La vallée du Sourou (Burkina Faso)

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Français
231 pages
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Description

Le Sourou est une modeste vallée alimentée en eau par la défluence du Mouhoun qui fait d'elle un vaste réservoir facilement aménagé. Cette région est devenue l'enjeu et le modèle de la Révolution socialiste initiée par Thomas Sankara en 1983 ; le changement de régime les détournera de leur finalité initiale en passant d'une économie socialiste à un système libéral. L'analyse de la situation actuelle permet de saisir sur une superficie limitée l'essentiel des problèmes qui se posent dans les pays du Sahel africain, et la capacité de la paysannerie africaine à rechercher et trouver des compromis entre tradition et modernité.

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Date de parution 01 décembre 2003
Nombre de lectures 182
EAN13 9782296827363
Langue Français
Poids de l'ouvrage 7 Mo

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LA VALLÉE DU SOUROU (Burkina Faso)
Genèse d’un territoire hydraulique dans l’Afrique soudano-sahélienne
Recherche menée, en collaboration entre les Universités de Ouagadougou et de Padoue, entre 1999 et 2003. Le financement a été assuré par le Projet Cofin 1999 Organizzazione territoriale e protezione ambientale in Africa(coord. nat.le A. Turco, coord.locale P. Faggi) et par le Projet de Recherche de l’Université de PadoueUsi del-l’acqua tra progettualità esogena e riappropriazione locale nella zona saheliano-sudanese(coord. P. Faggi). Le texte rend compte d’un travail collectif assumé par les trois auteurs, avec des contributions de S.Bin, M. de Marchi et N.D. Koulibaly, pour les paragraphes indiqués. Ont également participé à la recherche D. Croce, M. Bertoncin, A. Pase, A. Bondesan, P. Mozzi, Al. Turco, (Univ. De Padoue), F. Palé e K. Souako (Univ. di Ouagadougou). Nous remercions particulièrement A. Pozza de la Délégation de la Commission Européenne à Ouagadougou, ainsi que les fonction-naires de l’Autorité pour la Mise en Valeur du Sourou, ceux des Coopératives et les habitants de la Vallée. Deux amis avec qui nous avons parcouru la Vallée, Dario Croce et Luciano Mori, ne sont plus avec nous. Ces pages sont dédiées à leur mémoire.
NB: Sara Bin a rédigé les paragraphes : 2.II. Les périmètres et la révolution : grands appareillages et périmètres coopératifs 2.III. Modalités et pesanteurs d’une gestion administrative 2,V. Marché et subsidiarité 3.X. Le nouveau périmètre des «610 ha »
Massimo De Marchi a rédigé les paragraphes : 3. V La petite hydraulique à We 3.VI L’agriculture pluviale sur les hautes terres 3.VII Pêcheurs des rives et des îles (MD et Koulibaly) 4.II Intégrations et conflits 5.II. Flux monétaires et matériels
Introduction
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Pourquoi consacrer au Sourou, modeste affluent septentrional du Mouhoun, jadis connu sous le nom de Volta noire, un programme de recherche qui s’est déroulé sur quatre ans et a mobilisé une dizaine de chercheurs? Nous pourrions soutenir non sans raison que la faible extension du terrain d’étude, soit quelques kilomètres de part et d’autre d’un axe fluvial long d’à peine 50 kilomètres a permis de mener une enquête plus approfondie qu’elle ne l’eut été sur un territoire plus vaste. Nous pourrions égale-ment faire valoir l’originalité d’une rivière qui, selon les saisons fonctionne comme un affluent ou un défluent. Là n’est pourtant pas la question et le choix du Sourou a été guidé par un ensem-ble de caractéristiques qu’il est difficile de retrouver ailleurs dans la zone sahélienne. Et tout d’abord l’isolement au nord-ouest du Burkina Faso, au niveau de la frontière du Mali, loin des axes de circulation qui structurent l’espace autour de Ouagadougou et de Bobo-Dioulasso. Cet isolement fait que les pratiques sociales traditionnelles ont eu longtemps et gardent encore plus de force ici qu’en bien d’autres lieux. La rupture initiée par la phase d’aménagement qui constitue l’un des arguments de la recherche n’en a été que plus fortement ressentie. Mais