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Un procureur général dans la tourmente

De
190 pages
L'auteur, mis en cause dans l'affaire Alègre, en retrace les épisodes à partir de ses souvenirs personnels et des pièces des procédures judiciaires. Il reconstitue le processus de cette manipulation qui aboutit notamment à la déstabilisation de la justice toulousaine. Il analyse par ailleurs les faiblesses de la police, de la gendarmerie et de la justice, mais aussi la façon dont ces institutions se sont reprises et ont finalement su rétablir la vérité. Après l'affaire Dutroux, l'affaire d'Outreau et l'affaire Alègre, les leçons seront-elles enfin tirées par les enquêteurs, les magistrats et les journalistes ?
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Un procureur général dans la tourmente Les dérives de l'affaire Alègre

Questions Contemporaines Collection dirigée par J.P. Chagnollaud, B. PéquignotetD. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation.. . Jamais les « questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

Dernières parutions David LAWSON, Alerte infectieuse, 2006. Yves-Marie LAULAN, Peut-on se satisfaire de la natalité en France et en Europe?, 2006. Alain GRIELEN, Menace sur l'humanité, 2006. Christian BORROMÉE, Souriez vous êtes en France. Les solutions, 2006. Cyril LE TALLEC, Mouvements et sectes néo-druidiques en France, 1935-1970,2006. Guy CARO, De l'alcoolisme au savoir-boire, 2006. Adrien THOMAS, Une privatisation négociée, 2006. Tidiane DIAKITÉ, Mutations et crise de l'époque publique, 2006. Anaïs FAVRE, Globalisation et métissage, 2006. Jean-Luc CHARLOT, Le pari de la participation, 2006. Stéphane ENCEL, Histoire et religions: l'impossible dialogue ?, 2006. Patrick GREPINET, La crise du logement, 2006. Jacques RAYMOND, Comprendre les crises alimentaires, 2006. Raymond MICOULAUT, Tchernobyl, 2006. Daniel ARNAUD, La Corse et l'idée républicaine, 2006. Jacques DUPÂQUIER, Yves-Marie LANLAU, Immigration / Intégration. Un essai d'évaluation des coûts économiques et financiers,2006. Olivier ESTEVES, Une histoire populaire du boycott, tome 1 1880-1960 L'armée du nombre, 2006.

Jean VOLFF
Avocat général à la Cour de cassation

Un procureur général dans la tourmente
Les dérives de l'affaire Alègre

L'Hannattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace Fac..des L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia 15 L'Harmattan Burkina Faso Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI de Kinshasa Via Degli Artisti, 10124 Torino IT ALlE 1200 logements 12B2260 Ouagadougou 12 villa 96

1053 Budapest

Université

- RDC

DU MÊME AUTEUR La législation des cultes protestants en Alsace et en Moselle, Strasbourg, Oberlin,1993. Cultes protestants. Textes commentés, in Jurisclasseur "Alsace-Moselle", fase. 233, Paris, Ed. Techniques, 1993 et 2006. Le guide du droit local. Le droit applicable en Alsace et en Moselle de A à Z (en collaboration), Strasbourg-Paris, IDL et Economica, 1997 et 2002. Le ministère public, Que-sais-je ? n° 3394, Paris, P.U.F. 1998. Le droit ecclésial protestant (en collaboration), Strasbourg, Oberlin, 2001. Le droit des cultes, Connaissance du droit, Paris, Dalloz,2005.

www .librairieharmattanocom harmattan 1@wanadooofr diffusionoharmattan@wanadooofr

@L'Harmattan,2006 ISBN: 2-296-01067-9 EAN : 9782296010673

A ma famille, à mes collègues et à mes amis, qui m'ont soutenu dans l'épreuve.

"Sur le terrain judiciaire, comme on le sait, l'investigation journalistique est venue ruiner peu à peu - et sans doute à jamais - le principe du secret de l'instruction. Pour les affaires importantes, l'enquête judiciaire se fait désormais au vu et au su de la foule, via les médias. Cela ne va pas sans distorsions de toutes sortes, stratégies obliques, évocation prématurée des soupçons, etc. La procédure judiciaire ellemême s'en trouve transformée. Médiatiquement et symboliquement parlant, la sentence est rendue en cours d'instruction sans que le jugement véritable puisse venir en corriger, après coup, les effets destructeurs. L'opacité minimale requise pour soustraire la justice aux versatilités émotives de l'opinion n'est plus garantie. Là aussi, une transparence immaîtrisée s'impose à tous,. quelquefois pour le meilleur,. le plus souvent pour le pire, en transformant les présumés innocents en coupables désignés par avance à la
foule" .

