Géopolitique vécue du tourisme international

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Description

Le tourisme actuel déplace les hommes, les richesses et les idées, il fait renaître une société nomade. D'un continent à l'autre, cet ouvrage nous entraine vers les destinations les plus prisées et les communautés les plus isolées. Les Nouvelles Routes de la Soie traversent les désordres de notre monde : migrations, conflits, terrorisme, épidémies, dérèglement climatique, réduction de la biodiversité, dont le tourisme est parfois le vecteur, et trop souvent la victime. L'ouvrage rend ainsi compte d'une géopolitique vivante, car vécue par l'auteur, de la civilisation du voyage qui s'impose à l'économie et à la société d'aujourd'hui.

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Date de parution 15 juin 2017
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EAN13 9782336792439
Langue Français

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Couverture

Cover

4e de couverture

4e Image couverture

Titre

Francesco Frangialli

 

 

 

 

 

 

GÉOPOLITIQUE VÉCUE

DU TOURISME INTERNATIONAL

 

 

Les Nouvelles Routes de la Soie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Copyright

Du même auteur

 

La France dans le tourisme mondial,

Economica, 1991.

 

Le nouvel état touristique,

Éditions de l’Organisation mondiale du tourisme, 2009.

 

 

 

 

 

© L’Harmattan, 2017

5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

 

http://www.harmattan.fr

 

EAN Epub : 978-2-336-79243-9

Dédicace

 

À Laura, Philippe et Nicolas.

 

Je remercie de tout cœur Loli, avec qui j’ai travaillé tant d’années à l’Organisation mondiale du tourisme. Sans son aide, ce livre n’aurait simplement pas vu le jour.

Citation

 

« Le monde est un livre, et celui qui ne voyage pas ne lit qu’une seule page »

 

Saint-Augustin

 

« Il n’y a pas d’homme plus complet que celui qui a beaucoup voyagé, qui a changé vingt fois la forme de sa pensée et de sa vie »

 

Alphonse de Lamartine

Avertissement

Les analyses et appréciations formulées dans cet ouvrage sont l’expression de leur seul auteur, et ne sauraient engager l’Organisation mondiale du tourisme, où il n’exerce plus de responsabilité.

AVANT-PROPOS
UNE HUMANITÉ EN MOUVEMENT

Le hasard a voulu que je vive quelque chose de particulier. Pendant plus de 30 ans, successivement en cabinet ministériel, comme premier responsable de l’administration en charge du tourisme français, puis de l’institution compétente pour ce secteur dans le système des Nations Unies – l’Organisation mondiale du tourisme (OMT) – je me suis occupé des vacances et des voyages des autres… et un peu aussi des miens. Au travers de la découverte de ce secteur majeur, aux multiples facettes, qu’est le tourisme, c’est une géopolitique vivante, car vécue, de notre société internationale d’aujourd’hui qui s’est imposée à moi. Il m’a semblé intéressant de la faire partager.

 

D’origine française, dérivé du vieux mot « tour », « touriste » a acquis en Angleterre, à la fin du XVIIe siècle, le sens qui est le sien à présent pour revenir en France avec le livre de Stendhal, Les mémoires d’un touriste, publié en 1838, où celui-ci narre ses différents voyages. Mais, là où Stendhal parcourait les provinces françaises et ne s’aventurait guère plus loin que l’Italie et la Suisse, j’ai été amené à visiter quelque 137 pays – sept de plus, à ma connaissance, que le pape Jean-Paul II !1 Voyager d’un continent à l’autre, et souvent dans des lieux bizarres, était devenu une routine.

 

J’ai ramené beaucoup d’impressions de ces voyages, les unes encore très nettes dans mon esprit, les autres plus floues ; j’ai gardé les souvenirs de rencontres avec des gens illustres, mais aussi d’autres contacts, souvent imprévus, avec des personnes que rien ne distinguait, mais dont j’ai tout autant appris. J’ai vu, en 20 ans, des économies et des sociétés se transformer au travers et à cause de ce puissant vecteur de changement qu’est le tourisme – avec les enrichissements qu’il apporte, mais aussi, hélas, avec les dégâts qu’il cause. J’ai observé le phénomène du voyage transformer notre Terre des hommes. J’ai appris sur la communauté internationale et les institutions qui tentent de la structurer, avec leur désintéressement généralement, leurs faiblesses et leurs petitesses parfois.

