Les débordements de la mer d'Aral

-

Livres
140 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Raphaël Jozan prend le contre-pied de bien des idées reçues sur la guerre livrée par les anciennes républiques soviétiques du bassin de la mer d’Aral pour le partage de l’eau. Il relève comment les modèles hydro-économiques de la coopération internationale viennent construire une véritable guerre de l’eau en amplifiant les tensions entre États.
Contrebande de coton, détournement d’argent public, jeux sur les normes techniques : les économies nationales, observées par les experts internationaux, sont littéralement débordées. Les « fuites » d’une gestion de l’eau qu’ils jugent déficiente arrosent en fait une culture non enregistrée par les statistiques administratives et qui leur est invisible. Est-ce de l’aveuglement ?
Ce travail interdisciplinaire, qui remonte aux sources de l’introduction du coton dans la région et à l’émergence du modèle hydraulique, propose une sociologie des dispositifs de mesures et de calculs des sciences économiques. Fondé sur une enquête de terrain originale, il éclaire la façon dont les experts, canalisés par les administrations locales et par leurs propres dispositifs, s’appuient sur une représentation qui omet une partie cruciale de la réalité.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de visites sur la page 0
EAN13 9782130642688
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0135 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème
Raphaël Jozan
Les débordements de la mer d’Aral
Une sociologie de la guerre de l’eau
2012
Copyright
© Presses Universitaires de France, Paris, 2015 ISBN numérique : 9782130642688 ISBN papier : 9782130594345 Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales.
Présentation
Raphaël Jozan prend le contre-pied de bien des idées reçues sur la guerre livrée par les anciennes républiques soviétiques du bassin de la mer d’Aral pour le partage de l’eau. Il relève comment les modèles hydro-économiques de la coopération internationale viennent construire une véritable guerre de l’eau en amplifiant les tensions entre États. Contrebande de coton, détournement d’argent public, jeux sur les normes techniques : les économies nationales, observées par les experts internationaux, sont littéralement débordées. Les « fuites » d’une gestion de l’eau qu’ils jugent déficiente arrosent en fait une culture non enregistrée par les statistiques administratives et qui leur est invisible. Est-ce de l’aveuglement ? Ce travail interdisciplinaire, qui remonte aux sources de l’introduction du coton dans la région et à l’émergence du modèle hydraulique, propose une sociologie des dispositifs de mesures et de calculs des sciences économiques. Fondé sur une enquête de terrain originale, il éclaire la façon dont les experts, canalisés par les administrations locales et par leurs propres dispositifs, s’appuie sur une représentation qui omet une partie cruciale de la réalité. L'auteur Raphaël Jozan Docteur en sociologie et ingénieur des Ponts, des eaux et des forêts, Raphaël Jozan est chercheur associé au Laboratoire techniques, territoires et sociétés (LATTS). Il travaille pour plusieurs agences de développement en France et à l’étranger.
Table des matières
Introduction générale Les « débordements » de la mer d’Aral Architecture de la thèse Le Gospel de la pénurie d’eau La guerre de l’eau : mécanique d’un discours tautologique La « guerre de l’eau » débordée Conclusion De l’introduction du coton à l’émergence d’un imaginaire hydraulique (1850-1916) En 1850, la Ferghana n’est pas un territoire cotonnier Construction d’une filière cotonnière (1876-1916) Conclusion Le coton, l’hydraulique et le calcul pendant la période soviétique (1917-1990) Projet taylorien sur la vallée de Ferghana (1918-1939) L’hydraulique : alignement du territoire et du script cotonnier Conclusion L’inertie cotonnière de la vallée de Ferghana (1991-2010) Les champs et la cité administrative ouzbèke : deux espaces, une économie Les trajectoires nationales à l’épreuve de l’inertie cotonnière Conclusion Dans les laboratoires de l’expertise Grille d’analyse formelle du territoire Anatomie d’un aveuglement Conclusion Économie politique du « Gospel de la pénurie d’eau » Les modèles, plates-formes de négociations internationales Les modèles hydroéconomiques dans la « guerre de l’eau » Conclusion Conclusion générale Bibliographie Remerciements
Introduction générale
Figure 1 – L’Asie centrale et le bassin versant du Syr-Darya
