La condition pénitentiaire

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168 pages
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Dans quelle situation d'existence se trouvent les condamnés lorsqu'ils ont à purger une peine ferme ? Comment vivent-ils leur parcours carcéral, comment s'accommodent-ils de leur aménagement de peine quand il prend la forme du placement sous surveillance électronique ? À partir des données actuelles observables en France et de la question portant sur les effets concrets de l'enfermement pénal, ce livre se résout à mettre des mots sur ce qui est parfois ressenti obscurément tant par les reclus que par les porteurs du bracelet pénal.

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Ajouté le 01 juillet 2013
Nombre de lectures 13
EAN13 9782336321196
Langue Français
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Tony Ferri et Dragan Brkić
Questions contemporaines
La conditionpénitentiaire Essai sur le traitement corporel de la délinquance
Questions contemporaines
La condition pénitentiaire Essai sur le traitement corporel de la délinquance
Questions contemporaines Collection dirigée par B. Péquignot, D. Rolland et Jean-Paul Chagnollaud Chômage, exclusion, globalisation… Jamais les « questions contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines » est d’offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective. Dernières parutions Collectif NOUS AUTRES,? UneQuelle action publique face au racisme recherche-action dans le Nord-Pas-de-Calais, 2013. Mostafa BENFARES,Altérité, responsabilité et questions identitaires. Le cas du Québec,2013. Dreyfus LOUYEBO,Politique, insertion et jeunesse : l'espoir du monde,2013. Ahmed KHERRAZ,Pour une participation des jeunes à la vie publique. Engagez-vous ! Réengagez-vous !, 2013. Rodolphe DALLE (dir.),Didactique de la communication, 2013. Sébastien REPAIRE,Sartre et Benny Lévy. Une amitié intellectuelle, du maoïsme triomphant au crépuscule de la révolution,2013.Daniel ARNAUD,Le harcèlement moral dans l’enseignement. Sévices publics, 2013. e e Hervé TERRAL,Figure(s) de l’Occitanie.XIX-XXsiècles, 2013. Etienne AUTANT,Construire une société conviviale,2013. Bertrand PIRAUDEAU,Le recrutement dans le football français. Histoire, logiques et enjeux géographiques, 2013. Jean-Marie BOUGUEN,La naissance de la politique pétrolière en France, 2013. Herbert GESCHWIND,Lerôle des soins palliatifs, nouvelle édition,2013. Sébastien de DIESBACH,La révolution impossible. Mes années avecSocialisme ou Barbarie, 2013. Jacob ETIENNE,Protection rapprochée et sécurité entreprise. Des nouvelles normes à l’international, 2013. Jacques ARNOL-STEPHAN,Entreprendre dans un monde en mutation, 2013. Françoise HAY, Christian MILELLI, Yunnan SHI, avec la collaboration de Joëlle LE GOFF,Faut-il encore investir en Chine ? Opportunités, risques et logiques économiques, 2013. Andreea ZAMFIRA,Une sociologie électorale des communautés pluri-ethniques, 2012.
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Tony Ferri et Dragan BrkićLa condition pénitentiaire
Essai sur le traitement corporel de la délinquance
Des mêmes auteurs TONYFERRILe répit,Paris, Publibook, 2001 Les fées pleurent pour y croire encore, Paris, Publibook, 2008 « La biopolitique et le P.S.E. (Le placement sous surveillance électronique) », in La biopolitique outre-Atlantique après Foucault, sous la dir. d'Audrey Kiéfer et de David Risse, Paris, L’Harmattan, 2012 Qu'est-ce que punir ? Du châtiment à l'hypersurveillance, Paris, L’Harmattan, 2012 DRAGANBRKIĆLe Petit noir des Balkans, Paris, Publibook, 2005 Prière d’insérer, Rennes, Goater, 2009 © L’Harmattan, 2013 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-01083-0 EAN : 9782343010830
La contribution de chacun des coauteurs à la création de cette œuvre lui est propre. La contribution de l’un des auteurs ne peut, par conséquent, engager la responsabilité personnelle de l’autre.
