L'économie mondiale en 50 inventions

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Publication originale : Little, Brown, 2017.
Traduit de l’anglais par Laurent Bury.

La charrue, l’ampoule électrique, la pilule contraceptive, l’argent liquide, le code-barre, l’air conditionné, l’Etat-providence, le béton, le plastique ... : comment chacune de ces inventions a-t-elle durablement bouleversé l’économie ? À l’heure où l’économie mondiale est de plus en plus complexe et défie la compréhension, Tim Harford conduit le lecteur dans ses arcanes. Cinquante histoires qui sont autant de prétextes à une plongée dans les mécanismes obscurs de l’économie, racontées par un vulgarisateur talentueux. Ou comment l’économie narrative devient un véritable plaisir de lecture.

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EAN13 9782130804390
Langue Français

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Publication originale :
Fifty Things that Made the Modern Economy
Little, Brown, 2017
© Tim Harford, 2017
Avec l’aimable autorisation de la BBC
ISBN 978-2-13-080439-0
re
Dépôt légal – 1 édition : 2018, mars
© Presses Universitaires de France / Humensis, pour l’édition française
170 bis, boulevard du Montparnasse, 75014 Paris
Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.Pour Andrew WrightCHAPITRE 1
La charrue
Imaginez une catastrophe.
La fin de la civilisation. Notre monde moderne, complexe et enchevêtré, n’est plus. Ne vous
demandez pas pourquoi. Peut-être à cause de la grippe porcine ou d’une guerre nucléaire, de
robots tueurs ou de l’apocalypse zombie. Et maintenant imaginez que vous, petit veinard, êtes l’un
des rares survivants. Vous n’avez pas de téléphone. De toute façon, qui appelleriez-vous ? Pas
1
d’Internet. Pas d’électricité. Pas de carburant .
Il y a quarante ans, ce scénario a été présenté par James Burke, historien des sciences, dans
sa série télévisée Connections. Il posait une question simple : confronté au naufrage de la
modernité, sans accès au moteur de la technologie moderne, par où recommencer  ? Que vous
faudrait-il pour vous maintenir en vie, et pour préserver les vestiges de la civilisation ?
2
Réponse : un outil simple mais révolutionnaire . Une charrue. Cela s’explique, car c’est
cette technologie qui permit le démarrage de la civilisation. C’est en fin de compte la charrue qui
a rendu possible notre économie moderne. Et qui a ainsi rendu possible la vie moderne, avec tout
son confort et ses contrariétés : la satisfaction que procure une nourriture savoureuse et
abondante, la facilité d’une recherche rapide sur Internet, la bénédiction d’une eau propre et sans
danger, le plaisir d’un jeu vidéo, mais aussi la pollution de l’air et de l’eau, les manœuvres des
fraudeurs et la lassitude d’un emploi routinier (ou l’absence pure et simple d’emploi).
Il y a douze mille ans, les humains étaient presque exclusivement nomades, ils vivaient de
chasse et de cueillette dans tous les recoins hospitaliers qu’ils trouvaient. Mais, à l’époque, le
monde sortait d’une période glaciaire : tout commençait à se réchauffer et à s’assécher. Les
individus qui jusque-là chassaient et cueillaient dans les montagnes et les hautes plaines
s’aperçurent que les plantes et les animaux mouraient autour d’eux. La faune migrait vers les
3
vallées à la recherche d’eau, et les humains suivaient . Cette évolution se produisit en de
nombreux endroits à différents moments – il y a plus de onze mille ans en Eurasie occidentale, il
y a près de dix mille ans en Inde et en Chine, et il y a plus de huit mille ans en Mésoamérique et
4
dans les Andes. Et elle finit par avoir lieu presque partout .
Ces vallées fertiles mais géographiquement limitées transformèrent la question du
ravitaillement : il était désormais moins rentable de chercher la nourriture ici et là, et plus utile
d’offrir quelques encouragements à la végétation locale. Cela signifiait creuser le sol, pour faire
remonter les nutriments à la surface et laisser l’humidité s’enfoncer loin du soleil. Les hommes
employèrent d’abord des pieux tranchants, qu’ils tenaient dans leurs mains, mais ils passèrent
bientôt à une charrue très simple, qui grattait le sol, tirée par deux bœufs. Le procédé s’avéra
remarquablement efficace.L’agriculture commença pour de bon. Ce n’était plus une alternative désespérée au mode de
vie nomade en voie de disparition, mais une source de prospérité réelle. Une fois les fermes bien
établies – il y a deux mille ans dans la Rome impériale, il y a neuf cents ans dans la Chine de la
dynastie Song –, les cultivateurs devinrent cinq ou six fois plus productifs que les
chasseurs5
cueilleurs qu’ils avaient remplacés .
Réfléchissez : un cinquième de la population devient capable de produire assez pour nourrir
l’ensemble de la société. Que font alors les quatre cinquièmes restants ? Eh bien, ils sont libres
de se spécialiser dans d’autres tâches : préparer le pain, faire cuire des briques, abattre les
arbres, bâtir des maisons, extraire des minerais, fondre le métal, construire des routes. Autrement
6
dit, créer des villes, façonner la civilisation .
Mais il y a là un paradoxe : plus d’abondance peut entraîner plus de concurrence. Si les gens
ordinaires vivent à un niveau de subsistance, les puissants ne peuvent pas vraiment leur prendre
grand-chose – surtout s’ils veulent revenir prendre davantage à la prochaine récolte. Mais plus
les gens ordinaires sont capables de produire, plus les puissants peuvent confisquer. L’abondance
agricole crée des gouvernants et des gouvernés, des maîtres et des serviteurs, et une inégalité de
richesse inconnue parmi les chasseurs-cueilleurs. Elle permet l’essor des rois et des soldats, des
bureaucrates et des prêtres, pour organiser sagement la société, ou pour vivre oisifs du travail
d’autrui. Il existait parfois une inégalité stupéfiante dans les premières sociétés agricoles.
L’empire romain, par exemple, semble avoir été proche des limites biologiques de l’inégalité : si
les riches avaient détenu davantage de ressources, la plupart des gens seraient tout bonnement
7
morts de faim .
Pourtant, la charrue fit plus que créer les bases de la civilisation, avec tous ses avantages et
toutes ses injustices. Différents types de charrue firent apparaître différents types de civilisation.
Utilisées au Moyen-Orient, les premières charrues, ou araires, fonctionnèrent très bien
pendant des milliers d’années, puis se propagèrent vers la Méditerranée, à l’ouest, où elles
étaient idéales pour cultiver les sols secs et pierreux. C’est alors que fut élaboré un outil très
différent, la charrue à versoir, d’abord en Chine il y a plus de deux mille ans, et bien plus tard en
Europe. La charrue à versoir découpe un long et épais ruban de sol qu’elle retourne. En terrain
sec, c’est un exercice contre-productif, qui gâche une humidité précieuse. Mais dans les argiles
fertiles du nord de l’Europe, la charrue à versoir était bien supérieure, elle améliorait l’irrigation
et éliminait les mauvaises herbes à racines profondes, transformant cette concurrence en compost.
L’essor de la charrue à versoir transforma radicalement la répartition naturelle des terres
8
fertiles en Europe . Les habitants des régions septentrionales avaient longtemps eu du mal à
pratiquer l’agriculture, mais c’était désormais au nord et non plus au sud que se trouvaient les
meilleures terres, les plus productives. Il y a environ mille ans, grâce à cette nouvelle prospérité
reposant sur les nouvelles charrues, des villes naquirent et se développèrent dans le nord de
l’Europe. Et elles s’épanouirent avec une structure sociale différente des villes de la
Méditerranée. L’araire des sols secs n’avait besoin que de deux animaux pour la tirer, et c’est en
quadrillant de simples champs carrés qu’elle fonctionnait le mieux. Tout cela avait fait de
l’agriculture une pratique individualiste : un fermier pouvait vivre seul avec sa charrue, ses
bœufs et sa terre. Mais la charrue à versoir, adaptée à l’argile humide, exigeait un attelage de huit
bœufs – ou, mieux, de huit chevaux. Qui possédait une telle richesse ? Elle était surtout efficace
sur de longues et étroites bandes de terrain, souvent à deux pas des champs longs et étroits d’un
autre propriétaire. L’agriculture devint donc une pratique plus communautaire : il fallait partager
la charrue et les animaux de trait, et résoudre les litiges. Les hommes se réunirent au sein devillages. La charrue à versoir aida à faire advenir le système seigneurial dans le nord de
9
l’Europe .
