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Economie de la microfinance en Afrique subsaharienne

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Comment concilier rentabilité, faible coût du crédit et large portée des institutions de microfinance ? Quelle est l'efficacité des subventions accordées à ces institutions ? Comment articuler la microfinance et la croissance économique dans les pays d'Afrique subsaharienne ? Une politique monétaire restrictive favorisera le secteur informel, alors qu'une politique expansionniste favorisera le secteur formel.

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Date de parution 01 novembre 2009
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EAN13 9782296245273
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Introduction

Thème important de l’économie apparue depuis une dizaine
d’années, la microfinance est présentée souvent comme une
solutionau sous-développement et à l’exclusion hors du marché
mondial decertainspayset/oudecertaines catégoriesde la
populationqualifiéesde pauvresou situéesgéographiquement à
lapériphérie des courantsd’échanges internationaux. Sous sa
forme moderne, elle est apparueconcrètementenAsie du
sudest, particulièrement au Bangladesh grâceàla banqueGrameen
créée par MohamedYunus.Elle estactuellementderetour sous
desformes variéesenAfrique oùellesubmerge lesformes
traditionnelles anciennes associées à l’économiepaysanne,
comme les tontines.Elle estcélébrée parceux quiy voient une
source d’émancipation économique et morale,carelle
encourageraitlalibreassociation en oppositionauxhiérarchies
villageoises et parce qu’elle s’opposeraitauxformes
traditionnellesdecrédit usuraire oudecréditdecampagnequi
renforcentladépendance des villageoisenaliénantleur récolte.
Pardelà ce discoursgénéral, ilconvientdesouligner que la
microfinance moderne, dontlesexpériencesontmêmeatteint
despaysémergents comme l’Inde, l’Indonésie et l’Afrique du
sud,voire mêmecertainspaysdéveloppés(il existe des
expériencesdecettesorteauxÉtats-Unis), n’est pasnéeaussi
soudainement qu’on le pense, bien que sesformesmodernes se
soientaffranchiescomplètementdes traditions.
Pour que lamicrofinance devienneunealternative efficaceaux
formesmodernesde lagrande finance internationale, exportée
par les pays industrialisés, pour contourner ce qu’il est convenu
d’appeler la répression financière des paysen développement,
celanécessitetoutefois unvaste détour théorique, historique et
descriptif.
En effet, larecherche de nouvellesformesdecontratsdecrédit
est l’aboutissement d’une vaste littérature économique qui a pris
sasource depuis unetrentaine d’années dans les théories
financières fondées sur l’information asymétrique et qui seveut
unealternative ou une extension de lathéorie néoclassique
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orthodoxe pourlaquelle lamonnaie et, finalement,l’ensemble
desactifsfinanciersne sont que l’enversdumarché desbiens.
En effet,selon lathéorietraditionnelle, ladichotomie,àlong
terme, sépare l’économie réelle de l’économie nominale, les
rationnementsetlesinefficacitésne proviennent que de
l’imperfection des marchés, de leurcloisonnementetde
comportements d’habitats préférés. L’organisation
monopolistique desbanqueslimitequantitativementlecréditet
le financement. L’inflation brouille les informations sur le
secteur réel.Lasolutionsetrouve danslalibéralisation des
marchésfinanciers, l’accroissement de la concurrence entre les
intermédiaires financiers et l’affirmation de règles monétaires à
même de permettreauxagentsde distinguerleréel dunominal.
Malheureusement, lerationnementducréditétaitet resteun fait
observé etdurable, etpas seulementdanslespayseuropéens
comme la Francequiapratiqué descloisonnements
administratifsafin de favoriserlesinvestissements
d’infrastructure et les secteurs de réseau où il existe des
monopolesnaturelsoude grandesentreprisesfordistes,touten
garantissant une épargne de masse lapluségalitaire possible.
Même lespaysanglo-saxons, dontlesformesfinancièresétaient
plusprochesdesmarchésconcurrentielsde lathéorie,
connaissaientdescontraintesfinancières.
L’introduction de l’information asymétrique dans la théorie,
dont on peut faire remonter l’origine aux travaux de Stiglitz, a
permis d’éclairer l’inefficacité des marchés financiers et de
clarifierlesconcepts.Il estnécessaire de distinguer
«l’exclusion» desemprunteurshorsdesmarchésfinanciersdu
rationnement par les offreurs. L’exclusion elle-mêmeadeux
explications:ducôté desemprunteursetducôté desprêteurs.
Ducôté desemprunteurs, elle ne faitmême pasappelà
l’asymétrie d’information, mais tout simplementau risque etaux
dotationsinitiales.Desemprunteurs sans richesse initiale, ou
ayant unerichesse initialetrop faible, ne pouvantmettre en
œuvre que des projets risqués, éventuellement en raison de la
faibletaille desprojets, nesouhaitent tout simplementpas
s’endetter et préfèrent renoncer à investir pour deux raisons.
Tout d’abord, il existe descoûtsfixes.Ensuite, enconcurrence
parfaite, lesprêteurs,voulant se prémunircontre lerisque de

