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Adverbes et évolution linguistique en latin

De
251 pages
Comprendre les mécanismes de l'évolution linguistique est l'une des grandes problématiques de la linguistique contemporaine. Les données fournies par les adverbes latin permettent d'éclairer ce domaine : elles sont étudiées ici d'un point de vue lexical, morpho-syntaxique et sémantique, avec une attention toute particulière accordée aux processus de grammatisation.
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Adverbes et évolution linguistique en latin

Série "Grammaire et linguistique" n02 Dirigée par Michèle Fruyt et Michel Mazoyer

Adverbes et évolution linguistique en latin
Michèle FRUYT et Sophie VAN LAER (éd.)

Centre Alfred ERNOUT (E.A. 4080 de Paris IV) Université de Paris IV-Sorbonne GDR 2650 28, rue Serpente, 75006-Paris

Université

Association KUBABA Paris I-Panthéon-Sorbonne 12, Place du Panthéon, 75231-Paris CEDEX 05

L'Harmattan

Maquette et illustration d'après une peinture murale de Pompéi (Jean-Michel Lartigaud)

Cahiers KUBABA Directeur de publication: Michel Mazoyer Directeur scientifique: Jorge Pérez Rey

Comité de rédaction Trésorière: Christine Gaulme ColJoques : Jesus Martinez Dorronsorro Relations publiques: Annie Tchernychev Directrice du Comité de lecture: Annick Touchard

Ingénieur informatique Patrick Habersack (macpaddy\aJ,free.Fr)

Comité scientifique de la série « Grammaire et linguistique» Michèle Fruyt, Lambert Isebaert, Patrick Guelpa, René Lebrun, Michel Mazoyer, Dennis Pardee, Paolo Poccetti, Eric Pirart, Christian Touratier, Sophie Van Laer, Roger Wright
Avec la colJaboration artistique de Jean-Michel Lartigaud et Vladimir Tchernychev

Ce volume a été imprimé par iÇ)Association KUBABA, Paris

iÇ)L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fi harmattan I@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-07442-2 EAN : 9782296074422

Bibliothèque Kubaba (sélection) http://kubaba.univ-parisl.fr/

Collections Kubaba

Série grammaire et linguistique
A l'origine du signe, le latin signum, Stéphane Dorothèe

Série Antiquité

Le Forum brûle, Dominique Briquel Télipinu, le dieu au marécage, Michel Mazoyer Histoire du Mitanni, Jacques Freu Histoire politique d'Ugarit, Jacques Freu Suppiluliuma et la veuve du pharaon, Jacques Freu L'éloge mazdéen de l'ivresse, Eric Pirart L'Aphrodite iranienne, Eric Pirart Guerriers d'Iran, Eric Pirart Georges Dumézilface aux démons iraniens, Eric Pirart Thot Hermès l'Egyptien, Sydney Aufrère L'Atlantide et la mythologie grecque, Bernard Sergent Les Mutilations des ennemis chez les Celtes préchrétiens, Homère et l'Anatolie

Claude Sterckx

Les Hittites et leur histoire: Volume 1 Des origines à la fin de l'Ancien Royaume Hittite, Jacques Freu et Michel Mazoyer en collaboration avec Isabelle Klock-Fontanille Volume 2 Les débuts du nouvel empire hittite, Jacques Freu et Michel Mazoyer Mélanges en l'honneur du Professeur René Lebrun Antiquus Oriens Studia Anatolica et Varia

SOMMAIRE Les adverbes latins dans l'évolution linguistique: de l'indo-européen au latin RAMAT Paolo: Les adverbes latins du point de vue de l'indo-européen

