Economie et gestion de la banque

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L'ouvrage présente le système bancaire dans sa dimension historique et institutionnelle.



Plusieurs chapitres traitent des différents métiers de la banque. Les principaux indicateurs de rentabilité sont analysés et d'importants développements sont consacrés à la gestion des risques bancaires ainsi qu'au dispositif prudentiel, depuis l'accord de Bâle de 1988 jusqu'à la réforme McDonough, dont la vocation est d'assurer la stabilité du système financier. Les auteurs traitent enfin des transformations, en particulier de structure, qui affectent aujourd'hui le système bancaire.

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EAN13 9782847691566
Langue Français

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ÉCONOMIE ET GESTION
DE LA BANQUE

L E SE S S E N T I E L S
D EL AG E S T I O N
C O L L E C T I O ND I R I G É EP A R
G .C H A R R E A U X/ P. JO F F R E
G .K ΠN I G

ÉCONOMIE ET GESTION
DE LA BANQUE

3, chemin de Mondeville
14460 COLOMBELLES
http://www.editions-ems.fr

Christian DESCAMPS

Jacques SOICHOT

Le logo qui figure sur la couverture de ce livre mérite une explication.Son objet
est d’alerter le lecteur sur la menace que représente pour l’avenir de l’écrit, tout
particulièrement dans le domaine du droit, d’économie et de gestion, le
développement massif du photocopillage.
er
Le Code de la propriété intellectuelle du 1juillet 1992 interdit en effet
expressément la photocopie à usage collectif sans autorisation des ayants droit. Or,cette
pratique s’est généralisée dans les établissements d’enseignement supérieur,
provoquant une baisse brutale des achats de livres, au point que la possibilité même
pour les auteurs de créer des œuvres nouvelles et de les faire éditer correctement
est aujourd’hui menacée.

© Éditions EMS, 2002
Nous rappelons donc qu’il est interdit de reproduire intégralement ou
partiellement sur quelque support que ce soit le présent ouvrage sans autorisation de
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(CFC) 3,rue Hautefeuille,75006 Paris (Code de la propriété intellectuelle,
articles L. 122-4, L. 122-5 et L. 335-2).

ISBN : 2-912647-84-3

INTRODUCTION :

à quoi servent les banques ?

Les mécanismes financiers ont pour objet de transmettre les
capacités de financement des agents détenant de l’argent (que l’on qualifiera,
par commodité,d’épargnants) vers ceux qui se
trouvent,symétriquement, en situation de besoin de financement (les emprunteurs).
Bien que de très importantes différences institutionnelles puissent se
manifester d’un pays à l’autre,il existe,selon la typologie célèbre de
Gurley et Shaw [1960], deux modalités principales de distribution des
fonds :
• le processus definance directe,dans lequel, après entente sur le prix,
les épargnants achètent directement les titres émis par les
emprunteurs. Ces titres (actions, obligations, etc.) et crédits peuvent
éventuellement faire l’objet de transactions sur un marché secondaire ;
• le processus definance indirecte, dans lequel un intermédiaire
s’interpose entre les prêteurs et les emprunteurs ultimes pour favoriser
les flux financiers.
Ces intermédiaires peuvent n’intervenir que comme courtiers
(brokers), en recherchant l’information demandée par les épargnants, en
conseillant leur clientèle d’investisseurs et, plus généralement, en
facilitant la négociation et la conclusion des transactions entre les échangistes,
soit lors de l’émission des titres, soit sur le marché secondaire. Ils sont
alors rémunérés par des commissions ou descourtages. Ils peuvent
également acheter eux-mêmes des titres pour les revendre – sans les
transformer – à d’autres (trading) et faciliter ainsi la liquidité du marché,
leur rémunération correspondant alors à l’écart (spread) entre prix de
vente et prix d’achat. Ils peuvent enfin proposer à leurs clients des

8■ÉCONOMIE ET GESTION DE LA BANQUE

garanties hors bilan (cautions, garanties d’ouverture de crédit) pour
faciliter leurs émissions d’actifs financiers (1). Ce premier ensemble
d’activités des institutions financières (banques et établissements spécialisés)
caractérisel’intermédiation de marché.
Mais le rôle traditionnel de ces institutions est de se livrer à unei
ntermédiation de bilanqui, en conjuguant deux relations bilatérales,
caractérise véritablement le processus de financement indirect (2). Dans ce
cas, les intermédiaires émettent des titres (qualifiés de « secondaires »)
qu’ils cèdent aux épargnants ; les fonds récoltés leur permettent de
financer à leur tour l’achat des titres (dits « primaires ») des
emprunteurs. Les actifs financiers reçus par les intermédiaires ne sont
généralement pas négociables bien qu’ils puissent être, au moins partiellement,
refinancés sur un marché particulier (le marché interbancaire ou, quand
il existe, le marché hypothécaire). Au total, les intermédiaires se livrent
à une « transformation » des échéances, des risques et des taux puisque
les actifs secondaires qu’ils « fabriquent » et proposent aux déposants et
épargnants sont plus liquides (et moins risqués) que les actifs primaires
qu’ils acquièrent. Leur rémunération est constituée d’une marge
d’intermédiation.
L’expression dedésintermédiation, couramment utilisée depuis une
vingtaine d’années, particulièrement dans notre pays, mérite donc d’être
précisée. Elle ne signifie pas l’effacement des intermédiaires dans les
financements mais le déclin de l’intermédiation par le crédit au bénéfice
des financements par des titres. Mais une fraction très importante de ces
titres, dont les caractéristiques ne répondent pas totalement aux
aspirations des agents non financiers offreurs de capitaux, reste intermédiée
par les établissements de crédit,les OPCVM et les sociétés
d’assurances. Plutôt que d’une désintermédiation,il s’agit donc,selon
l’expression de Courbis et Allegret,d’une «intermédiation de bilan
mobiliérisée ».

(1) Les encours d’engagements de ce type accordés par les établissements de crédit
progressent en moyenne de 8 % par an depuis 1995 (23 % en 1999).
(2) Sur la dualité intermédiation de marché – intermédiation de bilan,cf. Courbis,
Froment et Karlin [1990] et Allegret et Courbis [2000].

encadré 1.

