Géopolitique vécue du tourisme international

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Français
294 pages
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Description

Le tourisme actuel déplace les hommes, les richesses et les idées, il fait renaître une société nomade. D'un continent à l'autre, cet ouvrage nous entraine vers les destinations les plus prisées et les communautés les plus isolées. Les Nouvelles Routes de la Soie traversent les désordres de notre monde : migrations, conflits, terrorisme, épidémies, dérèglement climatique, réduction de la biodiversité, dont le tourisme est parfois le vecteur, et trop souvent la victime. L'ouvrage rend ainsi compte d'une géopolitique vivante, car vécue par l'auteur, de la civilisation du voyage qui s'impose à l'économie et à la société d'aujourd'hui.

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Date de parution 15 juin 2017
Nombre de lectures 12
EAN13 9782336792439
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0187€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Francesco Frangialli






GÉOPOLITIQUE VÉCUE
DU TOURISME INTERNATIONAL


Les Nouvelles Routes de la Soie













Du même auteur

La France dans le tourisme mondial,
Economica, 1991.

Le nouvel état touristique,
Éditions de l’Organisation mondiale du tourisme, 2009.





© L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr

EAN Epub : 978-2-336-79243-9
À Laura, Philippe et Nicolas.

Je remercie de tout cœur Loli, avec qui j’ai travaillé tant d’années à l’Organisation
mondiale du tourisme. Sans son aide, ce livre n’aurait simplement pas vu le jour.
« Le monde est un livre, et celui qui ne voyage pas ne lit qu’une seule page »

Saint-Augustin

« Il n’y a pas d’homme plus complet que celui qui a beaucoup voyagé, qui a changé vingt
fois la forme de sa pensée et de sa vie »

Alphonse de LamartineA v e r t i s s e m e n t
Les analyses et appréciations formulées dans cet ouvrage sont l’expression de leur seul auteur, et ne
sauraient engager l’Organisation mondiale du tourisme, où il n’exerce plus de responsabilité.AVANT-PROPOS
UNE HUMANITÉ EN MOUVEMENT
Le hasard a voulu que je vive quelque chose de particulier. Pendant plus de 30 ans,
successivement en cabinet ministériel, comme premier responsable de l’administration en charge du
tourisme français, puis de l’institution compétente pour ce secteur dans le système des Nations Unies
– l’Organisation mondiale du tourisme (OMT) – je me suis occupé des vacances et des voyages des
autres… et un peu aussi des miens. Au travers de la découverte de ce secteur majeur, aux multiples
facettes, qu’est le tourisme, c’est une géopolitique vivante, car vécue, de notre société internationale
d’aujourd’hui qui s’est imposée à moi. Il m’a semblé intéressant de la faire partager.

D’origine française, dérivé du vieux mot « tour », « touriste » a acquis en Angleterre, à la fin du
eXVII siècle, le sens qui est le sien à présent pour revenir en France avec le livre de Stendhal, Les
mémoires d’un touriste, publié en 1838, où celui-ci narre ses différents voyages. Mais, là où
Stendhal parcourait les provinces françaises et ne s’aventurait guère plus loin que l’Italie et la Suisse,
j’ai été amené à visiter quelque 137 pays – sept de plus, à ma connaissance, que le pape Jean-Paul
1II ! Voyager d’un continent à l’autre, et souvent dans des lieux bizarres, était devenu une routine.

J’ai ramené beaucoup d’impressions de ces voyages, les unes encore très nettes dans mon esprit,
les autres plus floues ; j’ai gardé les souvenirs de rencontres avec des gens illustres, mais aussi
d’autres contacts, souvent imprévus, avec des personnes que rien ne distinguait, mais dont j’ai tout
autant appris. J’ai vu, en 20 ans, des économies et des sociétés se transformer au travers et à cause de
ce puissant vecteur de changement qu’est le tourisme – avec les enrichissements qu’il apporte, mais
aussi, hélas, avec les dégâts qu’il cause. J’ai observé le phénomène du voyage transformer notre
Terre des hommes . J’ai appris sur la communauté internationale et les institutions qui tentent de la
structurer, avec leur désintéressement généralement, leurs faiblesses et leurs petitesses parfois.

L’intention du présent ouvrage est double. Il s’agit en premier lieu de rassembler et de présenter,
d’une manière raisonnablement « académique » pour être suffisamment ordonnée, mais pas trop
scolaire non plus afin d’éviter d’apparaître aride, ce que j’ai pu apprendre au fil des années, du
fonctionnement du tourisme international, des grands enjeux de société qu’il soulève ou partage, et
des importantes mutations qui le font évoluer de manière remarquable. J’ai eu la chance d’en être le
témoin ; il m’incombe, je crois, de les rapporter. Sont en particulier rappelées les grandes entreprises
qui furent celles de l’Organisation mondiale du tourisme pendant le temps où j’en ai eu la charge.
Mais il s’agit aussi d’illustrer le raisonnement économique et l’analyse de type universitaire par des
récits, des anecdotes et des impressions conservés en mémoire, par l’évocation des bruits, des
senteurs ou des paysages, par celle de visages parfois entre-aperçus mais toujours présents en pensée.
La compréhension des changements est plus aisée si elle s’appuie sur les portraits des personnes qui,
importantes ou non, connues ou anonymes, ont été ou sont encore les acteurs d’une grande aventure
qui se déroule sous nos yeux. L’ambition de cette esquisse d’une géopolitique du tourisme est de
faire partager ce que fut pour moi la découverte de notre monde d’aujourd´hui – cette société
touristique globalisée, qui n’est plus, depuis longtemps, celle de Stendhal.

Il arrive qu’on tombe, enfant, dans la potion magique et qu’on en garde ensuite la trace toute sa
vie. Je suis tombé dans la potion du tourisme, certes un peu plus tard, mais de manière tout aussi
définitive.

Cela est advenu peu après ma sortie de l’ENA en 1972 et mon arrivée à la Cour des comptes,
vénérable institution de notre République, à laquelle j’aurai en définitive appartenu pendant 43 ans.

À la Cour des comptes, je fus au hasard des contrôles, chargé un jour de celui du budget du
tourisme. J’avais déjà eu l’occasion de travailler, notamment en 1968, lors de sa première élection àl’Assemblée nationale, puis de 1974 à 1976 au secrétariat d’État aux Universités, avec le
députémaire d’Auxerre, Jean-Pierre Soisson, lui aussi issu de la Cour des comptes, si bien que lorsqu’en
1978, il devint ministre de la Jeunesse, des Sports et des Loisirs, je pris assez naturellement auprès de
lui la responsabilité d’un secteur dont je commençais déjà à percevoir confusément les potentialités.

2Jean-Pierre Soisson a évoqué cette période dans ses mémoires politiques , et en particulier
l’irritation de départ des responsables professionnels de l’hôtellerie, de la restauration et des voyages,
qui avaient vu le mot « tourisme » disparaître de l’organigramme gouvernemental, celui de loisirs,
3très connoté « Front Populaire », qui y figurait, ne les rassurant qu’à moitié . Très rapidement, nous
emportâmes leur adhésion, encourageant l’investissement privé, mais aussi public, dans les
infrastructures, luttant contre la dérive du « para commercialisme », c’est-à-dire la concurrence à
leurs yeux déloyale du monde associatif (une circulaire du Premier ministre Raymond Barre
s’efforça de la juguler), libérant progressivement les prix, maintenant la flexibilité du temps de
travail dans les hôtels et les restaurants où il présente un caractère discontinu (mécanisme dit des
« heures d’équivalence »), mais ne négligeant pas pour autant l’important monde du tourisme social
et les valeurs qu’il porte, et qui lui viennent de la Résistance, bref nous efforçant d’inciter un
immense tissu de petites entreprises, d’associations et d’organismes locaux, à se moderniser, sans
perdre de vue les traditions qui font leur spécificité et leur richesse.

Pour aider l’industrie touristique à se développer, il fallait, en premier lieu, la comprendre et en
mesurer les flux. C’était aussi le moyen – à la condition que la méthodologie de ce travail soit
indiscutable – de la faire reconnaître pour ce qu’elle était : un secteur performant de notre économie,
exportateur, créateur de richesses et d’emplois. Ayant eu autrefois l’occasion d’enseigner à des
étudiants, que ces subtilités n’impressionnaient guère, les mystères de la comptabilité nationale, je
proposai l’élaboration d’un « compte satellite » du tourisme, respectant le cadre conceptuel central
de notre système de comptes nationaux, mais l’enrichissant pour refléter la spécificité d’un domaine
complexe, que l’on peut plus facilement appréhender sous l’angle de la consommation par les
résidents et les non-résidents, des services rendus par les entreprises touristiques, que par la mesure
de la production et la valeur ajoutée qu’elles créent.

En janvier 1980, Jean-Pierre Soisson présenta le premier compte du tourisme au conseil des
ministres. René Monory, ministre de l’Économie, ne voulait pas accorder crédit à cette première
estimation qui situait le poids du tourisme à près de 8 pour cent du produit intérieur brut français :
« Votre compte », dit-il, « est gonflé aux hormones ». L’appréciation n’était pas équitable : notre
travail avait été aussi précis et rigoureux que possible, mais la réaction de l’ex-garagiste de Loudun
montrait que le chemin de la reconnaissance du poids économique de ce secteur serait long et ardu.
En 1988, le ministre de l’Économie et des Finances, Pierre Bérégovoy, et celui du Tourisme, Olivier
Stirn, s’adonnèrent à nouveau à l’exercice, cette fois-ci conjointement. L’un et l’autre découvraient
le sujet, mais le premier s’y attelait avec l’ardeur d’un néophyte ! J’eus la chance dans ma carrière
professionnelle de pouvoir faire avancer la cause du compte satellite du tourisme d’abord à l’OCDE,
par l’intermédiaire de son comité du tourisme que présidait mon ami Peter Keller, l’inamovible chef
du service du Tourisme de la Suisse, puis, surtout à partir de 1999, à l’Organisation mondiale du
tourisme et à la commission de la statistique des Nations Unies.

Le compte du tourisme constitua tout à la fois un déclic favorisant une prise de conscience et un
levier pour fonder une action. Les professions du tourisme se sentirent soutenues et pleinement
représentées par leur ministre. Se constitua autour de Jean-Pierre Soisson « l’équipe de France du
tourisme » qui rassemblait tous les dirigeants des organisations professionnelles. Prenant en compte
le caractère multidisciplinaire du secteur et la nécessité de lever les contraintes de toutes natures qui
l’étouffaient : réglementaires, sociales et fiscales notamment, un comité interministériel fut préparé ;
mon collègue de la Cour, Bruno Rémond, acheva avec compétence le travail à la veille de l’élection
présidentielle de 1981. Initiative politique majeure : quelques jours avant celle-ci, le prix du café
(« le p’tit noir ») au comptoir des bistrots fut libéré ! Les professionnels du tourisme pour la plupart
votèrent Giscard, mais ça ne suffit pas à lui apporter une majorité face à François Mitterrand.
La responsabilité du tourisme en cabinet ministériel fut pour moi l’occasion de découvrir sa
dimension internationale, spécialement en matière de relations bilatérales. Si je croisai Robert
Lonati, secrétaire général de l’Organisation mondiale du tourisme, qui venait tout juste de voir le
jour sur les cendres de l’Union internationale des organismes officiels de tourisme (UIOOT), je ne
perçus guère alors qu’elle était là pour incarner la dimension multilatérale de la coopération en
matière de tourisme. Jean-Pierre Soisson non plus, qui proclama : « il faudrait créer une organisation
mondiale du tourisme », déclaration qui jeta un froid à Madrid, siège de cette jeune institution, qui
commençait à s’affirmer.

J’accompagnai Jean-Pierre Soisson en Côte d’Ivoire, modèle alors de stabilité et de prospérité, où
le tourisme faisait ses premiers pas. Lorsque, bien plus tard, en 2008, j’organisai à Abidjan, pour
contribuer – sans succès immédiat – à la relance du secteur et au processus de réconciliation
nationale du pays, je retrouvai avec plaisir le président du conseil économique et social, Laurent
Dona Fologo, que j’avais connu 30 ans auparavant, entreprenant ministre de la Jeunesse et des Sports
d’Houphouët-Boigny, qui nous avait emmenés un soir faire la tournée des maquis (bars ou petits
restaurants) du quartier de Treichville. Il y en a beaucoup.