c’est la nature même des aménagements hydrauliques qui est en cause. Si leur principe avait été acquis dans les dernières années de l’époque coloniale, si divers bureaux d’études avaient produit quelques solides rapports et si quelques réalisations avaient marqué les premières années de l’indépendance, les projets ne sont passés à la vitesse supérieure qu’avec l’arrivée au pouvoir du capitaine Thomas Sankara qui voulait faire du Sourou la vitrine du nou-veau régime. Originaire du Centre-nord du pays, le nouveau chef d’Etat connaissait les lieux et la consistance des projets : un espace géré de façon on ne peut plus traditionnelle mais riche d’espace et surtout de cette denrée rare qu’est l’eau en milieu sahélien ; des pro-jets qui impliquaient une rupture totale avec les modes de gestion traditionnels basés sur l’agriculture pluviale et, de façon accesssoire sur les cultures de décrue ; un contex-te révolutionnaire qui autorisait toutes les audaces. Bref, le Sourou offrait un terrain idéal pour la mise en œuvre d’une gestion collective des terres qui s’inspirait entre aut-res des modèles albanais et cubain. De ce modèle, la mode a passé en même temps que disparaissait Thomas Sankara, mais la dynamique des aménagements a perduré. En témoignent les infrastructures matérielles implantées sur de nouvelles structures fon-cières étrangères à toute tradition, l’ensemble impliquant non seulement des investis-sements considérables mais aussi l’avenir pour ne pas dire la survie de la paysannerie engagée dans le processus d’aménagement. L’éventail des modalités d’adaptation en cours dans la période actuelle, bien qu’il soit relativement ouvert, n’en est pas moins contingenté par une contre-idéologie, le libéralisme imposé s’opposant à une version non moins imposée mais récusée du socialisme.
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La vallée du Sourou , genèse d’un espace hydraulique
Dans un cas comme dans l’autre, le fait est que les modèles proposés et testés à l’échelle du Sourou sont des modèles importés, totalement étrangers à une éthique tra-ditionnelle qui a valeur de norme culturelle. L’idée d’un néocolonialisme libéral suc-cédant à un autre néocolonialisme d’obédience socialiste s’impose immédiatement à l’esprit. Il n’est pas pour autant possible de se limiter à un tel constat et l’intérêt du Sourou réside précisément dans la confrontation de ces modèles avec les structures sociétales et spatiales traditionnelles, ainsi que dans la recherche des plages de com-patibilité entre tradition et innovation. Recherche qui s’avère inéluctable dans un con-texte de crise où se mêlent le risque climatique, l’urgence qu’implique une forte crois-sance démographique et le passage d’une économie de subsistance à une économie de consommation dont la paysannerie se sent encore exclue mais à laquelle elle aspire ne fut-ce qu’à un niveau modeste. Dans ce contexte, la maîtrise de l’eau apparaît comme le principal vecteur de changements inéluctables. Reste à savoir, et c’est là l’objectif final de la recherche, ce que seront les trames et les caractéristiques de l’espace en ges-tation. Quel que soit l’intérêt d’une étude portant sur les aménagements de cette petite région, nous ne prétendons pas, dans le cadre de ce travail, proposer une quelconque loi d’homothétie aux termes de laquelle, le Sourou offrirait un modèle transposable à l’échelle du Sahel. Du moins, cette région permet-elle de formaliser l’essentiel des problèmes que pose la genèse d’un espace hydraulique commandé par le faisceau des relations entre la terre, l’eau et des paysanneries africaines en mal d’évolution. Sur ce point, le Sourou offre un cas d’école car il a durant un laps de temps de moins d’un demi-siècle, tout connu des problèmes d’aménagement et tout subi des changements politiques. Il offre donc, sur un espace réduit, un condensé des espoirs, des échecs mais aussi des succès formels ou informels d’une Afrique en cours de mutation et en quête d’un juste milieu entre modernisme et tradition. C’est dans cette perspective que nous soumettons cet ouvrage à la critique du lecteur.
