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Construire l'Euro-Méditerranée

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Description

L'espace Euro-Méditerranéen est une véritable opportunité pour trouver les solutions novatrices appelées par les défis qu'il nous adresse : gestion des ressources naturelles, résolution des conflits, aspiration au développement, croissance... Cet essai s'attache à comprendre les enjeux, les modes de coordination de l'action économique nécessaires pour répondre aux besoins sociaux.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 mars 2008
Nombre de lectures 115
EAN13 9782336261065
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Questions Contemporaines
Collection dirigée par J.P. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les « questions contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines » est d’offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.
Dernières parutions
Christian SAVES, Sépulture de la démocratie. Thanatos et politique , 2007.
VEVE Eric, Elections de mars 2008. Les clés pour comprendre les enjeux, 2008.
GUNSBERG Henri, Le lycée unidimensionnel, 2007.
SCHNEIDER Bertrand, France : la grande transition du XXe au XXIe siècle , 2007.
URTEAGA Eguzki, La politique d’immigration du gouvernement basque, 2007.
GROU P., CICCHINI J., HAMARD G., MERTENS-SANTAMARIA D., Pour un redécoupage des régions françaises. Mondialisation économique et taille des régions, 2007.
FAURE Alain et NEGRIER Emmanuel (sous la dir.), Les politiques publiques à l’épreuve de l’action locale , 2007
USANNAZ Emile, Refaire société , 2007.
BOURSE Michel, Eloge du métissage , 2007.
FERRAND Eric, Quelle école pour la République, 2007.
POITOU Philippe, Le livre noir du travail , 2007.
HELDENBERGH Anne (sous la dir.), Les démarches qualité dans l’enseignement supérieur en Europe , 2007.
Gilbert VINCENT, L’avenir de l’Europe sociale , 2007.
Paul KLOBOUKOFF, Rénover la gouvernance économique et sociale de la France, 2007.
Claude FOUQUET, Histoire critique de la modernité , 2007.
Construire l'Euro-Méditerranée

Bernard Paranque
Sommaire
Questions Contemporaines - Collection dirigée par J.P. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland Dernières parutions Page de titre Page de Copyright Dedicace Remerciements L’auteur INTRODUCTION - Pour une pensée euromédienne PREMIÈRE PARTIE - Un regard situé
1. L’APPROCHE EUROMÉDIENNE : UNE INTERPELLATION EN PROVENANCE DE L’EURO-MÉDITERRANÉE 2. NOTRE HYPOTHÈSE DE DÉPART : PENSER LOCAL POUR AGIR GLOBAL 3. NOTRE INTERROGATION 4. COMPLEXITÉ ET DIVERSITÉ 5. LA CAPACITÉ À CONSTRUIRE UN ESPACE DE SENS, DONC D’ACTION : LE STATUT DE LA PME CONCLUSION DE LA PREMIÈRE PARTIE
DEUXIÈME PARTIE - Complexité et Diversité appliquées
1. TROIS LOGIQUES SOCIALES EN INTERACTION 2. INNOVATION ET DÉVELOPPEMENT INDUSTRIEL 3. ELÉMENTS D’ANALYSE STATISTIQUE DE L’ACTIVITÉ DE L’INDUSTRIE DE LA SANTÉ 4. CONTENU ET ÉVOLUTION DU MARCHÉ FINAL DE LA SANTÉ : UN EXAMEN CRITIQUE 5. FONCTION SOCIALE ET RÔLE DE L’HÔPITAL 6. UN CONCEPT D’INDUSTRIE : UNE RÉFLEXION PERTINENTE 7. GENÈSE D’UNE INDUSTRIE : D’UNE HÉTÉROGÉNÉITÉ CONSTATÉE À UNE DIVERSITÉ COHÉRENTE
CONCLUSION DE LA DEUXIÈME PARTIE CONCLUSION GÉNÉRALE BIBLIOGRAPHIE ANNEXE 1 - Liste des grands secteurs du G.B.M. (liste du Ministère de la Recherche et de la Technologie - 1982) ANNEXE 2 - Le processus de mise au point d’un instrument bio-médical INDEX DES AUTEURS ET DES TERMES LES PLUS CITÉS TABLE DES FIGURES, ÉQUATIONS ET DES TABLEAUX
© L’Harmattan, 2008
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296051812
EAN : 9782296051812
Pour Estelle, ma fille

« « Au début était le Verbe » dit la Bible ; « non, au début était l’action répond Faust » (Goethe, Faust).
« Le concret est concret parce qu’il est la synthèse de multiples déterminations, donc unité de la diversité » (Marx, Introduction à la critique de l’économie politique).
« L’homme n’a pas le pouvoir de créer, mais il a celui d’agir... » (Lui An, Huainan Zi, Muicheng).
Remerciements
A Joëlle, mon épouse, pour son intelligence et son sens de l’essentiel; à Bernard Belletante pour sa main tendue vers l’avenir à un moment où celui-ci était gris et sa fidélité tant sur le plan intellectuel que personnel; à Nadine Levratto pour son soutien sans faille dans nos projets de recherche ; à Walter Baets qui m’a re-donné envie de construire mon chemin; à Bernard Cova pour une croyance partagée en l’impossible; à Dardo De Vecchi pour son sens du... sens; à Marc Girel pour son accueil; à Michel Cottet pour le plaisir de passer de la pensée à l’action, y compris pour le chocolat ; à tous ceux qui m’ont accueilli et permis d’avancer sur cette quête du sens. Une pensée toute particulière à Lucien Sève qui, sans le savoir, a été un « guide » depuis Marseille où, enfant, je le voyais penser et écrire les livres qui près de 20 plus tard allaient constituer des points de repères et de sens déterminants dans mes propres réflexions et engagements.
L’auteur
Bernard Paranque est né à Marseille en 1958. Il a rejoint Euromed Marseille Ecole de Management en 2004 comme Professeur de Finance. Il a en charge l’animation de l’entrepreneuriat et du programme de recherche « Entrepreneuriat et responsabilité sociale », dit Pythéas. Depuis août 2006, il est Directeur du Programme ESC (Grandes Ecoles).
Docteur en Economie (Université Lyon Lumière — 1984) et titulaire de l’Habilitation à Diriger les Recherches (Université Lyon Lumière — 1995), il a débuté sa carrière en tant qu’économiste associé au sein du Cabinet d’Expertise Comptable Cabane et Méric à Lyon de 1984 à 1988, période durant laquelle il a réalisé de nombreuses missions d’assistance auprès de Comités d’Entreprise.