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faillite, pratiquent des taux d’intérêttrop élevés.Le nantissement
des prêts est certes un moyen de limiter les taux d’intérêt, mais il
estlimité parlesdotations.Ainsi, en informationcomplète, le
conflitpourle partage des risquesexclutautomatiquementles
emprunteurs sans ressource.Simplement, danslathéorie
traditionnelle,certainsagentsne participentpasaumarché.Ilya
là la source d’un piège au développement lié aux rendements
croissants de l’investissement réel et de la richesse initiale du
pointdevue financier.
L’informationasymétrique duprêteurajoute laquestion de la
sélectionadverse etde l’aléa moral des emprunteurs:elle
renforce le problème.Augmenter le taux d’intérêt ou le
cautionnement, mêmeaprèsavoirexclucertainsemprunteurs,
grâceàuneclassification des risques, estinefficace.Lahausse
descoûts totauxducréditfavorise les risquesélevés.Le
rationnementparle prêteur s’ajoute donc, comme moyen de
deuxième ordre pourlimiterles risques, indépendammentdes
coûts. Le rationnement quantitatif n’est pas une forme duale des
coûts. Il n’est pas proportionnel et pèse plus fortement sur les
emprunteursayantde faiblesdotationséconomiques,
anthropologiquesoumoralesavérées.Dece fait, et sansfaire
appelàdes segmentationsfortesdesmarchésoudes
populations, on peut expliquer les taux d’intérêt élevés qui
diminuent l’efficacité des «inclus»,résultatduconflit surle
partage des risques, et l’existence des «exclus»quisetournent
vers le crédit usuraire ou l’économie informelle peu efficaces,
car privés d’économie d’échelle et renforçant les dépendances.
Il étaitdoncnaturelque, danscetesprit, lathéorieaillechercher
ailleurs que danslapurecomptabilité économiqueun moyen de
contournerla contrainte.Dupointdevuethéorique, la
microfinancechercheàremplacerle nantissementminimal oule
rapportendettement/richesse maximalcommecondition des
prêts, pardesmoyensen partie économiques, en partie
anthropologiques, eten partie moraux.Son modèle générique est
lecontratdecréditàresponsabilitéconjointe–limitée maisnon
individuelle.Ilsecaractérise de lamanièresuivante:lebanquier
prêteàdesindividus,àtourderôle (modèle ducrédit tontinier)
ouen mêmetemps, de petites sommes touten prêtantàun
grouperassemblant touscesindividus une grossesomme.Bien

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sûr, il y a les économies d’échelle, mais ce n’est point crucial.
Le groupe doit être solidaire.En cas de faillite de l’un, les autres
membresdugroupesont responsablesetpaientenquelquesorte
un taux d’intérêtplusélevé.Lecontratdoitêtre incitatif.Onvoit
apparaître les trois raisons :
La raison économique:diminuerles coûtsfixes(taille des
projetsetdes crédits), diminuerles«coûtsdetransport» parla
proximité desprêteursetdesemprunteurs(meilleure
information, diminution des coûtsdevérification,classification
des risquesen évitantla cotation moderne).
La raisonanthropologique:lesgroupes sonthomogènes(ilsont
lamêmesituation géographique, maisdesprojetsdiversifiés
correspondant auxdifférentes activités), ilspermettent àdes
personnes exclues par le modèle familial d’adhérer de manière
individuelle et d’acquérir une autonomie correspondant au
modèle économique individualiste etils contournentles
chefferies traditionnellesouleslongues chaînesdesolidarité
familiale.
La raison morale:la surveillance esten partieassurée parles
membresdugroupe.Lespersonnesde mêmerisque ontintérêt à
s’assembler. Les meilleurs risques s’en vont d’eux-mêmes, les
mauvais risques sont exclus. Les groupes s’homogénéisent
euxmêmesdesorteque lecoûtéconomique et comptable de la
classification,qui estnormalement supporté parlebanquier, est
en partiesupporté parlesemprunteursetdevient aussiuncoût
noncomptable.

