Et si Marx avait raison ? (Tome 1)

-

Français
255 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Voilà longtemps qu'on proclame le marxisme dépassé. La chute du Mur de Berlin et la fin de l'Union soviétique étaient censées lui avoir porté le coup de grâce. Mais Marx n'est pas responsable des crimes commis par des régimes qui se réclamaient abusivement de lui. Le capitalisme, de son côté, n'a pas changé de nature depuis un siècle, et la course au profit fait planer sur le monde la menace d'une catastrophe économique et écologique. Il est donc temps de redécouvrir le marxisme - le vrai, et non la caricature qu'en a donné le stalinisme au siècle dernier.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2010
Nombre de lectures 69
EAN13 9782296689992
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème

PROLOGUE

Le capitalismeestentrain de s’autodétruire
(maisiln’yarriverapastout seul)

C’étaitavant le krachboursierd’octobre2008 et avantla crise des
«subprimes» de l’été 2007.Lesmédiasdetoute laplanètecélébraient
d’une même voixletriomphe dulibéralisme.Le nombre de milliardaires
dansle mondeavaitdoublé en l’espace dequatreans, le millième d’entre
eux venaitdesevoir souhaiterla bienvenueau club.La Chines’était
convertieauxbienfaitsde l’économie de marché;l’Unionsoviétique etle
MurdeBerlin n’étaientplus que de mauvais souvenirspourla bourgeoisie.
«Le monde n’étaitplusdivisésurdes basesidéologiques», écrivait alors
l’économisteJosephStieglitz,ancienconseillerdeBillClinton et
viceprésidentde la Banque mondiale. «Lecapitalismeavait triomphé du
communisme, maisilyavaitplus.Saversionaméricaine, fondéesur
l’individualisme puretdur, l’avaitapparemmentemportésurd’autres
1
conceptionsplusédulcorées, moins tranchées, decesystème économique . »
Ilyavaitbienquelques voixdiscordantesici etlà– dontcelle de
Stieglitzjustement– parmi desgenshautplacés.Desgens qui,sansêtre des
adversairesdu système, loin de là, en dénonçaientcequ’ilsconsidéraient
comme des« excès» oudes« dérives» menantdroitdansle mur.

1
JosephStieglitz,Quand lecapitalisme perd la tête, éditionsFayard, p.37.

7

Et siMarxavait raison?

Le mur, nous y sommes, depuisplusd’unan.La crise des crédits
immobiliers aux États-Unis s’est transformée encrise financière
internationale.Une première paniquea soufflésurlesplaces boursièresen
janvier2008.En même temps, lescapitaux spéculatifs quirefluaientdu
secteurde l’immobilier sesont rués surd’autresmarchés, provoquantla
flambée descoursdupétrole etdesmatièrespremières.Etlesmoisde
septembre etoctobre decette mêmeannée ont vulafaillite d’établissements
financiersetl’effondrementducoursdesactions, faisantplaner surle
monde lespectre de la crise de 1929.
«Lecomportementdesmarchésboursiersestdevenucomplètement
irrationnel »,commentait untrader sur unechaîne detélévision –commesi
lecomportementdecesmarchésavaitlaréputation d’êtrerationnel lereste
du temps!
Maisla crise n’estpas restéecantonnée dansle monde de lafinance.
Partoutdansle monde, des vaguesde licenciementsetde fermetures
d’entreprisesontdéferlé pendant toutecetteannée,succédantà ceuxdes
annéesprécédentes.
Eton nousannoncequece n’estpasfini et que le pire estencore devant
nous.L’économiecapitaliste estentrée dans une phase derécession,qui
pourraitbien être laplusgrave depuis1929,sice n’estpire.Unerécession
que leslicenciementsetlesfermeturesd’entreprisesne peuvent
qu’aggraver:les réactionsdechaque groupe industriel faceàla crise ne font
qu’approfondircette dernière dans son ensemble.Maisc’est une
contradiction inhérenteau systèmecapitaliste depuis sesorigines.

Desmilliards commes’il en pleuvait

Contrairementà cequis’estpassé en 1929, lesgouvernementsdespays
industrialisés sontintervenusmassivement,àpartirde 2008, pourcolmater
lesbrèchesdu système.Partoutlesbanquescentralesont voléau secoursdes
banquesprivées,à coupsde dizaines, puisdecentainesde milliardsd’euros
oude dollars– deschiffres qui donnentletournis, et qui n’ontaucune
significationconcrète pourlecommun desmortels.
Ainsi,àpartird’avril 2008, la Banque d'Angleterrerachetaitles titres
invendablesdesbanquesprivéescontre desbonsduTrésor,une opération
quiaura coûtéàl’Étatbritannique l’équivalentde250milliardsd’euros.En
aoûtde lamêmeannée,c’estle gouvernementaméricainquiamis300

