La coopération entre le Congo et les pays capitalistes

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Description

L'auteur analyse l'une des causes majeures de la misère chronique de la République Démocratique du Congo qui contraste avec ses richesses incommensurables. En utilisant la théorie des jeux en relations internationales, il démontre qu'un dilemme poursuit les présidents congolais depuis l'existence du Congo. Ce dilemme se situe dans le choix que les leaders congolais doivent faire dans la coopération avec les pays capitalistes. C'est la résolution de ce dilemme qui ouvrira la voie vers le décollage économique du pays.

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Date de parution 01 mars 2010
Nombre de visites sur la page 286
EAN13 9782296252660
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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SIGLES & ABREVIATIONS

AAC : Anglo American Corporation
ABIR : Compagnie anglo-belge du caoutchouc de l’Inde
AID : Agence pour le développement international
: Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo AFDL
AFGRAD : Programme de bourse post-universitaire africain
AMFI : American Mineral Fields Inc.
ANC : Armée nationale congolaise
ANR : Agence nationale de renseignement
APR : Armée patriotique rwandaise
: Alliance pour la sauvegarde du dialogue ASD
ATLAS : Formation africaine pour le leadership et des capacités avancées
BALUBAKAT : Association des Baluba du Katanga
B.C.K. : La Compagnie du chemin de fer du Bas-Congo au Katanga
BGC : Barrick Gold Corporation
: Bourse du travail du Katanga BTK
CADDHOM : Collectif d’action pour le développement des droits de l’homme
CAMI : Cadastre minier
CAP : Pays capitalistes
CCC : Corporation de crédit de produit
: Centre de commerce international du Zaïre CCIZ
: Communauté économique européenne CEE
CECAP : Cellule d’études et de coordination des activités en matière de
population
CEDAF : Centre d’étude et de documentation africaines
CEI : Commission électorale indépendante
: Cultures et élevage du Zaïre CELZA
: Conférence épiscopale nationale du Congo CENCO
CGA : Comptoir général d’automatisme
CIA : Central Intelligence Agency
CIAT : Comité international d’accompagnement de la transition
9 CIPEC : Pays exportateurs de cuivre
: Centre international pour le règlement des différends relatifs aux CIRDI
investissements
CND : Centre national de documentation
CNDP : Congrès national pour la défense du peuple
COKATOM : Communauté Katangaise d’outre-mer
CONAKAT : Confédération des associations tribales du Katanga
: Centre français du commerce international COTEFCI
: Centre pour les études avancées en administration CPA
CPP : Comité du pouvoir populaire
CSRP : Comité de suivi de la réforme de la police
DSCRP : Document de stratégique de croissance et de réduction de la
pauvreté
: Droits de tirages spéciaux DTS
EIL : Experiment in International Living
ESF : Fonds de soutien économique
FANT : Forces armées nationales du Tchad
FAR : Forces armées rwandaises
: Forces armées de la République Démocratique du Congo FARDC
FAZ : Forces armées zaïroises
FED : Fonds européen de développement
FDLR : Forces démocratiques pour la libération du Rwanda
FMS : Programme des ventes militaires à l’étranger
FMI : Fonds monétaire international
: Front national pour la libération de l’Angola FNLA
FNLC : Front national de libération du Congo
FODELICO : Forces démocratiques pour la libération du Congo
FPR : Forces patriotiques rwandaises
GECAMINES : Société générale des carrières et des mines
: Groupe de la recherche et d’études sur le Congo G.R.E.C.
: Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité GRIP
HAM : Haute autorité des médias
HRDA : Assistance au développement des ressources humaines
IFC : International Finance Corporation
IMET : Programme international de formation et d’éducation militaire
: Institut national pour l’étude et la recherche agronomique INERA
10 INSCR : International Narcotics Control Strategy Report
: Initiative en faveur des pays pauvres et très endettés IPPTE
: International Rescue Committee IRC
ITT : International Telephone and Telegraph
JMPR : Jeunesse du mouvement populaire de la révolution
JV : Joint Venture
LAMCO : The Liberian-American Swedish Minerals Company
: Programme d’assistance militaire MAP
: La Minière de Bakwanga MIBA
MIGA : Multilateral Investment Guarantee Agency
MLC : Mouvement de libération du Congo
MONUC : Mission de l’organisation des Nations unies au Congo
MPLA : Mouvement populaire pour la libération de l’Angola
: Military Professional Resources Incorporation MPRI
MSI : Management Systems International Inc.
OCDE : Organisation de coopération et de développement économique
OGEDEP : Office de la gestion de la dette publique
OMC : Organisation mondiale du commerce
: Objectifs du millénaire pour le développement OMD
ONATRA : Office national de transport
OPEP : Organisation des pays exportateurs du pétrole
OPEZ : Office de petites et moyennes entreprises
OTAN : Organisation du traité de l’atlantique nord
OUA : Organisation de l’unité africaine
: Association humanitaire contre la faim OXFAM
PAP : Plan d’actions prioritaires
PEV-LMTE : Programme élargi de vaccination- lutte contre les maladies
transmissibles de l’enfance
PL 480 : Programme de nourriture pour la paix
: Programme des Nations unies pour le développement PNUD
: Services internationaux de la population PSI
PSND : Projet des services des naissances désirables
RAV : Recherche agricole appliquée
RCD : Rassemblement congolais pour la démocratie
RSUE : Représentant spécial de L’Union européenne
: Santé rurale de base SANRU
11 SPH : Ecole de santé publique (School of Public Health)
: South-East Consortium for International Development SECID
: Service national d’extension et de recherche appliquée SENARAV
SG : Société générale
SGM : Société générale belge des minerais
SIBEKA : Société d’entreprise et d’investissement du Bécéka
SMTF : Société minière de Tenke-Fungurume
: Société nationale d’électricité SNEL
: Société de développement industriel et des mines du Zaïre SODIMZA
SOFIDE : Société de financement du développement
SOGEMIN : Société générale des minerais
SOZACOM : Société zaïroise de commerce
TIP : Tutsi International Power
: Union pour la démocratie et le progrès social UDPS
UFEA : Union financière pour l’Europe et l’Afrique
UGEC : Union générale des étudiants congolais
UMHK : Union minière du Haut Katanga
UNITA : Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola
: US Agency for International Development USAID
ZOFI : Zone franche d’inga

















12

PREFACE


Le livre de Georges Mpwate Ndaume, premier du genre, porte sur la coopération
avec les pays capitalistes : un dilemme pour les Présidents congolais, 1908-2008.
L’auteur offre une réelle opportunité pour l’intelligence des méandres de la
coopération internationale, singulièrement dans le cas de la RD Congo, de l’époque
coloniale à nos jours.

L’investigation de Georges Mpwate trouve un intérêt particulier tant il reste vrai que le
défi du décollage économique reste une difficile réalité pour bien nombre des pays
sous-développés, cependant aux potentialités immenses, mais écartelés suite aux
difficiles relations avec les pays développés capitalistes. Il y a un réel écart entre la
misère vécue par les populations des pays sous-développés et les nombreuses
ressources naturelles et humaines dont disposent ces mêmes pays. Tout se passe
comme si les leaders politiques de ces pays avaient un difficile choix à faire entre le
développement de leurs peuples respectifs et la mise sous tutelle des pays riches.

L’un des objectifs visés par l’auteur de ces pages consiste notamment à aider les
lecteurs, Africains et Congolais surtout, à la prise de conscience de l’énigme non
résolu, depuis la période coloniale, en d’autres termes, du dilemme non résolu dans le
choix à faire par les leaders politiques dans la coopération avec les pays capitalistes.

Georges Mpwate a le mérite de soulever clairement, sans langue des bois, de
délicates questions de la coopération internationale, entre les pays capitalistes et ceux
du tiers-monde. La question énigmatique, souligne l’auteur, est celle de se demander
pourquoi les Etats choisissent-ils de coopérer la plupart de temps même dans les
conditions anarchiques du système international ? N’y aurait-il pas d’autres
alternatives ? Le « Dilemme du prisonnier », cher aux néolibéraux, reste-t-il l’unique
modèle qui doit régir les relations internationales entre les pays capitalistes et le monde
sous-développé, riche cependant en ressources naturelles ? En effet, comment,
demande l’auteur, envisager une coopération internationale avec les pays capitalistes
qui favorise l’essor économique des pays sous-développés, en occurrence la RD
Congo ? Peut-on vraiment instaurer des relations de gagnant gagnant ? Comment faire
des choix politiques qui favorisent le développement des pays aux immenses
ressources naturelles et humaines cependant mal exploitées, sans s’isoler de la scène
internationale ? L’exploitation des richesses de nos pays par le monde capitaliste, des
matières premières notamment, exige-t-elle de laisser nos populations dans la
misère ? Comment envisager des relations internationales qui placent l’homme au
centre ?
13
A partir de la théorie des jeux en relations internationales, singulièrement le
« Dilemme du prisonnier », Georges Mpwate Ndaume montre q’un dilemme poursuit
les Présidents congolais depuis l’époque coloniale, dans le choix à faire dans le cadre
de la coopération avec les pays capitalistes. L’hypothèse de l’auteur est que seule la
résolution de ce dilemme dans la coopération peut réellement ouvrir la voie vers le
décollage économique du Congo-Kinshasa, pourquoi pas des pays du tiers-monde.

Plusieurs leaders politiques des pays sous-développés vivent le « dilemme du
prisonnier » dans la coopération internationale avec les pays capitalistes. L’auteur de
ce livre base son étude sur la RD Congo, son pays, conscient que ce qui est dit sur le
Congo-Kinshasa peut aussi se vérifier ailleurs. Il est aussi convaincu que plusieurs
raisons justifient le sous-développement de certains pays. L’auteur consacre son étude
sur les difficiles choix à opérer dans les relations internationales avec le monde
capitaliste.
La démarche de l’auteur est une analyse critique de la coopération internationale.
Georges Mpwate Ndaume part aussi des études sur les terrains, du vécu, des
témoignages des acteurs politiques pour soumettre ces informations au regard critique
du scientifique.

