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Anthologie nahuatl

De
224 pages
Cette anthologie de la littérature traduite du nahuatl - langue des anciens Aztèques et de leurs héritiers dans le Mexique contemporain - couvre toute la durée de la production littéraire dans cette langue. Elle commence avec la période de ce qu'on a voulu nommer "Empire aztèque", antérieure à la Conquête espagnole du Mexique. Elle termine avec la renaissance de la littérature en langue nahuatl des Indiens de nos jours. Elle recouvre les différents genres littéraires : poésie, prose, proverbes et expressions typiques d'une langue imagée, pleine de métaphores et de symboles.
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ANTHOLOGIE

NAHUATL

Témoignages littéraires du Mexique indigène

IIIusrradon de couverture: Littérature et musique dans le Mexique précolombien.

(Codex de Florence, vol 1. folio 262 verso)

"Le seigneur donnaient

J/J ,u réciter le chant il celui 'lu 'Oil lippe/le CuexteCflyotl... aussi ,us capes et ,us cache-sexe aux chanteurs. ri ceux qui jOUllÎt:IIt du ordonnait

tepollaztli et du tambour, ri ceux qui sifflaient et il tous leJ lIutres chill/teurs et i"IIlJl'UrJ".

La poésie. la musique er la danse constituaient. précolombienne, un seul genre artistique. dont (Biblioteca Medicea Laurenziana,

chez les Nahuas de l'époque

les élémenrs étaient inséparahles. Florence, Donato Pineider)

Collection d'œuvres

UNESCO représentatives

@ UNESCO,

1996, pour la sélection et la traduction l'introduction et les commentaires. ISBN: 92-3-203210-4

française,

@ L'Hannattan. ISBN:

1996

2-7384-4836-4

Miguel Leôn-Portilla et Birgitta Leander

Avec le concours de Jean-Clarence Lambert

ANTHOLOGIENAHUATL
Témoignages littéraires du Mexique indigène

Éditions UNESCO 1, rue Miollis 75732 Paris cedex 15 L'Hannattan 5-7 rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE L'Hannattan Inc 55, rue St-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y IK9

-

A Chonita et Marisa A Raul, Annika, Katja et Sebastiân

Miguel Leon-Portilla Né à Mexico, docteur en philosophie et historien, Miguel Le6n-Portilla a publié de nombreuses œuvres, traduites dans une vingtaine de langues, dont L'Envers de la Conquête et La Pensée Aztèque sont parmi les plus connues. Professeur émérite de l'Université de Mexico, il a dirigé l'Instituto Indigenista Interamericano, qui appartient à l'Organisation des États Américains (OEA), et l'Instituto de Investigaciones Hist6ricas de l'Université Nationale Autonome de Mexico (UNAM). Il a donné des conférences dans diverses universités des États-Unis d'Amérique, d'Europe, d'Asie et d'Amérique latine. Actuellement directeur du « Séminaire de culture nahuatl » à l'Université de Mexico, il a été jusqu'à récemment ambassadeur et délégué permanent des États Unis du Mexique auprès de l'UNESCO à Paris. Ses années en France ne sont pas passées sans donner des fruits: Au moins trois livres, chacun d'eux écrits en collaboration avec des anciens étudiants de son « Séminaire de la culture nahuatl » au Mexique, ont vu le jour comme résultat de son séjour à l'UNESCO. Le premier a été Poésie nahuatl d'amour et d'amitié (Orphée/La Différence, Paris, 1991) avec George Baudot, professeur à l'Université de Toulouse; le deuxième a été Témoignages de l'ancienne parole (La

Différence, Paris, 1991) avec Jacqueline de Durand-Forest,
chercheur au Centre National de Recherche Scientifique en France; et le troisième est le livre que nous publions maintenant ensemble. Birgitta Leander Anthropologue suédoise, docteur en histoire de l'Amérique latine de l'Université de Madrid et docteur en ethnologie de l'Université d'Uppsala, Birgitta Leander a été étudiante de Miguel Le6n-Portilla à l'Université Nationale Autonome de Mexico dans son « Séminaire de culture nahuatl » dans les années 60. Quatre longues et intenses années passées au Mexique, dans des villages où le nahuatl est encore vivant, ainsi que son contact avec les maîtres du nahuatl, comme Le6nPortilla et Angel Maria Garibay, ont eu une importance décisive pour son avemr. Après avoir dirigé le Département d'Amérique du Musée ethnographique de Gothenbourg, dont les collections 5