8

Et siMarx avait raison?

milliardsde dollarsàladisposition desbanques, officiellementpourleur
permettre derééchelonnerladette desemprunteursde l’immobilier.
Le même gouvernementaméricain,aprèslafaillite deLehmanBrothers
finseptembre 2008,sortaitdesonchapeaule planPaulson:700 milliardsde
dollarspour racheter(avecl’argentdescontribuables) lescréances
douteusesetautres« produits toxiques» desbanques.
La Banquecentrale européenne, peuavant,avait« injecté »380 milliards
d'eurosde liquidités surle marché financier, euphémisme pouréviterde dire
qu'elleamiscettesommeàladisposition desbanquiersen difficulté.
Cequi n’empêchaitpaschaqueÉtatde lazone euro de mettre lui-même
lamainàlapoche.Ainsi, le gouvernementfrançais, luiquise lamentait un
anauparavant que lescaissesétaient vides,atrouvé d'unseulcoup 360
milliardsd’euros(30 foisletroude la Sécudonton nous rebatlesoreillesà
longueurd’année) pour volerau secoursdesbanquiers.
Surces360 milliards, 40 ont étésortispresque immédiatement ;les320
autresmilliards, enthéorie, nesontlàqu’àtitre de garantie – maisau train
où vontleschoses,cette garantie pourrait ypasseraussiviteque lereste.
Età ces sommes qui défientl’entendement s’ajoutent,toujourspourla
France,22autresmilliardsprésentéscomme desaidesauxPME… mais
néanmoins versésauxbanques qui financentcesPME.
Débutavril 2009, le montantcumulé desaidespubliquesauxbanquesde
l’Union européennes’élevaità3000 milliardsd’euros,soitl’équivalentde
25 % duProduitintérieurbrutdesnationsconcernées.

État, sauve nous!

Cetinterventionnisme étatique débridé pourrait surprendre, de lapartde
gouvernements qui ne juraient que parle libéralisme ilyapeu,répétantà
qui mieux-mieux que lameilleure façon deréglerlesproblèmesétaitde
laisseragirlesloisdumarché.
Maiscesmêmesgouvernements sontallésbien plusloin dansle
reniementde leurcredo libéral.Eux qui privatisaient tant qu’ilspouvaient
danslapériode précédente, les voilàdevenusdesadeptesde la
nationalisation,totale oupartielle, dès qu’une grandebanque estmenacée de
faillite.
Le gouvernementbritanniqueadonné l’exempleavecla NorthernRock,
qu’ils’estdécidéànationaliseren février2008aprèsl’avoir renflouée de35
milliardsd’euros.Septmoisplus tard, il enafaitautantavecla banque

9

Et siMarx avait raison?

Bradford& Bingley.En octobre de lamêmeannée, ilannonçait un plan de
soutienauxhuitplusgrandes banquesdupays, passantpar une prise de
participation pouvant allerjusqu'à50milliardsde livres(65 milliards
d'euros),cequi équivautàune nationalisation partielle.
Débutoctobre 2008,cesontlesPays-Bas, la Belgique etleLuxembourg
qui ontnationaliséFortis, ladeuxièmebanque duBenelux,avantde la
revendre en partieàla BNP-Paribasdontl’Étatbelge devenaiten
contrepartie le premieractionnaire (depuis,c’estl’Étatfrançais quiaprisla
relève).
LeDanemark etl'Islande, dansle mêmetemps, nationalisaientchacunun
établissementfinancieren faillite, etl’Allemagne nationalisaitpartiellement
la banqueHypoRealEstate.
Le gouvernementaméricain lui-mêmeadû serésoudreà commettrece
sacrilègecontre lareligion de lalibre entreprise.Finseptembre, lapremière
compagnie d’assurance mondiale,AIG,aétérachetée,quelquesheures
avant son dépôtdebilan, parla Réserve fédérale (l’équivalentde la Banque
centraleauxÉtats-Unis) pourlamodiquesomme de85 milliardsdedollars,
l’Étataméricainrecevanten échange 80 % desoncapital.
Quelquesjoursplus tôt, lesorganismesderefinancementhypothécaire
FreddieMacetFannieMaeavaientété placés sous tutelle gouvernementale
encontrepartie de leur refinancementàhauteurde 100milliardsde dollars
pour chacune deces sociétés,unrecord mondial en matière derenflouement
desociétésprivéesparlespouvoirspublics.C’estleTrésoraméricainquia
désormaisàsa charge les5400milliardsde dollarsde prêtspossédésou
garantisparlesdeuxorganismes.
PaspluspourAIGque pourFreddyMacetFannyMae, le mot
« nationalisation »n’atoutefoisété prononcé.FannyMaecommeFreddie
Macsontpourtantd’anciensorganismesétatiques(quiavaientété privatisés
lorsqu’ilsétaientdevenus rentables).Maisilyadesmots quirestent tabous
auxÉtats-Unis…

