Le livre, le droit et le faux

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178 pages
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Livre et contrefaçon ont mené une existence propre, jusqu'à ce que le gouvernement, en 1777, bouleverse le fonctionnement du marché français du livre en imposant une réforme ambitieuse. Une vaste enquête est alors lancée afin de connaitre les domaines littéraires concernés et la façon dont les professionnels, imprimeurs et libraires, prenaient des chemins détournés pour se lancer dans la contrefaçon. Cette enquête révèle aussi le basculement d'inspiration libérale du modèle économique du livre qui, désormais, introduit une dose de concurrence et s'efforce de donner aux auteurs la juste place qui leur revient.

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Date de parution 15 mai 2017
Nombre de lectures 2
EAN13 9782336790121
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

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4e de couverture

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© L’HARMATTAN, 2017

5-7, rue de l’Ecole-polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr

EAN Epub :978-2-336-79012-1

Déjà parus

 

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ÉTUDES & ESSAIS

Collection fondée et dirigée par Julien DENIEUIL

Série « ÉTUDES »

Partant du constat d’un manque évident de documents et de publications en la matière, la collection « Socio-économie de la chaîne du livre » s’est donné pour objectif d’exposer et de rendre accessibles, au plus large public, des textes s’intéressant à la socio-économie contemporaine de l’édition française et francophone.

Dans son acception strictement socio-économique, la collection regroupe des travaux qui portent sur les problématiques des différents maillons de la chaîne (processus de production et de commercialisation du livre, de l’auteur au prescripteur), et qui prennent en compte les évolutions du secteur éditorial (innovations numériques, notamment).

Selon une acception plus symbolique, plus militante, la collection propose également des écrits qui abordent, d’une manière ou d’une autre, les notions d’indépendance éditoriale et de diversité culturelle, de même que la singularité du vecteur livre au sein de l’espace public, dans un contexte capitalistique marqué entre autres, ces dernières décennies, par une concentration et une financiarisation accrues du paysage éditorial.

Série « ESSAIS »

La série « Essais » accueille des écrits plus personnels d’auteurs manifestant une vision originale et singulière de l’objet-livre et de la lecture, et se détachant des lignes théoriques attendues.

Déjà parus :

Stella CAMBRONE-LASNES,Internet, un espace de commercialisation du roman antillais francophone, 2017.

Adrien de CALAN,Le livre et le politique au prisme des médias. Publier pour exister ?,2017.

Julien PÉLISSIER,Lectures à vivre suivi de Vies à écrire, 2016.

Thierry CHARLES,Fahrenheit 4.0. Essai sur la disparition du livre, 2016.

Jean-Luc PIOTRAUT, Sébastien EVRARD(dir.),Le droit et l’édition. Regards français et étrangers sur les mutations engagées, 2016.

 

 

Titre

Sébastien EVRARD

 

 

 

 

 

 

Le livre, le droit et le faux

 

 

Essai sur l’édition juridique
et la contrefaçon au Siècle des Lumières

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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TABLE DES SIGLES

ADCO : Archives départementales de Côte-d’Or.

ADDoubs : Archives départementales du Doubs

ADC : Archives départementales du Calvados

AD : Archives départementales

BHVP : Bibliothèque historique de la ville de Paris

BM : Bibliothèque municipale

BML : Bibliothèque municipale de Lyon.

BNF : Bibliothèque nationale de France.

Ms. BNF, Manuscrits Fonds français.

MSHDB : Mémoires de la société pour l’histoire du droit et des institutions des anciens pays bourguignons, comtois et romands

AVANT-PROPOS

La culture occidentale, qui repose en grande partie sur le livre imprimé, fait de ce support l’un des éléments majeurs de sa volonté de populariser les savoirs. Les juristes éprouvent encore le besoin de se former et de s’informer par la littérature juridique spécialisée qui est celle de l’édition juridique. Elle constitue un support essentiel.