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Divergences et convergences. Étude contrastive entre le latin et les autres langues de l'Italie ancienne POCCETTI Paolo: Convergences et divergences entre les langues de l'Italie ancienne dans l'expression des adverbes 27 Les adverbes dans l'évolution linguistique: lexicalisation et grammaticalisation FRUYT Michèle: Adverbes latins, grammaticalisation et lexicalisation Adverbialisation et transcatégorisation : les zones frontières floues CHRISTOL Alain: Entre adverbes et adjectifs BODELOT Colette: Adverbialisation de la séquence ((proposition + interrogatif ou exclamatif » BRUNET Claude: Lat. merito et iniuria : deux cas d'adverbialisation du substantif Les « chemins» de l'évolution sémantique MOUSSY Claude: Les adverbes latins apparentés au verbe iungo CONSO Danielle: Les adverbes lat. fere et ferme: étymologie, sens et emplois DE CARVALHO Paulo: "Morphologie adverbiale, morphologie nominale: -ter vs -e Evolution des adverbes latins au cours de la latinité ALV AREZ-HUERTA Olga: Laformation des adverbes en latin tardif: le témoignage d'Egérie Permanence de l'unité lexicale au-delà des variantes LASAGNA Mauro: Le doublet deorsum-iusum : emplois en diachronie et en synchronie phonétiques

49 69 81 101 117 131 149

167

183

Formation et évolution morpho-sémantique de groupes suffixaux productifs CRAMPON Monique: Les adverbes latins en -tim de Plaute aux archaïsants MOLINARI-CARLES Danielle: Les adverbes latins en -(t)im : étude morphologique FOUBERT Frédéric: Les adverbes en -ter, -tim et -tus dans les Res Gestae Alexandri Macedonis de Julius Valérius

207 223 241

Les adverbes latins dans l'évolution de l'indo-européen

linguistique:

au latin

Les adverbes latins du point de vue de l'indo-européen Paolo RAMAT
Université de Pavie