Jean-Claude Guillebaud, "Le goût de l'avenir"

7

Avant-propos
Tout au long de ma carrière de magistrat j'ai eu la hantise de l'erreur judiciaire. Malgré les nombreux garde-fous placés sur notre chemin par la procédure pénale et la grande qualité de la plupart des acteurs de la scène judiciaire, un dérapage est vite arrivé et il n'est pas toujours aisé de s'en rendre compte à temps et de repérer le moment et le lieu où il s'est produit. La justice n'est pas une science exacte, nous le savons bien, mais un art, "tout d'exécution", comme la stratégie. Certes des sciences nous apportent ponctuellement une aide, parfois déterminante. Mais en défmitive tout repose sur les dons des hommes et des femmes qui se consacrent à cette mission si difficile. TI leur faut avant tout avoir du bon sens, du discernement et une grande humilité. Les connaissances juridiques et techniques, comme l'expérience, certes nécessaires, viennent cependant en second. Méfions-nous comme de la peste du surhomme bardé de certitudes, du justicier, du chevalier blanc ou du détective au flair infaillible! Invariablement ils conduisent la justice dans l'impasse, quand ce n'est pas dans le mur. Avec une personnalité politique toulousaine et divers collègues de la cour d'appel et du tribunal, j'ai failli en être victime. Faussement accusés de crimes abominables par deux ex-prostituées en difficulté avec la justice, nous nous sommes retrouvés dans la position de suspects, livrés à la machine judiciaire prématurément mise en mouvement et au monstre médiatique déchaîné. 9

TI

a fallu se battre et pratiquement prouver notre

innocence, face aux orgueilleuses convictions et aux partis pris de certains gendarmes et magistrats, enivrés par leur pouvoir et avides de renommée. Procureur général près la cour d'appel de Toulouse, j'avais légalement la haute main sur cette affaire. Mais il a suffi que mon nom soit jeté en pâture à un enquêteur crédule, par une ancienne fille de joie, pour que je sois immédiatement mis hors jeu, me retrouvant sur la sellette comme un vulgaire malfaiteur et lâché ostensiblement par mon ministre. Cruelle expérience, mais rude leçon! Maintenant que cette affaire est close et que la vérité a été judiciairement établie, le moment me paraît enfin venu de revenir sur les péripéties de ces procédures, de rechercher les erreurs commises par les uns ou les autres, de faire l'inventaire des dégâts causés et de constater comment fmalement l'erreur judiciaire a été évitée de peu. Ce témoignage, véritable travail de mémoire, m'a aussi permis de tourner défmitivement la page, après cet épisode particulièrement pénible de ma vie personnelle et professionnelle.

JO

Chapitre I. Procureur

général à Toulouse

Le 12 septembre 1994, au cours de l'après-midi, a lieu l'audience solennelle d'installation à mon nouveau poste de Procureur général près la cour d'appel de Toulouse. J'anive d'Agen, où j'ai exercé les mêmes fonctions pendant cinq années. La cérémonie traditionnelle se déroule avec la pompe habituelle, dans la grand'chambre de l'ancien parlement de Toulouse, achevée en 1492, sous le règne de Charles VITI.Elle est située au rez-de-chaussée du Palais. Les invités y pénètrent directement, depuis le hall d'entrée donnant sur la cour d'honneur. Ils ne manquent pas d'être surpris par le décor de la fm du XIX ème siècle et par la présence d'une chapelle, avec autel, crucifix et tableau représentant le baptême du Christ, face aux sièges capitonnés de velours grenat de la cour. Pendant que les personnalités civiles, militaires et religieuses invitées s'installent aux places qui leur sont réservées, dans le brouhaha des conversations, je me recueille dans le calme de mon cabinet du premier étage et relis une dernière fois le texte du discours que je vais prononcer dans quelques instants. Je suis ému bien sûr. Comment ne le serait-on pas au seuil d'une nouvelle étape de sa vie professionnelle, qui en constitue sans doute le couronnement? Placé à la tête du ministère public d'une des plus grandes et plus prestigieuses cours d'appel de France, je sais aussi que de lourdes responsabilités m'attendent désormais et que je devrai y faire face jour après jour et en toutes circonstances. Mais je crois que mon expérience professionnelle, ma connaissance du milieu judiciaire et ma réflexion approfondie sur le métier de Il