Après avoir assuré la responsabilité administrative du secrétariat d’un groupe politique au Conseil Régional Rhône-Alpes, il est recruté en 1990 par la Banque de France à Paris pour intégrer la Centrale de Bilans au sein de la Direction des Entreprises. De 1990 à 2000 il a publié un certain nombre d’articles (dont certains accessibles sur http://www.ssrn.com ) sur la structure financière des entreprises en France et en Europe. Il a été le représentant de la Banque de France auprès du Comité Européen des Centrales de Bilans de 1993 à 2001. Il a participé de 1993 à 1995 aux travaux du Groupe de travail BACH (base de données harmonisées de comptes d’entreprises — DG Entreprise) et, jusqu’en 2001, à ceux du Groupe « Fonds Propres ». Il a présidé le Groupe de travail « Références sectorielles » de 1998 à octobre 2001.
Il a été responsable de deux programmes de recherche entre 1992 et 1997. Le premier a été conduit avec Sylvie Cieply du Centre de Recherche « Monnaie-Finance-Banque » de l’Université Lyon II - Groupe d’Analyse et de Théorie Economique (GATE) sur le thème du rationnement du crédit. L’autre a été mené avec Robert Salais et Dorothée Rivaud-Danset de l’IDHE « Institutions et Dynamiques Historiques de l’Economie » sur la problématique de l’évaluation de la qualité des entreprises.
De 1999 à 2002 il a été mis à disposition du Secrétariat d’Etat des PME alors rattaché au Ministère de l’Economie, des Finances et de l’Industrie. Il a été chef du Bureau du financement des entreprises à la Direction du commerce, de l’artisanat, des services et des professions libérales. Durant cette période il était membre de la délégation française à l’OCDE au Groupe de travail PME du Comité de l’Environnement de l’Entreprise et de l’Industrie.
Professeur Associé de l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne de 2001 à 2003, il est aussi membre du Comité de Rédaction des revues Techniques Financières et Développement de l’Association « Epargne sans Frontières », du Journal of Business & Globalisation, d’EuroMed Journal of Business et d’ Euro-Mediterranean Econnmics and Finance Review ainsi que de l’Académie des Sciences de New York (NYAS).
Son programme de recherche porte sur les enjeux et les modalités de la coordination de l’action économique. Dans cette optique, il s’intéresse au comportement de financement des PME et de l’évaluation de la qualité des entreprises.
Il est co-auteur avec Bernard Belletante et Nadine Levratto de « Diversité économique et mode de financement des PME » publié en 2001 chez L’Harmattan. Il a coordonné la publication de « L’Euro-Méditerranée : de l’espace géographique aux modes de coordination socio-économiques » avec Nadine Levratto et Corinne Grenier publié chez L’Harmattan en 2007.
INTRODUCTION
Pour une pensée euromédienne 1
Pour agir nous avons besoin de penser, c’est-à-dire de définir les conditions et les objectifs de notre action, elle-même inscrite dans des processus de gestion du changement. A cet égard, et de manière métaphorique, la référence à Pythéas nous semble emblématique à plus d’un titre. Tout d’abord, ayant vécu au IVe siècle avant Jésus-Christ il souligne un continuum socioculturel du fait de sa trajectoire, au propre comme au figuré. En effet, il est resté dans l’histoire (cité par Strabon, Dicéarque, Timée 2 ) comme un entrepreneur qui voyagea du Sud au Nord au-delà de notre « économie monde » (Braudel, 1979), à la découverte de l’autre, de la différence et donc de la diversité. Ensuite, ce nom souligne notre ambition de nous placer d’emblée dans une perspective non géographique mais culturelle insistant sur l’importance des collectifs au sein desquels des personnes peuvent exprimer leurs compétences et aspirations. Enfin, il est un emblème de la nécessité de ne pas hésiter à aller vers d’autres horizons, d’autres rivages pour renforcer notre capacité d’actions et de développement. Pour ce faire, il importe de promouvoir un esprit entrepreneurial qui ne soit pas uniquement celui du chef d’entreprise mais celui de chacun dans sa capacité à libérer son intelligence et ses capacités d’actions. Pour cela, il importe, comme lorsqu’on va à la découverte, de reconnaître la diversité comme une richesse et de la traiter en tant que telle et non comme un écart à une moyenne, comme une valeur aberrante perturbant « le » modèle.
Par conséquent, nous ne pouvons pas isoler l’individu de son milieu, pas plus que la somme des individus ne peut expliquer la dynamique collective dans laquelle chacun, à l’image de Pythéas, va puiser ses ressources pour entreprendre.
Cet essai souhaite montrer la nécessité d’une rupture radicale avec l’individualisme méthodologique qui domine en économie, en gestion, particulièrement en finance. Il prône la nécessité de s’attacher à comprendre les enjeux et les modes nécessaires de coordination de l’action économique pour répondre aux besoins sociaux. Cette coordination est à l’économie, la gestion, la finance, ce que l’interaction est à la physique. C’est par celle-là que se construit la matière, c’est par celle-ci que se construisent l’être humain et ses projets.
Cet essai fait suite à l’ouvrage collectif réalisé à l’issu du séminaire 3 tenu le 30 novembre 2004 à Marseille sur le thème « L’entrepreneuriat en Euro-Méditerrannée : entre communau0tarisme et nouvelle modernité ? » (Paranque, Grenier et Levratto, 2007). Il a comme ambition de contribuer à l’émergence d’une pensée « euromédienne » et à servir de base d’échanges et de confrontations.
Cette démarche est qualifiée d’euromédienne car au-delà de l’aspect opérationnel, existe un enjeu majeur de société qui est celui de la construction du sens collectif, partageable et partagé. Il ne peut y avoir de démocratie sans projet partagé et celle-ci ne peut ni être déléguée, ni se fonder dans un retour au passé témoignage d’une peur de l’avenir.