La charrue remodela aussi la vie familiale. C’était un outil lourd, et le labour était perçu
comme un travail d’homme. Mais le blé et le riz exigeaient plus d’apprêts culinaires que les noix
et les baies, et les femmes se mirent donc à passer plus de temps à la maison pour préparer les
repas. Une étude réalisée sur des squelettes syriens vieux de neuf mille ans a montré que les
femmes souffraient d’arthrite dans les genoux et les pieds, apparemment à force de s’agenouiller
1 0
pour moudre les céréales . Et puisque les femmes n’avaient plus à transporter leurs nourrissons
1 1
durant la chasse et la cueillette, les grossesses devinrent plus fréquentes .
Le passage de la cueillette à l’agriculture, permis par la charrue, transforma peut-être
jusqu’à la politique sexuelle. Si vous possédez des terres, c’est un atout que vous pouvez
transmettre à vos enfants. Et si vous êtes un homme, cela signifie que vous serez amené à vous
demander plus souvent si vous êtes bien le père de vos enfants : après tout, votre femme passe
tout son temps à la maison pendant que vous êtes dans les champs. Ne fait-elle vraiment rien
d’autre que moudre le grain ? Selon une théorie – ce n’est qu’une hypothèse, mais fascinante –, la
charrue aurait renforcé la surveillance masculine de l’activité sexuelle des femmes. Si c’est là un
1 2
effet de la charrue, il est lent à s’estomper .
La charrue, donc, fit bien plus qu’augmenter la productivité des cultures. Elle changea tout,
au point que certains se demandèrent si son invention était vraiment une bonne idée. Bien sûr, elle
fonctionnait à la perfection, mais non contente de fournir les bases de la civilisation, elle semble
avoir aussi favorisé l’essor de la misogynie et de la tyrannie. Les découvertes archéologiques
suggèrent que les premiers fermiers étaient en bien moins bonne santé que les
chasseurscueilleurs de la génération précédente. Avec leur régime constitué de riz et de céréales, nos
ancêtres étaient privés de vitamines, de fer et de protéines. Il y a dix mille ans, quand les sociétés
passèrent de la cueillette à l’agriculture, la taille moyenne des hommes et des femmes diminua de
quinze centimètres, et ils commencèrent à souffrir de parasites, de maladies et de malnutrition
infantile. Dans son livre, De l’inégalité parmi les sociétés, Jared Diamond présente l’adoption
de l’agriculture comme « la pire erreur dans l’histoire de la race humaine ».
Vous vous étonnez peut-être dès lors que l’agriculture se soit propagée aussi vite. Nous
avons déjà donné la réponse : le surplus alimentaire permit une population plus nombreuse, et des
sociétés dotées de spécialistes – maçons, prêtres et artisans, mais aussi soldats spécialisés. Les
armées, même composées de soldats rabougris, furent sans doute assez puissantes pour chasser
les dernières tribus de chasseurs-cueilleurs, qui durent se rabattre vers les terres les plus
marginales. Même là, les rares tribus nomades qui existent encore aujourd’hui conservent un
régime alimentaire relativement sain, avec toute une gamme de noix, de baies et d’animaux.
Lorsqu’on demanda à un Bochiman du Kalahari pourquoi sa tribu n’avait pas imité ses voisins et
adopté la charrue, il répondit : «  Pourquoi le devrions-nous, alors qu’il y a tant de noix de
1 3
mongongo dans le monde  ? »
Vous êtes donc l’un des quelques survivants de la fin de la civilisation. Allez-vous
réinventer la charrue, pour tout recommencer ? Ou faudrait-il se contenter de noix de mongongo ?1.  Pour une exploration détaillée de ce scénario, voir Lewis Dartnell, À ouvrir en cas
d’apocalypse : petite encyclopédie du savoir minimal pour reconstruire le monde, trad. S.
Guillot, Paris, Lattès, 2015.
2. James Burke, Connections, documentaire produit par la BBC, 1978.
3.  James Burke, Connections, Londres, Macmillan, 1978, p. 7  ; Ian Morris, Foragers,
Farmers and Fossil Fuels, Oxford, Princeton University Press, 2015.
4. Ian Morris, Foragers, Farmers and Fossil Fuels, op. cit., p. 153.
5. Ibid., p. 52. Morris utilise la consommation d’énergie (sous la forme de nourriture,
notamment) comme mesure du revenu  ; c’est un peu réducteur, mais dans la mesure où il
s’agit de la préhistoire, ce n’est pas absurde.
6. James Burke, Connections, op. cit. Dans The Economy of Cities (New York, Vintage,
1970), Jane Jacobs présente une vision alternative : la ville est apparue d’abord, sous la
forme d’une implantation commerciale qui est peu à peu devenue plus complexe et plus
permanente. C’est seulement alors que naquirent les technologies agricoles comme la
charrue et la domestication des animaux. Quoi qu’il en soit, la charrue est arrivée dès les
premiers temps de la civilisation, et a ensuite joué un rôle essentiel.
7.  Branko Milanovic, Peter H. Lindert, Jeffrey G. Williamson, «  Measuring Ancient
o
Inequality », NBER Working Paper n 13550, octobre 2007.
8. Lewis Dartnell, À ouvrir en cas d’apocalypse, op. cit., p. 102-104.
9.  Lynn White, Technologie médiévale et transformations sociales, trad. M. Lejeune,
Paris/La Haye, Mouton, 1969, p. 55-76.
10. Ian Morris, Foragers, Farmers and Fossil Fuels, op. cit., p. 59.
11. Jared Diamond, « The Worst Mistake in the History of the Human Race », Discover, mai
1987 :
http://discovermagazine.com/1987/may/02-the-worst-mistake-in-the-history-of-thehuman-race (consulté le 20 décembre 2017 ; tous les liens Internet reproduits en notes de bas
de page ont été vérifiés à la même date).
12. Ian Morris, Foragers, Farmers and Fossil Fuels, op. cit., p. 60.
13. Jared Diamond, « The Worst Mistake in the History of the Human Race », art. cité.INTRODUCTION
Les Bochimans du Kalahari n’ont peut-être pas envie d’adopter la charrue, mais la
civilisation moderne leur offre encore quelques autres possibilités potentiellement lucratives :
100 millilitres d’huile de mongongo pressée à froid se vendent en ce moment 25,38 livres sterling
1
sur evitamins.com, par l’intermédiaire de la société Shea Terra Organics . Apparemment, c’est
excellent pour les cheveux.
L’huile de mongongo est donc l’un des quelque dix milliards de produits et services
2
actuellement proposés dans les principaux centres économiques de la planète . Le système
économique mondial qui fournit ces produits et services est vaste et d’une invraisemblable
complexité. Il inclut presque chacun des 7,5 milliards d’habitants de la Terre. Il offre un luxe
inouï à quelques centaines de millions d’entre eux. Il laisse aussi à la traîne des centaines de
millions d’êtres humains, il soumet à une terrible pression l’écosystème de la planète et, comme
nous l’a rappelé l’effondrement financier de 2008, il a l’habitude préoccupante de déboucher
régulièrement sur une crise. Personne n’en a la responsabilité. D’ailleurs, aucun individu ne
pourrait jamais espérer comprendre plus d’une fraction de ce qui s’y passe.