Je fis également la découverte des pays de l’Est. À Varsovie, où l’activité touristique était
quasiinexistante car limitée aux rares citoyens soviétiques autorisés à voyager à l’étranger (mais pas
audelà des frontières du Bloc de l’Est), le ministre français fut reçu avec chaleur par pas moins de trois
homologues polonais : un pour la jeunesse, un pour les sports, un pour le tourisme. Le vol de retour
vers Paris eut plusieurs heures de retard. Les trois ministres polonais insistèrent pour rester à
l’aéroport et attendre avec leur collègue français le départ de l’avion. L’alcool coulait à flots, les
Polonais entendant être fidèles à leur réputation. Venant de membres du parti communiste affilié à
l’internationale basée à Moscou, je fus abasourdi d’entendre, la convivialité du moment aidant, un
nombre impressionnant de blagues antisystèmes et de moqueries antirusses. J’en conclus que
l’idéologie ne résistait pas à la vodka.

À partir de 1981, et pour quelques années, mon engagement pour le tourisme prit un tour plus
politique. Je partageais mon temps entre la Cour des comptes et une association que j’avais créée et
que présidait Jean-Pierre Soisson, intitulée « Défense et avenir du tourisme » (DAT). L’objet était
double : marquer à la culotte le jeune gouvernement d’union de la gauche qui accumulait faux-pas
et méprises à l’endroit d’un secteur qu’il ne comprenait pas, et préparer dans ce domaine le
programme de la future alternance de l’opposition formée par l’UDF (à la création de laquelle
j’avais participé) et le RPR.

La première de ces deux tâches était aisée. Le gouvernement de Pierre Mauroy, par les mesures,
généralement improvisées, qu’il prenait – alourdissement inconsidéré de la fiscalité, durcissement
des réglementations, contrôle strict des changes, blocage absolu des prix – multipliait les erreurs. Il
n’y avait qu’à regarder ses initiatives pour savoir que l’inverse était ce qu’il fallait pour le tourisme.
L’association DAT aidait à préparer les interventions des jeunes parlementaires, appelés à être les
ministres de demain (l’un d’eux, Philippe Séguin, devait devenir mon « chef » à la Cour des
comptes), rédiger les amendements législatifs, déposer les recours devant le Conseil
constitutionnel… Un jour de 1982, près de la photocopieuse de mon étage de la Cour, j’exposai cela
à un jeune auditeur, fraichement arrivé, François Hollande, dont le bureau était voisin du mien. « Tu
as raison », me dit-il, « ils n’y comprennent rien. Mais il y a quelque chose que tu pourrais faire. Va à
l’Élysée. Rencontre une jeune chargée de mission qu’ils viennent de recruter. Elle est tout à fait
compétente. Vois-la de ma part et explique-lui ». Je me gardai d’aller rendre visite à Ségolène Royal.

C’est après avoir quitté l’OMT que je croisai à nouveau, plus de 30 ans après, François Hollande.
J’achevai le contrôle pour la Cour des comptes d’un de nos grands établissements, le Collège de
France. Son administrateur, Serge Haroche, qui venait tout juste de se voir décerner le prix Nobel de
physique, m’avait invité à la cérémonie où il recevait le président de la République, qui, en cettequalité, est « protecteur » du Collège. Les discours terminés, alors que par petits groupes nous
discutions autour d’une coupe de champagne, François Hollande vint saluer les participants. Quand
il s’approcha de moi, après de si longues années, je crus devoir me présenter à lui et lui rappeler mon
nom :

– Francesco Frangialli, nous nous connaissons des temps anciens, monsieur le président.

– Oui, nous nous connaissons bien.

– M. Frangialli est ici, indiqua Serge Haroche, parce qu’il vient de conduire le contrôle du
Collège de France pour la Cour des comptes.

– Oh ! si c’est lui… !

La petite blague était parfaitement tournée ; elle pouvait vouloir dire tout et son contraire : « si
c’est lui, faites attention, il va découvrir toutes vos turpitudes », ou bien l’inverse : « si c’est lui, il
ne trouvera que dalle, vous n’avez vraiment rien à craindre… » . Plutôt bien géré, le Collège de
France n’avait pas beaucoup de choses à se reprocher.

À partir de 1983, une troisième activité vint s’ajouter aux deux premières. Je devenais chargé de
mission auprès du président du conseil régional de Basse-Normandie, Michel d’Ornano. Il fut le
second, après Jean-Pierre Soisson, à m’avoir enseigné le peu que je sais de la politique. Son départ
prématuré à la suite d’un accident en 1991 fut une grande perte pour notre vie publique. Je
m’occupais d’agriculture et de développement rural, mais le tourisme n’était jamais loin. Le monde
agricole – syndicats professionnels, chambres d’agriculture, Mutualité, Crédit agricole – qui avait
longtemps considéré l’activité touristique comme étrangère à sa nature et à sa vocation, commençait,
dans un contexte de limitation quantitative des productions (ce fut pour la Normandie,
particulièrement concernée, le temps de l’introduction des quotas laitiers institués par l’Europe) à
voir dans le tourisme rural – notamment pratiqué à la ferme – une opportunité de diversification
économique.

L’alternance politique attendue arriva en 1986. Alain Madelin – qui m’avait dit un jour combien
le travail de l’association DAT pour préparer l’avenir avait été exemplaire – reçut comme ministre de
l’Industrie la responsabilité du tourisme, aussitôt déléguée à un secrétaire d’État, Jean-Jacques
Descamps. Je passais quelque mois au cabinet de celui-ci, pour prendre à la mi-1986 la
responsabilité de la direction du Tourisme, rebaptisée « direction de l’Industrie touristique », en
même temps qu’était créé, en partenariat avec les instances touristiques régionales et locales, les
transporteurs, et le secteur privé réceptif, un instrument moderne de promotion à l’étranger,
dénommé « Maison de la France ». Je continuais de gérer les services du tourisme français à
l’étranger, que je mettais à la disposition de la nouvelle entité.

À l’époque, la France avait encore une politique et une administration du tourisme. À partir de
1989, cette dernière fut fragmentée à l’initiative du nouveau ministre, Olivier Stirn. Elle ne s’en est
jamais remise malgré les efforts des quelques responsables politiques, de sensibilités différentes, qui
se sont véritablement intéressés à ce secteur, comme Michèle Demessine entre 1997 et 2001, et
Hervé Novelli entre 2007 et 2010. Au moment où, en 2008, je m’apprêtais à quitter l’OMT,
j’intervins une dernière fois dans l’organisation du tourisme français. Christine Lagarde, ministre de
l’Économie, et Hervé Novelli, qui travaillait à ses côtés, avaient organisé un grand sommet du
tourisme français pour lui donner un nouvel élan. Il me fut demandé d’ouvrir la conférence. Une
semaine avant l’événement, j’appris que, dans le cadre de la révision générale des politiques
publiques (RGPP), lancée par le gouvernement de François Fillon, on se proposait de supprimer
sans autre forme de procès, mon ancienne administration, la direction du Tourisme, afin d’alléger la
bureaucratie de Bercy où, au hasard des remaniements ministériels, elle avait fini par échouer. Assez
remonté tant la décision était dénuée de sens, je dis alors aux organisateurs de la conférence que,dans mon discours d’ouverture, j’évoquerai ce qui s’était passé en 1995 aux États-Unis. Le président
Bill Clinton avait à cette époque convoqué une grande « conférence de la Maison Blanche »,
consacrée pour la première fois à ce secteur majeur de l’économie américaine. Tout le monde se
réjouissait. La conférence fut un grand succès, sauf que, la semaine suivante, le Congrès des
ÉtatsUnis, où la Chambre des représentants était devenue républicaine l’année précédente, imposa la
suppression de la petite agence fédérale qui existait alors au sein du département du Commerce :
l’United States Travel and Tourism Agency (USTTA). Là-bas aussi, il fallait réduire la bureaucratie.
Qu’importe si cela conduisait à faire l’impasse sur l’un des secteurs économiques les plus porteurs
du pays !

Mon intention arriva aux oreilles d’Hervé Novelli, que je connaissais bien ; il me demanda de
venir le voir :

– Tu ne vas pas raconter ça, quand même ?

– Je vais me gêner !

– Mais alors, que recommandes-tu ?

– Supprimer l’instrument d’action dont on dispose lorsqu’on entend donner une nouvelle
impulsion politique n’a pas de sens. Mais, au point où vous en êtes, je crois que l’on ne peut
malheureusement pas revenir sur la décision de suppression de la direction. Il faut donc essayer
de sortir par le haut.

Je lui proposai de bâtir un nouvel outil par regroupement de trois composantes : une partie de
l’ancienne direction du Tourisme, Maison de la France, et l’agence nationale d’ingénierie touristique,
appelée alors ODIT France. Il me chargeait, de concert avec les directeurs de deux organismes
appelés à fusionner, de préparer une étude de faisabilité. Elle concluait à la création d’un nouvel
organisme, le GIE Atout France, dont la responsabilité fut confiée au très compétent Christian
Mantéi, ancien responsable d’ODIT France. Tout ne fut pas ainsi perdu, même si la configuration
finalement donnée à Atout France ne fut pas en définitive aussi ambitieuse que ce que j’avais
proposé. Alors que le président François Hollande a fait en 2013 du tourisme une grande cause
nationale, l’État manque singulièrement des moyens pour faire de ce vœu estimable une réalité,
d’autant qu’on ne comprend pas très bien, malgré les efforts méritoires qui ont été ceux de Laurent
Fabius, comment, dans le gouvernement de Manuel Valls, la responsabilité du tourisme peut se
trouver au Quai d’Orsay et son administration (ou le peu qu’il en reste) à Bercy ! Mais peut-être cela
va-t-il encore changer ?

Comme directeur du tourisme, je reprenais entre 1986 et 1989 les chantiers, souvent laissés en
déshérence dans l’intervalle, de la période 1978-1981 : libération des prix, modernisation des
4réglementations, et notamment des classifications hôtelières , innovation et création de nouveaux
produits, adaptation de notre offre touristique du littoral et de la montagne (20 ans après les
réalisations de l’aménagement du Languedoc-Roussillon et du « Plan neige »), promotion du
tourisme culturel, restructuration territoriale avec la réforme des comités régionaux de tourisme,
réorientation de la politique du tourisme social vers la remise à niveau du patrimoine immobilier
pour tenir compte des changements sociologiques intervenus depuis les années cinquante où elle
avait été lancée… Je découvrais alors les diverses facettes d’un secteur où, au travers d’un seul job,
on faisait tous les métiers qui se rencontrent dans la sphère publique, passant d’un jour sur l’autre,
des questions fiscales, de réglementation et de protection des consommateurs, aux préoccupations
sociales, culturelles ou d’aménagement du territoire, ou encore, des statistiques à la formation, et de
5la promotion à la coopération internationale . Je le vérifiais plus tard à nouveau et à une autre
échelle à l’Organisation mondiale du tourisme
Dans le domaine des relations internationales, je retrouvai dans ces mêmes années 1986-1989, le
bilatéral au travers de la gestion des accords qui nous liaient aux pays de l’Est, à certains pays en
6développement, ou à d’autres qui n’avaient rien à nous envier, tels que le Maroc ou le Mexique.
C’est lors d’un séminaire franco-mexicain sur le thème du tourisme social tenu à Cuernavaca, la
ville de l’éternel printemps, que je fis la connaissance d’Antonio Enríquez Savignac, alors ministre
(« secretario ») de ce pays, que je devais accompagner à l’OMT à partir de 1990.

Comme représentant de la France, je découvris à partir de 1986 cette organisation, encore un peu
étrange pour moi, lors des réunions de sa commission pour l’Europe – que présidait, ici aussi, Peter
Keller – qui se tinrent à Helsinki et à Malte. Je participai aux sessions de son conseil exécutif à
Madrid et à Fès et à celles de son assemblée générale, à Madrid encore, en 1987.

