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Les privatisations en Afrique

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Description

La privatisation a fait son entrée en Afrique, sous l'empire des plans d'ajustement structurel (PAS) dans les années 1990. L'attitude ambivalente des bailleurs de fonds et les erreurs commises dans les programmes de privatisation révèlent que ceux-ci ne sont pas détenteurs de la science infuse. Chaque pays doit arrêter ses choix et ses priorités, les défendre et les mettre en oeuvre, sans rejeter l'appui éventuel de partenaires extérieurs.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 novembre 2011
Nombre de lectures 281
EAN13 9782296473881
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.























LES PRIVATISATIONS ENAFRIQUE




























Célestin TCHACOUNTE LENGUE








LES PRIVATISATIONS ENAFRIQUE


L’exemple du Cameroun

Préface de Paul K. Fokam





































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-5264-7
EAN : 978229652647






« Dans la guerre comme dans la paix, la victoire finale revient toujours à
ceux qui ne se rendent jamais ».

Georges Clémenceau








« Ce dont on prend le moins soin est ce qui appartient en commun au plus
grand nombre ».
Aristote


Qu’il me soit permis de présenter mes sincères remerciements à tous ceux
qui ont aidé à la finalisation de ce livre. Il s’agit, entre autres :
Pour la revue juridique, de :
Monsieur AHMADOU Oumarou, magistrat hors hiérarchie spécialisé
dans les privatisations ;
Maître TCHATCHOUA Gustave, avocat au barreau du Cameroun,
membre du bureau de l’Ordre.

Pour la revue technique, de messieurs :

ATANGANA Jean-Claude, expert-comptable ;

EPOUBE NGAME Brunot, expert en privatisation ;

Dr NANA Jean Pierre, Directeur de la protection civile ;

BEKOLO Émile, expert-comptable ;
PENDA EKOKA Christian, Consultant ;
EYETE Narcisse, en particulier pour le chapitre 23 ;
TCHAKOUNTE Célestin, chef de Département contrôle des risques et
qualité à la BEAC. Lui c’est lui et moi c’est moi ;
OUSMANOU BABATOURA Seihou, juriste auditeur ;
THADDEE Yossa, expert consultant ;
TCHAPDA Chamberlain, consultant ;

KWENDA Simplot, consultant.

Pour la revue linguistique, de:

Monsieur MELI Thomas et madame MELI, née Ambadiang Josée ;

Mlle NDIORO Claudia ;
Mlle KABIWE Priscille ;
Mme DEMANOU Cultice Auriole.
À tous et à beaucoup d’autres que je n’ai pas pu citer ici, j’adresse ma
profonde reconnaissance.

7


En hommage à mon père LENGUE Antoine, qui a passé toute sa vie aux
chemins de fer dont il était très fier et pour lesquels il a d’ailleurs failli
payer de sa vie puisqu’il était, avec sa famille, la cible de l’incendie par les
maquisards, de la gare de Mombo en 1959. Il aurait certainement beaucoup
apprécié ce livre puisqu’il m’a toujours considéré comme dépositaire d’un
potentiel d’exception.
En reconnaissance à ma mère, Nana Thérèse pour un amour sans faille.
À tous mes Tchacounté : Eméric, Samy, Manou et Dany pour l’amour et
le soutien de tous les jours.
À mes frères : Lazare, Evariste et Nazaire.
À deux êtres chers qui ont très tôt quitté le plancher des vaches : Djoumi
Lengué Désiré, mon frère aîné et ami et Esukise Martin, mon ami.
À mes femmes : Nana Thérèse, Viviane, Nathalie Flore, Hortense, Peguy
Love, Marie Louise, Cécile Débora, Marie Virginie, Glory Awah, et Gloria
Thérésa pour l’amour, le soutien et les encouragements
À tous mes amis qui m’ont donné le courage de persévérer.
À tous ceux qui restent convaincus d’un avenir radieux pour le
Cameroun et l’Afrique.
À Nelson Mandela pour son apport à l’Afrique et à l’Humanité.

PRÉFACE

Fallait-il privatiser ?

L’essai de monsieur Célestin Tchacounte Lengue est le fruit d’une longue
expérience dans la privatisation des entreprises publiques au Cameroun.
C’est aussi et surtout le questionnement d’une action dévastatrice pour
l’économie camerounaise.

À l’analyse, il s’aperçoit que cette politique économique n’a jamais été
voulue ni souhaitée par les autorités camerounaises en charge des politiques
économiques et sociales. Mais elle a été imposée par les institutions de
Bretton Woods qui, galvanisées par les idées libérales des deux champions
du libre-échange des années 1980 qu’étaient alors le président américain
Ronald Reagan et le Premier ministre britannique Margaret Thatcher, étaient
devenues des missionnaires chargés d’imposer cette politique aux pays en
développement, ceci pour le grand bien de l’économie des puissances
occidentales.

Le principe même de privatisation n’a du reste été admis par les autorités
camerounaises que lorsqu’elles avaient le dos au mur, en raison de la
persistance de la crise économique et de la souffrance accrue des couches les
plus défavorisées qui représentaient à l’époque 60 % de la population totale.

Cette politique de privatisation est la résultante des prescriptions maintes
fois répétées du FMI fondées sur l’hypothèse - en partie erronée - selon
laquelle le seul fait de transférer le monopole de l’État aux acteurs privés
souvent monopole privé - est le gage d’une plus grande efficacité, d’une
meilleure gestion et surtout d’une réduction du coût de revient qui serait
alors bénéfique à tous les agents économiques et augmenterait l’assiette
fiscale de l’État, au lieu de constituer une charge pour le budget.

S’il est vrai qu’en situation concurrentielle, les entreprises peuvent, grâce
à l’innovation, améliorer leur efficacité et baisser les prix de leurs
prestations, dans le cas de monopole, cela devient illusoire. Or, dans le cas
présent, il s’agissait de remplacer un monopole public par un monopole
privé souvent préalablement sélectionné par les institutions internationales
en fonction des intérêts économiques des puissances qui financent les
institutions de Bretton Woods.