L’espritdumicrocréditest bien dechercherhorsde la
comptabilité lecautionnementetpar cela,untelcontratne peut
se situer qu’à la périphérie du système capitaliste, là où on peut
chercher un gain, pour les prêteurs et pour l’emprunteur, sous
forme de dimiparce qu’une partie des coûts etnution des coûts,
desincitations sontnon marchands.Pour cela,il faut qu’il existe
un désajustement, un déséquilibre, un excès d’offre, dans la
société extérieure, non marchand, mais quecettesociétéait un
rapportdecontiguïté, neserait-ceque parlamonnaiecentrale.
Maisest-cesuffisanDat ?ns certaines sociétés, ayant d’autres
religionsoud’autres modèles familiaux, on ne veut pas exclure
oudénoncerlesmauvaispayeursdoncle contrat n’est plus

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incitatif.Onchercheramêmevolontairement à créerdesgroupes
hétérogènes représentatifs, en pluspetit, de la communauté ou,
en plusgrand,de la structure familiale, d’autant que la première
estpeut-être organisée selon la seconde ou l’inverse.
Cetteremarque nous amènetoutnaturellement à approcherla
microfinance moderne dupointdevue deson émergence
historiqueconcrète.En effet, ladescription dumodèle mise en
place parYunusestaussi instructive.La banqueGrameen prête
àdesgroupes selon leschémadécritprécédemment, maiselley
metdesconditions:
-Les dépôts progressifs d’assurance à une banque du
groupe financier:le nantissementcomme garantie,
commecautionadisparu, maisil enresteune partie
sous la forme d’un versement au fur et à mesure du
déroulement du prêt. Le taux d’intérêt excessif a
disparu, maisilaétéremplacé par une épargne forcée en
quelquesorte.Toutefois,l’emprunteur est gagnant,
puisquecette épargne est sapropriété mêmesi ellesertà
financerlesfaillitesdansle groupe.
-La banque organise des stagesde formationà
l’économie bancaire etàla gestion d’un projet, dont sa
comptabilité.
-Lesprêts sontfournisà court termesur une durée moins
longueque le projet.Leur reconduction est
conditionnelleau succèspartiel initial.Ilyaune période
probatoire.
-La banque estimplantée grâceàde petitesagences
locales mieux à même de connaître l’économie locale et
de rechercher l’information.
-La banquecrée desclubsoùlesadhérentsontdes
conditionsfavorablesetoùlesautrespeuventobtenir
descrédits, maisàdesconditionsplusdrastiques,afin
d’inciter à la comparaison et aux avantages du système.
Malgré cela, si le coût du crédit est plus faible, les taux d’intérêt
réels restent de l’ordre de 10% pour un coût d’usageducapital
de 4% dans l’économie moderne (Morduch, 1999, p.1590).Le
tauxde non-remboursementdesprêtsestde 8%si onajouteau
principal lesintérêtsnonremboursés.Etpourtant, la banque
Grameen est subventionnéeà près de 15% des prêts par l’Étatdu

