que les rentes, les bénéfices des exploitants agricoles et des industriels chutent, ce qui décourage l'esprit d'entreprise, et les incite à réduire les salaires et l'emploi; même si la baisse des prix à la consommation est favorable au pouvoir d'achat des ouvriers, ceux-ci subissent les licenciements et souffrent aussi de la dépression. Tant que la baisse des prix se poursuit, ces ajustements douloureux se perpétuent; c'est seulement quand les prix cessent de chuter que les entreprises peuvent stabiliser leur rentabilité, en poursuivant pendant quelques temps la baisse des effectifs et des salaires; au terme de ces ajustements, l'équilibre est retrouvé avec des prix, des profits et des salaires nominaux inférieurs à leur niveau de départ.

~ 3 - croissance arithmétique versus croissance exponentielle.
Comme nous l'avons indiqué plus haut, Neumann-Spallart calcule, pour chaque variable entrant dans son baromètre, l'écart entre sa valeur effective et sa valeur normale. Quand la variable croît (ou décroît) à long terme, ce calcul consiste à séparer le cycle du trend. Mais Neumann-Spallart calcule le trend en faisant la moyenne arithmétique du taux d'accroissement entre deux dates; H. Denis (1895) et J. Lescure (1912) procèdent de la même façon. La pratique de ce calcul suppose que la croissance économique correspond à une progression arithmétique. Il ne semble pas qu'elle traduise une adhésion aux théories de Malthus, car celles-ci sont très contestées à la 16

fin du XIXe siècle. Nous n'en avons pas trouvé de justification explicite: il s'agit plutôt d'une méthode si!TIple, adoptée en l'absence de travaux empiriques précis sur les trends. A cette époque, les économistes constatent que beaucoup de productions augmentent à très long terme, mais il n'y a pas eu, à notre connaissance, d'analyse statistique précise sur la nature exacte des trends suivis (linéaire par rapport au temps, exponentiel, logistique, etc). Au cours des années 1920, la méthode des baromètres a connu son apogée. D'une part, elle était une référence fondamentale pour les Instituts de conjoncture qui ont été créés dans plusieurs pays. D'autre part, elle a été appliquée par Kondratieff, premier directeur de l'Institut de conjoncture de Moscou, aux mouvements longs. A la lecture de l'ouvrage édité par L. Fontvieille (1992), qui contient les principaux écrits de Kondratieff, et un compte rendu des débats qu'il a suscités en Russie, on peut constater que depuis les travaux de la fin du XIXe siècle, l'application des mathématiques aux statistiques a progressé, mais que ceci n'a pas véritablement changé la signification économique des méthodes. Kondratieff utilise plusieurs indicateurs: d'abord les indices de prix, puis les salaires nominaux dans l'agriculture et dans l'industrie, le cours des rentes (qui équivaut au taux d'intérêt à long terme nominal), le commerce extérieur aux prix courants, et enfin, en unités physiques, la production de charbon, de plomb et de fonte, ainsi que la consommation de combustibles. Ces séries, dans leur majorité, sont nominales. Kondratieff met en évidence les cycles longs à partir des écarts aux trends séculaires. Pour calculer ces derniers, il emploie une méthode raffinée pour l'époque, qui consiste à ajuster, par les moindres carrés, les séries empiriques à des fonctions mathématiques du temps. Ces fonctions sont du premier, du second, et plus rarement du troisième degré; il y a une seule série qui est ajustée à une fonction exponentielle. Opacine, son principal contradicteur, met l'accent sur deux faiblesses de Kondratieff, qui sont inhérentes à la méthode des baromètres: il ne déflate pas les séries nominales, et le choix de trends linéaire ou parabolique ne peut pas être véritablement justifié par des raisons économiques. Entre la fin du XIXe siècle et la fin du XXe siècle, les méthodes de description de l'activité économique ont profondément changé. Il faut souligner fortement que les spécialistes d'histoire économique quantitative qui aujourd'hui, reconstituent les comptes nationaux rétrospectifs, utilisent pour l'essentielle stock de données dont disposaient déjà les économistes de la fin du XIXe siècle, composé d'une part des résultats des recensements de population et d'activité, et d'autre part d'indicateurs annuels partiels et hétérogènes. A la fin du XIXe siècle, on a tiré de ces informations des baromètres comprenant plusieurs dizaines de séries différentes. Aujourd'hui, on en tire des séries d'agrégats en volume, dont on étudie les taux de croissance calculés par référence à des progressions géométriques ou exponentielles. Ce changement des méthodologies descriptives s'est accompli entre 1914 et 1945. Les baromètres ont été abandonnés, et les agrégats de 17