INTRODUCTION■9

comment calculer le taux d’intermédiation financière ?
Le Conseil national du crédit propose deux modalités de calcul du
taux d’intermédiation financière :
• au sens étroit, ne sont considérés comme financements
intermédiés que les crédits accordés par les établissements de crédit
résidents. Le taux d’intermédiation correspondant est donc
formé du rapport entre ces crédits et l’ensemble des
financements ;
• ausens large,sont recensés comme financements intermédiés
les concours aux agents non financiers (y compris le Trésor)
résultant de l’octroi de crédits et de l’achat de titres de créances
et de propriété par l’ensemble des intermédiaires financiers
(établissements de crédit, OPCVM et sociétés d’assurances).

Ces deux taux, calculés sur les encours de financement, ont
évolué très différemment depuis vingt ans. La part des encours de
crédit dans le total des financements a fléchi de 71 % en 1978 à 45,6 %
en 1998, notamment en raison de l’ouverture beaucoup plus grande
des marchés financiers à l’ensemble des agents. En revanche, le taux
d’intermédiationlato sensuest resté, de 1978 à 1990, à l’intérieur
d’une fourchette comprise entre 77 % et 80 %, ce qui traduit
l’importance des placements en titres effectués par les institutions
financières et la montée en puissance des sociétés d’assurances et des
OPCVM. Une légère baisse s’est produite au cours des dix dernières
années, letaux d’intermédiation étant inférieur à 74% en 1999,
notamment en raison des prises de participation d’entreprises
étrangères dans le capital des firmes françaises.

section I
la raison d’être des intermédiaires financiers

Les intermédiaires et les marchés financiers forment donc les vecteurs
par lesquels les agents qui ne veulent pas dépenser tout leur revenu
permettent de satisfaire les besoins de financement de ceux qui,au
contraire, veulentdépenser plus qu’ils ne gagnent. On peut toutefois
s’interroger sur les raisons d’une telle cohabitation entre deux modes
différents eta prioriconcurrents d’allocation des disponibilités financières.
Dans un monde idéal,à la Arrow-Debreu,de marchés parfaits et
complets où les agents sont parfaitement informés de la qualité des

10■ÉCONOMIE ET GESTION DE LA BANQUE

actifs qu’ils négocient, en particulier de la solvabilité de leurs émetteurs,
les financements pourraient entièrement se dérouler sur les marchés de
capitaux, àpartir de l’émission de titres de toute nature et infiniment
divisibles de la part des emprunteurs à laquelle répondraient les
souscriptions des prêteurs. Ainsi, dans un tel environnement, il n’existerait
pas véritablement de raison d’être à la présence d’intermédiaires
financiers en général,de banques en particulier. L’intermédiation serait en
fait inutile.
Si les mécanismes du marché ne suffisent pas pour assurer à eux
seuls l’allocation de l’ensemble des ressources financières, c’est en
raison de la présence de ce que R. Coase a qualifié (initialement en 1937)
de «coût de fonctionnement» du marché,c’est-à-dire, lorsd’un
échange, de l’ensemble des coûts inhérents à la recherche du partenaire,
l’établissement du contrat,le contrôle de son exécution,etc.
L’internalisation des activités de production et de distribution au sein
d’une firme est de nature à réduire les coûts de transaction par rapport
au mécanisme du marché,notamment grâce aux économies d’échelle
qu’elle engendre et grâce à une meilleure gestion de l’incertitude (3).
Dans le domaine de la finance, l’émergence d’intermédiaires qui
cassent le face à face entre les épargnants et les emprunteurs procède donc
de l’imperfection des marchés. Celle-ci revêt de nombreux aspects qui
seront tout d’abord examinés (4). Toutefois, certains auteurs (5) jugent
aujourd’hui que l’approche fondée sur les coûts de transaction et les
asymétries d’information est devenue moins pertinente dans le contexte
actuel d’économie « de marchés de capitaux », les agents ayant
davantage recours aux émissions de titres qu’aux crédits bancaires. C’est donc
dans la fonction de prestataire de services financiers que se situerait
désormais la spécificité de l’intermédiation bancaire.

(3) Au sein de l’abondante littérature relative à l’économie des coûts de transaction, on
pourra se reporter à la récente contribution de P. Joffre [1999].
(4) Telle est l’orientation donnée par la littérature actuelle sur l’économie de
l’information et des organisations ainsi que l’approche néoinstitutionnaliste. On trouvera dans
l’article de S. Diatkine [1993] une présentation de l’apport de ce courant de « l’économie
des coûts de transaction » à la théorie de l’intermédiation financière.
(5)Cf. en particulier Allen et Santomero [1998].

INTRODUCTION■11

§ 1. – les coûts de transaction et de
diversification des portefeuilles
a) Les coûts de transaction constituent un premier facteur explicatif
de la présence des intermédiaires financiers. Ces coûts représentent
même, selonl’expression de Benston et Smith [1976],« laraison
d’être » de l’activité des intermédiaires. Lorsque les échanges
concernent des épargnants et des emprunteurs de petite taille,le coût de
recherche devient en effet prohibitif :cela demanderait beaucoup de
temps à de petits épargnants de trouver des partenaires désirant
emprunter des montants modestes,de les sélectionner et de négocier les
contrats et il est beaucoup plus commode pour eux de confier leurs
avoirs à une banque qui leur épargne ce coût de recherche. Ainsi les
banques, comme les autres intermédiaires financiers, ont toujours
cherché à réduire,par le développement de leurs réseaux d’agences et de
leurs moyens d’informations, les coûts de transaction dans la
distribution des services financiers.
b) En deuxième lieu, l’horizon temporel des prêteurs est souvent
différent de celui des emprunteurs, les premiers désirant rester « liquides »
dans la perspective de dépenses prochaines (mais aléatoires),les
seconds ayant besoin de fonds à plus long terme. Or, il n’existe pas de
marché secondaire suffisamment actif pour l’ensemble des titres et des
créances primaires. S’il acquiert de tels actifs, l’épargnant se trouvera
probablement confronté à un problème de liquidité au moment de s’en
dessaisir. En revanche,la détention d’avoirs bancaires ou de comptes
sur livret (les actifs secondaires de Gurley et Shaw) est assortie pour les
épargnants du service de la liquidité immédiate. La banque peut
conclure avec ses propres emprunteurs des contrats qui ne se négocient
pas sur le marché secondaire car elle n’a pas, en général, à redouter de
mouvements massifs de retrait de ses dépôts.
C’est cette assurance contre le risque d’illiquidité fournie par la
banque aux déposants qui est mise en exergue par Diamond et Dybvig
[1983]. Ces deux auteurs montrent que l’existence des banques de
dépôts est justifiée par leur capacité à mobiliser l’épargne au service de
l’investissement à long terme en préservant simultanément la liquidité
des déposants (c’est-à-dire leur désir éventuel de consommer à
n’importe quel moment et de retirer leurs avoirs de manière inopinée) et la
pérennité des financements. Les contrats de dépôts proposés par les
banques dupliquentde factodes contrats d’assurance contre le risque