Nous retenons trois dimensions qui la caractérisent dans le cadre du management moderne. L’entreprise en tant que système (organisation), insérée dans des environnements dont les interactions avec elle-même doivent être coordonnées, de même que celles résultant de ceux « agissant » en son sein. Qu’elles soient grandes ou petites, l’enjeu de la gestion de cette coordination se pose, certes dans des termes différents, mais avec la même acuité. La capacité à penser l’action nécessaire implique des savoirs capables d’évoluer, de s’adapter et de s’enrichir et donc des capacités d’apprentissage permanent fondées sur des formations de base nécessaires à l’évolution personnelle. Le territoire, entendu comme un espace 4 considéré et reconnu comme pertinent par les agents économiques pour leurs actions, doit être la référence. Il ne s’agit pas seulement d’espaces créés par l’amélioration des conditions de transports mais bien celui produit par les possibilités d’accroissement des échanges qui ne sont pas que marchands 5 , permis par l’essor des technologies. Cela implique donc, au préalable, d’identifier les espaces « socio-économiques » dans lesquels des initiatives économiques et sociales s’organisent. Un tel espace peut être celui des Pays, des Systèmes Productifs Locaux, des Régions (pas forcément au sens administratif du terme) mais aussi des espaces de coopérations plus larges. Autant d’espaces se recoupant ou se complétant, au sein desquels il est possible de mettre en perspective le devenir et les conditions de la pérennité des entreprises. Autant d’espaces dans lesquels des acteurs privés ou publics interviennent pour aider au développement économique et social et pour lesquels les besoins d’informations pertinentes, c’est-à-dire d’informations pour l’action, sont forts. L’enjeu est alors de donner aux femmes et aux hommes - les citoyens - une capacité d’action fondée sur une approche dialectique où l’entreprise n’est plus seulement le système devant se coordonner mais un des éléments d’un système plus vaste, plus social, dont les besoins de coordination sont grands, en particulier quand de grandes entreprises sont impliquées et/ou que des exigences de développement se posent.
L’entreprise comme organisation doit être aussi comprise comme un « outil destiné à répondre à des besoins collectifs. Si par l’initiative privée et l’épreuve de réalité qu’est le marché, ces besoins peuvent être satisfaits, ils nécessitent une régulation (les normes en sont l’expression). Cette dernière résulte de choix collectifs (le cas de la lutte contre le tabac est un exemple) mais sa mise en œuvre pose aussi directement la responsabilité de chacun d’entre nous et des managers en particulier. Il s’agit alors de former des managers, des responsables, capables d’anticiper les changements par une meilleure intelligence à s’interroger sur leur devenir en tant que citoyen, fondée sur une capacité à diagnostiquer leur présent et ainsi leur permettre de gérer au mieux, voire d’être capables de provoquer (innovation), les ruptures nécessaires au développement de l’entreprise et au déploiement de ses compétences. Le pourquoi de cet enjeu trouve sa réponse à la fois dans les besoins accrus de démocratie qui ne peuvent être satisfaits que par l’implication de chacun dans la construction d’un projet commun, et dans les défis de coopération/compétition provoqués par le développement des échanges et l’accroissement des besoins à satisfaire au niveau planétaire.
Pour illustrer la démarche que nous proposons, nous retenons deux terrains, l’un est celui de la PME (petite et moyenne entreprise), l’autre celui de l’industrie du Génie Biologique et Médical (ou de la Santé).
Le premier est le fruit de près de vingt ans de travail soit en tant que consultant, soit en tant qu’expert sur le sujet, aussi bien en terme d’accompagnement que d’études 6 ou encore de mise en œuvre des politiques publiques.
Le second s’appuie sur la thèse soutenue en 1984 sur la thématique de l’industrie de la Santé. La problématique s’organisait sur deux plans. D’une part, il s’agissait de définir les conditions d’effets d‘entraînements 7 économiques des aides à l’innovation dans le domaine de la santé. D’autre part, il fallait alors proposer une « lecture » cohérente de la diversité des acteurs et des activités économiques impliquées, issue de la complexité des interactions sociales, économiques, technologiques et financières sous-jacentes ainsi que des contradictions en résultant. L’hypothèse était qu’une industrie ne trouve pas forcément et uniquement sa cohérence à travers l’unicité technologique ou de marché, mais bien plus par une cohérence particulière des dimensions sous-jacentes évoquées, à savoir des modalités spécifiques d’interactions entre les acteurs et les technologies selon leur sphère sociale d’appartenance. Ce qui pouvait se résumer dans la question suivante : est-il possible de rendre compte de l’existence d’une industrie et de quelle manière ? Autrement dit, comment saisir la constitution d’une industrie, par exemple celle produisant des marchandises destinées au marché de la Santé, au-delà de la diversité des secteurs d’activité 8  ?
Ainsi nous aborderons dans une première partie la question de la définition d’une approche euromédienne. Cette partie souligne la nécessité d’engager une rupture épistémologique et méthodologique en rappelant combien l’homme en société a toujours eu besoin de « figures » pour dessiner les modalités et le contenu du bien-être collectif, de dieu(x) au marché en passant par le « Prince de Machiavel » pour, de nos jours, s’identifier à l’actionnaire. Cette première approche sera illustrée par le cas de la PME et la difficulté qu’il y a à donner un sens à ce terme. On verra que la réponse est à chercher, d’une part, dans le mode de coordination de son développement et, d’autre part, dans la capacité à maintenir la cohérence compatible avec ses environnements.
La seconde partie s’inscrit dans une volonté d’illustration opérationnelle de ce qu’apporte la rupture prônée, fondée sur les concepts présentés en première partie. La complexité est celle des interactions et la diversité celle du champ des possibles liés à la complexité des causes et donc de leurs manifestations. Cela implique alors de reconnaître les rythmes, les temps différents nécessaires à la réalisation des potentialités. Cette présentation « opérationnelle » s’appuie sur la problématique des conditions d’émergence d’une industrie nouvelle, c’est-à-dire l’apparition de nouveaux modes d’actions économiques et donc de nouveaux principes de coordination. La difficulté résidait dans la nécessité d’avoir une approche globale qui pour autant n’interdise pas de comprendre les composants de cette réalité. Comment, à un moment donné, se combinent de manière originale des technologies et des institutions pour produire une organisation nouvelle, en l’occurrence une industrie ?
L’objectif de cette seconde partie n’est pas de rendre compte des résultats d’une recherche mais bien d’illustrer la démarche, la posture présentée en première partie. Il s’agit de prendre la diversité des trajectoires d’innovation et des jeux d’acteurs, comme autant de clés de lecture des interactions économiques et sociales donnant sens à une activité économique. Cela peut paraître anachronique puisque cet essai présente a posteriori le cadre conceptuel qui aurait dû être mobilisé pour ce faire. En fait, il s’agit de l’émergence d’une approche, un peu comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir. Cet essai est donc aussi un aboutissement d’une démarche engagée il y a plus de vingt ans pour laquelle la reconnaissance de la diversité est centrale pour comprendre la dynamique sociale. Le parti pris est de présenter cette recherche comme un questionnement illustrant l’enjeu de la capacité à savoir gérer « en diversité ».