1. Pour une définition catégorielle

À l'occasion de la dernière séance 2003 de la Société de Linguistique, ici, à Paris, je soulignais que la catégorie ADV(erbea) en tant que pars orationis est loin d'être représentée dans toutes les langues du monde. En yidiIj (Australie, Pama-Nyungan), par exemple, les adverbes semblent se fléchir exactement comme les verbes qu'ils modifient. Le palau des Philippines, comme l'a montré CI. Hagège (1985), emploie en fonction adverbiale soit des verbes, soit des groupes nominaux accompagnés d'un relateur r. En avar, certains adverbes peuvent s'accorder avec le syntagme nominal qui apparaît dans la même phrase, mais ils ne s'accordent pas avec le verbe en ce qui concerne le temps (voir Anderson, 1985 : 200 sqq.)l. Toutefois, en ce qui concerne les langues de tradition i.-e., on peut proposer la définition suivante de la catégorie ADV2 : 1.1. a) Du point de vue morphologique, on constate que les adverbes ont fortement tendance à être invariables. Un adverbe peut présenter un haut degré d'opacité morphologique à laquelle correspond une absence de productivité: eras ou heri sont des lexèmes non transparents dans leur formation et tout à fait isolés dans le système lexical du latin. Mais l'ADV peut aussi être formé par flexion (gratis), dérivation (simil-i-s ~ simili-ter) ou encore par des syntagmes ou phrases univerbées présentant un ordre figé, non modifiable: c'est le cas deforsitan <fors sit an, jamais *sit fors an. Quelle que soit leur origine, toutes ces formes sont invariables. Des formes comme fors fuat (an / ut) ne se sont pas figées comme lexèmes et relèvent encore de la phraséologie. b) Du point de vue sémantique, l'ADV jouit d'une forte autonomie (quoique non absolue, comme on le verra plus tard) ; en d'autres
Il faut mentionner aussi le type dont parle T. GIVaN (1984 : 80 sq.) : « ln some languages, noun, verb or adjective stems may become incorporated [emphase de T.G.] into the verbal word when functioning as manner adverbs». 2 À noter que je me limite ici aux formes monolexicales, en excluant les syntagmes plurilexicaux qui ont une fonction adverbiale: ainsi je considère la forme ablative merito(d) comme un adverbe, tandis que le syntagme prépositionnel cum merito - et aussi maxima (cum) merita- ne rentre pas dans les limites de la définition de l' ADV ici proposée.
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termes, les adverbes se présentent comme des lexèmes autonomes, non comme des clitiques. c) Du point de vue syntaxique, l'ADV est aussi autonome (quoique d'une façon non absolue, comme on le verra plus tard) et il est mobile; sa position dans la phrase dépend de la position du terme auquel il se réfère et qu'il modifie. 1.2. Du point de vue fonctionnel, les ADVs sont des modificateurs. Ils peuvent déterminer un autre adverbe, formant ainsi un syntagme adverbial (lat. nimis ualde, nimis saepe), un substantif ou un pronom (nimis multa, ne quid nimis), un verbe (nimis dixi). Autrement dit, les ADVs ajoutent une information sur d'autres éléments de la phrase qui ne dépendent pas de l'ADV, ni du point de vue syntaxique, ni du point de vue sémantique3. Toutefois, en ce qui concerne leur fonction de détermination du PRÉD(icat) verbal de la phrase, il faut faire une distinction très importante, qui revient aux points 1.1 b) et 1.1 c) ci-dessus: a) Avec les verbes de mouvement (p.ex. ire), de durée (uiuere) et d'autres verbes (p.ex. stare), les ADVs peuvent jouer le rôle d'ARG(ument), c.-à-d. saturer une valence nécessaire au signifié du PRÉD. On dira alors qu'ils modifient une tête (<< head ») qui n'est pas autonome du point de vue sémantique, comme c'est le cas avec les verbes de mouvement: on ne «va» pas simplement, il faut spécifier la direction du mouvement; p.ex. ire intra ae foras «aller dedans et dehors », c.-à-d. « entrer et sortir », uenire obuiam « se diriger, marcher vers» ; ou encore domi remanent «ils restent chez eux» (Cic. Rose. Amer. 81) et aussi
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Ces propriétés de la définition proposée excluent de la catégorie des ADV s des fonnes qui y ont été souvent ajoutées: je pense p.ex. aux «particules », du type grec &.vou j.Lf], ui q caractérisent la modalité de la phrase comme potentielle, voire négative, ou bien aux « particules» interrogatives latines num, an, nonne, -ne. Nous avons affaire ici à des « opérateurs de phrase» qui marquent la phrase comme interrogative. Le clitique lat. -ne est mobile et sert à marquer quelle partie de la phrase est soumise à l'interrogation: Venitne pater tuus ? « Ton père est-il venu? », Paterne tuus uenit ? « Est-ce ton père qui est venu? ». C'est la même chose avec les autres fonnes (non clitiques) d'interrogation; num, an (ne), nonne orientent la réponse: num vers le négatif (num ... barbarorum Romulus rex fiât? Cic. De rep. J,58), an(ne) vers une nuance dubitative et ironique (an tibi iam mauis cerebrum dispergam hic? Ter. Ad. 782 ; an medicina ars non putanda est? Cic. De div. 1,14,24), nonne attend une réponse affinnative (Nonne beatus fuit Archelaus ? Canis nonne similis lupo ? Cic. Nat. deor. J, 27). Le rôle de ces particules est donc tout à fait différent de celui des ADVs de phrase tels que autem, equidem, etenim ou uero qui sont des connecteurs interphrastiques ('discourse markers' d'après TRAUGOTTIDASHER, : 11). 2002 Cette situation n'est pas rare du point de vue typologique: il suffit de penser à la différence qu'il y a entre si 1et oui 1dans les réponses en fi'ançais (voir aussi all. Doch 1vs.Ja I) 14