magistrat, son passé, son évolution rapide et ses perspectives d'avenir, constituent des atouts pour réussir dans ma nouvelle mission. Je suis à mille lieues de me douter que la fonction qui m'est confiée en ce jour, certes exposée, me vaudra d'être emporté neuf ans plus tard dans une tourmente politicomédiatique autant que judiciaire: la dérive de l'affaire Alègre. Tout en revêtant la robe rouge, bordée d'hermine, sur laquelle brillent mes décorations, la ceinture de soie noire, les gants de peau blanche et la toque de velours noir aux deux galons d'Of, costume d'audience hérité directement de celui de nos anciens rois, je pense à ma famille. Seule mon épouse sera présente; mes deux enfants sont au collège; mon père est mort d'une crise cardiaque voici sept ans déjà: ma mère, habitant Paris et trop âgée n'a pu venir à Toulouse; mon frère et ma sœur sont retenus par leur travail dans la région parisienne. Comme ils doivent être fiers de cet honneur qui m'est fait! Et comme mes grands-parents le seraient plus encore s'ils avaient vécu jusque-là ! Je ne suis pas en effet ce que dans l'armée on appelle "un fils d'archevêque" et si je peux être fier d'avoir fait une belle canière, celle-ci ne doit rien à la faveur, à la richesse ou aux réseaux politiques ou idéologiques. Mes arrière-grands-parents paternels ont opté pour la France en 1871 et ont dû quitter leur Alsace natale pour s'installer à Paris, dans le faubourg Saint-Antoine, où ils vécurent difficilement et moururent jeunes, laissant plusieurs orphelins. Mon grand-père paternel, Quirin Volff, fut recueilli dans un orphelinat protestant, puis dans une maison d'apprentis de la même confession et exerça toute sa vie le métier de cartonnier, gravissant un à un les échelons, 12

d'apprenti à directeur. La guerre de 1914-1918 a interrompu cette vie de travail. Incorporé comme simple artilleur au début du conflit, il fut libéré après la victoire, avec le grade de lieutenant, après avoir été deux fois blessé. Marié avec une jeune fille également d'origine alsacienne, rencontrée dans la paroisse luthérienne de Bon Secours, il en eut trois fils. Mon père, Georges, était le second. A l'époque, il n'y avait pas d'allocations familiales et c'est donc sans autre aide que les bourses de la République que mes grands-parents ont élevé leurs trois enfants et sont parvenus, à force de sacrifices, à leur payer des études supérieures. Mes deux oncles sont devenus ingénieurs. Mon père est entré à Saint-Cyr, promotion Galiéni et en est ressorti officier d'infanterie coloniale. Mes grands-parents maternels, également alsaciens, avaient émigré à Paris au début du XX ème siècle. Ma grandmère avait été "placée" chez de grands bourgeois protestants et mon grand-père, orphelin très jeune lui aussi, l'avait rejointe après son service militaire dans l'armée impériale allemande, pour l'épouser. Il était charcutier, mais ce métier ne lui plaisant pas, il profita d'un petit héritage pour apprendre à Paris le métier d'ébéniste, qu'il exerça jusqu'à un âge avancé. En 1914, quoique officiellement de nationalité allemande, il s'engagea dans l'armée française. Mais fait prisonnier à la bataille de la Marne, il dut emprunter l'identité d'un camarade mort pour échapper aux représailles de l'ennemi. Dénoncé cependant quelques mois plus tard, il comparut devant un conseil de guerre et fut condamné à mort comme traître et déserteur. Sa peine commuée en travaux forcés à perpétuité, il termina la guerre dans un bagne en Prusse orientale. Toute sa vie il en eut des cauchemars. 13