précolombiennes sont renommées, et ensuite le Département d'anthropologie sociale de l'Université d'Uppsala dans son pays natal, elle a poursuivi une carrière internationale qui l'a menée comme expert pour les Nations Unies au Mexique et puis au Siège de l'ONU à New York et finalement au Siège de l'UNESCO à Paris, où elle occupe actuellement le poste de Chef de promotion pour la Décennie mondiale du développement culturel. Elle est l'auteur de nombreux livres sur les cultures précolombiennes du Mexique, dont les plus connus sont El C6dice de Otlazpan, (Mexique, INAH, 1969); In Xochitl in cuicatl, Flor y Canto, La poes{a de los aztecas (Mexique, INI, 1972, réimprimé en 1982 par INI et en 1991 par INIICONACULTA) et Herencia Cultural del Mundo nâhuatl a través de la lengua (Mexique, Ed. de Andrea, 1961 ; réimprimé par Sep-Setentas en 1972 et par Sep-setentas/Diana en 1980). Jean-Clarence Lambert La révision des textes est due à Jean-Clarence Lambert, poète et écrivain renommé ainsi que traducteur connu des langues scandinaves et espagnole.

6

NOTE
Afin de présenter un panorama le plus complet possible de la littérature nahuatl à travers les âges, nous avons cru opportun d'inclure dans cette anthologie des traductions françaises d'origines diverses. La partie principale est constituée par les traductions du nahuatl en français dues à Birgitta Leander et dont la version française a été revue par Jean-Clarence Lambert, qui nous a aussi autorisé d'inclure dans la présente anthologie quelques .textes et poèmes de ses livres, Les poésies mexicaines (Éditions Seghers, Paris, 1961) et La poésie du Mexique (UNESCO/Actes Sud, Paris, 1985). On lira également certains textes traduits par d'autres personnes qui n'ont pas collaboré à cette édition. C'est le cas notamment de trois textes traduits par Jaqueline de DurandForest; l'un d'eux a été publié dans son livre, écrit en collaboration avec Miguel Leon-Portilla, Témoignages de l'ancienne parole (La Différence, Paris, 1991) ; l'autre vient de son article « Huehuehtlahtolli - Discours de la mère aztèque à sa petite fille », paru dans Estudios de Cultura nahuatl (Vol. 2, UNAM, Mexico, 1960); et le troisième fait partie de sa publication de l'œuvre de Chimalpahin Cuauhtlehuanitzin (Éditions L'Harmattan, Paris, 1987). Nous avons également repris certains poèmes de Nezahualcoyotl, traduits du nahuatl en français par Pascal Coumes et Jean-Claude Caër, publiés dans Les chants de Nezahualcoyotl (Obsidienne/UNESCO, Paris, 1985). Certains témoignages de la Rencontre de deux mondes, en version française d'André Joucla-Ruau, d'après des traductions du nahuatl en espagnol par Angel Maria Garibay, viennent du livre de Miguel Leon-Portilla, Le crépuscule des Aztèques (Éditions Casterman, Bruxelles, 1965). 7

SOMMAIRE
... _ Il

Préambule

I. Littérature précolombienne du monde nahuatl Poésie ancienne Poèmes anonymes, selon la classification nahuatL Teocuicatl- Chants religieux
Xochicuicatl

23 27 27 27
33

-

Chants joyeux

Icnocuicatl- Chants tristes Yaocuicatl- Chants de guerre Cuecuechcuicatl- Chants de courtisanes Poésie de grands personnages
NezahuaIcoyotl Cuacuauhtzin NezahualpiIli Cacamatzin. Tochihuitzin Coyo1chiuhqui Macuilxochi tzin
Temilotzin

36 .4 46 52
...... "" 52 62 .., 65 '" ....67 70 72

....,.

...
...

...