Ayant assisté dans les années 1990 aux discussions sur les privatisations
des entreprises de pays africains pendant les assemblées de la Banque
mondiale et du FMI, j’ai personnellement acquis la conviction que les

11

autorités de ces deux institutions ne pouvaient pas ignorer les effets
dévastateurs de cette politique d’ajustement structurel. Le plus curieux est
que ces champions de la transparence ont soigneusement évité tout débat
concernant les conséquences désastreuses des privatisations sur les plans
économique et social dans les pays concernés.

Aujourd’hui, les limites des processus des privatisations dans les pays
africains sont à la hauteur de l’ambiguïté des textes fondateurs et des
hésitations des divers gouvernements… M. Tchacounté revient sur tous ces
facteurs à l’origine de la dépersonnalisation de l’Africain, avec l’intention de
mettre en relief l’incohérence de la politique d’ajustement structurel, son
caractère douloureux sur une population déjà fragilisée par les méfaits de la
colonisation. Il s’interroge sur les motivations profondes qui permettent de
remplacer le monopole d’État par un monopole privé (cas de la Régie
nationale des chemins de fer et la Société nationale d’électricité du
Cameroun).

Pour moi, cet essai constitue un exceptionnel état des lieux mis à la
disposition des décideurs, mais aussi du grand public. Les premiers s’en
serviront dans la mesure de mieux orienter leurs politiques ; le second, quant
à lui, pourra en profiter pour mieux comprendre le processus et ses
conséquences, au-delà des prises de position empressées et expéditives.

Les 26 chapitres de ce livre recouvrent un éventail de problèmes soulevés
pour une information large du public. Chacune des 5 parties saisit une
dimension spécifique du processus des privatisations en Afrique et plus
particulièrement au Cameroun. On y retrouve les enjeux économiques et
sociaux de ce processus, l’évaluation au cas par cas des expériences
camerounaises, avec un accent sur la mise en concession du chemin de fer
que l’auteur connaît pour en avoir été un acteur privilégié.

Le lecteur referme le livre avec en guise de conclusionune question et
une réponse: «Fallait-il privatiser? Oui plutôt deux fois qu’une». Mais à
quelles conditions ? « Faire les bons choix et tout de suite ». Ces bons choix
sont clairement exposés dans l’essai de Célestin Tchacounte que je
recommande vivement au public, tout en souhaitant que la poussière de
l’oubli qui recouvre rapidement les grandes réflexions en Afrique ne soit pas
trop épaisse pour avoir raison de celle-ci.

12

Dr. Paul K. Fokam

EN GUISE D’INTRODUCTION

Je vous suis reconnaissant de bien vouloir partager avec moi l’expérience
des privatisations au Cameroun, une expérience qui m’a marqué au point de
m’amener à en laisser une trace écrite. L’idée de ce livre n’est pas arrivée
tout de suite, loin s’en faut. D’abord vague au début, l’impression est
devenue de plus en plus pressante jusqu’à s’imposer à moi, surtout lorsque
j’ai réalisé que, par la force des choses, je me suis retrouvé au confluent
d’une masse d’informations importantes et, parfois inédites. Le déclic est
finalement venu de la pression constante d’un ami très cher. Il y a quatre
ans, j’ai ainsi pris la décision de procéder à l’analyse et à la synthèse des
informations dont je disposais. Ensuite, et autant que faire se peut, j’ai
procédé à des recherches pour compléter cette réflexion que je vous livre
aujourd’hui.

Au départ, j’ai pensé intituler ce livre «Les privatisations au
Cameroun »,puisque c’est l’expérience du Cameroun qui en a permis la
rédaction. Mais en progressant dans l’analyse, j’ai réalisé que les situations
sociopolitiques et socio-économiques sont similaires en Afrique. Je l’indique
plus loin dans ce livre : la plupart des pays africains post indépendance ont
fonctionné sur le modèle communiste, y compris ceux qui ont toujours
affiché une option libérale, avec un parti unique, une économie étatisée et
une administration très centralisée.

De ce fait, l’option pour la privatisation constitue partout en Afrique, plus
qu’ailleurs, une véritable révolution qui suscite craintes, incompréhensions
et surtout résistances de toute sorte. Ceci m’a conduit à reconsidérer le titre
en optant plutôt pour «Les privatisations en Afrique». Cependant, ce
nouveau choix supposait que je puisse disposer d’informations suffisantes
pour une analyse approfondie des privatisations dans d’autres pays africains.
Ce qui n’a pas été le cas, faute de budget. La dimension africaine y est
analysée mais pas autant que je l’aurais souhaité. Par conséquent, j’ai choisi
de faire référence au Cameroun et à l’Afrique qui, à mon avis correspond
mieux à son contenu. Après avoir lu ce livre, certains diront plutôt que (moi
aussi) j’ai choisi de ne pas choisir. C’est possible, on ne se refait pas.

Ensuite, j’ai envisagé de compléter le titre avec la précision: «cas des
chemins de fer », puisqu’ils en constituent la trame. Après réflexion, je m’en
suis abstenu parce qu’il conférait au livre un caractère réducteur. Certes, le
cas des chemins de fer, très riche en péripéties, y a été traité, comme vous
pourrez le constater. Toutefois, d’autres aspects non abordés dans le
processus des chemins de fer y sont également examinés. En ce sens, ce