Après les considérations méthodologiques au premier chapitre, Georges Mpwate
Ndaume analyse au second chapitre les relations entre le Congo belge et les pays
capitalistes qu’il qualifie de paiement du dupe et de tentation de faire défaut. La
troisième analyse porte sur la punition réservée au gouvernement Lumumba pour sa
non coopération avec les pays capitalistes. Le régime de Mobutu au contraire, étudié
aux quatrième et cinquième chapitres, ressemble à un paiement de dupe par les pays
capitalistes. Le sixième chapitre fait un rapprochement entre le régime de Lumumba
et celui de Laurent Désiré Kabila : une punition par défaut mutuel. L’auteur termine
son investigation par l’étude du gouvernement de Joseph Kabila avec les pays
capitalistes.

La formation universitaire en relations internationales confère à Georges Mpwate
Ndaume des outils indispensables pour une analyse bien pesée. Sa contribution pourra
apporter un plus dans le monde de la réflexion. Le monde scientifique et universitaire
ne peut que s’en féliciter et s’en réjouir. J’en recommande vivement la lecture à ceux
qui se décident, comme Hannah Arendt, à exercer à tout moment leur faculté de juger,
de penser et d’agir ; ceux qui , à tout moment, veulent distinguer le bien du mal, le vrai
du faux, le beau du laid et se décident à se déterminer en âme et conscience en dépit
des opinions en vigueur.


Léon Matangila Musadila
Professeur des Universités
14


INTRODUCTION

La réflexion que je mène dans ce travail porte sur « la coopération avec les pays
capitalistes : un dilemme pour les présidents congolais.» La République
Démocratique du Congo a connu une longue histoire de coopération avec les pays
capitalistes. Une histoire qui a surtout été marquée par la dictature de Mobutu.

Le 17 mai 1997, les Congolais ont jubilé car la longue dictature venait de
s’arrêter et tout le monde aspirait à un meilleur avenir pour le pays. Le
renversement du régime Mobutu par Laurent Désiré Kabila était salué comme
une victoire du peuple congolais. Les Africains qui considéraient le régime
Mobutu comme un handicap à la coopération économique et au progrès dans la
région se sont joints à la liesse congolaise.

A la grande surprise des Congolais, le 2 août 1998, à peine une année après la
fête, les armes ont de nouveau crépité à Kinshasa. Avec une vitesse éclaire, l’Est
et le Sud-ouest du Congo sont envahis par des troupes rwandaises et ougandaises,
ceux-là mêmes qui avaient aidé Laurent Désiré Kabila à prendre le pouvoir. Le
Département d’Etat américain s’empresse de demander au président Kabila de
résoudre les problèmes « ethniques internes » dans son pays. Le Secrétaire d’Etat
américain, Madame Madeleine Albright déclare que les Rwandais sont la «
prunelle des yeux des Américains. » Ce que les Américains n’ont peut-être pas eu
présent à l’esprit, c’est que cette déclaration a suscité une question dans les têtes
des Congolais qui se sont demandé ce que eux, alors, représentaient aux yeux des
Etats-Unis. En tout état de cause, pour les Etats-Unis qui chapeaute la
communauté internationale, le gouvernement de Kinshasa faisait face à une
rébellion interne. Le gouvernement de Kinshasa, de son côté, rejette cette thèse et
affirme avec force que le Congo est victime d’une agression de la part du Rwanda
et de l’Ouganda, qui ont été rejoints plus tard par le Burundi.

Cette nouvelle guerre ne vient que s’ajouter à la longue liste des rébellions,
sécessions et guerres dont les Congolais ont toujours payé le prix depuis la
création de l’Etat Indépendant du Congo, en 1885. Devant leurs espoirs perdus,
les Congolais se sont rassemblés autour du président Laurent Désiré Kabila pour
chasser les Rwandais et Ougandais de leur territoire. La tâche n’était pas facile,
non seulement parce que les Congolais, eux-mêmes, étaient divisés, mais surtout
parce que la communauté internationale s’illustrait par un silence déconcertant.
Dans l’entre-temps, les Congolais étaient qualifiés de tous les maux. En décembre
2000, le président Laurent Désiré Kabila organise un symposium international sur
15 « La crise dans la sous région des pays des grands lacs » en vue de réfléchir sur
les raisons de la guerre et trouver des solutions éventuelles. C’est lors de ce
symposium qu’un professeur belge exposera la fameuse théorie selon laquelle le
Congo est un « trou ». La géostratégie ayant horreur des trous, disait-il, les
guerres ont éclaté pour combler le trou et il rejette le point de vue selon lequel le
Congo était victime d’un complot international. Les intellectuels congolais se
sont naturellement levés contre le professeur belge, qui a dû quitter la conférence
avant la fin des travaux.

Au moment où les Congolais cogitaient pour sortir leur pays de cette nouvelle
guerre, l’histoire se répéta encore. Le 16 janvier 2001, le président Laurent D.
Kabila est abattu en sa résidence. Un procès a eu lieu et des gens ont été
condamnés à mort, mais ils n’ont jamais été exécutés. Le procès lui-même a été
jugé par plusieurs observateurs comme une pure mascarade. Qui a réellement tué
Mzee, et pourquoi ? Peut-être faut-il attendre aussi quarante ans comme ce fut
avec Lumumba avant de percevoir quelque lumière dans l’identité de l’assassin,
mais les causes peuvent être examinées scientifiquement. Pour lui au moins, les
Congolais ont pu organiser des obsèques nationales en contemplant le corps
immobile dans un cercueil blanc « made in Zimbabwe. » Quarante ans avant au
même mois et presque à la même date (17 janvier), Patrice Emery Lumumba
disparaissait, et les Congolais n’ont jamais vu son corps. Tout ce que les
Congolais pouvaient encore voir était sa dent que l’officier belge a gardée comme
trophée de la guerre coloniale. A qui le prochain tour ?

En tout état de cause, la communauté internationale voulait combler le soi disant
trou. Des rencontres entre le gouvernement de Kinshasa et ceux qu’on appelait
des rebelles se sont multipliées pour aboutir à l’Accord de Lusaka et finalement à
l’Accord global et inclusif de Pretoria. Les Congolais étaient curieux de voir
comment aboutirait cette nouvelle recette en politique africaine où un président
dirige avec quatre vice-présidents. Un an après la signature de l’Accord global et
inclusif, le 3 juin 2004 exactement, les Congolais sont descendus sur la rue et ont
déclaré que 1+4= 0. Quelques mois plus tard, le ministre belge des affaires
étrangères, Karel De Gucht abonde dans le même sens disant qu’il n’y a pas
d’hommes d’Etat en République Démocratique du Congo. Quand ce ministre l’a
déclaré à Kigali lors de sa première visite en Afrique Centrale, certaines opinions
ont qualifié son comportement d’une erreur d’appréciation. Mais quand il répète
les mêmes propos lors de sa deuxième visite au mois de Février 2005, les
observateurs avertis ont commencé à examiner de près l’attitude de la Belgique.
En tout état de cause les manifestations du 3 juin 2004 n’ont pas laissé le monde
indifférent. D’autant plus qu’au début de 2005, des manifestations organisées par
l’opposition congolaise, notamment par le parti politique UDPS, ont été
violemment réprimées par le pouvoir. Et Monsieur Etienne Tshisekedi présentait
la date du 30 juin 2005 comme le dernier jour de la recette 1+4. La communauté
internationale est bousculée et multiplie ses prouesses pour que la recette marche.
16 Le referendum sur la nouvelle constitution de la Troisième République a
effectivement eu lieu le 15 Décembre 2005. Le premier tour des élections
présidentielles a eu lieu le 30 juillet 2006 et le deuxième tour le 29 octobre 2006.
Le 6 Décembre 2006, Joseph Kabila prêtait son serment comme le président de la
Troisième République. Pendant que la communauté internationale jubilait avec
les adeptes de Joseph Kabila, une grande partie du Congo était en deuil, y
compris les Kinois. Le moins que l’on puisse dire est que les Congolais sont
restés étourdis devant les résultats des élections présidentielles. Ainsi va la
démocratie, disent les « vainqueurs », il y a un gagnant et un perdant !

Mon objectif en écrivant ce livre est d’atteindre non seulement les Congolais mais
aussi tous ceux qui suivent la politique congolaise afin qu’ils fassent la part des
choses entre les responsabilités des Congolais et celles de la communauté
internationale dans cette tragédie que vit le peuple congolais depuis très
longtemps. Loin de moi l’idée de déculpabiliser les Congolais, mais que la
communauté internationale reconnaisse aussi honnêtement sa part de
responsabilité et ,ensemble , nous pourrons aider ce peuple longtemps meurtri à
sortir de ce bourbier.

Le Congo est-il un trou ou un trop plein ? Pourquoi la communauté
internationale doit elle se réjouir des résultats des élections au Congo pendant que
les Congolais eux mêmes sont tristes ? Pourquoi quarante ans après l’assassinat
de Patrice Emery Lumumba, le président Laurent Désiré Kabila est aussi
assassiné le même mois et presque à la même date ? Simple coïncidence ? Et
pourquoi Mobutu Sese Seko, après de bonnes relations avec les pays capitalistes,
a fui son pays pour aller mourir dans l’anonymat à Rabat au Maroc, lui qui aimait
tant la gloire de son vivant ?

L’une des questions les plus pertinentes sur la politique en République
Démocratique du Congo est celle de savoir pourquoi ce pays est enchevêtré dans
un cycle de crises qui perpétuent la pauvreté de sa population, en dépit des
innombrables richesses que renferment son sol et son sous-sol. Certains
chercheurs trouvent les causes de ces crises dans la politique interne du pays,
d’autres les voient dans les forces extérieures au pays, d’autres encore
stigmatisent les deux sources. Il est très difficile de discuter toutes les causes des
crises congolaises. Les crises en RDC ont certainement des causes endogènes.
Toutefois, les interventions extérieures ont souvent constitué des facteurs
déterminants dans les changements dans le bon ou le mauvais sens qui arrivent
au Congo. C’est pourquoi, ce travail se propose surtout d’examiner l’impact de la
politique internationale sur le cycle des crises au Congo. Quelques exemples
peuvent illustrer les interventions de la communauté internationale dans les
changements connus au Congo : la naissance de l’Etat Indépendant du Congo en
1885, l’annexion de l’Etat Indépendant du Congo et la naissance du Congo Belge
en 1908, la fin tragique du premier gouvernement congolais démocratiquement
17 élu en 1961, l’installation du régime Mobutu en 1965, la guerre de 1996, et enfin
la guerre de 1998.

