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EDF et la main invisible

376 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296207646
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E.D.F. ET LA MAIN INVISmLE

ou Genèse de
E.D.F.

@ L'Harmattan, 1990
ISBN: 2-7384-0649-1

dEAN JANIAUD

~.J).~.
ou

.

ET LA MAIN INVIsmL~
Genèse de
E.D.F.

Éditions l'Harmattan 7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

PRÉFACE

E.D.F. ET LES DEUX MAINS INVISIBLES

Arrivés au tenne de cet ouvrage, curieusement intitulé: "E.D.F. ET LA MAIN INVISIBLE", Jean et Gisèle Janiaud se demandent: "Quelle conclusion le lecteur va-t-il en tirer?" Jean Janiaud répond par deux affinnations catégoriques, j'allais dire deux impératifs catégoriques: - "Je sais que le lecteur s'intéressera à ce livre par la démonstration apportée que le phénomène humain transcende la matière", avec référence à Teilhard de Chardin, pour lequel, dans l'avenir, l'organisation de l'esprit succède à celle de la matière. - Le lecteur "s'y intéressera aussi pour ce qu'il est convenu d'appeler la petite histoire, mais qui éclaire l'Histoire". Et au dernier paragraphe, Jean Janiaud cite Anatole France "inspiré par la main invisible ou adepte de parapsychologie". Entre la main invisible que l'auteur ressent comme protection bénéfique pour la remarquable entreprise qu'est E.D.F., - la première des entreprises d'électricité du monde entier, l'une des premières entreprises françaises par le chiffre d'affaires (en 1939, près de 150 milliards) et la première par la valeur ajoutée - entre cette main invisible mais bienfaisante et la petite histoire éclairant la grande, je me sens un peu désorienté; d'abord, parce que je ne puis être lecteur impartial, ayant été 7

durant dix ans, de 1969 à 1979, au moment du choix nucléaire et de l'option "chauffage électrique", président du conseil d'administration d'Électricité de France; ensuite, parce que, à mon sens, et sans doute pour beaucoup de lecteurs, la parapsychologie et l'histoire grande ou petite ne se marient pas de façon claire. Ma première impression sur l'ouvrage de Jean Janiaud est sans nuances: il s'agit là d'une histoire d'E.D.F:.- ou plutôt d'un fragment de cette histoire mais sur des points et à des moments cruciaux -, contée par un homme, journaliste et économiste, lié au ministre communiste Marcel Paul, et qui a été témoin ou acteur de ce qu'il rapporte. A ce titre, - comment dire? - cet ouvrage est "rafraîchissant". Le qualificatif étonnera peut-être, je m'explique donc: les grandes affaires comme les grandes administrations se racontent peu ou point du tout, notamment en France. Les études ou volumes qu'elles se consacrent à elles-mêmes, à l'occasion surtout, pour des anniversaires, sont pour l'essentiel élogieux, gomment les difficultés ou ne les exaltent que pour dire qu'elles ont été vaincues; à l'inverse de 1'histoire politique, les luttes ne sont jamais personnalisées; la "langue de bois" sévit, et ces discours ou ouvrages d'anniversaires sont en général arides; ils ne prouvent que par chiffres, ils ne louent que par qualificatifs et sont de peu d'enseignements humains. Ce n'est qu'aujourd'hui que sociologues, historiens, économistes, psychologues, - et il y faudrait une association des quatre -, commencent à s'emparer, en France, de cet immense domaine, à la fois soubassement et champ de manœuvre de l'histoire proprement politique. Ce retard n'est pas étonnant: les hommes politiques ont choisi d'être des hommes publics dont les actes, en démocratie, sont soumis au jugement populaire; les hommes d'affaires sont dominés par le secret des affaires et leurs luttes ne peuvent être rapidement mises sur la place publique sans risque de procès et plus encore, de discrédit. Ce n'est que très récemment que les O.PA ouvrent une brèche, brèche d'ailleurs contestable parce que sans véritables règles du jeu, et avec une transparence opaque, que la C.O.B.,sauf rares exceptions dont l'une fort actuelle, a bien de la difficulté à lever. 8

C'est d'abord sous cet angle que l'ouvrage de Jean Janiaud est passionnant; pour les "liminaires" de la nationalisation des 2.500 entreprises d'électricité et du gaz en France, la prescription trentenaire est de loin dépassée, les acteurs principaux de cette période, hélas, ont disparu, et Jean Janiaud, acteur en seconde ligne ou observateur, a eu le courage d'être "véridique", autant que les postes occupés, sa mémoire excellente et ses notes le permettaient. fi y a là grand mérite, et il faudrait souhaiter que cet exemple fOtsuivi. Pour les périodes plus récentes, encouragé moi-même par ce livre qui va bien au-delà d'un récit d'anecdotes, car il éclaire les déterminations des responsables dans le domaine capital de l'énergie électrique, j'ajouterai deux témoignages, "à ma gloire naturellement !", et suItout à la gloire de Marcel Boiteux, Directeur Général, lorsque j'étais Président. Le choix de la technique pour le nucléaire civil je veux dire les centrales électriques à énergie atomique, - a été en balance pendant plus de quatre ans, entre 1965 et 1970. Le Commissariat à l'énergie atomique avait développé la filière à uranium naturel, entièrement française d'un bout à l'autre du processus, et qui avait en outre l'avantage de procurer le plutonium nécessaire à la bombe atomique; cette filière avait été expérimentée et mise en place pour les premières centrales nucléaires de Chinon, et de Saint-Laurent-des-Eauxsur la Loire. Mais E.D.F.,observant ce qui se passait à l'échelle mondiale, conclut dans les années 1965 que la filière "uranium naturel" donnerait de l'électricité à un coOtnettement plus élevé que la filière à eau bouillante ou pressurisée, avec uranium enrichi, qui a déjà démarré aux États.Unis. Au moment d'entamer un nouveau site, - celui de Fessenheim - déjà démarré, André Decelle, s'entretient longuement avec Louis Armand, principal rédacteur du RappoIt des trois sages sur EURATOM, prône et donc l'abandon de l'uranium naturel pour l'adoption de l'uranium enrichi, non seulement d'ailleurs pour des motifs de coOtsrelatifs, mais aussi pour des motifs de sécurité. fi s'ensuit une rude et longue bataille, à laquelle Jean Janiaud fait allusion dans cet ouvrage, bataille dont je n'ai pas vécu les péripéties parce qu'à l'époque j'étais entièrement pris par mes 9

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responsabilités dans la région parisienne, d'abord Délégué général au District, puis Préfet de Région. La décision tardant à venir, André Decelle démissionne fm 1967, fait combien rare à E.D.F.; en outre, sachant que l'âge de la retraite toucherait son Président, Pierre Massé, fin 1968 début 1969, André Decelle, sans autre mandat que celui du devoir à remplir, vient me trouver rue Barbet-de-Jouy où se trouvait la préfecture de la Région Parisienne. TIm'explique le problème, il insiste vigoureusement sur les risques de pene de compétitivité d'E.D.F. pour des décennies, donc une électricité chère pour l'industrie et tous les consommateurs français, une vraie catastrophe nationale camouflée sous une technicité difficile à expliquer, et sous la difficulté à se déterminer des responsables au plus haut niveau. Monsieur Decelle est animé d'une grande émotion. Je me rends compte qu'il lui faut beaucoup de force morale pour aller contre l'État tuteur; il s'adresse à moi personnellement: "Bien vu du Général de Gaulle, vous êtes un des rares à pouvoir mettre fin aux quatre ans de retard déjà pris et à faire pencher la balance pour la filière à uranium enrichi". Connaissant la fermeté de caractère d'A. Decelle, son rôle audacieux dans la Résistance, je suis frappé de cette passion qu'il manifeste, je suis ébranlé par la c~rtitude , qui l'envahit, d'une pene de vitalité pour la France si le choix final n'est pas le bon. Par un hasard curieux - où Jean Janiaud verra sûrement l'action de la main invisible -, Georges Pompidou, Premier Ministre, commence à être gêné par les attaques politiques que je subis, de la part de quelques députés dans mon action de fondateur de cinq villes nouvelles en région parisienne. TI n'avait accepté cette initiative hardie que pressé par le Général de Gaulle... et aussi par la raison. Georges Pompidou me disait souvent: "Les événements font assez de vagues pour que la politique et l'administration n'en rajoutent pas". Après avoir supponé pendant six ans les changements d'administration et d'urbanisme conçus par l'équipe du District en Ile-de-France, il finit par être fatigué de me voir perdurer dans mon poste; il me fit faire par Michel Joben, son Directeur de cabinet, une proposition intéressante d'une situation dans le "semi-privé". Tout ceci devient alors pour moi plus que délicat. Le Général de Gaulle imposerait sûrement mon maintien, mais en me