12■ÉCONOMIE ET GESTION DE LA BANQUE

d’illiquidité, contrats qu’une compagnie d’assurances ne pourrait
proposer en raison du risque de comportements opportunistes de la part de
ses souscripteurs (6). Les banques constituent ainsi des centres de
liquidité en donnant aux ménages l’assurance de la liquidité (que le marché
ne pourrait offrir) en dépit de «chocs »qui pourraient affecter leurs
besoins de consommation. Bien entendu, les banques disposent, grâce
au recours possible au marché interbancaire et aux refinancements de la
banque centrale,d’un filet de sécurité indispensable pour endiguer le
risque de panique bancaire (bank run) (7).
c) La faculté de diversification des portefeuilles est une autre fonction
importante des intermédiaires qui explique leur prééminence dans les
financements de l’économie. La théorie financière enseigne qu’une
partie du risque d’un portefeuille, mesuré par la variance de son taux de
rendement, peutêtre neutralisée par la diversification de son contenu (si
toutefois les actifs qui le composent ne sont pas parfaitement
positivement corrélés). Or, le principe « de ne pas mettre tous ses œufs dans le
même panier » nécessiterait, de la part des épargnants averses au risque,
l’achat d’un nombre relativement élevé de titres différents (8). Là encore,
la mise en œuvre de cet impératif n’a rien d’évident lorsque l’on désire
placer des sommes modestes. Un intermédiaire financier offre à de petits
épargnants le service de diversification, en lui donnant la possibilité de
disposer indirectement d’une fraction minime d’un très grand nombre de
titres (9). En n’assumant lui-même que le risque non diversifiable,
l’intermédiaire peut leur proposer le taux de rendement du marché.
Ces avantages sont particulièrement le fait des institutions
financières de taille importante. En revanche, plus l’intermédiaire est petit et
moins son portefeuille est diversifié (en termes d’éléments
indépendants) et moins il peut garantir aux épargnants des avoirs liquides et peu
risqués car ses propres actifs sont soumis à des risques de défaut plus
élevés. Il arrive d’ailleurs que des intermédiaires financiers fassent
faillite du fait de la défaillance de leurs propres emprunteurs ; dans ce

(6) Sur ces aspects,cf. Lobez [1997] et Scannavino [1992].
(7) Les deux auteurs soutiennent également qu’un système d’assurance sur les dépôts,
géré par une agence gouvernementale, stabiliserait de la même manière les contrats
bancaires.
(8) Les expériences effectuées aux États-Unis et en Grande-Bretagne ont montré
qu’avec une diversification portant sur une quinzaine de titres, les gérants de portefeuille
éradiquent la quasi-totalité du risque diversifiable.
(9) Naturellement,en gérant de gros portefeuilles,les banques tournent également
l’indivisibilité des titres primaires (titres de montant unitaire élevé).

INTRODUCTION■13

cas, toutefois, lesavoirs des déposants sont protégés par les systèmes
d’assurance de dépôts (10).


§ 2. – les coûts d’information
Les banques concourent d’une manière essentielle à la production
d’information ; elles forment,pour reprendre l’expression de
S. Diatkine [1993], un « dispositif cognitif ». Pour Diamond [1984] les
banques existent parce qu’elles sont en mesure, grâce à la surveillance
(monitoring) qu’elles exercent,de gérer les asymétries d’information
inhérentes à tout échange d’actif financier.
On parle d’asymétrie d’information lorsque les différents
protagonistes d’un échange ne sont pas également informés de la qualité exacte
du produit ou du service sur lequel porte la transaction, le vendeur
disposant généralement d’une meilleure information que l’acheteur. Ces
déficits informationnels créent des perturbations dans le fonctionnement
des marchés comme l’a montré Akerlof dans son très célèbre exemple
des voitures d’occasion (lemons). À la limite,aucune transaction ne
peut plus se dérouler (en dépit du caractère mutuellement bénéfique des
échanges) et le marché risque alors de disparaître. Même sans
déboucher sur des conséquences aussi extrêmes, les asymétries d’information
peuvent altérer les comportements des agents,soit que ceux-ci
cherchent à les exploiter en développant des comportements opportunistes,
soit qu’ils cherchent à en réduire les effets.
Dans le cas d’opérations portant sur des actifs financiers,
l’emprunteur dispose, le plus souvent, d’une meilleure connaissance que le
prêteur du risque de l’opération projetée. Généralement,l’emprunteur
n’avoue pas les lacunes de son dossier ; bien au contraire, il s’efforce
d’en minimiser les risques et n’hésite pas à lancer des promesses qu’il
n’est pas certain de pouvoir tenir afin d’obtenir plus aisément (et à de
meilleures conditions) le crédit convoité. Ces comportements ne
poseraient pas de difficultés si de telles manœuvres pouvaient être aisément

(10) Ces systèmes sont apparus aux États-Unis avec le Banking Act de 1933 et se sont
diffusés en Europe au début des années 1980. Certains auteurs ont montré leur caractère
potentiellement pervers, puisque les banques, sans redouter la réaction de leurs déposants,
peuvent se livrer à des activités plus risquées. Aux États-Unis, toutefois, l’agence
d’assurance de dépôt a également la charge de surveiller les activités de financement des
banques qu’elle garantit.