Je convainquis le secrétaire d’État, Jean-Jacques Descamps, d’inviter au nom du gouvernement
français la session suivante de l’assemblée pour qu’elle se tienne à Paris en 1989, dans le cadre des
manifestations du Bicentenaire de la Révolution française. Issu du secteur privé, Jean-Jacques
Descamps se montra plus sensible aux retombées économiques et commerciales qu’on pouvait
attendre de ce grand événement qu’à sa dimension diplomatique ; mais il soutint l’idée. Le projet de
se réunir à Paris séduisit les membres de l’OMT, à commencer par l’Argentine qui, très
7courtoisement, reporta à 1991 sa propre invitation. L’organisation de l’assemblée de Paris de
l’OMT fut ma dernière grande activité comme directeur du Tourisme français. Elle devait se révéler
déterminante pour mon propre avenir.

À la mi-1988, le temps approchait pour moi de quitter mes fonctions. Olivier Stirn, nommé au
tourisme dans le gouvernement de Michel Rocard, se voulait à la tête d’un grand ministère. Le
secteur, pensait-il, était à sa mesure, qu’il estimait grande, mais, par malheur, pas la structure mise à
sa disposition, réduite à une seule direction d’administration centrale – celle dont j’avais la charge. Il
s’employa donc à la diviser en trois morceaux, me proposant d’y rester quand même et de prendre la
tête de l’un d’eux – ce qui n’était naturellement pas envisageable.

Je cherchai donc d’autres possibilités, en commençant par Bruxelles où un poste à la Commission
était susceptible de s’ouvrir à la tête du département du transport aérien. Jacques Delors, me dit
JeanPierre Soisson, qui lui en avait parlé, était d’accord, mais l’affaire paraissait très incertaine. Je fus
bien avisé de ne pas attendre qu’il se libère : deux ans après, le titulaire, qui annonçait chaque
semaine son départ imminent, était toujours en place ! On me proposa aussi la fonction d’adjoint à la
direction générale d’un groupe d’hôtels et de casinos, mais je craignais que ce soit surtout pour faire
appel à ma connaissance (et à mon réseau de relations) de l’administration (comme directeur du
Tourisme, j’avais siégé à la commission des jeux, qui attribue les licences) ; et puis, avec mon nom
d’origine italienne, je craignais que, dans le monde très spécial des casinos, on me croie issu de la
mafia sicilienne !

8Puis vint l’idée de l’OMT. J’ai décrit dans un autre ouvrage les conditions de mon départ à
Madrid. C’est à cause d’un repas en tête à tête entre deux éminentes personnalités du tourisme
9international, Antonio Enríquez Savignac et Gilbert Trigano , qui se tint chez « Maxim’s » à Paris en
septembre 1989, que ma vie prit un tour nouveau. Antonio Enríquez Savignac s’apprêtait à être
désigné secrétaire général de l’Organisation mondiale du tourisme ; dînant avec Gilbert Trigano, il
lui fit part de son appréhension devant les défis qui l’attendaient et de la nécessité où il était de se
trouver un bon adjoint. Or, je quittais au même moment mes fonctions de directeur du Tourisme
français, et Gilbert Trigano le savait : l’après-midi précédant ce dîner, je l’avais rencontré dans les
salons du Quai d’Orsay, où les participants à l’assemblée de l’OMT étaient reçus par le premier
ministre, Michel Rocard, lequel prononça sans en changer un mot, le discours (naturellement
excellent !) que j’avais préparé. Gilbert Trigano me demanda de mes nouvelles :

– Cela pourrait aller mieux, répondis-je, j’ai été remplacé en conseil des ministres ce matin.
– Ce n’est pas avec des méthodes comme celles-là qu’on fera avancer la cause du tourisme dans
ce pays, me répondit-il.

Le même soir, donc, Gilbert Trigano soumit sans me le dire, mon nom à son ami mexicain qui, je
le savais, l’avait déjà en tête (il y avait pourtant une vingtaine de candidats) ; l’accord se fit entre eux,
et, très tôt le lendemain matin suivant ce dîner, je reçus chez moi un appel du président du Club, me
proposant une bifurcation de trajectoire, à laquelle je n’avais jamais vraiment pensé. J’hésitai un peu,
puis j’acceptai. J’étais heureux de franchir cette étape dans une logique purement professionnelle et
sans qu’elle résulte d’une recommandation politique. Je pensais ainsi m’éloigner de Paris pour
Madrid pour une période de quatre ans, qui mettrait un peu de fantaisie dans ma carrière austère de
magistrat à la Cour des comptes. Je n’en repartis que 20 ans plus tard. L’austérité avait attendu !

Dans l’intervalle, j’ai connu Madrid et l’Espagne, le monde des organisations internationales en
général, et celui du système des Nations Unies en particulier. J’ai découvert aussi, au hasard des
réunions et des missions, une bonne partie de notre planète, et ses habitants.

Par son métier, le secrétaire général de l’OMT, lorsqu’il les ignore, apprend l’histoire et la
géographie. En 1990, après la réunion à Athènes de sa première commission régionale pour
l’Europe, Antonio Enríquez Savignac nous réunit notre collègue Vettor Giusti et moi. « Vous
n’avez pas remarqué ? », nous dit-il, fier de sa découverte, « il y a comme une sorte de tension entre
les Grecs et les Turcs ». Nord-Américain par ses origines et sa culture, Antonio était peu au fait de
nos petites querelles d’Européens. Dès qu’il fut parti, Vettor, fils de diplomate et rejeton d’une
illustre famille de l’aristocratie vénitienne, se mit à fulminer : « mais il nous prend pour qui,
celuilà ? Pour des tribus sauvages de l’Amérique centrale ? ».

L’OMT est une petite institution avec une grande mission ; avec seulement une centaine de
fonctionnaires, elle est très loin par ses effectifs des énormes bataillons de plusieurs milliers d’agents
que l’on rencontre à la FAO, à l’UNESCO, à l’Organisation des Nations Unies pour le
développement industriel (ONUDI) et plus encore à l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Par
sa taille et son budget, et pas seulement par la date de sa transformation en institution spécialisée des
Nations Unies, elle arrive la dernière parmi la douzaine d’organisations que comporte ce que l’on
appelle la Famille ou le Système. Mais elle est passionnante par la richesse intellectuelle de la
matière qu’elle a à traiter, et plus encore par la diversité incroyable des personnalités – délégués
participant aux réunions ou fonctionnaires – de ceux qui la font vivre. À mes côtés, à moi qui suis
10Français pour moitié d’origine italienne , de tradition catholique, j’avais une équipe de direction
composée d’un adjoint d’origine jordanienne, musulman et anglophone (lequel avait remplacé un
Sud-Africain d’origine française et hollandaise, qui avait failli devenir pasteur de l’Église réformée),
et de trois autres collaborateurs de haut niveau : le premier juif avec une double nationalité anglaise
et canadienne, le deuxième chilien d’origine palestinienne, ayant au sein de la Démocratie chrétienne
aidé à la reconstruction de son pays après la dictature de Pinochet, le troisième anglais ayant épousé
une espagnole. De toutes les religions et de toutes les couleurs, les personnels de l’OMT sont d’une
quarantaine de nationalités différentes. Ils constituent une équipe formidable !

Il y eut trois époques dans ma vie à l’OMT : la première de 1990 à 1996 comme secrétaire général
adjoint, mais exerçant à partir de 1994 et de notre second mandat à tous deux, des responsabilités
croissantes, alors qu’Antonio Enríquez Savignac prenait de plus en plus de distance avec sa fonction ;
la seconde de la mi-1996 à la fin de 1997, après que mon prédécesseur ait décidé de mettre fin par
anticipation à son mandat et que, sur sa proposition, le conseil exécutif m’ait confié la tâche de le
remplacer ; la dernière, de loin la plus longue, du début de 1998 à mars 2009, où, ayant été élu à
trois reprises, j’exerçais, cette fois-ci dans sa plénitude, la fonction de secrétaire général. Pendant ces
presque 20 années, j’ai été amené à beaucoup voyager de par le monde. Mon métier était là. J’avais
une profession : touriste ! Je suis en quelque sorte devenu un touriste professionnel. Lorsque je lui
avais annoncé mon intention de revenir à la Cour des comptes, Philippe Séguin, qui en était devenule premier président en 2004, m’avait d’ailleurs mis en garde : « Francesco, fais attention ! N’arrête
surtout pas de voyager d’un seul coup. Ça pourrait être très mauvais pour ta santé. Fais-le
progressivement ». Il parlait sérieusement. Je suivis son conseil.

Aujourd’hui que le tourbillon s’est arrêté, je pourrais reprendre à mon compte ce que disait de
lui-même Pablo Neruda : « Toute ma vie, je suis allé, venu, changeant de vêtement et de planète » ;
l’un de ses plus beaux poèmes commence d’ailleurs ainsi :

« il meurt lentement
celui qui ne voyage pas,
celui qui ne lit pas,
celui qui n’écoute pas de musique… »

Mark Twain disait des mensonges qu’ils sont de trois ordres : les mensonges, les mensonges
avérés (damned lies) et les statistiques. Prenons donc avec grande prudence ce que nous disent les
deux séries statistiques qui permettent de mesurer les flux du tourisme international : les arrivées de
visiteurs, d’abord, au nombre de 1,235 milliard en 2016, et les recettes – c’est-à-dire ce que les
touristes dépensent hors de leur pays de résidence, soit 1.076 milliards d’euros en 2015. 1,8 milliard
d’arrivées internationales de touristes sont attendues par l’Organisation mondiale du tourisme
(OMT) en 2030.

Mais il y a en fait un peu moins et beaucoup plus de déplacements de touristes dans le monde que
le 1,235 milliard, que l’on vient d’évoquer. Moins, parce que l’on mesure le nombre d’arrivées dans
un pays autre que celui où on réside, et non le nombre des voyages internationaux : un Chinois
arrivant en France (ils sont deux millions dans ce cas) peut très bien, au cours du même voyage (de
10 jours !), visiter l’Angleterre, la France, la Suisse, l’Autriche et l’Italie, amenant à comptabiliser
autant d’arrivées. Mais il y a aussi beaucoup plus d’arrivées, dès lors qu’on inclut celles internes aux
pays ; car le tourisme est au premier chef un phénomène national. Les arrivées dites « domestiques »
sont, selon l’Organisation mondiale du tourisme, cinq à six fois plus nombreuses au moins que
celles qui sont enregistrées lorsqu’on franchit des frontières.

L’un dans l’autre, arrivées internationales et arrivées domestiques cumulées avoisinent ou
dépassent les sept milliards. C’est l’équivalent du chiffre de la population mondiale ! Pour autant,
11nous ne sommes pas encore « tous touristes », n’en déplaise à Marin de Viry , car ce sont souvent
les mêmes qui voyagent plusieurs fois dans l’année. Cependant, peu s’en faut, car ceux qui, par goût
ou par contrainte, ne se déplacent pas vivent bien souvent dans une société façonnée
économiquement et culturellement par le voyage des autres. Le tourisme est devenu selon le cas le
fer de lance, le symbole ou le miroir d’une société cosmopolite en mouvement, dont une autre
dimension est celle des migrations.