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maintenant malgré le désir du Premier ministre, je risque d'avoir toute l'Administration contre moi. Comme souvent, la question n'est pas de faire son devoir, mais de savoir où est son devoir. Sur ces entrefaites, début 1968, Pierre Massé, que j'estime profondément, homme d'intelligence et de cœur, me prie de venir le voir. Il me décrit la situation dans les mêmes termes qu'André Decelle, mais avec plus de calme, me confirme qu'il est atteint par la limite d'âge au début de 1969 et me demande si je peux "tenir" un an encore à la tête de la région parisienne où il m'avait poussé, pour qu'il puisse me proposer comme son successeur à E.D.F. Cette fois, je n'ai plus d 'hésitation quant à ma détermination. Un an me suffit pour rendre irréversibles les "révolutions" d'Ile-de-France ; durer audelà serait aller contre les réformes apportées par moi et l'équipe du District: pour que les enfants acquièrent maturité, il faut souvent que le père s'éloigne. Georges Pompidou donne un acquiescement prudent car tacite de sa part (c'est le Directeur de cabinet qui me dit qu'il paraît possible que j'aille à E.D.F.).Je profite d'un entretien personnel avec le Général de Gaulle pour le mettre au courant et lui indiquer avec force que je trouve bien fondée la position d'E.D.F. sur le nucléaire. Je dis très librement -les affaires d'Algérie m'avaient permis de n'avoir, dans mes entretiens avec le Général, qu'une crainte révérentielle à niveau moindre que beaucoup d'autres - : "J'irai aveç intérêt prendre la tête d'E.D.F. si le programme nucléaire choisi correspond aux besoins". Comme souvent, le Général écoute, réfléchit et... ne répond pas. Après la démission d'André Decelle, Marcel Boiteux est nommé Directeur Général. C'est la première fois que la maison va être dirigée, non par un ingénieur des grands corps, mais par un normalien supérieur, remarquable économiste. Une sensibilité voilée rend plus évidente sa passion de convaincre par la clarté d'une démonstration rationnelle. Pierre Massé organise une rencontre de style amical pour que nous nous connaissions. Mai 1968 arrive; Marcel BOiteux tient le coup admirablement : intelligence de la situation et courage personnel. Georges Pompidou quitte Matignon, remplacé par Maurice 11

Couve de Murville qui me connaît depuis la Libération grâce aux entretiens nombreux chez Jean Monnet. Quand l'heure du départ de Pierre Massé approche, ce dernier avertit Maurice Couve de Murville qui en réfère au Général... averti comme on l'a vu et qui accepte. Je suis convoqué à la Présidence de la République en janvier 1969. Le Général me parle de la Préfecture de la Région parisienne, me demande où en sont les grandes créations lancées sous son égide et tOutes décidées à l'Elysée en conseil restreint, me dit de préciser ce qu'il fallait faire pour que le succès soit assuré et m'entretient naturellement du choix des successeurs possibles. Il me parle ensuite d'E.D.F. en me disant que l'heure est venue pour moi d'en prendre la Présidence. Je lui fais remarquer qu'il ne me pose pas de question sur ce qu'il convient de faire à E.D.F.Brusque, il répond: "C'est une belle maison, cela marche quasi tout seul avec l'appui d'ailleurs des communistes et d'excellents ingénieurs. Votre Directeur Général, me dit-on, est très capable." Un moment, je me demande s'il ne va pas me dire que je n'ai plus qu'à me reposer. Je prends très vite la parole: "Mon Général, il y a une étape difficile à franchir, dont je vous ai entretenu il y a un an ; beaucoup d'autres responsables vous en ont parlé; vous avez estimé devoir attendre, sans doute pour des motifs tOuchant la bombe atomique, (quelle chance pour moi cette liberté de langage qui m'était permise I). Ce que je puis savoir me laisse penser que le plutonium a été produit en quantités suffisantes pour continuer nos essais. Que ferais-je à E.D.F.si ce n'était pas pour aider à mettre en place la filière à uranium enrichi? Fessenheim attend ce choix et il faudra tenter de rattraper ces quatre ans de retard. C'est un choix fondamental sur lequel il y a unanimité de vue entre des hommes avec lequels, depuis un an, je m'entretiens régulièrement: Pierre Massé, André Decelle, Marcel Boiteux, mais aussi les dirigeants des affaires pétrolières, qui ne peuvent en parler en public, mais sont inquiets du retard que nous prenons dans le nucléaire, et leur jugement ne peut être qualifié de partial. Je me suis donc fait une conviction comme j'en avais acquis une sur le sort de l'Algérie." Ce rappel irrite le Général, mais il fallait l'irriter. Il continue à se taire et je termine en répétant: "La France qui a toujours souffert d'une énergie chère et d'une moindre sécurité 12

dans ses approvisiomements faute de pétrole sur son territoire, a, avec l'uranium enrichi, une chance extraordinaire d'effacer cet ancien et double handicap. Je ne pense pas, en conscience, pouvoir siéger à E.D.F.comme Président si cette chance devait être manquée." On comprendra que je dis cela sans forcer le ton, sans la moindre jactance. Le Général m'avait déjà dit une fois: "Quand on est fonctiomaire, on ne pose pas de conditions". Cenes, mais à pan en situation de guerre ou de crise nationale, un fonctionnaire peut toujours démissiomer et, hors les cas extrêmes, le pouvoir ne peut guère refuser une démission, a foniori nommer sans l'assentiment de l'intéressé à un poste imponant. Il reste que le Général de Gaulle attend encore avant de me répondre; puis, à nouveau brusque: "Alors il faudra construire une usine de séparation isotopique européenne". J'ai I'habitude de cette manière indirecte qu'a le Chef de l'Etat de domer son accord, sans avoir l'air de céder à son interlocuteur. Cette brève phrase montre que le Général connaît parfaitement le dossier; et elle me remplit de joie - c'est donc oui, me dis-je, et j'acquiesce -. Ce qui suit me renforce dans ma conviction: "Inutile d'en parler avec qui que ce soit, vous m'entendez, qui que ce soit. J'ai, avant, à régler d'autres affaires". Trois mois après, l'échec du référendum fait panir le Général. J'avais obéi et je n'avais jamais parlé de cet entretien avec le Premier Ministre de l'époque, Maurice Couve de Murville. Quand Georges Pompidou devient Président de la République, il ne sait rien de la détermination du Général sur ce sujet et quand Marcel Boiteux, en été 1979, inaugurant une tranche de Saint-Laurent-des-Eaux, hors ma présence inutile, déclare que c'est la dernière tranche à uranium naturel, ce propos fait quelque bruit à l'Elysée. Je reçois une vene semonce; explication domée, le nouveau Président de la République apprend, comprend, accepte, ce qu'il fait d'ailleurs depuis longtemps in petto, grâce à sa comaissance du dossier et à ses conversations avec les responsables des deux bords. Mais il reste amer d'avoir à prendre pour la première fois une décision publique qui, pour des gaullistes invétérés, paraît contraire à la pensée du Général de Gaulle. Quant au choix entre les deux 13

sous-filières - eau pressurisée ou eau bouillante -, c'est une autre affaire, une autre bataille de "géants" - Westinghouse et Général Electric -, heureusement réglée plus vite que la première et dont il faudra parler à une autre occasion. Alors, M. Janiaud, pour ce choix nucléaire, toujours la main invisible? Peut-être ? Void donc le premier témoignage vécu annoncé au début de cette préface. Plus rapidement, je voudrais en apporter un second dont l'importance peut paraître moins décisive que le choix du nucléaire civil, mais qui a marqué à mon sens un grand changement d'état d'esprit de la hiérarchie et du personnel d'E.D.F. Il s'agit de la conquête du chauffage des logements et autres locaux par l'électricité. Inutile de dire que la possibilîté en était connue depuis l'origine. J'ai même appris à beaucoup des meilleurs esprits d'E.D.F.qu'Eiffel s'était réservé un petit appartement au sommet de sa tour et qu'il le chauffait déjà à l'électricité. En 1969, visitant le magnifique Centre de Recherches E.D.F. aux Renardières (près de Moret-sur-Loing) j'aperçois un très grand hémisphère, dénommé "climatron", dans lequel on expérimente grandeur nature le chauffage d'une pièce, sa consommation, son coût pour des températures extérieures
artificiellement et rapidement modifiables. /