 

L’intention du présent ouvrage est double. Il s’agit en premier lieu de rassembler et de présenter, d’une manière raisonnablement « académique » pour être suffisamment ordonnée, mais pas trop scolaire non plus afin d’éviter d’apparaître aride, ce que j’ai pu apprendre au fil des années, du fonctionnement du tourisme international, des grands enjeux de société qu’il soulève ou partage, et des importantes mutations qui le font évoluer de manière remarquable. J’ai eu la chance d’en être le témoin ; il m’incombe, je crois, de les rapporter. Sont en particulier rappelées les grandes entreprises qui furent celles de l’Organisation mondiale du tourisme pendant le temps où j’en ai eu la charge. Mais il s’agit aussi d’illustrer le raisonnement économique et l’analyse de type universitaire par des récits, des anecdotes et des impressions conservés en mémoire, par l’évocation des bruits, des senteurs ou des paysages, par celle de visages parfois entre-aperçus mais toujours présents en pensée. La compréhension des changements est plus aisée si elle s’appuie sur les portraits des personnes qui, importantes ou non, connues ou anonymes, ont été ou sont encore les acteurs d’une grande aventure qui se déroule sous nos yeux. L’ambition de cette esquisse d’une géopolitique du tourisme est de faire partager ce que fut pour moi la découverte de notre monde d’aujourd´hui – cette société touristique globalisée, qui n’est plus, depuis longtemps, celle de Stendhal.

 

Il arrive qu’on tombe, enfant, dans la potion magique et qu’on en garde ensuite la trace toute sa vie. Je suis tombé dans la potion du tourisme, certes un peu plus tard, mais de manière tout aussi définitive.

 

Cela est advenu peu après ma sortie de l’ENA en 1972 et mon arrivée à la Cour des comptes, vénérable institution de notre République, à laquelle j’aurai en définitive appartenu pendant 43 ans.

 

À la Cour des comptes, je fus au hasard des contrôles, chargé un jour de celui du budget du tourisme. J’avais déjà eu l’occasion de travailler, notamment en 1968, lors de sa première élection à l’Assemblée nationale, puis de 1974 à 1976 au secrétariat d’État aux Universités, avec le député-maire d’Auxerre, Jean-Pierre Soisson, lui aussi issu de la Cour des comptes, si bien que lorsqu’en 1978, il devint ministre de la Jeunesse, des Sports et des Loisirs, je pris assez naturellement auprès de lui la responsabilité d’un secteur dont je commençais déjà à percevoir confusément les potentialités.

 

Jean-Pierre Soisson a évoqué cette période dans ses mémoires politiques2, et en particulier l’irritation de départ des responsables professionnels de l’hôtellerie, de la restauration et des voyages, qui avaient vu le mot « tourisme » disparaître de l’organigramme gouvernemental, celui de loisirs, très connoté « Front Populaire », qui y figurait, ne les rassurant qu’à moitié3. Très rapidement, nous emportâmes leur adhésion, encourageant l’investissement privé, mais aussi public, dans les infrastructures, luttant contre la dérive du « para commercialisme », c’est-à-dire la concurrence à leurs yeux déloyale du monde associatif (une circulaire du Premier ministre Raymond Barre s’efforça de la juguler), libérant progressivement les prix, maintenant la flexibilité du temps de travail dans les hôtels et les restaurants où il présente un caractère discontinu (mécanisme dit des « heures d’équivalence »), mais ne négligeant pas pour autant l’important monde du tourisme social et les valeurs qu’il porte, et qui lui viennent de la Résistance, bref nous efforçant d’inciter un immense tissu de petites entreprises, d’associations et d’organismes locaux, à se moderniser, sans perdre de vue les traditions qui font leur spécificité et leur richesse.

