264 pages
Français

Création sociale dans la réforme agraire chilienne

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

CRÉATION SOCIALE "DANS LA REFORME AGRAIRE CffiLIENNE Boris Falaha "CREA TI ON SOCIALE "DANS LA REFORME AGRAIRE CHILIENNE Préface de Renaud Sainsaulieu L'Harmattan IneL'Harmattan 55, rue 5t-Jacques5-7 rue de l'Ecole Polytechnique Montréal (Qc)75005Paris - Canada H2Y lK9 Dans la collection "Alternatives rurales" Dirigée par Babacar Sali Dernières parutions: D. Sheridan, L'irrigation. Promesses et dangers. L'eau contre lafaim ? N. Eizner, Les paradoxes de l'agriculture française. L. Timberlake, L'Afrique en crise. La banqueroute de l'environnement. A. Cadoret (sous la direction de), Protection de la nature: histoire et idéologie. De la nature à l'environnement. E. Beaudoux, M. Nieuwerk, Groupements paysans d'Afrique. Dossier pour l'action. P. Maclouf (textes réunis par), La pauvreté dans le monde rural. J. Clément, S. Strasfogel, Disparition de laforêt. Quelles solutions à la crise du bois de feu? R. Verdier, A. Rochegude (sous la direction d€), Systèmesfonciers à la ville et au village. Afrique noire francophone. H. Lamarche (Sous la coordination de), L'Ag riculture familiale T.l. Une réalité polymorphe. T.2. Entre mythe et réalité. B. Hervieu (Etudes rassemblées par), Les agriculteurs français aux urnes. B. Hervieu, R.- M. Lagrave (sous la direction de), Les syndicats agricoles en Europe. ' Y. Lambert, O. Galland, Les jeunes ruraux.. D. Gentil, Mouvements coopératifs en Afrique de l'Ouest. Intervention de l'Etat ou organisation paysanne? D.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 1996
Nombre de lectures 364
EAN13 9782296322066
Langue Français
Poids de l'ouvrage 7 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

CRÉATION SOCIALE
"DANS LA REFORME AGRAIRE
CffiLIENNEBoris Falaha
"CREA TI ON SOCIALE
"DANS LA REFORME AGRAIRE
CHILIENNE
Préface de Renaud Sainsaulieu
L'Harmattan IneL'Harmattan
55, rue 5t-Jacques5-7 rue de l'Ecole Polytechnique
Montréal (Qc)75005Paris - Canada H2Y lK9Dans la collection "Alternatives rurales"
Dirigée par Babacar Sali
Dernières parutions:
D. Sheridan, L'irrigation. Promesses et dangers. L'eau contre lafaim ?
N. Eizner, Les paradoxes de l'agriculture française.
L. Timberlake, L'Afrique en crise. La banqueroute de l'environnement.
A. Cadoret (sous la direction de), Protection de la nature: histoire et
idéologie. De la nature à l'environnement.
E. Beaudoux, M. Nieuwerk, Groupements paysans d'Afrique. Dossier
pour l'action.
P. Maclouf (textes réunis par), La pauvreté dans le monde rural.
J. Clément, S. Strasfogel, Disparition de laforêt. Quelles solutions à la
crise du bois de feu?
R. Verdier, A. Rochegude (sous la direction d€), Systèmesfonciers à la
ville et au village. Afrique noire francophone.
H. Lamarche (Sous la coordination de), L'Ag riculture familiale T.l. Une
réalité polymorphe. T.2. Entre mythe et réalité.
B. Hervieu (Etudes rassemblées par), Les agriculteurs français aux
urnes.
B. Hervieu, R.- M. Lagrave (sous la direction de), Les syndicats
agricoles en Europe. '
Y. Lambert, O. Galland, Les jeunes ruraux..
D. Gentil, Mouvements coopératifs en Afrique de l'Ouest. Intervention
de l'Etat ou organisation paysanne?
D. Gentil, Pratiques coopératives en milieu rural africain.
M.-C. Guéneau, Afrique. Les petits projets de développement sont-ils
efficaces?
M. Bodiguel, Le rural en question. Politiques et sociologues en quête
d'objet.