Première section
Les corps face aux pénalités contemporaines
* Tony Ferri
Liminaire
Se poser la question des relations de son corps propre à son environnement ainsi qu'à ce qu'on ressent immédiatement de lui dans notre rapport au monde constitue à la fois un vaste champ de réflexion et un immense chantier d'études qui, de la psychologie contemporaine jusqu'aux sciences cognitives et les neurosciences, en passant par le biranisme, le bergsonisme, le béhaviorisme, la psychologie de la forme et la phénoménologie merleau-pontienne, n'ont pas fini de s'élaborer. Ces approches réflexives de la question du corps qui s'expriment originalement à travers l'histoire de la philosophie et celle des sciences, au demeurant toutes passionnantes et éclairantes soient-elles, n'offrent toutefois pas un examen suffisamment contextualisé, concret et mis en situation de l'appréhension du corps propre qui, en réalité, une fois placé dans un environnement particulier, ne manque pas de «réagir »,d'« interférer »et d'«évoluer »selon une dynamique et une trajectoire toutes singulières débouchant sur des conséquences que l'on ne saurait observer nulle part ailleurs. S'il est vrai que, d'un point de vue philosophique, le corps est l'élément par lequel l'individu s'ouvre à un environnement et déploie son existence, non seulement en percevant les objets qui l'entourent et en s'éprouvant comme tel ou tel au milieu d'un univers donné, mais aussi en s'éduquant à la faveur des idéaux éducatifs du moment et en s'abreuvant continûment des valeurs culturelles avec lesquelles il est toujours déjà aux prises, et ce consécutivement à son inscription dans un monde rempli de significations déjà construites, en d'autres termes s'il est vrai que le corps n'est pas une donnée abstraite évoluant au milieu du vide, il s'ensuit que l'espace de l'enfermement, et en particulier celui de la prison, n'est pas de nature à produire les mêmes effets sur le développement du corps propre et la représentation que le sujet en a que si ce même corps avait pour habitude de profiter d'un bain de soleil, en
* Docteuren philosophie, Conseiller pénitentiaire d'insertion et de probation au sein du ministère de la Justice, Chercheur post-doctoral associé au Laboratoire GERPHAU (Groupe d'études et de recherche philosophie, architecture et urbain – LAVUE UMR CNRS/MCC 7218).
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sirotant un rafraîchissement sur la plage de Copacabana. Il y a des domaines ou des territoires qui sont sources d'altération, d'aliénation, de dépersonnalisation et de dépossession du corps, et l'on s'interdit d'en comprendre les implications concrètes si l'on se borne à analyser ce phénomène à partir de simples abstractions stériles. Les espaces confinés issus des modes d'enfermement présentent les caractéristiques d'une « violentisation » et d'une dénaturation du corps dont les conséquences sont autant multiples que désastreuses pour la santé du sujet corporel et l'harmonie sociale. Il s'agit, par conséquent, d'analyser ce que peut être un parcours de vie, la référence à la vie d'une personne détenue ou punie selon le système de valeurs véhiculées par le discours viscéralement pro-atlantiste et occidentaliste d'aujourd'hui. Le philosophe M. Foucault avait déjà fortement attiré l'attention sur l'idée féconde que toutes les sociétés humaines sont pétries par ce qu'il appelle uneépistémèil convient de dont faire la généalogie pour en comprendre la logique et les mécanismes qui conduisent les individus à s'y conformer à leur insu et à y adhérer complètement. Cetteépistémè, qui structure silencieusement les conditions du discours et des sciences, qui colore originairement les représentations sociales, détermine les domaines prescriptif et proscriptif, l'univers des possibles et les limites de l'acceptable à l'intérieur d'une société donnée caractérisée par un niveau de connaissances, de disciplines et de techniques dont l'unité est formée par la communauté d'une même pensée, d'une même parole. Il s'agit de la conditionhistoriquede possibilité du savoir, de la pratique et des usages. C'est précisément cetteépistémècontemporaine dont émane le principe de la pénibilité de la peine, et plus particulièrement celui de la pénalité par enfermement, et donc celui de la punition du corps propre qui est ici l'objet de notre réflexion, puisqu'il s'agit d'isoler ce que la pénalité a aujourd'hui de différent et de propre par rapport à ce qu'elle a pu être ou pourrait être en d'autres temps et en d'autres contrées du monde.