Comment appréhender ce système stupéfiant dont notre vie dépend ?
Un autre de ces dix milliards de produits – ce livre – tente de répondre à cette question.
Regardez-le de plus près (si vous écoutez un audiolivre ou si vous le lisez sur une tablette, vous
devrez fouiller dans vos souvenirs pour vous rappeler à quoi ressemble un volume imprimé).
Promenez vos doigts à la surface du papier. N’est-ce pas admirable ? Il est souple, de manière à
pouvoir être assemblé en un volume, dont les pages se tournent facilement sans reliure
compliquée. Il est robuste, et peut donc être fabriqué en fines feuilles. Point tout aussi important,
il est suffisamment peu coûteux pour permettre de nombreux usages plus éphémères : emballage,
impression de journaux qui seront périmés dans quelques heures, essuyage… essuyage de ce que
vous voudrez.
Le papier est un matériau formidable, bien que jetable. En fait, le papier est un matériau
formidable en partie parce que jetable. Mais ce livre ne se limite pas à des pages.
Si vous examinez la couverture, vous verrez un code-barres, peut-être même plusieurs. Le
code-barres est un numéro qu’un ordinateur peut aisément déchiffrer, et le code-barres figurant au
dos de ce livre le distingue de tous les autres jamais écrits. D’autres codes-barres distinguent le
Coca-Cola de l’eau de javel, un parapluie d’un disque dur portable. Ces codes-barres ne sont pas
simplement une commodité pour le passage à la caisse d’un magasin. L’essor du code-barres a
transformé l’économie mondiale, il a modifié la géographie de la fabrication et de la
commercialisation. Pourtant, le code-barres en soi est souvent négligé.
Dans les premières pages du livre, il figure une mention de droit d’auteur. Il vous indique
que, même si ce volume vous appartient, les mots qui s’y trouvent sont à moi. Qu’est-ce que celasignifie ? C’est le résultat d’une méta-invention, d’une invention qui concerne les inventions : le
concept de «  propriété intellectuelle  », qui contribue profondément à décider qui gagne de
l’argent dans le monde moderne.
Pourtant, ce livre rend visible une autre invention encore plus fondamentale : l’écriture. La
faculté de noter nos idées, nos souvenirs et nos histoires sous-tend toute notre civilisation. Mais
nous comprenons à présent que l’écriture même fut inventée à des fins économiques, pour aider à
coordonner et planifier les va-et-vient d’une économie toujours plus sophistiquée.
Chacune de ces inventions nous raconte une histoire, pas seulement celle de l’ingéniosité
humaine, mais aussi celle des systèmes invisibles qui nous entourent : les chaînes
d’approvisionnement mondiales, l’information omniprésente, l’argent, les idées et, oui, même les
canalisations qui font disparaître le papier-toilette emporté par la chasse d’eau.
Ce livre braque un projecteur sur les détails fascinants du fonctionnement de notre économie
mondiale à partir de cinquante inventions particulières (dont le papier, le code-barres, la
propriété intellectuelle et l’écriture même). Chaque fois, nous découvrirons ce qui se passe
lorsque nous faisons un gros plan sur une invention, ou un zoom arrière pour en examiner les
conséquences inattendues. En chemin, nous trouverons la réponse à quelques questions
surprenantes. Par exemple :
– Quel lien existe-t-il entre Elton John et la promesse du « bureau sans papier » ?
– Quelle découverte américaine fut interdite au Japon pendant quatre décennies, et en quoi
fut-elle nuisible à l’épanouissement professionnel des Japonaises ?
– Pourquoi les policiers se crurent-ils obligés d’exécuter deux fois un assassin londonien en
1803, et quel est le rapport avec l’électronique portable ?
– Comment une innovation monétaire a-t-elle détruit le Parlement britannique ?
– Quel produit lancé en 1976 connut un échec immédiat, mais fut salué par Paul Samuelson,
prix Nobel d’économie, au même titre que le vin, l’alphabet et la roue ?
– Quel est le point commun entre la présidente de la Réserve fédérale, Janet Yellen, et le
grand empereur mongolo-chinois Kubilaï Khan ?
Parmi ces cinquante inventions, certaines, comme la charrue, sont d’une simplicité
déconcertante. D’autres, comme l’horloge, ont acquis un raffinement stupéfiant. Certaines sont
lourdement matérielles, comme le béton. D’autres, comme la société à responsabilité limitée, sont
des inventions abstraites qu’on ne peut toucher. Certaines, comme l’iPhone, sont monstrueusement
rentables. D’autres, comme le moteur diesel, ont d’abord été des échecs commerciaux. Mais
toutes ont une histoire à raconter, qui nous renseigne sur la manière dont tourne notre monde et
attire notre attention sur quelques-uns des miracles quotidiens qui nous entourent, souvent dans
les objets en apparence les plus ordinaires. Certaines de ces histoires mettent en jeu de vastes
forces économiques impersonnelles ; d’autres sont des tragédies ou des preuves du génie humain.
Ce livre ne cherche pas à identifier les cinquante inventions les plus importantes du point de
vue de l’économie. Il ne s’agit ni d’un catalogue de trois cents pages ni d’un classement
hiérarchique. D’ailleurs, certaines inventions qui auraient parfaitement leur place ici n’ont pas été
retenues : l’imprimerie, le métier à tisser mécanique, le moteur à vapeur, l’avion ou l’ordinateur.
Comment justifier de telles omissions ? La réponse est simple : il y a d’autres histoires à
raconter. Par exemple, la tentative d’élaboration d’un « rayon de la mort » qui conduisit en fait à
l’invention du radar, grâce auquel le voyage aérien est devenu sans danger. Ou cette nouveauté
qui arriva en Allemagne peu avant que Gutenberg n’invente la presse, et sans laquelle
l’imprimerie, techniquement réalisable, aurait relevé du suicide économique (vous avez bien
deviné, c’est le papier).
Il ne s’agit pas de faire de l’ombre à l’informatique, mais au contraire d’apporter un
éclairage. Cela me pousse à étudier tout un groupe d’inventions qui ont fait des ordinateurs cesformidables outils multi-usages qu’ils sont aujourd’hui – le compilateur de Grace Hopper, qui a
grandement facilité la communication entre humains et ordinateurs ; le chiffrement à clef publique,
qui sécurise l’e-commerce ; et l’algorithme de recherche Google, qui rend intelligible le World
Wide Web.
Durant mes recherches, je me suis rendu compte que certains thèmes revenaient
constamment. La charrue en illustre plusieurs : par exemple, la façon dont les idées nouvelles font
souvent pencher la balance du pouvoir économique, en créant des gagnants et des perdants ; les
effets inattendus de notre mode de vie sur l’économie, comme l’évolution des relations entre
hommes et femmes ; comment une invention telle que la charrue rend possible d’autres inventions
comme l’écriture, les droits de propriété, l’engrais chimique et bien davantage encore.
J’ai donc ajouté à ces récits quelques interludes, pour réfléchir à ces thèmes communs. Et, à
la fin du livre, nous pourrons rassembler ces leçons et nous demander comment envisager
aujourd’hui l’innovation. Quels sont les meilleurs moyens d’encourager les idées nouvelles  ?
Comment penser clairement aux conséquences possibles de ces idées, et agir afin d’en maximiser
les effets positifs et d’en limiter les effets négatifs ?
Il n’est que trop facile d’adopter un point de vue schématique et de voir seulement les
inventions comme des solutions à nos problèmes. Les inventions guérissent le cancer. Les
inventions nous amènent plus vite sur nos lieux de vacances. Les inventions sont amusantes. Les
inventions rapportent de l’argent. Certes, il est vrai que les inventions réussissent parce qu’elles
résolvent un problème que quelqu’un, quelque part, souhaite résoudre. La charrue s’est imposée
parce qu’elle aidait les fermiers à cultiver plus de terre en contrepartie de moins d’efforts. Mais
il ne faut pas tomber dans l’erreur de croire que les inventions se limitent à des solutions. Elles
sont bien davantage. Les inventions influencent notre vie de manière imprévisible, et alors
qu’elles résolvent les problèmes des uns, elles en créent souvent pour les autres.