L’histoire de l’humanité a longtemps été caractérisée par la concurrence entre les chasseurs ou les
pasteurs d’un côté, et les agriculteurs de l’autre. Pour faire bref (et, par voie de conséquence, sans
doute, pour se montrer excessivement simpliste) on peut considérer que la civilisation a progressé
avec la prééminence prise par les sédentaires sur les nomades. Comme l’expose Christian
12Grataloup , géographe à l’Université Paris-Diderot, auteur d’une Géohistoire de la
13mondialisation , « il y avait historiquement des sociétés à pattes – les éleveurs – plus mobiles que
les sociétés à racines – les cultivateurs. Parler de migrants, c’est déjà se placer du point de vue du
sédentaire. Et, pour celui-ci, le nomade, terme très dépréciateur, c’est l’autre absolu, tout comme le
migrant d’aujourd’hui évoque plus ou moins un envahisseur qui va tout dévaster et qu’il faut
empêcher d’entrer ». Nos livres d’histoire ne décrivent-ils pas avec horreur les méfaits des
« invasions barbares » et les coups mortels qu’elles ont portés à la civilisation brillante, et sédentaire,
des Gallo-Romains, avant que d’autres équilibres prennent corps avec le Moyen-Âge ?
Ce mouvement, qui sur le temps long a conduit vers la sédentarité, s’inverse aujourd’hui. Hier
ignorés ou méprisés, quand ils n’étaient pas combattus, les migrants et les itinérants imposent un peu
partout leur mode de vie, la prise en compte de leurs besoins, et leur façon de penser. Non sans
eparfois susciter des rejets. Au travers des voyages de toutes natures, le XXI siècle s’affirme comme
celui de la revanche des nomades. On parlera dans cet ouvrage de la mythique Route de la Soie, qui,
de la Chine à l’Asie centrale et à la Méditerranée, rendait possible le voyage et retrouve avec le
tourisme une nouvelle jeunesse, Mais lui-même, le tourisme, est devenu la Route de la Soie des
temps nouveaux – ou les Routes, car, comme leurs ancêtres, celles du tourisme moderne sont
multiples, étendant leurs ramifications aux cinq parties du monde. Avec le tourisme, c’est une
nouvelle culture de l’itinérance qui se dessine.

Fruit de cette histoire millénaire de voyages et de rencontres, « le tourisme, en soi, est une
valeur », comme l’avait déclaré en 1982 Jean-Paul II en visitant le siège de l’OMT ; c’est une
conviction que j’aimerais, par petites touches successives, faire partager à ceux qui me sont proches,
comme à ceux qui pourront me lire.

J’ai pu le vérifier par moi-même : le tourisme est une des manifestations les plus spectaculaires de
la société et de la culture globalisées qui, qu’on le veuille ou non, sont celles où nous vivons
aujourd’hui, et dont nous nous efforçons parfois – et non sans raison – de nous distinguer. Par nos
périples, ou dans nos pensées, nous sommes tous des voyageurs. Mais, à la différence de celle qui
naît de l’Internet ou des médias audio-visuels, la relation touristique, quand elle se concrétise, est
spécialement enrichissante, parce que directe, charnelle, réciproque, exempte de la présence d’un
écran, au sens matériel comme figuré de ce terme.

Les pensées successives et additionnées de Gilles Deleuze et d’Édouard Glissant nous permettent
d’entrevoir un monde post-moderne, une société mobile et mélangée, une culture métissée où la
relation d’échange entre les individus et les entités qui les composent reposent sur « le rhizome »,
plutôt que sur « la racine ». Le phénomène est complexe, et la ligne de partage se situe au sein de
chacun d’entre nous. Face à la mondialisation multiforme, dont le tourisme est une des expressions,
hommes et destinations peuvent tout à la fois, et parfois dans un même mouvement, s’adonner à
l’enrichissement qui naît de la présence et de la rencontre de l’étranger, ou, au contraire, vouloir
affirmer ce qui fait que l’on est spécifique. Pour les destinations, la préoccupation identitaire,
spontanée ou recherchée, ne relève pas du repli sur soi, loin de là. C’est de l’affirmation de ce que
l’on est vraiment que naissent la différenciation de l’image, l’originalité du produit et, au bout du
compte, l’attractivité du lieu. Dans un monde nomade, l’identité est rarement atavisme ; elle se veut
parfois enracinement ; elle devient souvent contact, relation. Elle ne se dénature pas, elle s’enrichit en
se frottant à des identités différentes. C’est en cela, à la double condition d’éviter la domination et
d’échapper à la superficialité, qui résulteraient d’un échange inégal ou appauvri, que, oui,
véritablement, « le tourisme en soi est une valeur », qu’il n’est pas simplement « un acte banal de
consommation », comme le disait encore Jean-Paul II. L’échange touristique se présente comme une
relation multidimensionnelle et protéiforme, qui n’est pas que commerciale. Il y a une valeur
tourisme comme il y a une valeur travail.

Ainsi que le déclarait deux jours avant sa mort le 4 novembre 1995, le Premier ministre Yitzhak
Rabin, « je crois au tourisme ; je crois qu’il offre à beaucoup de gens la possibilité à la fois de
prendre du bon temps et d’apprendre ; je crois que le tourisme peut être l’un des principaux
instruments permettant à chacun de connaitre l’autre, son histoire, ses racines ; le tourisme permettra
de créer une meilleure compréhension dans le monde entier ». Et, comme le disait aussi, non sans
humour, John Steinbeck, « en dehors du fait qu’ils laissent leurs économies là où ils passent, je crois
que les touristes sont très utiles au monde moderne : il est très difficile de haïr les gens que l’on
connaît ».
1 Selon Le Figaro (26.12.2012), Hillary Clinton était fière, comme secrétaire d’État, d’avoir parcouru
1,5 million de kilomètres et visité 112 pays. Seulement !2 Jean-Pierre Soisson, Hors des sentiers battus – Chronique d’une vie politique. Éditions de Fallois.
2014.
3 Celui de « temps libre », adopté en 1981 avec Pierre Mauroy et André Henry, les enthousiasma encore
moins…
4 Fin d’une époque, je fis disparaître l’obligation, délicieusement surannée, du bidet dans les salles de
bain des hôtels de luxe. Une page se tournait.
5 Je me suis efforcé de tirer des enseignements de cette expérience à la tête de l’administration du
tourisme français dans un livre paru en 1996, La France dans le tourisme mondial (Éditions
Economica).
6 À l’occasion de la tenue d’une « commission mixte », j’emmenai avec moi à Rabat la directrice de
l’administration et du budget de notre ministère. Épouse d’un inspecteur des finances, technocrate un peu
coincée, elle donnait l’impression d’avoir avalé son parapluie. Grande donc fut notre surprise, le soir
même de notre arrivée, de la voir accompagner sur la scène la pulpeuse danseuse du ventre, qui était
venue la chercher. Nous l’encourageâmes par nos applaudissements à se trémousser. Quand elle revint
s’asseoir, je lui demandai : « mais que vous a-t-elle dit à l’oreille, la danseuse, pour vous convaincre ? ».
Elle m’a dit : « tu danses, ou tu payes ! ».
7 L’ouverture de l’assemblée, qui se tenait au Palais des congrès de Paris, fut marquée par un incident
qui m’apprit à être plus attentif à l’avenir aux questions de protocole. Nous avions sous-traité à une
entreprise extérieure la décoration de la grande salle de réunion, et celle-ci était fort jolie avec tous les
petits drapeaux des pays membres. Sauf qu’en levant les yeux, la délégation de la Chine découvrit avec
horreur le drapeau de Taïwan au lieu du sien et poussa naturellement de hauts cris !
8 Le nouvel état touristique – Dix-huit leçons sur la société du loisir et du voyage - Éditions de l’OMT
– 2009.
9 Les deux hommes se connaissaient bien. Antonio Enríquez Savignac avait créé la station de Cancún
dans les années soixante-dix, et l’un de ses partenaires dans cette aventure fut Gilbert Trigano, président
du Club Méditerranée. Cancún compte aujourd’hui une centaine d’hôtels, mais le Club Med demeure
toujours l’un de ses fleurons.
10 Du fait de mon nom, on me croit souvent d’origine corse ; Raymond Barre me dit un jour : « Monsieur
le directeur, je suis heureux de vous revoir. J’étais ce week-end dans votre beau pays ». « Euh, vous étiez
où, exactement, monsieur le Premier ministre ? ». « Mais, en Corse, bien sûr ! ». « Je ne suis pas corse,
monsieur le Premier ministre… »
11 Tous touristes – Flammarion 2010.
12 La Croix – 6 novembre 2015.
13 Armand Colin – 2007.LE TOURISME, ACTEUR ET VECTEUR DE LA SOCIÉTÉ
MONDIALISÉE
Le problème quand on s’occupe de tourisme est que, chaque fois que vous en parlez, votre
interlocuteur, pour peu qu’il ait pris une fois l’avion et séjourné dans un hôtel, croit tout en savoir.
C’est un peu court face à une réalité complexe.

Pendant 12 ans en France, à des titres divers, puis pendant 20 ans à l’Organisation mondiale du
tourisme, j’ai progressivement découvert les traits caractéristiques d’un monde très particulier, aussi
passionnant qu’étrange. J’ai peu à peu acquis la conviction que le tourisme, au-delà de ses
imperfections qui sont nombreuses, et des crises qui le secouent, est un puissant levier de
développement économique et social, d’épanouissement culturel, d’équilibre environnemental, de
préservation du patrimoine tant écologique qu’historique, de solidarité entre les peuples et les
nations. Je suis parvenu à la conclusion qu’il peut représenter un vecteur puissant de création
d’emplois et, partant, de lutte contre la pauvreté.
Le tourisme, chose compliquée
Par-delà même l’importance des flux qu’il génère et que l’on a déjà signalés – 1.235 millions
d’arrivées en 2016 et 1.076 milliards d’euros de recettes en 2015 pour les seuls déplacements
internationaux – deux caractéristiques propres à la nature même du tourisme expliquent son
caractère remarquable.

La première tient à son caractère transversal – cross-cutting – et, par voie de conséquence, à
l’effet multiplicateur de la dépense touristique. Le tourisme, en effet, est chose compliquée. Le
voyageur qui se déplace se livre à une série d’actes, économiques ou non, avant, pendant, voire après,
son séjour. Sur place, il effectuera des dépenses dans diverses entreprises dites « caractéristiques » de
l’industrie touristique (agences de voyages, hôtels, restaurants…), mais se portera aussi acquéreur de
biens et services produits par d’autres branches de l’économie : services publics et privés, objets
d’artisanat et souvenirs, produits de l’industrie de la mode et du luxe… Plus important encore, les
dépenses effectuées dans une entreprise « caractéristique » de l’industrie touristique réceptive
entraîneront à leur tour la création de flux additionnels de rémunérations et de consommations
intermédiaires au profit des diverses branches de l’économie. Comme une pierre lancée dans un plan
d’eau génère des ondes circulaires successives qui vont en s’amplifiant, une dépense touristique
initiale créera des flux de recettes et de dépenses allant en s’élargissant dans toute l’économie.
L’objet du compte satellite du tourisme, dont on a parlé, et sur lequel on va revenir, est justement
d’agréger et de mesurer ces flux.

C’est ce caractère transversal – qui est en quelque sorte la marque de fabrique de l’industrie
touristique – qui explique l’importance du phénomène du multiplicateur de la dépense touristique,
une dérivée du multiplicateur keynésien, de portée générale.

Cependant, l’effet de multiplication de la dépense touristique n’est pas infini. À l’échelle
internationale, il est profondément dépendant du niveau de développement, et surtout du degré de
diversification de l’économie du pays visité. C’est la seconde caractéristique. Ces « fuites » –
c’està-dire la part de la dépense touristique qui s’évade et, ce faisant, réduit l’impact positif sur
l’économie locale – prennent des formes diverses : importations induites, contrats déséquilibrés entre
les tours opérateurs du Nord et les hôteliers du Sud, redevances de diverse nature versées à des
agents économiques extérieurs, et notamment à des entreprises multinationales, rapatriements des
bénéfices préférés au réinvestissement sur place des profits dégagés.