Je demande qu'on me fasse le point sur le chauffage à l'électricité. Le chauffage électrique était déjà apprécié, mais seulement comme chauffage d'appoint, et il avait la réputation exacte - de coûter cher. On ne pouvait donc lancer le chauffage électrique comme chauffage principal que si son coût devenait comparable au coût du chauffage au gaz ou au fuel. A l'époque, quatre ans avant la guerre du Kippour et le premier choc pétrolier (doublement du prix du pétrole), on ne pouvait y parvenir que si le logement était bien isolé thermiquement, ce qui n'était pas le cas dans les immeubles anciens. En revanche, dans les logements neufs, le coût de l'isolation ne renchérissait que de peu le coût de l'investissement car, en comparaison des chaudières et tuyaux d'eau nécessaires pour le chauffage central au gaz et au fuel, le coût de l'installation des convecteurs pour

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le chauffage électrique était bon marché. Pour avoir une vue exacte de la comparaison, encore aurait-il fallu chiffrer les avantages spécifiques de l'énergie-électricité (gain de place et de souplesse, liberté de choisir la date où l'on commence à chauffer ou à arrêter le chauffage, liberté de choisir le niveau de température, etc.), donc tous les avantages d'un chauffage individuel, réglable par pièces par rapport à un chauffage collectif, dont la conduite échappe généralement à l'utilisateur. La question se pose donc ainsi: quand E.D.F.doit-il se lancer et "vendre un produit nouveau" ou plutôt un "service nouveau"? L'enjeu est vraiment capital car, jusque-là, l'électricité réputée chère était davantage "octroyée" par les agents que vendue avec un esprit de développement et de concurrence. Le doublement de consommation d'électricité en dix ans (soit 7 % par an) était reconnu comme une loi expérimentale depuis l'origine des "temps électriques" ; pousser à la consommation, c'était augmenter le besoin d'investissement déjà très lourd et considéré, à travers le Fonds de Modernisation et d'Equipement, comme une "charge" que le ministère des finances se faisait un devoir de réduire au minimum possible. J'ai eu alors, très vif, le sentiment "chiffré" et "psychologique" que le chauffage à l'électricité dans le neuf, arrivant quasi à égalité de coût, l'emporterait sur les concurrents par les commodités qu'il apportait singulièrement aux maîtresses de maison, travaillant ou ne travaillant pas, avec ou sans 'enfants. Pourquoi ce sentiment chiffré et psychologique? Parce que j'étais depuis 1970, Président du Plan-Construction, organisme consultatif chargé de proposer toutes innovations en matière de construction de logements. Les promoteurs publics et privés comprendraient rapidement, pensais-je, que le chauffage électrique était un argument de vente. Restait à convaincre l'ensemble des services de la distribution d'E.D.F.que leur mixité gênait (les services qui vendent le gaz et ceux qui vendent l'électricité sont en France les mêmes). J'eus la chance qu'en tOurnée "apostolique" en Lorraine, le directeur régional de Nancy me révèle l'existence, à Frouard, voisin de la capitale lorraine, d'une expérience voulue par le maire dans un nouveau quartier, dit des "F1eurettes", il avait fait construire quatre petits 15

immeubles identiques (une douzaine de logements par immeuble), sans isolation mais chacun chauffé par une énergie différente: charbon, gaz, fuel, électricité. Je visite les douze logements électriques. lis sont habités par des instituteurs et institutrices sachant, comme il se doit, parfaitement compter. Ces locataires me font une description enthousiaste des avantages du chauffage électrique, ajoutant même que le surcoût dû à l'absence d'isolation peut disparaître si l'on sait bien régler son chauffage. L'avantage le plus vanté est inattendu: c'est la possibilité de chauffer aux intersaisons, quand les autres souffrent du froid. Les voisins se réfugient alors chez "les chauffés électriques" pour regarder ensemble confortablement la télévision. Cette constatation d'un Président, même rapportée au Directeur Général, pouvait être sans aucune conséquence. Mais Marcel Boiteux accepte ma suggestion de frêter un ou deux wagons du Kléber et d'emmener, avec des cadres E.D.F.,des promoteurs, des architectes, des gens spécialistes des consommateurs, chez l 'habitant de Frouard. La présidence du Plan-Construction me facilite grandement des invitations judicieuses. L'expédition eut lieu un jour de grève générale à la S.N.C.F.(ah ! la main invisible de l'alliance des syndicats E.D.F. et S.N.C.F.qui permet à notre seul train de circuler ce jour-là !). Le résultat de l'opération fut déterminant en opérant un changement d'état d'esprit des cadres E.D.F., donnant toute liberté de manœuvre au Directeur Général, malgré les objections de certains calculateurs pointus qui, ne calculant qu'en calories, oublient et les commodités du consommateur, et l'économie de devises, élément pourtant capital. Quelques années plus tard (après le deuxième choc pétrolier qui quadruple le prix du fuel), plus de 70 % des logements neufs sont construits annuellement en chauffage électrique. La publicité n'a presque pas eu à intervenir; l'extension s'est opérée surtout grâce au bouche-à-oreille entre promoteurs publics ou privés, et entre locataires ou accédants à la propriété. Aujourd 'hui, la lutte entre modes de chauffage est redevenue âpre en logements neufs à cause de la baisse des prix du pétrole, des progrès des chaudières au gaz et au fuel, ainsi que la généralisation réglementaire de l'isolation. Elle est cependant biaisée, on va le voir, par le parti-pris du ministère de tutelle. 16

Avantage indirect du chauffage électrique: en quelques années, la. finne E.D.F.,les agents E.D.F.se sont profondément transfonnés. En 1968, tous ceux qui s'intéressent à l'énergie auraient-ils pu imaginer qu'en moins de vingt ans E.D.F. deviendrait une entreprise fortement exportatrice (en 1987, pour plus de six milliards de francs en devises), pennettant en plus à elle-même et à d'autre firmes d'être durablement moins importatrices en pétrole lourd, procurant ainsi à la nation un apport et une économie de 24 milliards de francs en devises au total, ceci pour 1987, apport et économie qui s'accroîtront inéluctablement sauf aléas; en moins de vingt ans, E.D.F.deviendrait une maison commercialisant non seulement à l'extérieur des frontières, mais à l'intérieur; certes, elle demeure encore une finne d'ingénieurs, mais les commerciaux voient leur considération accrue, sinon leur rémunération. La maison sait maintenant qu'elle vend non un produit toujours plus affiné, mais un service toujours plus raffiné. Le chauffage électrique a donc été porteur de cette transformation. Mais il est juste de dire ici qu'elle n'eût pas été possible si le contrat de programme conclu entre l'Etat et E.D.F.en 1970 n'avait pas reconnu à E.D.F.le droit de se livrer à une action "commerciale active". Avant 1970, cette faculté était interdite: c'est vrai quoique à peine croyable aujourd'hui. Ces deux révolutions (nucléaire et chauffage électrique) en ont entraîné une troisième: presque tous les métiers ~xercés à E.D.F. ont changé de contenu, même si les noms restent les mêmes, la qualification d'ensemble s'est singulièrement accrue, et le contentement du public a grandi; enfin, malgré des secteurs en baisse constante comme la sidérurgie, la pénétration s'accroît dans l'industrie par l'invention de nouveaux procédés techniques conjointement mis au point par les ingénieurs de la branche industrielle et ceux d'E.D.F. (ainsi le séchage de produits agricoles). Enfin, il n'y a pas d'électronique sans électricité, et le trinôme électronique + mécanique + investissement intellectuel (tels les logiciels) est à la base de toute "modernisation moderne" de chaque branche industrielle. Jean Janiaud, par des anecdotes, nous a admirablement montré la naissance et les premières années d'Electricité de 17