L’analyse que je fais de la coopération avec les pays capitalistes pourrait
s’appliquer à beaucoup de pays africains. Mais, dans ce travail, je me limite
seulement à la République Démocratique du Congo, car le sujet comporte
beaucoup d’éléments à analyser. La période considérée part de 1908 à 2008, soit
cent ans de relations économiques. J’ai inclus la période coloniale parce qu’elle
constitue la base de toute la coopération qui a suivi jusqu’au moment où je mène
ma réflexion.

La méthode utilisée consiste à analyser la coopération entre les pays capitalistes
et les différents gouvernements qui ont dirigé le Congo en utilisant le « Dilemme
du prisonnier », une approche beaucoup utilisée par les néolibéraux qui se
demandent pourquoi les Etats choisissent de coopérer la plupart de temps même
dans la condition anarchique du système international. Je donne plus de détails
sur ma méthodologie dans le premier chapitre qui suit.

Le travail est composé de sept chapitres. Dans le premier chapitre intitulé «
Considérations méthodologiques », je donne plus de détails sur la méthodologie
que j’utilise. Le deuxième chapitre intitulé « Le Congo Belge et les pays
capitalistes : paiement de dupe et tentation de faire défaut », est consacré aux
relations économiques développées pendant l’époque coloniale. Les autres
chapitres qui restent concernent les objets montrés dans leurs intitulés. On a donc
: Chapitre III, « la coopération entre le gouvernement Lumumba et les pays
capitalistes : la punition pour défaut mutuel » ; chapitre IV, « le régime Mobutu et
les pays capitalistes : le paiement de dupe et la tentation de faire défaut »,
Première partie; chapitre V, « le régime Mobutu et les pays capitalistes : le
paiement de dupe et la tentation de faire défaut, Deuxième partie ; chapitre VI, le
régime Laurent Désiré Kabila et les pays capitalistes : la punition pour défaut
mutuel ; et enfin le chapitre VII, le régime Joseph Kabila et les pays capitalistes :
le paiement de dupe et la tentation de faire défaut.












18



Chapitre I
CONSIDERATIONS METHODOLOGIQUES


Dans ce chapitre, je propose de présenter toute ma démarche méthodologique et
théorique car c’est après beaucoup de réflexion que j’ai décidé d’opter pour la
théorie des jeux et l’approche historique.

Le conflit et la guerre constituent les caractéristiques historiques de la politique
internationale. Les relations entre la République Démocratique du Congo et les
pays capitalistes n’ont pas résulté en une guerre ouverte contre un quelconque
pays capitaliste. Toutefois, il a existé des conflits et des guerres dans lesquelles
les pays capitalistes ont été directement impliqués. Certaines de ces guerres ont
été très destructrices. Le Congo et sa population en ont fait des frais
considérables. Ce livre veut analyser les conflits d’intérêts entre la RDC et les
pays capitalistes. Ces conflits peuvent prendre plusieurs formes, la guerre n’étant
du reste qu’une forme de conflit. En effet, « la`guerre est une collision entre les
intérêts majeurs qui est résolue par l’écoulement du sang _ c’est la seule façon
1dont elle se différencie des autres conflits »

La guerre fait donc partie des conflits entre les Etats en général. Elle est une des
conséquences des relations qui peuvent être qualifiées de jeux entre les Etats.
Gilpin définit les relations internationales comme une « lutte continue pour le
pouvoir et le bien-être des acteurs indépendants qui évoluent dans un état
2d’anarchie ». Le terme « anarchie » revêt une grande importance dans cette
définition car les Etats sont des principaux joueurs dans un système ou toute
autorité suprême est rejetée. Chaque Etat cherche à faire valoir ses intérêts
comme dans tout jeu compétitif. En jouant pour leurs intérêts, quand les Etats ne
peuvent pas réussir pacifiquement, ils recourent à la force. Les Etats jouent avec
des différentes capacités. Les pays capitalistes ont certainement plus de capacités
que la République Démocratique du Congo, mais ceci ne veut pas dire que, dans

1
Carl von Clausewitz, cité par John Spanier, Games Nations Play, Washington, D.C.: CQ
Press, 1987, p.3.

2
Robert Gilpin, “War and change in world politics” in Viotti, Charles and Mark Kauppi,
International Relations Theory, New York: Macmillan Publishing Company, 1987, p.119.
19 leurs relations, le Congo part d’office perdant. Il est question de savoir jouer. Il
est souvent surprenant de constater comment les Congolais attendent trop des
pays capitalistes sans fournir eux-mêmes des efforts nécessaires en vue
d’atteindre leurs objectifs. C’est ignorer la nature même des relations entre les
Etats. « Puisque chaque Etat regarde le monde de sa propre perspective et doit
planifier ses actions – sa stratégie – pour assurer sa sécurité et autres objectifs,
3l’analogie des jeux est celle qui est appropriée »

La RDC est donc une joueuse et chaque joueur joue pour gagner. La compétition
comprend tous les Etats, il en existe presque 192 aujourd’hui au monde. Mais la
RDC a surtout joué avec certains Etats capitalistes dont je propose d’analyser le
jeu dans ce travail. Comme mentionné plus haut, Gilpin définit les relations
internationales en évoquant l’idée d’anarchie. La même notion revient chez John
Lovell qui dit qu’en politique internationale, « chaque Etat cherche à faire valoir
ses intérêts nationaux en conflit avec ceux des autres Etats dans un jeu dont les
règles sont largement informelles et non écrites, évoluant principalement à travers
4le comportement des joueurs les plus forts ». Les Etats font valoir leurs intérêts
de différentes manières. C’est ainsi qu’en politique étrangère américaine, l’on
parle de la politique de la carotte et du bâton. Le choix des stratégies comporte
une analyse des avantages et des désavantages par des acteurs rationnels face à
une situation de conflit. Les Etats examinent les moyens alternatifs en vue
d’atteindre leurs objectifs et décident sur quelle option adopter en tenant compte
des gains et des pertes, des risques et des coûts. L’objectif est de maximiser les
gains et minimiser les pertes, les risques et le coût.

Il existe différentes sortes de jeux dans lesquels deux ou plusieurs Etats peuvent
s’engager. Je discuterai en détails le type de jeu qui représente le mieux les
relations entre la République Démocratique du Congo et les pays capitalistes.
Quant aux acteurs, notons que l’identification des acteurs qui opèrent en politique
internationale ne fait pas l’unanimité parmi les internationalistes. Les réalistes
pensent que les Etats constituent les acteurs les plus importants. Les pluralistes,
quant eux, estiment que les acteurs non étatiques sont aussi importants dans la
politique internationale, sans écarter les Etats. Parmi les acteurs non étatiques, on
peut citer les organisations internationales, gouvernementales et non
gouvernementales, les corporations multinationales, les groupes terroristes et
autres. Pour mieux comprendre cette distinction, John Burton nous demande de
nous référer à une carte géographique du monde. Elle nous montre les frontières
étatiques, les océans, les mers, les montagnes, etc. Mais cette même carte, dit-il,
serait beaucoup plus complexe si elle pouvait nous montrer les différents
processus et comportements des occupants de la terre. Si nous imaginons une
carte qui nous montre les transactions et les connections qui existent entre les

3
John Spanier, Op. Cit., p. 9.
4
Ibid.
20 habitants de la terre: les différents coups de téléphones, de télex, de fax, les
avions et les bateaux qui circulent, les communications par Internet, les
mouvements des hommes d’affaires, etc., nous aurions une carte beaucoup plus
5complexe que nous offrent les géographes. Ce travail traitera principalement des
Etats comme acteurs en politique internationale. Mais, d’autres acteurs aussi
seront considérés, tels que les corporations multinationales. Car dans les relations
entre la République Démocratique du Congo avec les pays capitalistes, les
corporations multinationales ont joué un rôle très important. Ces corporations
sont en réalité soutenues par certains Etats, même si leur indépendance est parfois
mentionnée en politique internationale.

Les relations entre la République Démocratique du Congo et les pays capitalistes
ont connu beaucoup de conflits. Et l’intervention est l’un des aspects les plus
importants dans le conflit international. Ce travail sera donc concerné par
l’intervention des pays capitalistes en République Démocratique du Congo. Les
èmerelations entre les pays capitalistes et le Congo peuvent reculer jusqu’au 15
siècle quand Diego Cao a « découvert » l’embouchure du fleuve Congo. Bien que
l’intervention soit une vieille pratique en politique internationale datant du temps
des Grecs, c’est surtout après la deuxième guerre mondiale que la pratique a pris
des proportions considérables dans les relations entre les Etats. L’intervention
étrangère qui est « la manipulation de la politique interne d’un pays par un autre
pays» est l’une des grandes caractéristiques des relations entre les pays
6capitalistes et le Congo. L’intervention étrangère en RDC a pris beaucoup de
formes. Le pays a reçu beaucoup d’aides étrangères tant bilatérales que
multilatérales. Ces aides constituent des formes d’intervention subtiles. La RDC a
connu aussi des interventions moins subtiles, notamment des guerres et des
rebellions. Pour mieux comprendre les relations entre la RDC et les pays
capitalistes, il est important d’analyser les différentes théories qui expliquent les
interventions des pays capitalistes dans le monde. Etant donné son leadership
dans le monde capitaliste, je vais m’attarder sur les différentes théories qui
expliquent l’intervention américaine dans le monde. En plus de son modèle
appelé « conflit d’affaires », David Gibbs mentionne six perspectives théoriques
7qui sont utilisées pour expliquer l’intervention étrangère américaine.

Dans la discussion qui suit, je ferai une revue rapide de ces six perspectives
théoriques, à savoir : le modèle de caractère national, le pluralisme, le Marxisme
instrumental, le Marxisme structurel, l’Etatisme, et le modèle bureaucratique.