adueniens domi (sic) chez Plaute (Epid. 361, Persa 731; voir Emout/Thomas, Synt. lat., s.u. domi). b) Si, au contraire, les modificateurs ne sont pas des ARGs du prédicat mais si, pour ainsi dire, ils se trouvent à l'extérieur du prédicat, ce sont des circonstanciels et ils modifient une tête sémantiquement autonome: c'est p.ex. le cas d'optime dans hic manebimus optime ; hic manebimus «nous resterons ici» est une phrase autosuffisante et tout à fait acceptable; hic au contraire est un ARG de manebimus «nous resterons, demeurerons », car nécessairement on reste, on demeure quelque part, par ex. « ici »4. Les ADVs de lieu, comme hïc ou domï, et de temps sont ceux qui jouent le plus souvent un rôle d'argument du PRÉD verbal. Les autres ADVs, c.-à-d. ceux relevant de la modalité (optimë, merito[dj), de la manière (grec PCT]<j>L force») etc., sont plutôt des circonstanciels. « avec Cette distinction entre a) et b) rappelle évidemment celle posée entre PRÉP(ositions) «régies» par un verbe [VB] (p.ex. parler ~ hésiter entre [qqch. et autre chose]), un SUBST(antif) « relationnel» (frère de) ou un ADJ(ectif) (facile f1 fier de) et PRÉPs «circonstancielles» - comme sans, avant, etc. - qui introduisent des compléments de phrase et non des ARGs (p.ex. ils sont partis avant la pluie) : voir Amiot/De Mulder 2002, 247 sq. On reviendra ci-dessous sur la question du rapport entre la catégorie PRÉP et la catégorie ADV. Mais cette question du rapport entre la catégorie PRÉP et la catégorie ADV inscrit le cas du latin dans la perspective de l'i.-e. Voyons donc quels sont les faits latins par rapport aux faits qu'on peut attribuer à l'i.-e. (tardif). Notons tout d'abord qu'il y a très peu d'ADVs latins qui puissent être ramenés par comparaison à l'i.-e. : pour heri « hier» on peut citer les parallèles scr. hyas, avo zyo, gr. XSÉç, alb. dje < */d(y)és, mais eras « demain» est tout à fait isolé. On sait bien qu'on ne parvient pas à reconstruire un procédé commun de dérivation adverbiale. Il y a eu plusieurs solutions dans les différentes langues de la famille: le grec offie les formes en -wç, le gotique celles en -iba, etc. Le latin connaît le suffixe -(i)ter (dont l'étymologie est discutée) qui s'ajoute à des bases adjectivales: simil-i-ter, simplic-i-ter,

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Sur la différence entre « complémentobligatoire,nucléaire» (c.-à-d. ARG d'un PRÉD) et
« circonstanciel », voir WILMET1998 qui esquisse aussi une taxinomie des circonstanciels (inter- et intraprédicationnels) ; voir aussi FEUILLE!'1991. Je n'ai pas pu voir le cahier 17 (2001) des Travaux du cercle linguistique d'Aix-en-Provence, intitulé « Adverbe et circonstant ».

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etc.5. Cette Règle de Formation de Mot (RFM) n'a pas survécu dans les langues romanes. En outre, il existe des formes casuelles figées (<< frozen forms») comme gr. ôf1v «longuement », probablement l'accusatif d'un nom racine *Ôfâ-. En latin on trouve statim (ACC), satis (NOM.), gratis (ABL.), temere (LaC. «aveuglément, sans ordre» < i.-e. *temh]s-i, cf scr. tamas « ténèbres») ainsi que les formes à base déictique comme ohm (cf ollus «ille »), turn et tunc (dérivés du thème de démonstratif *to-), etc. Il s'agit de lexèmes qui ont perdu tout lien avec leur base: elle a disparu ou est difficilement reconnaissable. En latin, on trouve aussi de rares ADVs formés à l'aide des suffixes I.-e. :
*-d'i et *-d'e que l'on rencontre dans le scr. adhi « sur », gr. OLx.o8L « à la maison» ; scr. iha « ici », gr. onLa8E «derrière», vnEg8E « en haut» ; *-tos « de » : scr. itas « d'ici », gr. Èv"t6ç = lat. intus « dedans» ; *-ti : scr. iti « ainsi », prati = gr. ng6"tL « contre », osq. auti, lat. aut,