On touche ici à la limite principale de l’effet d’entrainement du tourisme, spécialement s’agissant
du développement des pays les plus pauvres, aux économies insuffisamment diversifiées.
Le voyageur qui se rendra au Sénégal et séjournera dans l’hôtel Méridien de Dakar, le plus
luxueux du pays, et y laissera chaque jour des sommes importantes, aidera au développement local.
Ces dépenses créeront bien sûr de la richesse et des emplois ; mais, pour la raison qui vient d’être
dite, une part significative de cette recette ne restera pas dans l’économie du pays. Le voyageur qui,
au contraire, préférera un hébergement modeste chez l’habitant – par exemple, dans l’un de ceux
réalisés dans la région de Louga grâce au financement de la Coopération italienne et l’appui de
l’OMT – dépensera bien moins quotidiennement, mais l’essentiel de son apport demeurera dans la
communauté villageoise qui l’aura accueilli. Un pays comme les Maldives est sorti de la liste des 48
les plus pauvres – les pays les moins avancés (PMA) – grâce au tourisme. Cependant, le bénéfice net
pour l’économie provenant des 1,2 million de touristes qu’il reçoit serait bien plus considérable si
tous les biens d’investissement et de consommation (à l’exception des produits de la pêche) n’y
étaient pas importés, et si le pays n’était dans l’obligation de recourir dans la petite centaine d’îles
ouvertes au tourisme à de la main-d’œuvre importée du Bangladesh, du Sri Lanka, du Pakistan, des
Philippines ou de l’Inde. Pour réduire cette dépendance et les transferts opérés par ces expatriés, une
loi introduit l’obligation d’employer progressivement 50 pour cent de main-d’œuvre nationale.

Le tourisme joue un rôle majeur dans les échanges extérieurs et les balances des paiements. Si on
y inclut les revenus du trafic aérien de passagers, c’est, selon les années, la troisième ou la quatrième
exportation mondiale, après les combustibles, les produits chimiques et certaines années les produits
alimentaires, mais devant les exportations d’automobiles.

Si on ajoute aux dépenses des visiteurs étrangers en 2015 – soit 1.260 milliards de dollars des
États-Unis – les achats de billets d’avion (214 milliards), les recettes d’ensemble du tourisme
mondial étaient cette année-là de l’ordre de 1.474 milliards de dollars, soit 30,5 pour cent des
exportations mondiales de services et 6,4 pour cent des exportations totales de biens et services.

Prenons l’exemple de trois pays, en commençant par celui de la Chine, qui est remarquable à cet
égard. Conséquence de l’envie des 300 millions de membres de sa classe moyenne de découvrir le
monde, sa balance touristique est profondément déséquilibrée : 40 milliards d’euros de recettes en
2016, contre 236 de dépenses des Chinois à l’étranger – six fois plus ! Certes, une partie – peut-être
la moitié – de l’énorme déficit de 196 milliards correspond à l’argent que les joueurs et les
consommateurs chinois laissent dans les casinos de Macao et les shopping malls de Hong Kong.
C’est une caractéristique majeure de l’économie mondiale, qui est pourtant rarement relevée : la
Chine, au travers du lourd déficit de sa balance touristique, recycle dans l’économie mondiale une
partie significative de son gigantesque excédent commercial. Comme pour le Japon des années
soixante-dix, il n’est pas certain que cette situation soit indéfiniment soutenable. Si un jour les
exportations industrielles chinoises devaient fléchir et l’excédent commercial se réduire, son
caractère critique apparaîtrait au grand jour.

Un autre cas intéressant est celui de l’Égypte, où, jusqu’aux événements récents, le tourisme
représentait 11 pour cent du PIB et 12 pour cent de l’emploi. Le tourisme constituait
traditionnellement la seconde source de devises de l’Égypte, après les remittances envoyées par les
nombreux travailleurs égyptiens à l’étranger, mais devant les exportations de pétrole et de gaz et les
revenus du Canal de Suez. La réduction des trois quarts des recettes touristiques entre 2010 et 2016,
comme résultat de l’instabilité politique que connaît le pays, est plus grave pour son économie que la
division récente par deux des cours mondiaux du pétrole et du gaz. Les recettes additionnelles
espérées du nouvel aménagement du canal de Suez ne suffiront pas à combler ce manque à gagner.

Un troisième exemple est celui de la France. Selon les données du compte satellite du tourisme
(Mémento du tourisme français 2016, portant sur les données 2015), la consommation touristique
s’élève à 159 milliards d’euros ; elle provient pour les deux tiers (107 milliards) des résidents, et
pour un tiers (52 milliards) des non-résidents. Les richesses créées par le tourisme ont représenté 7,3
pour cent du produit intérieur brut en 2015. Les effectifs salariés s’élèvent à près de 1,3 million depersonnes. La balance touristique n’est excédentaire en 2016 que de 2 milliards d’euros (recettes :
38,9 ; dépenses : 36,9), solde historiquement faible, alors qu’il dépassait 12 milliards en 2005. Au
début des années quatre-vingt, la France captait 11 à 12 pour cent des arrivées internationales ; en
2016, sa part n’est plus que de 6,7 pour cent. Le tourisme peut être comparé à deux autres grandes
activités essentielles pour notre balance des paiements : l’automobile, pour laquelle le solde des
exportations diminuées des importations est négatif, et l’agroalimentaire, dont l’excédent est
sensiblement supérieur (6,1 milliards), mais qui, à la différence du tourisme, bénéficie des concours
qui lui sont apportés par le budget de l’État et, surtout, par celui de l’Union européenne. Laurent
Fabius n’a pas tort lorsqu’à propos du tourisme, il parle de « pépite » ; il reste à transformer l’or brut
en lingot ! La France est peut-être « la première destination mondiale » pour le nombre d’arrivées,
avec 84,5 millions en 2015, mais elle ne se situait qu’au treizième rang pour ce qui compte
vraiment : l’excédent de sa balance tourisme – loin derrière les États-Unis, l’Espagne, et… Macao.
Elle a encore du chemin à faire !

Conséquence des attentats de Paris de janvier et novembre 2015, la morosité se poursuivait en
2016, accentuée par les tensions politiques et les remous sociaux. Avec l’horrible attentat de Nice, le
14 juillet, c’est la seconde destination pour le tourisme international en France qui était atteinte à
son tour, à la veille des vacances, et en son lieu le plus emblématique, la Promenade des Anglais.
Puis, en avril 2017, à nouveau une attaque à Paris, mais cette fois-ci aux Champs-Élysées. Le
tourisme français n’est pas au bout de ses peines. Sans surprise, les chiffres de 2016 se révèlent
mauvais, avec des arrivées internationales en chute de deux millions, les situant en dessous de 83
millions.
Le compte satellite du tourisme : de Nice à New York et… à Dakar
J’ai assez rapidement pris conscience que, pour progresser, l’Organisation mondiale du tourisme
devait se fixer à intervalles réguliers de grands objectifs mobilisateurs. Le premier qui s’imposait
était celui de la mesure du poids économique du tourisme, à la fois pour satisfaire notre curiosité
intellectuelle, pour guider par la mesure de l’activité et des progrès accomplis, notre propre action et
celle de nos membres, et, peut-être plus encore, pour que le tourisme soit reconnu internationalement
pour le secteur économique majeur qu’il est incontestablement.

C’est en 1991 qu’à Ottawa ont été fixées l’essentiel des définitions et classifications statistiques
sur lesquelles nous vivons aujourd’hui, et que la division de statistique des Nations Unies a reprises
à son compte en 1993. C’est depuis Ottawa que l’on sait ce qu’est un visiteur, un excursionniste (qui
séjourne moins de 24 heures), un touriste (qui au contraire passe au moins une nuitée en dehors de
chez lui), ou encore un touriste international. En 2008, les concepts, définitions et classifications
statistiques résultant d’Ottawa devaient être encore affinés et précisés, et les recommandations les
fixant validées par la commission de statistique des Nations Unies.

Pour le compte satellite du tourisme (CST), le pas décisif devait être franchi huit ans après
Ottawa. L’une des principales avancées accomplies dans la connaissance du tourisme mondial au
cours de ces dernières années a en effet résulté de la conférence mondiale sur la mesure de l’impact
économique du tourisme, tenue à Nice en juin 1999, conférence à laquelle est pour toujours associé
le nom de l’ancien responsable des statistiques de l’OMT, notre regretté collègue Enzo Paci. Le
succès et l’écho rencontrés par cette manifestation de grande ampleur ont été exceptionnels. Au-delà
de la mesure statistique, pour laquelle de nouveaux progrès ont d’ailleurs été accomplis à Nice, il
s’agissait d’appréhender le tourisme sous l’angle de la macroéconomie, c’est-à-dire par la voie des
instruments issus de la comptabilité nationale. Le cadre méthodologique conceptuel adopté à Nice,
en cohérence avec les normes de comptabilité nationale approuvées par les Nations Unies
ellesmêmes en 1993, représente l’instrument de mesure qui faisait défaut.

L’étape suivante fut logiquement celle de la reconnaissance technique des travaux de Nice par les
différentes instances internationales. Elle est intervenue au mois de mars 2000 avec l’approbation
décisive des conclusions et recommandations de Nice par la commission de statistique des NationsUnies, sur proposition conjointe de l’OMT, de l’OCDE et d’EUROSTAT, dans une démarche
collective, à laquelle s’étaient ralliées des institutions comme l’OIT ou le World Travel and Tourism
Council (WTTC).

L’étape ultime fut celle de la consécration du compte, indissociable de celle de l’OMT elle-même.

Le poids croissant pris par le tourisme dans la vie économique et les échanges commerciaux
internationaux, mais aussi les chocs subis par cette activité depuis 2001, avaient suscité une prise de
conscience. Le sentiment s’était généralisé qu’on ne pouvait plus faire l’impasse sur un secteur
essentiel de l’économie mondiale, et sur le troisième ou le quatrième poste, selon les années, du
commerce international. C’est cette raison de fond qui a poussé la communauté internationale à
s’intéresser à un domaine qu’elle avait trop longtemps négligé. Cette prise en considération du
tourisme au plus haut niveau s’est exprimée par la décision historique du 23 décembre 2003, de
l’assemblée générale des Nations Unies, de transformer l’Organisation mondiale du tourisme en
institution spécialisée du Système. On y reviendra.

Ce qui est important, c’est que l’accord Nations Unies/OMT, qui a opéré cette transformation, va
plus loin que celui qui lie traditionnellement l’Organisation des Nations Unies à ses institutions
spécialisées. La référence faite dans ce texte à l’intégration des statistiques est un clair appui donné
au concept de compte satellite du tourisme. La reconnaissance technique de l’an 2000 a donc été
suivie, trois ans après, par la consécration politique et juridique.

Il reste à l’évidence encore beaucoup de chemin à parcourir. Approfondissement technique, bien
sûr, spécialement pour mesurer le tourisme à l’échelle sub-étatique (ville, région), mais aussi pour
mieux apprécier sa capacité à créer des emplois – mesure difficile s’il en est, car l’emploi qui résulte
de l’activité touristique est souvent indirect, c’est-à-dire créé dans d’autres secteurs que le tourisme
lui-même, saisonnier, du fait même de la nature discontinue de l’activité, et parfois camouflé, une
part de cette activité s’exerçant souvent au noir. Récemment entreprise, la modélisation de la liaison
tourisme-environnement doit être poursuivie par élargissement du champ du compte satellite,
notamment pour suivre la mise en œuvre des Objectifs de développement durable, dont on parlera
plus loin.

Cependant, l’obstacle principal, qui doit être surmonté, est sans doute d’une autre nature. Certains
préjugés sont forts, qu’il faut parvenir à dépasser. Peu après son élection, démocratiquement
14irréprochable, à la présidence du Sénégal en 2000 , je rencontrai le président de ce pays, Abdoulaye
Wade. L’universitaire qu’il était ne se montrait nullement persuadé de l’apport du tourisme à
l’économie et à la société sénégalaises. Il en voyait les limites – évidentes – et les défauts – eux aussi
patents. Cependant, à mon sens, il sous-estimait énormément les acquis déjà obtenus par son propre
pays, en pointe à l’époque en Afrique de l’Ouest. Mon représentant régional pour l’Afrique,
Ousmane Ndiaye, lui-même sénégalais, qui m’accompagnait à l’entretien, s’efforça de lui démontrer
qu’un pays voisin comme le Ghana obtenait des résultats remarquables pour son économie et sa
population pour avoir mis en œuvre avec efficacité les recommandations formulées dans un plan
directeur préparé par l’OMT. Abdoulaye Wade n’était nullement convaincu. La discussion se tendait.
Je proposai alors au président que l’on procède à une évaluation indépendante et objective de la
performance du Sénégal, sur la base de la méthodologie du compte satellite du tourisme. Pour cela,
mon intention était de faire appel à Hassan Sebbar, spécialiste reconnu en la matière, universitaire
chevronné, mais aussi ancien ministre du Tourisme du Maroc. Wade accepta ; l’expertise eut lieu, les
résultats furent probants. Lorsqu’en 2005 Abdoulaye Wade ouvrit à Dakar l’assemblée générale de
l’OMT, la leçon avait porté ses fruits, et le ton de son discours avait beaucoup changé.