France: celle de la nationalisation de ces 2.500 entreprises pour en faire une seule entité. Expérience remarquable, qui n'aurait pas réussi si vite et si complètement si E.D.F.n'avait bénéficié, pour naître, de l'accord complet de deux êtres radicalement différents d'opinion, de mentalité et d'origine, mais qui surent progresser dans une entente complète: Marcel Paul, syndicaliste, communiste, et ministre, Pierre Simon, polytechnicien, bourgeois, et appartenant avant la guerre, à l'équipe de direction d'un groupe de production et de distribution d'électricité. Les deux hommes se connaissaient d'avant 1939, et s'estimaient; ce qui les séparait fut effacé à la Libération, par le sens de l'intérêt général de Pierre Simon, Ponts-et-Chaussées, ancien fonctionnaire, et par leur conviction partagée que le capital privé n'avait pas la possibilité de réaliser l'équipement électrique nécessaire. Cette dernière conviction, directeur de cabinet de René Pleven en 1945, je la partageais quand j'eus à rédiger la partie financière du projet de loi de nationalisation déposé sur le bureau du Parlement par le Gouvernement du Général de Gaulle, deux jours avant le départ de celui-ci. Jean Janiaud met enfin en lumière, pour cette période, le choix de Roger Gaspard, comme Directeur Général, pour succéder dans ce poste à Pierre Simon qui ne reste qu'un an. L'auteur de l'annexe de ce livre "l'Affaire Schneider" dit que Roger Gaspard évoque les bourgeois de "grande roture" (peguy) dont les rois et les républiques ont toujours su faire de grands commis". Roger Gaspard a régné sur E.D.F.de mai 1947 à décembre 1963, soit seize ans et demi. On peut dire qu'en ajoutant André Decelle, Directeur Général quand Roger Gaspard devient Président, ainsi que Pierre Massé, d'abord Directeur de l'Equipement puis très vite Directeur Général adjoint, puis Commissaire général du Plan, puis Président d'E.D.P., la succession ou la coexistence de ces cinq hommes (je répète: Marcel Paul, Pierre Simon, Roger Gaspard, André Decelle, Pierre Massé) a fondé E.D.F. Cette équipe, avec l'appui, bien sûr, d'autres hommes de grande valeur que je ne puis citer tous, a donné à cette maison une base, de règles, et le point de départ de fortes traditions si remarquables que personne en France n'a jamais demandé un retour de l'électricité au secteur privé. 18

Faut-il dire que les révolutions dont j'ai parlé ont été dues également à une chance du même type? Je le pense et je le dis avec simplicité. Marcel Boiteux a été l'homme de ces révolutions. Comme Roger Gaspard, il a été successivement Directeur Général (de juillet 1967 à févrierI979), puis Président (de 1979 à 1987), soit vingt ans. Mais il ne m'en voudra pas d'ajouter que j'ai été Président pendant dix ans (de 1969 à 1979), alors qu'il était Directeur Général, Charles Chevrier Directeur Général adjoint puis Directeur Général de 1968 à 1982, soient quatorze ans, et Jean Guilhamon, chargé de lancer le nucléaire comme Directeur de l'Equipement puis successivement Directeur Général adjoint et Directeur Général de 1969 à 1987, soient dix-huit ans. L'entente entre ces quatre hommes - j'ai le droit et le devoir de le dire - a été exceptionnelle. Leurs qualités similaires ou complémentaires a redonné à la maison la même chance qu'elle a eue à son démarrage. Ils étaient assistés en outre par une équipe remarquable de grands directeurs sectoriels: Roger Courbey pour la Distribution, Pierre Wyart pour la Production et le Transport, Michel Hug puis Rémy Carle pour l'Equipement, Alexis Dejou puis Maurice Magnien pour les études et recherches, Albert Robin pour les questions économiques et commerciales, Henry d'Ormesson puis Paul Questiaux pour les services financiers. Providence, main invisible?.. en tout cas l 'heureuse conjonction entre les membres de l'équipe dirigeante de la première de toutes les entreprises françaises a été déterminante pour son succès, mal mesuré en France, mais bien connu des spécialistes étrangers, profondément admiratifs. Toutes les firmes privées ou nationalisées n'ont pas ou n'ont pas eu cette chance. L'histoire que conte en annexe Jean Janiaud montre que des luttes de clans peuvent faire changer de mains et abîmer rapidement une maison aussi forte que la maison Schneider. Le mot "chance" est vrai, mais cependant trop facile, même si j'élimine le côté romantique de la Providence et de la main invisible. Il faudrait sans doute aller plus profond, et il conviendrait de prendre en compte:

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-l'existence de syndicats dans l'ensemble "productivistes" et, disons-le, avec un syndicat nettement dominant, obtenant plus facilement que d'autres une discipline de pensée et d'action panni ses membres; - une maison d'ingénieurs qui proviennent pour l'essentiel des Ponts-et-Chaussées et de Supelec, la prédominance des Ponts-et-Chaussées n'entraînent pas de luttes avec les Mines, l'unité de mentalité en est beaucoup facilitée; -les dernières révolutions se sont produites, je le rappelle, avec deux hommes fort différents l'un de l'autre, et l'un et l'autre fort différents de l'origine habituelle des dirigeants d'E.D.F. Marcel Boiteux, rue d'Ulm, économiste et économètre sans nerfs apparents, d'une pénétration d'esprit et d'une clarté d'expression tout à fait hors pair, et le signataire de ces lignes, Inspecteur des Finances, bon connaisseur des milieux politiques, ayant une expérience multifonne (y compris celle des Années, ce qui m'a conduit à dire avec un sourire qU'E.D.F. est la dernière institution militaire subsistant en France). Ces deux tempéraments se sont complétés dans une unité d'action sans tensions et une estime réciproque créatrice d'amitié et d'efficacité; - ces réflexions sont-elles trop psychologiques? Faut-il être plus mécaniste? Le fait signalé plus haut que la consommation a augmenté pendant trois quarts de siècle à raison de 7 % par an, et encore d'environ 4 à 5 % par an pendant les seize années de crise de 1973 à 1988, offre un avantage considérable: les erreurs de second ordre se trouvent comme effacées, la maison les connaît, les mesure, les analyse, y remédie mais, pour l'extérieur, la courbe paraît lisse. Insistons : la maison ne se désintéresse pas des déviations de gestion, elle a même inventé, grâce à M. Massé et M. Boiteux, des critères rigoureux de choix d'investissement et des "mètres" pour jauger la productivité globale des facteurs, nouveaux outils intellectuels que les secteurs publics ou les entreprises privées trouveraient grand intérêt à utiliser; - enfin, cause encore "mécaniste" et peut-être cause première de cette accumulation providentielle de chances: la nature même du produit que fabrique et que vend E.D.F. : l'électricité est une énergie secondaire" on peut la produire à partir de toute une série d'énergies primaires: charbon, fuel, 20

gaz, chutes d'eau des fleuves et des lacs-barrages, mouvements de marées, uranium naturel, enrichi ou régénéré, d'où une grande élasticité, qui retarde la pénurie relative ou complète: plus le réseau est unifié, plus l'élasticité est grande, et cela est déjà et sera encore plus vrai demain à l'échelle de l'Europe. C'est ainsi que les principaux pays de l'Europe communautaire peuvent maintenant se féliciter de l'effort que la France fait, en partie à leur placé, dans la production nucléaire et les ligne~ à haute tension. Grâce à la France, l'Europe communautaire conquien chaque jour une moindre dépendance à l'égard des pays producteurs de pétrole et, panni ces pays, à l'égard de ceux qui ont très peu de population. Ce dernier point est capital: les pétrodollars en excédent diminuent beaucoup moins qu'on ne le croit, ils ne sont pas bien recyclés et se transportent presque tous aux U.S.A., au lieu d'aider les pays en voie de développement qui n'ont pas de pétrole et que la hausse des produits pétroliers ont mis en difficulté. Les hasards de la localisation du pétrole sur la planète ne sont pas l'unique cause de la crise et du chômage des pays développés, qui durent depuis 1973 ; elle en est cependant une cause imponante que le manque de courage de nombreux pays vis-à-vis du nucléaire civil n'a fait qu'accroître. L'écologie, quand elle devient absurde, contribue à créer le malheur le plus "triste", le malheur du chômage. Enfin, il faut reconnaître que les caractéristiques les plus fondamentales de l'électricité ont aussi leur part dans les singularités remarquables de la finne E.D.F., non seulement d'ailleurs de celle-ci, mais de toute entreprise qui a quelque importance comme productrice d'électricité. L'électricité en effet a une "nature" étonnante: matière, nonmatière, invisible, qui coun à la vitesse de la lumière 300.000 kilomètres à la seconde, qui ne se stocke que par ses instruments de production, et qui est de plus dangereuse. Les exigences techniques, production et distribution, sont nombreuses, complexes, impératives. Les hommes qui la produisent, qui la transportent et qui la distribuent doivent avoir une technologie poussée; au moindre incident, une capacité de réaction quasi-instantanée; en cas d'accident, un sang-froid hors du commun. Qui a vécu la chute du réseau du Cotentin en février 1970 sous le poids d'un vent et d'une neige givrante a pu 21