13

livre constitue un bon aperçu des programmes des privatisations menés au
Cameroun et en Afrique.
Comme beaucoup de réalités importantes, ce livre est presque le fruit du
hasard ou tout au moins d’un heureux concours de circonstances. D’abord, il
a fallu que je décide de changer d’emploi en 1998 pour intégrer la
Commission technique de privatisation et des liquidations (CTPL). Puis, il
était nécessaire que j’intègre le processus de privatisation des chemins de fer
qui avait démarré quelques années auparavant. Ceci a été rendu possible
lorsque mon collègue s’est trouvé indisponible pour cause de maladie.
J’ai ainsi participé à la conduite du processus jusqu’à son terme avec
parfois, vous vous en doutez, des péripéties dignes d’un thriller
hollywoodien. Enfin, j’ai été amené à assurer la gestion de la «période
intermédiaire »avant de passer le témoin au repreneur. L’histoire retiendra
ainsi que le fils de cheminot que je suis, est le dernier dirigeant de la
REGIFERCAM. Tous ces phénomènes conjugués avec un questionnement
important au sein de la société camerounaise sur les privatisations, m’ont
conduit à mettre par écrit mes réflexions qui ont abouti à cet ouvrage que
vous tenez entre les mains.
Enfin, une vingtaine d’années après le démarrage des privatisations
donnent un recul suffisant pour tenter un premier bilan sérieux des
opérations menées. D’autant plus que ce sujet a fait couler beaucoup d’encre
et de salive, avec surtout des approximations, des «non-sens »et des
« contresens »,des «on-dit »et des «non-dits »qui polluent le débat et
empêchent toute approche sereine et constructive. Les positions semblent à
priori tranchées entre les «pour »et les «contre »,les arguments relevant
parfois plus de la passion que de la raison et de préjugés que de véritables
jugements.

À travers les lignes qui suivent, je n’ai pas voulu faire un plaidoyer pour
les privatisations, encore moins un réquisitoire, d’autres s’en chargent. Je me
suis attaché à une analyse, dans les règles de l’art, c’est-à-dire à charge et à
décharge. La privatisation, comme je l’explique dans le livre est avant tout
un choix politique que je revendique cependant d’un point de vue
intellectuel. Nonobstant ce fait, le fil d’Ariane qui m’a servi de guide est le
désir d’expliquer et d’analyser ce phénomèneautour duquel beaucoup de
personnes ont parfois affirmé une chose et son contraire.

Dans cette optique, il est question à la fois des aspects positifs et négatifs
sur le sujet. En effet, l’analyse des privatisations montre que des réalisations
bénéfiques ont été concrétisées, beaucoup plus qu’on ne le pense et surtout
qu’on ne le dit. J’invite le lecteur à rentrer dans le processus pour se faire sa

14

propre opinion. Après avoir examiné les évolutions intervenues avant et
après les privatisations, je prends le pari que plusieurs pourraient être
conduits à reconsidérer leurs positions.
Je me permets cependant de souligner que tout n’a pas été parfait dans la
conduite des privatisations. Il subsiste de nombreux points noirs et des
questions épineuses dont les conséquences peuvent être désastreuses pour
nos économies. Ces aspects sont également analysés dans les lignes qui
suivent. Ce faisant, certains pourraient estimer que je me tire une balle dans
le pied puisque je critique un travail que j’ai effectué. Je m’empresse de
répondre que tout dépend des perspectives. Je me situe dans l’optique du
philosophe qui prend du recul par rapport à son œuvre, non seulement pour
l’examiner, mais aussi pour la corriger, puisqu’il n’est jamais trop tard pour
bien faire, et surtout pour être en mesure de bien faire ou pour permettre à
d’autres de mieux faire.
Dans le cadre de l’analyse avant et après les privatisations, j’avais
souhaité procéder à une revue méthodique des états financiers des
entreprises concernées, pré et post privatisations. L’objectif aurait consisté à
relever les différences fondamentales entre la gestion publique et la gestion
privée, mais également à dégager les principales tendances. Pour ce faire,
j’ai sollicité auprès de toutes les entreprises issues du programme de
privatisation au Cameroun, un certain nombre de renseignements. Quoique
ma demande ait porté exclusivement sur des informations publiques, la
plupart des entreprises sollicitées n’ont pas jugé utile d’y accéder. J’ignore
pourquoi et, en tout cas, je le déplore vivement, parce qu’il en résulte une
perte de substance et probablement, quelques incorrections. Malgré cela, une
analyse a bien été réalisée mais sur la seule base des informations collectées
çà et là.
Dans le cadre de mes analyses, je n’ai pas spécialement orienté mes
recherches sur les détournements de fonds ou des pratiques douteuses par
exemple. Cependant, ces sujets ont fait irruption dans le livre et s’y sont
imposés. L’analyse semble, en effet, indiquer que des sommes importantes
manquent à l’appel. Si ces soupçons se révèlent fondés, il s’agirait plus de
confirmation que de révélations, une bonne partie du Cameroun étant au fait
de ces choses.

Nonobstant son caractère quelque peu hermétique, j’ai souhaité mettre le
concept de privatisation à la portée de tous et aider à la compréhension de
ses enjeux, ses contours, voire des notions plus complexes comme la
valorisation d’une entreprise sur laquelle tout a été dit sauf la vérité. Dans ce
sillage, j’ai opté pour une approche didactique qui parfois, peut sembler

15

répétitive pour des spécialistes. Par ailleurs, à côté des analyses techniques,
je me suis souvent permis des présentations factuelles qui illustrent bien les
résistances nées de l’absence de consensus. Ce faisant, j’ai dû souscrire à un
mélange de genres littéraires, que les puristes voudront bien me pardonner.
Je suis convaincu, du moins c’est mon vœu, que ce livre vous apportera un
peu plus de lumière sur ce phénomène et vous conduira à partager avec moi
la justesse et l’opportunité de l’option pour les privatisations. À mon avis, il
s’agit d’un réel progrès pour le Cameroun et d’autres pays africains, à la
condition expresse qu’elles soient conduites jusqu’au bout et dans les règles
de l’art.

Je tiens cependant à souligner que ce livre ne parle pas que de
privatisation. Au cours de mes réflexions, je n’ai pas résisté à l’envie de me
laisser aller à des analyses au gré de mon inspiration ou des contraintes de
l’actualité. Ce faisant, j’ai souhaité porter la réflexion sur quelques sujets
connexes, susceptibles d’être d’un certain intérêt.
Enfin, j’ai souhaité partager avec vous une expérience que j’ai trouvée
positive et passionnante, en dépit des appréhensions et des critiques, somme
toute normales, d’une société confrontée à un phénomène novateur.
Je vous souhaite une bonne lecture.