 

Pour aider l’industrie touristique à se développer, il fallait, en premier lieu, la comprendre et en mesurer les flux. C’était aussi le moyen – à la condition que la méthodologie de ce travail soit indiscutable – de la faire reconnaître pour ce qu’elle était : un secteur performant de notre économie, exportateur, créateur de richesses et d’emplois. Ayant eu autrefois l’occasion d’enseigner à des étudiants, que ces subtilités n’impressionnaient guère, les mystères de la comptabilité nationale, je proposai l’élaboration d’un « compte satellite » du tourisme, respectant le cadre conceptuel central de notre système de comptes nationaux, mais l’enrichissant pour refléter la spécificité d’un domaine complexe, que l’on peut plus facilement appréhender sous l’angle de la consommation par les résidents et les non-résidents, des services rendus par les entreprises touristiques, que par la mesure de la production et la valeur ajoutée qu’elles créent.

 

En janvier 1980, Jean-Pierre Soisson présenta le premier compte du tourisme au conseil des ministres. René Monory, ministre de l’Économie, ne voulait pas accorder crédit à cette première estimation qui situait le poids du tourisme à près de 8 pour cent du produit intérieur brut français : « Votre compte », dit-il, « est gonflé aux hormones ». L’appréciation n’était pas équitable : notre travail avait été aussi précis et rigoureux que possible, mais la réaction de l’ex-garagiste de Loudun montrait que le chemin de la reconnaissance du poids économique de ce secteur serait long et ardu. En 1988, le ministre de l’Économie et des Finances, Pierre Bérégovoy, et celui du Tourisme, Olivier Stirn, s’adonnèrent à nouveau à l’exercice, cette fois-ci conjointement. L’un et l’autre découvraient le sujet, mais le premier s’y attelait avec l’ardeur d’un néophyte ! J’eus la chance dans ma carrière professionnelle de pouvoir faire avancer la cause du compte satellite du tourisme d’abord à l’OCDE, par l’intermédiaire de son comité du tourisme que présidait mon ami Peter Keller, l’inamovible chef du service du Tourisme de la Suisse, puis, surtout à partir de 1999, à l’Organisation mondiale du tourisme et à la commission de la statistique des Nations Unies.

 

Le compte du tourisme constitua tout à la fois un déclic favorisant une prise de conscience et un levier pour fonder une action. Les professions du tourisme se sentirent soutenues et pleinement représentées par leur ministre. Se constitua autour de Jean-Pierre Soisson « l’équipe de France du tourisme » qui rassemblait tous les dirigeants des organisations professionnelles. Prenant en compte le caractère multidisciplinaire du secteur et la nécessité de lever les contraintes de toutes natures qui l’étouffaient : réglementaires, sociales et fiscales notamment, un comité interministériel fut préparé ; mon collègue de la Cour, Bruno Rémond, acheva avec compétence le travail à la veille de l’élection présidentielle de 1981. Initiative politique majeure : quelques jours avant celle-ci, le prix du café (« le p’tit noir ») au comptoir des bistrots fut libéré ! Les professionnels du tourisme pour la plupart votèrent Giscard, mais ça ne suffit pas à lui apporter une majorité face à François Mitterrand.

 

La responsabilité du tourisme en cabinet ministériel fut pour moi l’occasion de découvrir sa dimension internationale, spécialement en matière de relations bilatérales. Si je croisai Robert Lonati, secrétaire général de l’Organisation mondiale du tourisme, qui venait tout juste de voir le jour sur les cendres de l’Union internationale des organismes officiels de tourisme (UIOOT), je ne perçus guère alors qu’elle était là pour incarner la dimension multilatérale de la coopération en matière de tourisme. Jean-Pierre Soisson non plus, qui proclama : « il faudrait créer une organisation mondiale du tourisme », déclaration qui jeta un froid à Madrid, siège de cette jeune institution, qui commençait à s’affirmer.