14■ÉCONOMIE ET GESTION DE LA BANQUE

éventées, mais ce n’est pas souvent le cas, surtout lorsque les
emprunteurs sont des ménages ou des entreprises peu connues. En revanche,
l’asymétrie d’information est un problème de moindre envergure pour
les firmes importantes sur lesquelles on détient une information,en
principe, beaucoup plus fiable.
Traditionnellement, ondistingue les insuffisances de l’information
ex ante(soit, dans le domaine du crédit, avant la signature d’un contrat
de prêt) etex post(après la signature du contrat),insuffisances qui
conduisent à des phénomènes respectivement qualifiés d’antisélection
et d’aléa moral. Le contrôle exercé par les banques tend à pallier ces
deux formes de carences.

A. – les asymétries d’informationex anteet l’antisélection
Le phénomène d’antisélection résulte de l’imperfection
informationnelle entre les prêteurs et un groupea prioriindifférencié d’emprunteurs.
Tous ces emprunteurs peuvent prétendre constituer d’excellentes
signatures, présentant peu de risque, mais les prêteurs ne sont pas dupes d’une
réalité beaucoup plus nuancée. Cependant, dans l’ignorance dans laquelle
ils se trouvent de savoir quels agents sont précisément les bons et les
mauvais risques, ils sont placés face à un dilemme. En proposant des taux
d’intérêt élevés, incorporant une prime de risque, ils peuvent provoquer
le retrait des meilleurs emprunteurs qui se reporteront vers d’autres
sources moins coûteuses de financement. De la sorte,les prêteurs ne
conserveront que les clients les plus douteux et ils seront confrontés à une
multiplication des sinistres. À l’inverse, en proposant des taux d’intérêt
trop bas, ils ne récupéreront pas sur les bons emprunteurs ce qu’ils vont
perdre du fait des faillites des plus mauvais. Dans le pire des cas, les
prêteurs peuvent renoncer à consentir des prêts à l’ensemble des
emprunteurs pour lesquels aucune information claire n’est accessible, ce qui est
bien sûr de nature à freiner la distribution du crédit et à provoquer une
contrainte de financement sur l’activité économique (11).

B. – les asymétriesex postet l’aléa moral
L’aléa moral intervient après que le contrat de crédit ait été passé
entre l’emprunteur et le fournisseur de fonds. Il subsiste alors le risque

(11) Ce type de conséquence est décrit, notamment, par Stiglitz et Weiss [1981] qui
expliquent que, plutôt que de manipuler l’arme des taux d’intérêt, les prêteurs préfèrent
rationner le crédit.

INTRODUCTION■15

que l’emprunteur biaise la relation contractuelle en usant de subterfuges
et de comportements opportunistes pour se soustraire à ses engagements
financiers tels qu’ils ont été définis dans le contrat de prêt. Par exemple,
une entreprise pourra utiliser les fonds obtenus dans des projets plus
risqués que ceux qui avaient été prévus initialement en vue d’augmenter
ses profits. Son intérêt est évident : si le projet risqué est couronné de
succès, elle en conservera l’essentiel du bénéfice (aucun bonus n’ira au
prêteur), tandis qu’en cas d’échec les pertes éventuelles seront surtout à
la charge du prêteur. De la même manière, un particulier pourra prendre
des libertés par rapport à ses engagements,accumuler des dettes
successives et fragiliser sa solvabilité au détriment de ses créanciers (12).
Il est alors nécessaire pour ces derniers de mettre en place une
procédure de contrôle destinée à endiguer les comportements opportunistes
et les actions cachées des emprunteurs. En reprenant la terminologie de
la théorie de l’agence,le prêteur devra supporter des coûts de
surveillance (monitoring costs) tandis que,de son côté,l’emprunteur
pourra être tenté d’engager lui-même des coûts pour manifester sa
bonne foi et mettre son créancier en confiance. La supériorité d’un
intermédiaire sur le marché apparaît, là encore, patente. Du fait de la
dilution de la propriété entre un grand nombre d’opérateurs – et de leur
probable comportement de passager clandestin (free-rider), chaque petit
épargnant se reposant sur les autres sans chercher à apporter la moindre
contrepartie à ses partenaires – le marché éprouve des difficultés à
assurer efficacement cette fonction de contrôle. Il est alors avantageux pour
les prêteurs de déléguer aux intermédiaires financiers le soin de
contrôler l’exécution de leurs engagements par les emprunteurs, les
intermédiaires disposant en général de moyens adéquats de contrôle et de
pression (13). Ils n’échappent toutefois pas complètement au problème
de la « malédiction du vainqueur » (winner curse problem) qui consiste
à capter les clients risqués rejetés par leurs confrères.
Ces problèmes de carence d’information sont donc de nature à réduire
considérablement les financements. La solution repose donc sur la
fourniture et l’examen d’informations supplémentaires et, dans la plupart des
cas, ce sont les banques qui se sont spécialisées dans l’apport et l’analyse
de cette information additionnelle, à la fois en amont du prêt pour régler

(12) Bien qu’il prenne le risque, dans ces circonstances, de compromettre durablement
son crédit. L’opportunisme n’est donc pas nécessairement profitable à long terme.
(13) Voir l’analyse de Chiappori et Yanelle [1997].