75

Tecayehuatzin .. Ayocuan Cuetzpaltzin Chichicuepon Prose ancienne
Teotlahtolli

77 80 83 87
87

-

Mythes cosmogoniques

L'univers de la fête et du spectacle
Huehuehtlahtolli

101
de l'ancienne parole 108

-

Témoignages

Tlacamachiotlahtolli - Paroles descriptives Zazanilli - Métaphores

127 129

II. Témoignages nahuas de la Rencontre de deux mondes Témoignages poétiques Témoignages en prose 9

133 138 150

III. Littérature nahuatl de la période coloniale Poésie de la période coloniale Poésie coloniale anonyme Poésie d'auteurs connus
Sor Juana Inés de la Cruz

157 162 162 163
163

Prose de la période coloniale Prose coloniale anonyme Prose d'auteurs connus Franciscode San Ant6n Mufi6nChimalpahin Cuauhtlehuanitzin
IV. La parole nahuatl dans le Mexique moderne Poésie contemporaine Poésie populaire anonyme Poèmes d'auteurs de noms connus Fidencio Villanueva Pedro Barra y Valenzuela José Antonio Xocoyotzin Delfino Hernandez Hernândez Alfredo Ramfrez Miguel Le6n-Portilla Prose contemporaine Traditions orales anonymes Souvenirs de la Conquête Fables nahuas Textes d'auteurs de noms connus Librado Silva Galeana Delfino Hermindez Hernandez Virginio Lorenca Iglesia Joël Martinez Hernandez

165 165 171 171
177 ..183 183 190 190 192 194 196 197 199

..,

...201
201 201 ..203 208 208 210 212 214

Quelques mots sur la langue nahuatl Bibliographie

217 223

10

PRÉAMBULE
D'innombrables siècles de traditions orales et écrites

La pensée et la parole des peuples de l'ancien Mexique nous sont parvenues sous maintes formes. On en trouve les vestiges sur des monuments en pierre, sur des peintures polychromes, sur des murs souvent à moitié délabrés, voire sur des vases de céramique. Des images de dieux, d'hommes et de femmes, de plantes et d'animaux, plusieurs fois accompagnés de hiéroglyphes, constituent autant de témoignages sur des événements divins et humains. Il y a aussi les anciens livres du Mexique, écrits sur peau de cerf, préparée comme un parchemin, ou encore sur un papier élaboré à partir de l'écorce de l'amate, arbre du genre ficus. Leurs pages coloriées sont pliées en forme de paravent. Une quinzaine seulement de ces livres préhispaniques ont survécu à la Conquête espagnole; et, pourtant, les chroniqueurs ont rapporté qu'il en existait des centaines, conservés dans leurs amoxcalli, «maisons des livres », rattachées aux écoles sacerdotales ou aux temples. Très importante était aussi la tradition orale transmise par cœur dans ces mêmes écoles et temples, ainsi que dans d'autres lieux de réunion de la communauté. On disait, en se référant à l'ancienne parole, qu'elle « faisait chanter les signes et les peintures des livres ». Au Mexique, avant l'arrivée des Espagnols, il y avait une pluralité de langues et cultures qui persiste aujourd'hui. Parmi les langues indigènes les plus répandues se détache le nahuatl, connu aussi comme langue aztèque ou « mexicaine ». C'est dans celle-ci que l'on trouve la plus riche production littéraire. Ce livre lui est consacré.

11

La grande majorité des compositions que nous avons choisies et traduites du nahuatl en français appartiennent à la tradition culturelle des peuples nahuas préhispaniques de la région centrale du Mexique. Nous avons retenu aussi, mais dans une moindre proportion, certaines productions de la période coloniale (1521-1821) puis de l'Indépendance jusqu'à nos jours. Le nahuatl, loin d'être mort, est parlé par plus d'un million et demi de personnes dont c'est la langue maternelle, à l'intérieur de communautés en majorité rurales dans seize états du Mexique et, en plus, à El Salvador.

Antiquité et survivance de la littérature nahuatl Il est difficile, voire même impossible, de fixer une date pour la naissance de la littérature nahuatl. Il y a néanmoins des indices qu'au moins une partie de la population de la métropole de Teotihuacan (Ille-VIle siècles après J .-C.) avait comme langue une antique variante du nahuatl. Depuis cette époque, . c'est donc dans cette langue qu'ont été chantés les hymnes et

formulés récits et discours.

C'est plus tard, avec l'épanouissement de la civilisation toltèque (IXe-XIe siècles) que la langue nahuatl a atteint toute sa plénitude. Il y a lieu de penser que quelques huehuehtlahtolli, témoignages de 1'« ancienne parole », diffusés par la suite dans des régions très éloignées les unes des autres du monde nahuatl, remontent à cette époque-là. Il existe aussi des hymnes et des poèmes auxquels les sages indigènes attribuent une origine toltèque. Beaucoup plus abondantes sont les productions littéraires de l'époque mexica ou aztèque jusqu'à la Conquête. Soulignons que, lorsqu'on parle de la littérature des Mexicas ou Aztèques, on inclut aussi les compositions d'autres peuples nahuas de la même époque.