D. Desjeux, Stratégies paysannes en Afrique Noire. Essai sur la gestion
de l'incertitude. Le cas du Congo.
M.-D. Riss, Femmes africaines en milieu rural.
V. Pfeiffer, Agriculture au Sud-Bénin: passé et perspectives.
A. Guichaoua, Destins paysans et politiques agraires en Afrique
Centrale. Tl : L'ordre paysan des hautes terres du Burundi & Rwanda, T2:
La liquidation du monde paysan congolais.
Ledea-Ouedraogo, Entraide villageoise et développement.
Groupements paysans au Burkina-Faso.
J. Le Monnier, Créer son emploi en milieu rural.
T. Mama, Crise économique et politique au Cameroun.
J. Brouard, Paroles et parcours de paysans.
A.AïtAbdelmalek,L'Europe communautaire, l'Etat-nation et la Société
rurale
<9,L'Harmattan, 1996
ISBN: 2-7384-4422-9En souvenir de...
- Hernan Méry, directeur de la Cora, tué
dans l'exercice de ses fonctions en mai 1970
- « Aux paysans disparus» de la région de
Talca
- Emilio Estay, dirigeant paysan de la vallée
du Choapa, décédé en 1987
- Carlos Ruiz-Tagle, pour son esprit critique,
compagnon inégalable des randonnées dans la
campagne chilienne, décédé en 1991.I
CHI LI : I
Regions et Provinces
c::.
Grand Nord
'"
>
Ocp.a~
::0
? e tit No :-d
c;')Pacifique
Centre u:-bain
Centre Nord
Centre Sud
....
Frontière
VA~DIVIA(
OSORr.Or ~
z
LL':'NCUI !oiUç~"
r~'~'~..
CHILC:
,."
~~.t.,..
.~\6
. ~,~
N AISE:-.l~
~;
...
.~
200 400 600 800~~~
..~~........ km
{;}
~~~t .. L
:'-,1' -,~. \~. . ,,~' .MAG"\..-"..~
' ~:on~
~~
~-c:;-~__.\
~Préface
Comprendre autrement les voies de développement de la
société locale et rurale, tel est l'objectif de cet ouvrage sur le
Chili des quarante dernières années. Mais comment raconter
autrement cette histoire politique d'un pays moderne basculant
dans la dictature et la répression pour finalement se voir
imposer une économie libérale et le retour à la démocratie. Tant
de commentaires ont déjà porté sur la dépendance économique,
le conflit idéologique, la lutte des classes industrielles, l'échec
de la classe moyenne, la société militaire!
Il fallait toute la longue expérience de terrain d'un Boris
Falaha, sociologue et intervenant dans la mise en place de la
Réforme agraire depuis les années 60, pour ouvrir une piste
nouvelle à la compréhension sociologique de cette histoire d'un
pays encore sous-développé dans sa partie rurale. D'une
certaine façon, c'est de sa propre histoire d'observateur
analyste du développement des sociétés paysannes dont il nous
a parlé, puisqu'il s'y est intimement mêlé avec le sérieux et la
rigueur du sociologue, mais également avec l'ambition
passionnée de l'intervenant, proche de l'utopie, voulant voir
éclore de cette ruralité la fleur splendide d'une société
communautaire avancée, au cœur du développement tiers
mondiste. Utopie généreuse mais pas hors de notre temps
comme il nous l'explique dans toute cette histoire personnelle
et collective.
Son idée d'un développement démocratique, alternatif et
communautaire de la société rurale prend en réalité sa racine en
Suisse puisque c'est avec Albert Meister, parti de son pays au
début des années 50 pour explorer la réalité des communautés
françaises de base inspirées du socialisme utopique, que Boris
Falaha poursuit en Europe ses recherches sur le terrain. Ils vont
ensemble enquêter sur la grande machine autogestionnaire de la
13y ougoslavie pour y découvrir les réalités imparfaites de ce
régime alternatif au soviétisme comme à la social démocratie.
On connaît ensuite le parcours mondial de A. Meister qui, de
France en Afrique, puis au Pérou, pour finir au Japon, dessine
la spirale d'une vaste enquête mondiale sur les chemins
inattendus de l'invention communautaire.