PREMIÈRE PARTIE
Un regard situé 9
1. L’APPROCHE EUROMÉDIENNE : UNE INTERPELLATION EN PROVENANCE DE L’EURO-MÉDITERRANÉE 10
L’Euro-Méditerranée est un espace construit par les migrations (Celtes, Etrusques, Vandales, Ostrogoths, Francs, Huns...) et, de ce fait, par les échanges, tant culturels que commerciaux avec leurs lots de conflits mais aussi de coopérations, fondés à la fois sur des valeurs partagées mais aussi sur des contraintes comme l’accès aux matières premières ou à la nécessité d’obtenir les ressources nécessaires à la gestion des... conflits. Cet espace de diversités et d’incertitudes peut constituer pourtant pour Braudel « une économie-monde » dont l’unité « transgresse les limites issues des différences culturelles » (Braudel, 1979, tome 3, page 12). Même si les frontières sont difficiles à établir, il est possible de lire une unité « au niveau de l’espace et des rythmes temporels » bien que celle-ci puisse être contredite « non seulement par les fractionnements culturels mais aussi par les antagonismes ou les conflits » (Bethemont, 2001, page 295).
Cette affirmation peut être faite malgré les différences dans les niveaux et genres de vie (Amin, 1976 ; Cecconi, 1983) et bien qu’elles caractérisent aussi d’autres lieux sur la planète comme le souligne le rapport de la CNUCED (2002) 11 .
« Fondamentalement, le problème majeur de politique éconamique qui continue à se poser à la plupart des pays en développement est de trouver les meilleurs moyens de canaliser les forces élémentaires du commerce et de l’industrie pour qu’elles contribueut à la création de richesses et à la satisfaction des besoins humains » (CNUCED, 2002, page 6). A l’appui de cette affirmation, il est précisé que si « les produits manufacturés offrent de meilleures perspectives de recettes d’exportations », pour autant, les pays en voie de développement n’« interviennent souvent [qu’] aux stades, à faible niveau de qualification, de l’assemblage dans les filières de production mises en place par les sociétés transnationales » (idem, page 11). Par conséquent, ce qui est exporté, c’est le travail et non le produit. En outre, un tel positionnement expose ces mêmes pays à une concurrence accrue entre eux, puisque positionnés sur les mêmes types de marché (idem, page 13).
Dès lors la question apparaît comme étant celle de savoir comment assurer un développement des pays, à commencer par ceux voisins, qui tienne compte de ces contraintes 12 . L’entrepreneuriat peut être le moyen de promouvoir une activité économique qui compense les contraintes issues de l’insertion dans la division internationale du travail en permettant l’émergence d’un tissu socio-économique seul susceptible d’offrir de réelles perspectives de développement aux populations et à leurs pays.
2. NOTRE HYPOTHÈSE DE DÉPART : PENSER LOCAL POUR AGIR GLOBAL
La diversité des écarts existant en Euro-Méditerranée tant sur le plan culturel que socio-économique s’inscrit dans les échanges existant depuis au moins l’Antiquité, et perdure jusqu’à nos jours. Il en résulte une proximité qui se retrouve autant dans les flux migratoires (par exemple la main-d’œuvre saisonnière en Espagne) que dans les flux commerciaux (voir les études du Commerce Extérieur) ou les stratégies de développement (voir l’enjeu que représente la maîtrise des circuits de production dans la filière textile ou encore l’origine des capitaux s’investissant en Afrique).
Elle impose de fait une coordination de l’action économique, que celle-ci soit informelle ou formelle, voire formalisée, comme le montre bien le processus de Barcelone. Cette nécessaire coordination relève à la fois de la gestion d’un marché incertain du fait des distances tant géographiques que culturelles et sociales, que des écarts de développement, et donc de normes et de règles des échanges, ainsi que, par conséquent, du degré d’accessibilité des débouchés pour les producteurs. Mais elle relève aussi de la nécessaire gestion des technologies multiples, mais parfois particulières ou même spécifiques, mobilisées par les uns et les autres, diverses dans leurs caractéristiques sociales mais aussi culturelles (métiers, corporations, fédérations professionnelles, syndicats...). De ce point de vue on peut dire que la possibilité des échanges et donc la motivation de l’action économique sont fondées sur la capacité des producteurs à rencontrer les besoins de leurs clients 13 . Cette rencontre ne peut se faire que sur le marché, lieu d’épreuve de réalité de l’acte entrepreneurial, et qui donc apparaît bien pour ce qu’il est, une institution « presque » comme une autre (Guesnerie, 2006 ; Karpick, 2007).
Cette problématique euromédienne trouve ainsi d’abord sa justification par les besoins de développement économique des pays du bassin méditerranéen et les enjeux ouverts, mais aussi sous-jacents, par la création de la ZLEEM. Toutefois, pour éviter d’entretenir les inégalités liées aux écarts de développement tout en permettant d’améliorer les échanges, c’est-à-dire en favorisant l’essor des « qualités » locales et leur diffusion, encore faut-il identifier les règles d’actions économiques permettant l’expression autonome des producteurs et non leur soumission aux modèles industriels et à la division internationale du travail. En effet, comme le souligne le rapport de la CNUCED déjà cité, si la contribution des pays en voie de développement au commerce mondial est croissante, leur dépendance à l’égard des produits de base est toujours importante et pour ceux qui ont réussi à « passer des exportations de produits primaires aux exportations de produits manufacturés », cela s’est fait sur des produits qui manquent de dynamisme sur les marchés mondiaux (CNUCED, pages 10 à 13).
En effet, en deçà des échanges de produits industriels plus ou moins standardisés et des transferts de technologies, une large part de l’activité économique résulte, et dépendra encore longtemps, de la valorisation de produits plus particuliers et de relations commerciales de proximité s’intégrant dans des conventions de qualité fondées sur la réputation, les métiers et le crédit accordés aux producteurs. L’enjeu est alors de transformer les formes anciennes de coordination en des formes modernes explicitant les règles et favorisant tant leur appropriation par les producteurs eux-mêmes que par leurs clients : il s’agit de passer de la communauté des producteurs à celles des populations.