Avant le XVe siècle – donc avant l’apparition de l’imprimerie –, l’absence de moyen mécanique de reproduction rendait la littérature de droit peu accessible. En effet, la pecia était alors la seule méthode de copie usitée, mais elle présentait plusieurs inconvénients. Pour s’en tenir aux trois principaux, il y avait d’abord le coût élevé puisque la main-d’œuvre nécessaire pour la reproduction d’un livre de droit pouvait être employée sur des dizaines de mois d’affilée. Ensuite, c’est le problème du temps nécessaire à la fabrication de l’œuvre : il faut donc que le lecteur patiente pour obtenir la possession de l’ouvrage. Enfin, reste l’écueil du prix : on l’évalue, à cette époque, à la valeur d’une petite maison de ville. En effet, la rareté fait le prix et, en conséquence, même les plus éminents juristes de la monarchie française disposaient d’un catalogue réduit de manuscrits. Leur valeur était telle qu’ils ne pouvaient évidemment pas s’offrir ceux qui étaient proposés sur le marché. L’avocat Hulin, parmi d’autres, évoque le prix comme un facteur d’éloignement de la culture juridique : « j’étudiois Cujas et Bartole [deux juristes des XVIe et XVe siècles], et Desmoulin que j’aimais assez, mais que je n’avois pas le moyen d’acheter quand Louis XV est mort1 ». Ainsi, la bibliothèque particulière de chanceliers de France se limitait-elle à une trentaine d’œuvres, mais elles étaient toutes, rappelons-le, de grande qualité et d’une immense valeur. Plus tard, au XVIIIe siècle, d’Aguesseau à son décès laissera une superbe bibliothèque, riche de 20 000 ouvrages et d’une valeur immense (1751)2.

Mais, si le support imprimé offre de belles perspectives, il est aussi un danger pour les gouvernements puisqu’il sert également à véhiculer et à populariser des idées qualifiées d’hérétiques. D’ailleurs, la Réforme protestante, notamment, prend appui sur l’imprimé pour répandre ses idées dans l’Europe du XVIe siècle. En conséquence, une réaction politique et juridique s’installe (en France, c’est après l’affaire des placards, qui survient en 1534) ; elle considère le livre comme un élément de sédition, de division des consciences et de déséquilibre des institutions3. Il est vrai que l’imprimé constitue un formidable outil de vulgarisation des connaissances, de circulation des savoirs et de remise en cause des préjugés bien établis : il accentue la crise des consciences et incite les états à intervenir pour assurer la bonne police des gouvernés4.

D’où une rigueur accrue en matière de statut du livre et d’exercice de l’activité d’éditeur, d’imprimeur et de libraire. Ce statut se construit et ne cesse d’évoluer jusqu’en 17775, où deux décisions importantes du Conseil du roi le changent. Rendus le même jour, ces arrêts du Conseil (du 30 août) modifient en profondeur les règles applicables. Ils transforment la protection juridique du droit d’éditeur et d’auteur ; d’une part, ils limitent à dix ans la durée de l’exclusivité de la production et de la diffusion des œuvres ; ils modifient la nature du droit d’auteur. D’autre part, ils mettent en place un régime unique des sanctions. Celles-ci, au nombre de quatre, sont censées être assez dissuasives pour protéger le commerce légal dans un domaine où, au XVIIIe siècle, on évaluait à un bon tiers la part du marché français du livre dominé par les contrefaçons. Dès lors, le fonctionnement du marché français du livre imprimé révèle de fortes tensions avec une régulation malmenée par l’ampleur de la fraude. Cela conduit à de spectaculaires faillites, telle celle de Prault, imprimeur parisien dont le père s’était spécialisé dans l’édition juridique et dans les romans6, en contacts étroits avec de nombreux clients étrangers (1769)7. Cette situation reflète un ressort distendu entre l’offre et la demande, d’où une réaction de la puissance publique qui vise à assainir le marché.


1 A. POIROT, Le milieu socio-professionnel des avocats au Parlement de Paris à la veille de la Révolution 1760-1790, thèse de l’Ecole des Chartes, 1977, t. I, p. 4 note 6.

2 Disparu en 1751, d’Aguesseau laisse une succession de 1,1 million de livres, dont 5 % sont composés de sa bibliothèque : I. STOREZ-BRANCOURT, Le chancelier Henri François d’Aguesseau (1668-1751), monarchiste et libéral. Paris, 2011, p. 183. Elle avait été grevée d’une substitution à son fils aîné, qui, à son décès survenu en 1785, fit qu’on procéda à un second inventaire pour sa vente.

3 Mais cette réaction est aussi connue à l’étranger, notamment à Genève. Là, dans la république calviniste, est créé un système d’autorisation préalable d’impression, où chaque manuscrit doit être autorisé par le Conseil ; à défaut, les auteurs sont poursuivis et, pour certains, condamnés au feu, tel Michel Servet, brûlé vif en 1554.