es débordem ents de la m er d’Aralproposent un changem ent radical de perspective sur la guerre de l’eau centrasiatique. LDepuis l’im plosion de l’Union soviétique, de nom bre ux travaux de recherche sont consacrés à cette ques tion m ais ont conduit à des im passes. Quand les économ istes n’int ègrent pas le territoire, sa géographie et ses disp ositifs techniques dans leur analyse, les sociologues et les géographes, qu ’on aurait pu penser plus proches du territoire, pa ssent à côté de l’économ ie et des dispositifs de calculs sur lesque ls celle-ci est construite, notam m ent l’appareil st atistique adm inistratif ou les m odèles économ iques des experts internationaux. Nous avons choisi de m ettre en œuvre une approche profondém ent interdisciplinaire, qui nous perm et à la fois de su ivre l’eau qui circule dans les cham ps de productio n, dans les statistiques adm inistratives et dans les travaux des experts int ernationaux. Nous pouvons alors étudier les relatio ns entre les processus économ iques du territoire, les représentations de c e territoire et les experts économ istes, trois enti tés généralem ent considérées indépendam m ent les unes des autres, alo rs qu’elles ne cessent de s’entredéfinir. L’histoire de la guerre de l’eau centrasiatique est la suivante. Depuis l’im plosion de l’URSS, diplom ates, chercheurs et experts internationaux orientent la coopération internation ale en Asie centrale vers la résolution d’un problè m e de gestion d’eau. L’Asie centrale serait soum ise à une « pénurie d’ea u », ressource dont la gestion est généralem ent déc rite com m e « inefficace » et « irrationnelle ». Les analystes considèrent que la région pourrait som brer dans une guerre de l’eau pour l’accès à cette ressource rare et convoitée. On lit en effet que chacune des républiques issues de la désintégration de l’Union soviétique chercherait « à m axim iser » coûte que co ûte son accès, quitte à entrer en guerre avec son v oisin. L’attention se focalise en particulier sur du barrage de Toktogul, le plus gros barrage de la région, situé au Kirghi zstan, dont les lâchers étaient opérés m ajoritairem ent pendant la période e stivale avant 1991. Avec la disparition de la tutel le de Moscou, le Kirghizstan, « pays am ont riche en eau », souhaiter ait « m axim iser » son usage pour la production d’én ergie, considéré « incom patible » avec l’irrigation de l’aval, en Ou zbékistan, centre de la production cotonnière sovié tique. Au cours des années 1990 et 2000, l’expertise inter nationale m obilise des m odèles hydro-économ iques po ur trouver une solution rationnelle au conflit. Pendant près de vingt ans, des dispositifs de calculs sophistiqués dé m ontrent l’existence d’un optim um de partage, un point d’équilibre bénéfique pour tous. Prom u par les acteurs internationaux, un traité est signé en 1998 par les pays riverains, reprenant les résultat s de ces m odèles. Malgré tout, le traité(Barter Agreement) est continuellem ent transgressé, et jam ais les républiques centrasiatiques n’arrivent à stabiliser l’accord. Le non-alignem ent des républiques sur l’accord est interprété com m e la preuve de la défiance des États et la résultante d’une guerre de l’eau. Les prom oteurs de l’accord renvoie nt la responsabilité à l’Ouzbékistan. Pays particulièrem ent récalcitrant aux préconisations de réform es des organisations in ternationales, il m aintient une gestion soviétique de l’économ ie, et notam m ent poursuit l’irrigation du coton – la princ ipale production agricole du pays – jugée « irratio nnelle » et inefficace pour avoir conduit à la disparition de la m er d’Aral. Il est considéré com m e l’archétype de l’État dév iant. À l’opposé, le pays am ont, le Kirghizstan, est considéré pendant longte m ps com m e le m odèle d’une transition réussie vers l ’économ ie de m arché. Il prom eut le traité. Notre travail propose une interprétation différente . Il retrace l’histoire de cette guerre et m ontre d ans quelle m esure les
dispositifs de calculs contribuent à la perform er. Il s’appuie sur de longues périodes d’enquêtes en A sie centrale, en particulier en Ouzbékistan et au Kirghizstan[1]. Nous avons choisi de travailler dans la vallée de Ferghana, territoire particulièrem ent intéressant car situé juste en des sous du barrage de Toktogul, le noeud de la guerre de l’eau, et parce que partagé par les deux pays les plus directem ent im pl iqués. Alliés avec des acteurs bien insérés dans le tissu politique et économ ique local, et prenant appui sur nos com péten ces techniques d’ingénieur agronom e et d’ingénieur des eaux et forêts, nous avons pu accéder aux bureaux d’adm inistrateurs ou à des usines de coton, sites très ferm és qui n’avaient pas fait l’objet d’analyse jusqu’ici, alors qu’ils sont des pièces m aîtresses de l’économ ie et de la politique centrasiatique.