16


PARTIE I

AVENEMENT, CONTOURS ET ENJEUX DES
PRIVATISATIONS



L’histoire retiendra qu’au cours des années 1980, l’Afrique a vu son
environnement basculer dans les Plans d’ajustement structurel (PAS) et son
corollaire sur le plan micro-économique: laprivatisation desentreprises
publiques ou parapubliques. Principal credo du Fonds monétaire
international et de la Banque mondiale, les privatisations sont ainsi devenues
un des enjeux majeurs d’une Afrique étouffée par le poids, sans cesse
croissant, des déficits budgétaires, et surtout mal préparée à un revirement
stratégique, aussi épineux qu’angoissant.
Comme l’indique le titre, cette partie traite d’abord de l’avènement des
privatisations, ensuite ses contours et ses enjeux. Dans cette optique, il est
question du cadre institutionnel, du cadre réglementaire mais également des
aspects liés aux salariés, à l’avènement des agences de régulation, à la
privatisation des entreprises de service public et en particulier de la
valorisation d’une entreprise qui fait l’objet de débats passionnés et surtout
de nombreuses contre-vérités.
Ce faisant, d’autres aspects ont été omis pour être traités dans la seconde
partie, qui est une sorte de cas pratique. Il en est ainsi, par exemple, du
processus ou des modes de privatisation, mais également de la gestion de
certains aspects spécifiques. Ce choix a été dicté par un souci de clarté.

CHAPITRE 1 :

HISTORIQUE : AVENEMENT DES PRIVATISATIONS

I- …Dans l’histoire
Il se dit souvent que celui qui aime un fleuve est toujours intéressé d’en
connaître la source. Aussi serait-il judicieux de commencer par l’historique
des privatisations. Dans l’histoire, l’on peut noter trois références majeures
en matière de privatisation : l’ère Meiji au Japon, 1974 au Chili et 1980 en
Europe occidentale et aux États-Unis.
Historiquement, les premières grandes privatisations sont situées à l’ère
Meiji au Japon, avec la cession à la classe des Samouraïs de l’industrie
lourde érigée par l’État impérial. Ensuite, c’est au Chili en 1974, avec la
restitution au secteur privé des entreprises nationalisées par le gouvernement
Allende.

II- ...De nos jours
De nos jours, la relance des privatisations se situe à la fin des années
1970 avec le renouveau de la pensée économique libérale, provenant de
l’arrivée au pouvoir des libéraux aux États-Unis et en Europe occidentale
dans un environnement économique déprimé. Le phénomène commence en
1979 en Grande-Bretagne, avec l’arrivée au pouvoir des conservateurs sous
la conduite de Margaret Thatcher et surtout en 1980 aux États-Unis, dirigés
par le républicain Ronald Reagan, tous deux inspirés par l’économiste
e
français du XVIIIsiècle Frédéric Bastiat. Le mouvement atteint la France
sous la présidence du socialiste François Mitterrand qui, au gré des
mutations politiques, s’est vu imposer un gouvernement de droite en 1986.
Dès lors, c’est le renouveau du libéralisme comme doctrine économique
dominante.
Le renouvellement est basé sur les théories classiques libérales fondées
par Adam Smith avec la théorie du «laisser-faire, du laisser-aller …. de la
main invisible qui régule l’économie ». Ces théories ont été prolongées par
les économistes de l’école des choix publics, de la nouvelle économie
classique, de l’économie de l’offre et des néo-institutionnalistes qui se
fondent sur deux théories majeures: la théorie des droits de propriété et la
théorie des incitations.
Le changement est ici dicté par un contexte sociopolitique et
socioéconomique troublé, marqué par un recul de l’influence de l’Occident. Aux
États-Unis par exemple, la déprime totale n’était plus si loin. C’est, entre

autres, l’invasion en 1979 de l’Afghanistan par le grand rival soviétique,
l’échec lamentable d’un raid militaire sur l’Iran visant à libérer des
diplomates retenus en otage, une économie en panne, une influence en
berne, et surtout, phénomène majeur au pays de l’oncle Sam, une armée
dépassée et démotivée.
Plusieurs études réalisées au cours des années 1970, sur l’éventualité
d’une guerre conventionnelle entre les deux superpuissances, concluaient à
une probabilité de victoire de 65% au profit de la marine soviétique sur la
marine américaine. Le seul engagement de Ronald Reagan d’inverser cette
tendance lui a ouvert toutes grandes les portes de la Maison Blanche, dans
une Amérique prête à un électrochoc, qui n’était autre que l’ultralibéralisme.
En Europe Occidentale, la situation n’est guère plus reluisante, avec des
économies malmenées par le dynamisme des dragons du Sud-est asiatique,
se traduisant en particulier par une montée inquiétante du chômage.
Dès lors, l’on ne parle plus que de dérégulation, de libéralisation de
l’économie et de privatisation de l’entreprise publique comme base de toute
1
politique économique. E.S. Savas auteur d’un excellent ouvragesur le sujet
écrit :«Des glissements tectoniques sont en cours à travers le monde. Le
socialisme s’est effondré partout où l’on en a tâté. L’État-providence titube
en Europe et en Amérique…La tendance est sans nul doute à une évolution
du gouvernement vers les autres institutions, en un mot, elle est à la
privatisation». La vague des privatisations a ainsi touché la plupart des
secteurs de la vie économique de tous les grands pays, avec son corollaire de
mouvements sociaux et de révisions stratégiques.
Le mouvement s’est développé, malgré des résistances importantes. L’on
se souvient encore du bras de fer épique et fatal entre la dame «de fer » et
les représentations sociales pour imposer des réformes douloureuses en
2
Angleterre. En France, l’opposition socialiste a parlé de «chiracisations »
ou de «Jacques potes» (Jackpot) pour stigmatiser le phénomène qu’elle
considérait comme le partage des grosses entreprises de France entre les
« potes »de Jacques Chirac. Il était presque question de tout privatiser en
France. Certains médias français se sont d’ailleurs fait l’écho d’une idée,
prêtée au ministre de la Défense d’alors, de privatiser l’armée française. Si
elle a existé, cette idée n’a cependant jamais été dévoilée.