Le libéralisme n’aplusla cote

Unautre motétaitdevenu tabou cesdernières années :capitalisme.Il
n’étaitplus questionque delibéralisme,untermequi était censé faire
meilleureffeten jouant surl’amalgameaveclaliberté politique.Àla
longue,c’estpourtantl’inversequis’estproduit, etle mot« libéralisme » est
devenupéjoratif pourlaplupartdesgens,synonyme de privatisation,

10

Et siMarx avait raison?

déréglementation, démantèlementdes servicespublicset remise encause
des acquis sociaux.
Et voilàqu’avecl’aggravation de la crise économique, l’échelle des
valeurs s’est renverséechezlesjournalistes, leschroniqueurséconomiques
etles responsablespolitiques.Tous viennentmaintenantnousdireque le
capitalisme n’estpasencause, et que nosennuisneviennent que desexcès
de libéralisme decesdernièresannées.
«Lesdérèglementsactuelsprouvent que l’on ne peutpas sereposer
totalement surle marché »,
déclaraitainsiunancienambassadeurdesÉtatsUnisdans une interviewaujournalLeséchos. «Dans un paysoùdesponts
s’écroulent, des routes sontdélabrées, où un ouragancommeKatrinadétruit
la Nouvelle-Orléanset symbolise l’impuissance dugouvernement,comment
peut-on encore prétendreque l’Étatn’apasderôle positifàjouer ?»
L'ancienPremierministre françaisÉdouardBalladur s'estinquiété pour
sapartdes« dérivesdulibéralisme »àproposde l'affaire de la Société
Générale, lorsquecette dernièreaperducinqmilliardsd’eurosàlasuite des
spéculationsd’un deses traders. «Nous sommesdans un monde danslequel
lecréditestcréé de façonanarchique etcircule égalementde façon
anarchique »,a-t-ilaffirmé. «Comme jesuislibéral, je m'inquiète deces
dérivesdulibéralismecarlaliberté doitêtretoujourscontrôlée, organisée et
lesdéviationsdoiventêtresanctionnées,sans quoic'estlaloi de lajungle et
pasle libéralisme ».
Pourne pasêtre enreste, l’actuelPremierministre,FrançoisFillon,voit
quantàlule mondei «aubord dugouffre parlafaute d’unsystème
irresponsable », pendant queSarkozymultiplie lesdiscoursoùil fustige les
patrons voyousetpourfend lecapitalisme financier sansmorale (cequia
beaucoup d’effet surlespatronsetlesfinanciersassurément, enFrance
comme danslereste dumonde).

Les« dérives» du système

Cescritiquescontre les« excès» en matière de libéralisme ne font que
reprendreaujourd’huiceque desgenscommeStieglitzécriventdepuisplus
de dixans:«L’économie de marché, pour bien fonctionner,a besoin de lois
etderèglements quiassurent uneconcurrence équitable, défendent
l’environnement, protègent consommateursetinvestisseurs afinqu’ilsne

11

Et siMarx avait raison?

1
soientpas volés. »Etplusloin, dansle même ouvrage:«Lesmutationsdes
follesannées1990ontpeut-êtreaccru, en fait, notrevulnérabilité enrendant
2
l’économie plus sensibleauxchocs. »
Unautrethèmerevientconstammentdansla condamnation des
« dérives» de l’économiecapitaliste:la«bulle »spéculative et
l’hypertrophie desmarchésfinanciersaudétrimentde l’économieréelle.
«Que l’argent quicouleàflotsactuellementdansl’économie mondiale
soit utiliséà bon escientpourfavoriserl’adaptation deséconomies, investir
danslesordinateurs, les usines, lesinfrastructures, larecherche et
développement, etnon pouralimenterlaquêteà court terme derendements
financiersdéraisonnables,audétrimentdesentreprisesetde leurs salariés
comme de l’ensemble deséconomies»,revendiquentainsiPatrickArtuset
Marie-PauleVirard, dontle livre porte letitre prémonitoireLecapitalisme
3
estentrain des’autodétruire.
Que lecapitalismesoitentrain des’autodétruire ou qu’ilait seulement
perdulatête, danslesdeuxcasle pointdevue desauteursdeceslivresest
qu’il fautmalgrétoutle défendre –ycompriscontre lui-même.
Stieglitzprend donc biensoin de fixerdeslimitesau rôleque doitjouer
l’Étatdansl’économieselon lui:«Lapuissance publique,comme les
marchés,souffre detouteunesérie d’imperfections, etelles conduisentàdes
« échecsde l’État»,aussi problématiques queceuxdumarché.C’estbien
pourquoiÉtatetmarché doiventcoopérer,secompléter,chacuncomplétant
4
lesfaiblessesde l’autre etprenantappuisur sesforces. »
CePrixNobel d’économierêveainsi d’uncapitalismeraisonnable,qui
saurait«coopéreret secompléter»avecl’État.Maisc’estprécisémentce
que faitlecapitalisme ence momentmême, etcequ’il n’a cessé de faire
depuis sesoriginesenvérité.Lesprofitspourlecapital, lespertespour
l’État :les rôlesde l’un etde l’autre nesecomplètent-ilspas
merveilleusementen définitive?
Artuset Virard, eux,rêventderestaurer uncapitalisme de l’âge d’or
(qu’onadûleur conterdansleurenfance). «Lecapitalisme estnormalement
conçu comme lesystèmequiassure l’allocation laplusefficace des
ressources rares, l’épargne en particulier»,affirment-ils ainsi,avantde