Son collaborateur initial, B. Falaha, entame lui aussi une
spirale d'enquêtes. Il part au Mexique étudier les expériences
communautaires de villages ruraux. Et quand le gouvernement
chilien d'Eduardo Frei M., soutenu par un consensus quasi
national, met en œuvre la Réforme agraire tant espérée, on
cherche un sociologue de terrain qui puisse observer et
conseiller les voies de la constitution de la société paysanne
naissant avec cette réforme. B. Falaha est tout désigné pour une
telle tâche et il se retrouve, ébloui, chargé d'une mission dans la
région de Talca qu'il ne cessera ensuite de suivre et d'observer
jusqu'à l'écriture de cet ouvrage. Quand, exilé, il retrouvera la
France, c'est tout naturellement sur la question du
développement local et rural que B. Falaha continuera de porter
son attention. Il fera alors alterner ses voyages du Chili en
France, et plus récemment dans les pays de l'Est européen. Au
Chili, il reviendra sans cesse sur les mêmes terrains de
développement local: Talca... pour mieux observer dans le
temps les transformations de cette société rurale, qu'il espérait
communautaire et qu'il a brutalement vu basculer dans le
capitalisme agraire avant de retrouver quelques apparences
d'une société locale.
Mais dans l'histoire comparée de ces deux voyageurs en
sociologie, qui n'ont cessé de s'entretenir sur leurs observations
plus ou moins désenchantées et critiques d'un monde pourtant
en quête d'amélioration, une différence de posture et de
croyance explique la diversité des objets analysés. A. Meister,
héritier critique d'une démocratie helvétique, cherche et
découvre les dynamiques sociales d'une participation
démocratique, d'une démocratie directe plus active et plus
généreuse que celle dont il vient. Et, pour ce faire, il court le
monde pour y observer les traces locales, et parfois discrètes,
de cette invention mondiale d'une véritable société
démocratique participative et joyeuse.
B. Falaha prend, lui, une posture d'intervenant, impliqué
comme formateur, chercheur et gestionnaire du développement
14rural, sous Salvador Allende. C'est alors qu'il découvre une
réalité cachée des dynamiques sociales de la Réforme agraire.
On peut le schématiser de la sorte. Dans une société latifundiste
d'ancien régime, les paysans n'ont aucune expérience de la vie
publique. Avec la Réforme agraire, ils acquièrent une nouvelle
dignité de citoyen - et ce, dans un processus suscité par la
réforme - mais pour qu'elle puisse s'actualiser dans une
véritable société locale encore y faut-il de la formation
d'adultes. Le message de Paulo Freire au Brésil vingt années
auparavant se trouve réactualisé au Chili, autour de la demande
de formations techniques et générales dont les paysans
nouveaux ont besoin pour être exploitants ruraux mais du
même coup acteurs de la démocratie locale. En d'autres termes,
B. Falaha découvre, en y participant lui-même, la force de
transformation sociale de toute action de formation d'adulte.
Cette découverte que nous avions faite à plusieurs, (Pierre
Caspard, Claude Dubar, Renaud Sainsaulieu) dans la France
industrielle d'un effet de développement social de la formation
d'adulte, B. Falaha la faisait à sa façon engagée, à propos de le
Réforme agraire. Il a ensuite pris l'initiative d'impulser en
France, au sein du CNRS, des séminaires et des rencontres sur
l'importance de «la formation comme outil de
développement» et pas seulement comme action cognitive.
Loin d'être un simple complément technique du changement
social, la formation d'adulte en devient l'un des véhicules les
plus efficaces et donc aussi les plus dangereux pour les forces
conservatrices.
Et c'est bien l' histoire sociale qu'il nous raconte à propos du
Chili dont la Réforme agraire, solidement appuyée sur un très
sérieux effort de formation d'adultes, a en profondeur construit
l'amorce d'une société plus démocratique communautaire et
composée de nouveaux acteurs ayant acquis beaucoup plus que
des informations techniques lors de leurs séances de formation.
La société rurale en arrive à construire les éléments d'un
contre-modèle de développement plus communautaire, local et
démocratique que ceux qui s'affrontent dans l'opposition
gauche-droite au sein des villes de la société industrielle autour
des formules étatiques ou libérales. Et c'est bien là le début de
15tout un nouvel effort de formation d'adultes qui prend fin avec
le coup d'arrêt du putsch.