Ces cinquante inventions qui ont façonné notre économie n’ont pas mérité ce titre parce
qu’elles se contentaient de produire plus et moins cher. Chacune d’elles s’appuie sur un réseau
complexe de connexions économiques. Parfois elles nous ont pris au piège, parfois elles ont
permis de rompre avec de vieilles contraintes, et parfois elles ont tissé des motifs entièrement
neufs.1. https://www.evitamins.com/uk/mongongo-hair-oil-shea-erra-organics-108013
2.  Estimation avancée par Eric Beinhocker, directeur de l’Institute for New Economic
Thinking, à Oxford.PREMIÈRE PARTIE
GAGNANTS ET PERDANTSIl existe un mot pour désigner ces imbéciles entêtés qui refusent de comprendre les
bénéfices que l’on peut tirer de la nouvelle technologie : « luddiste ». Toujours prêts à adopter
les néologismes, les économistes parlent même de « mensonge luddiste » pour évoquer l’idée
contestable selon laquelle le progrès technologique entraîne toujours un chômage de masse. À
l’origine, les luddistes étaient des tisserands et des ouvriers du textile qui brisèrent les métiers
mécaniques en Angleterre, il y a deux siècles.
«  À l’époque, certains croyaient que la technologie créerait du chômage. Ils se
trompaient », commente Walter Isaacson, biographe d’Albert Einstein, de Benjamin Franklin
et de Steve Jobs. «  La Révolution industrielle rendit l’Angleterre plus riche et augmenta le
1
nombre total d’actifs, notamment dans l’industrie du textile et du vêtement . »
C’est vrai. Mais il serait injuste de considérer les luddistes comme des imbéciles
rétrogrades. S’ils brisaient les métiers mécaniques, ce n’est pas parce qu’ils craignaient à tort
que les machines n’appauvrissent l’Angleterre. C’est parce qu’ils craignaient à raison que ces
machines ne les appauvrissent, eux. Ouvriers qualifiés, ils savaient que les métiers mécaniques
allaient dévaluer leurs compétences. Ils comprenaient parfaitement bien les conséquences de
2
la technologie à laquelle ils étaient confrontés, et ils avaient raison de la redouter .
La situation des luddistes n’a rien d’exceptionnel. Les nouvelles technologies créent
presque toujours des gagnants et des perdants. Même l’invention d’un meilleur piège à rats est
une mauvaise nouvelle pour les fabricants de souricières traditionnelles. Et ce n’est pas non
plus une bonne nouvelle pour les souris.
Le processus par lequel le terrain de jeu change de forme n’est pas toujours linéaire. Les
luddistes n’avaient pas peur d’être remplacés par des machines, mais par les ouvriers moins
3
qualifiés et moins coûteux que permettraient d’employer les machines .
Donc chaque fois qu’apparaît une nouvelle technologie, il vaut la peine de se demander
qui y gagnera et qui y perdra. La réponse a souvent de quoi nous surprendre.1.  Walter Isaacson, «  Luddites Fear Humanity Will Make Short Work of Finite Wants  »,
Financial Times, 3 mars 2015.
2.  Tim Harford, «  Man vs Machine (Again)  », Financial Times, 13 mars 2015  ; Clive
Thompson, «  When Robots Take All of Our Jobs, Remember the Luddites » ,Smithsonian
Magazine, janvier 2017
(www.smithsonianmag.com/innovation/when-robots-take-jobsremember-luddites-180961423/).
3.  Evan Andrews, «  Who Were the Luddites  ?  », History, 7 août 2015
(www.history.com/news/ask-history/who-were-the-luddites).CHAPITRE 2
Le phonographe
Qui est le chanteur le mieux payé au monde ? En 2015, selon le magazine Forbes, c’était
probablement Elton John. Il aurait gagné cent millions de dollars. U2 a gagné deux fois plus,
1
apparemment, mais ils sont quatre. Il n’existe qu’un seul Elton John .
Il y a deux cent quinze ans, la réponse à cette même question aurait été : le chanteur le mieux
payé au monde est Mrs Billington. D’aucuns disent qu’Elizabeth Billington est la plus grande
soprano que l’Angleterre ait connue. Sir Joshua Reynolds, premier président de la Royal
Academy of Arts, fit son portrait, debout avec une partition dans les mains, les cheveux en partie
relevés, en partie flottant au vent, écoutant un chœur d’anges. Le compositeur Joseph Haydn
trouva que cette effigie ne lui rendait pas justice : ce sont les anges qui auraient dû écouter
2
Mrs Billington, et non l’inverse .
Elizabeth Billington fit sensation à la ville autant qu’à la scène. Une biographie scandaleuse,
qui lui était consacrée, fut épuisée en moins d’une journée. Le livre incluait de prétendues lettres
intimes de ses illustres amants, dont le prince de Galles, le futur roi George IV. En hommage à
son talent, lorsqu’elle fut remise de six semaines de maladie au cours de sa tournée en Italie,
3
l’opéra de Venise fut illuminé pendant trois jours .
La sulfureuse réputation d’Elizabeth Billington était telle qu’elle fit l’objet d’une guerre des
théâtres. Les directeurs des deux principaux opéras de Londres à l’époque, Covent Garden et
Drury Lane, cherchaient si désespérément à s’assurer ses services qu’elle finit par chanter dans
l’un et l’autre, en alternance  ; elle gagna au moins 10  000 livres au cours de la saison 1801.
C’était, même pour elle, une somme remarquable, qui suscita beaucoup de commentaires. Mais,
converties en monnaie actuelle, cela ne fait guère que 687 000 livres, ou un million de dollars,
soit 1 % de ce que gagne Elton John.
Comment expliquer cette différence  ? Pourquoi Elton John vaut-il cent fois Elizabeth
Billington ?
Une soixantaine d’années après la mort d’Elizabeth Billington, le grand économiste Alfred
Marshall analysa l’impact du télégraphe électrique. Cette technologie reliait alors l’Amérique, la
Grande-Bretagne, l’Inde et même l’Australie. Grâce aux moyens de communication modernes, « 
les hommes, après avoir atteint une position supérieure, peuvent employer leur génie constructif
ou spéculatif à des entreprises plus vastes, et s’étendant sur une surface plus ample que
4
jamais  ». Les principaux industriels de la planète s’enrichissaient encore plus vite. L’écart se
creusait entre eux et les moins audacieux.
Pourtant, les mêmes avantages n’étaient pas offerts aux plus brillants représentants de chaque
profession, expliquait Marshall. À la recherche d’une comparaison, son choix se porta sur les artsdu spectacle. Le «  nombre de personnes que peut atteindre une voix humaine est strictement
limité », et un chanteur ne pouvait donc pas espérer gagner plus d’une certaine somme.
Le 24 décembre 1877, deux ans après qu’Alfred Marshall eut écrit ces mots, Thomas Edison
déposa le brevet du phonographe. C’était la première machine à pouvoir à la fois enregistrer et
reproduire le son d’une voix humaine.
Au début, personne ne sut comment accueillir cette technologie. Un éditeur français,
Édouard-Léon Scott de Martinville avait déjà imaginé un appareil appelé phono-autographe, pour
garder la trace visuelle du son de la voix, un peu comme un sismographe enregistre un
tremblement de terre. Mais M. de Martinville ne semble pas avoir songé qu’on pouvait essayer
5
de retransformer l’enregistrement en son .