1
JosephStieglitz,Quand lecapitalisme perd latête1, p.31.
2
Ibid., p.257.
3
PatrickArtusetMarie-PauleVirard,Lecapitalisme estentrain des’autodétruire,
éditions LaDécouverte, p. 70.
4
JosephStieglitz,Quand lecapitalisme perd latête, p.50.

12

Et siMarx avait raison?

poursuivre:«Or, l’obsession de larentabilitéà court terme pervertit
totalementlesystème (etin fineapporte de l’eauaumoulin deses
contempteurs...):lesentreprisesnesontplusincitéesàimagineret réaliser
lesprojets quicréeraientde la croissance etde larentabilité dansle long
terme etlesinvestisseurs seconcentrent surleursdécisionsdans un horizon
courtetnesurpaientpluscelles qui investissent surle longterme,bienau
contraire.Or,cette logiquecourt-termisteàrentabilité élevée porte en
ellemêmesapropre fin, puisqu’ellesuppose desacrifierl’avenir.Notre propos
n’estdoncpasdecondamnerlecapitalisme, maisdetirerlasonnette
1
d’alarme . »
Àencroirecesauteurs, lesystèmecapitalisteseraitdonc« normalement
conçu» pour réaliserdesprojetsetcréerde la croissance.C’estpour s’être
écarté dece droitchemin, pour s’être fourvoyé danslarecherche duprofit
avant toutetdans« l’obsession de larentabilitéà court terme »,qu’il
connaitraitaujourd’hui lesgravesdifficultés que l’onsait.
Ah,siseulementonavaitécoutéceux quitiraientlasonnette d’alarme !

Et si Marxavait raison?

La criseactuelle n’estpourtantpaslapremière dugenre, mêmesi on
n’enavaitplus connud’aussi grave depuis1929.Les criseséconomiques
accompagnenten faitlecapitalisme depuisdeux siècleset sont un des traits
caractéristiquesdecette forme d’économie.
On nousexpliquesurlesmédias queceque nous sommesentrain de
vivre estfondamentalement unecrisefinancière,quivamalheureusement se
répercuter surl’économieréelle etamême déjà commencéàle faire.Mais
c’estle genre d’explicationqui n’expliquerien.L’économieréelleavait
donné de nombreux signesde mauvaisesanté nonseulement avantle krach
boursierd’octobre 2008, maismêmeavantla crise des«subprimes» de
l’été 2007.La crise financièreactuelle estautant uneconséquence decette
mauvaisesantéque la cause dumarasme économiqueà venirdanslesmois
etles années quiviennent.
Laspéculation financière peuten partie masquerlasituation économique
réelle, lescoursde la boursecontinuant àmonter uncertaintempspendant
que l’industrie etles services sontdéjàentrésensemi-récession.La chute

1
PatrickArtusetMarie-PauleVirard, opuscité, p. 70

13

Et siMarx avait raison?