Notre point de départ de travail consiste à interroger les conséquences induites par le système pénal actuel français sur le devenir d'un individu marqué par son ancrage corporel dans l'environnement pénal et pénitentiaire. Sur la base des acquis livrés tant par les sciences sociales que par la philosophie contemporaine, en particulier bergsonienne et merleau-pontienne, notre propos s'attache autant à caractériser le processus de déconstruction du corps propre qui est à l'œuvre dans les procédures d'enfermement - que celles-ci se définissent par l'emprisonnement classique ou par le placement sous surveillance électronique qui est en vogue aujourd'hui et qui connaît, dès lors, un accroissement inédit en France en termes de nombre de personnes placées - qu'à montrer combien un corps déconsidéré, abîmé ou malade a peu de chances de permettre à l'individu de se réinsérer normalement et de retrouver une vie sociale sereine et digne. C'est donc à l'interrogation des tenants et des aboutissants de la pénalité
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contemporaine inscrite dans les processus de punition, de disciplinarisation et de contrôle des corps qu'il convient de procéder ici, et ce afin de révéler, en creux, à la fois le décalage existant entre le discours ambiant, profondément ancré dans une idéologie de la sanction pénale qui sévit sur les corps et plus encore sur la masse des corps représentée par les populations importantes mises sous écrou, et les contradictions entre, d'un côté, la volonté affichée par les pouvoirs publics de favoriser la réinsertion et la prévention de la récidive et, d'un autre côté, la réalité quotidienne révélée par les limites autrement bien dommageables d'un système qui, s'il n'est pas porté par des considérations affranchies du principe liberticide de l'enfermement et s'émancipant à l'aide d'un autre sens de la peine, ne conduit qu'à consolider et à perpétuer ce qu'il prétend pourtant combattre, à savoir la commission des infractions qui s'illustrent par l'accroissement absurde du nombre de placements sous écrou, par la hausse asymptotique du nombre de suivis en milieu ouvert, par l'augmentation réelle ou promise des constructions d'établissements pénitentiaires et par l'aggravation infernale des dépenses publiques grevées par des dispositifs foncièrement inefficaces et contraires aux idéaux du respect de la personne humaine. Qu'il faille prendre en charge la question des délits et des crimes dans la communauté et favoriser la paix sociale, nul ne le conteste. Mais que l'on présente comme horizon de cette prise en charge uniquement le principe de l'enfermement, cela peut, certes, rassurer les gens en leur laissant croire que des réponses répressives existent face aux phénomènes de la délinquance, mais cela ne peut, à terme, que contribuer à aiguiser le désir d'une intensification de la sanction à l'égard du sens commun et à inquiéter ceux-là même qui sont sensibles à la question du sens de la peine et à la question d'une authentique humanisation de la pénalité indexée sur d'autres critères, d'autres méthodes et d'autres manières de prendre en charge les infractions.
A) La nature du corps dont il est question
Quelle est la définition ou la vision philosophique du corps qui sous-tend l'ensemble de nos analyses ? Notre base de réflexion est l'idée du corps tel qu'il est déterminé par H. Bergson, M. Merleau-Ponty et G. Canguilhem qui, par-delà les distinctions et les écarts qui les séparent, ici ou là, sur un plan analytique ou doctrinal, ont en commun d'avoir concédé à la question du corps une place de choix et d'avoir tenté de spécifier les processus vitaux ressentis qui se manifestent au sein du corps propre dans sa relation au temps, au monde et à autrui, ainsi que ce qui fait la singularité d'un individu à travers justement les dimensions de sa vie corporelle. Ce corps dont il est question est ce corps vécu, éprouvé, tout autant tourné au-dedans de lui-même que dirigé vers le dehors, ce corps qui est aussi bien produit par ses
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