Très vite, l’application de la nouvelle technologie apparut clairement : on pouvait
enregistrer les meilleurs chanteurs au monde, et vendre les enregistrements. Au départ,
l’opération ressemblait un peu à l’usage de papier carbone pour faire des copies avec une
machine à écrire : une prestation ne pouvait être saisie que par trois ou quatre phonographes à la
fois. Dans les années 1890, l’une des chansons du chanteur afro-américain George W. Johnson
était très prisée ; pour satisfaire ses admirateurs, on dit qu’il passa ses journées à chanter cette
fameuse chanson, jusqu’au jour où sa voix lâcha : il l’avait chantée cinquante fois par jour pour
6
produire seulement deux cents enregistrements . Quand Emile Berliner proposa d’enregistrer la
voix sur un disque plutôt que sur le cylindre d’Edison, la production de masse devint possible.
Puis vinrent la radio et le cinéma. Des artistes comme Charlie Chaplin purent atteindre un marché
7
mondial aussi aisément que les industriels décrits par Alfred Marshall .
Pour les Charlie Chaplin et les Elton John de la planète, les nouvelles technologies furent
synonymes de renommée plus large et de gains plus élevés. En revanche, pour les chanteurs
ambulants, ce fut un désastre. À l’époque d’Elizabeth Billington, beaucoup d’artistes médiocres
gagnaient leur vie dans les salles de concert – c’est que Mrs Billington ne pouvait pas être
partout… Mais quand vous disposez chez vous des moyens d’écouter les meilleurs chanteurs au
monde, pourquoi payeriez-vous pour aller écouter en chair et en os une prestation seulement
correcte ?
Le phonographe de Thomas Edison ouvrit la voie à une dynamique «  tout au vainqueur  »
dans l’industrie du spectacle vivant. Les artistes les plus brillants passèrent de recettes type
Billington à des recettes type Elton John. Et pendant ce temps, les à peine moins bons perdirent
leur confort de vie et se mirent à tirer le diable par la queue : un petit écart de qualité se traduisit
par un immense écart de salaire. En 1981, l’économiste Sherwin Rosen qualifia ce phénomène
d’« effet superstar ». Imaginez la fortune qu’aurait pu gagner Mrs Billington si le phonographe
8
avait existé en 1801  !
L’innovation technologique a également créé un effet superstar dans d’autres secteurs. La
télévision par satellite, par exemple, est aux footballeurs ce que le phonographe fut pour les
e
musiciens, ou le télégraphe aux industriels du XIX siècle. Il y a quelques décennies, même si
vous étiez le meilleur footballeur du monde, vous ne pouviez pas avoir plus de spectateurs par
semaine que n’en contenait un stade. À présent, le moindre de vos mouvements est contemplé par
des centaines de millions de personnes sur chaque continent. Cela tient en partie au fait que les
matches peuvent être diffusés, mais aussi à la multiplication du nombre de chaînes de télévision.
Quand les bonnes équipes sont devenues plus rares que les diffuseurs potentiels, la guerre des
chaînes est devenue frénétique. Et à mesure que le volume du marché augmentait pour le football,
l’écart de salaire s’est creusé entre les meilleurs et les simplement très bons. Dans les années1980 encore, les joueurs des meilleures équipes anglaises gagnaient deux fois plus que les moins
bons, ceux qui étaient membres d’une équipe pointant à la cinquantième place au classement
national. Désormais, le salaire moyen des joueurs de Premier League équivaut à vingt-cinq fois
9
celui de joueurs situés deux divisions plus bas .
Les évolutions technologiques ont la faculté de bouleverser radicalement qui gagne quoi  ;
elles sont terribles parce qu’elles peuvent être soudaines, et parce que les intéressés possèdent
les mêmes compétences mais n’ont plus du tout la même capacité de revenu. Comment réagir ?
Quand une inégalité est causée par un changement de fiscalité, par la collusion entre entreprises
ou par la préférence du gouvernement pour certains intérêts, au moins on a un ennemi. Mais il est
difficile d’interdire Google et Facebook simplement pour protéger le gagne-pain des journalistes
de la presse écrite.
e
Tout au long du XX siècle, une série d’innovations – la cassette audio, le CD, le DVD – ont
préservé le modèle économique créé par le phonographe. Mais à la fin du siècle sont arrivés le
format MP3 et les connexions Internet rapides. Tout à coup, plus besoin d’acheter un disque de
plastique pour écouter votre musique préférée, vous la trouvez en ligne, gratuitement. En 2002,
David Bowie mettait en garde ses collègues sur l’avenir bien différent qui les attendait : «  La
musique même deviendra comme l’eau courante ou l’électricité. Préparez-vous à faire beaucoup
1 0
de tournées, parce que c’est réellement la seule situation unique qui restera . »
Bowie semble avoir eu du nez. Auparavant, les artistes vendaient des places de concert pour
faire vendre leurs albums ; à présent ils utilisent leurs albums pour écouler des places de concert.
Pour autant, nous n’en sommes pas revenus à l’époque de Mrs Billington : l’amplification, les
concerts de rock dans les stades, les tournées mondiales et les contrats juteux permettent aux
musiciens les plus admirés de toucher un large public. L’inégalité se porte bien, merci : 1 % des
artistes (les plus connus) gagnent cinq fois plus grâce à leurs concerts que 95  % de la
1 1
profession . Le phonographe appartient au passé, mais le changement technologique n’a rien
perdu de sa capacité à redistribuer les cartes entre gagnants et perdants.1.  «  The World’s 25 Highest-Paid Musicians  », Forbes
(www.forbes.com/pictures/eegi45lfkk/the-worlds-25-highest-paid-musicians/).
2. Mrs Billington, as St Cecilia, British Museum Collection
(http://www.britishmuseum.org/research/collection_online/collection_object_details.aspx?
objectId=1597608&partId=1)  ; Chrystia Freeland, «  What a Nineteenth-Century English
er
Soprano Can Teach Us About the Income Gap », Penguin Press Blog, 1 avril 2013.
3.  W.B. Squire, «  Elizabeth Billington », The Dictionary of National Biography
18951900, https://en.wikisource.org/wiki/Billington,_Elizabeth_(DNB00).
4. Alfred Marshall, Principles of Economics, Londres, MacMillan, 1890, cité in Sherwin
0
Rosen, «  The Economics of Superstars  », American Economic Review, vol. 71, n 5,
décembre 1981.
5.  «  Oldest Recorded Voices Sing Again  », BBC News, 28 mars 2008
(news.bbc.co.uk/1/hi/technology/7318180.stm).
6. Tim Brooks, Lost Sounds. Blacks and the Birth of the Recording Industry, 1890-1919,
Chicago, University of Illinois Press, 2004, p. 35.
7. Richard Osborne, Vinyl. A History of the Analogue Record, Farnham, Ashgate, 2012.
8. Sherwin Rosen, « The Economics of Superstars », art. cité.
9.  «  Mind the Gap  », Daily Mail, 20 février
2016
(www.dailymail.co.uk/sport/football/article-3456453/Ming-gap-Premier-League-wagessoar-average-salaries-2014-15-season-1-7million-rest-creep-along.html).
10.  Cité par Alan Krueger, «  The Economics of Real Superstars. The Market for Rock
Concerts in the Material World », document de travail, avril 2004.
11.  Alan B. Krueger, «  Land of Hope and Dreams. Rock and Roll, Economics and
Rebuilding the Middle Class  », discours prononcé le 12 juin 2013 à
Cleveland
(https://obamawhitehouse.archives.gov/blog/2013/06/12/rock-and-roll-economics-andrebuilding-middle-class).CHAPITRE 3
Le fil de fer barbelé
Fin 1876, selon la légende, un jeune homme nommé John Warne Gates construisit une
clôture en fil de fer sur la place d’armes de San Antonio, au Texas. Il rassembla quelques-uns des
taureaux les plus imposants et les plus sauvages de tout l’État, du moins est-ce ainsi qu’il les
décrivit. D’autres prétendent que son troupeau était docile. Et d’autres encore se demandent
1
même si cette histoire est vraie. Peu importe .
