Crises économiques et régulations collectives

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223 pages
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La crise de 2008 et sa réplique de 2011 servent de toile de fond à une analyse qui s'inscrit dans une durée bien plus longue. La place croissante donnée à l'économie financière, les politiques convergentes dans les pays occidentaux, nos modes de consommation ne sont pas apparus par génération spontanée.
Il existe une dynamique des régulations collectives. Normes de consommation, de production, de profit, ces grands référentiels guident sans qu'ils en aient toujours conscience les comportements des individus, des entreprises et des hommes politiques. Les changements de ces normes sont porteurs de tensions qui s'accumulent jusqu'au point de rupture, les circonstances qui déclenchent ces crises annoncées n'ont finalement qu'une importance relative. Vues sous cet angle, les mesures prises dans le passé pour y remédier ont souvent été contre-productives. Elles ont largement contribué aux changements des régulations collectives et préparé le terrain pour les crises suivantes.
À la croisée de plusieurs disciplines, ce livre étudie la dynamique des normes collectives. Il s'interroge sur les régulations de demain et la forme que pourraient prendre les prochaines crises si nous ne changeons pas notre point de vue sur l'histoire économique, politique et sociale de ces dernières années.

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Date de parution 01 janvier 2012
Nombre de lectures 1
EAN13 9782849242605
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0165€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Crises économiques et régulations collectives
Le paradoxe du guépard
La collection« Essai »se veut ouverte aux nouveaux regards portés sur les sciences, les faits de société et les questions contemporaines.
(dirigée par Annie Verdelet-Lamare)
Dans la même collection : Amnesty International : enquête sur une ONG génétiquement modifiée, Marc Girot L’Afrique des timocrates, Léon Koungou L’athéisme et la foi confrontés aux savoirs actuels, Thierry Karpiel La vache à lait : notre consommation, leur martyre, Michelle Julien Les jeunes et la discothèque, Éric Marlière École, violence et domination, Pierre Badiou & Dominique Vachelard Sociologie des immigrés âgés, Emmanuel Jovelin & Fatima Mezzouj Crise : une chance pour l’entreprise ?, Jean Burnod Intervenir auprès des mineurs étrangers isolés, Francisco Mananga Le management noir, Christophe Médici Le krach de la dette publique, Sébastien Groyer L’accueil des demandeurs d’asile, Carolina Kobelinsky L’immigration : problématiques et défis, Violette Daguerre L’Internet des objets, Geoffrey Zbinden Les droits de l’enfant : une fausse bonne idée, Philippe de Dinechin Hyperphagie : l’obsession de manger, François Faucon La nudité : pratiques et significations, Christophe Colera Écoterroristes ou écoguerriers ?, Roger Ribotto Le souverainisme : une idée certaine de la France, Philippe Boulanger La jeunesse qui range sa chambre, Grégory Kapustin Philosophie du ménage, Sébastien Groyer L’écologie profonde, Roger Ribotto La sexualité collective, Radu Clit Chirurgie esthétique : les conseils d’un chirurgien, Vladimir Mitz Psychologie de la fatigue, Jean-Louis Dupond J’accuse la dérive de la psychanalyse, Sylvie Lanzenberg
Image de couverture : © ChantalS - Fotolia.com © Éditions du Cygne, Paris, 2012
www.editionsducygne.com ISBN : 978-2-84924-260-5
Michel Leis
Crises économiques et régulations collectives
Le paradoxe du guépard
Éditions du Cygne
Introduction
Le tremblement de terre qui a frappé l’économie mondiale n’est qu’un épiphénomène. Sa violence est le résultat des tensions qui se sont accumulées dans les lignes de faille qui parcourent notre société. Pour rester dans cette métaphore tellurique, la plaque pouvoir se rapproche de la plaque argent, elle-même parcourue par de fortes tensions internes, et pour nir, ces deux plaques tendent à s’écarter de la plaque population, c’est-à-dire de vous et moi. La vitesse du phénomène dans le monde occi-dental explique la magnitude de la secousse. Des répliques se produiront jusqu’au moment où les tensions initiales seront résorbées, tandis que de nouvelles s’accumuleront pour préparer la prochaine secousse. La violence des répliques, les discours ronants de circonstances et les ajustements opérés dans l’ur-gence ne doivent cependant pas faire oublier l’essentiel : on reconstruira sans changer les règles du jeu. Nul besoin d’être prophète pour le prédire, la reconstruction a déjà commencé. Après chaque séisme, les villes et les villages repoussent au même endroit et avec des plans identiques, les nouvelles façades étant au nal les seules traces visibles des destructions. On devine pourtant à l’arrière-plan des zones qui pourraient rester longtemps un champ de ruines, à l’écart de la prospérité retrouvée. La catastrophe joue aussi un rôle de révélateur pour ces zones oubliées en rendant plus visible un déclassement déjà à l’œuvre auparavant. Souvent, des mesures de prévention sont édictées après les tremblements de terre. Si elles ne peuvent empêcher la prochaine catastrophe, elles en atténuent les effets tant qu’elles sont respectées et que les caractéristiques du séisme restent les mêmes. Pour l’observateur extérieur, même dans les zones sismiques, les villes semblent immuables.