Les « débordements » de la mer d’Aral
Nous avons choisi le titreLes débordements de la mer dAralrs de nosènes découverts au cou pour insister sur des phénom recherches et qui entraient radicalem ent en conflit avec les représentations du territoire proposées p ar les experts internationaux et les chercheurs. À m esure que nous avancions, chacune des catégories en jeu dans les m odèles – l’« eau », les « cultures irriguées », les « républiques » – se trouvait débordée par de nouveaux acteurs. Nous avons d’abord étudié les m odèles d’optim isatio n de partage de l’eau en analysant leur pragm atique – ensem ble de faits-stylisés par lequel est proposée une représentation du bassin versant. Nous avons m is en regard ces m o dèles avec une étude hydrologique qui prenait soin de suivre avec précau tion les écoulem ents d’eau et le fonctionnem ent des ouvrages hydrauliques. Cette étude nous a perm is de rem ettre en cause « l’extrêm e vulnérabilité » des pays aval sur laquelle est fondée le calcul du point d’équilibre optim al de pa rtage de l’eau à l’origine de l’accord internationa l transgressé. Supposé « pays aval » dans les m odèles – parce que situéen avaldu barrage –, l’Ouzbékistan reçoit l’eau quel que soit le régim e du barrage kirghize de Toktogul, à qui les m odèles assignent pourtant une capacité de contrôle absolu de l’eau qui tom be sur les m ontagnes kirghizes. Notre analyse dém ontrait ainsi que les m odèles sont littéralem ent débordés par le s écoulem ents d’eau du bassin, ce qui faisait tom ber le « Gospel de la pénurie d’eau », discours m écanique chanté par les experts internationaux qui lient « l’inégale répartition des ressources en eau » et le risque d’une « guerre de l’eau ». Cette dernière ne tient que si l’on fait abstraction d’une im portante partie des ressou rces en eau et des m odes de gestion des ouvrages hy drauliques. Le deuxièm e « débordem ent » – le plus inattendu et extraordinaire – a été découvert dans les périm ètre s irrigués d’Ouzbékistan : 30% des surfaces irriguées du pays sont recouverts d’une culture qui n’apparaît ni dan s les statistiques adm inistratives, ni dans les m ultiples études des c hercheurs et des experts. Il s’agit d’un m aïs-fourr ager produit par les travailleurs du coton pour leur propre consom m ation . Cette découverte se révélait édifiante : principa le consom m atrice d’eau du bassin de la m er d’Aral, l’irrigation ouzbèke avait fait l’objet de plusieurs dizaines d’études orientées pour am éliorer son efficacité considérée com m e point de passage ob ligé pour « sauver la m er d’Aral ». Ces études sont passées à côté de ce « débordem ent », décrivant régulièrem ent l’agricult ure ouzbèke com m e une « m onoculture de coton ». Ell es écartent ainsi une culture sans laquelle il n’est pas possible de saisir le com prom is scellant l’équilibre politique et économ ique de la société rurale ouzbèke. En plus de donner un autre visage d u systèm e agraire ouzbek, notre travail faisait tom ber un nouveau m ythe : la gestion inefficace de la ressource en ea u. Ce que les experts pensent être des « fuites » d ’un systèm e d’irrigation à réform er arrose en fait une « culture invisible » qui se trouve de fait exclue des calculs des indicateurs d’efficacité d’usage de l’eau après avoir été exclue des statistiques adm in istratives. Nous avons prolongé notre travail sur la production cotonnière ouzbèke, sym bole du pouvoir autoritaire ouzbek. La planification centralisée de la production du coton se concrétise effectivem ent par la conform ité des pratiques agricoles cotonnières avec les injonctions centrales, com m e p endant la période soviétique. Nous avons cependant découvert que cet alignem ent s’accom pagne d’un im portant jeu sur les norm es officielles. Dans les usines d’égrenage du c oton, de part et d’autre des balances de pesée du coton-graine apporté par les agriculteurs, nous enregistrions deux valeurs du taux de fibre contenu dans la graine de coton, sur lesquelles est construit un vaste systèm e de détournem ent d’argen t public par les adm inistrateurs des localités productrice du coton, « or blanc de l’Ouzbékistan »[2]. L’étude de la filière cotonnière ouzbèke devait nou s réserver de nouvelles surprises. En suivant le de venir du coton produit dans les cham ps ouzbeks, nous devions, contre toute attente, passer en territoire kirghize, de l’autre côté de la frontière : une partie de la