Ce positionnement se justifie aussi par une vision du monde et des réponses à apporter aux défis auxquels nous faisons face 14 , car la Chine, comme l’Inde, peuvent être « preneuses » de cette approche, l’une et l’autre sont en effet confrontées à un défi majeur de coordination de la diversité. La Chine doit relever un véritable challenge en devant « combiner » centralisation politique et décentralisation économique. Or en Euro-Méditerranée nous avons à notre disposition un champ d’apprentissage et d’expérience in vivo de ces enjeux avec tout à la fois une décentralisation politique (les Etats) et des besoins de coordination des politiques (Zone Euro mais aussi le processus de Barcelone).
Au-delà des similitudes géophysiques et analytiques, chacun peut avoir en quelque sorte son Euro-Méditerranée, un espace symbolique qui renvoie à des valeurs. Par conséquent, une interrogation surgit, in fine, sur la possibilité de parler ou non d’un modèle « euromédien ». Est-ce que de ses (ces) particularités peuvent émerger un sens plus général, plus universel ?
Si nous qualifions donc cette approche d’« euromédienne », c’est moins du fait d’une spécificité liée à sa localisation géographique, que de son exemplarité, au sens premier du terme, du fait de l’acuité des problèmes qui s’y posent et donc de la possibilité d’apprendre de ce « bassin d’histoires communes ». L’informel, qui semblerait la caractériser, n’est intéressant que comme indicateur de modes de coordination qui échappent aux grilles analytiques traditionnelles et dominantes, constituant peut-être de ce fait des indices de pistes de réflexions pour une action plus construite. La dénomination est alors celle des acteurs qui veulent apporter une contribution aux défis auxquels nous sommes confrontés.
Il ne s’agit donc pas d’une détermination géographique mais bien de la pensée qui peut naître d’un point de vue particulier, d’une posture ontologique avant que d’être épistémologique : la reconnaissance que le collectif daté et situé dans lequel chacun d’entre nous déroule sa vie, construit ce que chacun d’entre nous est. En retour, chacun produit ses conditions d’existence qui modifient alors ce collectif. Les formes de connaissance sont alors diverses parce qu’historiques et complexes. L’histoire des sciences montre bien que le processus du « connaître » n’est pas un long fleuve tranquille linéaire : Galilée (Redondi, 1983 ; Feyerabend, 1979, 1989), Kepler (Simon, 1979 ; Hallyn, 1987) et d’autres, sont là pour rappeler que la conviction a parfois plus de poids que la démonstration. Par conséquent, comment contribuer à répondre aux enjeux et besoins de coordination de notre monde sans s’interdire de le penser (Feyerabend, 1979) ?
Certains soulignent que l’informel auquel il est fait souvent référence pour tenter de cerner l’Euro-Méditerranée est partout, y compris dans les systèmes anglo-saxons. Donc tout serait espace de sens global et pas seulement cet espace-là. A pousser ce type de considération à l’extrême, tout devient Euro-Méditerranée : la Chine, l’Amazonie, les Etats-Unis... Nous répondons à cette interpellation par l’affirmative : l’enjeu n’est pas descriptif mais ontologique.
Un véritable débat est donc ouvert 15 même s’il est possible de répondre avec Sève (2004, 2005 ; Piaget, 1980) qu‘il y a peut-être à re-chercher du côté de la dialectique un cadre fécond, qui ni ne se réduit aux individus, ni ne se perd dans le tout et la globalité. Car entre la somme des individus et un tout dont ne connaît pas le lien aux parties, il y a de quoi s’interroger (Karpick, 2007 ; Birnbaum et Leca, 1991 ; Bunge et alii, 1971). Ce débat révèle néanmoins la difficulté qu’il y a à penser l’émergence : si on ne peut penser le monde que par référence à un corpus de pensées établi alors quid de la genèse d’une nouvelle approche ?
3. NOTRE INTERROGATION
La question de la source de la valeur ne faisant plus guère recette (les Physiocrates, les Classiques, Marx), l’échange et le marché sont sur le devant de la scène. En fait, l’actionnaire a pris la place du marché 16 qui avait lui-même pris celle du « Prince » comme ordonnateur du monde réel et comme responsable de l’ordre social et de l’intérêt collectif. Les passions, hors celle du gain - source de l’intérêt personnel et donc collectif (Hirschman, 1980) - sont assujetties à la recherche de ce bien-être collectif.
Si on accepte ce déplacement exclusif, il faut néanmoins s’interroger sur les possibilités mêmes de l’action économique, dont un des vecteurs essentiels est l’entreprise, lieu de création de richesse.
Dans la théorie néoclassique (TNC) l’entreprise est un agent et l’organisation est absente. De fait, elle ne s’intéresse qu’à l’échange de biens à l’aide de calculs d’optimisation de fonction d’utilité individuelle. L’entreprise est alors un point sur un segment, déterminée par ses choix entre les facteurs travail et capital. Autrement dit, elle est sans épaisseur et sans contenu, au mieux une bulle. Pour autant, chacun peut constater l’existence d’organisations aux statuts divers et variés (association, Société à Responsabilité Limitée - SARL, Société Anonyme - SA, coopérative, syndicat mixte, etc.) dont l’épaisseur est incontestable même si variable 17 . A fortiori, pour la TNC, la PME n’existe pas, seule la firme ou l’entreprise a droit à l’existence alors même que cette forme d’organisation est majoritaire dans le monde. La diversité, la mosaïque, des réponses aux besoins, passe par la reconnaissance de ces organisations et leur spécificité.
On peut opposer à cette approche une démarche fondée sur « un collectif méthodologique » se confrontant à un « individualisme méthodologique ». Il s’agit de rompre avec l’hypothèse ontologique qui affirme que tout phénomène collectif se réduit au produit des seules actions individuelles dont les conflits pouvant en résulter, peuvent se régler par la voie des contrats 18 (Alternatives Economiques, n° 237, juin 2005 ; Hart, 1995), en affirmant le besoin d’explicitation des règles de coordination de l’action économique fondée sur l’interpersonnalité (Orléans, 2004 ; Amable et Palombarini, 2005 ; Salais et Storper, 1993 ; Eymard-Duvernay, 2006).
Quels seraient alors les fondements des modalités de mobilisation des ressources nécessaires à la promotion d’un autre(s) modèle(s) de coordination de l’action économique alternatif(s), d’une part, à l’individualisme méthodologique 19 tant sur le plan épistémologique que gnoséologique 20 , et, d’autre part, aux contrats comme mode unique de traitement de la coordination sur le plan méthodologique ? Poser la question suppose alors que, d’une part, l’on reconnaisse la diversité des modes de coordination et la façon dont le milieu, l’histoire et les institutions modèlent les compétences mobilisées par les acteurs pour entrer en contact avec des tiers ; que, d’autre part, soit débattue l’hypothèse que cet espace Euro-Méditerranéen puisse être porteur d’une universalité non exclusive, au sens que ce qu’on en apprend ait vertu à aider à la décision et à l’action en d’autres lieux et espaces.