Avec le préjugé ou l’incrédulité, l’autre difficulté rencontrée dans la démarche du compte satellite
du tourisme était à l’opposé : l’emphase. Nos amis du World Travel and Tourism Council, le lobby
des grandes entreprises internationales du secteur constitué à l’initiative d’American Express, y
excellaient. Me retrouvant en 2004 à Shanghai avec le président du WTTC, le flamboyant GeoffreyLipman, je l’entendis, non sans quelque surprise, annoncer avec aplomb qu’avec le SRAS, la Chine
avait perdu l’année précédente 30 millions d’emplois dans son industrie touristique. L’un des
viceministres chinois du Tourisme se trouvant à mes côtés, je lui demandai à combien son gouvernement
estimait l’emploi dans ce secteur ; « deux à trois millions », me répondit-il. Le compte n’était pas
bon ! Le vice-ministre ne parlait sans doute que des emplois directs, alors que Geoffrey Lipman
incluait certainement tous les effets indirects – patents ou imaginés ! Peu de temps après, Geoffrey
quittait la tête du WTTC ; je le pris à mes côtés comme conseiller spécial afin que les remarquables
qualités intellectuelles et le talent inné de communication qui étaient les siens soient employés pour
la bonne cause !

Aujourd’hui encore, le WTTC proclame haut et fort que le tourisme donne du travail à 292
millions de personnes dans le monde, et représente 10 pour cent du PIB global. Peu soucieuse de
négliger la méthodologie qu’elle a elle-même contribué à mettre au point, l’OMT reprend à son
compte sans autre forme de procès l’estimation de 10 pour cent et celle d’un emploi sur 11 au
niveau mondial. C’est imprudent : quelle que soit l’importance du tourisme dit « domestique », elles
ne sont pas en cohérence avec une part de l’ordre de 6 pour cent dans les échanges internationaux,
qui, elle, résulte d’évaluations fiables de l’OMC, du FMI et de la Banque mondiale.

En 2009, intervenant pour la dernière fois lors d’une conférence internationale de l’OMT tenue à
Bali sur la mesure macroéconomique du tourisme et la création d’emplois, je lançai une ultime mise
en garde.

Je soulignai que le CST doit mesurer l’activité touristique, et elle seulement. Si la définition du
tourisme est large, elle n’est pas indéfiniment extensible. Ce n’est pas parce que certains touristes se
déplacent en train qu’il faut inclure dans le tourisme l’activité du garde-barrière, la construction des
locomotives, l’entretien des voies, ou la fabrication du sifflet du chef de gare ! Il faut savoir raison
garder ; le tourisme est déjà en soi quelque chose de considérable ; il est inutile d’en rajouter. Je
proclamai : « Halte à la comptabilité paillettes et aux statistiques bling-bling ! ». Bien sûr,
importants sont les effets secondaires, indirects ou induits, que le tourisme génère dans toute
l’économie nationale, et qui ne sont pas directement partie de sa propre activité. Signaler leur
existence, c’est bien ; les inclure artificiellement en adoptant des définitions aussi approximatives
qu’artificiellement gonflées, c’est tromper sur la qualité de la marchandise !
Jusqu’au ciel ?
Un proverbe boursier dit que « les peupliers ne montent pas jusqu’au ciel ». Tant de
manifestations remarquables ont jalonné historiquement la croissance du tourisme qu’on peut
légitimement se demander si, au contraire de celle des cours de bourse, elle ne sera pas indéfinie. Il
est trop tôt pour répondre, mais ce qui paraît certain, c’est qu’elle va continuer dans un avenir
prévisible.

Les arrivées de touristes internationaux devraient atteindre 1,8 milliard d’ici 2030 d’après l’étude
prospective à long terme de l’OMT, parue en 2010 sous le titre Le tourisme à l’horizon 2030, ce qui
confirme que le tourisme international continuera de connaître une croissance vigoureuse ces 20
prochaines années.

L’expansion du tourisme international va se poursuivre pendant la période 2010-2030, mais à un
rythme moins soutenu qu’au cours des décennies précédentes, avec une croissance moyenne de 3,3
pour cent par an du nombre des arrivées de touristes internationaux dans le monde. En conséquence,
43 millions de touristes internationaux supplémentaires feront leur entrée chaque année sur le
marché du tourisme. D’après ces projections, dans 15 ans, cinq millions de personnes, contre trois
millions aujourd’hui, franchiront tous les jours les frontières internationales pour toutes sortes de
raisons : loisirs, affaires, santé, religion, ou encore visites d’amis ou de proches.

Les arrivées internationales enregistrées par les destinations des économies émergentes devraientcontinuer à progresser deux fois plus vite (4,4 pour cent par an) que celles des économies avancées
(2,2 pour cent par an). En termes absolus, les économies émergentes d’Asie, d’Amérique latine,
d’Europe centrale et orientale, des régions de l’Europe orientale bordant la Méditerranée, du
MoyenOrient et d’Afrique devraient recevoir en moyenne chaque année 30 millions d’arrivées
supplémentaires contre 14 millions pour les destinations traditionnelles des économies avancées
d’Amérique du Nord, d’Europe ou encore d’Asie et du Pacifique. Au cours des prochaines années,
les économies émergentes devraient commencer à comptabiliser plus d’arrivées de touristes
internationaux que les économies avancées, et en 2030 elles devraient représenter 58 pour cent du
marché global, contre seulement 45 pour cent en 2016.

Dans le prolongement des tendances passées, on assistera à une progression des parts de marché de
l’Asie et du Pacifique (30 pour cent en 2030, contre 22 pour cent en 2010), du Moyen-Orient (8
pour cent, contre 6 pour cent), de l’Afrique (7 pour cent, contre 5 pour cent), tandis que la baisse se
poursuivra en Europe (41 pour cent, contre 51 pour cent) et dans les Amériques (14 pour cent,
contre 16 pour cent), surtout à cause du ralentissement de la croissance en Amérique du Nord. 7
pour cent du marché mondial du voyage pour l’Afrique peut paraître modeste, c’est un doublement
par rapport à ce que ce continent recevait il y a 20 ans. En 2030, l’Asie du Nord-Est sera la
sousrégion la plus visitée au monde avec 16 pour cent des arrivées totales, devançant l’Europe du Sud et
la Méditerranée.

Qui fournira ces visiteurs supplémentaires ? Ces 15 prochaines années, une partie importante des
arrivées proviendra des pays d’Asie et du Pacifique, avec une croissance annuelle effective des
arrivées de 5 pour cent et 17 millions d’arrivées internationales supplémentaires en moyenne chaque
année. L’Europe se placera en deuxième position avec en moyenne 16 millions de nouvelles arrivées
par an – elle connaîtra une croissance beaucoup plus modérée (2,5 pour cent par an), mais elle part
d’une position nettement plus favorable, ce qui explique, dès lors que les déplacements
intrarégionaux continueront d’être prédominants, qu’en 2030 elle demeurera la région du monde la
plus visitée, devant l’Asie. Le reste des 10 millions d’arrivées supplémentaires chaque année sera en
provenance des Amériques (5 millions), d’Afrique (3 millions) et du Moyen-Orient (2 millions).

Cette étude de 2010 sur Le tourisme à l’horizon 2030 peut sembler optimiste. Elle ne l’est pas :
sur les cinq premières années qu’elle couvre (2010-2015), la croissance moyenne annuelle des
arrivées mondiales a tourné autour de 4,5 pour cent, bien au-delà de la prévision de 3,3 pour cent, et
ceci malgré la crise de la zone euro et, en fin de période, le ralentissement des économies émergentes.
Comme on le verra plus loin, l’Asie-Pacifique a tiré cette croissance. Elle s’est aussi appuyée sur
l’incroyable explosion du tourisme numérique, les plates-formes de réservation et de
commercialisation, communautaires ou non, s’ajoutant aux modes traditionnels de distribution, ou
les remplaçant. Airbnb a mis ainsi sur le marché en 2016 quelque deux millions d’annonces de
logements de particuliers, dans 192 pays, et 34.000 villes. La valeur de la compagnie est estimée à
environ 30 milliards de dollars, trois fois celle d’ACCOR, mais deux fois inférieure à celle d’Uber,
l’autre géant dans le secteur du transport à courtes distances de ce que l’on appelle désormais
l’économie collaborative.

Fruit du numérique, cette économie du partage, qui met en relation directe des partenaires
individuels placés sur un pied d’égalité, apporte une dimension supplémentaire au tourisme moderne.
Elle crée de nouvelles richesses, dès lors qu’elle met sur le marché des biens – logements ou
véhicules – qui, sans elle, seraient restés d’usage privé. Son irruption brutale suscite des réactions de
la part des prestataires de services traditionnels, taxis ou hôteliers, confrontés à une concurrence
brutale et parfois inégale ; gouvernements et municipalités réagissent, qui voient les règlements
administratifs et sociaux contournés, et une part significative du parc de logements mise en location,
sans pour autant obtenir de la valeur ainsi créée, des recettes fiscales significatives. Des villes comme
New York, Paris, Barcelone ou Berlin ont entrepris d’encadrer le phénomène Airbnb. Mais
arrête-ton l’eau d’un torrent en plantant quelques pieux dans son cours ?
Tous vieux, tous touristesLa taille et la structure par âge de la population d’un pays, la propension qu’ont ses habitants à se
déplacer, constituent des éléments fondamentaux influant sur la demande touristique, qui s’ajoutent
aux données proprement économiques comme le volume de la richesse nationale et la distribution
plus ou moins égalitaire de celle-ci, et à bien d’autres facteurs (culturels, sanitaires,
environnementaux…). Trois aspects sont particulièrement importants : le rythme de la croissance
démographique, le vieillissement de la population et le phénomène des migrations ; chacun d’eux
comporte d’importantes conséquences pour le tourisme.

L’humanité est engagée dans ce que les démographes appellent la transition démographique,
passage d’une population ayant des taux de natalité et de mortalité élevés à une population ayant des
taux de natalité et de mortalité faibles. Pour autant, le phénomène n’est pas aussi rapide que d’aucuns
l’espéraient, et, dans l’intervalle, la population mondiale continue d’augmenter. La dernière révision
de la situation démographique mondiale, établie en 2013 par les Nations Unies, indique que la
population mondiale passera de 7,4 milliards d’habitants, son niveau de 2016, à 9,8 en 2050. En
d’autres termes, le simple accroissement sur cette période de 35 ans sera égal à ce qu’était le niveau
de cette population en 1940. L’essentiel de la croissance aura lieu dans les régions les moins
développées du monde. L’Afrique devrait compter 2,5 milliards d’habitants en 2050. En 2028, la
population de l’Inde rejoindra celle de la Chine pour ensuite la dépasser. Les régions développées
verront leurs populations se maintenir à un palier de l’ordre de 1,2 milliard, et ceci du fait des
migrations, sans lesquelles elles déclineraient.

Ces chiffres globaux cachent une réalité complexe. Le nombre d’enfants par ménage diminuera, et
ceci indépendamment du stade de développement atteint. La population employée progressera, mais
de moins en moins rapidement, pour atteindre un pic vers 2040 et se stabiliser ensuite. L’effectif de
la population au-dessus de 60 ans explosera, pour passer de 11 pour cent en 2000 à 22 pour cent en
2050. Ceci sera vrai dans toutes les parties du monde, mais particulièrement en Asie. En Europe, où
le mouvement est déjà beaucoup plus avancé, la population de plus de 60 ans passera de 152
millions, soit 20 pour cent du total aujourd’hui, à environ 200 millions, soit le tiers, en 2050. Selon
une projection des Nations Unies, à l’horizon 2050 un tiers de la population mondiale aura plus de
60 ans. Mais on sait, avec John Maynard Keynes, ce qu’il faut penser du très long terme, où « nous
serons tous morts ».