12

Le sauvetage de la littérature nahuatl

. pictographique et hiéroglyphique avec les témoignages oraux

Si, avec la Conquête et dans les années suivantes, beaucoup de livres ou codex des peuples de langue nahuatl furent détruits, la littérature préhispanique trouva deux voies principales de survie. D'une part, quelques sages indigènes élaborèrent de nouveaux codex, dans lesquels ils firent converger l'ancien art

de la tradition préhispanique. D'autre part, quelques-uns d'entre eux apprirent à écrire dans les écoles ouvertes par des franciscains, comme Pedro de Gand. C'est ainsi qu'ont été élaborés les Anales de la Nadon Mexieana ou Manuscrito de Tlateloleo (vers 1528) ainsi que la Historia Tolteea-Chiehimeea (vers 1547), deux manuscrits qui se trouvent à la Bibliothèque Nationale de Paris. D'une très grande importance pour la préservation de l'ancienne littérature fut aussi l'attitude de quelques religieux qui, avec un sens humaniste remarquable, surent apprécier les chants, récits et annales de la tradition préhispanique. Dans cette entreprise, fray Andrés de Olmos, arrivé au Mexique en 1528, et fray Bernardino de Sahagun, une année plus tard, occupent une place privilégiée. Ce dernier a personnellement recueilli une grande quantité de textes, formant en outre les équipes d'étudiants indigènes qui ont continué, pour leur propre compte, ces travaux de sauvetage et de transcription. De cette façon ont été sauvés de riches ensembles de chants ainsi que de nombreux huehuehtlahtolli, témoignages de 1'« ancienne parole », beaucoup d'annales et diverses sortes de récits. Dans bon nombre de textes de l'époque mexica se trouvent des références à des compositions de périodes précédentes. En outre, et contrairement à ce qu'on pourrait supposer, la production littéraire en nahuatl ne prend pas fin avec la Conquête espagnole. Pendant les trois siècles coloniaux, puis dans le Mexique indépendant et jusqu'à nos jours, sont nés chants, poèmes et discours ainsi que des témoignages historiques et des récits concernant la vie quotidienne. Dans l'ensemble de cette production, on peut distinguer divers genres appartenant à ces catégories qui, loin d'être arbitrairement imposées de l'extérieur, ont été établies par les maîtres du ealmeeae, ces anciennes écoles du monde nahuatl de la région centrale du Mexique. 13

Principaux genres littéraires Dans le grand ensemble de compositions de la tradition préhispanique on peut distinguer, d'une part, les cuicatl, terme qui se traduit comme «chant, hymne, poème» et, d'autre part, les tlahtolli, c'est à dire «paroles, discours, récits ». Avec plus ou moins de certitude, on peut dire que les cuicatl sont les fruits de l'inspiration, porteurs des sentiments et de la pensée profonde. Le dialogue avec le cœur y affleure. En plus du rythme et de la mesure, l'intonation, accompagnée de musique, caractérise généralement les cuicatl. Chez les Nahuas, l'éventail des créations en est très large. On y trouve les teocuicatl, hymnes sacrés qu'on entonnait à l'occasion des fêtes religieuses. Leur contenu est parfois ésotérique, avec l'évocation des événements primordiaux et des prières à la divinité. Dans quelques-uns de ces teocuicatl se . trouve le germe des premières formes de théâtre. D'un genre différent sont les xopancuicatl, chants de printemps, et les xochicuicatl, chants fleuris, d'un grand lyrisme, dans lesquels sont évoqués les biens de cette terre, l'amour et l'amitié, voire même la beauté des fleurs, des forêts et des étoiles. Les yaocuicatl étaient des chants de guerre, connus aussi comme cuauhcuicatl, chants des aigles, et ocelocuicatl, chants des guerriers-tigres. Ils célèbrent les prouesses des chefs renommés et des victoires et conquêtes du peuple mexica. Puis, on trouve des poèmes méditatifs, parfois des « chants tristes» sur la fugacité de tout ce qui existe sur la terre, l'amitié trahie, la mort et le mystère de l'au-delà: les icnocuicatl, chants de tristesse, mais aussi témoignages de la sagesse atteinte par les Nahuas. Enfin, mentionnons un genre particulier, les cuecuechcuicatl, chants des courtisanes ou chants espiègles, consacrés à cette espèce de « geishas» du monde nahuatl, les ahuianime. Différents des cuicatl sont les tlahtolli, paroles, discours, récits, chroniques, histoires et exhortations. Ils retiennent ce qu'on sait du passé, des réalités sociales, politiques, religieuses,
.