4 Sur cette thématique, cf. l’ouvrage de P. Hazard, La crise de conscience européenne (1680-1715). Paris, 1934.

5 Les principales étapes ont, été, en France, l’apparition de conditions liées à la licéité de la production du livre, avec une commission placée sous l’égide du parlement de Paris (édit de Gaillon, 1535), la réaffirmation d’une censure préalable (édit de Châteaubriant, 1551).

6 F. Weil, L’interdiction du roman, p. 74.

7 S. Juratic, Le monde du livre à Paris entre absolutisme et Lumières. Recherches sur l’économie de l’imprimé et sur ses acteurs. Paris, Thèse d’histoire, 2003, p. 341.

INTRODUCTION

Parmi les différentes formes d’information connues en Occident, le livre occupe une place fondamentale depuis l’apparition de l’imprimerie en 1439 par Gutenberg. Il succède à la copie manuscrite, qui était jusque-là le principal vecteur de duplication1. Toutefois, le changement progressif de technique de duplication de l’information prend du temps et, en raison de l’éclatement géographique de la production du livre entre plusieurs états (la République de Venise, des cités étalées le long de la vallée du Rhin…), chaque pays tend à se spécialiser dans des domaines de genre bien précis. Dès ce moment, certains producteurs établissent des monopoles de fait, ce qui leur permet de produire en grande série et de contrôler ainsi un marché particulier. Par ces deux éléments, ils sont alors en mesure de fixer leurs prix et de cerner les débouchés qu’il convient de satisfaire. Mais cette apparition de la technique est rapidement placée sous une surveillance – plus ou moins discrète – des autorités, qui y voient une remise en cause du transfert des savoirs traditionnels2.

Si, d’un côté, la production du livre prend un essor formidable, elle ne parvient cependant pas à combler toute la demande. En effet, cette demande reste, en partie, insatisfaite pour plusieurs raisons. D’abord, le livre est un objet de luxe et la démocratisation de l’accès au savoir reste, au début du XVIe siècle, un vœu pieux. Ensuite, parce que le métier d’imprimeur nécessite d’importants capitaux (machines à prix élevés, locaux vastes, approvisionnements de qualité – soit en papier, soit en encre pour n’en citer que les plus éminents –, lourdes rémunérations de la main-d’œuvre…), le producteur doit avoir une politique commerciale appropriée et limiter ses risques – notamment ceux liés à la mévente, pour ne pas alourdir ses stocks. Or, on sait qu’un libraire parisien possède, couramment, 150.000 ouvrages en stock. Il n’est pas rare qu’un ouvrage doive se débiter sur deux ou trois générations de libraire, tant le marché se dérobe parfois sous les pieds de ces débitants3. Aussi l’essor d’un marché gris répond-il aux besoins non satisfaits ; il offre, en outre, un choix, certes limité, mais des prix souvent très réduits au regard de ceux des éditions officielles. Ainsi répond le libraire Rigollet de Lyon quand il est perquisitionné par la police, qui découvre chez lui une centaine de livres de théâtre contrefaits de l’auteur Gresset (pour sa comédie du Méchant). Il se justifie parce que « comme le prix que l’auteur en demande est exorbitant, il n’aurait pu en avoir le débit », d’où le recours aux presses grises4. Cet élément majeur du prix pour le lecteur, Voltaire l’a bien compris : il exige – sans être toujours obéi – que ses œuvres soient diffusées à des prix abordables. Quand paraîtra l’édition du Théâtre de Corneille destinée à ses descendantes dans le besoin, Voltaire se réfère à cette circonstance : selon lui, « le bon marché fait le débit et la cherté éloigne » (juillet 1761)5. Si le prix de vente est élevé, la qualité de l’édition, des presses et du papier doivent alors le justifier. A contrario, le contrefacteur n’a pas ces soucis : pour tenir les coûts de production très serrés, il économise sur tout pour limiter ses frais. Ainsi, Pierre Rousseau édite Candide (1759), mais en s’appuyant sur une méthode très particulière : il accroît le nombre de lignes par page (qui passent de 20 à 44) et réduit la taille des caractères, limite autant que possible les illustrations. Cela permet d’épargner sur le papier, sur l’encre et sur la quantité de travail nécessaire ; l’ouvrage est donc vendu à un prix très abordable6. Ainsi, cette œuvre de Voltaire est-elle publiée avec une pagination réduite à 240 pages, contre 299 pour les autres versions contrefaites.