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Bangladesh.Malgrécela,sontauxde profitnetdesintérêtsà
courirestnégatif.Le microcréditetlecontrat théoriquesont
certes une innovation financièreconsidérable, maisfaireappelà
unecaution non économiquesolidaire ne permetpasde
rentabiliser unetellebanque;les subventions et l’accèsàun
endettement garanti par l’État, l’accès au marché monétaire et au
refinancementàtauxcertainreste indispensableàlasurvie de
l’expérience.Et d’ailleurs, en fin de compte, le résultatprincipal
du système estjustementde donneraccèsauxpluspauvres, par
toute une série d’intermédiations financières qui les dépassent,
aux subventions de l’État et aux bonifications d’intérêt qui
n’arrivent jamais à ceux qui ne participent pas au marché.
Ce doublecheminement théorique etempirique nousa amené
ainsi à l’Afrique subsaharienne, car, divisée entre traditions
francophone etanglophone, ony voitfleurirdesexpériencesde
microfinanceàlafois typéesetéloignéesdumodèlethéorique et
dumodèle empirique de la banqueGrameen.
Une des caractéristiques de cette économie est l’existence d’un
secteur informel qui peut atteindre 40%. L’économie est souvent
décomposée entroisparties. Une branche exportatrice,souvent
peumaîtresse desprixcar spécialisée danslesmatières
premièresagricolesetindustrielles,unsecteurmoderne,
importateursdebiensetproducteurs surtoutpourle marché
local,et ce vaste secteur informel au service de l’économie
traditionnelle oudesdeuxprécédents secteursetdontle lien
avecle marché est trèspartiel etpasse parles transfertsde
revenusdirectsouindirectsdu secteurpublic.Detels transferts
combinent d’ailleurs les solidarités villageoises, maisaussi des
chaînesdeservicesmodernesàlapersonne oudes sous
traitances que nousne développeronspasici.Dece fait,
l’épargne y est surtout monétaire et la sujétion économique
parfois renforcée parles structuresanthropologiques, mêmesi
ces liens se délitent continuellement avec l’exode rural et
l’agglutinationautourdes villes.Lespolitiquesmonétaireset
budgétaires traditionnelles touchent souventlesecteurinformel
de manièretrèspartielle et souventde manière perverse.
Ainsi,une politique debaisse de lamasse monétaire parla
hausse du taux d’intérêtpeutfairerentrerdescapitauxet
améliorerlesconditionsdecautionnementdesplus richesetleur

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permettre d’obtenir des taux d’intérêt plus faibles et une quantité
decréditsplusélevés,carleur ratio endettement/richesse est
plusfaible.Dansle même esprit,l’épargne monétaire du secteur
informel diminue,ainsi que l’investissement, enraison de la
complémentarité entre monnaie etcapital danscesecteuretde la
transmission de la hausse des taux d’intérêt. Les politiques
d’ajustement structurel ontdonceunonseulementleseffets
attendus, dépressifs et d’ajustementdescomptes, maisontaussi
renchéri le coût d’usage du capital en diminuant les effets
externes dus à la raréfaction des dépenses d’infrastructure et
d’éducation. Or, la complémentarité du secteurinformel, parles
effets externes et l’épargne monétaire, n’a pas permis que ce
dernier se substitue aux autres secteurs, ni même qu’il devienne
formel grâce à l’inclusion des exclus.
À cestade de notreraisonnement, ilconvientde distinguerles
traditionsfrancophonesetanglophones.Pourlespremières, il
existait un secteur financier d’État qui collectait l’épargne à la
manière des vieux réseauxde poste ouplus spécifiquement
français d’organisme de crédit mutuel qui distribuait descrédits
sectoriels pour l’agriculture (les crédits de campagne) ou pour le
logement.Cescréditsétaientbonifiésdanslamesure oùces
organismesétaient subventionnésoubénéficiaient d’une
garantie de l’État quiabaissaitlecoûtde leurs ressources.Les
privatisations, lerééquilibrage des comptes de l’Étatoules
restrictionsimposéesàson financementmonétaire ont supprimé
lesprivilègesfinanciersdecesorganismes.Lesconditionsde
leurcrédit sontdevenuesplusdrastiques.Lesecteurinformel et
les plus pauvres ont vu leur exclusion s’accroître. Le microcrédit
s’est donc réintroduitàtraverscesorganismesde grandetaille,
en partie privatisés et souvent démembrés. Il s’agissait de ne
plusprêter selonune organisation descendante mais selonune
organisationascendante enutilisantaumieuxles réseaux
existants d’inspiration francophone, du type descaisses
d’épargne ou des postes,quisontoudevraientêtrebien
implantésdanslapopulation.Le microcréditdevraitdoncy
chercherlescautionsnon marchandesdontnousavons
préalablementparlé, danslesdécombresdu secteurétatique et
dansles règlesadministratives(parexemple, pouraller vite, il
faudraitaccroîtrele réseau de caisse d’épargne, en le