Le livre écrit par B. Falaha reprend ici l'histoire récente du
Chili par le biais d'une nouvelle démarche sociologique: celle
des conséquences du rapport entre formation et développement
sur la construction d'une société locale. D'une certaine façon,
l'auteur aborde la difficile et ambitieuse question du
développement d'une société communautaire et démocratique
par le biais de l'effort de formation appliqué à la Réforme
agraIre.
Cet ouvrage introduit ainsi une relecture sociologique d'une
histoire dramatique de la démocratie; il propose une dimension
nouvelle, celle de l'opération formation, pour comprendre les
dynamiques sociales de la Réformeagraire avec l'expropriation
des terres, et l'on pourrait étendre cette nouvelle lecture aux
phénomènes de privatisation et de redistribution des terres dans
les anciens pays communistes; il redonne confiance dans le
redéploiement de formes modernes de la démocratie en
explicitant certaines des dimensions cruciales de sa mise en
œuvre.
Renaud SAINSAULIEU
Professeur à l'Institut des sciences
politiques de Paris
16Introduction
Formation d'adulte
et développement de société
Le travail que nous présentons se propose d'analyser le rôle
de la formation pour adultes dans un processus de forte
transformation sociale, plus spécifiquement dans le cadre d'un
processus de Réforme agraire, et plus largement dans un de transformation de la société rurale. Il trouve
d'abord son originalité dans le fait qu'il est la somme de
vingtcinq années d'observation, comme analyste mais aussi comme
acteur, responsable de la Formation durant la mise en place de
la Réforme agraire entre 1968 et 1973, puis en tant que
chercheur, de 1988 à 1992, lorsqu'il a été possible de mener un
travail sur le terrain.
Seconde spécificité de ce travail: « Nous considérons que la
formation doit être analysée au-delà de l'acte pédagogique de la
transmission de connaissances - il faut prendre en compte ses
effets prévus et ceux qui ne l'étaient pas - et, plus encore
considérée comme un processus social impliquant des acteurs
(dont les « formés»), des relations sociales et surtout des liens
avec d'autres processus sociaux (développement,
participation...) qui lui donnent sens. En constatant les effets
qu'elle produit, nous analysons la formation comme outil non
seulement d'intervention sociale mais de création sociale. Bien
que nous présentions seulement le cas chilien, nos analyses sont
extensibles à d'autres sociétés».
Un autre aspect de cette réflexion tient certainement à la
place particulière qu'occupe la société rurale dans la société
chilienne. La société rurale était restée pratiquement immuable
pendant un siècle, structurée autour du latifundium et de ses
structures politiques, à l'ombre de la réalité urbaine, minière et
17industrielle du pays. La permanence de cette société latifundiste
chilienne, en marge d'un monde urbain, fort, dynamisé à la fois
par un processus d'industrialisation et par une société marquée
par une élite démocratique conduit donc à poser le principe
d'une société duale.
Ce «parallélisme sociétal» doit nous inciter à penser
autrement les modèles de développement, jusqu'alors fondés
sur un processus d'industrialisation et une construction sociale
inspirée d'une idéologie « émancipatrice », à la fois à l'égard
des forces nationales dominantes et des forces politiques
internationales. En effet, dans les analyses consacrées au
développement, on parle en général de sociétés en voie de de sociétés dépendantes, de sociétés en voie
d'industrialisation, mais rarement de société rurale, cette
dernière étant le plus souvent pratiquement fondue dans une
notion plus large de société sous-développée, tandis que les
études ont plus souvent porté sur la stratification sociale et la
concentration des terres aux mains d'une minorité que sur une
authentique analyse du fonctionnement de la société rurale.
Cette analyse oblige donc à ne plus penser le changement
seulement en tant que phénomène d'industrialisation et de lutte
des classes, démarche dominante dans les sociétés européennes,
qui sont tournées vers une industrialisation de masse et vers une
société de consommation.
Par ailleurs, les rapports entre le Chili, les États-Unis et les
autres puissances industrielles sont des rapports de dépendance.