production de coton ouzbek échappe à l’État ouzbek supposé om nipotent et passe au Kirghizstan par des réseaux de contrebande. Le coton ouzbek détourné couvre prè s de 50% de la production de coton kirghize. Les m é canism es de contrebande ont été décrits avec précision, des poi nts de passage au frontière jusqu’aux usines d’égre nage kirghizes, en passant par les bureaux de l’adm inistration. Alors, nous avons m is en évidence que les inscriptions st atistiques kirghizes viennent « absorber » cette production de coton dan s l’économ ie nationale par des jeux d’écriture. Le succès de la transition kirghize s’en trouvait renversé. « Bon élève » de l a transition vers l’économ ie de m arché, le Kirghizs tan est félicité par les experts de la Banque m ondiale pour sa croissance co tonnière fulgurante, reconnue com m e résultant du « succès » des réform es m enées par son gouvernem ent depuis l’im plo sion de l’URSS, alors qu’elle est construite intégr alem ent sur la contrebande de coton de l’Ouzbékistan, son voisin, dont la trajectoire cotonnière est critiquée et con sidérée « irrationnelle ». Une fois ces débordem ents découverts, une prem ière analyse conduisait à adopter une position critique à l’égard de l’expertise internationale. Alors que la thèse dom inante m ontrait du doigt l’Ouzbékistan, État récalcitrant à la transition vers l’économ ie de m arché et la dém ocratie, nos découvertes renvoyaient la responsabilité de la non-résolution de la « guerre de l’eau » aux organisations internationales. Nos trav aux sem blaient m ontrer qu’elles étaient aveuglées p ar des m odèles purem ent théoriques dessinés abstraitem ent, de loin , sans le souci d’intégrer une im portante « économ i e inform elle » qui caractérise pourtant les économ ies des pays en déve loppem ent, fréquem m ent rangée dans les « résidus », quand celle-ci représente souvent plus de la m oitié de l’économ ie « réelle » des pays. Notre travail sem blait dém ontr er une véritable « défaillance de calcul ». Une deuxièm e thèse s’opposait donc radicalem ent à la thèse dom inante : l’expertise internationale n’a pas les « bons » outils
et les « bonnes » approches capables de com prendre et de voir le m onde tel qu’il est réellem ent. Cette thèse ne nous était pas tellem ent étrangère, tant les organisations interna tionales essuient, en particulier en France, des cr itiques virulantes pour leur approche trop éloignée de « l’économ ie réelle ». L’incapacité de la com m unauté internationale à t rouver une solution durable à la guerre de l’eau venait com m e s’ajouter à la longue liste des « surprises » de transition post-soviétique (Ellm an, 1997), qui ont largem ent « m is les théories économ i ques à l’épreuve » et m is en cause la « doctrine de la transition » (Chavance, 2004). Nous avons m ené ce travail de recherche sans considérera priorique l’une ou l’autre des deux thèses était bonne o u non, et sans considérer qu’il faille nécessairem ent choisir entre l’une ou l’autre. Notre propos n’est pas de dire que les calculs sont erronés et qu’une représentation plus juste devrait introduire les débordem ents pour être valable, à la fois pour les experts internationaux ou pour les adm inistrateurs des État s. Car le plus intéressant dans cette histoire n’es t pas tellem ent que les calculs oublient une partie du réel m ais qu’ils résistent à un grand nom bre d’épreuves. Ils résistent notam m ent à la présence d’adm inistrateurs et d’experts (nationaux et intern ationaux) m unis de leurs outils sophistiqués. Malgr é les signaux dissonants, la coopération internationale ne corrig e pas ses m odèles et ses orientations. Les experts continuent à crier haut et fort le risque d’une « guerre de l’eau », à reconna ître une « inégale répartition » de l’eau et une « extrêm e vulnérabilité des pays aval ». La question n’est finalem ent pas de savoir qui des gouvernem ents ou des experts m ènent des pratiques d éviantes, m ais com m ent se définit et se concrétise la relation ent re les gouvernem ents, l’expertise internationale et le territoire centrasiatique avec ses productions agricoles, ses dispositifs techniques et son systèm e politico-adm inistratif. Ces entités sont interdépendantes et le traité (et sa transgression) est le produit d’une négociation par laquelle les acteurs, qui prennent part à la transaction, entendent définir non pas le m onde tel qu’ilestm ais celui quidevrait être.