III- …EN AFRIQUE
Après les États-Unis et l’Europe occidentale, la vague des privatisations
arrive en Afrique vers le milieu des années 1980, suivant en cela « le chemin

1
E.S. Savas,Privatisation et partenariats Public-Privé,Paris, Nouveaux Horizons, 2000.
2
Jacques Chirac était le Premier ministre

22

tracé par le billet vert», comme l’aurait dit le professeur Tchundjang
Pouémi, de regrettée mémoire.
Le phénomène a été amplifié par la profonde modification de
l’environnement sociopolitique provoquée par l’effondrement du
« communisme »matérialisé par la chute du fameux mur de Berlin. Le
renouveau du libéralisme économique s’est ainsi étendu à l’Europe de l’Est
avant de se répandre sur le reste du monde, et donc, l’Afrique et en
particulier le Cameroun.
La chute du mur de Berlin marque, en effet, l’effondrement du modèle
communiste et la fin de la guerre froide qui a dominé le monde depuis la fin
de la Deuxième Guerre mondiale. Celle-ci avait provoqué le partage du
monde en deux blocs opposés et engagés dans une guerre dite
« idéologique ».Les nécessités de ce conflit ont permis et favorisé le
développement des comportements économiques irrationnels dans certains
pays, couverts qu’ils étaient par des partenaires par trop compréhensifs.
C’est le cas, par exemple, de la France au sein du fameux «pré-carré »
francophone en Afrique.
En Afrique, l’heure était alors aux entreprises publiques avec l’État
comme moteur du développement, selon l’expression préférée des
économistes de l’administration. Le choix semble avoir été dicté, au
lendemain des indépendances, par le souci légitime des États, de mettre à la
disposition de leurs populations des produits et services de base et d’animer
la vie économique, devant la rareté des capitaux et des investisseurs privés.
Cette stratégie s’est traduite par le contrôle politique des principales
entreprises par l’État, avec à la clé, une politique de nationalisation des
cadres (pour remplacer les expatriés) appelée ici et là, «maroquinisation »,
« sénégalisation », « zaïrisation », « camerounisation », etc., comme le dirait
3
Bruno Chavane dans une étude de l’OIT .
La situation atteint son apogée au début des années 1980 avec environ
1.500 entreprises publiques en Afrique noire et beaucoup plus en Afrique du
Nord, dont 700 au Maroc. Un peu à l’image de la France qui en comptait
alors autour de 3.000. À titre de comparaison, la Slovaquie en comptait
6.000, la Pologne 8.500 et la Russie 25.000. Parmi les 1.500 entreprises
publiques en Afrique noire, on peut citer, entre autres: le Ghana (350), le
Cameroun (250), la Côte d’Ivoire (140), le Sénégal (180), le Bénin (120) et
la Guinée (110). Selon l’étude de l’OIT: «Au Sénégal, par exemple, en
1980, l’État contrôlait la commercialisation du riz, de l’arachide, de l’huile,
du coton, des cuirs et des peaux, une grande partie de l’hôtellerie et du

3
OIT : Organisation internationale du travail.

23

tourisme, le matériel agricole, les engrais, les semences, la pêche
industrielle et la réparation navale, les matériaux de construction…». En
somme, l’État contrôlait tout ou presque et ne laissait que très peu d’espace
au secteur privé.

Pour la plupart, ces entreprises publiques étaient structurellement
déficitaires, sous le poids d’une gestion irrationnelle, hasardeuse et
indélicate. Cependant, ces entités ont été maintenues en survie au Cameroun,
comme dans les autres pays africains, les déficits chroniques étant supportés
par les trésors publics, souvent avec l’appui des partenaires stratégiques, en
particulier, la France du fait de la géopolitique mondiale. Au Ghana par
4
exemple, et selon Christiana Katsouris, les entreprises publiques
absorbaient environ 20% des dépenses ordinaires de l’État, tandis qu’en
Côte d’Ivoire, ce poids a atteint pratiquement 12 milliards de FCFA par
mois vers le début des années 1980.
La fin de la guerre idéologique introduit une nouvelle donne dans ce
« douxcocon permissif». Au lieu dustatu quo ex-ante, les partenaires
d’hier apportent un nouveau discours sous le concept de Plan d’ajustement
structurel (PAS), sous lequel les pays africains vont se plier chacun à son
tour, en tout cas, dès que les déficits budgétaires devenaient insupportables.
De ce fait, le mouvement touche d’abord les pays les plus vulnérables au
contraire des États disposant de rentes minières qui ont pu s’entêter plus
longtemps, en masquant leurs dysfonctionnements. Les PAS se sont ainsi
implantés en Afrique sur une quinzaine d’années, à partir du début des
années 1980. C’est le Sénégal qui ouvre le bal en 1978 suivi par la Côte
d’Ivoire en 1981. Le Cameroun s’y engage en 1989. Le dernier est le
5
Congo , le pays le plus endetté par tête d’habitant en Afrique noire, qui y
entre en 1994, après avoir détruit plus de 300 milliards de FCFA entre 1982
et 1986, pour renflouer ses entreprises publiques.
Le PAS est alors la chose la mieux partagée en Afrique. Il semble
d’ailleurs qu’il y en ait eu plus en Afrique seule, que dans le reste du monde.
Sur le plan économique, ce nouveau discours se traduit par d’autres concepts
tels que l’efficacité, la compétitivité ou plus généralement la libéralisation
de l’économie et surtout,la privatisationentreprises publiques et des
parapubliques. Le changement dans le discours se matérialise par la
modification de la forme des aides et l’arrivée de nouveaux interlocuteurs.
En effet, en lieu et place de Paris hier, les responsables des pays africains
doivent désormais se rendre à Washington pour y rencontrer, non plus des

4
Afrique Relance, département de l’information des Nations Unies.
5
Congo Brazzaville.

24

politiques, trop compréhensifs, mais des «gendarmes dela finance
mondiale » que sont le Fonds monétaire international et la Banque mondiale.
De plus, l’aide bilatérale d’hier, essentiellement politique, s’est connectée à
l’aide multilatérale assortie de conditionnalités «draconiennes »sous l’œil
vigilant des gendarmes de la finance.