voire économiques. Comme dans le cas des cuicatl, on peut
aussi distinguer, parmi les tlahtolli, des compositions de genres divers. Il y a les teotlahtolli ou discours divins concernant les 14

. de ces textes vers 1545, les décrit comme le meilleur exemple

réalités sacrées. Quelques-uns de ces discours font partie également des huehuehtlahtolli, témoignages de 1'« ancienne parole ». Fray Bernardino de SahagUn, qui a recueilli plusieurs

« de la rhétorique et de la philosophie morale du peuple mexica, où se trouvent des choses très intéressantes touchant aux attributs les plus beaux de sa langue et d'autres très délicates à propos des vertus morales ». Dans les huehuehtlahtolli se trouvent des prières aux dieux, des exhortations des parents à leurs enfants. Ce sont, en somme, des textes relatifs aux moments les plus significatifs de la vie, depuis la naissance jusqu'à la mort. Les chroniques et les histoires étaient conservées dans les xiuhamatl, livres des années. On parle aussi des in huecauhtlahtolli, les discours sur ce qui s'est passé dans l'antiquité. Plusieurs sont arrivés jusqu'à nous, dont des « lectures» de contenu glyphique et pictographique des « livres des années », et des réélaborations, composées par des écrivains nahuas au cours des XV:reet XVIIe siècles. Ces genres n'épuisent pas la variété considérable des productions préhispaniques en nahuatl. On pourrait parler, par exemple, des in tonalli itlahtollo, «les discours des tonalpouqueh », qui énoncent les destins liés aux différentes périodes et moments de temps; et l'on pourrait aussi ajouter qu'il y avait des nahuatlahtolli, paroles magiques, porteuses de
. l'expression des sorciers.

Malgré les destructions entraînées par la Conquête espagnole, il nous reste de nombreux textes provenant des anciens temps. Et, comme nous l'avons dit, la littérature nahuatl, en dépit des contraintes et de sa marginalité, s'est enrichie pendant les siècles du Mexique colonial et indépendant. De nouveaux chants, poèmes, récits historiques et diverses formes narratives ont été produits et continuent de l'être aujourd'hui dans les villages et les villes où le nahuatl est une langue toujours vivante. Ces productions nouvelles montrent fréquemment l'influence de la culture dominante, mais en même temps elles révèlent l'inspiration et l'élan d'hommes et de femmes héritiers de ceux qui ont fait «fleurir la parole» à l'époque de Moctezuma. I
1. Prononciation actuelle du nom du souverain aztèque Motecuhzoma. 15

Traits stylistiques des cuicatl Comme dans les autres littératures, les euieatl, quelque soit leur genre, sont dotés de rythme et de mesure. Ceci est souligné de diverses façons dans les anciens manuscrits où les euieatl ont été transcrits. D'une part, on trouve fréquemment des annotations, au début ou intercalées, ou même à la fin des chants, comme: toeD, toeoti, toeD, toeD; toeoto, toeoti, toeotin, toeotin... Dans le manuscrit des Cantares M exieanos (Bibliothèque Nationale de Mexico), il est indiqué expressément que ces syllabes servent à marquer le ton. . D'autre part, il y a aussi dans les euieatl un autre genre de syllabes non-lexicales, introduites pour compléter ou, dans certains cas, renforcer la métrique des compositions. Par exemple yao, yU, yaya, aya, ohuaya, comme à la fin de ce euieatl :
Amoxtlahuilol in moyolo, tocuicatico, ic titzotzona mohuehueuh, in ticuicanitl calaihtec, in tonteyahuiltiya, yao, yli, yaha... aya,ohuaya,ohuaya Livre de peintures ton cœur, tu es venu chanter, tu joues ton tambour, tu es le chanteur dans la maison, tu réjouis les autres, yao, yli, yaha... aya, ohuaya, ohuaya.

.

