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AFRIQUE DU SUD

De
130 pages
L’établissement d’européens en Afrique du Sud dès le XVIIème siècle a provoqué la maturation d’une société africaine qui, depuis plus de quatre-vingts ans, n’a cessé de revendiquer les droits du citoyen refusés par l’ordre colonial, puis par sa survivance, l’apartheid. L’obtention de ces droits répond à une exigence de principe. Toutefois leur application, sans autre vision politique, et sans garde-fous contre des bouleversements inconsidérés, conduirait à la situation de trop de pays africains.
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Collection Points de vue

Jacques SUANT

AFRIQUE DU SUD

DU PRINCIPE A LA NÉCESSITÉ

Editions L'HARMATTAN 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 PARIS

Du même auteur : Vietnam 45-72 L'affaire algérienne Rizières de sang La petite mer On m'appelle Sacha
Essai 1972 Essai 1987

Roman 1970 Roman 1982 Roman 1990

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L'Harmattan 1996

ISBN 2-73 84-4056-8

AVANT-PROPOS

Les élections de 1994 en Afrique du Sud auxquelles les Noirs ont participé à égalité avec les autres catégories de la population, accueillies avec soulagement dans le monde entier, ont été un événement considérable par sa signification. L'apartheid a laissé place à une expérience à peu près unique sur la planète, qui laisse subsister bien des interrogations, mais qui, dans sa genèse, et dans les résultats à attendre, offre un vif intérêt. A la question du pourquoi et du comment du bouleversement qui s'accomplit dans les rapports établis depuis les origines de leur cohabitation, entre les européens de souche et les autochtones, jadis désignés comme "indigènes", on peut répondre que divers facteurs d'origine extérieure ont joué, dont, notamment, la compétition idéologique des hyperpuissances. Sans doute! Mais ces facteurs n'ont été que les révélateurs d'une cause plus profonde, la maturation d'une société" indigène" transformée progressivement au contact de la modernité que les Blancs ont eux-mêmes apportée. Les Noirs de ce pays, à la fin du vingtième siècle, n'ont, en effet, plus grand5

chose en commun avec ceux qu'avaient découverts les navigateurs portugais et hollandais, plusieurs centaines d'années auparavant. A cet égard, l'Afrique du Sud n'est qu'un exemple d'un phénomène général. Toute société "indigène" qui a pris conscience de son existence politique, tend à rejeter les contraintes imposées à une autre époque, dans d'autres conditions. Il en résulte un conflit, latent ou déclaré, qui n'a d'issue que dans l'établissement d'un nouvel état des choses. Lorsque la prise de conscience est lente, ce qui a été le cas de l'Afrique, le conflit n'englobe que lentement la masse des "indigènes". Progressif, il reste décousu, ce qui laisse, momentanément des illusions au colonisateur. Mais la marche générale est toujours dans le même sens, vers l'émergence d'entités qui ont de nouvelles exigences. L'Histoire aura donné aux Africains une place particulière quant à leur admission dans la "civilisation", si on laisse à ce terme, son étroitesse de sens du temps de la domination des Blancs. L'esclavage des Noirs, pratiqué pendant des siècles, a marqué profondément la conscience collective des Africains. Cette impression d'avoir été, ou d'être, les "derniers de la classe" les a accompagnés au cours d'une décolonisation générale qui, après la guerre mondiale, ne s'est déclenchée et conclue en Afrique Noire, qu'après l'avoir été en Asie et au Moyen Orient. Enfin, en Afrique du Sud même, où les européens s'étaient réservé tous les pouvoirs, les Asiatiques et les Métis (à l'origine, des Malais) ont "reçu" des droits politiques et civiques partiels, avant que la moindre concession ait été accordée aux Noirs. Cette mise à l'écart était due, avant tout, à des raisons tactiques - les 6