La société rurale chilienne s'est trouvée dans la nécessité de
changer, ce qui a donné lieu à une transformation, brève mais
profonde, de sa structue, qui s'est traduite par un fort
mouvement collectif, une Réforme agraire avec expropriation
et redistribution de la terre et une intense action de formation
pour les adultes. Dans les pays européens, l'évolution s'est
étalée dans le temps: deux siècles en France, un demi-siècle
dans les pays de l'Est avec la collectivisation forcée et une
hégémonie politique par parti interposé, démarche qui s'inverse
aujourd'hui, de la planification d'Etat à une économie de
marché. Si cette réflexion est centrée sur la société chilienne,
elle renvoie aussi à la société européenne et à d'autres sociétés
du tiers monde où nous avons travaillé, d'où peut-être ce regard
à la fois interne et externe au problème chilien.
18L'objet de cet ouvrage est de rendre compte de l'originalité
du processus de changement social engagé au Chili dont l'un
des facteurs essentiels a été, comme nous le verrons, la cassure
de l'ancienne société rurale, bousculée par la dynamique d'une
nouvelle société locale. Or, toute notre expérience d'intervenant
et nos études répétées sur le même lieu montrent que cette
dynamique, ce basculement, découlent en grande partie de la
formation pour adultes.
Il s'agit donc de voir comment une société rurale
traditionnelle bascule en générant une nouvelle locale et
de déterminer la place de la formation dans ce profond
changement. Longtemps, la pour adultes a été
appréhendée comme un mécanisme de rattrapage scolaire, de
maîtrise du temps libre; elle ne s'inscrivait que dans une
perspective liée au travail, et visait surtout à une intégration
dans une société globale et à une promotion sociale. Bref, la
formation ne devait induire que des phénomènes de mobilité
sociale et géographique.
Notre expérience nous a permis d'observer de près une
politique de formation pour adultes et de constater qu'elle avait
des effets directement endogènes et locaux. En réalité, elle ne
crée pas seulement une mobilité sociale ascendante et de
nouvelles logiques personnelles ou professionnelles, elle génère
une société locale et intervient sur celle-ci. Cette recherche se
croise avec les travaux de Renaud Sainsaulieu sur les effets de
la formation dans l'entreprise et avec ceux de Claude Dubar sur
les dynamiques de socialisation professionnelle liée à la
formation d'adultes. Elle tient compte également des
recherches d'Albert Meister sur la participation différenciée des
bénéficiaires des programmes de développement, ainsi que des
longues discussions avec Werner Ackermann sur les conditions
d'un changement participatif et démocratique.
Nous analyserons en particulier l'émergence, grâce à la
formation, d'un nouvel acteur social puisant ses ressources et sa
légitimité dans l'espace local qui vient d'être créé à travers la
Réforme agraire. Nous montrerons comment, à partir de cette
position nouvelle, il parviendra à s'affirmer et à négocier avec
l'appareil de l'Etat, en s'étant approprié tous les outils apportés
par la Formation. Cette place accordée à l'émergence d'un
nouvel acteur social prend en considération les analyses
d'Alain Touraine.
19Notre problème central est de bien mettre à jour les effets
amplifiés de la formation au sein d'une société rurale restée
jusque-là traditionnelle.
Dans le cas du Chili, la formation de cette nouvelle société
rurale s'est faite dans un contexte politique particulier, dont les
répercussions ont été très fortes, tant dans le monde rural que
dans le monde urbain; les effets de l'expropriation des terres,
de la nationalisation de très importantes mines de cuivre
(première source de revenus du pays) et de divers secteurs
industriels ont marqué cette mobilisation sociale. En fait, au
Chili, ont eu lieu simultanément deux processus de changement
forts: la Réforme agraire et la nationalisation du cuivre.
La agraire a joué un rôle très important au niveau
social, car elle a impliqué un changement réel dans la propriété
du sol, mais aussi dans l'organisation du travail et la
reconnaissance de nouveaux acteurs. Aujourd'hui on peut en
conclure que la simultanéité de ces deux phénomènes a été
nuisible à l'un et à l'autre! On n'a pris suffisamment en
compte ni le temps nécessaire pour obtenir le changement de
comportements nécessité par un changement de structures, ni le
fait qu'un changement n'est viable qu'une fois approuvé par
une très large majorité de citoyens.