Cette césure qui s’est faite au cours des années 1980, a été vécue en
Afrique comme une véritable trahison de la part des partenaires d’hier, en
l’occurrence, la France. Il n’y a pas jusqu’au ministre de l’Intérieur du
6
Gabon, Louis Gaston Mayila, qui n’ait stigmatisé les privatisations les
qualifiant de «retour à la colonisation économique». Cette évolution a fait
dire àJeune Afrique l’Intelligent,hebdomadaire panafricain, que «Paris est
devenu un hub pour les responsables politiques africains; lequel, avec
bienveillance, les oriente vers Bruxelles pour les problèmes politiques et
vers Washington pour les problèmes économiques». Les gendarmes de la
finance, qui ont pris le relais des partenaires d’hier, ont édicté des conditions
fortes pour l’accès à « la caisse ». Il s’agit, sur le plan macroéconomique, de
la libéralisation et de la bonne gouvernance et, sur le plan
microéconomique, de la privatisation des entreprises publiques et parapubliques.

La nouvelle religion ainsi définie constitue une véritable révolution
idéologique pour l’ensemble des pays africains. Ceux-ci ont, pour la plupart,
fonctionné sur le modèle communiste y compris ceux qui, comme le
Cameroun, le Gabon ou la Côte d’Ivoire, ont toujours affiché une option
libérale. Partout, c’est un système politique basé sur le parti unique, une
économie fortement étatisée et une administration par trop centralisée,
articulée autour du président de la République et de l’État providence qui
peut tout et qui régule tout. En fait, un héritage du système français
luimême issu de la Monarchie. La situation a conduit certains experts du droit
constitutionnel à suggérer le concept de «régime présidentialiste» pour
caractériser ce système.

IV- …AU CAMEROUN
Comme ailleurs en Afrique, l’idée de privatisation n’est pas arrivée sans
mal au Cameroun. Elle a littéralement divisé le pays en deux entre les
« pour » et les « contre », selon une ligne de fracture qui a traversé toutes les
couches et les classes sociales. L’on peut même affirmer qu’il s’est agi d’un
accouchement douloureux à la suite d’une grossesse difficile, qui a démarré
au milieu des années 1980. Cette évolution, lente et progressive, est révélée
par les textes régissant la privatisation au Cameroun. L’analyse de ces textes


6
Tel que rapporté parAfrique Relance(Nations Unies).

25

permet en effet de constater une évolution en trois phases successives, de
cinq ans chacune :
xune première phase entre 1985 et 1990, qui peut se résumer par un
non absoluaux privatisations, avec une recherche des alternatives qui,
ici, s’appellent « contrats de performance » ;
xune seconde phase entre 1990 et 1995 qui serait unoui aux
privatisations, mais seulement du bout des lèvres;
xune troisième phase à partir de 1995 qui serait finalement unoui
résigné.
Dans la première phase (1985-90), en effet, face aux difficultés
structurelles des entreprises de son portefeuille, le Gouvernement a opté
pour leur restructuration. Les privatisations sont alors perçues comme un
échec qu’il fallait absolument éviter. C’est dans cette optique que sont nés
les «contrats de performance» au milieu des années 1980, conclus entre
l’État et les principales entreprises publiques et parapubliques. Dès lors,
dans le pays et dans tous les médias, il n’est question que de contrats de
performance.
Au total, ce sont au moins vingt-cinq entreprises qui feront l’objet d’un
ou de plusieurs contrats de performance. Ces contrats sont à ce moment-là,
du moins dans l’esprit de leurs concepteurs, la solution idoine pour sortir les
entreprises publiques et parapubliques du piège mortel des déséquilibres
structurels, afin de les remettre sur la voie d’une saine gestion et, surtout, du
bénéfice. L’idée qui sous-tend le concept est la possibilité de restructurer ces
entreprises et d’en améliorer la gestion sous le contrôle de l’État, qui
n’entendait pas se séparer des entreprises alors qualifiées de stratégiques.

D’un pays africain à l’autre, ces contrats ont pris d’autres
dénominations :contrat plan, contrat de programme, etc. Ils s’inspirent de
l’expérience française provenant de la loi du 29 juillet 1982. À travers ces
contrats, il s’agit en réalité d’adopter une gestion moderne qui s’apparente à
la Direction par objectifs (DPO), principe fondamental de gestion qui,
d’ailleurs, aurait dû être mis en place depuis toujours. Comment gérer
autrement, sinon ?

Au Cameroun, la nouvelle approche a été matérialisée par la création de
la Mission de réhabilitation des entreprises du secteur public et parapublic
(MREP) par décret n° 86/656 du 3 juin 1986. Selon ce décret, la MREP est
une structure collégiale composée des principaux ministres et assistée par
une commission technique, rattachée directement à la présidence de la
République. La MREP est (article 3) «chargée de proposer au Chef de

26

l’État des mesures permettant l’éradication et la prévention des causes des
difficultés des entreprises du secteur public et parapublic. Elle est
notamment chargée de proposertoutes mesures de nature à assurer la
réhabilitation des entreprises du secteur public et para public ; des normes
de suivi, de contrôle et de gestion de ces entreprises ; une politique de prise
de participation de l’Étatet toutes mesures tendant à créer un cadre
institutionnel hiérarchisé».