5
Lire John Burton, “World Society”, in Paul Viotti and Mark Kauppi, Op.Cit., p. 357.
6
Cette définition du terme “intervention” est tirée de David Gibbs, The Political Economy of
Third World Intervention, Chicago: The University of Chicago Press, 1991, p. 1.
7
Cette discussion est tirée de David Gibbs, Op. Cit., pp. 10-23.
21 1.1. DIFFERENTS MODELES
Le Modèle de Caractère National
Les aspects anticoloniaux de la politique étrangère américaine constituent la base
de cette perspective. Cette approche met en exergue le fait que les Etats-Unis était
une ancienne colonie, qui s’est révoltée contre la domination britannique, qui a
créé des traditions démocratiques, grâce auxquelles, l’Amérique est
essentiellement anticolonialiste. La politique étrangère américaine envers la
Chine est citée comme une illustration des officiels américains qui ont favorisé le
nationalisme chinois, la protégeant contre l’influence européenne. Dans cette
perspective, l’intervention américaine est considérée comme une aberration, un
comportement contraire à la conduite de la politique américaine envers le Tiers
Monde. Ce modèle n’est pas difficile à tester. En effet, selon cette approche,
l’Amérique favorise l’autodétermination nationale. L’Amérique s’oppose au
colonialisme et au néocolonialisme dans le Tiers Monde. L’examen des relations
entre les pays capitalistes et le Congo montrera si le modèle est correct ou
incorrect.

Le Pluralisme
Les sciences politiques américaines ont été dominées pendant longtemps par le
modèle pluraliste. Le raisonnement à la base de cette approche est simple :
l’Amérique étant faite d’une grande diversité en terme de groupes ethniques,
économiques, professionnels, régionaux, et autres, il s’en suit une diversité
d’intérêts politiques et chaque groupe s’organise pour influencer la politique en sa
manière. L’approche méthodologique pluraliste a beaucoup été utilisée dans
l’analyse de la politique domestique américaine, mais dans une moindre mesure
dans l’analyse de la politique étrangère américaine. David Gibbs note que
Chidozie Ogene a utilisé l’analyse pluraliste dans son analyse de la politique
étrangère américaine envers l’Afrique. L’auteur a remarqué que la politique
africaine est influencée par plusieurs facteurs dont les organisations ethniques et
raciales, les groupes libéraux, les groupes d’extrême droit, les groupes
humanitaires, les groupes religieux, les agents des gouvernements étrangers, et
8beaucoup d’intérêts d’affaires, spécialement les sociétés minières.

L’égalité politique est la supposition essentielle du pluralisme. Différents groupes
d’intérêts influencent la politique et c’est le groupe le mieux organisé qui gagne.
Pendant que le pluralisme insiste sur l’égalité politique, il minimise le rôle joué
par les affaires en politique. Les affaires sont considérées comme un faible
groupe d’intérêts.

Le Marxisme instrumental

8
David Gibbs, Op. Cit., p. 13.
22 Le Marxisme instrumental supporte le contraire du pluralisme. Pendant que le
pluralisme considère le système politique comme égalitaire, le Marxisme
instrumental le qualifie d’inégalitaire. Pour les Marxistes, le système politique est
dominé par les intérêts des affaires. Les hommes d’Etat sont soit des hommes
d’affaires, soit des représentants du capitalisme. Cette approche insiste sur les
liens qui existent entre les affaires et les gouvernements. La théorie de
dépendance qui est souvent utilisée dans l’analyse de la politique étrangère
américaine est liée au Marxisme instrumental. Dans cette approche on insiste sur
les liens entre les intérêts d’affaires et la bureaucratie de la politique étrangère
américaine. Les implications de ces connexions sont claires pour David Gibbs : «
La politique étrangère américaine sert directement les intérêts des affaires et
manipule les gouvernements du Tiers Monde en vue de servir ces intérêts. Les
Etats-Unis supporte les groupes politiques conservateurs, liés aux affaires dans
les pays du Tiers Monde, pendant qu’il s’oppose aux radicaux. Un gouvernement
du Tiers Monde qui est « non amical » envers les intérêts des affaires américains
9risque d’être renversé par la CIA ».

Les instrumentalistes ont accusé les Etats-Unis de rationaliser les interventions à
l’extérieur en termes de la guerre froide. Ils notent que l’Amérique a utilisé le
prétexte de la « menace » soviétique pour faire avancer ses intérêts d’affaires
dans le Tiers Monde en renversant les gouvernements révolutionnaires et en
soutenant ceux qui sont pour ses intérêts d’affaires. Ces interventions se faisaient
au nom de l’anticommunisme. Pour les instrumentalistes, la politique étrangère
américaine est très liée aux facteurs économiques. Je reviendrai en détails sur ces
analyses car un regard sur les relations entre le République Démocratique du
Congo et les Etats-Unis soulève des questions. Comment expliquer que Patrice
Emery Lumumba ait été qualifié de « communiste » et combattu par les
EtatsUnis alors que, dès le début de son pouvoir, il a voyagé aux USA et au Canada à
la recherche des capitaux pour industrialiser le Congo ? Comment expliquer que
le président Laurent Désiré Kabila ait été qualifié de dictateur répugnant et ait été
inquiété par les Etats-Unis alors qu’il a fait des promesses d’élections libres et
que, par contre, ses collègues, les présidents Museveni et Kagame, malgré leurs
comportements autoritaires, n’ont jamais été inquiétés par les USA ? Comment
enfin expliquer que le président Mobutu, un dictateur bien connu, n’ait jamais été
inquiété par les Etats-Unis jusque quelque temps avant sa mort ?


Le Marxisme structural
Selon David Gibbs, comme les instrumentalistes, les Marxistes structuralistes
reconnaissent aussi que la politique du gouvernement favorise les intérêts des
affaires. Ils acceptent surtout que la structure du capitalisme influence la politique

9
David Gibbs, Op. Cit., p. 15.
23 de l’Etat. La différence entre les instrumentalistes et les structuralistes réside dans
le fait que, pendant que les premiers insistent sur les liens directs entre le
gouvernement et les affaires, les seconds minimisent ces liens et soutiennent que
l’Etat joue un rôle un peu indépendant. Toutefois, ils reconnaissent que l’Etat
n’est pas complètement autonome. David Gibbs cite Charles Lindblom qui a fait
remarquer que « les affaires occupent une position privilégiée dans la société, car
elles ont l’habilité de cesser les investissements, ce qui détruirait l’économie et
10ferait chuter le gouvernement ». « La grève des capitaux », comme on l’appelle,
a été une réalité au Zaïre de Mobutu. En effet, après que le gouvernement de
Mobutu ait procédé à la Zaïrianisation, le pays a connu un grand refus des
investisseurs à venir travailler au Zaïre. Ceci a constitué l’une des causes de la
chute de la Deuxième République.

Tous les gouvernements dans l’économie du marché, dit Gibbs, auront à courtiser
les intérêts des affaires. Et il cite Lindblom qui a dit :
« Ainsi la politique dans les systèmes orientés vers le marché prend
un tour spécial, qui était largement ignoré dans la science politique
conventionnelle [et spécialement dans le Pluralisme]. Pour
comprendre le caractère particulier de la politique dans les systèmes
orientés vers le marché, on a pas besoin de la théorie de complot en
politique, ni de la théorie d’origines sociales communes unissant le
gouvernement et les hommes d’affaires, ni d’une allégation brute
qu’une élite ait été établie par des forces clandestines. Les affaires
ont tout simplement besoin des encouragements, de là une position
privilégiée dans le gouvernement et la politique, si elles doivent
11faire leur travail. »

Cette approche supporte donc que l’intervention étrangère aide à créer un
environnement international qui soit propice aux investissements. Les
interventions du gouvernement américain ne visent pas toujours à aider des
compagnies spécifiques, mais elles servent les intérêts des affaires en général.
L’argument principal des structuralistes est que le gouvernement est ‘relativement
autonome’ face au monde des affaires. En d’autres termes, les intérêts des affaires
ne dirigent pas la politique du gouvernement. J’examinerai comment confirmer
ou infirmer cet argument dans les interventions des pays capitalistes en
République Démocratique du Congo.

L’Etatisme.
La méthodologie Etatique reproche au Marxisme et au Pluralisme d’avoir ignoré
ou sous estimé l’importance des activités de l’Etat. Cette méthodologie se

10
David Gibbs, Op. Cit., p.16.
11
Ibid., p. 17.
24 concentre essentiellement sur la dynamique interne des institutions de l’Etat,
comment ces institutions formulent les politiques et comment ces politiques
influencent la société et le système politique. David Gibbs cite Krasner qui
montre que l’anticommunisme a constitué la base de la politique étrangère
américaine, du moins dans la période après la deuxième guerre mondiale. Pour
Krasner, toutes les interventions armées des Etats-Unis depuis 1950 ont été
motivées par les sentiments anti-soviétiques ou anti-chinois. David Gibbs note
que pour Krasner, l’Etat est autonome, il n’agit pas sous influence des affaires, du
moins dans le domaine de la politique étrangère. Krasner base son argument sur
le fait que la politique étrangère américaine est formulée par le président
américain et le Département d’Etat qui n’ont pas de contact avec les hommes
12d’affaires.

L’argument de Krasner concernant l’anti-communisme est aussi soutenu par
Charles Kegley et Eugene Wittkopf dans American Foreign Policy, Pattern and
Process (1991). Ils soutiennent que depuis la fin de la deuxième guerre mondiale,
trois principes ont dominé l’esprit des politiciens américains, à savoir :
Les Etats-Unis doivent rejeter l’isolationnisme d’une manière
permanente et le remplacer par une responsabilité active pour la
direction des affaires internationales.
Le communisme représente une force idéologique dangereuse
dans le monde, et les Etats-Unis devrait combattre son expansion.
Puisque l’Union Soviétique est le fer de lance de l’épreuve
communiste, la politique étrangère américaine doit endiguer
13l’expansion et l’influence soviétique.
Il est généralement soutenu que les interventions américaines dans le Tiers
Monde ont comme cause principale la peur du communisme. L’intervention des
Etats-Unis au Congo dans les années 1960, a aussi souvent été expliquée selon
cette approche. J’y reviendrai. Ce que l’on peut retenir de David Gibbs, c’est que
l’approche Etatique soutient que les intérêts des affaires ne sont pas plus favorisés
par les politiciens par rapport aux intérêts de sécurité.
Le Modèle Bureaucratique
Contrairement aux approches précédentes, à savoir l’approche Etatique,
Instrumentaliste, et Structuraliste, le Modèle Bureaucratique ne suppose pas que
le processus de la formulation de la politique étrangère est rationnel. La
perspective bureaucratique insiste sur le conflit au sein de l’Etat et l’incohérence
dans l’action de l’Etat. Cette perspective soutient que l’inertie bureaucratique
favorise l’intervention au niveau international. Pour eux, la CIA, par exemple,

12
David Gibbs, Op. Cit., p. 20
13
Charles Kegley and Eugene Wittkopf, American Foreign Policy, Pattern and Process, New
York: St. Martin’s Press, Inc., 1991, p. 33.
25 s’engage dans des actions secrètes parce que c’est à cause de cela que l’agence a
été créée. Tous les agents oeuvrent pour ces actions car elles font avancer leur
carrière. Les actions peuvent parfois être inutiles, mais l’agence les exécutera tout
14de même parce que cela fait partie de son travail. La perspective bureaucratique
fait donc ressortir les facteurs irrationnels de la politique étrangère. Les
interventions américaines dans le monde sont les résultats de l’irrationalité du
processus bureaucratique et n’ont parfois aucune relation avec la sécurité
nationale.