produit ou de revenu, ou, à la rigueur, de production industrielle, sont devenus l'instrument de mesure central des fluctuations et de la croissance. Cette transformation profonde des schémas de pensée est liée à de nombreux facteurs, dont nous nous contenterons de donner quelques uns, en renvoyant le lecteur intéressé à la fois aux ouvrages classiques de l'histoire des théories économiques, mais aussi aux recherches sur l'évolution des systèmes statistiques comme celles d'A. Desrosières (1993) et de F. Fourquet (1980), qui ont montré que les schémas de pensée économiques combinent des méthodes d'observations empiriques, des explications théoriques et des pratiques de politique économique, et qu'il faut tenir compte de ces trois dimensions pour en comprendre l'évolution. TIest évident que l'habitude de corriger systématiquement les valeurs courantes avec des indices de prix s'est développée avec les expériences multiples d'inflation qu'ont connu les pays industrialisés à partir de 1914. Ce point apparaît clairement en comparant la première édition du manuel de statistique de A. Liesse (1905), avec la cinquième (1935) ; dans la première édition, les indices de prix sont présentés brièvement, et les problèmes de couverture et de pondération sont mis en évidence; dans la cinquième, l'auteur a dû ajouter un chapitre entier sur les indices de prix, dont, dit-il, l'emploi s'est généralisé avec les expériences inflationnistes d'après-guerre: il est apparu clairement dans les années 1920 qu'on ne pouvait plus assimiler hausse des prix et prospérité comme le faisaient les économistes de la fin du XIXe siècle. La relation entre inflation et croissance a suscité depuis 1914 de très nombreuses analyses, dont la plupart concluent qu'à long terme, il n'y a pas de relation stable entre ces deux phénomènes. Tout ceci conduit à la conclusion qu'il n'est plus possible, aujourd'hui, d'étudier les fluctuations économiques en faisant d'abord référence à l'évolution des prix. La méthode des baromètre a été abandonnée avec l'effondrement des années 1930. Cependant, les séries entrant dans les baromètres n'ont pas été totalement déclassées. Certaines sont utilisées comme complément aux comptes nationaux, notamment pour repérer des tensions ou des changements dans le climat des affaires qui n'apparaissent pas.dans les flux de revenu et de dépenses; d'autres sont utilisées comme indicateurs physiques permettant de repérer les niveaux de vie et de développement. La construction d'indicateurs avancés dans les années récentes, reprend, avec des méthodes statistiques bien plus raffmées, l'idée principale des baromètres. Les raisons les plus importantes pour lesquelles, après la seconde guerre mondiale, l'indicateur central des fluctuations et de la croissance est devenu le revenu national et son taux de croissance, sont les suivantes. L'accroissement massif de l'interventionnisme économique a entraîné et légitimé une demande et une offre accrues de statistiques, ce qui a permis d'évaluer l'ensembles des activités. Les baromètres permettaient de déceler 18