CHAPITRE1
Présentation du Sourou : la terre, l’eau et les hommes
Sachant que selon les lois de l’hydrologie, le cours d’un affluent est caractérisé par son altitude supérieure à celle du cours d’eau dans lequel il se jette, force est de conclure que le Sourou échappe à la norme puisque, pour l’essentiel, sa vallée est parcourue d’aval en amont, et ce pendant plusieurs mois chaque année, par les eaux du Mouhoun en crue. Une rivière paradoxale diront les uns, un miracle de l’eau diront les autres. Dans tous les cas de figure – et même pour les mythologues qui évoqueront à son propos l’Alphée – un cours d’eau qui fait rêver : les pasteurs en quête de pâtu-rages, les pêcheurs dont les filets seront toujours pleins, les agriculteurs qui pourront récolter le riz flottant et pratiquer des cultures de décrue, les aménageurs dont les ouvrages retiendront à bon compte l’eau nécessaire à l’implantation de périmètres irri-gués, les chefs d’Etat soucieux de marquer leur passage par des réalisations aussi faci-les que grandioses, les chasseurs et les écologistes qui témoigneront d’intérêts peu compatibles pour les hippopotames et les oiseaux, les scientifiques enfin qui analysent les démarches de ces multiples acteurs. Tous sont venus, sur les rives de ce qui aurait dû n’être qu’un très modeste cours d’eau mais qui, les aléas du temps et du climat aidant, constitue un pôle d’attraction et une aire de fixation pour des hommes venus de tout le Faso par vagues successives. Reste à dégager une quadruple logique : celle de l’existence et du tracé du Sourou, celle des conditions naturelles qui conditionnent l’action humaine, celle des vagues successives de migrants qui ont bouleversé l’équi-libre des relations traditionnelles qui unissaient la terre et les hommes, celle enfin du projet qui fut à l’origine du processus de territorialisation.
I. LOGIQUE DUN TRACÉ ABERRANT
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Sur la carte (figure 1), le Sourou peut être défini comme un cours d’eau orienté du nord-est vers le sud et long de quelque 120 kilomètres entre Toroli (Mali) et Léri, site 1 de sa confluence avec le Mouhoun. Ses rares affluents en rive orientale ne lui apportent leurs eaux qu’à la saison des pluies. Plus au nord, au niveau de Koro, le tracé
1. Les appellations « rive gauche » et « rive droite » prêtant à confusion s’agissant d’une rivière qui fonctionne alternativement comme un affluent et un défluent, mieux vaut employer les termes de « rive orientale » et « rive occidentale ».
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La Vallée du Sourou , genèse d’un espace hydraulique
d’autres cours d’eau intermittents et qui se perdent dans les sables, suggère d’autres confluences datant de périodes où les eaux étaient plus abondantes. Sur le cours supérieur du Sourou, au niveau de Baï, une entaille d’une grande netteté est relayée vers l’ouest par plusieurs lits fossiles, puis par des cours d’eau intermittents qui rejoignent le Niger au niveau de Djenné. L’ensemble de ces indices laisse entendre que le Sourou était autrefois un affluent du Niger dont le cours a été renversé du nord-ouest vers le sud.
N
MALI
Toroli
Nouna
Sourou Léri
Mouhoun amont
Bobo Dioulasso
COTE D'IVOIRE
Tougan
Ouagadougou Koudougou Mouhou Nakambé n aval
GHANA
TOGO
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Figure 1.La vallée du Sourou dans l’espace burkinabé
NIGER
BÉNIN
Niamey
100 km
Ce constat renvoie au tracé du Mouhoun et à ce coude qui, au niveau de la confluence du Sourou, inverse le tracé du fleuve du nord vers le sud. Sur l’une et l’au-tre branche de ce fleuve, les tracés sont ceux d’un cours d’eau mûr en pays tropical : large lit, faible pente, méandres et faux bras, le tout coupé par des chutes coïncidant avec des barres de roches dures. En rupture avec cette famille de formes, un tracé jeune dans une vallée encaissée, entre Léri et Massala, correspond à un secteur de raccordement relativement récent entre les deux branches. Autre trait remarquable, les lits majeur et mineur du Sourou offrent le même modelé que ceux de la branche d’amont mais ce modelé (courbure des méandres, lobes convexes et concaves) correspond à un écoulement sud-nord. De plus, le développement de ces méandres, analogue à celui du Mouhoun, excède de beaucoup les forces que le maigre Sourou pourrait appliquer à leur modelé. Tout laisse donc entendre que le cours du Sourou correspond à un ancien bief d’un Proto-Mouhoun qui rejoignait le Niger.