16■ÉCONOMIE ET GESTION DE LA BANQUE

le problème de l’antisélection – c’est-à-dire pour distinguer, grâce à
l’information collectée, les « bons » emprunteurs des « mauvais » – et après
le prêt pour traiter celui du risque moral – c’est-à-dire pour obliger les
agents à adopter un comportement conforme à leurs engagements
initiaux, en dépit de l’inévitable incomplétude des contrats de prêt.
Pourquoi cette production d’information est-elle confiée aux
banques ? Plusieurs raisons peuvent être avancées :
• la première est que les banques sont des interlocuteurs naturels des
emprunteurs confrontés aux problèmes d’information. Ainsi,
Leland et Pyle [1977] expliquent qu’un emprunteur potentiel sûr de
son projet a intérêt à se faire connaître du marché, infesté de
mauvais risques, en lui transmettant un signal adéquat, par exemple en
s’impliquant lui-même dans l’investissement par une participation
financière personnelle importante. Procédant ainsi,il sécurise les
prêteurs mais il supporte d’importants coûts de signalement que des
petites firmes ne sont peut-être pas capables de financer et qui se
révèlent comme une source d’inefficience du marché des capitaux.
En revanche, les banques disposent par rapport au marché, grâce à
leurs services d’expertise, d’un avantage dans la collecte et le
traitement de l’information avant le financement ;
• en deuxième lieu, l’intermédiation forme un système « relationnel »
car les banques,du fait des relations privilégiées et durables
qu’elles entretiennent avec leurs clients,accumulent des
connaissances là où la mémoire des marchés est beaucoup plus volatile.
Ainsi, les informations publiées par les agences de notation sur les
emprunteurs ont un caractère ponctuel et deviennent très vite
obsolètes. Les banques au contraire conservent pour elles-mêmes les
informations qu’elles dérivent de leurs contacts continus avec la
clientèle. La relation peut d’ailleurs être poussée au point de faire
participer le banquier au capital et au conseil d’administration de
l’emprunteur, cequi lui apporte des connaissances
supplémentaires (14). Dans la terminologie de Williamson, ces relations
privilégiées constituent un «actif spécifique», bénéfiqueaux deux
partenaires mais non redéployable au bénéfice d’une autre relation
marchande. La présence d’actifs spécifiques incite les agents à
pérenniser leur relation puisque, dans l’hypothèse d’une rupture, les
dépenses encourues pour constituer ces actifs sont perdues et les

(14) Cela caractérise,

dans notre pays,

l’activité des banques d’affaires.

INTRODUCTION■17

échangistes devraient engager des coûts supplémentaires de
recherche, de sélection, de négociation, pour trouver de nouveaux
partenaires. L’information acquise du fait des services offerts en
continu aux emprunteurs est essentielle pour expliquer la
dépendance entre les partenaires, elle est donc au cœur des explications
contemporaines de l’existence des banques ;
• ajoutonsque les intermédiaires bénéficient de rendements
croissants et d’économies d’échelle dans ce processus de production
d’information. Lemonitoringet le contrôle d’une entreprise
peuvent être exercés plus efficacement et à meilleur marché par un
intermédiaire financier que par des milliers d’actionnaires. Le coût
de l’expertise d’un emprunteur paraîtra prohibitif à un agent
désireux de placer une somme modeste ; il sera comparativement
dérisoire pour une institution capable de prêter 100 ou 1 000 fois plus,
disposant au surplus d’outils adéquats dans le domaine de
l’expertise, duscoring, dudiagnostic financier,etc. De telles économies
d’échelle renforcent naturellement l’attrait que présentent les
intermédiaires financiers pour les prêteurs ;
• de plus, comme l’intermédiaire possède l’usage exclusif de
l’information qu’il a produite, les épargnants lui délèguent également la
responsabilité de contrôler l’emprunteur jusqu’à l’échéance du
contrat de prêt pour réduire,comme l’explique Diamond,leurs
propres coûts de surveillance. Par ailleurs,les intermédiaires
peuvent, grâce à des contrats adaptés et l’émission d’actifs
spécifiques, renforcerleur pouvoir de surveillance. C’est le cas,par
exemple, des prêts bancaires classiques, dont l’échéance est
généralement plus courte que celle des obligations, ce qui accentue le
pouvoir de contrôle du créancier. Les crédits bancaires sont certes
des contrats (généralement) non échangeables que les banques
doivent conserver jusqu’à l’échéance, mais ils leur permettent, en
contrepartie, d’exercer un regard sur l’usage fait des fonds qu’elles
ont prêtés notamment parce que l’emprunteur doit solliciter,
périodiquement, le renouvellement de ses concours.
On pourrait naturellement redouter que les banques, détentrices d’une
information privée sur la valeur réelle de leurs créances, cherchent à leur
tour à spolier les déposants, faisant naître un nouveau problème d’agence
entre le principal (l’ensemble des prêteurs) et l’agent (la banque qui gère
leurs avoirs). Différentes réponses peuvent être données à ce problème
par la direction de la banque, en particulier celle de faire reconnaître la
qualité de sa gestion par une agence de notation indépendante. Pour

18■ÉCONOMIE ET GESTION DE LA BANQUE

F. Lobez [1997], ce risque justifie des formes particulières
d’intermédiation, comme le secteur mutualiste (15).


§ 3. – la prestation de « services
d’investissement »
Si l’originalité de la fonction bancaire tient à la distribution de
financements que le marché n’est pas apte à fournir, on peut alors redouter la
disparition prochaine du métier de banquier puisque les agents
obtiennent aujourd’hui l’essentiel de leurs financements sur le marché des
capitaux. Cette affirmation reste vraie même si l’on tient compte de
l’intermédiation mobiliérisée puisque le fléchissement des crédits bancaires
n’a pas été compensé par la hausse des financements par les titres que
les banques conservent en portefeuille. Toutefois,même dans un tel
environnement, lesétablissements de crédit (ainsi que les entreprises
d’investissement, définiespar la loi du 2juillet 1996) proposent aux
agents non financiers un ensemble de prestations, qualifiées de services
d’investissement, pourlesquelles ils disposent d’un savoir-faire
inaccessible aux autres opérateurs. Ils se chargent ainsi du montage des
opérations d’émission (de manière à assurer le placement de l’ensemble des
titres), de la mise en place de garanties hors bilan, de la gestion des
portefeuilles, etc. Par ces opérations, les banques restent, pour les
emprunteurs, des partenaires que n’éclipse pas le marché mais qui s’en révèlent
le nécessaire complément.
Cette évolution du rôle du banquier comme prestataire de services –
qui touche particulièrement les banques de marché, sans exclure toutefois
les établissements à vocation générale – explique le rythme extrêmement
rapide auquel se développe la taille du hors-bilan (concernant pour une
très large partie – près de 90% – des instruments de taux d’intérêt)
depuis une dizaine d’années et la recomposition du produit net bancaire
entre marges d’intermédiation et produits des activités de marché (16).