des coursn’en est que plusbrutaleaumomentoùellese produit,avecdes
répercussionsd’autantplusgraves surlaproduction et surl’emploi.
La crise des«subprimes»aelle-même été déclenchée parlahausse des
tauxd’intérêts.Mais celle-ciaété provoquéeàsontourparl’emballement
du secteurde l’immobilier, faceàdesacheteursde milieuxpopulaires
contraintsdes’endetter toujourspluspouracheterleurmaison ouleur
appartement.En dernièreanalyse, d’un pointdevue marxiste, ils’agitdonc
d’uneclassiquecrise desurproduction, mêmesi elleaprislaforme
extérieure d’unecrise descréditsimmobiliers(quis’estpropagéeà
l’ensemble du système financierparlebiaisdesproduitsdérivésbasés sur
cescrédits).
Làoùlesmeilleurséconomistesbourgeois, malgrétoute leur science et
leurfamiliaritéavecle monde desaffaires, enrestentàl’aspectextérieurdes
phénomènes, le marxismeal’incomparableavantage d’alleraufond des
chosesetde dévoilerlesmécanismesinternesde l’économiecapitaliste dont
la crise n’est que la conséquenceultime.
Ilarriveque deséconomisteschevronnés,voire desgrandspatrons, le
reconnaissenteux-mêmes, loin desoreillesindiscrètes.Le magazine
économiqueChallenges, peu suspectdesympathiespourle marxisme,
publiaitainsi en décembre 2007 une interviewdePascalLamy, directeurde
l’Organisation mondiale ducommerce,reconnaissant que «Personne depuis
Marxn'ainventéuneanalyse de lamême importancee »t queses travaux
fournissent une parfaite «boîteàoutilsintellectuelle pouranalyserle
capitalisme de marché d'aujourd'hui ».Même hommage de lapartd’Alain
Minc, ex-patron d’AirIndustriesetdeSaint-Gobain, grandapôtre du
libéralisme etde ladéréglementation,affirmantdanslamêmerevueque le
marxisme donne « lameilleure explication ducapitalisme d'aujourd'hui ».
Avanteux,JacquesAttali,ancienconseillerdeMitterrand passéau
1
service deSarkozy,s’estfendud’un livre,KarlMarxoul’espritdumonde,
danslequel il dit safascination pour« laprécision desapensée, laforce de
sadialectique, lapuissance desonraisonnement, la clarté desesanalyses»
etbien d’autreschosesencore.
Hélaspources représentantsdugrand patronat,Marxnes’en estpas tenu
à ces travauxéconomiques.Ila aussi faitde lapolitique, etonchuchote
mêmequ’ilauraitétécommuniste.
Maisaprès tout, peut-êtrequesurce plan-lànon plusil n’avaitpas tort.

1
ÉditionsFayard.

14

PREMIÈRE PARTIE

Pourenfiniravecl’immobilisme...
vive lamarchearrière !

Quaranteannuités,voire plus siaffinités

Dans unecontréeretirée duJaponauXVIII°siècle, la coutumevoulait
qu’àl’âge desoixante-dixansles vieux soientconduitsau sommetdumont
Nara, oùon lesabandonnaitetoùlescorbeauxpouvaientlesdévorer
tranquillement.C’estcequ’on peut voirdans un film d’ilyavingt-cinqans,
La ballade de Narajama.
Inutile de préciser qu’on n’apascesmœurs-làdansla France duXXI°
siècle.Cheznous, onrespecte les vieux ;onsupprime desjoursfériésen
leurnom;on instaure desfranchisesmédicalespourmieux traiterleurs
maladiesdevieillesse.
On pousse même ladélicatesse jusqu’àlesappelerdesseniors, etnon
des vieux.
Le problème,c’est qu’ily ades seniors qui exagèrent.
Noncontentsd’avoirpuprendre leur retraiteàsoixanteansetaprès
seulement trente-septannéesetdemie detravail, ils s’acharnentmaintenant
àvivre jusqu’àplusd’âge. (La canicule de 2003 ena bien éliminéquinze
mille, maislesautress’accrochentde plus belle.)
Résultat:de plusen plusderetraités, pourde moinsen moinsd’actifs.Et
qui est-cequiseretrouve en déséquilibre?Lescaissesderetraite,
évidemment.

17

Et siMarx avait raison?

Les caisses sont vides(airconnu)

Desespritsmaltournésferont valoirqu’elles seraientmoinsen
déséquilibre, lescaissesenquestion,sanslesallègementsdecotisations
multipleset variésdontlesentreprisesontbénéficié depuisde nombreuses
années.Ou sansles retardsdecotisationsde l’Étatlui-même entant
qu’employeur(fin 2006, il devait plusde5 milliardsd’eurosauFondsde
solidaritévieillesse).Ouencoresanslesponctionsdanslescaissesde
salariéspour renflouerles régimesdesnon-salariés(plusde7milliardsau
total,toujoursen 2006).
Desespritsplusperversencoreajouteront que moinsd’actifspeuvent
trèsbien produire davantage derichessesgrâceàl’augmentation de la
productivité,comme le montre l’évolution duProduitIntérieurBrut qui n’a
pratiquementjamaisdiminué enFrance depuis soixanteans.Entre 2000 et
2006 parexemple, ila augmenté de plusde 10% (en eurosconstants).Le
nombre deretraitésaugmentantmoins viteque larichesse de lasociété, où
estle problème?
Maiscesontlàdes raisonnements simplistesde gens qui neconnaissent
rien desréalitéséconomiques.
Carpendant que lePIB augmente pourlebonheurdetous, les
entreprises, elles, doiventaffronterla concurrence de paysoùlescoûts
salariaux sontdixfoismoinsélevés quecheznousetoùles retraites
n’existentpas.Comment veut-onqu’elles s’ensortent, lesentreprises ?Nul
n’ignorequ’elles sontécraséesparlescharges sociales,une expressionqui
ditbiencequ’elleveutdire (elle le ditmêmesibienqu’on pourraitla croire
inventéeàdessin pournousfaireressentiràquel pointlesentreprises sont
écrasées).
Etcomme lescaissesderetraitesonten partiealimentéesparces
écrasantescharges sociales,voilàpourquoi laretraiteàsoixanteans,après
trente-septannuitésetdemie decotisation etcalculéesurlesdixmeilleures
annéesentermesdesalaire,ce n’est vraimentpluspossible.
Çane pouvaitpascontinuercommeça.Il fallait queça change.