etc. Le suffixe *-r du scr. tar-hi « après, ensuite », got. Par « là-bas» et her « ici» < *këi-r n'est représenté en latin que par cur « pourquoi» du thème interrogatif *kw (voir Beekes 1995 : 220). 0D'après la linguistique i.-e. traditionnelle (voir p.ex. Pisani 1949 : 151), ces «suffixes particuliers» (<< suffissi speciali ») pourraient représenter d'anciennes désinences de cas, les «frozen forms» dont je parlais tout à l'heure. Et bien évidemment, une comparaison entre gr. n68L, v. sI. kù-de, scr. kû-ha (h < *d') et lat. ubi permet de remonter à une protoforme commune tirée de la base de l'interrogatif *kwu-d'e. Mais l'état de nos connaissances ne nous permet pas de ranger ces «suffixes particuliers» dans le système des désinences casuelles, contrairement à ce que nous pouvons faire, par exemple, pour l'instrumental homérique en -<PL de t<pLet pCf]<pLavec force, violemment» qui a une valeur adverbiale « évidente. Peut-être s'agit-il de formes fossilisées qui renvoient à un système de cas plus riche que celui que notre comparaison interlinguistique nous permet de reconstruire; mais c'est seulement une possibilité théorique pour laquelle nous n'avons pas de preuves. Il faut néammoins remarquer que des ADVs comme ceux cités auparavant (statim, satis, gratis, temere, ohm, turn, tunc) relèvent clairement de formes casuelles. Cette constatation est très importante pour 1'histoire et le développement des ADVs en latin (comme d'ailleurs pour l'histoire d'autres traditions linguistiques i.-e.). Les ADVs tirés de la flexion casuelle
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On trouve aussi humaniter fait sur un thème en -0 (2e déclin.) et audacter, difficulter sans
voyelle thématique.

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constituent une classe fennée, non productive. Outre les fonnes en *4i, *-d'e, en *-tos, en *-r etc. dont on a parlé tout à l'heure, on trouve des désinences archaïques qui se sont spécialisées en fonction adverbiale: voir p.ex. noctü, diü en face des ablatifs réguliers nocte, dië, .. certë, malë, rectë en face de certo, malo, recto. On peut y voir l'amorce d'une différenciation entre' flexion casuelle et suffixes spécialisés pour la fonnation d'adverbes. Il est évident que le problème touche le fonctionnement de la catégorie ADV : s'agit~il d'une catégorie dérivationnelle ou flexionnelle6? La réponse ne peut pas être «oui» ou «non» (<< yes/no question»!) mais il faut a l'envisager dans une perspective de développement diachronique. Il est clair que les suffixes « consacrés» à la fonnation des adverbes tels que got. -iba, lat. -iter, gr. -ffiÇ, déjà mentionnés, ne remontent pas à la phase i.-e. commune. On peut donc penser que les fonnations adverbiales proprement dites se sont développées au fur et à mesure que le système flexionnel de l'i.~e. perdait des cas et que les cas qui subsistaient perdaient leur extension sémantique: qu'on pense p.ex. au LOC. du type gr. OL%OL, domï, lat. temere; i.-e. *pér-ut-i > gr. JtÉQU<JL« l'année dernière» (cf. fÉi:OÇ« an ») ; ce cas n'existe plus, ni en grec ni en latin, mais il en reste quelques fonnes isolées. Mais, au lieu de OL%OL ou domf, on peut trouver Èv OL%<Pu in o domo, c'est-à-dire des syntagmes prépositionnels où la valeur locative est exprimée par la PRÉP. L'ancienne déclinaison casuelle était capable d'exprimer soit des ARGs (domum redire, domi manere)7, soit des circonstanciels (heri ea causa rure huc aduënit « hier il est revenu ici de la campagne pour cette raison », Tér. Hec. 190 ; et non ex / ab rure 1). On rencontre une tendance à l'usage de fonnes analytiques tout au long de l'histoire de la langue latine et de ses avatars romans; il suffit de penser au système verbal! En ce qui concerne l'histoire des ADVs et des syntagmes prépositionnels, cette tendance à recourir à des fonnes analytiques est allée de pair avec la perte de la valeur sémantique des cas, jusqu'à leur disparition même: elle a été à la fois cause et effet de cette disparition.
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On se souviendra du fait que les anciens grammairiens grecs considéraient les ADVs en -wç comme le sixième cas de la flexion. Sur la même ligne de raisonnement, HAsPELMAH T (1996) propose de considérer les ADVs anglais en -ly comme cas de la flexion: voir la discussion à propos de Haspelmath dans RICCA(1998) et VANDERAUWERA (1994 : 40a). 7 Voir aussi les emplois du NOM./ACC. neutre (c.-à-d. du thème dans son état simple) en tant qu'ADV dans des expressions comme &.ô'U <j>wvE£uaç %al yÛ..a£uaç ilJÉQOEV Sappho 31 VOIGT,vV. 3-4; dulce ridentem dans Cat. 51,5 ; dulce ridentem Lalagen amabo, / dulce loquentem chez Hor. Odes l, 22, 24 sq. Cette expression deviendra un topos littéraire: chi non sa corne dolce el/a sospira, / e corne dolce parla, e dolce ride, Pétrarque, Rime 159, 13sq. ; mais, d'après la grammaire italienne, dolce ne peut pas être employé absolument comme &.ô'U du/ce : il doit se reférer à Laure comme ADJ prédicatif; ce n'est pas un et ADV, puisque l'ADV estdolcemente !