L’étude des relations entre la République Démocratique du Congo et le monde
capitaliste peut être réalisée à travers un certain nombre de théories en relations
internationales. Comme pour toute étude, il sied de choisir celle qui explique le
mieux l’objet de recherche. Un coup d’œil sur les études faites dans le passé
révèle que beaucoup d’études sur la présence du monde capitaliste au Congo
expliquaient cette présence à travers l’anti-communisme, par la théorie de
dépendance, ou par celle de l’impérialisme. L’anticommunisme était par exemple
15utilisé par Madeleine Kalb pour expliquer la crise congolaise de 1960. C’est
donc le modèle Etatique et le modèle Marxiste Instrumental qui ont le plus été
utilisés dans l’analyse des crises congolaises.

J’ai présenté les relations entre les pays capitalistes et le Congo comme un jeu. Le
choix des stratégies dans le jeu comprend l’analyse des avantages et des
désavantages par des acteurs rationnels faisant face à la situation. La préférence
d’une alternative dépend des objectifs que l’acteur veut atteindre. En
conséquence, une stratégie ne peut pas être séparée des objectifs à atteindre. C’est
cela qui justifie le choix de la théorie des jeux dans mon étude.

Donc cette étude soulève l’éternel problème de coopération entre les Etats. Dans
quelles conditions une coopération bénéfique à toutes les parties peut apparaître
entre des Etats égoïstes, vivant dans un monde anarchique ? Je peux mentionner
trois écoles qui ont discuté de ce problème fondamental dans les relations entre
les Etats. La première école, qui est fondamentalement optimiste, suggère que «
les intentions belligérantes des êtres humains peuvent être désamorcées et on
16
peut démontrer que les guerres sont improductives. » Les supporters de ce point
de vue soutiennent que si l’on montre aux Etats les effets bénéfiques de la
coopération, ils seraient convaincus qu’il est avantageux de développer des
relations et des accords qui sont bénéfiques à toutes les parties. Ces accords
bénéfiques concernent non seulement les affaires militaires, mais aussi
économiques. La deuxième école, qui est fondamentalement pessimiste, insiste

14
David Gibbs, Op. Cit., p. 22.
15
Madeleine Kalb, The Congo Cables, New York: Macmillan, 1982.
16
Steven Brams, Rational Politics, Games, and Strategy, Washington, D.C.: CQ Press, 1985,
p. 139.
26 sur la nature humaine, qui est dominée par une agressivité animale innée. Cette
école soutient que la nature humaine restera inchangée, il n’y a pas d’issue
adéquate. En d’autres mots, la coopération n’est pas possible entre les êtres
humains qui sont fondamentalement égoïstes.

La troisième école perçoit les êtres humains comme agressifs et égoïstes, mais
croit que des issues de sortie existent. Cette école pense que les êtres humains
peuvent résoudre leur problème en créant des institutions capables de renforcer
un contrat social. Cette école supporte l’idée de Thomas Hobbes selon laquelle la
17coopération entre les Etats n’est pas possible sans une autorité centrale.

Cette étude ne prétend pas résoudre l’éternel problème de coopération. Toutefois,
en analysant le cas de la coopération entre le Congo et les pays capitalistes, je
pense contribuer à une meilleure compréhension du problème de coopération
entre les Etats. Mon étude va inclure le temps colonial en vue de présenter une
image plus complète des relations entre les Etats considérés dans l’analyse.
L’hypothèse principale est que plus un régime congolais coopère pendant que les
pays capitalistes font défaut à la coopération, plus longtemps ce régime restera au
pouvoir et négligera les intérêts des Congolais. Plus le régime congolais fait
défaut à la coopération au moment où les pays capitalistes font aussi défaut,
moins le régime restera au pouvoir tout en insistant sur les intérêts des Congolais.
Si cette hypothèse est vérifiée, elle peut me conduire aux conclusions suivantes :

Les régimes congolais ont fait face à un dilemme : soit ils coopèrent avec les
pays capitalistes et restent longtemps au pouvoir, pendant qu’ils négligent
les intérêts des Congolais ; soit ils ne coopèrent pas avec les pays
capitalistes et passent un bref séjour au pouvoir, pendant qu’ils insistent
sur les intérêts des Congolais, lesquels ils ne peuvent pas promouvoir.
Le décollage économique et la stabilité de la République Démocratique du
Congo dépendent principalement de la résolution de ce dilemme que
n’importe quel gouvernement congolais rencontrera dès le début de son
mandat public. En d’autres termes, les conditions pour une coopération
bénéfique à toutes les parties doivent encore être définies et acceptées par
la République Démocratique du Congo et les pays capitalistes.



17
Ces idées se trouvent dans le livre de Thomas Hobbes, Leviathan, edited by Michael
Oakeshott, New York and London: Collier Macmillan, 1974. Comme Machiavel, Hobbes
avait une idée pessimiste sur la nature humaine. Il s’était concentré sur la politique
domestique et son objectif était de démontrer la nécessité d’une autorité politique centralisée
forte.
27 1.2. LA THÉORIE DES JEUX

Les internationalistes utilisent plusieurs outils pour mieux comprendre la planète
dans laquelle nous vivons. Comme mentionné plus haut, la théorie des jeux est
utilisée dans ce travail comme instrument en vue d’expliquer les relations entre la
République Démocratique du Congo et les pays capitalistes, lesquelles montrent
beaucoup de caractéristiques semblables aux jeux. L’application des techniques
analytiques qui dérivent de la théorie des jeux peut nous aider à mieux
comprendre les relations entre la RDC et les pays capitalistes. « La politique
internationale peut être mieux comprise au sein de la structure théorique de jeu
comme comprenant un mélange complexe et fluctuant des tendances vers des
18sommes nulles et des sommes non nulles. » Je propose d’utiliser le jeu de «
Dilemme du Prisonnier » pour conceptualiser les relations entre la RDC et les
pays capitalistes. Le Dilemme du Prisonnier est un jeu à somme non nulle.

Comme n’importe quel outil en relations internationales, la théorie des jeux a ses
limites. Mais elles peuvent être surmontées. Dougherty et Pfaltzgraff notent que «
nous devons soigneusement définir la structure du jeu que nous discutons : les
joueurs, les règles et les objectifs du jeu, les résultats et les valeurs auxquelles les
joueurs sont attachés, le contexte général dans lequel le jeu a lieu, et l’interaction
19des stratégies variées poursuivies. » Malgré ses limites dont je tiendrai compte,
la théorie des jeux reste un outil utile pour suggérer les hypothèses qui peuvent
expliquer les stratégies adoptées par le Congo et les pays capitalistes. Cette
théorie est très liée à la prise des décisions et à la négociation. Elle est utile dans
l’étude des relations internationales qui comprennent beaucoup de situations de
conflits où l’on a besoin de déclasser l’opposant.

I.3. STRUCTURE ANALYTIQUE ET CONCEPTS

Les relations entre la RDC et les pays capitalistes ont débuté depuis l’Etat
Indépendant du Congo. Les relations, par exemple, entre les Etats-Unis et la RDC
peuvent reculer jusqu’à la période coloniale. Comme le principal pays capitaliste,
les Etats-Unis était déjà actif au Congo au 19ème siècle. Les relations entre les
èmeEtats-Unis et ce pays devinrent plus significatives au début du 20 siècle quand
le roi Léopold II avait perdu sa propriété, suite à la pression internationale,
spécialement de la part de la Grande Bretagne et des Etats-Unis. J’ai inclus le
Congo Belge dans la période qui sera analysée. En effet, j’estime que le Congo
colonial a développé des relations extérieures qui sont d’une très grande

18
James E. Dougherty and Robert L. Pfaltzgraff, Contending Theories of International
Relations, New York: Harper and Row, Publishers, 1990, p. 516.
19
Ibid, p. 519.
28 importance dans la compréhension de la suite des relations entre la RDC et les
pays capitalistes.

Il est nécessaire de placer cette étude dans une perspective historique en vue
d’examiner les stratégies adoptées par les pays capitalistes et les régimes
congolais successifs ainsi que les résultats obtenus. Le principal objectif
méthodologique est la recherche des structures dans les choix des stratégies par
les pays concernés et leurs résultats.

Le modèle que je propose comprend non seulement le Congo post-colonial, mais
aussi le Congo colonial. La période considérée ici s’étend de 1908 à 2008, soit
cent ans de coopération entre le Congo et les pays capitalistes. Ces structures sont
examinées en utilisant l’illustration du Dilemme du Prisonnier telle que présentée
par Axelrod. Le modèle est une formulation abstraite des situations dans
lesquelles ce qui est mieux pour les pays capitalistes et le Congo individuellement
conduit au défaut mutuel, pendant que la coopération mutuelle serait bénéfique à
toutes les parties. Le Congo et les pays capitalistes évoluent dans des situations
où ils ont deux choix chacun : coopérer ou faire défaut. Le meilleur score que
chaque partie peut faire est d’obtenir 5, la tentation de faire défaut quand l’autre
partenaire coopère. Le pire score que chaque partie peut réaliser est d’obtenir 0, le
paiement de dupe pour avoir coopéré pendant que l’autre partenaire fait défaut.
Entre les deux extrêmes, il y a deux situations : la récompense pour la
coopération mutuelle quand toutes les deux parties coopèrent. Et la punition pour
le défaut mutuel quand les deux parties font défaut. Le classement de préférence
des quatre résultats est le suivant : la tentation de faire défaut = 5, la coopération
mutuelle = 3, le défaut mutuel = 1, et le paiement de dupe = 0. La seconde
supposition est que les pays capitalistes et le Congo « ne peuvent pas résoudre
leur dilemme en faisant des tours pour s’exploiter.»