apprécier la qualité de dévouement des agents; la nature leur impose un défi, c'est leur gloire de le dominer et de le vaincre. Il faut finalement au personnel une imbrication toujours instable de discipline, d'initiative et de conscience professionnelle, assises sur la connaissance approfondie du métier, et l'on a vu que les progrès des techniques conduisent à des transformations rapides du savoir-faire. L'électricité ne change pas, mais les métiers de l'électricien changent. Dans notre propos, c'est bien le moment de se poser la question: la "main invisible" est-elle toujours bénéfique, comme les dires de M. Janiaud semblent nous le laisser croire ? Cette opinion intéressante, non-euclidienne, non conformiste, qui trouve sa justification dans la juxtaposition habile de faits favorables, doit être à mon sens, contrebalancée par l'existence de vents contraires à la course d'E.D.F., maison difficile à conduire, où les dirigeants prennent des risques à mon sens très supérieurs à ceux des banquiers. J'ai été les deux: banquier et électricien; je pense pouvoir comparer. La prudence peut réduire le risque du banquier, elle a beaucoup de "chance" d'accroître celui de l'électricien; on ne chasse pas un dirigeant bancaire s'il tarde à délivrer un crédit; si le dirigeant électricien ne fournit pas l'électricité que la nation demande, sa prudence de prévision par timidité d'investir lui vaudra un prompt renvoi. Cette comparaison et ce propos étonneront beaucoup, et d'abord les hommes de tout Gouvernement. Ceux-ci s'imaginent qU'E.D.F.a un monopole, qu'il lui suffit d'avoir de bons ingénieurs et de bons agents, et qu'avec un minimum d'attention et de prévision, cela marche tout seul. L'aspect "ennuyeux" pour eux est que l'électricité est une industrie capitalistique, que les instruments de production sont longs à construire, barrages ou centrales - six à sept ans - et surtout, sinon coûteux par kWh, extrêmement lourds en finances au regard de la plupart des investissements des autres branches d'industrie. D'où, pour la rue de Rivoli, ministres et hauts fonctionnaires, une attitude vis-à-vis d'E.D.F. que l'on peut qualifier de budgétaire. Je répète: Bercy considère l'investissement d'E.D.F. comme une charge et l'on oublie la richesse qU'E.D.F. fait naître pour ne penser qu'à "rogner" ses dépenses d'équipement. Cela va quelquefois plus loin, et quand Maurice Couve de Murville m'a reçu pour me proposer 22

officiellement le poste de président, il m'a dit, avec cette moue caractéristique de l 'homme et d'une opinion très hostile: "Cette maison ne vit que de subventions !" J'ai dû rétorquer qU'E.D.F., pour couvrir ses prix de revient, n'avait jamais eu besoin de subventions, que si ses fonds propres étaient faibles, c'est que son seul actionnaire, l'Etat, fixait ses prix de vente trop souvent au même niveau que le prix de revient, sinon au-dessous, et presque toujours avec retard. J'ai ajouté que pour emprunter afin de financer ses investissements. E.D.F. n'avait pas le libre accès au marché financier. Inutile de dire que je n'ai pas convaincu le Premier Ministre. Ce dernier s'intéressait surtout à la question: comment contre-battre une grève d'E.D.F. ? TI est vrai que le souvenir de mai 1968 était proche. Tout ceci révèle entre citoyens et gouvernement une discordance à l'égard d'E.D.F., intéressante à constater et à étudier. Quand on demande par sondage aux usagers des services publics, quel est celui d'entre eux qui marche le mieux, c'est toujours l'électricité qui a l'indice de satisfaction le plus élevé, alors que tous les gouvernements sans exception ont montré à l'égard de la maison E.D.F., méfiance, irritation ou condescendance. Je ne cite que pour mémoire le manque de courage qui fait qu'aucune centrale nucléaire n'a été inaugurée: on ne voulait pas provoquer les écologistes. Je ne me remémore qu'avec indulgence que j'étais seul à Creys-Malville avec C.R.S. et gendarmes, à la veille du déferlement des écologistes européens, pour conforter les agents qui travaillaient sur les lieux et, qu'à la place du Ministre de l'Intérieur, j'ai dû régler la prééminence dans l'emploi des forces de l'ordre entre les trois préfets qui se partageaient le site. Je note enfin une tendance, habitant les fonctionnaires tuteurs d'E.D.F., à considérer Electricité de France non comme une firme industrielle, mais comme une administration publique, placée sous gestion directe de la puissance publique qui fixe tarifs, investissements, origine et montants de financements, effectifs, économies à opérer, cela va quelquefois jusqu'aux méthodes de gestion et l'interdiction ou au contrôle de la publicité. Quel délice que le pouvoir sans responsabilité, et surtout sans responsabilité d'exécution! Si cela va mal, seul le pupille est coupable. 23

J'insiste sur le fait que malgré toutes les conventions de progrès, tous les contrats de plan, toutes les promesses d'autonomie restaurée, malgré, récemment le retour à des idées plus libérales et à la glorification du "chef d'entreprise", rien n'a tenu devant la tentation irrésistible du gouvernement ou des fonctionnaires de tutelle, de faire "joujou" avec E.D.F. M. Janiaud, pennettez-moi de vous dire, pour utiliser vos expressions et vos croyances, qU'E.D.F. "jouit" de deux mains invisibles, - sans savoir laquelle est la droite ou la gauche! une main d'un côté bénéfique qui a assuré finalement le succès de l'entreprise, et de l'autre, une main maléfique, prégnante, étouffante, qui fait penser qu'il a fallu de "sacrées" équipes de direction pour vaincre toutes les embOches soigneusement disposées par les tuteurs. La fée Électricité serait devenue, pour certains de la puissance d'État, la Carabosse? Quand je pense aux rapports E.D.F.-État,me vient toujours en mémoire une caricature américaine des années 1955-1957. On voit Eisenhower, Président des U.S.A.,à sa table de travail de la Maison Blanche, mais penché, fatigué, accablé, et Foster Dulles, derrière lui, le morigénant et l'encourageant: "Vous travaillez trop, il faut vous reposer, vous faites même trop de golf, consacrez-vous à une seule chose: respirer." L'on aperçoit alors sous la table, une bouteille à oxygène qui doit aider -précisément le souffle d'Eisenhower, mais le pied de Dulles, discrètement caché, appuie sur le tuyau. Par rapport à Eisenhower, E.D.F.a un privilège: il y a deux pieds qui bloquent l'air: Rivoli et Grenelle, soit les Finances et l'Industrie. Suivant les années, l'un est plus lourd que l'autre. Monsieur Pinay naguère, s'est fait une popularité en déclarant que l'État devait être honnête homme. Est-ce l'être que d'oublier une lenre obtenue par moi en vue de couvrir E.D.F.du risque de change, quand l'État a demandé à E.D.F.d'aller emprunter aux U.S.A. pour améliorer la balance dollars de la nation? Dans les dix années qui viennent de s'écouler, le pied de Grenelle a été chaussé en plomb, et il faudra bien un jour que lumière soit faite sur cette main invisible qui a choisi et protégé une tutelle marâtre, laquelle a toujours oublié dans ses calculs l'aspect "devises" des activités d'E.D.F. La tutelle "Finances" était devenue plus compréhensive des besoins d'E.D.F. que la tutelle "Industrie". 24

fi est pédant de citer du latin, mais tout de même, rappelonsnous, "ô Catilina, quousque tandem abutere patentiam nostram ?" 130.000 agents l'ont longtemps répété, l'ont répété chaque jour durant des années sans savoir la langue latine, mais eux, ils voyaient la main invisible; ils auraient même bien visé et détruit la main invisible. Mais la discipline, mais l'institution militaire... l'État fut servi jusqu'à la lie. Ces temps extrêmes sont révolus, mais le problème, dans son fond est-il résolu? Honnêtement, j'ai des doutes. Car enfin, qu'est-ce qui explique ce comportement quasi constant de l'État à l'égard de l'aînée de ses nationalisées industrielles, et pourrait-on dire avec peu de gloriole, de son plus bel enfant? Jalousie de mère qui voit sa fille plus belle, jalousie de père qui voit son fils plus fort ? Nous avons déjà cité l'idée de monopole. Cela n'a jamais été vrai que pour la distribution et partiellement pour la production (exceptions coüteuses : microcentrales auxquelles E.D.F.achète le courant assez cher, lesquelles microcentrales gênent, entre autres, tous les pêcheurs) (Compagnie Nationale du Rhône, sociétés dont la loi de nationalisation a permis qu'elle conservent leurs centrales, etc.). Dans la réalité, souvenons-nous que l'électricité est une énergie secondaire et qu'il n'y a pas de monopole de production de l'énergie électrique en particulier, ni de l'énergie en général; il Ya même de rudes combats et tous les coups ne sont pas réguliers entre mastodontes. Quant à la consommation de l'électricité, il n'y a jamais eu de monopole juridique, ni de monopole de fait. On peut dire d'une autre manière qu'il y a monopole sur le produit par la distribution; il n'y a jamais monopole pour le service. Bien sür, il y a des clients "captifs", l'électricité l'ayant emporté sur toutes les énergies concurrentes pour la lumière (1), pour certaines productions industrielles (aluminium, chlore, etc.) et pour l'électronique, mais la concurrence est très vive entre énergies, pour toutes sortes d'usages, et depuis l'entrée en lice du chauffage électrique, on peut dire que la concurrence est féroce et qu'elle utilise parfois l'État pour biaiser les cartes.
(1)"On disait que le gaz et l'électricité étaient deux frères ennemis, cherchant mutuellement à se supplanter. Eh bien, non : le temps des compétitions est passé et la preuve, c'est que l'usine à gaz de Lyon va très prochainement être éclairée à la lumière électrique" (LA SCIENCE POPULAIRE 8 déco 1881).