Dans un sens moins glorieux, ce recours permet aux libraires qui s’y investissent discrètement de compléter leurs éditions officielles. En effet, le marché parallèle offre des gains sur les frais de distribution, puisque les frais – ils sont lourds7 – sont à la charge de l’imprimeur. D’où des négociations entre libraires parisiens et imprimeurs étrangers, conclues par de simples écrits8. Au besoin, ces écrits accompagnaient une correspondance en lettres chiffrées. Si elles étaient interceptées par les autorités, elles leur étaient alors incomprises9.

Enfin, il permet d’écouler facilement des œuvres adaptées au marché qu’il vise. Autre explication, la lenteur de la production, puisque la technique, si elle évolue, est toutefois lente à offrir une augmentation forte des cadences. Produire un livre est donc le fruit d’un processus industriel complexe et les tirages sont, souvent, techniquement limités. Ce rapport particulier de l’imprimeur avec le temps est l’un des éléments les plus délicats du métier. Aussi les inventeurs se plongent-ils dans ce domaine et s’efforcent d’apporter des améliorations, notamment quantitatives, soit pour les presses, soit pour le papier utilisés10.

Mais en 1777 et depuis déjà plus de trois siècles, le livre est parvenu à occuper une importance culturelle et industrielle majeure11. Il est en effet devenu le pivot du système occidental du savoir. De plus, la production industrielle, liée au progrès technique, est en mesure d’offrir au public un choix à la fois qualitatif et quantitatif. C’est d’ailleurs l’idée que reconnaît Bignon, éminent directeur de la Librairie qui, au sein de la chancellerie (1701-1714, il sera plus tard nommé premier bibliothécaire du roi), se faisait fort de protéger l’industrie française du livre tout en lui conservant un canevas de dispositions spécifiques sur le droit d’imprimer et de diffuser12. Il écrivait ainsi à un professionnel du sud-ouest, que

« l’impression est une manufacture comme celle des draps et d’autres étoffes, il ne faut pas moins chercher à luy donner de la réputation et éviter tout ce qui peut la détruire que pour toutes les autres manufactures du royaume13. »

Toutefois, la contrefaçon du livre demeure une préoccupation majeure. Elle l’est déjà dans son acception dès le Moyen Âge, lorsque dans les statuts de certaines professions parisiennes, est pénalisée la copie sans autorisation de l’œuvre d’autrui14. Et le phénomène est déjà contenu dans la technique même de duplication, comme le rappelle avec raison l’avocat général Séguier en 1779 : « la contrefaçon prit naissance, pour ainsi dire, avec l’art même15. »

Cette incrimination (maintes fois édictée, elle est encore rappelée dans le Code de la librairie dans son Titre 15, art.10916) découle, d’abord, d’un prix de vente qui reste élevé au regard des moyens pécuniaires des classes moyennes ou des étudiants. De fait, si une littérature populaire à petit prix et à petit format se vend mieux (la bibliothèque bleue), celle dont le format est plus grand souffre de débouchés plus limités. Seules, en effet, des notabilités bien assises peuvent s’offrir des ouvrages de qualité. Ensuite, le marché du livre est largement occupé par des maisons, souvent parisiennes, qui monopolisent les succès (et qui fixent leurs prix). Enfin, quand un livre n’est pas réédité, sa revente sur le marché de l’occasion tend à en faire un objet de spéculation culturelle ; dans ces conditions, le lecteur qui le désire doit recourir au marché gris pour disposer enfin d’une version qui lui soit accessible. La rareté conduit à un renchérissement, et donc pousse davantage le prix de l’œuvre plus haut.

Cette condition explique que les « presses grises » (terme consacré pour évoquer la contrefaçon littéraire) apparaissent comme une alternative pour entrer sur le marché du livre et y écouler une production17. Par ce procédé, le diffuseur prend un risque calculé ; certes, il encourt une sanction, mais s’il y échappe, il peut espérer dégager une activité suffisante pour supporter un risque à la fois financier et juridique. D’ailleurs, si les sanctions existent bien en droit18, elles dépendent cependant de facteurs locaux qui en atténuent le caractère dissuasif. En effet, les liens entre professionnels sont parfois si étroits que naissent des connivences – parfois des jalousies – et que les uns et les autres entretiennent des rapports ambigus du point de vue de la morale des affaires. Ces éléments ont suscité des publications, dont celles de Robert Darnton19.