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transformantenbanqueslocaleseten obligeantlespersonnesà
détenir un compte d’épargne avec carnet de chèques). Il ne s’agit
ici que de l’esprit de la chose;lesformesconcrètespeuventêtre
très variables:plusoumoinscentralisées, plusou
administratives, plusoumoinsincitativesdupointdevue
économique.
Danslespaysanglophones, oùlesecteurbancaire étaitdéjà
privé, le développement du microcrédit s’est réalisé de manière
plus pragmatique grâce souvent à l’instigation de religieux, en
général horsde lasphère étatique.Les règlesde formation des
groupes,selon le mode de la banqueGrameen,sesont
implantées plus facilement, sans avoir à s’affranchir d’un
système étatique préexistant. L’inconvénient est leur caractère
local dupointdevue géographiquecomme professionnel donc
leurdifficultéàse généraliseretàobtenircertainsprivilèges
commeceuxde la banqueGrameen pour réellementabaisserles
coûts.Ainsi,auZimbabwe ouenAfrique du sud, le microcrédit
estplus rentable, maislecoûtducréditestplusélevé etle
nombre de personnes concernées plus faible qu’au Togo ouau
Bénin,surtout si onconsidère la correction descomptes.
Aucuneconstruction de la microfinance, que l’organisationsoit
ascendante oudescendante, ne peutêtre privilégiée.Remplacer
descoûtsetdesincitationsmarchandespardescoûtsetdes
incitationsnon marchandesdoitnonseulement tenircompte des
organisationsanthropologiquesdespays,mais aussi de l’histoire
de leurorganisation financière etétatique moderne, puisque
cette forme decontratdoitnécessairementfaireappelà
l’adhésion des prêteurs et des emprunteurs et vise tout de même
à contournerles vieillesformesàtendanceusuraires,aliénantes
oucelles qui privilégiaientleschefferies traditionnelles.
Notre ouvrage développecetteargumentation en déterminantles
causesdu rationnementducrédit(chapitreI),commentles
institutionsde microfinancesontarrivéesà contournerces
contraintes surle marché ducrédit(chapitreII), etles
conséquencesmacroéconomiquesde larépression financière en
Afriquesubsaharienne (chapitreIII). L’Afrique étant divisée
principalementenzone francophone etanglophone, nous
présentonslesexpériencesenzone francophone (chapitreIV) et
cellesenzoneanglophone (chapitreV)afin de faireuneanalyse

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comparative desinstitutionsétudiées(chapitreVI).Nous
comparons ainsi desinstitutionsfrancophonesissuesdes
privatisationsdes réseauxpublics,trèslargementdiffuséesdans
lapopulation, desinstitutions anglophonesissuesde la
microfinance etmodeléesplusoumoins surleschémade la
banqueGrameen, desinstitutionsissuesdu système des
coopératives ouvrières et de l’agriculture. Il semble qu’il y ait un
dilemme entre lataille et la portée d’une partetla rentabilité
d’autre part. Quoiqu’il en soit, les subventions semblent
nécessairesparceque la responsabilitécollective desgroupeset
la cautionsolidaire necompensentpas complètementles
cautionsindividuellesetlesprimesderisque de lafinance
traditionnelle.C’est ce que nous semble exprimer l’exemple
particulierdesdifficultésde laFECECAM auBéninsurlaquelle
nousnous sommesplusparticulièrementpenché.

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«Développer, c’est transformer la société, améliorer la vie des
pauvres, donner à chacun une chance de réussir, l’accès aux
services de santé et d’éducation.»
J.E.Stiglitz

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I

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Lescauses du rationnement du
crédit

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Dans unarticle pionnierpublié en 1981,Stiglitzet Weissont
montré que s’il y a rationnement du crédit, c’est parce qu’il y a
un excèsde demande decrédits surle marché et que les banques
neveulentpas satisfairecette demandecar si ellesle font, elles
seretrouveront avecdes rendements moins élevés.C’est ce type
derationnement quicaractérise le marché financierenAfrique
subsaharienne.
Nousdébuteronsnotreanalyse parlesgénéralités surles contrats
decrédit, ensuite nous aborderons un exemple de modèle
génériquesimplifié, la séparation des risques, lerationnementdu
crédit, etenfin par un exemple de modèle designal decrédit.

Généralités surlescontratsdecrédit

Les contratsdecrédit sontparticulierspourdifférentes raisons.
Lorsqu’un crédit est accordé, il ne s’agit pas d’un échange au
comptant, instantané, de monnaiecontreunbien.Lapersonne
qui reçoit un crédit l’utilise pour ses paiements alors qu’elle ne
le rembourse qu’à la période suivante:lecréditest unbienqui
estéchangécontreune promesse de paiementenbiensouen
monnaie plus tard.
Les crédits sontdes bienshétérogènes,carles agents qui les
demandentetles reçoiventpourdesprojets sonteux-mêmes
hétérogènes.
Le taux d’intérêt n’est pas un taux qui équilibre un marché, une
offre et une demande de crédit. Les taux d’intérêt diffèrent entre
eux, pardéfinition,selon desprimesderisque.
Lecontratdecrédit standardstipuleunremboursement constant
selon un taux d’intérêt et uneresponsabilité limitée.