Cette interrogation fait écho à un débat déjà repris dès le XVIe siècle avec les échanges et controverses à propos de l’équilibre à trouver entre « passions et intérêts » pour reprendre le titre de l’ouvrage d’Albert O. Hirschman (1980). La relation, pour ne pas parler de dialectique, entre, d’une part, intérêts collectifs/biens publics et, d’autre part, intérêt individuel, est au centre des réflexions tant philosophiques que politiques jusqu’à nos jours (Hirschman, 1980, pages 77 à 80 ; Vergara, 2006). Cette question est cruciale et ne peut être traitée de manière individualiste même si nous devons reconnaître que le débat est loin d’être tranché comme le montre l’exposé qu’en fait Hirschman (1980). Toutefois, nous rejoignons Ricœur (1997) quand il dit que « lorsque nous travaillons c’est au sein d’un système de conventions » après avoir précisé que « le travail humain excède toujours l’action instrumentale parce que nous ne pouvons pas travailler sans l’apport de nos traditions et de notre interprétation symbolique du monde » (page 294). Nous faisons aussi nôtre l’affirmation selon laquelle « C’est seulement dans la communauté [avec d’autres que chaque] individu a les moyens de développer ses facultés dans tous les sens ; c’est seulement dans la communauté que la liberté personnelle est possible » (Marx, 1974a, page 62) sachant que cela implique le libre et complet développement de l’individu et des personnes, conditions déterminantes pour ne pas faire le malheur des gens en voulant faire soi-disant leur bonheur. « Dans la communauté réelle, les individus acquièrent leur liberté simultanément à leur association grâce à cette association et en elle » (idem, page 63). Autrement dit, les individus sont le produit du système mais eux-mêmes par leurs actions transforment ce système, tout comme un manager confronté à un état change celui-ci par ses prises de décisions.
A ce niveau, une précision s’impose. Il faut faire la différence entre individu au sens de la TNC, à savoir un individu non socialisé qui a toutes les capacités cognitives et d’action données, et individu et personne.
Pour nous, l’individu est la forme passive de la personne. Chacun a une singularité individuelle liée à sa propre histoire et les conditions de sa venue au monde ; la personne est cet individu tel qu’il se construit à travers et par les échanges et interactions qu’il engage avec ses environnements, ceux-ci en retour participant à sa construction 21 . Par conséquent, une personne est un individu socialisé, inséré/produit dans/par des rapports sociaux qui s’imposent à lui mais qu’il transforme par son action, à savoir sa conscience en acte. Deux concepts sont alors fondamentaux, l’acte et la capacité, sachant que l’acte présuppose la capacité, à savoir une conscience d’agir (Sève, 1972, page 407). Par acte, il faut entendre un comportement concret de l’individu, le socialisant et lui permettant de s’approprier les conditions d’exercice de sa conscience. C’est-à-dire son rapport au monde, ce qui signifie gérer la synchronicité et l’histoire des actes inscrits dans ses environnements 22 , le rendant capable d’acter et lui permettant d’acquérir des capacités nouvelles; il s’agit d’un monde socialement construit où les actes individuels sont rapportés au monde social dans lequel se trouve la personne et non d’un monde donné en dehors de toute pratique sociale concrète (idem, page 383). La capacité est alors l’ensemble des potentialités, tant individuelles que sociales, permettant d’effectuer les actes, d’acter (idem, page 385).
Un individu n’existe concrètement qu’en tant que personne, c’est-à-dire au sein d’un processus de socialisation et d’appropriation de ses environnements, une « pratique » telle que la définit Ricœur (1997, pages 278, 298 par exemple). Ce qui est fondamental, c’est moins sa capacité à traiter l’information que sa capacité à la produire, dit autrement à savoir agir. L’entreprise est alors un support de coordination de l’action de personnes en interaction avec d’autres, leur permettant de répondre à leurs besoins.
Par ce questionnement, on rejoint l’évolution amorcée dès le XIIIe siècle concernant la relation entre l’ordre divin et l’homme concret 23 . On est passé d’un monde dans lequel l’homme est responsable sur terre des plans divins à un monde dans lequel l’intérêt particulier sert à maîtriser les passions individuelles pouvant être néfastes à la réalisation des desseins divins puis à ceux du « Prince », tout cela donc pour éviter en définitive le désordre social (Hirschman, 1980) 24 . Toutefois cette vision par laquelle l’intérêt matériel particulier peut conduire au bien-être collectif a été contestée dès son affirmation comme le relève Hirschman en citant Barnave (idem, page 107) et Tocqueville (idem, page 111) en écho aux Physiocrates pour lesquels « le bien public est la résultante de la libre poursuite, par chacun, de son intérêt particulier » (idem, page 89). Par conséquent, on ne peut ignorer ces débats, voire seulement leurs échos, comme le souligne, par exemple, les réflexions en termes de « partie prenante » en finance (Jensen, 2001). C’est pourquoi notre démarche, fondamentalement, s’oppose à l’individualisme méthodologique non tant sur la méthode que sur son statut épistémologique et ontologique 25 .
4. COMPLEXITÉ ET DIVERSITÉ

Au départ sont les besoins de coordination et de coopération...
L’approche euromédienne que nous proposons 26 part de la reconnaissance qu’il n’y a pas d’action possible sans règle de coordination entre les personnes. Il est nécessaire de partir du sens donné par le contexte collectif qui donne naissance à l’action de chacun dans le temps 27 . Ce débat s’inscrit dans l’héritage d’une pensée commune qui est celle des XIIIe et XIVe siècles présentée par Thomas d’Aquin et qui pose que le bien de la partie doit être subordonné au bien du tout : « D’abord, la finalité propre de l’espèce, celle de l’humanité, s’incarnera dans le bien de la société qui ne se réduit pas plus à la somme des biens des individus que la société n’est elle-même réductible à la somme des individus qui la compose. » (Béraud et Faccarello, 1992, page 26). Mais dans le même temps en Grande Bretagne, Guillaume d’Ockam et Jean Duns Scot allaient inverser la séquence : « ce ne sont plus les individus qui n’ont de sens qu’à partir de la société mais, au contraire, la société ne saurait être comprise indépendamment des individus qui la constituent par leurs interactions » (idem, page 28) 28 . Le mot important est « interaction » et non « individu » : « ... la connaissance ne procède pas en ses sources ni d’un sujet conscient de lui-même, ni d’objets déjà constitués (...) : elle résulterait d’interactions se produisant à mi-chemin entre deux et relevant donc des deux à la fois, mais en raison d’une indifférenciation complète et non pas d’échanges entre formes distinctes » (Piaget, 2005, page 12). La reconnaissance de cela permet d’appréhender la diversité et la complexité, à savoir la multitude des formes de coordination, c’est-à-dire de réponses à des besoins/questionnements. Les « choses » n’existent pas en tant que telles mais d’abord comme expression d’interactions (Piaget, 2005).