Ces considérations conduisent les Pouvoirs publics à changer de braquet et à prendre des mesures plus efficaces pour réguler le marché de la contrefaçon. De cette façon, les hommes vertueux du livre sont favorisés, tandis que ceux qui trempaient dans des transactions interlopes pâtissent des mesures nouvelles. Il conviendrait d’évoquer l’une et l’autre de ces idées dans deux parties distinctes – à l’aide d’archives reliées entre elles dans une optique comparatiste. Elles démontreront une situation difficile, avec ses raisons, et l’intervention calculée de l’État – avec ses motivations aussi économiques que juridiques. Mais encore, cette étude permet de dévoiler les mécanismes de la contrefaçon littéraire, tant en ce qui regarde les catégories d’œuvres produites que des réseaux de diffusion de professionnels du livre, auxquels recourent les contrefacteurs.


1 Sur la pecia, cf. A. Lefebvre-Teillard, « Le livre juridique manuscrit (XIIe-XVe siècles) », p. 11-31, dans Production et usages de l’écrit juridique en France du Moyen Âge à nos jours, J.-D. Mellot (dir.). Droz, 2005.

2 L. Febvre et H.-J. Martin, L’apparition du livre. Paris, 1958.

3 A. Malland, « Tirage et vente de livres à la fin du XVIIIe siècle : des documents chiffrés », Revue française d’histoire du livre, 1973, p. 87-112.

4 AM Lyon, HH 100, dossier 2, pièce 21 ; cité par Yann Sordet, L’amour des livres au Siècle des Lumières. Pierre Adamoli et ses collections. Paris, École des chartes, 2001, p. 47. La police, agissant sur ordre du lieutenant-général de police, découvre 82 exemplaires contrefaits.

5 BNF, NA ms. Fr. 24.333 fol. 358.

6 Chaque ouvrage (de format in-12) est en effet vendu en feuille à 12 sols de France. L’acquéreur peut donc le faire relier à ses frais. Droixhe, Une histoire, p. 85.

7 Cf. notre étude « Comment s’organisait l’édition juridique dans l’ancien droit ? Un exemple sous le règne de Louis XVI », La Revue administrative, n°395, septembre-octobre 2013, p. 17-22. Ces frais étaient notamment constitués de pertes à la production (environ 4 %), des remises tarifaires faites aux libraires, d’ouvrages remis gracieusement aux critiques littéraires, à de hautes personnalités, et à l’auteur, des prospectus…

8 Rares sont en effet les contrats d’édition passés en la forme authentique : il s’agissait, pour les parties, de rester discrets sur les engagements contractuels et éviter les « fuites ».

9 Exemple de Gille, libraire à Montargis, dont on reparlera infra au CHAPITRE 5 ; l’inspecteur d’Hemery saisit chez lui une lettre qui semblait une commande passée à l’étranger : « un Livre dont voici la note sur cette petite feuille, trois Ciel et quatre Christ » (1774) : Sauvy, Livres contrefaits, Histoire de l’édition française, p. 141.

10 En 1786, un inventeur, Pierres, présente à l’Académie des sciences une nouvelle machine à imprimer. Celle-ci doit apporter trois nouveautés bénéfiques pour le monde de l’édition : abréger les opérations, limiter la fatigue physique des employés, abaisser le prix de production du livre en réduisant le temps nécessaire. La machine permettrait de produire 336 feuilles/heure, au lieu des 250 traditionnelles. Sur cet auteur, D. Chambers, “An improved printing press by Philippe-Denis Pierres”,Journal of the printing historical Society, 3, 1967, p. 82-92. Pour le papier, voir Histoire de l’édition française, « La matière première : le papier ».

11 Cf. Paul Mellottée, Histoire économique de l’imprimerie. Paris, 1905.

12 Les décisions étaient prises au nom du chancelier. Mais, du fait de ses prérogatives étendues en matière de livre, le directeur était, selon les mots de Voltaire, un « ministre de la littérature ».

13 BM Bordeaux, Ms. 828 ; cité par F. Bléchet, La bibliothèque du roi et la contrefaçon, dans Moureau, Les presses, p. 68.