Architecture de la thèse
Le prem ier chapitre dresse le décor de la problém at ique de recherche. Il rend com pte du m onde par lequ el nous som m es entrés en Asie centrale au com m encem ent de notre tr avail, et tel qu’est présenté le problèm e de partag e de la ressource en eau du bassin versant de la m er d’Aral. Tout au lon g du chapitre, nous décortiquons la thèse de la « g uerre de l’eau ». Pour cela, nous suivons la « construction narrative » qu i produit une représentation par laquelle l’Asie ce ntrale se trouve assoiffée, légitim e pour la résolution d’un problèm e de gestio n de l’eau par la com m unauté internationale. Notre analyse se penche sur les articles écrits par chercheurs et experts internationaux au cours des vingt années de transition. Qu’ils soient écrits par des géographes, des historiens, des hydrologues, qu ’ils soient ouzbeks ou occidentaux, ces articles re prennent en choeur la m êm e construction rhétorique, les m êm es effets de s tyle. Ils chantent le « Gospel de la pénurie d’eau », consolidé par de m ultiples indicateurs, qui jouent com m e des « effets de réel ». L’Asie centrale n’échappe pas à la « loi des experts » décrite par Tim othy Mitchell (2002), transform ée en un « objet du développem ent » sur lequel on peut agir. La chaî ne narrative se trouve en particulier cristallisée dans les m odèles hydroéconom iques développés par l’expertise intern ationale pour résoudre la guerre de l’eau, et dont la faible robu stesse est dém ontrée par notre travail de recherche . Mais le plus im portant des résultats est de m ontrer que la com pétence de gestion de l’eau ne peut être contrôlée par un seul acteur positionné en surplom b, et qu’elle est plutô t distribuée entre de m ultiples acteurs, dont des o uvrages techniques dotés de leurs contraintes de fonctionnem ent. Ce résultat est d’une im portance m ajeure pour notre thèse, pui squ’elle nous a conduit à une rem ise en cause radicale duBig Brother Syndrominternationale, cem unauté . Véritable poncif de la com « Diviser pour m ieux régner » prépare en fait une p lace pour les dispositifs proposés par l’expertise internationale. Selon cette thèse, Staline aurait délibérém ent construit un systèm e hydraulique intégré, nécessitant l’inter vention d’un acteur extérieur pour partager la ressource. Depuis le dép art du « grand-frère » soviétique, les républiques entreraient en conflit pour le partage du « trésor fam ilial », ouvrant la voie au dispositif de gestion proposé par la com m un auté internationale capable de com bler le « vide » laissé par le despote soviétique. La rem ise en cause d’une histoire m écanique et déte rm iniste de la l’hydraulique centrasiatique nous a engagé à écrire deux chapitres historiques (chapitres 2 et 3) dont l’objet est justem ent de com prendre com m ent l’eau, élém e nt parm i d’autres du paysage technico-économ ique centrasiatique, a réussi à s’im poser com m e élém ent privilégié de description de l’Asie centrale et à être considéré com m e « point de passage obligé » du développem ent. Pour cela, nous revenons dans le chapitre 2 aux origines du « projet cotonnier » centrasiatique pou r expliquer com m ent le cotonnier de la variétéGossypium hirsutum(ou variétéUpland), qui n’existe pas en 1876 au sein de la vallée de Ferghana à la date d’invasion de l’Asie centrale par la Russie, va devenir en m oins de trente ans l’une des princip ales cultures, et la vallée de Ferghana le prem ier site d’approvisionnem ent en coton fibre d’une industrie textile russe alim entée jusqu’alors exclusivem ent p ar les États-Unis. Nous m obilisons une dém arche de recherche em pruntée à la sociologie de la « traduction » (Callon, 1986 ; Latour, 1992), selon laquelle la cause de la réussite d’un projet d’innovation ne peut être sa rentabilité, résultat d’épreuves qui ne peut être calculé qu’ex post, par la stabilisation de l’environnem ent et de ses param ètres techniques, sociaux et organisationnels. Contrairem ent aux thèses diffusionnistes et technic istes reprises dans la plupart des travaux de reche rche, nous m ontrons que l’avancée du coton se réalise de m anière contin gente, graduelle et discontinue. La culture du coto n ne parvient à s’im poser dans les périm ètres irrigués de la vallée de Ferghana qu’après toute une série d’épreuves qu i viennent transform er le projet cotonnier centrasiatique tel qu’il avait été im aginé en Russie tout autant qu’elles viennent transform er l’économ ie et la société de la vallée. La culture n’est pas im posée de l’extérieur et notre analyse dém ontre que l’avancée du coton ne peut se faire sans l’appropriation des agriculteurs et entrepreneurs centrasiatiques, véritables allié s de l’épopée cotonnière qui contribuent à donner form e au projet cotonnier jusqu’ici supposé russe. Par ailleurs, pendant la p ériode tsariste, l’hydraulique et l’eau n’appartiennent pas en tant que telles au projet cotonnier. Cependant, peu avan t la révolution bolchevik, elles s’im posent peu à peu dans lediscoursoteurs du projet cotonnier pou r ouvrir de des industriels prom