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2. Adverbes et prépositions
Le deuxième aspect de notre exposé concerne le rapport entre ADV et PRÉP, auquel j'ai déjà fait allusion. Les exemples comme uenire obuiam posent un problème théorique fondamental. Notons tout d'abord qu'obuiam n'est pas l'acc. fém. de l'adj. obuius, mais une forme adverbiale autonome, née du syntagme adpositionnel ob uiam. Avec les verbes de mouvement, les adverbes peuvent jouer le même rôle que les substantifs. On trouve: (1) lat. (2) angl. (3) ita!. (4)irl.
domum iuit (s)he went home andà a casa chuaigh sé abhaile

alla

il à.maison

Donc, en latin, l'ARG du PRÉD est un substantif, domum, acc. de domus ; en anglais aussi, on a un substantif, mais sans marque de cas ; en italien, on trouve un syntagme adpositionnel ; en irlandais, enfin, on a abhaile, désormais un lexème adverbial unique (comme le ftanç. chez !) . Or, l'idée que l'i.-e. n'avait ni PRÉPositions ni POSTPositions est très répandue dans l'enseignement traditionne18. Je cite Beekes (1995 : 218) : « The prepositions and preverbs of the later languages were adverbs in PIE; PIE had no prepositions or preverbs. Among these adverbs there are many forms which do show agreement, so that it is possible to reconstruct adverbs for PIE. However, partly because the elements in question are so small, the reconstruction is often very difficult. An important factor, too, is that there is no general line of development which can be followed, as is the case with the substantives and adjectives; here the truism that every word has its own history applies even more strongly».

8 Voir MEILLET,Introduction à l'étude comparative des langues indo-européeennes et MEILLET-VENDRYES, Traité de grammaire comparée des langues classiques. 18

Beekes (1995 : 220-222) donne la liste d' « adverbes» i.-e. suivante:

*h2ed « to, by » *h2en «along in an upwards direction» *h2enti « over, against» *h2épo, *h2[Jo« from, as of» *h2eu « away from» *h2mbhi « around» *h]efh(s) « out» *h]en « in » *h]épi, *h]opi« by, at, towards» *h]eti, *h]oti « over» *h3ebhi, *(h3)bhi« verso» * deks(i) « at the right side» *k1;zt-«by, along» (gr. KaLa, sans accent !) *kai « et » * ko(m) « together»

*meth2 (?)« between» *1;;ui'er(i)« under » *ni « downward» *péri « over» *pos « after » *préti, proti « (over)against » *prh2os « before» *pro « before» *(s)nh]i, *(s)nh]i(e)u «without» (lat. sine) *som « together» *trh 20S « through » *ud « on high » (scr. Ud, got. ut) *upér(i) « over» *upo « under»

Ces formes ne sont pas toutes attestées en latin. Par ex. on ne trouve pas *k1;zt- *meth2. ni