(15) Les sociétaires regagnent en effet, sur la valeur des parts sociales qu’ils
détiennent, ce qu’ils perdent en sous-rémunération éventuelle de leurs dépôts. Ils n’ont donc pas
à redouter une quelconque spoliation.
(16) Le hors-bilan retrace des engagements n’ayant pas donné lieu à des flux effectifs
de trésorerie (opérations à terme ou conditionnelles sur titres, sur devises… sur les
marchés de gré à gré ou les marchés organisés). Les montants notionnels sur ces produits ont
été multipliés par huit de 1990 à 1997.

INTRODUCTION■19

section II
les banques, manufactures de monnaie et la
nature monétaire des engagements bancaires

Les développements précédents débouchent sur un paradoxe :si la
présence des intermédiaires financiers, des banques en particulier, tient
à l’imperfection des marchés des capitaux, les nombreuses
transformations dont ces marchés ont fait l’objet depuis une vingtaine d’années
dans le sens de la déréglementation, du décloisonnement et de la
réduction des coûts de transaction, l’extension des nouvelles technologies de
la communication et de l’information qui ont atténué les asymétries
d’informations entre prêteurs et emprunteurs,semblent de nature à
rendre les banques, selon l’expression de M. Aglietta [1995], « moins
indispensables »; certains auteurs estiment que la distinction entre
banques et marchés deviendra de plus en plus floue,voire, comme
R.G. Rajan [1998], que désormais « la banque est morte ». Subsiste-t-il
une spécificité de la fonction bancaire ?
La prise en compte de l’ensemble des coûts analysés antérieurement,
en particulier ceux qui dérivent de l’asymétrie d’information, se révèle
très utile pour comprendre la nécessité de l’intermédiation exercée par les
institutions financières. Mais les banques ne peuvent voir leur rôle réduit
à celui de producteur d’information pour assurer une allocation optimale
d’un stockdonnéde disponibilités monétaires. Leur particularité, estime
Aglietta, se trouve « dans la logique de la création monétaire ».
Les conceptions précédentes n’analysent en rien les mécanismes de
la formation du revenu et de l’épargne. Elles reposent en particulier sur
une vision « exogène » de la monnaie et une explication
microéconomique du fonctionnement des banques : la firme bancaire évolue dans
un monde concurrentiel où les quantités de monnaie et d’épargne sont
données. En effet, dans cette conception de l’intermédiation financière,
la monnaie est créée à la discrétion de la banque centrale qui maîtrise
les contreparties de la monnaie de base ou monnaie «à haute
puissance »et qui donne l’impulsion initiale en fonction de l’estimation
qu’elle fait des besoins de l’activité productive. La monnaie émise est
ensuite ventilée dans l’économie en fonction des choix de portefeuille
effectués par les agents et, comme nous l’avons vu, des mérites
respectifs des mécanismes de marché et de l’intermédiation financière.

20■ÉCONOMIE ET GESTION DE LA BANQUE

En opposition à ces interprétations, la théorie macroéconomique
établit depuis Keynes que l’augmentation de la quantité de monnaie en
circulation estinduitepar celle du revenu. À l'origine du processus de
production, le système bancaire met des moyens de paiement à la
disposition de l’économie. Cette « finance » (ainsi que la qualifie
bizarrement Keynes) n’est pas un revenu, ni une épargne. Elle est une création
initiée par les banques de second rang à la demande du système
productif en fonction du revenu anticipé par les entreprises : la monnaie est
donc « endogène » à l’activité économique et c’est par cette avance de
fonds que le banquier valideex antela production (17). Les
entrepreneurs ont en effet besoin de cette monnaie nouvelle pour acquérir les
moyens de production et payer les salaires. De son côté, la banque
centrale ne détient qu’un pouvoir indirect (et non plus moteur comme dans
l’approche exogène) en fixant les taux de refinancement des
établissements bancaires et en infléchissant ainsi la rentabilité de leurs
opérations de crédit. Chaque cycle de production nécessite donc un flux de
nouveaux crédits et ce sont les emprunteurs (et non la banque centrale)
qui forment le facteur causal de la création monétaire.
Ainsi, l’originalité de l’intermédiation bancaire ne peut véritablement
être perçue et prendre sa signification que dans une économie monétaire
de production, c’est-à-dire une économie au sein de laquelle une espèce
particulière d’intermédiaires, les banques, créent les disponibilités
monétaires en transformant en moyens de paiement incontestables,des
créances sur lesquelles,selon l’expression de Th. Chevallier-Farat
[1992], « pèse toujours le soupçon » et sont donc de ce fait inaptes aux
paiements.
En définitive,deux traits caractérisent fondamentalement l’activité
bancaire :
– les banques sont les intermédiaires qui assurent à l’ensemble des
opérateurs, créanciers et débiteurs, un service de liquidité que le
marché, pardéfaut d’information,ne pourrait pas fournir. Elles exercent
ainsi une fonction originale et essentielle ;
– mais elles sont aussi les institutions qui créent la monnaie –
constituant, comme l’a dit Withers, des « manufactures de monnaie » – et qui
financent, par leurs crédits, l’activité productive et la croissance
économique.

(17) Pour un exposé de la question,cf.en particulier J.F. Goux [1995].

INTRODUCTION■21

Naturellement, ce pouvoir de financement par la création monétaire
n’est pas infini, en particulier parce que les banques doivent assurer les
paiements entre leurs clients et ceux des autres établissements. Ce
système de paiement, parfois qualifié de système « à haute tension »,
nécessite que chaque établissement soit capable,après la compensation,de
faire face aux demandes de transformation de la monnaie qu’il a le
pouvoir de créer (la monnaie qui porte sa propre marque) en une monnaie
supérieure, émisepar la banque centrale et disponible sur le marché
interbancaire. Ce marché,par l’assurance de liquidité générale qu’il
fournit au public, est également un pivot essentiel de la confiance dans la
monnaie. Nous verrons que d’autres contraintes, inhérentes à la
nécessaire maîtrise de leurs risques, limitent également le pouvoir bancaire.