nouveaux périm ètres irrigués et contourner ainsi le s espaces de production existant « trop appropriés » par les populations autochtones, et rendre le territoire centrasiatique conform e à l’idée que s’en font les prom oteurs du coton : un cham p de coton où peuvent être m ises en œuvre des techniques m odernes de production. Les projets hydrauliques r estent pour la plupart im aginés m ais, déjà, le « Gospel de la pénu rie d’eau » est chanté par les experts de la période tsariste, selon la m êm e chaîne narrative que celle utilisée cent ans plus tard par l’expertise internationale. Le troisièm e chapitre poursuit l’histoire de l’épop ée cotonnière de la vallée de Ferghana, de 1917 à 1 991. Au fil du tem ps, le développem ent cotonnier devient étroitem ent corrélé à la construction d’ouvrages hydrauliques, jusqu’à l’em ballem ent hydraulique des années 1970 et 1980 au cours desque lles ont été construits les principaux barrages rés ervoirs dont il est question dans la « guerre de l’eau » centrasiatique . Pendant les années 1920 et 1930, l’économ ie planifiée soviétique se m et peu à peu en place sur des principes tayloriens. Un e production agro-industrielle se construit sur de nouveaux principes de rationalisation des pratiques. Celles-ci sont d’abo rd traduites en procédures et norm es techniques ava nt d’être m ises en œuvre effectivem ent sur le territoire. Cependant, l es planificateurs doivent se rendre à l’évidence : les territoires irrigués centrasiatiques, hérités de la période présoviétiqu e, ne peuvent entrer dans le systèm e d’équivalence de l’économ ie planifiée que s’ils sont « cadrés » par l’hydraulique. En ouv rant de nouveaux espaces de production dont les dim ensions sont en accord avec les norm es techniques établies dans les laboratoires (les paysans les appellent les « cham ps d’ingénieur »), l’hydraulique perm et de conform er les espaces de production de coton au m odèle de la planification, et représente donc une pièce m aîtresse de la production cotonnière adm inistrée. Ce prem ier résultat ne perm et pas pour autant d’exp liquer l’em ballem ent hydraulique et la construction des grands barrages, réalisés bien plus tard, au cours des ann ées 1970 et 1980 (bien après la m ort de Staline, so it dit en passant). Pour com prendre cela, le troisièm e chapitre insiste sur le fait que l’économ ie planifiée et la dictarture du parti com m uniste n’ont pas em pêché l’affirm ation du localism e(mestnichestvo) et isation de la société centrasiatiq d’une autonom ue à l’égard du centre planificateur, dont les débordem ents (notam m ent la corruption) sont égalem ent les m oteurs de l’ em ballem ent hydraulique. Nous m ontrons en effet que celui-ci est intim em ent lié à la rétention de m ain-d’œuvre dan s les cam pagnes, elle-m êm e liée à l’affirm ation de réseaux inform els de g roupes de solidarité et d’un systèm e de détournem en t de fonds. Retenue dans les cam pagnes, la population grignote peu à pe u les espaces de production de coton, m ettant en pé ril la réalisation des plans de production. Dès que le cadre est débordé e t que les plans de production de coton ne sont pas réalisés, l’hydraulique est utilisée com m e instrum entad hoconde sur le script cot onnier. De fait, nous m perm ettant de réaligner le m ontrons que l’intégration hydraulique n’est pas le fruit d’un p rogram m e d’action prém édité par Staline ou par le c entre planificateur, m ais plutôt com m e le résultat d’une succession de c ycles de cadrage/débordem ent, ce qui change radical em ent la perspective sur les développem ents hydrauliques cen trasiatiques et celle sur l’assèchem ent de la m er d’Aral. Dans le chapitre 4, nous poursuivons l’histoire soc iotechnique de la vallée de Ferghana en nous intére ssant cette fois à la période postsoviétique. Depuis