Ils avaient eu deux filles avant cette guerre, l'ainée étant morte d'une méningite à l'âge de huit ans ; la seconde, Élisabeth Germaine, née après ce drame, est ma mère. Élevée dans le petit monde des ébénistes du faubourg, après avoir obtenu le brevet élémentaire, elle a travaillé quelques années comme secrétaire chez un marchand de bois du quartier. Enfants, mes parents ont fréquenté les mêmes bancs de l'église luthérienne de Bon Secours, dans le quartier SaintAntoine. Ils se sont plus et se sont mariés en octobre 1933, dans cette même église. Mon père venait de participer à la pacification de la Mauritanie, comme chef de poste dans le désert, luttant avec ses méharistes contre les dernières razzias. Mission exaltante pour un jeune officier de cette époque, à l'apogée de l'empire français. Avec sa jeune épouse, il partit ensuite pour l'Indochine, joyau de cet empire colonial, à un mois de navigation de Marseille, à bord du paquebot "Félix Roussel" de la Compagnie des Messageries Maritimes. Leur séjour à Saigon dura deux ans et fut enchanteur, en dépit du climat difficile et de l'éloignement. Un jeune lieutenant sans fortune avait là-bas villa, boy et cuisinière, voiture... Le couple s'est fait quelques amis dans le milieu militaire et la paroisse protestante. L'un de leurs meilleurs souvenirs fut une excursion au Cambodge, jusqu'aux ruines d'Angkor, en voiture, avec des amis. Enfant, j'admirais les photos rapportées de ce voyage et elles me faisaient rêver. Par la suite mes parents séjournèrent à Dakar, où mon père était officier d'ordonnance du Gouverneur général de l'Afrique Occidentale Française. C'est là que je suis né le 10 août 1938, à l'hôpital militaire. A la déclaration de guerre un an plus tard, mon père obtenait le commandement d'une compagnie du 6ème régiment de Tirailleurs sénégalais et 14

prenait la route du Maroc. Ma mère et moi regagnions alors la France par mer, dans un convoi escorté et sous la menace constante des sous-marins allemands à l'affût. Je n'ai fmalement pas beaucoup connu mon père, car depuis cette séparation il n'a pas cessé de hanter les différents théâtres d'opérations où se trouvait engagée l'armée française: débarquement de Provence et campagne avec la 1ère Armée française du général De Lattre de Tassigny jusqu'à la libération de Mulhouse et le franchissement du Rhin, pacification de Madagascar, deux nouveaux séjours en Indochine en guerre, puis également deux séjours au Sahara, pendant la guerre d'Algérie, successivement sur les frontières tunisienne et marocaine, où il commandait un régiment et exerçait les fonctions de sous-préfet. Son dernier séjour outre-mer eut lieu au titre de la coopération, dans la République du Congo Brazzaville fraîchement indépendante. Colonel d'infanterie de marine, il y commandait les troupes françaises et conseillait les cadres de la jeune armée congolaise. Les émeutes qui devaient entraîner la chute du Président de la République, le fameux abbé Fulbert Youlou, mirent fin à la carrière de mon père et lui coûtèrent les étoiles de général. En effet, monsieur Foccart, conseiller chargé des affaires africaines à l' Elysée, lui demandait téléphoniquement de faire intervenir ses troupes contre les émeutiers. Sachant que cela provoquerait des morts dans la foule, mon père déconseillait cette intervention, puis devant l'insistance de son interlocuteur, demanda un ordre écrit, qui naturellement ne vint jamais. Dans l'épreuve, la pusillanimité des politiciens ne manque jamais de poindre; ils évitent en général de prendre leurs responsabilités, préférant abandonner les serviteurs de l'Etat dans la tempête, dès la première vague. Je devais en faire plus tard, à mon tour, l'amère l'expérience. 15