Noirs constituant la grande majorité de la population -, mais les intéressés l'ont ressentie comme un affront supplémentaire, résumant et symbolisant l'attitude des Blancs à leur égard. Ainsi, dans l'ensemble du mouvement d'émancipation des peuples "de couleur", les Noirs se sont vus, d'une certaine manière, des "indigènes" par excellence. En Afrique du Sud, la question Noire a pourtant été posée de façon moderne dès 1910, lors de la fondation de l'Union. Depuis trente ans, devenue pressante, elle a été liée à l'évolution du continent, et surtout à celle des territoires environnants en Afrique Australe. Les troubles et les guerres civiles avec immixtions étrangères, en Angola, au Mozambique, en Rhodésie, en Namibie, qui se sont étendus du début des années soixante à la fin de la décennie quatre-vingt, soit la durée d'une génération, ne se comprennent pleinement que si le rapport à l'Afrique du Sud est constamment perçu. Ainsi faut-il observer l'intervention matérielle et médiatique de l'Union Soviétique et de ses Alliés, d'une part, l'omniprésence des Etats-Unis et des Occidentaux, d'autre part. Avant de faciliter le règlement d'ensemble, cette conjonction d'influences a contribué à brouiller les cartes, et à occulter la revendication africaine fondamentale qui était et reste en dehors des idéologies et des systèmes pour se porter sur la reconnaissance civique et politique du Noir, de l'Africain, à égalité avec les autres hommes. Traduit dans les faits, tout principe entraîne des conséquences. Or, ni la dignité des hommes, ni leur qualité' individuelle ne permettent de préjuger de l'aptitude des peuples à se gouverner. La société est complexe, longue à se constituer, et dans le cas africain, soumise de plein fouet à la brutalité d'une économie
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mondiale que les pouvoirs locaux ne peuvent guère maîtriser. Il est de fait que le continent, dans son "décollage" a pris du retard par rapport à l'Amérique latine, et plus encore, au Sud-Est Asiatique. S'il est indubitable qu'en Afrique du Sud, l'apartheid peut être tenu pour responsable de bien des insuffisanceS de la société "indigène", il est tout aussi évident que la remise d'emblée des pouvoirs à une équipe inexpérimentée, si bien intentionnée fût-elle, comportait des risques certains. Il fallait donc un "arrangement" préalable, au moins temporaire. Il s'agit d'un pays où vivent la quasi-totalité des Blancs en Afrique subsaharienne, et dont l'importance économique, en cette dernière décennie du siècle, est inégalée dans cette même zone. Aussi ne paraît-il pas sans intérêt d'observer comment s'adaptent les droits politiques à la situation singulière de l'Afrique du Sud. e' est le thème de cet ouvrage.

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DE LA DÉCOLONISATION

Comme beaucoup d'autres termes se rapportant à la société des hommes, celui de "décolonisation" a diverses acceptions. Au cours des quelques décennies de démantèlement des empires coloniaux, il a signifié pour les populations dites "de couleur" la cessation de toute intervention autoritaire "blanche" dans leurs affaires. Par contre, les Blancs quand ils étaient établis en nombre outre-mer, ont voulu la comprendre comme leur indépendance à l'égard de la métropole, et notamment comme la liberté de mener une politique indigène à leur convenance. Ces deux interprétations sont strictement opposées, ce qui révèle combien la question des autochtones est au centre de la politique de tout nouveau pays "Blanc" émergeant de l'outre-mer. L'Afrique du Sud ne fait pas exception. Comme dans ces pays qui font profession d'anticolonialisme, tels l'Australie et la Nouvelle Zélande, et comme à peu près partout où les européens se sont installés au cours des siècles, seules quelques îles étant alors inhabitées, aucune terre n'était vacante à l'arrivée des Blancs. Toutes
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relevaient de tribus, parfois depuis des temps immémoriaux. Beaucoup faisaient déjà l'objet de disputes ou de contestations entre autochtones, les uns ou les autres invoquant des rites ou l'âme des morts pour satisfaire aux nécessités pratiques de la vie, comme les terrains d'élevage ou les sources d'eau. Ainsi, à l'encontre d'une légende courant chez les Afrikaners, dans la région du Cap, là où s'établirent les premiers Blancs en Afrique du Sud, vivaient déjà, et depuis des millénaires, des populations autochtones. Les Sud-africains n'ont pas réglé la question indigène par l'élimination physique. Sans doute cela fut-il dû pour une part à la résistance d'autochtones plus nombreux et plus combatifs, pour une autre, à un comportement "paysan", malgré tout, différent de celui des aventuriers australiens. Toutefois, l'intrusion blanche par l'accaparement des terres, puis le développement soudain et puissant de l'industrie minière, deux phénomènes entraînant des déplacements forcés de populations à grande échelle, a abouti à une sujétion qui a brisé la société ancestrale, écrasée par les nouvelles contraintes de vie. Paradoxalement, c'est le fait d'avoir été plongés, bien que sous la férule, dans l'économie de leurs maîtres, qui a incité les Noirs à modeler de nouvelles formes de société, les a pourvus d'une adaptabilité plus grande au monde moderne, et, toutes ethnies confondues, leur a permis de se forger une conscience collective. La colonisation à ras de terre qu'ils ont subie, portait ainsi en germe sa propre destruction malgré tous les interdits mis en oeuvre pour en repousser le terme le plus loin possible.