Au contraire, on trouve des formes avec s- initial (sub, super) qu'on ne rencontre pas hors de l'italique (voir Ernout-Meillet, s.u. sub) ; de plus, le latin a tendance à renforcer les formes monosyllabiques: ex, in, re-, etc. se renforcent en ex-tra, in-ter, re-tro etc. qui sont, le plus souvent, une création latine (voir Papahagi 2002 : 226). À l'exception de *kai, toutes les autres formes reconstruites par Beekes indiquent des relations spatiales, ce qui en fait des ADPositions (Prépositions ou Postpositions) plutôt que des ADVs. C'est bien le cas de *ko(m) «avec, ensemble» : le dictionnaire étymologique de Pokorny (1959: 612) considère *kom «neben, bei, mit» comme «Adverb », mais l'auteur ajoute entre parenthèse« (prafix und Prap. oder Postpos.) ». Ernout et Meillet (1951: 279) considèrent cum comme un PRÉVerbe ou comme une PRÉP, tout en ajoutant: «Un emploi adverbial n'est pas attesté ». Lehmann (1986: 133) dit du got. ga- (= lat. cum-) qu'il s'agit d'un «nominal and verbal prefix» (mais non d'un ADV I). La raison pour laquelle une forme telle que *h2mbi, attestée par le scr. abhi-, avo aiwi-, v. pers. abiy, gaul. ambi, vha. umbi etc., donc attribuable au PIE, 19

appartiendrait aux prépositions et aux préverbes postérieurs (( later prepositions and preverbs », Beekes, 1995 : 220) n'est pas claire. La même remarque vaut pour *udher(i) de under etc. Les ADPs ouvrent une valence pour un complément, tandis que les ADVs ne le font pas. En principe, il s'agit donc de PRÉDs avec structure argumentale que l'on rencontre surtout avec les verbes qui indiquent un mouvement ou un état. La différence entre adpositions et adverbes est donc bien de nature syntaxique: c'est la situation du contexte syntaxique qui permet de décider. Comme le dit Ph. Baldi dans un article dédié à la typologie des adpositions, « the different positions of [the] various particle elements in the different stocks eventually led to different word-classes» (Baldi, 1979 : 54). On devra en tirer la conclusion que la catégorie ADV n'était pas encore bien développée en i.-e. et qu'il y avait au contraire une catégorie complexe ADV/ADP. Cette conclusion est confirmée par les faits suivants. D'une part, comme nous l'avons déjà souligné, les désinences casuelles pouvaient avoir une fonction adverbiale (argumentale aussi bien que circonstancielle) : l'i.-e. pouvait donc plus ou moins « se passer» des ADVs ; d'autre part, une même « préposition» (par ex. gr. :Tt:EQ(autour », « scr. pards « au delà») peut « régir» tous les cas de la déclinaison: génitif, datif et accusatif (et, en sanscrit, également locatif, ablatif et instrumental), ce qui revient à dire qu'en réalité ni :Tt:EQ( pards ne sont, à l'origine, liés à ni un cas particulier. Je crois que la question a été envisagée correctement par Gamkrelidze et Ivanov (1995 : ~ 6.6.1) ; ils considèrent *h2mbi et les autres formes comme des « relational elements» qui, dans une construction OV (= OBJ+VB), s'interposent entre les deux, formant la séquence OBJ+ADP+VB. L'ADP est en même temps POSTP de OBJ et PRÉP de VB (soit un PRÉV). (5) hitt. (LU)GAL-us GIShuluga[nnia(z)]katta u[(izzi)] le roi-NOM char: ABL en-bas vient « the king gets down from the litter» StBoT 25, Nr.25 i ; 28' (v. Luraghi : 2001 ; 36). Katta peut être considéré comme ADV si on l'unit au VB u[(izzi)], ou bien comme une ADP (proprement une POSTP) si on l'unit an substantif à l'ablatif. Même situation d'ADV /ADP en grec homérique, avec parfois accent « anastrophique » :