Il est l'heure, je suis prêt et il me faut maintenant descendre à l'audience. Je suis grave, mais heureux. Un président de chambre et un substitut général viennent me chercher dans la somptueuse salle des délibérés du xvn ème siècle, dite "salon doré", où je les attends et m'introduisent dans la grand'chambre où la cour d'appel siège en grand arroi sur la haute estrade et m'accueille selon un rite immémorial. La salle est comble, tous les luminaires sont éclairés et mettent en valeur le décor grenat des murs, ornés des armes de Languedoc et de grandes lettres K en or, ainsi que les 187 caissons peints du plafond. Sur la droite en entrant, ouvrent au midi cinq grandes fenêtres aux vitraux losangés bleu et jaune, encadrées de lourds rideaux pourpres. Sur la gauche se dresse l'obélisque de marbre blanc offert par le barreau en 1775, à la gloire de Louis XVI, pour le remercier d'avoir rétabli les parlements. Moi qui suis passionné d'histoire, je sens le poids de celle-ci, d'autant plus que l'on va commémorer officiellement dans quelques jours le 550 ème anniversaire de la création du Parlement de Toulouse. Ici même les rois François 1er et Charles IX ont tenu des lits de justice. Dans cette salle mon lointain prédécesseur a requis en vain, pendant plusieurs années, l'enregistrement de l'Edit de Nantes. C'est là aussi que le duc Henri de Montmorency, gouverneur du Languedoc, a été jugé et condamné à mort, par un parlement présidé en personne par le Garde des Sceaux. Là encore que le Tribunal Révolutionnaire a envoyé à la guillotine trente hommes et une femme en trois mois et que la justice au quotidien a été rendue sans interruption jusqu'à nos jours. Le Premier Président Raymond Exertier, que je connais depuis notre scolarité au Centre national d'études judiciaires, devenu l'Ecole Nationale de la Magistrature, 16

m'accueille et se réjouit publiquement de mon arrivée à Toulouse et de notre future collaboration à la tête de la cour d'appel, qu'il nous reviendra de gérer ensemble. Avec humour il rappelle les arrêts "Volff-Exertier", rendus par le Conseil d'Etat en 1984, qui avaient reconnu le fait syndical dans la magistrature judiciaire, réunissant ainsi pour la première fois nos deux noms. A mon tour, dans un discours que j'ai voulu sobre, mais clair, je dis ma volonté de lutter contre la criminalité sans faiblesse, ni passe-droit, dans le respect des grands principes de notre législation et mon souhait d'être assisté dans cette mission par un ministère public sans état d'âme, soudé, actif, à l'écoute de nos concitoyens, ferme et efficace. La cérémonie dure une heure. L'audience une fois levée, le Premier Président et moi recevons les salutations de nos invités dans la galerie, avant de les retrouver au premier étage pour le vin d'honneur servi dans la salle Minerve.
TI y a là mon prédécesseurimmédiat,monsieur Lucien

Remplon, le préfet de région Alain Bidou, le député-maire Dominique Baudis, le président du conseil général Pierre Izard, des parlementaires, le général Godinot commandant la l1ème division parachutiste, le recteur, les présidents et procureurs des tribunaux de grande instance du ressort, les présidents des tribunaux de commerce et des conseils de prud'hommes, ainsi que l'ensemble des représentants des universités, du barreau, du notariat, des huissiers, de la police, de la gendarmerie, des experts, ainsi que des cultes. Neuf ans plus tard, dans cette même salle, je ferai mes adieux à mes collègues et collaborateurs, dans un palais assiégé par les journalistes en folie. Ceux-ci parviendront à prendre des photos et à fIlmer la cérémonie de loin, à la volée, par les fenêtres, juchés sur des escaliers extérieurs. Ils n'ont 17

pas eu l'occasion cependant de me voir accablé en cette circonstance, mais à côté de ma femme, la coupe de champagne à la main, le sourire aux lèvres, devisant calmement avec mes invités qui venaient de me combler de témoignages d'estime et d'amitié.

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Chapitre D. Le substitut Marc Bourragué
Dans les semaines qui suivent, je rends visite aux six parquets qui sont placés sous mon autorité, Toulouse, Montauban, Albi, Castres, Foix et Saint-Gaudens. Je commence évidemment par le plus important d'entre eux, celui de Toulouse. Le procureur de la République en poste à l'époque, monsieur Francis Fréchède, me reçoit et me guide dans les dédales du Tribunal de Grande Instance, après m'avoir fait un rapide résumé de la situation, de ses activités et de sa politique pénale. C'est un homme grand, mince, cheveux grisonnants, la cinquantaine distinguée, qui s'exprime avec clarté, dans une langue châtiée. Il connaît bien son parquet, les magistrats qui le composent, ainsi que le ressort territorial qui relève de sa compétence, l'un des plus peuplé et sans aucun doute celui qui bat tous les records de criminalité. Il me présente tour à tour ses divers collaborateurs et j'ai un bref entretien avec chacun d'eux. Ces hommes et ces femmes sont très divers, mais dans l'ensemble de bons professionnels, compétents et dévoués, surchargés aussi, avec le courrier quotidien à traiter, les dossiers d'instruction à régler, les nombreuses audiences à assurer, les permanences de semaine et de "week-end", les transports sur les lieux de crimes, les contrôles de garde à vue dans les locaux de police ou de gendarmerie, sans oublier les nombreuses commissions et réunions où ils doivent représenter le procureur. Les monceaux de dossiers accumulés dans leurs bureaux respectifs en témoignent. Mais je note que nombre d'entre eux sont depuis bien longtemps en poste à Toulouse, ce qui traduit un certain immobilisme et risque d'entrâmer routine et sclérose. 19