l’im plosion de l’URS S, la vallée est partagée par deux pays aux traject oires radicalem ent différenciées, l’Ouzbékistan et le Kirghizstan[3]ique avait, rupture m ajeure pour un espace dont le développem ent économ toujours été réalisé de m anière unifiée, et plus pa rticulièrem ent au cours de la période soviétique pe ndant laquelle la Ferghana était le principal foyer de production de coton de l’Union soviétique. À travers une description ethnographique du systèm e agraire de part et d’autre de la frontière ouzbeko-kirghize, nous arrivons à m ontrer que, m alg ré l’im plosion de l’URSS, la vallée est m arquée par une forte inertie économ ique et cotonnière, qui dépasse les trajecto ires de transition divergentes des deux républiques depuis l’im plosion de l’Union soviétique. La continuité de la traject oire cotonnière tém oigne du fort degré d’irréversibilité acquis par le réseau sociotechnique de la vallée com m e pourra it l’analyser la sociologie de l’Acteur-réseau (Callon, 1991). Le dé veloppem ent économ ique de la période soviétique a c onduit à raréfier l’univers des possibles. Une fois le réseau norm alisé, les fluctuations sont lim itées. Notre positionnem ent à l’interface entre la product ion des cham ps et la production adm inistrative nous perm et de com prendre la relation entre l’économ ie des cham ps et celle des adm inistrateurs, qui produisent les st atistiques ensuite utilisées par les experts dans leurs analyses et m o dèles. Nous m ettons en évidence non seulem ent l’im p ortance des débordem ents des cadres officiels des économ ies nat ionales, m ais aussi que ces débordem ents ne viennen t pas pour autant contredire l’économ ie nationale. En effet, il n’y a pas d’un côté une économ ie « réelle » (celle des c ham ps) et de l’autre une économ ie scripturale (celle des bureaux de l’adm ini stration). Lorsque les adm inistrateurs ouzbeks n’en registrent pas la deuxièm e culture (production de m aïs dérobée distri buée aux travailleurs du coton com m e salaire), ils construisent l’économ ie à la m esure du plan, m odèle référent de l’économ ie planifiée, dont l’usage de l’eau est ens uite jugé inefficace par les experts internationaux, du fait de l’exclusion d’une partie de la production irriguée des grilles statistiques. À l’opposé, lorsque les adm inistrateurs kirghizes « absorbent » la contrebande de coton dans leurs grilles statistiques, ils participent à la construction d’une économ ie de m arché à « croissanc e fulgurante ». De part et d’autre de la frontière, les cités adm inistratives construisent les économ ies national es com m e ce que Thom as Hughes (1983) appellerait un « tissu sans couture » conform e à l’expérience économ ique condui te par chacune des républiques. Les statistiques pr oduites dans les cités adm inistratives font coexister plusieurs syst èm es de valeurs. Elles sont de véritables « objets frontière » (Star, Griesem er, 1989). À ce stade de la thèse, nous pouvons revenir au pro blèm e de l’expertise. Dans le cinquièm e chapitre, n ous entrons dans les « laboratoires de l’expertise » où sont produits le s discours totalisants portés sur l’Asie centrale, tels que « l’eau estla ressource rare de l’Asie centrale » ou « l’agriculture ouzbèke est une m onoculture de coton ». Nous ch erchons à com prendre com m ent, au cours des travaux concrets m enés par le s experts – dont certains les am ènent pourtant sur les territoires irrigués – une partie du m onde reste invisible, qua nd celle-ci pourrait m ettre en doute la foi de la p énurie d’eau. Notre analyse m ontre que les experts ne sont pas placés d ans un panoptique qui leur perm ettrait de voir l’As ie centrale dans sa totalité. La confrontation avec le territoire est a u contraire difficile. Canalisés par des interm édia ires locaux et par leurs propres principes d’action, les experts sont conten us dans des galeries particulièrem ent étroites desq uelles ils ne peuvent