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Sur ce terrain, le cas le plus caractéristique a été le suivant:
on a accusé E.D.F.d'avoir fait trop de centrales nucléaires (de 7 à 10 tranches en trop), ce serait pour justifier son effort dans le chauffage domestique et tertiaire. C'est se tromper complètement dans l'interprétation: si erreur de prévision il y a eu, la responsabilité doit en être équitablement partagée, Ministères tuteurs, I.N.S.E.E.,conseillers du Premier Ministre et de l'Élysée, C.N.P.F.,etc. - E.D.F.qui, pour le taux de croissance, devait obéir au Plan. Pourquoi tout ce monde? Tout simplement parce qu'il faut six à huit ans pour construire une tranche nucléaire et qu'à six à huit ans de date, personne n'a pu prévoir ni le premier choc pétrolier, qui a été assez vite "absorbé", ni surtout le second choc pétrolier, et dans une telle ampleur, qu'il n'a pas pu être récupéré et a entraîné une chute du taux de croissance, et finalement personne n'a su prévoir une crise qui dure depuis plus de 10 ans, avec plus de 2,5 millions de chômeurs en France. E.D.F.n'a pas non plus "trafiqué" ses tarifs pour le chauffage électrique, tarifs dont les règles ont servi de modèle dans le monde entier; les centrales dont la production dépasse les besoins français, ont permis d'exporter, comme on l'a dit, pour plus d'un milliard de dollars par an en devises, et ces centrales ne sont pas en surplus, comme le dit méchamment la tutelle sans s'apercevoir qu'elle s'accuse elle-même, elles sont le stockoutil de l'établissement, stock-outil qui est seul moyen de stocker l'électricité. Si le mouvement amorcé depuis un an continue, si donc nous arrivons à sortir de la crise assez rapidement, nous. sommes moins sûrs de ne pas manquer d'électricité, tandis que si le prix du pétrole vient à remonter, ceux qui ont investi dans un chauffage au fuel, ou même au gaz, verront le coût de leur chauffage s'élever et ils pourront accuser l'État de les avoir trompés. Personne ne sera là pour les rembourser et ramener leur coût de chauffage à celui du chauffage électrique qui, dans l'intervalle, aura baissé. TIfaut ajouter que 40 ans de nucléaire civil n'offrent pas une longue expérience; on a été surpris par l'excellente disponibilité des premières années. TIest impossible de dire si l'on sera surpris en bien ou en mal lors du vieillissement. Au cas où ce serait en mal par l'effet de "coqueluche" que j'ai toujours craint dans les centrales de même génération, on serait obligé de 26

"réfonner" plusieurs tranches à la fois, et le fameux excédent des centrales s'évanouirait plus que rapidement. L'accusateurtuteur trouverait alors sûrement le moyen de dire que la responsabilité en incombe au pupille... qui aurait dû prévoir l'imprévisible. Sur ce terrain du stock-outil d'E.D.P., l'État s'est comporté exactement comme le patron capitalistique qui n'a pas à se préoccuper de faire des stocks pour la nation (voir la contrainte "stocks" que la loi de 1928 a dû imposer aux pétroliers de l'époque). C'est E.D.F.qui, en se chargeant en trésorerie, a eu le sens de l'intérêt général. Sur le même terrain d'un excès d'électricité, il est invraisemblable que les autorités de tutelle qui ont tant insisté sur l'indépendance énergétique de la France, qui ont "gémi" sur le poids excessif de la facture en dollars du charbon puis du pétrole, puis à acheter à l'extérieur, aient oublié de calculer quelle économie en dollars elles doivent à E.D.F.par la réussite du nucléaire; ce succès a singulièrement réduit la facture en dollars à payer pour faire tourner des centrales au. fuel, et a pennis d'exporter comme on l'a assuré plus haut. Je ne sais même pas quelle main invisible a empêché les dirigeants d'E.D.F. de crier les vrais chiffres sur les toits; il a fallu sans doute les "torturer" pour leur faire employer le vocabulaire d'un "certain suréquipement", alors qu'il s'agissait, par le stockoutil, de mettre l'outil qui produit 80 % de l'électricité consommée en France à l'abri de défaillances. Dit-on que CITROËN, PEUGEOT ou RENAULT sont suréquipés quand ils freinent leurs machines par manque de débouchés, notamment à l'étranger? On leur dit alors qu 'il leur faut faire un nouvel effort d'équipement pour être compétitifs. Or, sur ce point, il semblerait que l'on ait honte de dire que l'électricité française est compétitive à l'exportation et que, sur le marché intérieur, l'électricité domestique et commerciale, qui est un produit de première nécessité, supporte des taxes indirectes qui, jusqu'à octobre dernier, s'élevaient ou dépassaient la hauteur des taxes de luxe: de 26 % en moyenne à 29 % (dernier taux à Paris notamment) et qui aujourd'hui encore sont supérieures en moyenne à 23 % alors qu'en Angleterre, la taxe est à 0 % ; quant à l'électricité vendue à l'industrie ou à toute activité qui supporte la T.V.A., elle est 27

pratiquement vendue sans taxes et, à part certaines industries grosses consommatrices, l'électricité pour l'industrie française est la moins chère d'Europe, ce qui facilite la compétitivité des produits français. Si, pour les industries grosses consommatrices, il n'en est pas toujours ainsi, c'est que Bruxelles s'est refusée à définir pour l'énergie les conditions d'une juste concurrence, ce que la C.E.C.A.a fait naguère pour le charbon; des contrats non publics entre producteurs d'électricité et industries grosses consommatrices, dans d'autres pays d'Europe que la France, font, par le jeu d'une inflation non prévue, payer aux consommateurs domestiques d'électricité la baisse artificielle du coût de l'aluminium ou du chlore. Pour ce type d'industries, faudrait-il d'ailleurs regarder les conditions de production des pays en voie de développement et ne pas frustrer ces derniers de ce qu'ils pourraient produire, au lieu de jeter leur électricité à la mer. Bruxelles n'a rien fait non plus quand des mesures administratives ouvertes ou discrètes ont tenté de décourager le chauffage électrique en France. Ouvertes comme l'avance remboursable, comme l'étroitesse des crédits accordés pour le transport, comme les affiches de l'agence pour les économies d'énergie déconseillant publiquement le chauffage à l'électricité; discrètes, comme les pressions sur les industriels pour ne pas passer à l'électricité, mais pour se renouveler ou se mettre au charbon, pressions aussi pour dissuader E.D.F. de mettre beaucoup d'argent dans la recherche de nouveaux usages de l'électricité. L'hostilité écologique au nucléaire a-t-elle déclenché chez certains agents de l'État une lutte contre le développement de l'électricité et l'obligation en quelque sorte de conscience, ou plutôt une objection de conscience contre les ordres fonnels des conseils de tous les gouvernements successifs? La liste est longue de ces actions "anti-électriques" qui tournaient, par une lecture trop habile, les prescriptions fonnelles des ministres. Ces actions aboutissaient à "énerver" les 130.000 agents d'E.D.F. qui commençaient, ne comprenant pas, à se demander où était le devoir. Est-ce une illusion de ma part? Est-ce interprétation trop indulgente? Qui calculera les devises perdues? Qui détenninera les responsabilités? Faudrait-il aller jusqu'à dire que la Cour des Comptes ne sait pas compter?