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Stiglitz,J.& Weiss,A.(1981), «Credit Rationing inMarkets with imperfect
information»,AmericanEconomic Review,vol.71, n°3, pp.393-410.

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Encasde défautouderefusde payer, laresponsabilité est
limitéeau sensoùle prêteurne peut saisir que lesactifsdu
projet. On parle de « limitedresponsability».
Dans un monde où règne l’information parfaite et sans coût,
« perfect andcostlessinformation »,la banque peutoffrir un
contrat de crédit comprenant un taux d’intérêt parfaitement
adaptéau type et au comportementdudemandeur.Maisdansla
réalité, la banque ne peut contrôlerles qualitésoules actionsde
l’emprunteur.Elle doit donc fixer un taux d’intérêtou uncontrat
pour attirer les emprunteurs à bas risque (il s’agit de la sélection)
etfaire ensorteque les actionsdesemprunteurs(leurs actes)
soient dans l’intérêt de la banque.
Dans un mondeàinformation imparfaitimpee, «rfect
information »,le taux d’intérêt agit sur l’équilibre contrairement
à la situation de concurrence parfaite et d’information complète,
cardeuxparamètresinterviennent :aupremierordre le
rendementet au second,le risque. Le taux d’intérêt modifie le
risque desemprunteurs, particulièrementlerisque de faillite.Si
le taux d’intérêt affecte la nature des transactions, il ne peut
apurerle marché etlerendementde la banque dépend de la
probabilité deremboursement.De plus,le taux d’intérêt n’est
pasla seulevariablequi influesurla quantité decrédit.Le
nantissementoules avoirsenactionsont aussiun effet surla
demande.Ainsi, peut-il ne pasêtrerentable pourla banque
d’augmenter le taux d’intérêt ou le collatéral (le nantissement).
Lerationnementdu créditpeutêtre fréquentdupointdevue
théoriquecomme empirique. On observe de longuespériodesde
rationnementdu crédit, même dansdes systèmesfinancierspeu
administrés.

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Un exemple de modèle génériquesimplifié

Stiglitzet Weiss(1981) ontprésentéun modèle derationnement
decrédit qui montre pourquoi lorsque plusieursemprunteurs
potentielsidentiquespostulentpour un prêt,certainslereçoivent
et d’autres non.
Lesemprunteurspotentiels à qui onrefuse le prêtne pourront
pasemprunter même s’ils sont capables de payer un taux
d’intérêt plus élevé ou fournir plus de garanties.
Pourle prêteur,augmenter le taux d’intérêt ou le niveau de
garantie peutlui fairecourirdes risquescomme découragerles
entrepreneurs sûrsoulesameneràinvestirdansdesprojetsà
haut risque,cequi parconséquentdiminuerason profit.
Aucun instrument ne permet alors d’égaler l’offre de fonds
prêtablesàlademande de fondsprêtables.
Les restrictionsducréditdanscecasconsistentàlimiterle
nombre de prêts que la banque pourrafaire plutôt que de limiter
le montantdesprêts.Danscecontexte, ilyarationnementdu
créditlorsque dans un groupe de demandeursdecrédit qui
paraissent identiques, certains le reçoivent et d’autres pas, même
siceux qui ne lereçoiventpas sontprêtsàpayer untaux
d’intérêt plus élevé.
Lerationnementexisteà court terme etàlongterme.À court
terme, il estperçucommeun déséquilibretemporairequisuit un
choc exogène, le marché n’arrivant pas à ajuster ses prix, en
l’occurrence ses taux d’intérêt,toutdesuite.
Àlongterme, lerationnementestcaractérisé parlescontraintes
gouvernementales telles que les lois sur l’usure ou la législation
surlesalaire minimum.
Les économies d’Afrique subsaharienne sont plutôtcaractérisées
par un rationnement à long terme (exemple de la loi sur l’usure
de l’UEMOA).
Stiglitz et Weiss ont endogénéisé l’asymétrie de l’information
dans le processus d’octroi du crédit en développant leur modèle
surdesmarchésavecinformation imparfaite.
L’asymétrie de l’information signifie que les emprunteurs ont
desprobabilitésdifférentesderemboursement, mais que les
banques sontincapablesde faire letri entre les«bons»
emprunteursetles« mauvais».