produire qu’une représentation du m onde fidèle à ce que l’État donne form ellem ent à voir. Le cadre cog nitif et pratique de « l’évangile de la pénurie d’eau », et leurs intérê ts ne les m ettent pas en « conditions de possibilit é » (Chen, 1996) d’intégrer dans leur analyse ce qui perm ettrait de rem ettre en cause les postulats qui fondent leur action : une culture irriguée par ce qu’ils considèrent d’em blée com m e des « fuites ». I ls finissent en bout de course à concentrer leur at tention sur le coton, « culture stratégique », seul point d’entente de l’ expertise avec les intérêts de l’État. Alors, le m a ïs devient une culture irriguée non identifiée, une intrusion dans une « m onoculture de coton ». De m êm e, le territoire centr asiatique devient un territoire aride, éligible à l’action hydraulique. Le chapitre 6, conclusif, propose une « économ ie po litique du Gospel de la pénurie d’eau » depuis 1980 jusqu’à 2010. On découvre que, à l’im plosion de l’Union soviétique, la coopération internationale est d’abord canalisée vers la ressource en eau, déjà « objet total » du développem ent, et le « sauvetage de la m er d’Aral », slogan qui agrège de s visions du territoire portées par des acteurs hétérogènes : le désir et l a nécessité des élites centrasiatiques de couper le s ponts avec l’Union soviétique ; la quête de financem ents internationau x des m inistères et des centres de recherche locaux en m al de projets hydrauliques ; la m ission des organisations interna tionales d’accom pagnem ent de la région vers l’écono m ie de m arché ; la pression environnem entaliste internationale face à la disparition de la m er d’Aral et la capacité d’un e poignée d’experts internationaux à proposer des m odèles perm ettant de dessiner des principes d’actions de sortie du socialism e à travers une seule variable d’ajustem ent – l’eau. Au fur et à m esure que l’histoire avance, se réalise unedérive hydrauliquequi perm et de concrétiser les principes abstraits en principes d’action, et d’intéresser les gouvernem en ts des républiques qui entendent affirm er leur souv eraineté. Alors, la représentation ne tient que par l’exclusion de tout ce qui rem et en cause le contrôle du territoire pa r les gouvernem ents, et notam m ent les ressources en eau non m aîtrisées du b assin. Cette pratique d’exclusion est poussée à son com ble quand le coton devient la seule culture irriguée prise en co m pte pour caractériser l’Ouzbékistan. Les autres cu ltures sont déclarées « non rentables » par la Banque m ondiale, alors m êm e que le coton ne doit son existence qu’au fait qu’il est l’un des produits d’un systèm e agraire com plexe et alors m êm e que de nom breux agriculteurs souhaiteraient bien s’affranc hir des obligations de l’État. Finalem ent, les représentations hydrauliques s’alignent avec les m odèles de développem ent q ue veulent suivre les républiques. D’un côté se tient l’Ouzbékistan, tran sform é en un cham p de coton « assoiffé », éligible pour les financem ents internationaux pour m oderniser son irrigation. De l’autre se tient le Kirghizstan, transform é en une s tation hydroélectrique capable de m aîtriser toute la ressource en eau, dev enant ainsi éligible aux financem ents internationau x de nouveaux barrages. La thèse se clôt sur une discussion qui c herche à voir en quoi les m odèles « construisent » la « guerre de l’eau », alors m êm e qu’ils sont m obilisés pour venir régler le problèm e de partage de la ressource en eau. En o rientant les républiques vers un traité intenable parce que sans cesse débordé, les m odèles accentuent les tensions entre États, et contribuent donc à réaliser la guerre de l’eau.
Notes du chapitre [1]e souci d’accéder à des inform ations de prem Nous avions un extrêm ain, dont nous connaissions l’o ière m rigine et le dispositif de production. Pour cela, nous avons m is en place des équipes d’étudiants de Master en écon om ie, avec lesquels nous avons récolté de riches inform ations inédites sur le fonctionnem ent technique et financier de l’a griculture ouzbèke et kirghize. Nous suivions une m éthodologie bien précise, celle du diagnostic agroéconom ique, réalisé en Ouzbékistan com m e au Kirghizstan pendant une période de six m ois, au cours desquels nous vivions à plein tem ps dans la z one d’étude, logés dans les villages pour y réaliser des observations paysagères et des entretiens historiques, technique s et économ iques. [2]La prem ière correspond à une norm e technique,vikhod volokna, reconnue form ellem ent au niveau national, certifiée par les laboratoires officiels de la république, m a is doublée d’une autre valeur, m esurée sur les bala nces des usines, supérieure d’environ 20 %, reconnue seulem ent par quelques adm inistrateurs de chaque district. [3]e pays recouvre égalem ent une partie de la vallée de Ferghana, le Tadjikistan, qui ne fait pas l’objet deUn troisièm développem ent particulier dans ce travail.