18

Et siMarx avait raison?

Le Medefenavaitrêvé, lesgouvernementsl’ontfait.

Ilsontdûs’y reprendreàpasmal de fois, nosgouvernants:les salariés
duprivé d’abord, lesfonctionnairesensuite, etles régimes spéciauxpour
terminer.Il paraît qu’ilafallupourcelauncertaincourageauxministres(et
beaucoup de journalistespourparlerdececourage dansleursjournaux).
Maisbon,c’estlerésultat quicompte.
Detrente-septannuitésetdemie, on estdoncpasséàquarante,avecune
pensioncalculéesurles vingt-cinqmeilleuresannéesaulieude dix, et
indexéesurlesprixetnon plus surles salaires.Cequi fait une différence en
basde lafeuille,certes.Maisau risque de merépéter,çane pouvaitpas
continuercommeça.Il fallait queça change.
D’autant que la France estl’un despaysd’Europe oùletauxd’emploi
desplusde54ansestle plusbas.Àqui lafaute?Onse le demandebien.
Desmesuresontpourtantété prisesaunom decetemploi,comme
l’instauration d’unContratà DuréeDéterminée de dix-huitmoispourles
plusde57ans.Maislesplusde57ansn’ontpas vouluprofiterdecette
offre généreuse.

Lescaisses sont toujours vides(ons’enseraitdouté)

Le passage detrente-sept annuitésetdemieàquarante pour toucher sa
retraiteàtauxplein, luiaussi,auraitdûlogiquementfaireremonterl’emploi
des seniors.Pourl’instant, ilasurtoutfaitbaisserle montantde leurs
pensions.
Maisles seniors, incorrigibles,s’obstinentimperturbablementàvivre de
plusen plus vieux, mêmeavecdespensionsdiminuées.Et qui est-cequise
retrouve en déséquilibre ducoup?Lesmêmescaissesderetraitequetoutà
l’heure naturellement.
Commecesmêmescaisses sontalimentéesparcesmêmescharges
socialesparlesquelleslesmêmesentreprisescontinuentàêtre écrasées, la
conclusions’impose: Çane peutpascontinuercommeça.Il faut queça
change.
La retraiteaprès quaranteannuités,çanevapas tarderàne plusêtre
possible non plus,comme l’affirmeunrapport remisauxdéputésen
décembre 2007: Dequaranteansdecotisation, il faudra bientôtpasser à
quarante et un etdemi.

19

Et siMarx avait raison?

...Voire plus si levieillissementde lapopulation neveutpass’arrêter.
Quarante-deuxannuités,quarante-trois,quarante-cinq ?Ony réfléchitdéjà.
De mêmequ’onvientde prendre desdispositionspour« permettre »aux
salariésdetravaillerau-delàdesoixante-cinqans.
Lesjeunesentrantde plusen plus tard dansla vieactiveàl’autreboutde
la chaîne, letempsn’estpeut-être pluséloigné oùon pourra«bénéficier»
de laretraiteàsoixante-dixans.
Avecen prime,commecadeaude départetd’anniversaire,une excursion
touristiqueau sommetduMontNara.
Il faudra biense décideràfairecomprendreaux seniors qu’ilsne peuvent
resteréternellement un poidspourlasociété.

20

Et siMarx avait raison?