29 RDC
Coopérer Faire défaut

Coopérer CAP=3 RDC=3 CAP=0 RDC=5
Récompense pour la Paiement de dupe et CAP
Coopération mutuelle Tentation de faire défaut
Faire CAP=5 RDC=0 CAP=1 RDC=1
défaut Tentation de faire Punition pour le défaut
défaut et Paiement de mutuel
dupe

Source: Adapté et traduit de Robert Axelrold, The Evolution of Cooperation, New
York: Basic Books, 1984, p. 8.
CAP= pays capitalistes
RDC= République Démocratique du Congo



En d’autres mots, « la récompense pour la coopération mutuelle est plus grande
20que la moyenne de la tentation et le paiement de dupe ».

Cinq questions de recherche seront examinées dans ce travail pour atteindre son
but. La première question est celle de savoir si la coopération entre les pays
capitalistes et le Congo Belge peut être décrite comme une situation de « tentation
de faire défaut et paiement de dupe » ou non. Les critiques formulées contre le
pouvoir du roi Léopold II avaient eu comme résultat l’annexion du Congo à l’Etat
belge, le 15 Novembre 1908. Le Congo était donc sous domination belge jusqu’à
son indépendance, en 1960. Pendant la colonisation, les échanges entre le Congo
et les pays capitalistes avaient sensiblement augmenté. La Belgique était le
partenaire le plus important entre 1908 et 1960, les Etats-Unis avaient occupé la
seconde position, suivis d’autres pays. La gestion coloniale sera considérée
comme un régime, les stratégies et les résultats obtenus seront examinés.


20
Robert Axelrod, The Evolution of Cooperation, New York: Basic Books, p. 10.
30 La coopération entre les pays capitalistes et le Congo Belge, 1908-1960
RDC ( Congo Belge)
Coopérer Faire défaut

Coopérer
CAP
CAP=5 RDC=0
Faire défaut Tentation de faire
défaut et Paiement de
dupe

Quand le Congo est devint indépendant, en 1960, il était dirigé par un régime
parlementaire conduit par le Premier Ministre Patrice Emery Lumumba et le
Président Joseph Kasavubu. Ce régime issu des élections générales à travers le
pays connût beaucoup de problèmes, notamment la sécession du Katanga. La
deuxième question qui sera examinée est celle de savoir si la coopération entre les
pays capitalistes et le gouvernement Lumumba peut être décrite comme une
situation de « Punition pour le défaut mutuel » ou non.


La coopération entre les pays capitalistes et le gouvernement Lumumba,
19601965

RDC (Gouvernement Lumumba)
Coopérer Faire défaut

Coopérer CAP
Faire défaut CAP=1 RDC=1
Punition pour défaut
mutuel

Le Congo sombra dans des troubles peu après son indépendance, et le Colonel
Mobutu prit le pouvoir par un coup d’état le 24 Novembre 1965. Il restera au
pouvoir jusque 1997, soit un règne de 32 ans. Comment était la coopération entre
les pays capitalistes et le Congo pendant cette période ? La troisième question
qui sera traitée est celle de savoir si cette période peut être considérée comme une
situation de « Tentation de faire défaut et Paiement de dupe » ou non.



31 La coopération entre les pays capitalistes et le régime Mobutu, 1965-1997
RDC ( Régime Mobutu)
Coopérer Faire défaut

Coopérer
CAP CAP=5 RDC=0
Faire défaut Tentation de faire
défaut et Paiement de
dupe

Le président Mobutu a été renversé en mai 1997 par Laurent Désire Kabila qui
était à la tête d’une rébellion appuyée par des forces extérieures. Alors que
beaucoup de Congolais s’attendaient à un changement qui aurait pu sortir le pays
du marasme politico-économique, le séjour du président Laurent Désiré Kabila
fut brutalement stoppé par son assassinat le 16 janvier 2001. La quatrième
question qui sera examinée est celle de savoir si cette période peut être considérée
comme une situation de « Punition pour le défaut mutuel » ou non.

La coopération entre les pays capitalistes et le régime L.D. Kabila, 1997-2001
RDC ( Régime L.D. Kabila)

Coopérer Faire défaut

Coopérer
CAP Faire défaut CAP=1 RDC=1
Punition pour le défaut
mutuel

Le président Laurent Désiré Kabila fut assassiné dans son bureau de travail au
Palais de Marbre à Kinshasa, selon la version officielle des faits. Il n’avait pas pu
organiser des élections libres comme promis. Le pouvoir était récupéré par Joseph
Kabila, alors chef des forces terrestres dans les Forces Armées Congolaises. Le
président Joseph Kabila était, jusque-là, un inconnu dans la politique congolaise.
Son arrivée au pouvoir a changé la nature de la coopération entre le Congo et les
pays capitalistes. La cinquième question qui sera discutée est celle de démontrer
si cette période peut être décrite comme une situation de « Tentation de faire
défaut et paiement de dupe » ou non.

32 La coopération entre les pays capitalistes et le régime Joseph Kabila, 2001-2008.
RDC ( Régime J. Kabila)

Coopérer Faire défaut

Coopérer
CAP
Faire défaut CAP=5 RDC=0
Tentation de faire défaut
et paiement de dupe

Les cinq questions peuvent être regroupées dans un seul tableau qui reprendra
seulement deux types de coopération que les deux parties ont connus jusque-là, à
savoir : « Tentation de faire défaut et paiement de dupe » et « Punition pour le
défaut mutuel. »


RDC : 1908-2008
Coopérer Faire défaut

Coopérer

CAP=5 RDC=0 CAP=1 RDC=1
Tentation de faire Punition pour le défaut CAP
défaut et paiement de mutuel
Faire dupe B : Gouvernement
défaut A : Congo Belge Lumumba
C : Régime Mobutu D : Régime L.D. Kabila
E : Régime J.
Kabila

Les deux parties ne sont pas encore parvenues à un niveau équitable de coopération
bénéfique à toutes les parties. Les relations entre la République Démocratique du
Congo et les pays capitalistes seront une réussite quand les deux parties vont
sincèrement coopérer. Cette situation est représentée par la cage décrite comme :
Récompense pour la coopération mutuelle, soit CAP=3 RDC=3. Les conditions d’une
telle coopération seront discutées plus tard.
Quelques concepts doivent être spécifiés avant de continuer cette analyse. Les deux
concepts de base dans cette étude sont : « coopérer » et « faire défaut ». Dans ce travail
« coopérer » signifie faire promouvoir des relations et des accords bénéfiques aux deux
33 parties d’une manière équitable, tandis que « faire défaut » signifie faire promouvoir
des relations et des accords bénéfiques à une seule partie. Le défaut comprend
beaucoup d’actions qui peuvent affecter l’autre partie. Le cas extrême de défaut, c’est
la suppression du partenaire. Ce processus de suppression du partenaire se fait à travers
l’intervention. Et, comme mentionné plus haut, cette intervention comporte plusieurs
aspects, notamment la guerre. Les relations et les accords comprennent le domaine
politique, militaire et économique. Le concept « pays capitalistes » se réfère aux pays
d’économie capitalistes qui ont développé des relations avec le Congo. Les partenaires
capitalistes les plus importants du Congo sont la Belgique, la Grande-Bretagne, la
Hollande, les Etats-Unis, l’Allemagne, la France, et l’Italie.

Les différentes théories qui expliquent l’intervention des pays capitalistes dans le Tiers
Monde ont été expliquées plus haut. Cette étude adopte la théorie proposée par David
Gibbs qu’il appelle « Modèle de Conflit d’Affaires. » Le Modèle de Conflit d’Affaires
suppose que « la communauté d’affaires est fondamentalement divisée par rapport à la
21plupart des politiques.» Et ce qui est même plus significatif en Afrique Centrale est
que « les conflits d’affaires affectent aussi la politique domestique des pays du Tiers
Monde. Des factions politiques spécifiques au sein du pays reçoivent souvent l’appui
22extérieur. » David Gibbs explique sa pensée en détails comme suit :

« Les compagnies multinationales cherchent souvent l’appui de leurs
gouvernements d’origine, et chaque gouvernement a tendance à favoriser
ses propres nationaux. Le gouvernement américain va promouvoir les
intérêts commerciaux américains, souvent au détriment des intérêts
britanniques, français, ou belges. Les gouvernements britannique, français,
et belge naturellement, cherchent aussi les mêmes avantages pour leurs
compagnies….Ainsi donc les conflits entre les affaires conduisent aux
conflits entre des pays ; et ces querelles influencent le caractère général des
relations internationales.

Les conflits d’affaires affectent aussi les politiques domestiques des pays
du Tiers Monde. Des factions politiques spécifiques au sein des pays
reçoivent souvent l’appui extérieur. Les Etats-Unis ont tendance à
favoriser les éléments proaméricains dans les pays du Tiers Monde et
cherchent à imposer des gouvernements proaméricains, pendant que les
Français supportent les éléments profrançais dans les mêmes pays, et les
Britanniques supportent les éléments probritanniques. Au sein des pays du
Tiers Monde, la manipulation étrangère cause l’instabilité politique, coup
d’état, et dans des cas extrêmes des guerres civiles. La compétition

21
David Gibbs, Op. Cit., p. 28
22
David Gibbs, Op. Cit., pp.29-30.
34 commerciale conduit à l’intervention étrangère et au désordre politique
23dans la périphérie. »

Ce travail ne considère pas la coopération comme un jeu de gagnant et perdant, mais
plutôt comme un processus qui peut escalader l’échelle des échanges égaux entre le
Congo et les pays capitalistes. La coopération entre les deux parties est vieille d’un
siècle. Aujourd’hui avec le phénomène de la mondialisation, il devient encore plus
illusoire de penser à rompre les liens qui existent entre les deux parties pendant si
longtemps. Dans le même ordre d’idées, la mondialisation étant un phénomène à
plusieurs facettes, si ces relations ne s’améliorent pas, elles feront face à beaucoup
d’épreuves dans le futur. Car les Congolais sont conscients aujourd’hui qu’ils vivent
pauvres dans un pays paradoxalement très riche. Ils ne vont plus tolérer la prolongation
de la misère.