les points tournants de l'activité, mais non d'évaluer la richesse d'un pays. Pendant la seconde guerre mondiale, la comptabilité nationale a été pour la première fois utilisée par les autorités, pour évaluer la pression des dépenses militaires sur les revenus et l'épargne du pays. Une fois la paix retrouvée, la méthode a continué à être appliquée aux budgets des Etats-providence. La référence à une croissance exponentielle ne s'est généralisée dans les travaux empiriques qu'après la seconde guerre mondiale. Dans les séries statistiques longues, les courbes exponentielles n'apparaissent vraiment qu'avec des agrégats en volume; les données agrégées en prix courants sont perturbées par les longs mouvements de hausse et de baisse de prix. Les séries en volume ou en unités physiques portant sur un seul produit suivent en général "le cycle de vie du produit", et par conséquent une courbe logistique. Une condition nécessaire pour que l'idée de croissance exponentielle s'impose, était de disposer de séries longues d'agrégats en volume. A notre connaissance, les premières qui ont été disponibles, ont porté sur les Etats-Unis, qui d'après C. Snyder (1934), ont connu un taux de croissance annuel moyen (calculé par une moyenne géométrique) de leur produit physique de 4% par an entre 1790 et 1930. Les Etats-Unis ont été l'un des pays qui ont eu la croissance la plus forte au XIXe siècle, notamment grâce à l'accroissement de leur territoire économique; les recensements agricoles et industriels y étaient assez fréquents; ceci explique que la constatation du trend séculaire exponentiel ait été faite d'abord sur le cas américain. Mais c'est seulement après 1945 que celui-ci est devenu la référence considérée comme normale dans les pays industrialisés. Les systèmes d'observation empiriques sont en réalité construits en fonction de visées normatives: l'observation des phénomènes est orientée par une intentionnalité. A la fin du XIXe siècle, la normalité, ou la norme fondamentale était la stabilité du niveau des prix. Après 1945, elle a été remplacée par la croissance du revenu national en volume. En matière de prix, une dérive inflationniste a été acceptée, plus ou moins importante selon les sous-périodes. Aujourd'hui, l'objectif de stabilité des prix, souvent mis en avant par les dirigeants des Banques centrales, ne doit pas être pris au pied de la lettre, car il correspond à l'acceptation d'une légère tendance à la hausse. De plus, malgré la longue crise de la fin du XXe siècle, les principes fondamentaux de la comptabilité nationale n'ont pas été mis en cause, et la croissance reste un objectif très important des politiques économiques. La remise en cause de la notion de "grande dépression 1873-1896" dans les travaux récents d'histoire économique résulte fondamentalement de la transformation des méthodes d'observation, liée elle-même aux mutations institutionnelles entraînées par les deux guerres mondiales et la grande crise de 1929.

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section 2 - croissance analyses récentes

et dépression

à la fin du XIXe siècle

Nous présentons d'abord les motifs généraux de la remise en cause de la notion de grande dépression 1873-1896 ; puis nous détaillerons les principales analyses de la croissance et des crises à la fin du XIXe siècle au Royaume-Uni, en Italie, en Allemagne, et en France.

~ 1 - la remise en cause de la "grande dépression 1873-1896"
Avant 1914, quelques économistes réputés, tels que A. Marshall et V. Goshen, avaient déjà mis en doute l'idée d'une grave dépression, notamment parce que les indicateurs de quantité ne confirmaient pas l'idée d'une longue chute de l'activité. Dans l'entre-deux-guecres, H. Bayles (1934) l'a directement et explicitement contestée, non seulement en s'appuyant sur les quantités, mais également en mettant en lumière l'hétérogénéité de cette période en ce qui concerne l'évolution de l'économie anglaise, et les différences entre celle-ci et celles d'autres pays. Mais c'est après la seconde guerre mondiale que le doute s'est généralisé, et a conduit, d'abord en Angleterre, à conclure qu'il n'y avait pas eu de grande dépression entre 1873 et 1896. Comme l'indique A.E. Musson (1959), le développement des travaux d'histoire économique quantitative a beaucoup contribué à cette révision. A partir des nombreuses séries reconstituées par les spécialistes de l'histoire économique quantitative, quatre types d'arguments ont été avancés pour conclure qu'il n'y avait pas eu de grande dépression entre 1873 et 1896. Le premier est simple: dans tous les pays, les séries de Pib en volume connaissent une progression significative entre le début des années 1870 et celui des années 1890 ; en aucun cas il n'est possible d'affirmer que la croissance s'est intecrompue entre 1873 et 1896. Le second argument, avancé notamment par S.B. Saul (1984), est que cette période ne constitue pas un découpage temporel pertinent: les évolutions ,divergentes des prix et des quantités, des salaires et des profits, les différences dans les conjonctures nationales des différents pays, interdisent de considérer qu'une dynamique homogène s'est imposée pendant ces années. Un troisième argument consiste à avancer que, s'il y a eu un ralentissement de la croissance à la fin du XIXe siècle, celui-ci ne traduit pas un processus de crise économique de longue durée résultant de facteurs endogènes et systématiques. Ainsi, l'affaiblissement de la croissance au Royaume-Uni est souvent vu comme un processus naturel de vieillissement au cours duquel ce pays a été rattrapé, et de plus en plus concurrencé, par de nouvelles puissances; les difficultés que connaît l'Allemagne après 1873 sont imputées, par K.E. Born (1985) et K. Borchardt (1976 et 1982), aux excès d'investissement causés eux-mêmes par l'euphorie de l'unification et le versement de réparations par la France; G. Luzzato ( 1961) explique en partie 20