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Pourtant, dans une perspective de long terme, l’aspect, la géographie, la sociologie des villes changent. L’économie et le monde politique changent. Qui aurait dit, au seuil des années 1970, que des pays comme la Hongrie ou la Pologne seraient des démocraties ? Qui aurait dit que la Chine serait un jour le premier créancier des États-Unis ? L’impression d’inertie qui prévaut est trompeuse. Malgré la volonté de reconstruire les choses en l’état, l’histoire n’arrive pas à une n après chaque bouleversement majeur. Encore un livre sur la crise, c’est de saison. Comme il n’y a pas de boîte noire, après le crash économique, tous les spécia-listes ont leurs explications sur le pourquoi et le comment. Vu la complexité des paramètres et la abilité toute relative des instruments de mesure, les querelles d’experts vont durer encore quelques temps. Dans la même veine, quelques personnes se souvenant d’un grand barbu ayant vécu dans un autre siècle ressortent les écrits du maître et de ses successeurs pour y trouver à la fois l’explication de la situation actuelle et la justi-cation d’années passées à défendre une idéologie en déclin. N’étant satisfait ni des modèles des uns, ni des explications des autres, je me suis lancé dans cet essai qui aborde les crises sous l’angle de leur récurrence, comme une succession d’accidents résultant de changements dans les rapports de force entre les acteurs du système. Dans cette approche, il n’y a plus de distinc-tion entre crises sociales et économiques qui peuvent exprimer les mêmes tensions. Seul, le contexte propre à l’époque explique les différences de forme. À l’heure où des mouvements de protestations remettent en cause notre mode de fonctionnement et désignent quelques boucs émissaires, il est essentiel de rechercher une mise en perspective qui ne limite pas la crise à un incident de parcours ou aux résul-tats désastreux des agissements d’une minorité. Il ne faut pas se tromper, la mutation constante des rapports de force à l’origine des crises ne traduit aucune volonté particulière de changement, pas plus qu’elle n’est le résultat d’un plan d’action concerté. Le
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constat en est dressé a posteriori, c’est un phénomène dont les origines sont à rechercher dans des mouvements initiés il y a bien longtemps et dans lesquels nous sommes tous partie prenante. Dans la période qui a suivi le déclenchement de la crise, une abondante rhétorique sur les réformes indispensables à la bonne marche de l’économie est apparue. Cela m’a fait irrésistiblement penser à cette célèbre citation du roman de Lampedusa, Le Guépard : « Il fallait se dépêcher de tout changer an que rien ne change ». Le changement fait spectacle, catharsis planétaire d’une crise subie à des degrés divers par la plupart d’entre nous. Pourtant, cette citation interpelle. L’intuition est grande que la nécessité aux yeux d’une minorité d’individus de laisser les choses en l’état prévaudra. Cette crise, comme celles qui l’ont précédée, n’aboutira à aucune remise en cause sur le fond. Et si change-ments il y avait, ceux-ci ne dureraient que le temps du trauma-tisme. Pour s’en convaincre, il suft de lire les pages consacrées à l’origine de la crise de 1929 par Hobswabm dans « L’âge des 1 extrêmes » . Les similitudes avec la crise actuelle sont nombreuses. Si les effets ont été plus catastrophiques et ont autant marqué la mémoire collective, c’est qu’aucun mécanisme étatique n’est venu dans un premier temps en atténuer l’impact. La Seconde Guerre 2 mondiale a semblé en être une des conséquences logiques , même si la crise économique ne fut qu’un facteur parmi d’autres. Après le krach de 29 et dans l’immédiat après-guerre, l’intervention de l’État s’est imposée comme un rouage majeur de l’économie. Qui se souvient que dans les années 1960 existaient dans la plupart des pays occidentaux comme la France et le Japon des organisations dédiées à la planication, voire un ministère du plan ? Même dans les pays plus rétifs à ce type d’organisation comme les États-Unis, l’injection massive d’argent dans la course à la Lune et l’arsenal de la guerre froide pouvait s’assimiler à une intervention de l’État dans l’économie.
1.« L’âge des extrêmes », une histoire du court vingtième siècle, Éditions Actuel 2. Elle a en tout cas créé le contexte permettant l’accession au pouvoir du parti nazi en Allemagne.
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Cependant, le libéralisme se présentant sous les habits de la bonne gestion est revenu en force, effaçant peu à peu cette période que beaucoup qualient rétrospectivement d’Âge 3 d’or . Les discours visionnaires ont laissé peu à peu la place à des discours imprégnés de préoccupations plus immédiates : l’équilibre budgétaire, les impôts, le chômage, la croissance, la compétitivité… L’approche gestionnaire reste pragmatique : elle continue à intervenir quand le prix collectif des crises qui se succèdent semble trop important. Les mesures de sauvetage des banques ou de soutien à certains secteurs industriels en sont l’il-lustration. Elle laisse aussi en place des lets de protection indi-viduels, ultimes remparts contre le déclassement et la marginali-sation. Le faible montant de ces ultimes protections étant censé, pour leurs concepteurs, inciter la recherche d’un emploi. Dans la réalité, ces aides servent pour l’essentiel de mécanismes de survie dans lesquels s’installent de manière durable leurs béné-ciaires, faute de perspectives. Cette nécessité de maintenir un minimum de garanties sociales est l’un des points de frictions sur lesquels nous reviendrons : trop peu pour garantir la cohésion sociale, trop chère pour un État libéral. Pour revenir à notre métaphore initiale, quand tout va bien, la société occidentale semble être un univers cohérent et stable. Mais comme pour les continents, des forces sont à l’œuvre qui accroissent les tensions et déclenchent des phénomènes violents. Les tremblements de terre économiques ou sociaux font apparaître des lignes de faille qui n’étaient pourtant pas visibles au premier abord. L’étude des crises n’a de valeur que parce qu’elle met à nu les tensions et permet de comprendre les forces à l’œuvre. Comme dans la tectonique des plaques, il est impossible de prévoir l’instant de rupture, le moment du tremblement de terre. On peut simplement prédire qu’il y en
3. J’emploierai indifféremment pour caractériser la période de croissance qui va de l’après-guerre jusqu’à l’orée des années 1970 l’expression « l’Âge d’or » de la littérature anglo-saxonne et « les Trente Glorieuses » de la littérature française.
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