Ce travail utilisera donc la théorie des jeux comme base théorique et spécialement le «
Dilemme du prisonnier ». La dimension historique sera très importante car le travail
inclura une succession des gouvernements pendant une période de cent ans.
L’utilisation d’autres théories dans certains cas précis dans l’histoire du Congo n’est
pas exclue. Je pense, par exemple, à l’utilisation du modèle de Conflit d’Affaires pour
expliquer la crise congolaise de 1960. Mais, ceci n’écarte pas la présence du Dilemme
du prisonnier dans la coopération entre le Congo et les pays capitalistes en cette
période.





















23
Ibid., pp.29-30.
35





































Chapitre II
LE CONGO BELGE ET LES PAYS CAPITALISTES :
PAIEMENT DE DUPE ET TENTATION DE FAIRE DEFAUT


Ce chapitre est consacré aux relations économiques entre le Congo Belge et les
pays capitalistes. J’examinerai les deux points suivants : l’incorporation du
Congo dans l’économie-monde capitaliste et l’éducation coloniale comme un
système fonctionnel à la spécialisation en produits à bas revenu.

2.0. INCORPORATION DU CONGO DANS L’ECONOMIE-MONDE
CAPITALISTE

Si nous voulons que notre nouvelle colonie fournisse du travail à
la main d’œuvre belge et nous procure tous les avantages et toute
la force qu’elle peut donner, nous devons mettre tous ses moyens
de production au travail et ne laisser aucune de ses richesses
oisives. La Belgique est superficiellement la plus petite des Etats
européens. Je rêve d’en faire dans ses modestes frontières un
centre d’activité humaine et la grande capitale d’un important
mouvement commercial, industriel, scientifique, littéraire et
artistique…. Le Congo est plus riche que vous ne le croyez. La
tâche d’un souverain est d’enrichir la nation. C’est cela sa vraie
24mission.

La Belgique abrite aujourd’hui la Commission Européenne, et il y a lieu de
reconnaître que le Roi Léopold II avait de la vision pour sa nation. Les contactes
ème èmeentre le Congo et les pays capitalistes au 19 et dans la première partie du 20
siècle ont beaucoup profité aux pays capitalistes. Le Congo n’est naturellement
pas sortie bredouille de ces relations coloniales, mais en mesurant les proportions

24
Un extrait du discours du Roi Léopold II à Anvers. George Martelli, Leopold to Lumumba,
London : Chapman & Hall Ltd, 1962, p. 185.
37 de profit, il est exact de qualifier ces relations de « tentation de faire défaut et
paiement de dupe ».

Wallerstein note que « l’incorporation signifie fondamentalement qu’au moins
quelques processus significatifs de production dans un endroit géographique
donné deviennent parties intégrales des chaînes de produits que constitue la
25division de travail actuelle de l’économie-monde capitaliste.» Trois
mécanismes, à savoir : les compagnies privées et concessionnaires, le système
d’éducation, et la méthode de gouvernance, ont emberlificoté le Congo dans les
filets de l’économie-monde. Les mêmes mécanismes ont consolidé cette position
à travers les deux parties de la période coloniale : l’Etat Indépendant du Congo
(1884-1908) et le Congo Belge (1908-1960). Ce chapitre est consacré à l’examen
de ces trois mécanismes dans chaque période en vue de montrer comment les
relations entre le Congo et les pays capitalistes ont œuvré en faveur des intérêts
des partenaires capitalistes. Cependant, les échanges entre le Congo et la
communauté internationale existaient avant la colonisation.

Cette période avant la colonisation montre un type particulier d’échanges entre le
Congo et l’Europe. Des échanges plus ou moins acceptés par les Congolais aussi
bien que par des Européens ont eu lieu avant que l’expérience coloniale
commence au Congo. Les bonnes relations qui existaient entre les partenaires en
ce temps-là pouvaient être expliquées par les divisions entre les Européens qui
26cherchaient des faveurs en Afrique. Ces relations datent de 1482 quand Diego
Cao a atteint l’embouchure du fleuve Congo. Les produits les plus importants
vendus en ces temps étaient les esclaves et l’ivoire demandés en échange avec les
marchandises européennes et les armes. Les chercheurs s’accordent pour affirmer
que ces contacts ont intensifié les formes préexistantes d’esclavage. Au seizième
siècle le commerce d’esclaves à partir du Congo était estimé entre 4.000 et 5.000
27« pecas de Indias.» Au dix-septième siècle, Lisbonne recevait des milliers
28d’esclaves chaque année en provenance du Royaume du Congo.

Ces échanges étaient dans une certaine mesure contrôlés par les Congolais. Les
industries européennes étaient installées sur la côte et étaient tolérées et protégées

25
Immanuel Wallerstein, The Modern World-System III. The Second Era of Great Expansion
of the Capitalist World-Economy, 1730-1840, San Diego; New York; Berkeley; Boston;
London; Sydney; Toronto: Academic Press, 1989, p. 130.
26
Ruth Slade, King Leopold’s Congo, London; New York; Accra: Oxford University Press,
1962, p. 14.
27
Eric Wolf, Europe and the People without History, Berkeley; Los Angeles; London:
University of California Press, 1982, p. 222.
28
Ruth Slade, Op.Cit., p.10.
38 29par des Princes Congolais. Les esclaves et l’ivoire étaient livrés aux industries
européennes par des intermédiaires congolais qui protégeaient leur position en
empêchant le progrès des Européens à l’intérieur du pays.
Concurremment avec le trafic d’esclaves, il existait une forme légitime de
commerce en produits naturels. Ce commerce légitime a reçu un coup de pouce
considérable après l’expédition de Stanley en 1876. Un changement important
s’est opéré dans le type des relations développées entre les Congolais et les
Européens. Parties des échanges plus ou moins contrôlés par des autochtones, les
activités commerciales ont mué progressivement vers une structure imposée par
les commerçants européens. Les activités commerciales se sont enfoncées
lentement vers l’intérieur du pays. Face à l’opposition arabe, en 1874, Livingston
n’a pas pu descendre le fleuve Congo jusqu’à l’océan. Mais, Stanley, grâce à un
accord signé avec le chef arabe Tippo Tip et un groupe bien armé financé par le «
New York Herald » et le « Daily Telegraph », a pu descendre le fleuve Congo à
30partir des Chutes Stanley jusqu’au Pool Stanley. L’expédition armée a remplacé
l’exploration curieuse et pacifique qui avait existé pendant les premiers contacts
entre les Portugais et les Congolais. Tout le bassin du Congo était ouvert au
commerce européen. Ainsi, quand Stanley arriva à Boma au mois d’Août 1877, il
écrivit que « la plus grande découverte que son expédition a faite était le large
territoire qu’elle a ouvert au commerce international et spécialement aux Anglais,
31aux Français, aux Allemands, et aux Américains. » Le Congo vient d’être
intégré dans des échanges avec les pays capitalistes.

Pendant cette période précoloniale, la nature des produits échangés peut être
résumée en trois catégories, les marchandises humaines, les produits naturels et
les produits manufacturés. En considérant leurs origines, ces produits peuvent être
schématiquement présentés comme suit :








29
Michel Merlier, Le Congo de la Colonisation Belge à l’indépendance, Paris V : François
Maspero, 1962, p. 12. Je ne veux pas entrer ici dans le débat qui accuse les Africains d’avoir
eux-mêmes contribué à la traite d’esclaves. Le fait que certains Princes Congolais aient
toléré le commerce ne peut pas laver les Occidentaux de leur responsabilité historique
d’avoir initié et entretenu la traite d’esclaves. Et parlant même en terme de profit, il est clair
que ce sont les Occidentaux qui en ont tiré des bénéfices colossaux et non les Princes
Africains, quelque soit leur implication dans ce commerce.
30
Slade, Op. Cit., p. 23-24.
31
Merlier, Op.Cit., p.15.
39 Tableau 2.1 Types de produits échangés entre le Congo et les pays capitalistes
dans la période précoloniale
Le Congo L’Europe et l’Amérique

Marchandises Produits naturels Produits manufacturés
humaines
Esclaves Produits Produits Cire, lin, tissu, fer à
miniers agricoles repasser, casseroles,
tuyaux, parapluies, …
Cuivre, fer, Caoutchouc,
ivoire, huile
de palme,
arachides, bois
rouge


Les partenaires commerciaux mentionnés dans cette période précoloniale sont les
Portugais, les Français, les Hollandais, les Anglais, et les Espagnols. Ils ont établi
des sociétés sur la côte dans les années 1850 et 1860 dont les plus importantes
étaient les Maisons Françaises Régis et Daumas ; la Maison hollandaise
Afrikaansche-Handels-Vereeniging (1969) ; la Maison anglaise Hatton &
32Cookson (Liverpool), et la Maison portugaise Castro & Leitao. Bien qu’il soit
difficile d’évaluer le volume total du commerce pendant cette période, les rares
chiffres disponibles montrent qu’il augmentait systématiquement. Latour Da
Veiga Pinto note que les exportations à partir de l’Angleterre, France, Allemagne
et la Hollande étaient estimées à 6.250.000 francs en 1876, 13.500.000 francs en
331882, et 18.750.000 francs en 1883. Le volume du commerce a augmenté trois
fois en sept ans. Morel affirme que vers les années 1880, les chiffres fournis par
Stanley estimaient le volume du commerce avec le Congo à 2.800.000 livres
34annuellement. Bien que le commerce d’esclavages était presque à sa fin vers
1839 grâce aux efforts mutuels des commandants des vaisseaux de guerre anglais
et français, on estime à treize millions et un quart de million le nombre total des
35êtres humains exportés du Congo pendant la période de la traite des esclaves. Ce
commerce des êtres humains a disparu pendant que les échanges en produits

32
François Latour Da Veiga Pinto, Le Portugal et le Congo au XIXème Siècle, Paris: Presses
Universitaires de France, 1972, p. 78-79.
33
Ibid., p. 80.
34
Edmund Dene Morel, Great Britain and The Congo. The Pillage of the Congo Basin, New
York: Howard Fertig, 1969, p.59.
35
Slade, Op. Cit., p. 11.
40 naturels ont augmenté considérablement durant le pouvoir personnel du Roi
Léopold II.