35heures: Pile,ilsgagnent,face, je perds

Il paraît que nous sommes vraiment uncasd’espèce:La semaine de35
heuresn’existeraitnulle part ailleurs quecheznous.
Sauf enAllemagne, dans cinq branchesde l’industrie (etmêmeavecdix
ansd’avancesurnouspourla Métallurgie).Oui, maiscesbranches
d’industrie d’outre-Rhin ontobtenudesassouplissementsetpeuventavoir
jusqu’à50% desalariéseffectuant40heureshebdomadaires.
EnFranceaussiàvrai dire,àpeudechosesprès…Maisil n’empêche:
nous sommes quand mêmeuncasd’espèce.Aucunautre paysindustrialisé
n’amisen placeuneréformesimilaire deréductionimposéeetgénéralisée
du tempsdetravail.
Etaujourd’hui, nous voilà bien punisde notretémérité:«Laréforme des
35 heures,enaugmentantlecoûtdu travail pourlesentreprises,aréduitla
compétitivité-prixde l’économie française ».C’estcequ’on peutlire dans
l’article35 heuresdeWikipediasurInternet. (Mais queceux qui n’ontpas
accèsà Internet seconsolent, on peutlire lamêmechose dansn’importe
quel journal oul’entendresurn’importequel média.)
Faceàunaussi grave problème,quecroyez-vous qu’ontfaitlespatrons ?
Ilsont réclamé desallègementsdechargesetdesdégrèvementsfiscaux
(vousl’avezdeviné,sansaucun doute).Allègementsetdégrèvements qui
leurontétéaccordés(vousl’avezdeviné de même).Pour un montant
s’élevantà16milliardsd’euroschaqueannée,toujoursd’aprèsWikipedia.
Maisçan’apas suffiàrétablirla«compétitivité-prix» de l’économie
française.

21

Et siMarx avait raison?

Une loi faite pourêtre négociée

Le patronat adoncnégocié lesmodalitésd’application des 35 heures. Et
parbonheurpourlui, laloiAubryétaitconçue pour quesonapplicationsoit
négociée.
Cette loisurles 35 heuresn’aen effetjamais signifiéqu’il étaitinterdit
detravaillerplus,contrairementà ceque desnaïfs(mais vraimentnaïfs)
pourraientcroire.Ellesignifieque lesheures supplémentairesau-delàdeces
trente-cinqheuresdoiventen principe donnerlieuà compensation.Cequi
laissetoutde mêmeune place pourladiscussion, nonseulement surle « en
principe », maisaussisurlaforme etle montantde la compensation.
Comme on ne prend jamais trop de précautions, ladiscussionavait
d’ailleurscommencéavantmêmequecesloisnesoient votées.Grâceà
quoi, dèsle départ, lesentreprisesde moinsde dix salariésontobtenula
possibilité de fairetravaillerleursemployés 39 heurespar semainecomme
auparavant, les quatre dernièresheuresétant simplementmajoréesde 10%.
Cequirevenaitàremplacerlaréduction d’horaire par uneaugmentation de
salair% (1e de 10%sur un dixième desheures).Cespatronspouvaient
aussichoisird’appliquerles 35 heurespayées 35,soit une diminution de
salaire de 10%cette fois.
Danslesentreprisesde plusdevingt salariés, les35 heuresdevaient
théoriquement s’appliquer sans réduction desalaire.Encontrepartie, les
salariés sesont vuimposerpourlesannéesàvenir une «modération
salariale »,jolietrouvaille linguistique pouréviterl’expressionqui fâche
« gel des salaires».
À celaest venu s’ajouter(ouplutôt sesoustraire) lalimitation du
paiementdesastreintesàlapartie pendantlaquelle lesalariéaeffectivement
travaillé.On pouvaitdoncdèslorsêtre d’astreintetout unweek-endsans
toucher uncentime d’indemnité.De même, danscertainesentreprises, la
pausecasse-croûte ouletempspasséau vestiaire étaientdésormais
décomptésdu tempsdetravail.
Quantauxheures supplémentaires,aulieud’êtrerémunéréescomme
c’étaitlecasjusque-là, ellesdonnaientlieudésormaisàunrepos
compensateur(lesRTT);etcetterèglevalaitnonseulementàpartirde la
ème ème
36heure, maismêmeau-delàde la39 .Lesouvriers quitravaillaient42
heureset quitouchaientprécédemment 3heures supplémentaires,voyaient
doncleur salaireamputé deces 3heuresencontrepartie de7heuresde
RTT.

22

Et siMarx avait raison?

Lahausse desprixn’ayantpasprisdevacancespour autant,toutes ces
mesures sesont traduitespour beaucoup par unebaisse dupouvoird’achat,
particulièrement sensibleavecle passageàl’euro en 2002, puis avecla
poussée d’inflation de 2007-2008.
Sansdoute pourfairebref(lesjournalistes adorentfairebref),cette
baisse dupouvoird’achataété présentéecommeuneconséquence des
trente-cinqheures, etnon dugel des salairesoudunon-paiementd’heures
autrefois rémunérées.