... d’où naissent complexité et diversité des réponses
Avant d’aller plus loin, il est nécessaire de rappeler que le positionnement euromédien qui est au cœur du positionnement stratégique d’Euromed Marseille Ecole de Management est celui qui affirme que la diversité résulte de la complexité de la vie et n’est pas un simple écart à un standard, une moyenne, qu’il s’agit de réduire. Il faut alors définir les concepts correspondants.
Les concepts de base de l’approche que nous 29 proposons sont au nombre de trois : complexité (à savoir la non linéarité et le non déterminisme), diversité et temporalité. Nous nous appuierons sur deux ouvrages « Sciences et dialectiques de la nature » paru chez La Dispute et « Emergence, complexité et dialectique » paru chez Odile Jacob, tous deux sous la direction de Lucien Sève (1998, 2005), qui sont le résultat d’un travail interdisciplinaire conduit dans une perspective philosophique.
La linéarité se définit par deux propriétés, l’additivité et la proportionnalité. Cela s’exprime dans le langage courant par la formule « l’effet est proportionnel à la cause » (Sève, 2005, page 18). Toutefois, ce n’est pas aussi simple. Ainsi dans le cas d’un accident entre deux voitures les effets ne sont pas proportionnels à la vitesse des deux voitures mais au carré de leur vitesse.
Est donc non linéaire tout ce qui n’est pas linéaire dans l’acception ci-dessus. Autrement dit, il existe des effets de seuil à partir desquels des effets « nouveaux » apparaissent. Cela oblige à repenser la relation entre le tout et les parties le constituant. Si selon l’expression connue « le tout est plus que la somme des parties » d’où provient ce « plus » ? Sauf à accepter une sorte de génération spontanée des phénomènes, l’effet de seuil évoqué laisse donc envisager l’émergence de propriétés et phénomènes nouveaux sans que les propriétés intrinsèques des parties aient changé. C’est ce qu’on appelle une bifurcation (Sève, 2005, page 27). En fait, ce qui change ce sont les interactions entre les parties. Ceci a été vulgarisé sous la dénomination de « l’effet papillon » selon une expression de Lorenz (Sève, 2005, page 30) que l’on peut illustrer par l’exemple de la simulation d’équations différentielles par un ordinateur qui accepte 6 chiffres décimaux après la virgule et celle générée par un ordinateur qui n’en accepte que 5. Elles peuvent diverger fortement l’une de l’autre rapidement (Sève, 2005, page 31) 30 . En d’autres termes, bifurcation, sensibilité aux paramètres de contrôle ont amené certains scientifiques à adopter l’expression « déterministe mais non prédictible ».
Non linéaire veut donc aussi dire que l’effet de la cause considérée n’est pas isolable des innombrables autres causes, comme dans le cas de l’effet dit du battement d’ailes du papillon, battement qui ne peut pas être isolé de tous les battements d’ailes de tous les autres papillons (Sève, 2005, page 61, note 12).
La conséquence de tout cela est que les phénomènes peuvent être alors imprédictibles alors même que le processus qui en est à l’origine est déterministe. Il en est ainsi de la boule de billard. Dans une démonstration mathématique rapportée par Sève (2005, pages 62, 256), le mathématicien russe Iaokov G. Sinaï montre l’effet décisif des conditions initiales sur la trajectoire des boules qui est, à son tour, conditionnée par les caractéristiques mêmes du billard (bandes, qualité du revêtement, etc.) qui, en retour, déterminent la trajectoire au point de ne plus pouvoir identifier la cause de l’effet. C’est la forme la plus élémentaire de la causalité enchevêtrée.
Il y a alors deux manières d’interpréter ces processus non linéaires et de se prononcer sur la causalité. Soit la complexité est « simplement » l’expression à un moment donné d’un défaut de connaissances, le hasard ne serait alors que l’apparence de notre ignorance des causalités existantes mais échappant (momentanément ?) à notre entendement (Sève, 2005, page 64). Soit les phénomènes non linéaires seraient intrinsèquement aléatoires, on ne peut prévoir leur état à l’instant t mais seulement la probabilité de tel ou tel état. Dans ce dernier cas, il existe un déterminisme physique mais qui n’est qu’un modèle théorique auquel le « réel » n’obéit jamais en toute rigueur (Sève, 2005, page 65 ; Green, 2007, pages 590 et suivantes ; Rosenfeld in Bunge et alii, 1971, page 133). Une manière de sortir de ce dilemme est d’adopter une approche dialectique en tant que pensée logique des contradictions (Piaget, 1980 ; Sève, 1998) qui reconnaît comme « matière » ce qui existe indépendamment de la conscience que nous en avons.
Pour cela, il importe de revenir sur la question des interactions et de leur importance. Einstein a fait valoir avec la théorie de la relativité 31 en 1916, que « les lois de la nature doivent être valides dans tous les systèmes de référence, quel que soit leur état » (Nottate, 1998) 32 et que « si l’on tient compte du temps que met la lumière à se propager, il est impossible de décider de manière absolue de la simultanéité de deux évènements spatialement séparés.... » (Sève, 1998, page 299). Bien sûr à l’échelle macroscopique l’imprécision qui en résulte est négligeable mais pas pour autant inexistante 33 . Mais à l’échelle microscopique, le temps et l’énergie ne peuvent pas être déterminés simultanément sans que la précision de la mesure sur l’un s’accompagne d’une incertitude sur la mesure de l’autre (Sève, 1998, page 302 ; Trinh Xuan Thuan, 1998 ; Green, 2007).