 

J’accompagnai Jean-Pierre Soisson en Côte d’Ivoire, modèle alors de stabilité et de prospérité, où le tourisme faisait ses premiers pas. Lorsque, bien plus tard, en 2008, j’organisai à Abidjan, pour contribuer – sans succès immédiat – à la relance du secteur et au processus de réconciliation nationale du pays, je retrouvai avec plaisir le président du conseil économique et social, Laurent Dona Fologo, que j’avais connu 30 ans auparavant, entreprenant ministre de la Jeunesse et des Sports d’Houphouët-Boigny, qui nous avait emmenés un soir faire la tournée des maquis (bars ou petits restaurants) du quartier de Treichville. Il y en a beaucoup.

 

Je fis également la découverte des pays de l’Est. À Varsovie, où l’activité touristique était quasi-inexistante car limitée aux rares citoyens soviétiques autorisés à voyager à l’étranger (mais pas au-delà des frontières du Bloc de l’Est), le ministre français fut reçu avec chaleur par pas moins de trois homologues polonais : un pour la jeunesse, un pour les sports, un pour le tourisme. Le vol de retour vers Paris eut plusieurs heures de retard. Les trois ministres polonais insistèrent pour rester à l’aéroport et attendre avec leur collègue français le départ de l’avion. L’alcool coulait à flots, les Polonais entendant être fidèles à leur réputation. Venant de membres du parti communiste affilié à l’internationale basée à Moscou, je fus abasourdi d’entendre, la convivialité du moment aidant, un nombre impressionnant de blagues antisystèmes et de moqueries antirusses. J’en conclus que l’idéologie ne résistait pas à la vodka.

 

À partir de 1981, et pour quelques années, mon engagement pour le tourisme prit un tour plus politique. Je partageais mon temps entre la Cour des comptes et une association que j’avais créée et que présidait Jean-Pierre Soisson, intitulée « Défense et avenir du tourisme » (DAT). L’objet était double : marquer à la culotte le jeune gouvernement d’union de la gauche qui accumulait faux-pas et méprises à l’endroit d’un secteur qu’il ne comprenait pas, et préparer dans ce domaine le programme de la future alternance de l’opposition formée par l’UDF (à la création de laquelle j’avais participé) et le RPR.

 

La première de ces deux tâches était aisée. Le gouvernement de Pierre Mauroy, par les mesures, généralement improvisées, qu’il prenait – alourdissement inconsidéré de la fiscalité, durcissement des réglementations, contrôle strict des changes, blocage absolu des prix – multipliait les erreurs. Il n’y avait qu’à regarder ses initiatives pour savoir que l’inverse était ce qu’il fallait pour le tourisme. L’association DAT aidait à préparer les interventions des jeunes parlementaires, appelés à être les ministres de demain (l’un d’eux, Philippe Séguin, devait devenir mon « chef » à la Cour des comptes), rédiger les amendements législatifs, déposer les recours devant le Conseil constitutionnel… Un jour de 1982, près de la photocopieuse de mon étage de la Cour, j’exposai cela à un jeune auditeur, fraichement arrivé, François Hollande, dont le bureau était voisin du mien. « Tu as raison », me dit-il, « ils n’y comprennent rien. Mais il y a quelque chose que tu pourrais faire. Va à l’Élysée. Rencontre une jeune chargée de mission qu’ils viennent de recruter. Elle est tout à fait compétente. Vois-la de ma part et explique-lui ». Je me gardai d’aller rendre visite à Ségolène Royal.

 

C’est après avoir quitté l’OMT que je croisai à nouveau, plus de 30 ans après, François Hollande. J’achevai le contrôle pour la Cour des comptes d’un de nos grands établissements, le Collège de France. Son administrateur, Serge Haroche, qui venait tout juste de se voir décerner le prix Nobel de physique, m’avait invité à la cérémonie où il recevait le président de la République, qui, en cette qualité, est « protecteur » du Collège. Les discours terminés, alors que par petits groupes nous discutions autour d’une coupe de champagne, François Hollande vint saluer les participants. Quand il s’approcha de moi, après de si longues années, je crus devoir me présenter à lui et lui rappeler mon nom :

 

– Francesco Frangialli, nous nous connaissons des temps anciens, monsieur le président.