14 Comme l’indique B. Moreau, Contrefaçon et clandestinité à Paris au début de la Réforme : les premières « fausses adresses », p. 41, dans François Moureau (dir.), Les presses grises. La contrefaçon du livre, XVIe-XVIIIe siècles. Paris, Aux amateurs de livres, 1988, en évoquant Le livre des mestiers du prévôt de Paris Etienne Boileau (1268). Paris, 1879, p. 59-60, art. XIII. La référence qui est faite est celle des patenôtriers en corail, qui « fabriquaient et polissaient des grains pour les chapelets et des boucles pour les vêtements ». Une sorte d’anticipation du futur droit des dessins et modèles.

15 A.-G. Renouard, Traité des droits d’auteurs dans la littérature, les sciences et les beaux-arts. Paris, 1838, p. 182-183. Œuvre d’un juriste qui fut avocat, conseiller d’État, puis magistrat à la Cour de cassation.

16 Intitulé Défenses de contrefaire ; il dispose « Défend Sa Majesté à tous Imprimeurs & Libraires du Royaume de contrefaire des Livres, pour lesquels il aura été accordé des Privilèges ou Continuations de Privilèges, & de vendre & débiter ceux qui seront contrefaits, sous les peines portées par lesdits Privilèges ou Continuations de Privilèges, qui ne pourront être modérées ni diminuées par les Juges ; & en cas de récidive, les contrevenants seront punis corporellement, & déchus de la Maîtrise, sans qu’ils puissent directement ni indirectement s’entremettre du fait de l’Imprimerie & du Commerce des Livres » : p. 420. Cet article résulte de l’art. 65 de l’édit d’août 1686.

17 Sur ce thème de la contrefaçon littéraire, parmi les études existantes, on renverra le lecteur à A. Sauvy, Livres contrefaits et livres interdits, dans Histoire de l’édition française, p. 128-146.

18 Ces sanctions sont fixées par le titre juridique délivré par l’État qui reconnait un droit sur l’œuvre à un bénéficiaire : le plus souvent, un professionnel du livre, soit éditeur, libraire…

19 L’Aventure de l’Encyclopédie (1775-1800). Un best-seller au Siècle des Lumières. Paris, 1982 ; Bohème littéraire et Révolution, Le monde des livres au XVIIIe siècle. Paris, 1983 ; Edition et sédition. L’univers de la littérature clandestine au XVIIIe siècle. Paris, 1991 ; Gens de lettres, gens du livre. Paris, 1992.

PREMIÈRE PARTIE

Le marché du livre et sa contrefaçon
dans le Royaume de France :
les éléments en présence

Dès la fin du XVe siècle, les États européens se disputent le florissant marché du livre, qui irrigue les populations de savoirs et leur permet de changer leur condition. En effet, derrière l’imprimerie, c’est un secteur industriel puissant qui émerge et qui offre non seulement des débouchés en termes de main-d’œuvre, mais aussi des exportations de haute valeur ajoutée (la chaîne du livre comporte toute une série d’acteurs successifs : des imprimeurs, des relieurs, des papetiers…) et, enfin, il offre un prestige évident au monde des arts et des lettres du pays qui l’abrite. Derrière le livre, il existe, en effet, des intellectuels, des académies, des cercles de pensée autour desquels l’idée émerge et se diffuse. Bref, c’est un condensé bouillonnant de savoir, de questions, de recherches et de confrontation. Sans lui, que ferait donc le monde ?

Cependant, le monde de l’édition n’est pas édifié à l’eau de rose ; il découle de luttes âpres et violentes, dans lesquelles les imprimeurs et les éditeurs se battent à couteaux tirés. Intrigues, sabotages, procès médiatiques, reproduction illicite des œuvres du confrère, débauchage du personnel qualifié, recours à de la main-d’œuvre étrangère1… sont en effet le lot quotidien du système de l’imprimerie. D’ailleurs, l’un des éléments les plus éminents consiste dans la rude concurrence que se livrent les acteurs du livre : en raison des capitaux importants qu’exige cette industrie du livre, les faillites ne sont aussi pas rares ; elles découlent d’ineptes méthodes commerciales, de choix de publications malheureux, de stocks mal gérés, de défauts de qualité-prix…

Mais cette technique de duplication n’est pas encore tout à fait prête à irriguer le monde du savoir ; si le marché du livre existe et connaît un bel essor, il n’est pas satisfait de l’offre, d’où la naissance d’un marché parallèle au marché officiel, dont il emprunte certaines de ses méthodes commerciales.