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1

Ilsexpliquent que lerationnementdu crédit se produitparceque
le taux d’intérêt de la banque peut affecter les risques liés au
montantdesprêtsde deuxmanières.
Lorsqu’il influenceletype desemprunteurspotentiels ;il s’agit
de la sélectionadverse.Alors que lorsqu’il agitsurles actions
desemprunteurs,il s’agit de l’aléa moral.

La séparation des risques

Lerendementespéré de la banque esten fonction de la
probabilité de remboursement des emprunteurs.C’est pourquoi
la banque voudrait être capable d’identifier les emprunteurs qui
peuvent rembourser.Or dans une situation d’asymétrie
informationnelle, il est difficile d’identifier les «bons
emprunteurs».
Encesens, le taux d’intérêt peut être un instrument de filtrage et
d’évaluation,caril donne desindications surlecomportement
futurprobable desemprunteurs: ceux quiaccepteraientde payer
un taux d’intérêt élevé sont en général de mauvais payeurs,car
s’ils acceptent de tels taux, c’est parce qu’ils savent que leur
probabilité deremboursement(principal+intérêt) estfaible.De
manière parallèle,le changement du taux d’intérêt peut entrainer
un changement de comportement de l’emprunteur.Ainsi, la
hausse du taux réduitlarentabilité nette duprojetde
l’emprunteur et peut l’inciter à entreprendre des projets qui ont
un rendement plus élevé lorsqu’ils réussissent, mais une
probabilité desuccèsplusfaible.
Donc,augmenterle taux d’intérêt aboutirait aussi à accroître le
risque de défaillance desemprunteursetentraîneraitla baisse
desprofitsde la banque.
*
Il existe un taux d’intérêtrqui maximise lerendementespéré
de la banque.À cetaux, lademande de fondsprêtablesexcède
l’offre de fonds.
Lesanalyses traditionnellesexpliquent que lorsque lademande
est supérieure à l’offre de prêts, lesemprunteursinsatisfaits
offrent de payer un taux d’intérêt supérieur, renchérissant ainsi
le taux d’intérêt jusqu’à ce que la demande soit égale à l’offre.

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2

* *
Mais bien que l’offre ne soit pas égale à la demande àr,rest
le taux d’intérêt «optimal »dupointdevue de la banque.La
banque n’accepterait pas de prêter à un individu qui offre de
payerplus quecetaux,car, dansleraisonnementde la banque,
*
detelsprêts sontplus risqués que lesprêts au tauxretle
*
rendementespéré desprêts audessusderdiminue.
On voit que le taux d’intérêt est la variable déterminante dans la
sélectionadverse.Ainsi, la relation entre taux d’intérêtpratiqué
parle prêteuret tauxderendementespérérevêtdeux aspects :
unaspectdirectet unaspectindirect.
D’une part une augmentation derapprécieraitles rendements
de la banque etla relation directesetraduiraitpar une
corrélation positive entre les rendementsfutursduprêteuretle
taux d’intérêt pratiquér.
D’autre part, le rendement de la banque est fonction décroissante
du risque de non-remboursement associéauxemprunteurs qui
estluimême fonction croissante du taux d’intérêt.
Enconclusion, nouspouvonsdireque le mécanisme desélection
par le taux d’intérêt est l’une des causes de la faible
bancarisation de lapopulation danslespaysenvoie de
développement, notammentenAfriquesubsaharienne, puisque
le taux d’intérêt étant déjà très élevé (12% en moyenne dans la
zoneUEMOA), lesecteurbancaire ne financeque lesactivités
dontles risques sontmoinsélevés.