Gates – qui allait ensuite être surnommé « On parie un million » – se mit à prendre les paris
des badauds : ces bestiaux puissants, à longues cornes, seraient-ils capables de passer à travers
une clôture d’aspect fragile ? La clôture résista.
Même quand le comparse de Gates, un cow-boy mexicain, chargea en hurlant des jurons
espagnols et en agitant dans chaque main un tison enflammé, le fil de fer tint bon face au bétail.
Gates ne craignait rien pour les paris, et il jouait en fait plus gros : il vendait un nouveau type de
clôture, et les commandes bientôt s’accumulèrent.
Les réclames de l’époque vantaient la « plus grande découverte de notre époque », brevetée
par J. F. Glidden, originaire de De Kalb, dans l’Illinois. John Warne Gates la décrivait en termes
2
plus poétiques : « Plus léger que l’air, plus fort que le whisky, moins cher que la poussière . »
Nous l’appelons simplement fil de fer barbelé.
Prétendre que le barbelé est la plus grande découverte de l’époque peut paraître excessif,
même en tenant compte du fait que les publicitaires ne savaient pas qu’Alexander Graham Bell
était alors sur le point de faire breveter son invention. Mais si les esprits modernes voient le
téléphone comme révolutionnaire, le fil de fer barbelé introduisit d’énormes changements dans
l’Ouest américain, et bien plus rapidement.
Le barbelé conçu par Joseph Glidden ne fut pas le premier modèle, mais c’était le meilleur.
Sa modernité se reconnaît instantanément : c’est ce même fil de fer qu’on voit aujourd’hui autour
des champs. Les barbes piquantes sont fixées à un fil lisse, autour duquel on enroule un deuxième
3
fil pour empêcher les pointes de glisser . Les fermiers n’en firent qu’une bouchée.
Il y avait une raison à cet appétit des agriculteurs américains. Quelques années auparavant,
en 1862, le président Abraham Lincoln avait signé le Homestead Act, qui stipulait que tout
citoyen honnête – ce qui incluait les femmes et les esclaves affranchis – pouvait revendiquer
jusqu’à 65 hectares de terre dans l’Ouest des États-Unis. Il suffisait d’y construire une maison et
d’y travailler la terre pendant cinq ans. Le but était d’améliorer à la fois la terre et le sort des
Américains en créant une classe de propriétaires terriens libres, vertueux et travailleurs, ayant un
4
solide intérêt personnel pour l’avenir de la nation .Cela paraît simple. Mais la prairie était une vaste étendue de hautes herbes, non
cartographiée, faite pour des nomades et non pour des colons. Elle avait longtemps été le
territoire des peuples indigènes. Quand les Européens arrivèrent et s’enfoncèrent vers l’ouest, les
cow-boys lâchés dans ce paysage illimité se mirent à élever du bétail dans les plaines.
Pourtant, les colons avaient besoin de clôtures, notamment pour empêcher ces troupeaux
errants de piétiner les récoltes. Et le bois était rare : pas question de planter des kilomètres de
5
palissades à travers ce qu’on appelait souvent le « désert américain  ». Les fermiers tentèrent de
faire pousser des haies d’épineux, mais leur croissance était lente et capricieuse. Les clôtures en
fil de fer lisse ne servaient pas non plus à grand-chose, puisque le bétail passait aisément à
travers.
Beaucoup se lamentaient du manque de matériau de clôture. Le ministère américain de
l’Agriculture mena une enquête en 1870 et conclut qu’il serait impossible de coloniser l’Ouest
6
américain tant qu’aucune technologie ne fonctionnerait . L’Ouest se mit à imaginer des solutions
en masse : à une époque, il en émana plus de propositions de nouveaux modes de clôture que dans
7
l’ensemble du reste du monde . Et quelle idée sortit victorieuse de ce bouillonnement
intellectuel ? Le fil de fer barbelé.
Les barbelés transformèrent ce que le Homestead Act n’avait pu changer. Jusque-là, la
prairie était un espace sans bornes, plus semblable à un océan qu’à une étendue de terre arable.
La propriété privée y était rare parce qu’elle était impossible à imposer.
Le fil de fer barbelé se propagea donc parce qu’il permettait de résoudre l’un des plus gros
problèmes des colons. Pourtant, il suscita aussi de farouches désaccords. Et on voit aisément
pourquoi. Les fermiers essayaient de délimiter leur propriété, qui avait jadis appartenu à diverses
tribus indiennes. Et vingt-cinq ans après le Homestead Act vint le Dawes Act, qui attribuait des
terres aux familles indigènes et distribuait le reste aux fermiers blancs. Olivier Razac, auteur d’un
livre sur le fil de fer barbelé, estime que, non content de libérer des terres pour l’agriculture, le
Dawes Act contribua à « détruire les fondements de la société indienne ». Pas étonnant que ces
tribus aient qualifié les barbelés de « corde du diable ».
Les cow-boys d’antan vivaient aussi selon le principe que le bétail était libre de paître à
travers les plaines : c’était la loi de l’open range. Les cow-boys détestaient les barbelés, qui
causaient aux bêtes de mauvaises blessures et des infections. Par temps de blizzard, les troupeaux
tentaient de se diriger vers le sud ; ils étaient parfois bloqués contre les fils de fer et mouraient
par milliers de têtes.
D’autres éleveurs adoptèrent le barbelé pour clôturer des ranchs privés. Et si l’attrait du
barbelé était de pouvoir imposer des limites légales, il existait aussi beaucoup de clôtures
illégales, qui tentaient d’usurper la terre commune à des fins privées.
Quand les clôtures en barbelés commencèrent à se dresser dans l’Ouest, des bagarres
8
éclatèrent . Au cours des « guerres des clôtures », des gangs masqués baptisés Blue Devils ou
Javelinas coupaient les fils de fer et laissaient des menaces de mort intimant au propriétaire
l’ordre de ne pas réparer ses clôtures. Il y eut des fusillades et même quelques homicides. Les
autorités finirent par intervenir. Les guerres prirent fin et les barbelés restèrent. Il y eut des
gagnants, et il y eut des perdants.
En 1883, un conducteur de bétail écrivit : «  Ça me rend malade quand je pense que des
oignons et des patates poussent là où des mustangs devraient être en train de s’exercer et où des
9
étalons devraient grandir avant d’être mis sur le marché . » Et si les cow-boys s’indignaient, les
Indiens connurent un sort bien pire.e
Ces féroces litiges de la Frontière reflétaient un vieux débat philosophique. Au XVII siècle,
le philosophe britannique John Locke – qui devait avoir une forte influence sur les pères
fondateurs des États-Unis – se posa cette question : peut-on légalement posséder une terre ?
Autrefois, rien n’appartenait à personne : la terre était un don de la nature ou de Dieu. Mais le
monde de Locke était rempli de terres en propriété privée, appartenant au roi en personne ou aux
simples paysans. Comment les largesses de la nature étaient-elles tombées entre des mains
privées ? Cela signifiait-il inévitablement qu’un individu accompagné de quelques gros bras avait
mis la main sur tout ce qu’il pouvait ? Si c’était le cas, la civilisation reposait sur le vol avec
violence. Cette conclusion ne satisfaisait ni Locke ni ses riches mécènes.
Locke affirmait que nous possédons tous notre propre travail. Si vous mélangez votre travail
à la terre que fournit la nature – par exemple, en labourant le sol –, alors vous avez associé une
chose qui vous appartient clairement à une autre chose qui n’est à personne. En travaillant la
terre, vous vous l’appropriez.