 

– Oui, nous nous connaissons bien.

 

– M. Frangialli est ici, indiqua Serge Haroche, parce qu’il vient de conduire le contrôle du Collège de France pour la Cour des comptes.

 

– Oh ! si c’est lui… !

 

La petite blague était parfaitement tournée ; elle pouvait vouloir dire tout et son contraire : « si c’est lui, faites attention, il va découvrir toutes vos turpitudes », ou bien l’inverse : « si c’est lui, il ne trouvera que dalle, vous n’avez vraiment rien à craindre… ». Plutôt bien géré, le Collège de France n’avait pas beaucoup de choses à se reprocher.

 

À partir de 1983, une troisième activité vint s’ajouter aux deux premières. Je devenais chargé de mission auprès du président du conseil régional de Basse-Normandie, Michel d’Ornano. Il fut le second, après Jean-Pierre Soisson, à m’avoir enseigné le peu que je sais de la politique. Son départ prématuré à la suite d’un accident en 1991 fut une grande perte pour notre vie publique. Je m’occupais d’agriculture et de développement rural, mais le tourisme n’était jamais loin. Le monde agricole – syndicats professionnels, chambres d’agriculture, Mutualité, Crédit agricole – qui avait longtemps considéré l’activité touristique comme étrangère à sa nature et à sa vocation, commençait, dans un contexte de limitation quantitative des productions (ce fut pour la Normandie, particulièrement concernée, le temps de l’introduction des quotas laitiers institués par l’Europe) à voir dans le tourisme rural – notamment pratiqué à la ferme – une opportunité de diversification économique.

 

L’alternance politique attendue arriva en 1986. Alain Madelin – qui m’avait dit un jour combien le travail de l’association DAT pour préparer l’avenir avait été exemplaire – reçut comme ministre de l’Industrie la responsabilité du tourisme, aussitôt déléguée à un secrétaire d’État, Jean-Jacques Descamps. Je passais quelque mois au cabinet de celui-ci, pour prendre à la mi-1986 la responsabilité de la direction du Tourisme, rebaptisée « direction de l’Industrie touristique », en même temps qu’était créé, en partenariat avec les instances touristiques régionales et locales, les transporteurs, et le secteur privé réceptif, un instrument moderne de promotion à l’étranger, dénommé « Maison de la France ». Je continuais de gérer les services du tourisme français à l’étranger, que je mettais à la disposition de la nouvelle entité.

 

À l’époque, la France avait encore une politique et une administration du tourisme. À partir de 1989, cette dernière fut fragmentée à l’initiative du nouveau ministre, Olivier Stirn. Elle ne s’en est jamais remise malgré les efforts des quelques responsables politiques, de sensibilités différentes, qui se sont véritablement intéressés à ce secteur, comme Michèle Demessine entre 1997 et 2001, et Hervé Novelli entre 2007 et 2010. Au moment où, en 2008, je m’apprêtais à quitter l’OMT, j’intervins une dernière fois dans l’organisation du tourisme français. Christine Lagarde, ministre de l’Économie, et Hervé Novelli, qui travaillait à ses côtés, avaient organisé un grand sommet du tourisme français pour lui donner un nouvel élan. Il me fut demandé d’ouvrir la conférence. Une semaine avant l’événement, j’appris que, dans le cadre de la révision générale des politiques publiques (RGPP), lancée par le gouvernement de François Fillon, on se proposait de supprimer sans autre forme de procès, mon ancienne administration, la direction du Tourisme, afin d’alléger la bureaucratie de Bercy où, au hasard des remaniements ministériels, elle avait fini par échouer. Assez remonté tant la décision était dénuée de sens, je dis alors aux organisateurs de la conférence que, dans mon discours d’ouverture, j’évoquerai ce qui s’était passé en 1995 aux États-Unis. Le président Bill Clinton avait à cette époque convoqué une grande « conférence de la Maison Blanche », consacrée pour la première fois à ce secteur majeur de l’économie américaine. Tout le monde se réjouissait. La conférence fut un grand succès, sauf que, la semaine suivante, le Congrès des États-Unis, où la Chambre des représentants était devenue républicaine l’année précédente, imposa la suppression de la petite agence fédérale qui existait alors au sein du département du Commerce : l’United States Travel and Tourism Agency (USTTA). Là-bas aussi, il fallait réduire la bureaucratie. Qu’importe si cela conduisait à faire l’impasse sur l’un des secteurs économiques les plus porteurs du pays !