■le plan de l’ouvrage
Les deux premiers chapitres de cet ouvrage présenteront la banque
dans sa dimension historique et institutionnelle. Après avoir rappelé la
genèse et les transformations subies par le système bancaire français
tout au long de son histoire (chapitre 1), nous ferons état de la situation
contemporaine, tantdu point de vue de la morphologie des
établissements de crédit que du point de vue de la réglementation à laquelle ils
sont soumis : l’organisation et le fonctionnement du système bancaire
ne dépendent plus uniquement de facteurs exclusivement nationaux
mais sont désormais largement dictés par des prescriptions européennes
voire internationales (chapitre 2).
Les trois chapitres suivants traiteront des métiers de la banque :si
celle-ci a traditionnellement en charge la gestion des systèmes de
paiement (chapitre 3) et l’intermédiation de bilan (chapitre 4), elle exerce de
manière croissante un rôle d’intermédiaire de marché, générant des
activités nouvelles et/ou entreprises sur une échelle plus vaste : les banques
sont ainsi devenues des acteurs essentiels dans la gestion de l’épargne
investie sur les marchés financiers (chapitre 5).
Le chapitre 6 présentera les indicateurs de la rentabilité bancaire et la
diversité des risques auxquels sont confrontés les établissements de
crédit. Le chapitre 7 traitera plus spécifiquement du risque de
transformation (risque de liquidité et risque de taux d’intérêt) et des moyens de sa
gestion. Mais,depuis deux décennies,la communauté financière est
devenue particulièrement soucieuse de garantir,dans un contexte de
forte concurrence et de risques élevés dans le domaine des activités de
crédit et de marché, la stabilité du système financier et la solvabilité des

22■ÉCONOMIE ET GESTION DE LA BANQUE

établissements de crédit. À cet effet, un dispositif prudentiel, exigeant
en fonds propres, a été mis en place (chapitre 8).
Le dernier chapitre, enfin, sera plus prospectif et spéculatif : il
traitera des «chantiers »actuellement ouverts,en particulier
l’élargissement du périmètre de l’activité des banques aux services en ligne et à la
restructuration et la concentration du secteur bancaire français.

chapitre 1

histoire de la monnaie
et de la banque

24■ÉCONOMIE ET GESTION DE LA BANQUE

En dépit de toutes les révolutions technologiques,de l’intégration
dans l’espace européen et de l’intensification de la concurrence
internationale, labanque moderne reste fortement marquée par son histoire.
Notre système bancaire est imprégné de pratiques, de métiers, de
réglementations résultant d’expériences heureuses ou malheureuses. Pour
percevoir l’héritage du passé, on peut se demander quelles ont été les
grandes étapes qui ont présidé à sa mise en place.

section I
la genèse de la banque

L’histoire de la banque est indissociable de l’histoire de la monnaie
e
dont l’invention remonte, dit-on, à Phidon, roi d’Argos, vers leVIsiècle
avant notre ère. Il eut l’idée de diviser le métal lingot en portions de
poids identiques et frappées d’une estampille. Les premières pièces
étaient en électrum, mélange natif d’or et d’argent que l’on trouve en
abondance dans la rivière Pactole et qui fit plus tard la fortune de
Crésus. La frappe des monnaies relevait alors de l’autorité publique ou
religieuse. Ainsi, la drachme et l’obole étaient les monnaies d’Athènes ;
à Rome, l’administration des monnaies était localisée dans le temple de
Juno Moneta (Junon la conseillère) sur le mont Capitolin. Plus tard, en
France, lafrappe des monnaies restait un privilège du prince mais la
fabrication en était affermée à la corporation des monnayeurs.
e
La pluralité des émetteurs (déjà auVsiècle, 1 400 cités grecques
battaient monnaie) et la diversité des caractéristiques physiques (métal
utilisé, degré de fin, unité, estampille…) devaient naturellement faire naître
le premier métier de banque, celui de changeur (18). Ce métier était
d’autant plus complexe qu’il y avait divergence entre les unités de poids, les
unités de compte et les dénominations des monnaies :sous l’ancien
régime, on pesait en onces ou en marcs, on comptait en livres, sous et
deniers mais l’on payait en écus, Louis, gros tournois ou petits tournois.
En 1421,une ordonnance prévoyait un apprentissage de trois ans et
un édit pris sous Henri III limitait l’accès à la profession de changeur
ou «agent de change». L’autre métier du changeur a été celui de la

(18) La table du changeur (bancooutrapezaen grec) a donné le mot banque.

HISTOIRE DE LA MONNAIE ET DE LA BANQUE■25

conservation des espèces confiées par ses clients, ce qui conduisait à la
tenue de comptes. On ne peut toutefois assimiler ces avoirs à de la
mone
naie scripturale car,jusqu’auXIIItransferts de compte àsiècle, les
compte ne pouvaient s’effectuer chez le changeur qu’en présence des
deux parties et de façon orale.
La notion de prêt à intérêt a existé avant la monnaie alors que les
échanges intertemporels prenaient la forme de dons et de contre-dons :
il suffit que le contre-don soit supérieur au don pour qu’il y ait intérêt.
Mais les mesures très dures à l’encontre des débiteurs défaillants ont
e
conduit dès leVsiècle avant notre ère à réglementer le prêt à intérêt
(lois de Solon). Aux restrictions édictées par les autorités politiques vont
s’ajouter les interdits d’origine religieuse. Ainsi,le concile de Nicée
(325) interdit le prêt à intérêt entre membres du clergé,le concile de
Latran (1215) adopte la doctrine de Saint Thomas d’Aquin qui prohibe
le prêt à intérêt et le concile de Trèves (1227) interdit la rémunération
des dépôts.
Ces interdits vont avoir deux conséquences principales. En premier
lieu, leprêt à intérêt va être pratiqué par les Juifs et,à partir du
e
XIIIles Lombards. Toutefois,siècle, parrois depériodiquement, les
France annulent les dettes (ou les intérêts) qui leur sont dus,ce qui
illustre bien la défiance envers cette profession pourtant reconnue par le
prince et dont le privilège d’exercice est précisément défini. En second
lieu, l’Égliseva progressivement autoriser une certaine rémunération
dans le cas des prêts sur gage ; cet accommodement avec la doctrine
allait permettre la création des Monts-de-piété.
Le prêt à intérêt étant prohibé, l’activité de banque va se développer
par le biais du commerce, particulièrement du commerce de foire. Les
banquiers marchands participaient aux foires quatre fois par an (19).
Ces manifestations sont à la fois des lieux d’un commerce de gros où les
marchands vénitiens, génois, hollandais, etc. se rencontrent pour traiter
des affaires et un lieu de compensation des dettes et des créances. La
lettre de foire, puis la lettre de change, constituent un moyen d’effectuer
des paiements à distance,sans déplacement physique d’argent. Pour
payer un créancier éloigné, le débiteur va chercher à acheter une lettre
de change matérialisant une créance ou un ordre d’avoir à payer sur une
personne proche du créancier, chargée d’effectuer le paiement à la place

(19) L’intervalle de temps entre deux foires semble à l’origine de l’usage bancaire de
limiter l’escompte à trois mois.