Ce n'est pas encore le cas de Marc Bounagué, le substitut de la section économique et financière. Cependant, avant d'entrer dans la magistrature, il avait été fonctionnaire des impôts dans cette même ville. Je le découvre comme les autres. Approchant la quarantaine, c'est un homme massif, le crâne rasé, dont les yeux, d'un bleu très pâle, vous observent attentivement au travers de ses verres de lunettes. Il parle calmement, sûr de lui, d'une voix douce, presque inaudible. Une forte personnalité sans aucun doute, qui soulève l'intérêt mais n'inspire pas la sympathie de prime abord! TIest réputé pour sa rigueur, sa puissance de travail, son habileté manœuvrière et ses connaissances très pointues en droit commercial et financier. Le procureur me confirme que monsieur Bourragué est la cheville ouvrière de cette section, qu'il anime avec bonheur et qu'il est aussi très présent au Tribunal de commerce de Toulouse où il tient le siège du ministère public. Par la suite je devais me rendre compte que monsieur Bourragué se trouvait au centre de conflits internes au parquet et au tribunal, qui rejaillissaient même au dehors. Soutenu fermement par une partie de ses collègues, il était honni par une autre, des clans se formant ainsi autour de lui et contre lui. Je n'ai pas eu le sentiment que cela le gênait vraiment beaucoup; en tout cas, sûr de son bon droit, il ne semblait rien faire pour apaiser ce climat délétère. Le connaissant mieux à la longue, je compris les raisons de ces réactions à son égard. En effet monsieur Bourragué n'est pas vraiment du sérail. Ancien fonctionnaire des Impôts, il a été intégré au corps des magistrats en 1986. Après un bref séjour à Rodez, en qualité de juge d'instruction, il est revenu à Toulouse comme substitut en avril1989. TIn'a pas le style de la maison et il a conservé ses relations, ses 20

activités, ses habitudes, ses façons de faire et son mode de vie antérieurs. Actif, combatif même, il s'intéresse de près aux affaires, noue des relations privilégiées avec certains enquêteurs, les dirige avec minutie et adresse, fixe des objectifs, monte des stratégies, bref il n'hésite pas à "se mouiller" et à prendre des risques. Par ailleurs il a des activités sociales, qui le conduisent à intervenir dans le milieu associatif et à fréquenter toutes sortes de gens, certains parfaitement honorables, mais d'autres en difficulté ou plus ou moins marginalisés. Bref, Marc Bourragué est un magistrat atypique et parfois imprudent, ce qui suscite des interprétations défavorables de la part de certains et permet aux rumeurs de s'alimenter et de se développer sur son compte. Surtout, dans l'exercice de ses fonctions, il s'est fait des ennemis, dont certains redoutables, tant en ville qu'au Tribunal de commerce et au Tribunal de Grande Instance. Car il est courageux et n'hésite pas à contrarier de puissants intérêts, à s'attaquer à des réseaux affairistes ou à poursuivre des personnalités locales ou régionales en délicatesse avec la loi, avocat de renom, commissaire aux comptes, ancien président et président en exercice du Tribunal de commerce de Toulouse et surtout les membres de la toute-puissante famille Baylet, propriétaire de "La Dépêche du Midi". C'est notamment à propos de l'affaire Baylet qu'il entra en conflit avec le juge d'instruction Laurent Nion, chargé du dossier, pourtant jusque-là de ses amis. Rapidement ce différend fit tache d'huile et prit des proportions importantes. Des accusations de malversations et de corruption se répandirent, visant monsieur Bourragué. Certains magistrats de la cour d'appel vinrent même un jour m'en parler confidentiellement, sans pouvoir cependant me 21