20

(6) JtEQLôÈ ;C<j>oç6;'Ù 8h' WM> (Od. 2,3; 4,38; 20,125) autour l'épée aigüe posa sur les épaules

où JtEQl peut se lier aussi bien à 8ho (JtEQL'tC81l1lt «ceindre, mettre autour »), en tant que PRÉv, qu'à WM>,fonnant ainsi un syntagme nominal (SN): En reprenant ce que je viens de dire au sujet des liens entre cas et PRÉP, il faut remarquer que JtEQL peut être accompagné d'un GÉN (p.ex. JteQLvllwv pour «les navires »), d'un DAT (JtEQL xeQaL ÔEa~V «un lacet autour des mains»), d'un ACC (JtEQL 8a,,-aaaav « auprès/le long de la 'tf1v mer »), bref de tous les cas de la déclinaison sauf le NOM. En d'autres termes, JtEQC « régit» aucun cas particulier. ne Il faut citer, à ce propos, l'exemple donné par Behaghel dans sa Deutsche Syntax (1924 : II 23 ; cf Ramat 1988 : 166) pour durch (angl. through) indiquant encore une relation spatiale:
(7) Er schliift die Nacht durch « il dort toute la nuit»

On pourrait dire aussi:
(8) Er schliift die Nacht

où le verbe duratif schlafen aurait comme «complément de durée» die Nacht (ACe). Behaghel en conclut que « durch noch nicht Prâposition [ist] » et que «eine vôllig strenge Scheidung zwischen Prâposition und Adverb nicht durchfiihrbar [ist] »9. De plus, ce double aspect et cette mobilité de l'ADV/ADP expliquent aussi les cas bien connus de «tmèse» (c'est-à-dire «coupure, rupture») en latin, dont se sont occupés tout récemment Amiot et De Mulder (2002 : 254sq.) : l'exemple suivant est une citation que l'on trouve dans le De uerborum significatu de Sextus Pompeius Festus (éd. Lindsay, Teubner, 1913):
9 Une situation fort analogue a été soutenue par MARCHELLO-NIZIA (2002) pour l'ancienfrançais. Elle parle (p. 206) de « morphèmes pluri-fonctionnels » en donnant des exemples tels que: a) Fors s'en issi parla fenestre. Aval la roche est avalez, Tristan 1514 : « Dehors s'en sortit par la fenêtre. Au bas de la roche est descendu» ; b) Tut sun aver qu 'od sei ml ad portet, St.Alexis 91: « Toute sa richesse qu'avec lui (il) a emportée ». Son résumé en anglais souligne que «one morpheme could [...] function as preposition, adverb, particle, verbal prefix and subordinating element» (p. 220).

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(9) Sub uos plaeo. in precibus fire cum dieitur, signifieat id quod
supplieo. ut in legibus transQue dato et endoque plorato «When people say, mostly in prayers, sub uos plaeo, it means the same as supplieo and is like the expressions transque dato and endoque plorato in the laws» (Vincent 1999 : 1119 ; cpo Cuzzolin, 1995).
(10) ob uos saero. in quibusdam preeationibus sub uos plaeo pro supplieo (P.F.) est pro uos obseero. ut

Déjà Renou (1952 : 316), à propos du même phénomène dans la langue védique, parle de « séparation (improprement dite « tmèse »)>> entre PRÉv et VB, qui, en védique, est encore dominante en phrase principale ou indépendante. Et aucun locuteur latin n'aurait su restituer la voyelle -atransformée en -i- et -e- dans les formes composées. La réalité est que ces ADV IADP ne se sont pas encore soudés avec le VB pour en faire une forme complexe, munie d'un PRÉv. En résumé, deux conclusions majeures peuvent être tirées de l'analyse des ADVs latins du point de vue de l'i.-e. : 1) La catégorie des ADVs n'est pas bien développée en i.-e. ; elle ne se distingue pas de celle des ADPs. On parlera plutôt d'une catégorie ADV/ADP dont les fonctions sont définies par le contexte syntaxique. Les lexèmes composant cette classe peuvent devenir des PRÉv. 2) Le développement d'une véritable catégorie adverbiale devient nécessaire avec la crise progressive de la flexion des cas. Ceci arrive indépendamment dans les différentes traditions linguistiques qui dérivent de l'i.-e. Le latin avec ses ADVs en -(i)ter ne fait pas exception.

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Divergences et convergences.
,

Etude contrastive entre le latin

et les langues de l'Italie ancienne