 

Mon intention arriva aux oreilles d’Hervé Novelli, que je connaissais bien ; il me demanda de venir le voir :

 

– Tu ne vas pas raconter ça, quand même ?

 

– Je vais me gêner !

 

– Mais alors, que recommandes-tu ?

 

– Supprimer l’instrument d’action dont on dispose lorsqu’on entend donner une nouvelle impulsion politique n’a pas de sens. Mais, au point où vous en êtes, je crois que l’on ne peut malheureusement pas revenir sur la décision de suppression de la direction. Il faut donc essayer de sortir par le haut.

 

Je lui proposai de bâtir un nouvel outil par regroupement de trois composantes : une partie de l’ancienne direction du Tourisme, Maison de la France, et l’agence nationale d’ingénierie touristique, appelée alors ODIT France. Il me chargeait, de concert avec les directeurs de deux organismes appelés à fusionner, de préparer une étude de faisabilité. Elle concluait à la création d’un nouvel organisme, le GIE Atout France, dont la responsabilité fut confiée au très compétent Christian Mantéi, ancien responsable d’ODIT France. Tout ne fut pas ainsi perdu, même si la configuration finalement donnée à Atout France ne fut pas en définitive aussi ambitieuse que ce que j’avais proposé. Alors que le président François Hollande a fait en 2013 du tourisme une grande cause nationale, l’État manque singulièrement des moyens pour faire de ce vœu estimable une réalité, d’autant qu’on ne comprend pas très bien, malgré les efforts méritoires qui ont été ceux de Laurent Fabius, comment, dans le gouvernement de Manuel Valls, la responsabilité du tourisme peut se trouver au Quai d’Orsay et son administration (ou le peu qu’il en reste) à Bercy ! Mais peut-être cela va-t-il encore changer ?

 

Comme directeur du tourisme, je reprenais entre 1986 et 1989 les chantiers, souvent laissés en déshérence dans l’intervalle, de la période 1978-1981 : libération des prix, modernisation des réglementations, et notamment des classifications hôtelières4, innovation et création de nouveaux produits, adaptation de notre offre touristique du littoral et de la montagne (20 ans après les réalisations de l’aménagement du Languedoc-Roussillon et du « Plan neige »), promotion du tourisme culturel, restructuration territoriale avec la réforme des comités régionaux de tourisme, réorientation de la politique du tourisme social vers la remise à niveau du patrimoine immobilier pour tenir compte des changements sociologiques intervenus depuis les années cinquante où elle avait été lancée… Je découvrais alors les diverses facettes d’un secteur où, au travers d’un seul job, on faisait tous les métiers qui se rencontrent dans la sphère publique, passant d’un jour sur l’autre, des questions fiscales, de réglementation et de protection des consommateurs, aux préoccupations sociales, culturelles ou d’aménagement du territoire, ou encore, des statistiques à la formation, et de la promotion à la coopération internationale5. Je le vérifiais plus tard à nouveau et à une autre échelle à l’Organisation mondiale du tourisme

 

Dans le domaine des relations internationales, je retrouvai dans ces mêmes années 1986-1989, le bilatéral au travers de la gestion des accords qui nous liaient aux pays de l’Est, à certains pays en développement, ou à d’autres qui n’avaient rien à nous envier, tels que le Maroc6 ou le Mexique. C’est lors d’un séminaire franco-mexicain sur le thème du tourisme social tenu à Cuernavaca, la ville de l’éternel printemps, que je fis la connaissance d’Antonio Enríquez Savignac, alors ministre (« secretario ») de ce pays, que je devais accompagner à l’OMT à partir de 1990.