Deux éléments importants apparaissent ici : la définition des missions de
la MREP qui intègre une notion importante et novatrice : laprévention(des
difficultés des entreprises). Le législateur camerounais s’est visiblement
er
inspiré de la loi française du 1mars 1984 sur la prévention des difficultés
des entreprises. Devant les faillites en cascade des PME durant cette période,
le législateur français était intervenu, entre autres, par cette loi qui a
introduit une mutation importante dans les missions du commissaire aux
comptes. En plus de ses missions de certification des états financiers, il s’est
vu confier une mission de surveillance et d’alerte, au risque de le mêler à la
gestion et de perdre ainsi l’une de ses qualités fondamentales:
l’indépendance par rapport à la gestion. Le risque a certainement été jugé
acceptable au regard du souci de diminuer la mortalité inquiétante des PME.

Le second élément tient de la structure de la MREP, large, renforcée et
surtout directement rattachée au président de la République. Ceci traduit
certainement la forte volonté et l’ambition du Cameroun, d’une reprise en
main de la situation avec l’espoir d’échapper «aux fourches caudines» du
Fonds monétaire international. À ce moment-là, il était indécent, voire
interdit selon une loi non écrite, de parler de privatisation au Cameroun.
Cependant, en dépit de cette ambition généreuse, cette réforme portait en
elle-même les germes de son échec. Les causes profondes des
dysfonctionnements de ces entreprises n’avaient jamais été analysées et
corrigées. Par exemple :
xles structures de gestion, fortement étatisées et politisées, restaient
lourdes et inefficaces ;
xle personnel de direction, généralement nommé sur des critères flous,
n’avait pas fondamentalement changé ;
xles personnels des entreprises concernées, la première ligne de défense
pour reprendre le langage des militaires, n’avaient aucune incitation
particulière pour se lancer dans cette opération « commando» ;
xcertains objectifs, implicites ou explicites, assignés à ces entités
micro-économiques relevaient toujours, à tort, de la sphère
macro

27

économique : lutte contre le chômage ou l’exode rural, développement
économique de la région d’implantation et autres qui cadrent plutôt
mal avec les normes d’une saine gestion de l’entité
microéconomique.

Certes, ces contrats de performance ont apporté quelques améliorations
dans la situation de ces entreprises (voir chapitre 8). Cependant,
contrairement à l’ambition affichée, ils n’ont pas pu constituer une
alternative viable. En effet, ces contrats n’ont pas permis la restauration des
grands équilibres dans la gestion des sociétés, afin d’assurer leur rentabilité
à court terme d’abord et leur survie sur le long terme ensuite. Une étude
réalisée sur un échantillon représentatif d’entreprises publiques montre
l’ampleur du désastre.

Années 19891992 1993 1994
Pertes d’exploitation (en milliards de FCFA)-67,8 -52,2-18,0 -42,0
Il apparaît qu’au terme des réformes, les pertes d’exploitation avant
subvention n’avaient été que marginalement réduites. En particulier,
l’impact de ces opérations de restructuration sur les performances
financières des entreprises est apparu marginal au regard de la charge
financière consentie par l’État sous forme de reprise de dettes à hauteur de
7
450 milliards de FCFA, hors secteur bancaire. En 1994, selon la même
source, ces pertes ont produit une dette domestique de 517 milliards de
FCFA.
En fait, la persistance des déficits d’exploitation et partant, des
déséquilibres fondamentaux de la gestion, remet en question la continuité de
l’exploitation. Il faudrait en plus tenir compte des besoins financiers
importants pour faire face aux investissements indispensables à la
modernisation et au développement de l’outil de production, condition
nécessaire de la survie à long terme de ces entités. D’où l’essoufflement et,
finalement, l’abandon progressif des contrats de performance, du moins
comme alternative aux privatisations. Il y aura d’autres contrats de
performance, que l’on pourrait appeler de« secondegénération ».Ils ne
seront plus que des mesures transitoires, visant essentiellement à limiter les
dégâts autant que faire se peut, avant l’échéance, devenue inéluctable, de la
privatisation.
La seconde phase (1990/95), au début des années 1990, provient de la
persistance des déficits structurels, amplifiés par un environnement


7
Source : Conjoncture PME n° 20 mars 2002.

28

économique particulièrement déprimé à partir du milieu des années 1980 et
qui s’explique par la détérioration des termes de l’échange, la chute des
cours des principales matières premières d’exportation et l’instabilité
économique et monétaire qui a culminé en 1987 avec un dollar qui s’est
hissé au-dessus de 10 F FRF pour une moyenne de l’ordre de 5 à 6 F FRF.
Cette déprime a abouti, en janvier 1994, à la dévaluation du FCFA à hauteur
8
de 100% . Les milieux officiels ont parlé pudiquement de « réaménagement
monétaire au sein de la zone franc ».

Ainsi, les besoins critiques d’«argent frais» qui découlent de
l’environnement économique morose et l’insistance des gendarmes de la
finance ont fini par avoir raison des réticences du Cameroun. L’idée,
révolutionnaire, de la privatisation finit ainsi par s’imposer au début des
années 1990. C’est, en effet, à ce moment qu’apparaît au Cameroun le
premier texte officiel qui annonce explicitement dans son titre, la
privatisation des entreprises du portefeuille de l’État. Il s’agit de
l’ordonnance n° 90/004 du 22 juin 1990 relative à laprivatisation des
entreprises publiques et parapubliques. Ce texte est complété par le décret n°
90/1257 du 30 août 1990 portant application de l’ordonnance n° 90/004 du
22 juin 1990.

Cette révolution est cependant suggérée par deux textes pris un an
auparavant, où le terme «privatisation »apparaît subrepticement au détour
de ces derniers. Il s’agit d’abord du décret n° 89/010 du 4 janvier 1989
portant élargissement des attributions de la MREP. Ensuite, la loi n° 89/030
du 29 décembre 1989 qui autorise le président de la République à définir par
ordonnance le Régime de privatisation des entreprises du secteur public et
parapublic.
Les textes de 1990 marquent le démarrage officiel du programme de
privatisation au Cameroun. Celui-ci a cependant été laborieux et,
pratiquement inexistant. D’une part, il manquait les structures spécifiques
chargées de mener à bien les opérations de privatisation et d’autre part, les
entités à privatiser n’étaient toujours pas identifiées. Cette situation traduit,
probablement, les réticences de beaucoup de procéder à la désétatisation de
l’économie et le secret espoir d’un changement de conjoncture.
En réalité, malgré son accord de principe pour la privatisation des
entreprises publiques, la société camerounaise espère secrètement échapper
à ce qui est considéré comme la «cession du patrimoine national à des
intérêts étrangers», qui plus est, des opérateurs privés «uniquement mus

8
FCFA est la monnaie commune à 14 pays de l’Afrique noire francophone. La parité monétaire
du FCFA par rapport au franc français est passée de 50 à 100FCFA pour 1FFRF en janvier 1994.