Ce n’était pas un argument purement théorique. Locke participait activement au débat sur la
colonisation de l’Amérique par l’Europe. Selon la politologue Barbara Arneil, spécialiste de
Locke, « la question “Comment la propriété privée a-t-elle été créée par les premiers hommes ?”
revient pour Locke à se demander “Qui peut à juste titre posséder aujourd’hui les terres de
1 0
l’Amérique ?”  ». Pour étayer ses dires, Locke affirmait aussi que la terre était abondante et
que nul n’avait de droit dessus : comme les tribus indigènes ne l’avaient pas « améliorée », elles
ne pouvaient donc pas la revendiquer.
Tous les philosophes européens n’étaient pas d’accord avec ce raisonnement. Au siècle
suivant, Jean-Jacques Rousseau protesta contre les maux causés par les clôtures. Dans son
Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, il déplorait cette
situation : « Le premier qui ayant enclos un terrain, s’avisa de dire, ceci est à moi, & trouva des
gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. »
Sous la plume de Rousseau, ce n’était pas un compliment. Quoi qu’il en soit, il est vrai que
les économies modernes reposent sur la propriété privée, sur le fait légal que la plupart des
choses ont un propriétaire, en général une personne ou une société. Les économies modernes sont
également construites sur l’idée que la propriété privée est une bonne chose, parce qu’elle incite
les gens à investir dans ce qui leur appartient et à l’améliorer, qu’il s’agisse d’un lopin de terre
dans le Midwest des États-Unis, d’un appartement à Calcutta, ou même d’une forme de propriété
intellectuelle comme les droits sur le personnage de Mickey Mouse. C’est là un argument
puissant, qui fut utilisé sans pitié par ceux qui voulaient priver les tribus indiennes de tout droit
sur leur territoire, parce qu’elles ne le faisaient pas activement fructifier.
Cependant, les faits légaux sont abstraits. Pour jouir des avantages de la possession, vous
1 1
devez aussi pouvoir établir votre autorité sur l’objet possédé . Le barbelé est encore largement
employé pour clôturer des terrains, d’un bout à l’autre de la planète. Et dans bien d’autres
sphères de l’économie, la bataille continue de faire rage pour posséder en pratique ce qui vous
appartient en théorie.
Les musiciens ont un copyright sur leur musique mais, comme David Bowie a eu la
gentillesse de nous l’expliquer, c’est une protection bien faible contre les logiciels de partage de
fichiers.
Personne n’a encore inventé de barbelés virtuels qui puissent défendre les chansons aussi
efficacement que les barbelés matériels protègent les terres, mais il y a eu des tentatives. Les « 
guerres des clôtures » de l’économie numérique ne sont pas moins passionnées que celles du Far
West : les militants des droits numériques luttent contre Disney, Netflix, Google et consorts,1 2
tandis que hackers et pirates détruisent allègrement les barbelés virtuels . En matière de
protection de la propriété, quel que soit le système économique, les enjeux sont toujours très
élevés.
Pas étonnant que les barons du barbelé – Gates, Joseph Glidden et plusieurs autres – aient
fait fortune. L’année où Glidden déposa son brevet, cinquante kilomètres de fil de fer barbelé
furent fabriqués. Six ans plus tard, en 1880, l’usine de De Kalb en produisit 420 800 kilomètres,
1 3
de quoi faire dix fois le tour du monde .1. Alan Krell, The Devil’s Rope. A Cultural History of Barbed Wire, Londres, Reaktion
Books, 2002, p. 27.
2. Ian Marchant, The Devil’s Rope, documentaire diffusé sur BBC Radio 4, lundi 19 janvier
2015 (http://www.bbc.co.uk/programmes/b048l0s1).
3. Olivier Razac, Histoire politique du barbelé : la prairie, la tranchée, le camp, Paris, La
Fabrique, 2000.
4. http://www.historynet.com/homestead-act et
http://plainshumanities.unl.edu/encyclopedia/doc/egp.ag.011
5.  Voir la carte proposée par Joanne Liu sur le site 99% Invisible :
http://99percentinvisible.org/episode/devils-rope.
6.  «  99% Invisible  », The Devil’s Rope, épisode 157, 17 mars 2015
(http://99percentinvisible.org/episode/devils-rope).
7. Olivier Razac, Histoire politique du barbelé, op. cit., p. 12-13.
8.  Texas State Historical Association, «  Fence Cutting  »
(www.tshaonline.org/handbook/online/articles/auf01).
9. Alex E. Sweet et J. Armoy Knox, On an American Mustang, Through Texas, From the
Gulf to the Rio Grande, Hartford, S. S. Scranton & Company, 1883
(https://archive.org/stream/onmexicanmustang00swee/onmexicanmustang00swee_djvu.txt).
10. Barbara Arneil, « All the World Was America », thèse de doctorat, University College
London, 1992 (http://discovery.ucl.ac.uk/1317765/1/283910.pdf).
11.  Avant l’invention du fil de fer barbelé, les colons de l’Ouest américain avaient des
droits légaux sur leur terre, mais aucun moyen pratique d’y exercer leur contrôle. Plus loin
dans ce livre, nous aborderons le problème inverse : les pays où les gens ont le contrôle de
leur maison ou de leur ferme, mais aucun droit légal dessus.
12.  Cory Doctorow, «  Lockdown : The Coming War on General-purpose Computing  »
(http://boingboing.net/2012/01/10/lockdown.html)  ; «  Reply All 90 : Matt Lieber Goes to
Dinner » (https://gimletmedia.com/episode/90-matt-lieber-goes-to-dinner/).
13. Ian Marchant, The Devil’s Rope, op. cit.CHAPITRE 4
L’évaluation vendeur / acheteur
À Shanghai, un automobiliste se connecte sur un forum en ligne, à la recherche de
quelqu’un qui prétend avoir besoin d’être emmené quelque part. Il trouve une cliente. Il fait
semblant de la prendre en charge et de la déposer à l’aéroport ; en réalité, ils ne se sont jamais
rencontrés. Puis il retourne sur Internet et lui envoie de l’argent. Ils se sont mis d’accord sur un
salaire d’environ 1,60 dollar. À moins que l’automobiliste n’aille encore un peu plus loin, en
inventant non seulement le déplacement, mais également le passager. Il se rend sur le marché en
ligne Taobao et achète un smartphone piraté. Cela lui permet de se créer plusieurs fausses
1
identités, et il en utilise une pour se réserver une course dont il sera le chauffeur et le client .
Pourquoi fait-il cela ? Parce qu’il est prêt à courir le risque d’être pris la main dans le sac,
et parce que quelqu’un est prêt à lui verser le prix d’une course en taxi. Les investisseurs
encourent des milliards de dollars de pertes – en Chine comme ailleurs – à payer des gens pour
faire du covoiturage. Naturellement, ils essayent de lutter contre les voyages imaginaires, mais de
là à subventionner de véritables déplacements… Ils sont convaincus que c’est une bonne idée.
Tout cela paraît bizarre, et même pervers. Mais tous les intéressés répondent de manière
rationnelle à des incitations économiques. Pour bien voir ce qui se passe, il faut comprendre un
phénomène qui a donné naissance à de nombreuses expressions en vogue : «  capitalisme
participatif », « consommation collaborative  », «  économie du partage  » et «  économie de la
confiance ».
Voici l’idée de base. Supposons que je m’apprête à aller en voiture du centre de Shanghai à
l’aéroport. Je n’occupe qu’une place dans mon véhicule. Maintenant supposons que vous habitez
tout près de chez moi et que vous avez aussi un avion à prendre. Pourquoi ne vous emmènerais-je
pas ? Vous pourriez me payer une somme modique, inférieure à ce que vous coûterait tout autre
moyen de transport. Vous y gagnez, et j’y gagne, car j’allais à l’aéroport de toute façon.
Il y a deux grandes raisons pour lesquelles cela pourrait ne pas se faire. La première, et la
plus évidente, est que nous ne nous connaissons pas. Jusque récemment, le seul moyen de faire
connaître votre désir d’être emmené quelque part était de vous placer à un carrefour en
brandissant un écriteau où vous aviez marqué « Aéroport ». Ce n’est pas très pratique, d’autant
que l’avion ne vous attendra pas.