Vingt-huit ans plus tard, la Réforme agraire continue à être
le point le plus important de la politique chilienne des
cinquante dernières années, même si les jugements portés sur
elle diffèrent et sont généralement passionnels.
La Réforme agraire a cependant été d'une très grande utilité
pour le développement de la société chilienne, même si elle n'a
pas produit ce qu'on en attendait: une économie paysanne
coopérative. Elle a démantelé le latifundium et établi, à sa
place, un capitalisme agraire exportateur.
Dans cet ouvrage, j'exposerai d'abord le parcours
professionnel qui m'a amené à centrer mes préoccupations sur
les problèmes de formation, d'organisation et de
développement. Un aperçu de la géographie et de l'histoire du
Chili est ensuite présenté afin de montrer comment ce pays « du
bout du monde », cette «montagne griffée », comme nous
préférons le définir, parvint à constituer une unité et à générer
une longue continuité institutionnelle. Cet exposé mettra en
lumière deux éléments qui demeurent au centre du débat: la
20fragilité du système démocratique chilien et la capacité de
modernisation et d'innovation des classes dirigeantes. Après
avoir analysé la permanence des structures agraires et le
blocage qui en découlait, j'étudierai le développement
intellectuel et politique chilien, d'origine urbaine, qui parvint à
trouver un consensus pour surmonter cette paralysie et faire
approuver par le Parlement une loi de Réforme agraire.
L'analyse de la Réforme agraire constitue la partie centrale
de l'ouvrage, depuis ses origines sous le gouvernement de Frei
jusqu'à Allende. Elle engendra la disparition rapide du
latifundium et un fait original: l'émergence, aussi rapide, d'une
nouvelle société paysanne centrée dès son origine autour d'un
modèle d'organisation et de production coopérati ves,
l'asentamiento ; une grande mobilisation paysanne de base
permit la mise en place de conseils communaux paysans. Ces
deux moments consolideront la société paysanne et favoriseront
le développement local.
Le putsch militaire mettra fin à la Réforme agraire avec la
restitution des terres . Nous étudierons ainsi les efforts
d'organisation et de formation substitutive mis en place par les
ONG (Organisations Non Gouvernementales), destinés aux
nouveaux exclus du modèle de modernisation agraire que sont
devenus les anciens bénéficiaires de la Réforme agraire (chap.
VII). Après l'éclatement de la formation et des structures
paysannes, nous montrons comment la formation tente de
redevenir un outil de réintégration des paysans dans le cadre de
la nouvelle démocratie politique qui s'amorce (chap. VIII).
Nous espérons que cet ouvrage pourra rendre compte d'un
parcours, individuel certes mais appartenant aussi à toute une
génération, celle de la Réforme agraire, à travers l'analyse et la
présentation de ses acteurs et de ses animateurs très peu ou mal
connus, notamment du fait de passions encore vives. Réfléchir
sur la place de la formation dans la Réforme agraire, c'est
considérer un autre modèle de développement qui ne soit pas
celui produit par l'hégémonie de l'Etat, ni par les effets d'un
libéralisme sauvage. Il s'agit d'étudier un modèle de
développement par la formation. Bien que nous ayons
concentré notre réflexion sur une seule expérience et n'ayons
pas fait mention de nos autres travaux réalisés dans différents
pays et différents domaines (la planification agricole en Israël,
l'autogestion yougoslave, la reconversion industrielle à
21Longwy (France), l'autogestion agricole en Algérie,
l'animation rurale en Afrique et le développement rural dans
différents pays d'Amérique latine), nous pensons que les effets
créateurs de la formation sont aussi bien observables dans les
secteurs ruraux qu'industriels, dans les pays industrialisés que
dans les pays en voie de développement.
Cette réflexion sur les modèles de. développement nous
paraît aujourd'hui pertinente, voire indispensable, car elle peut
aider les pays qui ont échoué dans la création d'une société
agraire à partir d'un centralisme étatique, ou ceux qui se
trouvent encore à un niveau de forte dépendance et ne sont pas
en mesure de créer des acteurs productifs, mais aussi les pays
industrialisés dont l'agriculture en crise implique de repenser
l'organisation afin de préserver les ressources.