Ce qu’il importe de retenir, c’est qu’en tout domaine, le niveau déterminant est moins la chose que le rapport, c’est-à-dire les interactions. En physique, le principe élémentaire n’est pas la particule en tant que telle mais bien l’interaction de laquelle elle participe (Sève, 2005, page 105 et 129) 34 comme le montre bien le « statut » de la lumière dans les expériences destinées à étudier la matière au niveau subatomique. Elle influence l’observation par son effet sur (son interaction avec) la particule, ce qui provoque une incertitude soit sur la position, soit sur la vitesse de cette dernière (Trinh Xuan Thuan, 1998, pages 334 et suivantes).
La complexité est alors celle des interactions et la diversité celle du champ des possibles liés à la complexité des enchaînements et donc de leur interprétation. Ce qui est fondamental, ce sont les interactions qui font émerger des propriétés. L’émergence est alors l’attribut de la complexité, c’est-à-dire le « signal » que quelque chose résulte des interactions entre ses parties tout en ne se réduisant pas à ces dernières (Sève, 1998, page 34).
Nous verrons dans la deuxième partie de cet essai que c’est de cette manière que l’on peut poser l’hypothèse de l’émergence d’une industrie de la Santé, du fait de la spécificité des relations entre les acteurs et de la coordination de logiques sociales différentes. On peut ainsi envisager d’étudier la dynamique sociale, celle des organisations, non comme une donnée résultant de l’agrégation des stratégies individuelles mais bien plus comme le produit d’interactions, « un effet que nous ne reconnaissons pas comme la conséquence de notre action » (Ricœur, 1980, page 284), dont il importe de comprendre les conditions et modalités d’émergence afin d’améliorer notre capacité managériale 35 .
Nous pouvons alors essayer de préciser le point laissé en suspens sur la relation du tout et des parties. La non linéarité, le non déterminisme, font que, dans les faits, certains phénomènes peuvent être prévisibles en terme quantitatif mais non dans le domaine qualitatif (Sève, 2005, page 149). Rien à l’échelle atomique ne distingue l’eau de la vapeur ou de la glace mais pourtant chacun peut observer la différence. Sa compréhension ne peut se faire qu’en reconnaissant un changement dans l’organisation d’ensemble des éléments de base qui ne dépend que de deux éléments macroscopiques, la température et la pression (Sève, 2005, page 151, note 126).
Ce qui change alors c’est l’organisation, à savoir les connexions d’ensemble des éléments. La diversité provient ainsi de la variété infinie des formes et des liaisons entre particules/entre personnes. Ce qui évolue, ce n’est pas la matière en tant que telle mais son organisation qui ne peut pas être simplement déduite de ses composants (Sève, 2005, page 152). Autrement dit, une autre variable doit être introduite, c’est l’histoire - le temps - puisque les organisations changent et peuvent résulter de phénomènes non répétitifs, irréversibles (Sève, 2005, page 188).
Par conséquent, ce qu’il faut comprendre, c’est que les hommes, pas plus que les « éléments », ne sont indépendants mais sont tout à la fois produit, cause et effet de leurs interactions. On pourrait même dire qu’il n’y a pas de personnes sans interactions au sein d’une communauté ou d’une organisation (voir l’exemple de l’Enfant loup de Truffaud ou Mowgli, héros du Livre de la Jungle de Kipling). Au même titre, en poussant l’analogie, « l’élémentaire n’est justement pas la particule en soi mais bien l’interaction fondamentale à laquelle elle participe » (Sève, 2005, page 129 ; voir aussi page 105) et par conséquent « la plus petite entité de matière n’est plus un objet [au sens courant du terme, BP], c’est un rapport, une relation, une interaction, ce qu’on appelle un quantum d’action » (Sève, 2005, page 129) d’où est tiré l’expression quantique (Scarani, 2003). C’est en ce sens aussi qu’il faut comprendre la démarche pédagogique développée par Baets (2004, 2005) 36 et mise en œuvre à Euromed Marseille Ecole de Management sous l’appellation « ProAct » (projet action) : c’est par l’interaction avec les autres que l’on peut réellement former des managers capables de répondre aux défis de croissance des entreprises.

Retour sur l’hypothèse de départ
L’hypothèse fondatrice qui est faite pour « définir » l’approche euromédienne est qu’il est alors nécessaire de s’intéresser d’abord aux relations sociales dont le marché est une des expressions majeures, c’est-à-dire aux interactions (Ricœur, 1997) - ou relations entre les personnes - plutôt qu’aux individus.
En ne citant que la Théorie de la Régulation (Boyer et Saillard, 2002) ou l’Economie des Conventions (Eymard-Duvemay, 2006), une des interrogations cruciales porte sur le rôle de l’individu et sa place dans la dynamique sociale (Boyer in Eymard-Duvernay, 2006 ; Amable et Palombarini, 2005 ; Raveaud, 2004; Orléans, 2004; Gomez, 1998 ; Favereau, 1993 ; Revue Economique, 1989). Plus largement, de la théorie des transactions (Coase, 1937 ; Williamson, 1989) à la théorie de l’agence (Jensen et Meckling, 1976), les problèmes de coordination de l’action économique sont sources de débats et de propositions mais ce questionnement reste le plus souvent dans le paradigme de l’individualisme méthodologique (Birnbaum et Leca, 1991). Il n’en reste pas moins que la compréhension et la gestion de la coordination de l’action économique restent des enjeux, en particulier du fait de la caractéristique intrinsèque de celle-ci : la complexité et son corollaire la diversité sont au coeur du procès. Par construction, la décision que je prends à l’instant « t » en tant que manager modifie le « monde » dans lequel j’agis et donc les conditions d’exercice de la décision des autres, ainsi que, par voie de conséquence, les fondements de ma décision initiale. Par conséquent, les enjeux épistémologiques sous-jacents nécessitent de partir du questionnement philosophique en nous appuyant sur les travaux d’autres disciplines. En effet, il s’agit de remettre en cause une des forces de la TNC qui « réside dans sa capacité à séparer l’analyse de l’action à un moment donné du temps de tout ce qui a créé les conditions de cette action » (Przeworski in Birnbaum et Leca, 1991, page 88). Si ce sont les gens qui agissent (identifiés comme acteurs, agents ou autres individus), pour autant ils inscrivent leurs actions dans une biographie qui commence avec le développement de capacités cognitives comme outils pour construire leur rapport au monde.
La démarche qui est retenue est en rupture du seul individualisme méthodologique du fait de l’affirmation de la nécessité de tenir compte des conditions qui permettent l’action (c’est-à-dire de vivre). Elle considère que tout phénomène collectif ne peut pas être réduit au seul produit d’actions individuelles a-temporelles (Sève, 2005, page 173), contrairement à ce qu’illustre en économie