Par définition, la transition démographique implique le vieillissement de la population. Celui-ci
ne sera pas homogène. La part de la population très âgée augmentera encore plus rapidement que
celle au-delà de 60 ans. En 2050, 20 pour cent de la population mondiale au-dessus de 60 ans, en
aura plus de 80. Sur la période considérée, le nombre de centenaires sera multiplié par 13.
Aujourd’hui, la majorité des personnes âgées sont des femmes, nombre d’entre elles vivant seules.
Cette tendance est appelée à se maintenir.

Un premier enseignement apparaît d’entrée de jeu : comme conséquence de la transition
démographique, le marché touristique mondial, pour la part où il est alimenté par les pays
développés, aura tendance à croître moins vite. La contribution des grandes régions émettrices
industrialisées de l’Europe et de l’Amérique du Nord au mouvement d’ensemble se réduira un peu
ou plafonnera. La progression des arrivées internationales d’ici à 2030, prévue par l’OMT, résultera
pour l’essentiel des flux en provenance des marchés nouveaux, spécialement de ceux d’Asie, qui
s’éloignent de la zone du sous-développement. La démocratisation dans l’accès aux loisirs et aux
voyages dans les pays de l’OCDE, qui a constitué pendant des décennies le moteur principal du
tourisme mondial, cessera d’être le levier déterminant de son développement à venir. Pour autant, le
vieillissement de la population de ces pays ne s’accompagnera pas d’une réduction du nombre de
ceux qui voyagent, car la propension à se déplacer s’y maintiendra élevée, en dépit du vieillissement.
Allemagne et Japon
Il est intéressant d’illustrer ce propos par l’étude de deux cas spécifiques relatifs à deux des plus
grands marchés émetteurs de touristes.
Le premier est celui de l’Allemagne, dont la population en 2045 sera sensiblement inférieure à ce
qu’elle est aujourd’hui (75 millions contre 82). À l’horizon 2045-2050, l’espérance de vie des
Allemands se sera accrue de sept ans et demi et le pays aura reçu environ 300.000 migrants chaque
15année . Cette constatation simple explique pourquoi les milieux d’affaires allemands regardent
favorablement l’arrivée de nouveaux migrants, seuls susceptibles d’apporter aux entreprises la
maind’œuvre dont elles ont besoin. Ceux qui appartiennent à la communauté immigrée (notamment
turque) n’ont pas, et, dans une certaine mesure, continueront de ne pas avoir, au moins pendant un
certain temps, le même comportement en matière de tourisme et de loisir que celui des Allemands de
16souche , et ceci indépendamment du fait qu’ils ont acquis, ou non, la nationalité de leur pays
d’accueil.

Si l’on considère la seule population de langue allemande, qui représente aujourd’hui 65 millions
de personnes, la propension à voyager s’établit à 75 pour cent, ce qui induit 49 millions de départs.
Si cette propension devait ne pas varier, le déclin démographique attendu réduirait ce chiffre de huit
millions. Mais le boom du marché des seniors est là. Si bien que, pour la classe d’âge 60-64 ans, le
déclin ne sera que très limité, alors que, pour les 75 ans et plus, l’explosion sera spectaculaire. En
l’espace de 50 ans, cinq millions supplémentaires de voyageurs de plus de 75 ans seront enregistrés
en Allemagne, la plupart, mais pas tous, partant à l’étranger pour leurs vacances. En d’autres termes,
l’Allemagne ne maintiendra son rang comme troisième pays émetteur derrière la Chine et les
ÉtatsUnis que si les seniors prennent le relais et si ses nouveaux habitants, venus d’ailleurs, se mettent à
leur tour à voyager à l’étranger en grand nombre, à l’image des Allemands de souche.

Un autre exemple frappant est celui du Japon, le pays qui vieillit le plus vite au monde. Jusqu’en
1964, les Japonais n’avaient pas le droit de voyager hors de leurs frontières. 25 ans plus tard, le
Japon était devenu le premier pays au monde pour les dépenses de ses nationaux à l’étranger. Mais
les choses ont bien changé. Les Nations Unies prévoient que la population du Japon, qui était de 127
millions en 2000, et est demeurée à ce niveau depuis, va décliner. Elle pourrait, si rien n’est fait,
descendre à 88 millions en 2065. À cette date, un Japonais vivra en moyenne 85 ans et une Japonaise,
91. L’immigration (chinoise, coréenne…) vers ce pays est traditionnellement très faible : ici, à la
différence de l’Allemagne, pas d’immigrés récents pour compenser le déclin démographique
programmé. L’archipel aura déjà perdu cinq millions de personnes en 2025. La population âgée de
plus de 60 ans représentera 42 pour cent du total, en 2050 – un pourcentage extraordinaire, le double
de la moyenne mondiale.

Ce vieillissement spectaculaire influe sur le marché des voyages. Ce marché est appelé à fléchir
mécaniquement avec le volume de la population en âge de voyager, en dépit du fait qu’entre
maintenant et 2025, on enregistrera 800.000 départs en vacances de plus pour les 60-64 ans, et le
chiffre extraordinaire de 2,7 millions de départs de plus pour les voyageurs de plus de 75 ans.
Comment dit-on « senior actif » et « tourisme du troisième âge » en japonais ?

Quand on parle du marché touristique au Japon, il faut avoir à l’esprit que l’essentiel des départs
se fait vers l’étranger, et qu’il y a, à la différence d’autres pays, de très grandes différences de
comportement entre hommes et femmes. Un phénomène très spécifique est celui des office ladies,
ces jeunes femmes célibataires, engagées dans la vie professionnelle, contraintes d’habiter chez leurs
parents en raison du coût élevé d’un logement indépendant, et disposant, de ce fait, d’un pouvoir
d’achat non contraint considérable. Hélas, dès que les charmantes office ladies se transforment en
honorables femmes mariées et respectables mères de famille, elles arrêtent le plus souvent de
voyager !

La population d’âge actif diminuant, le phénomène du voyage à l’étranger des jeunes office ladies
devrait se réduire – au grand regret des célibataires masculins des pays qu’elles aiment visiter ! De la
même manière, un autre phénomène devait perdre de son importance : celui des mariages et voyages
de noces à l’étranger des jeunes Japonais. La tradition au Japon voulant que les mariés offrent uneréception somptueuse et des cadeaux aux invités, s’y marier revient cher, et il est dès lors tentant de
convoler en justes noces en Australie, à Hawaï, voire même en France. Cette pratique sympathique
(qui s’est étendue à un pays comme la Chine) et le marché touristique qui l’accompagne devraient
décliner avec la chute du nombre de mariages résultant de l’évolution de la pyramide des âges.

En 1989, lors de mon premier voyage au Japon, le représentant du tourisme français dans
l’archipel voulut nous faire découvrir un des aspects de la vie des jeunes cadres ou employés dans
l’immense mégalopole de Tokyo. Il nous emmena donc, sans intention maligne aucune, dans l’un des
innombrables bars où les jeunes hommes épuisés par d’interminables heures de travail viennent
s’épancher auprès d’une hôtesse compatissante, à laquelle, l’alcool aidant, ils peuvent conter leurs
déboires, leurs angoisses et leurs espoirs. Le plus souvent, la relation s’arrête là, et, après que
l’intense trafic automobile se soit écoulé, chacun s’en retourne au plus profond de la nuit vers une
épouse qui attend patiemment (ou qui dort profondément), au fond d’une lointaine banlieue, d’où il
faut repartir presque aussitôt, et tout aussi fatigué, vers une autre journée de travail sans fin.

Cet accablant mode de vie urbain est, parmi d’autres facteurs, à l’origine du déclin de la natalité
japonaise, et aussi du phénomène connu sous le nom de karoshi, la multiplication des suicides
directement attribués à l’excès de travail. Il y en a eu plus de 2.000 en 2015. Le tourisme est la
victime collatérale de cet acharnement au travail sans limites, dans un pays où le chômage n’existe
pas puisqu’il est tombé à 2,8 pour cent, soit en dessous du seuil du plein emploi. L’incontournable
semaine de vacances du mois de mai (la Golden Week) mise à part, rares sont ceux qui prennent la
totalité des jours de congé auxquels ils ont droit. Le gouvernement s’efforce sans réel succès
d’imposer aux grandes entreprises une obligation de vacances pour leurs salariés, quand bien même
ceux-ci n’en sont pas demandeurs. Il a institué récemment un Premium Friday – la règle de quitter
son bureau, le dernier vendredi de chaque mois à trois heures de l’après-midi pour profiter d’un long
week-end de détente. Quel pays, où la consommation ne décolle pas malgré les Abenomics, où
l’économie demeure atone malgré les efforts des travailleurs et le haut niveau de la technologie, où
les loisirs sont mal vus et le travail vénéré ! Ce n’est pas au pays de la RTT que tout cela arriverait !

De nombreuses conclusions pourraient être tirées de ces deux exemples. La principale est
l’obligation de prendre en considération l’émergence d’un phénomène totalement nouveau : celui des
voyages des personnes très âgées, de plus de 70 ou de 75 ans, et les contraintes qui en résultent pour
l’organisation de leurs déplacements.
Vive les baby boomers !
Le phénomène du vieillissement, qui actuellement concerne l’Europe, spécialement l’Allemagne,
qu’on vient d’évoquer, la Russie et l’Italie, importants marchés émetteurs, l’Amérique du Nord et le
Japon, va gagner d’autres parties du monde, à commencer par les nouveaux marchés générateurs de
l’Asie de l’Est et du Pacifique et de l’Amérique latine. D’ici à 2050, le nombre des plus de 60 ans
triplera en Asie pour y atteindre quelque 900 millions ! La Chine, elle-même, est touchée par ce
phénomène. Comme conséquence de la politique dite de l’enfant unique engagée à la fin des années
soixante-dix (sérieusement assouplie au fil des années pour pratiquement disparaître en 2015), sa
population commence à vieillir. Le phénomène va s’accélérer, la part des personnes âgées de 65 ans
ou plus, qui était de 7 pour cent en 2000, va plus que tripler d’ici 2050 pour atteindre 24 pour cent,
la Chine comptant alors 330 millions de personnes âgées. Le pays entreprend déjà de retarder l’âge
du départ à la retraite, il est vrai exceptionnellement précoce (55 ans en moyenne).

Nous sommes ainsi confrontés à un changement démographique et sociologique sans précédent :
l’arrivée à l’âge de la retraite dans les pays industrialisés, qui sont traditionnellement les principaux
émetteurs de touristes, mais aussi dans ceux, comme la Chine, qui sont en train de le devenir, de la
génération née immédiatement après la Seconde Guerre mondiale. Les enfants du baby boom, conçus
17dans l’euphorie de la victoire et de la reconstruction, arrivent depuis une petite dizaine d’années, à
l’âge de la retraite. Mais c’est une retraite active, et ils voyagent.
Voilà un fait démographique, social et culturel, sans précédent par son ampleur dans l’histoire ;
voilà un groupe social considérable par son nombre, culturellement très différent à maints égards des
générations qui l’ont précédé, car bien davantage ouvert sur le monde ; voilà une cohorte de
population dont les membres n’ont plus d’enfants à leur charge, ont le plus souvent acquis leur
logement, et disposent, pour ces raisons, de revenus discrétionnaires importants, leur permettant de
satisfaire leur envie de voyager. La plupart d’entre eux sont en bonne santé, et la pratique des loisirs
18sportifs les attire autant que le thermalisme, le tourisme culturel, les croisières ou l’écotourisme.