Nous espérons aussi que ce travail sera utile à nos collègues
chercheurs qui essaient de clarifier les différentes fonctions et
effets de la formation. Notre insistance sur les effets inattendus
et différés de la formation et notre analyse de sa capacité à
produire un nouvel espace social peuvent contribuer à enrichir
le débat.
Le nouvel espace social au Chili se trouve encore affaibli
par les vingt années de dictature et la démocratie n'arrive pas à
s'épanouir totalement du fait de ses limites, de sa rigidité
institutionnelle. La dictature a produit des effets pervers non
seulement en ce qui concerne les droits de l'homme mais en
constituant une culture aliénée, c'est-à-dire peu critique, voire
servile, peu différenciée, qui génère calomnies, exclusions,
clans. .., qui freine la rationalité innovatrice et empêche
l'éclosion de valeurs libertaires dont le pays aurait besoin pour
guérir de ses blessures.
Remerciements
Dans la réalisation de cette étude sur le terrain, je suis débiteur
envers tous ceux qui ont travaillé à mes côtés: ICIRA (Instituto de
Capacitacion e Investigacion en Reforma Agraria) et spécialement les
membres du bureau régional de Talca, le personnel de la centrale de
formation de Huilquilemo et les équipes de Curico, Vichuquen,
22Curepto, Linares, Cauquenes, San Carlos, Chillan, Bulnes,. les
professionnels de la CORA (Corporacion de Reforma agraria), de
l'INDAP (Instituto Nacional de Desarrollo Agropequario), du SAG
(Servicio Agricola Ganadero), de l'INACAP (Instituto Nacional de
formacion profesional), et plus spécialement les organisations de
coopératives paysannes, la fédération d'asentamientos, les
organisations syndicales de paysans. Quant à mes travaux réalisés
après le putsch, leur réalisation m'a été facilitée par la FLACSO
(Faculté latino-américaine de sciences sociales), qui m'a reçu dans
son institution, ses directeurs dont José Joaquin Brunner et Norbert
Lechner ainsi que mon ami Sergio Gomez, et Marcela Gajardo,
Liliana Barria, Angel Flisfich mais aussi Maria-Inès Bravo - et sa
bibliothèque -, Magali Ortiz et les autres collaborateurs de la
FLACSO. Rafael Barahona, José Bengoafurent des compagnons de
réflexion et de travail très stimulants. Je ne peux pas oublier non plus
l'aide importante de : Gonzalo Falabela, Liliana Munoz, Jorge Brito,
Jorge Cornejo, Gloria Bertran, Javier Corvalan.
Werner Ackermann, Renaud Sainsaulieu ont lu à plusieurs
reprises le manuscrit en apportant des commentaires et des
corrections importantes. J'exprime aussi toute ma reconnaissance à
Claude Dubar pour ses pertinentes observations sur le texte ainsi
qu'à Alain Touraine qui m'a fait parvenir ses commentaires. Je
remercie également Nicolas Campini, Michel Dion, Jacques Jenny
pour leurs critiques. Pour la réalisation du livre, je dois remercier
spécialement Christine Campini pour ses corrections et ses
propositions, Marie-Noëlle Postic dont les ont été
fondamentales et Sonia Debeauvais, première lectrice du texte,
comme elle aime à s'appeler. Je ne peux clore ce paragraphe sans
rappeler le soutien de Lucien Brams, Elisabeth Williams et Cécile
Joxe, l'amitié de Jacques Lacarrière et sa maison de Sacy, avec ses
multiples paliers. La compagnie de ma femme Madeleine a compté
tout au long de mon travail.
J'ai eu la chance, au cours de ma recherche sur le terrain, de
collaborer avec un grand nombre de personnes, paysans et
professionnels du secteur agraire, mais il m'est impossible de tous les
mentionner. Quant à ceux qui ont participé à mon travail pendant la
Réforme agraire, j'ai préféré ne pas les citer, n'ayant pu leur
demander leur accord au préalable.
23PREMIÈRE PARTIE
Nécessité d'un changement