On remarquera que ce euieatl, plus qu'un développement linéraire d'idées, rassemble des expressions concernant un thème clé : les attributs du chanteur. Il est comme un livre de
peintures, celui qui joue du tambour et chante, celui qui réjouit

les autres. Cette manière de s'exprimer est extrêmement fréquente, tant dans les anciennes compositions que dans celles des temps modernes. Les phrases parallèles sont un autre procédé de style récurrent dans la littérature nahuatl. Avec des nuances différentes, ou comme amplification de la même idée, on 16

exprime deux fois ce qu'on veut communiquer. Les exemples sont innombrables. Prenons ce chant, dans lequel on se demande quelle peut être l'action de l'homme sur terre:
Qui est-ce que tu cherchais? Où se trouvait ton cœur? Pour cela tu donnes ton cœur et tu le portes égaré. Tu détruis ton cœur, Sur la terre, peux-tu aller après quelque chose?

Le diphrasisme est un autre élément caractéristique des euieatl. Il consiste à assortir deux métaphores qui, jointes, fournissent l'expression symbolique d'une seule pensée. Ainsi xoehitl, euieatl, (fleur, chant) la poésie, l'art; petatl, iepalli (natte, fauteuil), évocation de ce qui appartient aux seigneurs; ehalehihuitl, xihuitl (jades, turquoises), réalités précieuses; eueitl, huipilli (jupe, blouse), la femme; ixtli, yolotl, (visage, cœur), la personne humaine; poetli, ayautli (fumée, brouillard), la renommée de quelqu'un; tizatl, ihuitl (glaise, plume), la . poudre blanche, avec laquelle se peignaient les guerriers, et les plumes, symbole de leur rang. Dans le riche catalogue des métaphores employées dans le euieatl, pour parler de ce qui est beau, on évoque les fleurs, celles qui sont associées à la vie, à l'amour et à l'amitié. Dans d'autres, on se réfère, comme source de vie, au maïs sous toutes ses formes: épi, fleur, grain, nourriture, et, enfin, substance même des êtres humains. Les oiseaux, leurs plumes précieuses et leurs chants, et d'autres animaux, comme l'aigle et le tigre, sont des symboles de force et de courage. En outre, comme dans les peintures et glyphes des codex ou livres préhispaniques, les couleurs elles-mêmes sont porteuses de significations. Le jaune symbolise l'aube et l'orient; le noir, le froid et le nord; le rouge, la maison dans laquelle le soleil pénètre pour descendre au monde de la nuit; le vert bleuté, la région de la fertilité, le sud. On s'est interrogé s'il y a en nahuatl quelque chose qui ressemble à des « vers» ou « ensemble de mots disposés sur une même ligne ». Pour répondre à cette question, il faut se rappeler que les plus anciennes transcriptions qui nous sont 17

parvenues se présentent dans des textes rédigés en paragraphes de plusieurs lignes, sans aucune séparation. Cependant, l'analyse des traits stylistiques montre qu'il existe des éléments qui permettent d'établir des distinctions dans les paragraphes: les parallélismes, le rythme de l'expression, les diphrasismes. De plus, l'emploi de diphrasismes et d'autres expressions métaphoriques, identifiées . comme répétitives dans le même cuicatl, montre où commence et où finit la chaîne des mots qui peut alors être transcrite comme un vers d'une seule ligne. Ainsi dans l'exemple suivant:
Que règne donc l'amitié! Yehuaya ! Faisons donc connaissance de nous-mêmes! Avec des fleurs nous dresserons ce chant. Nous partirons chez Lui, seules nos paroles vont vivre ici, sur la terre! Ohuaya, ohuaya ! Nous laisserons en partant notre chagrin, notre chant, ohuaya, seul il nous fait connaître, seul il est vrai, le chant. Nous partirons chez Lui, seules nos paroles vont vivre ici, sur la terre! Ohuaya, ohuaya!