Le rationnementdu crédit

L’influence du taux d’intérêt sur le tauxderendementde la
banque intervient en changeant l’attitude et le comportement de
l’emprunteur dont les intérêts divergent de ceux des prêteurs.
Le premier sesoucieuniquementdes rendementsdeson projet
encasdesuccès,alors que le dernier s’intéresseaux rendements
de l’emprunteur,mais aussi à la probabilité d’échec du projet
danslamesure oùcelle-ci influenceson proprerendement.
Lerisque de non-remboursement s’accroît avec la croissance du
taux d’intérêt.
D’un côté, les taux d’intérêt élevés réduisent les rendements de
bonsprojets, fontfuirlesbons risquesetcréent un manqueà
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gagner pour les banques. D’un autre côté, les firmes sont
incitées à s’engager dans des projets à faible probabilité de
succèsmais àfort rendementsi le projet réussit. L’attrait des
projetsplus risquéspourlesquelslerendementde la banque
peut-être inférieur est accru par la hausse des taux d’intérêt;
l’augmenter peut mener les emprunteurs à prendre des décisions
quisont contraires auxintérêtsdesprêteurs.Cettesituationa
pour conséquence d’encourager les banques à rationner le crédit
au lieu d’accroître le taux d’intérêt.
Il y a aléa moral si pour un taux d’intérêtrdonné,un
entrepreneurneutreau risque estindifférententre deuxprojets
de risque différents, toute augmentation de ce taux va l’inciter à
investirdansdesprojets àhaut risque et àforte probabilité
d’échec (mais dont les rendements espérés sont très élevés en
casdesuccès).
Exemple:
Supposons quetouteslesfirmes sontidentiquesetontlechoix
entre deuxprojetsAetB.
a b
SoitClagarantie etR,Rsontles rendementsdes
projetsAetBquand ils réussissentet 0 quand ilséchouent,
ba
avecR8R,qlerendementde la banque.
a b
Soitp,plesprobabilitésderéussite desprojets
ab
AetBalorsp8p.Le projetBestplus risquéque le
projetA, pour simplifieronsupposeque lagarantieCestnulle.
Les rendementsespérésdesprojetsAetBsont:
A aa
E(o)7ppRd(1Nr)B"
r $
B bb
E(o)7ppRd(1Nr)B"
r $
A B
AlorsE(o)8E(o)c'est-à-dire le projet sûrnesera choisi
a ab b
p Rdp R
quesi8(1Nr)B
a b
pdp

*A B
Soitrle taux d’intérêt tel queE(o)7E(o)
B A
Sir6r*alorsE(o)6E(o)(c’est-à-direl’entrepreneur
choisitle projet quiaunrisque faible).
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BA
Sir8r*alorsE(o)8E(o)(c’est-à-direl’entrepreneur
choisitle projet avec unrisque élevé).

Enconclusion le prêteurchoisira
rationnementducrédit.

r8r*cequi impliqueradu

Stiglitz et Weiss montrent aussi que le taux d’intérêt n’est pas la
seulevariablequi estimportante dans uncontratde prêt, le
montantdesgarantiesdemandéesetlescoûtsdevérification du
crédit sontaussi importantes.
Lesgarantiesetlescoûtsde gestionsont souventles raisons
invoquées par les banques qui refusent d’accorder des crédits
auxménages« pauvres» enAfriquesubsaharienne.

Un exemple de modèle designal decrédit

Développé parBoyd etSmith (1992), le modèle designal de
crédita pour but d’expliquer pourquoi les coûts de vérification,
provenant par exemple de l’éloignement (géographique, social
ouéconomique) desprêteursetdesemprunteurs, peuventêtre
une entraveaudéveloppementencréantde lasélectionadverse
oudu rationnement.Lorsque lesmarchésnesontpas totalement
intégrés, desdifférentielsdetauxde profitetdetaux d’intérêt
apparaissentetréduisent ou suppriment l’intermédiation.Le
rationnementapparaîtalorscommeunretrait volontaire des
emprunteurs quirenoncent.Ce modèle peutaussi être interprété
commeune descriptionthéorique de lasituation oùles
intermédiairesfinanciers,qui interviennenten plusieurslieux
géographiques, ne donnentpaslaprioritéauxéconomiesen
développement. On en déduit les conditions pour qu’il existe des
équilibres séparés dont les contrats permettent d’identifier les
classes de risque à l’inverse des équilibres mélangeant ou
« pooling equilibria».
Le modèlesimplifié debaseconsidèreune économie dontles
agents sontdivisésen deuxgroupes:^prêteurset1d^
emprunteurs répartisen deuxclassesderisque, lesagents
risquésnotés1 etlesagentsnonrisquésnotés 2.Cesagents
n’ont pas d’aversion pour le risque. Le type du prêteur est une
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