29

par la recherche de leurs intérêts». La résistance de la société camerounaise
s’est cependant heurtée à la persistance des déficits chroniques et
l’insistance des bailleurs de fonds pour des réformes économiques
structurelles, comme conditions d’octroi de nouveaux concours financiers.
La situation a ainsi conduit à la prise de conscience de l’impossibilité
d’échapper aux dogmes de la nouvelle religion.

La troisième phase (1995/00)intervient ainsi vers le milieu des années
1990 avec une accélération; en réalité, le véritable démarrage du
programme de privatisation. Il devient évident pour tous qu’il n’y a pas
d’alternative crédible au processus de privatisation pour une réelle
amélioration de la situation financière de ces entreprises et pour l’accès à de
nouveaux concours financiers; la France, comme la plupart des pays
occidentaux, ayant explicitement conditionné la poursuite de l’aide bilatérale
à un accord avec le FMI et la Banque mondiale, lesquels ne jurent que par la
privatisation. La déclaration de politique générale du gouvernement relative
aux entreprises publiques et rendue publique en mai 1994, constitue ainsi la
rupture officielle et solennelle du gouvernement d’avec ses anciennes
options de réforme à travers leurréhabilitation : «l’État n’a plus en effet
les moyens d’assumer le fonctionnement et encore moins le développement
des entreprises qu’il avait prévu de conserver dans son portefeuille», ont
alors entonné en chœur les plus hautes autorités de l’État.

Cette position est confirmée par la prise du premier texte officiel qui
admet explicitement et nominativement certaines entreprises à la
privatisation. Il s’agit du décret n° 94/125 du 14 juillet 1994 portant
admission de certaines entreprises du secteur public et parapublic à la
9
procédure de privatisation, entre autres la REGIFERCAM. Ce texte est
suivi de quelques autres qui rendent, enfin, possible le déroulement du
processus de privatisation.

C’est d’abord la réorganisation en 1995 de la MREP avec la création du
Comité interministériel (CIM), organe public chargé de préparer les
décisions en matière de privatisation et enfin, la création en 1997 de la
Commission technique de privatisation et des liquidations (CTPL)pour
apporter un appui technique au CIM. Le décret n° 95/056 du 29 mars 1995
portant réorganisation de la mission de réhabilitation des entreprises du
er
secteur public et parapublic précise ce qui suit (article 1) : «La mission de
réhabilitation des entreprises du secteur public et parapublic est notamment
chargée de proposer (i) toutes mesures visant à mettre en œuvre la politique
de désengagement de l’État des secteurs productifs et (ii) toutes mesures


9
REGIFERCAM : Régie nationale des chemins de fer du Cameroun.

30

susceptibles d’accroître la part de l’épargne privée nationale dans le
processus de privatisation».
La situation est analogue dans les autres pays africains puisque c’est
également à ce moment que les programmes de privatisation prennent leur
envol en Afrique. Dans l’analyse précitée, Ernest Harsch écrit : «Si certains
pays africains ont lancé de modestes programmes de privatisation dans les
années 1980, c’est seulement dans les années 1990 que leur nombre a
fortement augmenté». Selon M. Campbell et Mme Anita Bhatia de la
Banque mondiale près de 2.700 transactions de privatisation avaient été
conclues à la fin de l’année 1996 en Afrique subsaharienne et des centaines
d’autres ont eu lieu au cours des trois années suivantes.
La même source indique que rares sont les pays d’Afrique qui ne
disposent pas d’un quelconque programme de privatisation y compris ceux
qui ont été ravagés par la guerre comme le Liberia, la Sierra Leone ou le
Rwanda. Ce dernier aurait procédé à onze cessions en trois mois au cours de
la seule année 1998. En fait, il semble que seule la Namibie n’ait pas prévu
de programme de privatisation, parce que ses entreprises publiques sont
globalement bénéficiaires.
En définitive, la structure sociopolitique et socio-économique du
Cameroun explique toute la difficulté qu’il y a eu à accepter l’idée de la
privatisation. Il s’est agi d’une véritable révolution idéologique. Toutefois, il
n’empêche que l’on soit en droit de s’étonner quelque peu de cette difficulté.
Tout d’abord, parce que la privatisation est pratiquée au Cameroun depuis le
début des années 1970 notamment dans l’hôtellerie de luxe, le ramassage
des ordures ménagères ou la navigation aérienne.

Ensuite, la privatisation a bel et bien été prévue au Cameroun depuis
1963, dans les statuts de la Société nationale d’investissement (SNI), lors de
sa création. Celle-ci avait vocation à fonctionner comme un fonds de
capitalrisque, pour favoriser la création des entreprises par un apport en fonds
propres. Ensuite, la SNI se devait d’accompagner ces entreprises pour les
amener à maturité, ce qui prend environ sept années, et enfin boucler le
processus par une cession aux privés. Ce qui devait permettre à la SNI de
récupérer sa mise, majorée d’une plus-value et donc d’être en mesure de
recommencer le processus, encore et encore.

Il s’est agi d’une très bonne idée qui aurait dû permettre la création
d’unités économiques et industrielles nécessaires pour un réel décollage
économique. Cependant, l’inertie de l’Administration est passée par-là. Il
faut également y voir le choix de la facilité. Il est, en effet, beaucoup plus
facile de garder un portefeuille d’hôtels, de résidences, d’actions

31