Les 35 heures, mode d’emploi: aménageravantdes’enservir

Maiscette modérationsalariale n’atoujourspas suffiàrétablirla
compétitivité-prix.
Le patronat adoncnégocié desaménagementsaux 35 heures.
Dèsjanvier2000 (sousle gouvernement Jospin),une loi introduisaitla
modulation desheuresdetravail,autrementditlafameuse flexibilité des
horaires tant réclamée parlesemployeurs.Il leur suffitpourceladesigner
unaccord debrancheaveclesorganisations syndicaleslesplus
compréhensives, ou unaccord d’entrepriseavecles représentantsdu
personnel lesplus raisonnables.Moyennant quoi lamodulation permetde
répartirladurée du travailsur toutoupartie de l'année enaugmentantles
horairesen période de hauteactivité etenréduisantleshorairesen période
debasseactivité.
Danscecadre, lasemaine detravail peutdépasserladurée légale (35
heures)sanspourautantdonnerdroitàdesRTT,tant que laduréeannuelle
ne dépasse pas1600heures(1607 depuis que le lundi dePentecôte n’est
plusférié).
Làoùaucunaccord de modulation n’apuêtresoutiré niaux unsniaux
autres, en guise de lotdeconsolation, le nombretotal maximum d’heures
supplémentairesaété portéà180par an, puis à220,au lieu des130
initialementautorisées.Il estd’ailleurspossible de dépasserce maximumà
condition d’obtenirl’autorisation de l’inspecteurduTravail.
Malgrétoutescesexcellenteschoses, la compétitivité-prixn’était
toujourspasau rendez-vous.Ilrestait un derniereffortàfaire pour y
parvenir.La réduction du tempsdetravailadoncétéaccompagnée,un peu
partout, de mesuresderestructuration etde pressionsdiverses visantà
augmenterl’intensité du travail.

23

Et siMarx avait raison?

À l’issue decetteultime épreuve, ilsemblequ’onaitenfinvuleboutdu
tunnel, etmêmeun peuplusd’aprèsle «baromètrede laproductivité
individuelle des salariés» établi parlecabinetProudfootConsulting: Cette
productivité individuelleauraitaugmenté de 10% enFrance entre 2001 et
2004 –cequi est uneautre façon de direque lesalariéaccomplissait
désormaisen35 heureslemêmetravailqui lui en demandait 39auparavant.
L’INSEE, desoncôté, estimeque laproductivité horaire du salarié
françaisen 2004 étaitsupérieure de 16,5 %àlamoyenne de l’Europe des
Quinze.Alors qu’en 1996, d’aprèslamême étude, laproductivité horaire en
France était«seulement» de 11%supérieureà celle de nospartenaires
européens.Finalement, on n’estpas si mauvais queça...

Circulez,y’a plus rienàvoir

Depuis2004, onaprogressivement assoupli lerégime des RTT,autorisé
les salariés àles verser sur unCompteÉpargneTemps(CET),autorisé les
entreprisesàsolderlesCETsousforme d’argent.Unargent qui neserapas
derefuspourbon nombre desalariés, mêmes’il estloin decomblerla
baisse de leurpouvoird’achatcesdernièresannées.
Plus récemment, en juillet2008, un texteadopté parle parlementpermet
à chaque entreprise de négocier sadurée du travail et sescontrepartiesen
dérogeantauxobligationsjusqu'ici fixéesparlesaccordsdebranche.
L’annualisation du tempsdetravail etle dépassementducontingent
d’heures supplémentairesnesontplus soumisàl’autorisation de
l’inspection du travail.
Maisducoup,quereste-t-il de laloi des 35 heures ?Tout justeuncadre
fixantladurée légale du travail, plus une jungle detextesfixant ses
modalitésd’application, de dérogationsetd’assouplissements.
Alors, maintenant que les 35 heuresontpermisd’imposeraux salariés
flexibilité,augmentation descadencesetgel des salaires, pourquoi les
patrons s’embarrasseraient-ilspluslongtempsdecet«archaïsdeme »,ce
«carcaden »,cetempêcheurdetravaillerenrond?Pourquoi ne pasen
conserverles retombéesheureuses(pourle patronat)toutenrevenantaux 39
heures... ouplus ?
«Il fautabandonnerladurée légale du travail, pourdéfinirladurée du
travail entreprise parentreprise », proclame mêmeLaurenceParisot, la
présidente duMedef.

24

Et siMarx avait raison?

Onypensetrèsforten hautlieu.Maisde nombreusesentreprisesn’ont
pasattendule feu vertdugouvernementpourpasseràl’acte.Tantôtparle
biaisd’unaccordavecles syndicats,tantôten faisant voterle personnel
luimême,brandissantici lamenace de délocalisation, làlespectre de la
fermeture du site, lesdirectionsontarraché leretourà36,37,38 heures, ou
lasuppression de joursdeRTT,sansaucunecompensationsalariale le plus
souvent.
Lapresse économiquecommence d’ailleursàminimiserlesavantages
que le patronatapu tirerdes 35 heures.L’augmentation de laproductivité,
en particulier, n’aurait vraimentjouéque lespremières annéesparaît-il.
Enclair, il est tempsde passeràlasuite...

25