26■ÉCONOMIE ET GESTION DE LA BANQUE

du débiteur initial. Cette fonction peut être facilement remplie par des
correspondants du banquier commerçant. Le schéma peut être transposé
au cas où le paiement est à l’initiative du créancier : ce dernier va
chercher à vendre une lettre de change qu’il tire sur un débiteur éloigné à un
changeur qui peut la faire parvenir à son correspondant aux fins
d’encaissement. Ainsi les marchands banquiers pratiquent le négoce de
lettres de change. En raison de la diversité des monnaies, le calcul des
contre-valeurs requiert des aptitudes que seul un long apprentissage
peut donner. Le prélèvement d’un intérêt étant interdit, la rémunération
des banquiers marchands est fondée sur ces opérations de change au
comptant et à terme qui masquent de véritables crédits.
La richesse de certains banquiers marchands leur permet d’entretenir
un réseau européen de correspondants. En outre, pour développer leurs
affaires, ils consentent des prêts aux princes en échange de privilèges ou
de l’obtention de charges. Ainsi les Bardi ou les Perruzzi prêtent aux
rois d’Angleterre,les Medicis qui,à l’origine,sont des marchands de
soie et de laine, se mettent au service du pape puis consentent des prêts
aux rois de France et aux ducs de Bourgogne ; Jacques Cœur, financier
de Charles VII, obtient du pape le droit de commercer avec le levant et
développe le port de Sète à cet effet. Plus tard, les Fugger, déjà agents
de la Curie romaine, contribuent financièrement à l’élection de Charles
Quint. Mais ces mêmes familles vont connaître l’ingratitude des princes
et voir se concrétiser une première forme de « risque politique » : les
Bardi sont ruinés lorsque Edouard III d’Angleterre refuse de les
rembourser, les Medicis sont durement frappés par la défaillance de leurs
débiteurs princiers, Charles Quint accuse les Fugger de prévarication et
ceux-ci sont contraints de payer une forte somme. Jacques Cœur, accusé
d’avoir spéculé sur les monnaies verra ses biens confisqués et s’exilera.
Les banques publiques, quant à elles, ont été créées pour financer la
cité. La première est la Taula de Barcelone (1401). Mais c’est en Sicile
e
et à Naples que se développent auXVIsiècle les premiers Montes,
établissements municipaux qui, outre le financement de la cité, ont
également pour fonction le prêt sur gage afin d’aider les pauvres (20).
e
Jusqu’auXVIIcirculation monétaire va être limitée auxsiècle, la
espèces et aux instruments de crédit que sont les lettres de change
(toue
tefois, l’endosne sera admis qu’à partir duXVIIsiècle). En Europe,

(20) Ce n’est qu’en 1777 que Théophraste Renaudot crée à Paris le premier
Mont-depiété.

HISTOIRE DE LA MONNAIE ET DE LA BANQUE■27

l’invention du billet de banque est due à Johan Palmstruch qui fonde en
1656 la Banque de Stockholm. L’innovation consiste à payer les effets
de commerce escomptés non pas en pièces mais en papier, titres de
crédit sur l’encaisse de la banque et ne portant pas intérêt. Le succès de ces
billets tient au fait qu’ils permettent de s’affranchir de l’usage d’une
monnaie de cuivre extrêmement lourde et encombrante. Mais, engagée
dans des prêts immobiliers hasardeux, la Banque de Stockholm, devenue
entre temps Banque d’État, fit faillite en 1776. L’apparition de billets en
Angleterre est un peu antérieure et remonte aux années 1640. À cette
er
époque, CharlesI d’Angleterrefit main basse sur l’or déposé par les
marchands londoniens à la Tour de Londres. Il n’accepta de le restituer
que contre le paiement d’un prêt sans intérêt de 40 000 £. La perte de
confiance qui en résulta conduisit désormais les marchands à confier
leur or aux orfèvres qui délivraient en contrepartie un certificat de dépôt
(goldsmith’s note) dont la particularité était d’être à somme ronde et
payable à vue (notes at sight). Constatant que tous les billets n’étaient
pas présentés en paiement en même temps, les orfèvres eurent l’idée de
remettre de tels billets à l’occasion de prêts au lieu et place de l’or
luimême (21). Des pratiques excessives conduisirent nombre d’entre eux à
la faillite, mais l’idée du billet de banque était née.
e
À la fin duXVIIsiècle, les mentalités ont évolué et la pratique du prêt
à intérêt ou l’escompte des effets de commerce se développe, car l’Église
perd une partie de son pouvoir et la Réforme protestante n’interdit pas de
telles pratiques. Les opérations de banque peuvent se développer et l’on
compte à Paris 21 maisons de banque en 1703. Enfin, les rois émettent
des titres (la rente) rapportant intérêt et ce sont les riches marchands qui
prêtent aux princes. Il n’est pas étonnant qu’en raison des besoins de
financement toujours croissants des rois s’instaure l’idée d’une banque
liée à l’État. En 1694, la Banque d’Angleterre est créée : elle reçoit le
monopole d’émission des billets en échange d’un prêt consenti à la
couronne (dont le montant est fixé par le parlement). La particularité des
billets est d’être constitués de vignettes pré-imprimées sans mention de
la somme, que le caissier de la Banque d’Angleterre remplit et signe. En
France, l’expérience de Law constitue la première tentative de créer une
banque royale. Dans un premier temps, les billets émis par la banque de
Law avaient la double particularité de garantir le poids et le titre du métal

(21) Comme le souligne J. Bichot [1997], ce point d’histoire a servi de base à toute
une littérature pour expliquer l’activité de banque et le multiplicateur de crédit.