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L'Administration founnille de petits Napoléon. Rien n'est pire que l'abus du pouvoir de serviteurs de l'État, même sincères, mais passionnés et incontrôlés puisqu'ils sont euxmêmes contrôleurs. Je voudrais que l'on me comprenne bien, comme je l'ai dit en section du Conseil économique et social après avoir entendu la tutelle mettre en cause Marcel Boiteux en des tennes inadmissibles que j'ai dû reprendre avec plus que de la sévérité l'homme qui oubliait son devoir et la décence: TIne s'agit pas de ma part de mettre en cause à mon tour un agent de l'État dont je pense que la passion oblitérait le sens critique; cet agent exerce aujourd'hui d'autres attributions, mais comme ces dernières ont trait à l'uranium, à sa production, à son retraitement, il y a lieu de surveiller de très près l'évolution du prix de l'uranium vendu à E.D.F. L'électricité, ou plutôt son consommateur, qui supporte déjà de lourdes taxes pour le budget de l'État, de plus lourdes encore en pourcentage pour le budget des collectivités locales, qui aide là résorption des mineurs en surnombre, ne doit pas voir en France ses coûts élevés par une montée anonnale du prix de l'uranium, son combustible d'aujourd'hui, soit pour enrichir des pays ou des régions productrices (les émirs de l'uranium!) soit pour illéger le coût du retraitement de la matière première d'autres producteurs d'électricité. Plus qu'occupé à construire La Villette, je me suis reproché de ne pas avoir écrit plus tôt et d'arriver sans doute, je l'espère du moins, après la bataille. Et aujourd'hui, si je prends la plume pour prouver qu'il y a eu main invisible mais maléfique à l'encontre d'E.D.F., c'est pour que le fait ne se renouvelle pas, pour que l'État se réconcilie avec lui-même, avec sa plus belle entreprise nationale, et avec les besoins de la Nation, en devises comme en électricité. En réfléchissant à nouveau à cette préface, non pour juger des hommes, mais pour approfondir mes jugements et mes convictions, je pense qu'il n'y a pas lieu à commission d'enquête mais, comme on dit aujourd'hui, à commission d'évaluation. "Énerver" ou "destabiliser" par usage contestable de son pouvoir une finne de 130.000 agents produisant, transportant et distribuant 372 milliards de kilowatts I heure (plus de deux fois et demie la production de 1971), c'est assurément grave. L'étude attentive d'un passé même récent 29

doit permettre, sans passion, de mesurer et d'imputer les erreurs pour éviter le retour de ces componements. C'est que nous touchons là à l'explication finale - l'explication du "troisième degré" - des rappons entre l'État et E.D.F. Deux journalistes firent naguère un livre sur "l'État-E.D.F.", voulant signifier dès le titre que E.D.F.était un État dans l'État et même gouvernant l'État. Jamais erreur plus profonde n'a été commise. J'ai dit plus haut qU'E.D.F.était la dernière institution militaire subsistant en France parce que, pour ses agents, un ordre reste un ordre, alors que j'ai entendu un Général déclarer devant un tribunal: "l'ordre dans l'armée était devenu une base de discussion". Quant aux dirigeants d'E.D.F., si la plupart ont eu du caractère, ils se sont toujours inclinés devant les instructions formelles de l'État. Qu'ils aient, ces dirigeants, cherché à convaincre les gouvernements de la justesse de leurs thèses ils n'auraient pas été dignes de leur poste s'ils n'avaient accompli ce qui est un devoir. Croit-on que M. Pierre Guillaumat aurait pu donner à la France une magnifique industrie pétrolière s'il n'avait eu une volonté de fer et un "sacré" caractère? De même, M. Louis Armand pour les chemins de fer à électrifier, et M. Pierre Alby pour le gaz à tirer de Sibérie? Le tableau d'honneur n'est pas complet, mais les exemples sont démonstratifs. Mais alors, me direz-vous, Monsieur Janiaud, où est votre explication finale? Où est l'effet maléfique de la seconde main invisible, ou de ce pied alourdi de plomb et coupeur de souffle? Nous y arrivons: pour aller au fond des choses, il faut aller jusqu'à dire qU'E.D.F.effraie l'État, mettons plutôt: l'électricité et ses agents effraient les gouvernements et leurs serviteurs. Lumière, force, chaleur, l'électricité irrigue toute la vie économique et toute la vie familiale. Assise de toute l'électronique, elle-même avec la mécanique et l'investissement intellectuel, base de la modernisation de toutes les branches industrielles, moteur de tous les esclaves dits mécaniques, en réalité électriques, au service des foyers, comme des ateliers, comme des transports, comme des hôpitaux, donc de la santé, maîtres de la robotique, fondement enfin de tous les médias, qu'ils viennent de la Tour Eiffel, d'un satellite ou d'un vaisseau spatial, née aujourd'hui du même engin et de la même technologie, qui a abouti à la bombe 30

atomique, mais qui diverge avant pour donner l'électricité pacifique, ce n'est pas E.D.F.qui nous tient à la gprge, mais l'électricité. Or, en France, l'électricité dépend d'une seule entreprise; y aurait-il plusieurs compagnies pour la production ou la distribution? Un seul réseau en toile d'araignée couvre la France, demain l'Europe, même dans sa partie insulaire (le câble sous la Manche), un seul dispatCher national, demain européen, permet à chaque instant de produire l'électricité au moindre coat possible, et un seul homme, se trompant dans la conduite d'une centrale, peut mettre par terre le réseau, plonger la France, l'Europe, dans la nuit, et le jour dans l'immobilisme et le froid. Là est la source de la crainte de tout gouvernement, renforcée en France par le fait que le syndicat majoritaire est C.G.T., que ses dirigeants sont toujours des membres impottants du patti communiste. Ces hommes politiques ne mesurent pas que les syndicats, quelle que soit leur appartenance, sont effrayés par leur propre pouvoir. La grève générale de l'électricité est une anne absolue, et comme toute anne absolue, aussi dangereuse pour celui qui la déclenche que pour celui qui la subit. C'est pourquoi l'électricité connaît depuis longtemps le service minimum avec le Plan CroixRouge. Ceci explique pourquoi la grève de la production électrique est si originale. Tous les agents de la production sont présents et travaillent double. il faut à tout prix que l'outil de production soit conservé; il faut veiller à tout instant à ce que la consommation minimale ne dépasse pas la production. Dès lors, le pouvoir se pattage entre les chefs de la grève et les chefs du dispatching. L'enjeu est si grand que le jeu est limité. Quel homme politique s'en rend compte? Combien de fois me suis-je fait interpeller par des ministres: comment vaincre une grève d'E.D.F. ? Ces hommes politiques - parce que pour eux, aucun acte n'est gratuit - vont jusqu'à penser, sans oser le dire, qu'il n'est pas possible qu'E.D.F. soit un succès sans collusion muette mais consciente entre les dirigeants de la finne E.D.F. et les dirigeants des syndicats E.D.F.y compris ceux de la C.G.T. Je peux témoigner qu'il n'y a pas collusion, au sens de "donnant donnant", il y a conscience réciproque des enjeux et- donc concettation pour une solution, même si l'avis syndical est

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négatif. Si une telle fonne de concertation n'existait pas, comment expliquer le programme nucléaire à uranium enrichi sur la base, au départ, d'un système américain. Les chefs syndicaux ne pouvaient être pour, mais ils surent ne pas en faire un "casus belli". TIs ont eu raison puisque le système a été entièrement francisé. Pour répondre correctement à ces questions politiques, pour mesurer le bien-fondé de cet effroi et de ces soupçons des gouvernants, il suffit, à mon sens de répondre à une seule question: pour amener la révolution en France et les communistes au pouvoir, suffit-il d'une grève révolutionnaire d'agents E.D.F.? TI n'est aucun besoin, là, d'invoquer une main invisible. L'analyse objective des rapports de force donne la réponse. Répétons-le: une grève générale d'E.D.F. est si grave qu'elle ne peut durer longtemps. Les chefs syndicaux sont les premiers à le savoir: leur extrême puissance signe leur extrême conscience. Ces chefs syndicaux ont toujours été extrêmement sensibles à deux choses: il faut toujours et à tout prix sauvegarder l'outil de travail, et si le réseau tombe sans pouvoir se relever (le 19 décembre 1978, il est tombé par incidents techniques en cascade, mais, exploit extraordinaire, il s'est relevé en trois heures), la catastrophe est là, terrifiante - il faut ensuite que l'opinion publique suive, et ils savent qu'elle ne suivra pas-. Ce n'est pas le cas pour la S.N.C.F.,elle est aussi soumise à concurrence et à majorité syndicaliste de la C.G.T.: si les trains peuvent s'arrêter, ceux de banlieue aussi, la vie est difficile, mais elle peut continuer. C'est le même cas pour les aéroports... Pour l'électricité, deux jours, et la grève générale devient insupportable à l'opinion publique et aux agents eux-mêmes. N'oublions jamais ces deux courbes: total de la production, total de la consommation; pour que la seconde ne dépasse pas la première, il faut une extrême tension d'esprit, des ordres donnés à la seconde près pour que telle centrale reparte; cette tension elle-même est épuisante, elle ne peut durer. A mon sens, il n 'y a donc, compte tenu des psychologies actuelles, aucune chance qu'une grève révolutionnaire d'E.D.F. soit capable de déclencher une révolution du pouvoir politique en France. Le danger réside dans une grève catégorielle des