Les conditions sanitaires, le taux d’activité, les habitudes de consommation des seniors, leurs
pratiques culturelles et sportives, sont autant de données qui interviennent. Leur jeu combiné fait
qu’aujourd’hui les seniors se déplacent beaucoup et qu’ils le feront de plus en plus. Leur mobilité
tend à s’aligner sur celle de l’ensemble de la population, mais elle présente des caractères
spécifiques, avec des séjours plus longs, moins dépendants des contraintes de saisonnalité, donc plus
intéressants économiquement. Facteur favorable : la génération du baby boom montre qu’elle
conserve à la retraite, l’habitude qu’elle a acquise de voyager alors qu’elle appartenait à la population
19active. La génération X , qui la suit, sera tout autant un groupe nomade, même si par ailleurs ses
modes de consommation et ses comportements culturels se révèlent fort différents de ceux de la
génération qui l’a précédée. Le tourisme ne s’arrêtera pas, bien au contraire, avec le départ à la
retraite des baby boomers !

Les enfants du baby boom ont constitué historiquement le groupe central dans lequel s’est incarné
le double phénomène de démocratisation des vacances et d’avènement du tourisme de masse.
Aujourd’hui, pour les plus aisés d’entre eux, les baby boomers participent d’un autre phénomène
qu’Henri Giscard d’Estaing, président du Club Méditerranée, appelle la « bipolarisation » du marché
20touristique , le marché progressant maintenant par ses deux extrêmes : haut de gamme – vraiment
haut – et bas de gamme – vraiment bas –, et non plus par les catégories intermédiaires. Cette
génération se trouve également au cœur d’une autre caractéristique nouvelle du marché des loisirs :
l’existence de consommateurs pratiquement aussi bien informés que les professionnels, des offres
mises à leur disposition et pouvant, grâce à l’usage de l’Internet, les sélectionner et se les approprier.
Avec l’Internet et la multiplication des plates-formes de réservation, et face à la prolifération des
offres de vacances, les baby boomers, qui, quoi qu’on dise, se sont mis à l’ordinateur, font leur
marché !

En matière de loisirs et de culture, l’échelle des valeurs des personnes âgées est souvent différente
de celle d’autres catégories. La plupart sont soucieuses de donner un sens à leurs vacances, lesquelles
constituent, à leurs yeux, une occasion privilégiée de contacts enrichissants au sein d’un groupe, si
bien que les voyages à forfait organisés y tiennent une place particulière. L’esprit de découverte, et
même parfois d’aventure, n’est pas absent de leurs motivations, même si les objectifs de culture et
d’éducation au travers des voyages, demeurent prioritaires. Les préoccupations de sécurité –
physique, sanitaire ou alimentaire – et de qualité de l’accueil se révèlent prépondérantes, et doivent
être prises prioritairement en considération. Un phénomène comme celui des croisières,
qu’affectionnent beaucoup de ceux qui appartiennent à ce groupe d’âge, se situe à la croisée de ces
diverses préoccupations.

Ainsi, avec l’irruption des baby boomers, l’expression, au premier abord un peu paradoxale,
d’active ageing, que la conférence des Nations Unies de 2002 avait mis en exergue, s’applique
pleinement au domaine des loisirs. M’exprimant devant cette conférence, qui s’était tenue à Madrid,
j’avais, après avoir rappelé les évolutions démographiques attendues en termes quantitatifs, essayé de
dégager certaines implications plus qualitatives pour le marché touristique. Je signalai que ces
voyageurs d’un nouveau genre expriment à la fois des besoins particuliers (difficultés à se déplacer,
audition, vision, suivi médical…) et des attentes spécifiques, et l’importance qu’il y a à garantir aux
personnes du troisième âge une égalité des chances face aux loisirs et aux vacances, comme il
convient de le faire dans d’autres compartiments de la vie sociale et culturelle. J’affirmai que
« l’article 24 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, qui pose en principe le droit aurepos et au loisir, doit s’appliquer, sans discrimination, à tous les groupes d’âge qui composent une
société ».

Le premier à intervenir dans le débat de Madrid fut Albert-Bernard Bongo (devenu ultérieurement,
21pour être dans l’air du temps, El Hadj Omar Bongo Ondimba). Il a régné sur le Gabon et sa
richesse pétrolière de 1967 à 2009. Je l’avais reçu officiellement à Madrid au siège de l’OMT.
J’avais pu observer à cette occasion l’influence qu’exerçait auprès de lui sa fille Pascaline. Je l’avais
ensuite revu à plusieurs reprises à Libreville et à New York à l’occasion de l’assemblée générale des
Nations Unies. L’ouverture de la conférence coïncidait avec l’anniversaire de Kofi Annan, qui
célébrait ses 64 ans ce jour-là. Kofi Annan commença son intervention par une citation, bien trouvée,
de la célèbre chanson des Beatles When I am sixty-four :

- Will you still need me
- Will you still feed me
- When I’m sixty-four… ?

Omar Bongo écoutait attentivement, mais il lui fallut un certain temps pour que lui parviennent,
traduites en français, les paroles de son ami Kofi, qui le firent réagir à très haute voix : « mais, Kofi,
tu dis que tu as 64 ans ? Mais c’est pas vieux, ça, 64 ! »

Bongo avait lui-même 68 ans à l’époque. Le sel de son interruption prononcée en français ne fut
guère compris par une audience essentiellement hispanophone et anglophone.
Tourisme et migrations : de l’humanité connectée à l’humanité mobile
La migration, tout comme la noria des déplacements touristiques, apparaît comme l’une des
facettes d’une société mondialisée, devenue plus mobile, car mieux informée de ce qui se passe
ailleurs et qui attire. Parfois, symbole étrange du monde raccourci où nous vivons, les deux
22phénomènes se télescopent et les deux groupes se croisent, comme dans l’île grecque de Kos de
l’archipel du Dodécanèse, où les immigrants illégaux en provenance de la Turquie proche débarquent
au milieu des chaises longues des vacanciers qui se prélassent sur la plage.

Quelle illustration spectaculaire de cette interpénétration entre les deux phénomènes quand
l’Union européenne et la Turquie s’affrontent à leur sujet, la première demandant à la seconde de
bloquer les flux migratoires vers la Méditerranée et les Balkans, et la Turquie exigeant en retour
l’abolition des visas et la liberté de circulation en Europe pour ses ressortissants !

250 millions de migrants (dont 65 millions environ de « déracinés » et 25 millions de réfugiés)
23habitaient dans un autre pays que le leur en 2016 . Ils représentaient 3 pour cent de la population
24mondiale . Cette proportion s’est légèrement accrue dans les dernières décennies (elle était de 2,5
pour cent en 1960) et, selon la Banque mondiale, devrait continuer de progresser ; mais elle a été
beaucoup plus élevée à d’autres périodes de l’histoire : en 1913, les migrants, fuyant la pauvreté, les
famines et les guerres de l’Europe, représentaient environ 10 pour cent de la population mondiale.
Malgré l’afflux des Mexicains, des autres migrants d’Amérique latine, et de ceux d’Asie, la
proportion d’immigrés dans la population totale des États-Unis est encore légèrement inférieure
aujourd’hui à ce qu’elle était en 1913. Certaines diasporas sont de taille imposante : 40 à 50
millions pour celle de la Chine, 20 millions pour celle de l’Inde.

La migration n’est pas que le mouvement des hommes venus des pays du Sud, pauvres et parfois
en guerre, vers ceux du Nord, riches et en paix. Seuls 60 pour cent des migrants vivent dans les
régions du monde les plus développées : 64 millions en Europe, 53 millions en Asie, 45 millions en
Amérique du Nord ; les trois quarts d’entre eux sont concentrés dans 28 pays, un quart vivent aux
États-Unis. Un migrant sur trois part d’un pays en développement pour rejoindre un pays développé,25mais les flux Nord-Nord et Sud-Sud (35 pour cent du total) sont encore plus importants. Comme
pour le tourisme, le phénomène est largement régionalisé : beaucoup d’Asiatiques migrent au sein de
leur propre continent ; les Mexicains et bien d’autres latino-américains le font vers les États-Unis ;
les habitants de l’Afrique centrale vers l’Afrique du Sud... Pour l’Europe de l’Ouest, le passé a son
importance : nombre de migrants qui la rejoignent viennent de pays autrefois placés sous sa
domination.

Les migrants ne forment pas un ensemble homogène. Ils peuvent être des réfugiés politiques, des
migrants économiques, et demain, climatiques ; ils sont des travailleurs légaux ou illégaux, qualifiés
ou non, isolés ou se déplaçant en famille, des résidents temporaires ou non, propriétaires
éventuellement d’une résidence (d’abord secondaire, devenant petit à petit leur lieu de vie principal),
ou encore ce que l’on appelle parfois des migrants « ethniques » (migrants s’étant fait naturaliser, et
leurs descendants). Ces différentes catégories n’ont pas la même importance dans la relation au
tourisme. Si les flux touristiques générés dans un second temps, et dans les deux sens, par le
phénomène des migrations constituent l’aspect le plus important de la relation migratoire (cf. infra),
d’autres conséquences sur l’activité touristique ne sont pas négligeables : d’ordre économique
(investissements des migrants dans l’industrie touristique du pays d’origine – et, éventuellement, de
retour), d’ordre social (travailleurs dans l’industrie hôtelière et touristique du pays de destination),
d’ordre culturel et d’« image » (perception, et donc attractivité, d’un pays ou d’un peuple au travers
des coutumes et du comportement de ses expatriés)…

Migrations et tourisme sont de plus en plus imbriqués, et on est en présence de deux phénomènes
dont les ordres de grandeur peuvent être comparés. Alors que les quelque 1.189 millions de touristes
de l’année 2015 ont dépensé de l’ordre de 1.260 milliards de dollars dans les pays qu’ils ont visités,
26les 250 millions d’expatriés ont renvoyé dans leurs pays d’origine 582 milliards de dollars , dont
432 milliards à destination des pays en développement. Le phénomène des transferts de fonds
(remittances) à l’échelle planétaire est donc d’une très grande ampleur. Leur montant a doublé en
cinq ans, triplé en sept ans. L’importance économique de ces transferts financiers internationaux se
compare ainsi en ordre de grandeur à celle du tourisme, et ceci surtout pour les pays en
développement, qui en reçoivent l’essentiel. Tout en ayant conscience qu’un déplacement touristique
n’est parfois que de quelques jours et donc difficilement comparable à un séjour de longue durée
pour un motif de travail ou de protection, on voit que le tourisme international représente, au niveau
global, un phénomène économique, démographique et sociologique d’importance deux à trois fois
supérieure à celui des migrations internationales.

Les données statistiques concernant ces remittances sont empreintes d’une grande incertitude, et
leurs sources relativement hétérogènes. Néanmoins, si l’on prend en considération les principaux
pays qui sont à la fois foyers d’émigration et destinations touristiques importantes, les recettes du
tourisme l’emportent sur les transferts des expatriés pour des pays comme l’Égypte, le Maroc, la
Tunisie ou la Turquie, alors que l’inverse est vrai dans les cas du Mexique ou des Philippines. Pour
les pays d’émigration, la recette peut être importante : les remittances représentent plus de 20 pour
cent du produit intérieur brut pour des pays comme la Moldavie, le Kirghizistan, le Honduras, le
Lesotho, le Liban, Haïti ou la Jordanie ; plus de 15 pour cent pour la Jamaïque, l’Arménie, le Népal,
la Bosnie ou l’Albanie. Ces mêmes remittances représentent des sorties de devises considérables
pour les pays d’immigration : 42 milliards de dollars pour les États-Unis, 15 pour l’Arabie saoudite,
2714 pour la Suisse , 12 pour l’Allemagne, 11 pour la Russie... et même 7,5 milliards pour le
Luxembourg (pour ce dernier pays, paradis de la finance internationale, la balance de paiements peut
heureusement se permettre de telles largesses !).

Statistiquement, un touriste n’est pas un migrant, et un migrant n’est pas un touriste. Selon la
définition adoptée par la commission de statistique des Nations Unies, lorsqu’on change
d’« environnement habituel » et que l’on s’établit ailleurs, notamment pour y travailler, on est un
migrant. En revanche, lorsqu’on se déplace en dehors de son environnement habituel pour un motif
professionnel, sans s’y établir, et qu’on revient ensuite dans son pays de résidence, on est un touriste