2.1. SOCIETES CONCESSIONNAIRES ET PRIVEES PENDANT
L’ETAT INDEPENDANT DU CONGO (1884-1908) : DEBOUCHES
POUR/DE L’ECONOMIE-MONDE

Ces premiers contacts décrits ci-dessus, spécialement l’expédition de Stanley, ont
fait exploser les intérêts des différentes nations européennes. Sur invitation du
Roi Léopold II, la Grande Bretagne, l’Allemagne, la France, l’Autriche, la
Russie, et l’Italie envoyèrent des délégués à une conférence organisée le 12
36septembre, 1876. L’exploration scientifique de l’Afrique en vue de l’ouvrir à la
« civilisation » et la suppression du commerce des esclaves constituait les
37objectifs de la conférence. La création de l’Association Internationale pour
l’Exploration et la Civilisation de l’Afrique Centrale était le principal résultat de
la conférence.

Après qu’il ait été nommé président de l’Association, le Roi Léopold II engagea
Stanley pour rendre le Congo plus utile à l’Europe et particulièrement à la
Belgique. La soi disante mission philanthropique de l’Association Internationale
débuta une nouvelle ère dans l’histoire du Congo. Les missionnaires, les
marchands, et les compagnies initièrent et réorientèrent leurs échanges vers les
sociétés qui produisaient un surplus très négligeable. Des produits manufacturés
qui étaient autrefois vendus dans les faubourgs des grandes villes européennes
étaient désormais réorientés vers le Congo créant des débouchés pour l’économie
européenne. Ainsi Stanley une fois écrivit : ….. « Si par hasard je pouvais
convaincre les millions des nègres dans l’intérieur (du Congo) de se débarrasser
de leurs costumes faits des feuilles pour adopter les friperies européennes… Quel
38débouché pour les vieux habits…. »

Aussitôt qu’on s’aperçut que le Congo était une propriété riche avec d’immenses
ressources naturelles prêtes à être exploitées, la région de l’Afrique Centrale
devint un domaine de chasse des nations européennes. Pour préserver sa
propriété, le Roi Léopold II conçut l’idée d’un Etat Indépendant du Congo, avec
lui-même comme souverain. La prochaine étape était de vendre l’idée aux
grandes puissances. La Conférence de Berlin, tenue le 15 novembre, 1884, ouvrit
l’Afrique Centrale au monde entier en déclarant la liberté de commerce dans le

36
Henry Willington Wack, The Story of the Congo Free State, New York; London: The
Knickerbocker Press, 1905, p. 8.
37
Ibid., p. 12.
38
Merlier, Op. Cit., pp. 18-19.
41 bassin du Congo. Après avoir réglé la « Question Africaine » et grâce à l’appui
des grandes puissances, le Roi Léopold II proclama officiellement l’Etat
39Indépendant du Congo le 19 juillet 1885, et devint le souverain de cet Etat.

L’autre problème auquel le Roi Léopold avait à faire face était les dépenses pour
administrer sa propriété. Il avait deux options : obtenir des prêts supplémentaires
ou exploiter les ressources naturelles du Congo. La seconde option était
préférable dans la mesure où, en plus de résoudre le problème des dépenses
administratives, elle pouvait permettre au Roi de tirer profit de sa propriété.
L’ivoire et le caoutchouc constituaient les ressources les plus importantes que
l’Etat pouvait exploiter. Ainsi, non seulement en violant partiellement l’esprit de
l’Acte de la Conférence de Berlin, mais aussi en marchant sur les droits des
autochtones congolais, le Roi signa un décret déclarant que toute « terre vacante »
appartenait à l’Etat. Il était interdit aux autochtones de chasser les éléphants ou de
40collecter du caoutchouc pour eux-mêmes.

La création d’un monopole d’Etat en ivoire et en caoutchouc essuya beaucoup de
critiques de la part des compagnies commerciales qui se référaient au principe de
liberté de commerce de l’Acte de Berlin. Pour réguler l’exploitation de sa
propriété et au même moment répondre aux objections soulevées par les
compagnies privées, le Roi Léopold signa un autre décret le 30 octobre 1892
41divisant les « terres vacantes » en trois zones. La première zone comprenait la
vallée de l’Uélé et l’Aruwimi dans le nord-est, les vallées de la Mongala et de
l’Itimbiri dans le nord, et les bassins du Lac Léopold II, du Lac Tumba et de la
Rivière Lukenie dans l’ouest. Cette zone constituait le célèbre Domaine Privé où
l’Etat seul pouvait ramasser l’ivoire et le caoutchouc. L’Etat pouvait le faire
luimême ou à travers des compagnies dans lesquelles il détenait des grandes actions.
Des concessions de terre ont été accordées aux compagnies privées pour
exploitation, de là le terme « compagnies concessionnaires ». La seconde zone
comprenait la région du Bas Congo, les bassins de la Ruki, Lulonga, Kasaï, et les
deux rives du Haut Congo à partir des Chutes Stanley. Cette zone était mise à la
disposition des compagnies commerciales. La troisième zone était composée des
territoires du bassin du Congo Lualaba et le Haut Lomami et les territoires du
Katanga. Le caoutchouc dans cette zone n’était pas collectionné parce qu’il
constituait une réserve pour la « sécurité publique ». Plus tard une grande partie
de cette zone était attachée au Domaine Privé.


39
Arthur B. Keith, The Belgian Congo and The Berlin Act, New York: Negro Universities
Press, 1970, p. 67.
40
Martelli, Op. Cit., p. 139.
41
John de Courcy Mac Donnell, King Leopold II. His Rule in Belgium and The Congo, New
York: Negro Universities Press, 1969, pp. 264-265.
42 A la lumière de ces règlements, l’on peut se poser des questions sur la politique
de « porte ouverte » à laquelle le roi Léopold II avait souscrit en signant l’Acte de
Berlin. Je ne veux pas engager une discussion sur la « libéralité » du commerce
dans l’Etat Indépendant du Congo telle que suggérée par les Grandes Puissances.
Ce qui m’intéresse, c’est l’internationalisation des échanges entre le Congo et le
monde, peu importe la manière dont ils ont eu lieu. Bien que l’on pouvait
remettre en question l’application de l’esprit de l’Acte de Berlin à cause des
règlements imposés par le roi Léopold II, il existait toujours un commerce entre le
Congo et l’Europe. Une chose était sûre, le Congo était engagé dans le commerce
international et le volume de ces échanges n’a pas cessé de s’accroître comme je
le démontre ci-dessous.

Suivant l’exemple d’un Américain, le Général Henry Stanford qui avait créé l’une
des premières compagnies congolaises sous l’égide de l’Etat Indépendant du
Congo, quarante-huit compagnies belges et quatorze compagnies étrangères
42établirent des relations commerciales dans l’Etat Indépendant du Congo. Henry
Wack note que vers 1905 plus de quatre cents maisons commerciales faisaient les
43affaires au Congo. Ce chiffre montre comment les relations commerciales
croissaient entre le Congo et les pays capitalistes. Quant aux détails, l’on peut
obtenir quelques estimations quand on examine le progrès réalisé par les
compagnies concessionnaires et les sociétés fiduciaires.

Les sociétés fiduciaires étaient au nombre de huit : la Société ABIR, la Société
Anversoise, la Société Kasaï, la Société Kwango, la Société Katanga, la Société
Lomami, la Société des Grands Lacs, et la Société de la Lulonga. Un examen
approfondi de trois sociétés importantes parmi elles révèle leur domination par
l’Etat et le progrès réalisé dans les affaires. La société ABIR ou la Compagnie
Anglo-Belge du Caoutchouc de l’Inde était créée en Août 1892, avec un capital
de 1 million de francs divisés en 2000 actions. Les principaux actionnaires
44étaient :

L’Etat Congolais 1000
La Société Anversoise du Commerce au Congo 150
Alex de Browne de Tiege 60
Horace van den Burch, comme mandataire de A. van den Nest 125
Horace van den Burch 58
C. de Brwone de Tiege 50


42
Wack, Op. Cit., p. 276.
43
Ibid., p. 155. Vous pouvez trouver la liste de ces maisons commerciales dans l’appendice.
44
Edmund Morel, King Leopold’s Rule in Africa, Westport, Connecticut: Negro University
Press, 1970, p. 154.
43 Morel note que, en dix ans, de 1893 à 1903, le bénéfice net de la société ABIR
45n’était pas moins de 15.078.805 francs. Après six ans, le bénéfice net a atteint
4618.004.172 francs, dix huit fois plus important que le capital investi au départ.
La société Kasaï a aussi connu une croissance dans son commerce. Les
compagnies commerciales indépendantes explorant cette région ont été converties
en une société fiduciaire en 1902 avec un capital de 1.005.000 francs répartis en
474.020 actions. Le Roi possédait 2.010 actions, soit 50% des actions. Voici les
48bénéfices nets de la société :

1.465.279 francs
3.687.161 francs
5.597.449 francs
7.543.000 francs

Ainsi donc, en quatre ans, les bénéfices de la société étaient sept fois plus grands
que son capital initial. La société Anversoise, celle qui vient en troisième
position, était créée en 1892 avec un capital de 1.700.000 francs. Les principaux
49actionnaires étaient :

L’Etat Congolais 1.000 actions
A. de Brown de Tiege 1.100 actions
Bunge and Company 100 actions
E.P. Grisar 130 actions
Deyman-Druart 100 actions

Malgré les pertes connues en 1900, 1901, et 1902, suite au refus de la tribu Budja
de se faire esclaves, les profits de la société ont encore augmenté après que les
50Budjas aient été forcés de travailler. Les bénéfices nets se présentent de la
51manière ci-après :






45
Ibid., p.155.
46
Edmund Morel, Red Rubber: The Story of the Rubber Slave Trade Flourishing on the
Congo in the Year of Grace 1906, New York: Negro University Press, 1969, p. 142.
47
Morel, King Leopold’s Rule in Africa, pp. 191-192.
48
Edmund Morel, Red Rubber: The Story of the Rubber Slave Trade Flourishing on the
Congo in the Year of Grace 1906, New York: Negro University Press, 1969, p. 142.
49
Edmund Morel, King Leopold’s Rule in Africa, p. 127.
50
Ibid., p. 144.
51
Edmund Morel, King Leopold’s Rule in Africa, p. 128.
44