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conducteurs de centrale n'obéissant plus aux règles du jeu syndical: mais alors, une telle grève, non combinée avec d'autres actions, ne peut créer que le désordre mais non une révolution. On comprendra dès lors ma conclusion; du moins je l'espère. Mon rationalisme, même appliqué aux combats irrationnels des milieux politique et administratif porte à ne pas croire à une main invisible, pas plus qu'à deux, l'une bénéfique, l'autre maléfique. Il faut seulement qu'entre l'État et E.D.F.se rétablisse la confiance: que faut-il pour y parvenir? Les hommes du pouvoir politique et leurs serviteurs doivent abandonner toute crainte politique du fait du comportement d'E.D.F. ; il faut laisser cette maison devenir une firme industrielle à part entière, se gouvernant suivant les lois industrielles, et sans doute avec plus de liberté de prendre des intérêts dans des filiales utiles, comme l'ont les pétroliers d'État; avec E.D.F.,il n'y a même pas à craindre des avions renitleurs, il n'y a à craindre qu'une seule chose: dégradation du produit "électricité" qui tuerait ou rendrait coûteuse toute infonnatique en France. Il n'est pas question de dénationaliser E.D.F.; à mon avis, il ne peut être question de régionaliser la finne, il faut laisser plus de liberté à ses dirigeants pour qU'E.D.F.s'affirme en multinationale européenne et qu'elle cherche, pour les trouver, de nouveaux débouchés dans l'égalité des conditions de concurrence avec les autres énergies en France et l'électricité des autres pays. Peut-être verra-t-on alors les accumulateurs s'améliorer de façon spectaculaire en poids et puissance, pennettant de créer le véhicule automobile électrique qui nous délivrerait d'une grande part du poids des exigences des . pays producteurs de pétrole et qui serait, pour les pays en
voie de développement, une remarquable libération. Sans doute aussi, délivré de gaz toxiques des voitures, et du combustible charbon, le monde entier craindrait-il moins le trou dans l'ozone qui menace le climat et la survie de la planète tout entière. La nature même du pouvoir électrique et l'extension croissante, dominante, de la consommation à l 'heure de l'électronique exige des syndicalistes de grandes qualités, et

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exigerait des gouvernements ayant compris les rapports de force, la novation d'une tutelle toujours nécessaire, mais qui ne peut être largement exercée que par des hommes de premier plan, capables de comprendre l'exact degré de liberté à laisser aux hommes à qui l'État a confié, sous possibilité de révocation "ad nutum", la responsabilité de l'électricité en France; confier, c'est d'abord faire confiance. Sur cette vue d'avenir, les réflexions depuis dix ans me paraissent beaucoup trop traditionnelles; il n'y a aucune grande imagination en route; les succès d'E.D.F. dans la production nucléaire, ses résultats dans le chauffage, le besoin d'un produit d'une extrême et constante qualité pour l'électronique, tout cela apparaft maintenant comme un acquis évident (sauf, sans doute, retard dans le progrès pour la qualité électronique) qui contribue à la marche répétée dans les chemins battus. A I'heure du vidéo-disque à lecture laser, restituant sur les écrans de télévision image et son comme un film, pourquoi, puisque les producteurs privés ou nationalisés français n'ont pas compris l'intérêt révolutionnaire du vidéo-disque pour l'enseignement des enfants, comme pour une plus exacte information des adultes, pourquoi E.D.F. ne pourrait-il pas s'intéress,er à sa diffusion? Demain, sans doute, faudra-t-il faire cesser la mixité actuelle de la distribution du gaz et de l'électricité? Il ne me paraît plus possible que des

énergies concurrentes aient deux têtes et les mêmes mains. .
Naguère, une seule tête fut possible, aujourd'hui ce ne l'est plus. C'est donc bien la distribution qui doit se dédoubler, faisant sortir enfin les directeurs régionaux et les chefs du centre de la contradiction et de la double notation. L'affaire en tout cas vaut étude. Terminons par une note optimiste; n'oublions pas les erreurs d 'hier, afin de les éviter demain; que l'État reste à sa place en définissant clairement la politique de l'électricité et en déplaçant ses serviteurs qui ne voudraient pas la comprendre, que l'État donne aux dirigeants d'E.D.F. plus de liberté, quitte à en rendre compte, et qU'E.D.F. donne à ses agents plus d'initiatives malgré la discipline nécessaire de l'ensemble; c'est en redonnant espoir à cette merveilleuse firme c'est-à-dire à tous ses agents, qu'on évitera le plus sûrement toute grève catégorielle, incompatible avec des syndicats forts et une firme industrielle fiable. 34

En 1971, recevant pour les vingt-cinq ans d'E.D.F., dans le cadre majestueux des Renardières, Georges Pompidou, jeune Président de la République, devant 7.000 notabilités de toute la France, le Président d'E.D.F.que j'étais à l'époque concluait son allocution, - je m'excuse de me citer moi-même, - dans un style, pour l'occasion, nécessairement "noble" : "Dans son testament politique, Richelieu observait déjà que "les Français... n'ont pas de flegme pour attendre un seul moment leur bonheur; ils s'ennuient même dans la continuation de leurs prospérités". Ne craignez pas, Monsieur le Président de la République, que les hommes d'E.D.F. tombent inconsidérément dans ce travers: maîtres d'une énergie qui ne se stocke pas seul défaut de l'électricité, qui pèse sur ceux qui la servent, plus que sur ceux qui s'en servent -les hommes d'E.D.F. n'ont nulle tentation de s'ennuyer ni de s'endormir ". S'ils savent que l'électricité est aussi éternelle que la planète Terre, et s'ils comptent bien qu'Électricité de France sera aussi éternelle que la France, ils n'en tirent nul repos, ni nulle gloire. La qualité de vie quotidienne de leurs concitoyens, l'efficience de l'économie tout entière, une plus grande indépendance énergétique du pays, ils connaissent, servitudes et grandeurs leurs devoirs et leurs responsabilités de service public. Les hommes d'E.D.F. sont et resteront au service de la Nation avec la conscience aiguë de l'être - comme le pays le leur a demandé, en 1946, en décidant que l'électricité, en France, serait... "de France". Le temps passe; il y a aujourd'hui non pas vingt-cinq ans, mais quarante-trois ans qu'existe ÉLECTRICITÉ DE FRANCE. La crise de 1974 à 1987 a démontré la force de cette maison: E.D.F. s'est rendue en effet capable de supporter le ralentissement ou la stagnation de la croissance générale de l'économie française en augmentant de 4 % à 5 % par an (soit à la cadence d'un doublement en quinze ans au lieu de dix ans auparavant) production et consommation malgré tous les obstacles majeurs ou mineurs. Dans l'Europe de demain, promise pour 1993, la firme E.D.F.trouvera un nouvel élan pour exporter comme pour satisfaire les besoins nationaux à un moindre coût, et facilitera ainsi la compétitivité des produits et des services du pays comme de l'Europe. Des deux mains

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invisibles, l'une, la maléfique, devrait disparaître; l'autre, la bénéfique, devrait disparaître aussi en devenant visible. Ce sera fait, quand l'État aura donné à cette superbe maison d'E.D.F. non pas l'indépendance mais bien, comme à d'autres entreprises nationales, la possibilité de se diversifier et l'autonomie que ses succès lui ont méritée. Elle ne réclame aucune autre récompense. Paul DELOUVRIER Président du Conseil d'Administration d'Électricité de France de 1969 à 1979

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AVANT -PROPOS
Il n'y a pas un savant dans le monde politique, mais surtout des hommes issus du Droit, c'est-à-dire qu'en pratique ils ne savent rien. Or, la base de tout, c'est de savoir comment l'univers va se transformer alors qu'il est en pleine transformation. (Alben Caquot)

Esprit et matière Le Monde continue: il y aura un Esprit de la Terre, car, affirme Teilhard de Chardin, "la vie représente le terme d'une transformation de grande amplitude, au cours de laquelle ce que nous appelons Matière (au sens le plus compréhensif du mot) s'invertit, se reploie sur soi-même, s'intériorise, -l'opération couvrant l'histoire entière de la Terre. (...) C'est un changement d'état cosmique". S'exprimant devant le Général de Gaulle lors de l'inauguration de la Rance le 26 novembre 1966, M. Pierre Massé, Président d'Électricité de France, avant de se lancer dans les considérations techniques et économiques, eut cette image: l'énergie cosmique des marées, fille de l'immense, cèdera le pas à l'énergie nucléaire, fille de l'infime. . En 1939, dans la revue Études, le Père Teilhard de Chardin, membre de l'Académie des Sciences, écrivait: "Proportionnés et corrélatifs aux deux abîmes de l'infime et de l'immense, deux autres abfmes s'ouvraient en arrière et en avant, - abîmes 37