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Les Blancs qui, en grande majorité, ont soutenu passionnément l'apartheid, mésestimant la puissance du mouvement d'émancipation, se sont engagés longtemps dans une voie sans issue. Le changement était inévitable. Il leur a été imposé, mais ils refusent de le reconnaître comme une décolonisation. C'est par une réaction d'humeur. C'est aussi par calcul, le moyen de se faire reconnaître plus facilement comme des Blancs authentiquement Africains. Une carte de bon voisinage. L'expression "décolonisation" est également rejetée par l'ANC, (Congrès National Africain), ce qui est, a priori, plus surprenant. Mais Nelson Mandela a eu l'occasion de s'en expliquer. Il ne veut ni s'encombrer du passé, ni raviver de vieilles querelles. C'est donc une position justifiée par les besoins du moment. On peut pourtant y déceler l'intention de ne pas assimiler l'Afrique du Sud au reste du continent africain quant à l'inaptitude des Etats nés de la décolonisation, à vivre dans le monde de la fin du vingtième siècle. Il s'agit bien de refuser d'admettre l'infériorité congénitale du Noir, ce que l'apartheid a longtemps voulu sournoisement imposer. Ce refus est d'autant plus vigoureux que la situation est déplorable dans la plupart des pays africains sans que l'on puisse sérieusement désormais en incriminer le colonialisme. Il est d'ailleurs de fait que les Noirs sud-africains ont le sentiment d'être plus éduqués que leurs voisins, et d'appartenir à un pays destiné à diriger l'ensemble de l'Afrique Australe. Il n'en reste pas moins que pour commencer à se libérer. de leur sujétion, il aura fallu aux Noirs sudafricains, un tiers de siècle après le retrait d'Afrique des puissances coloniales traditionnelles qui, le Portugal mis

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à part, renonçant à temps à leur souveraineté, ont su éviter les inconvénients d'une décolonisation forcée. L'ambiguïté, en réalité bien opportune, du terme de "décolonisation" vient, en effet, de la présence ou non de Blancs" établis" dans les" colonies" . Ni la France, ni, en général, la Grande Bretagne dans ses territoires administrés par le Colonial Office, n'avaient laissé se développer de peuplement blanc, si bien que la "décolonisation" ne pouvait que se limiter à un transfert de compétences, la métropole retirant son appareil d'Etat (administrateurs, militaires, techniciens) quitte à maintenir sur place une partie de son personnel ou de ses charges d'après des accords négociés librement de part et d'autre. A la suite de la Grande Bretagne et de la France, la Belgique était amenée à une attitude analogue, gênée seulement par des immixtions extérieures, et une amorce de "colonat", d'établissement blanc "définitif", quelques uns de ces colons regardant ostensiblement vers Pretoria. La France, la Grande Bretagne, la Belgique, ultérieurement rejointes par le Portugal contraint par un long conflit;ont bien remis à des autorités locales qui les réclamaient, des droits et des responsabilités, mais aussi des charges. Dans les faits, ces "transferts" ont donné lieu à des discussions, sinon des oppositions, mais dans le pire des cas, celui de la Guinée par exemple, la séparation mettait fin à la dispute. Le phénomène en cours en Afrique du Sud est d'une autre nature et d'une autre ampleur C'est un bouleversement des rapports sociaux jusque là figés dans un ordre "ethnique", concernant l'ensemble de la population dont plusieurs millions d'européens" établis" depuis si longtemps qu'ils ne se connaissent aucune autre patrie. Il 12

faut donc admettre, sur le continent, la singularité du cas sud-africain qui exige la cohabitation des deux principaux segments de la population. A certains points de vue, c'est une situation à l'américaine, encore accentuée par une disparité plus grande des niveaux de vie, et un rattrapage à faire de la modernité, plus large et plus profond. Compte tenu des difficultés que rencontrent les EtatsUnis pour apaiser leurs propres tensions raciales, on peut supposer, qu'en Afrique du Sud, ne sauraient suffire de simples déclarations de principe. Reste une différence substantielle, entre les deux pays. Les Noirs américains sont une minorité. Ils ne menacent en rien l'édifice américain, si tant était qu'ils refuseraient de s'y insérer. Par contre, les Noirs sud-africains constituent une majorité qui sera de plus en plus écrasante, alors que l'ensemble du continent est soumis à une démographie explosive. La nouvelle société en gestation ne se stabilisera que si elle est étayée par des mythes rassembleurs adoptés par les différentes composantes de la population. Des mythes assez forts pour étouffer les tendances racistes qui ne peuvent manquer de couver sous les cendres d'un régime n'ayant changé de visage que sous la contrainte. Le retour des vieilles attitudes provoquerait la ruine d'une construction laborieusement mise en place. Il faut tenir compte, en effet, de la lenteur d' évolution des mentalités. Au sujet des Noirs, l'exemple américain est édifiant. Ce n'est qu'à l'époque Kennedy qu'ont été levés les derniers obstacles à l'inscription des Noirs sur les listes électorales que certains Etats avaient subrepticement, sinon ouvertement, maintenus. Trente ans plus tard, alors que sont remis en cause les privilèges incitatifs à l'intégration, tel l'allégement de 13