D’autres transactions occupent un créneau encore plus limité. Disons que je travaille à mon
domicile, et que mon chien frotte sa truffe sur ma jambe, sa laisse dans la gueule : il a
désespérément envie que je le sorte. Mais je suis déjà en retard et je n’ai pas le temps d’aller
faire une promenade. Vous habitez tout près de chez moi, vous aimez les chiens, la marche, et
vous avez une heure à perdre. Vous seriez ravi de gagner quelques dollars en promenant monchien, et je serais ravi de vous les payer. Comment nous rencontrons-nous ? Impossible, sauf si
nous avons un genre de plate-forme en ligne, quelque chose comme TaskRabbit, ou Rover.
C’est notamment en faisant se rencontrer les gens dont les besoins coïncident qu’Internet est
en train de remodeler l’économie. Les marchés traditionnels fonctionnent parfaitement pour
certains biens et services, mais ils sont moins efficaces lorsque lesdits biens et services sont
urgents ou cachés.
Penchons-nous sur le cas de Mark Fraser. Nous sommes en 1995. Mark Fraser fait
énormément de présentations, et il aurait vraiment besoin d’un pointeur laser : c’est une
technologie nouvelle, très tendance, mais terriblement onéreuse. Fraser est néanmoins un petit
génie de l’électronique, et il est sûr que s’il pouvait mettre la main sur un pointeur cassé, il serait
2
capable de le réparer . Mais où pourrait-il bien dénicher un pointeur laser hors service  ? La
réponse est aujourd’hui évidente : sur eBay, Taobao, ou quelque autre marché en ligne. Mais en
1995, eBay en est à ses balbutiements. Sa toute première vente : Mark Fraser achète un pointeur
laser cassé.
Mark Fraser prend un sacré risque. Il ne connaît pas le vendeur ; il peut simplement espérer
que celui-ci ne va pas disparaître dans la nature après avoir empoché ses 14,83 dollars. Pour
d’autres transactions, les enjeux sont encore plus élevés. C’est l’autre raison pour laquelle je ne
vous emmènerai pas forcément à l’aéroport de Shanghai. Je vous vois à un carrefour, tenant votre
écriteau, mais j’ignore qui vous êtes. Vous avez peut-être l’intention de m’agresser pour me voler
ma voiture. Vous pouvez aussi vous interroger sur mes motivations : je suis peut-être un tueur en
série.
Ce souci n’est pas entièrement ridicule : l’auto-stop était une activité très en vogue il y a
quelques décennies, mais après plusieurs meurtres qui ont fait sensation, elle est passée de
3
mode .
La confiance est une composante essentielle des marchés, si essentielle que souvent nous ne
la remarquons pas, comme un poisson ne remarque pas l’eau. Dans les économies développées,
les facilitateurs de confiance sont partout : les marques, les garanties de remboursement, et bien
sûr les transactions répétées avec un vendeur peuvent aisément être localisées.
Pourtant, la nouvelle économie de partage est dépourvue de ces facilitateurs. Pourquoi
devrais-je monter dans la voiture d’un inconnu, ou acheter le pointeur laser d’un inconnu ? En
1997, eBay introduisit une caractéristique qui contribua à résoudre ce problème : l’évaluation
vendeur/acheteur. Jim Griffith fut le premier représentant du service clientèle d’eBay  ; à
l’époque, dit-il, « personne n’avait jamais rien vu de tel ». L’idée qu’après une transaction les
deux participants s’évaluent l’un l’autre est aujourd’hui partout. Vous achetez quelque chose en
ligne : vous évaluez le vendeur, le vendeur vous évalue. Vous utilisez un service de covoiturage
comme Uber : vous évaluez le chauffeur, le chauffeur vous évalue. Vous séjournez dans un
Airbnb : vous évaluez le maître de maison, le maître de maison vous évalue. Les analystes
comme Rachel Botsman estiment que le «  capital de réputation  » que nous accumulons sur ce
genre de site finira par devenir plus important que notre cote de solvabilité. C’est possible, mais
ces systèmes ne sont pas à toute épreuve. Ils remplissent pourtant une fonction cruciale, qui est
d’aider les gens à surmonter leur prudence naturelle.
Quelques évaluations positives vous mettent à l’aise face à un inconnu. De l’évaluation
vendeur/acheteur, Jim Griffith dit : «  Je ne suis pas si sûr qu’eBay aurait pu se développer
4
sans  ». Les plates-formes en ligne existeraient encore, bien sûr, mais peut-être
ressembleraientelles davantage à ce qu’est aujourd’hui l’auto-stop : un créneau limité aux plus aventureux, et non
une activité courante qui transforme des pans entiers de l’économie.Des plates-formes comme Uber et Airbnb, eBay et TaskRabbit créent de la valeur réelle.
Elles exploitent une capacité qui, autrement, serait perdue : une chambre inoccupée, une heure
libre, un siège disponible dans une voiture. Elles aident les villes à être plus souples lorsque la
demande atteint des sommets : je peux mettre en location ma chambre d’ami quand un événement
particulier justifie un tarif élevé.
Il y a néanmoins des perdants. Malgré la valeur affective des expressions à la mode – « 
collaboratif », « partage », « confiance » –, ces modèles ne se réduisent pas tous à de chaleureux
moments où des voisins se rencontrent pour s’emprunter leurs perceuses. Tout cela peut
rapidement déboucher sur un capitalisme féroce. Les compagnies de taxi et les hôtels ayant
pignon sur rue sont horrifiés par la concurrence que leur font Uber et Airbnb. S’agit-il simplement
d’une forme de rivalité mal acceptée ? Ou bien est-il légitime de se plaindre quand les nouvelles
plates-formes ignorent des règles fondamentales ?
Dans beaucoup de pays, des lois protègent les travailleurs (horaires plafonnés, conditions de
travail, salaire minimum). Et sur des plates-formes comme Uber, beaucoup de gens ne se
contentent pas de rentabiliser une capacité inutilisée, ils essayent de gagner leur vie, sans ces
protections qu’offre un véritable emploi. Peut-être parce que ces mêmes plates-formes leur ont
fait perdre leur travail.
Il y a également des lois qui protègent les clients, notamment de la discrimination. Les hôtels
n’ont pas le droit de vous refuser une chambre parce que vous êtes un couple homosexuel, par
exemple. Mais sur Airbnb, le maître de maison peut refuser de vous accueillir après avoir vu
votre photo. Airbnb bâtit la confiance en mettant l’accent sur la relation personnelle, ce qui
implique de montrer des images des gens auxquels ils ont affaire. Cela permet aussi de laisser
s’exprimer les préjugés personnels, de manière plus ou moins consciente. Il a été montré que les
5
membres de minorités ethniques en pâtissent . Comment réglementer les plates-formes en ligne ?
C’est un casse-tête pour les juristes du monde entier.
La question est importante, parce que les enjeux économiques sont potentiellement énormes,
surtout sur les marchés émergents où les gens n’ont pas encore l’habitude de posséder des choses
comme une voiture. Et il faut tenir compte des effets de réseau : plus les usagers d’une
plateforme sont nombreux, plus elle devient attractive. Voilà pourquoi Uber et ses concurrents – Didi
Chuxing en Chine, Grab en Asie du Sud-Est, Ola en Inde – ont investi massivement pour
subventionner les courses et accorder des crédits aux nouveaux clients : ils veulent s’imposer en
premier.
Naturellement, certains chauffeurs sont tentés de frauder. Vous vous rappelez le procédé ?
Vous allez sur un forum en ligne, vous trouver un faux client, ou un marché en ligne pour acheter
un smartphone piraté. Faire se rencontrer des gens ayant des besoins particuliers est décidément
utile.