Traits stylistiques du tlahtolli Dans le cas des cuicatl ou chants, aussi bien que dans celui des tlahtolli, «paroles, discours, narrations », on perçoit l'existence de traits stylistiques particuliers. Quoiqu'on trouve aussi dans les tlahtolli des éléments comme les phrases parallèles, les diphrasismes et même quelques formes. de rythme, on s'aperçoit qu'ils s'en distinguent par d'autres attributs qui leur sont propres. 18

L'analyse de plusieurs tlahtolli rend possible l'identification de leurs traits les plus caractéristiques. On y remarque la fréquence de deux formes d'expression. L'une qui apparaît aussi dans quelques chants mais, plus souvent dans le tlahtolli, est l'attribution récurrente à un même sujet ou objet grammatical de plusieurs prédicats qui, d'une façon successive, lui sont appliqués. D'ordinaire, ces prédicats sont constitués par diverses structures verbales. On peut dire qu'il s'agit d'une phrase qui converge sur un même sujet et le révèle, peu à peu. Voici un exemple, pris dans un huehuehtlahtolli ou témoignage de 1'« ancienne parole» :
Le Seigneur, celui qui commande, il t'appelle, il t'adresse sa parole, pour toi, il te fait don de sa sagesse, ilIa place devant toi, il répand ses jades, ses turquoises...

L'autre trait stylistique, présent dans les récits historiques et les narrations de faits imaginaires, est constitué par de nombreuses références temporelles et spatiales. En effet, la pensée et la langue des Nahuas convoient fréquemment ce genre de références. D'une part, on agissait toujours en faisant attention au calendrier, si riche en connotations religieuses, astrologiques et pratiques pour la vie quotidienne. D'autre part, c'est la structure même du nahuatl, exigeant l'inclusion des affixes qui marquent des relations temporelles, comme dans le cas de plusieurs locatifs, aussi bien que des relations spatiales dans les verbes. Prenons un exemple dans les Anales de Cuauhtitlan, un petit royaume de la région centrale. La narration historique parle de ce qui se passa quand le prince Nezahualcoyotl, vers 1418, échappa aux mains de ses ennemis:
Dans l'année 4-Lapin, ils sont venus pour le tuer; mais quand la nuit est finie, ceux qui l'ont sauvé le cachent dans une grotte, dans le bois de Cuauhtozcoc. Peu après, ils sont sortis, avec Nezahua1coyotl et son frère Tzontecochatzin, et arrivent à Chiauhtzinco. De ce lieu, ils passent à Cuamican, dans la terre pierreuse. Là ils dormirent et peu après se levèrent pour aller à Teponazco. Là ils cachent une autre fois les princes...

L'attribution de plusieurs prédicats à un même sujet et les fréquentes références temporelles et spatiales qui, comme par 19

.

jours encore, se perçoit en écoutant l'un de leurs descendants.
Ce sont « les formes prolongées de parlementer» auxquelles, selon le franciscain qui, au XVIe siècle, a recueilli tant de textes en nahuatl, frère Bernardino de Sahagun, « ces Indiens sont si habitués ».

démarches successives, montrent ce qui s'est passé, confèrent aux tlahtolli un ton unique, très semblable à celui qui, de nos

Les productions littéraires présentées dans cette anthologie L'expression littéraire en nahuatl est des plus riches. Outre les inscriptions glyphiques des monuments et les codex préhispaniques, dans lesquels peintures et signes sont en relation étroite, il existe maintes transcriptions d'anciens textes, faites avec l'alphabet, adapté pour représenter les phonèmes du nahuatl, dont les indigènes avaient acquis la maîtrise grâce aux franciscains, peu après la Conquête. Dans ces transcriptions, on trouve des centaines de textes du genre cuicatl et tlahtolli, parmi lesquels nous avons choisi ceux qui sont présentés ici: teocuicatl, hymnes sacrés; xochicuicatl, chants fleuris; yaocuicatl, chants de guerre, aussi bien que des icnocuicatl, poèmes de privation et de profonde réflexion, et quelques
.

cuecuechcuicatl,

chants des courtisanes.

Bien que la plupart de ces compositions doivent être considérées comme anonymes, certaines sont attribuées à des auteurs précis. Parmi eux, se trouvent des personnages que l'on connaît grâce à diverses sources de la tradition indigène. Ainsi, Nezahualcoyotl de Tezcoco (1402-1472), grand savant, roi et poète; Tlaltecatzin de Cuauhchinanco (c. 1350-1409), dont il a été dit: «Laissé à toi-même, tu as exprimé de beaux sentiments et parlé à la perfection ». Un autre est Aquiauhtzin de Ayapanco, qui composa un chant érotique, celui « des femmes guerrières de Chalco ». Aquiauhtzin joue dans son poème avec la fiction d'une guerre, menée contre le souverain de Mexico par les femmes de Chalco, petit royaume qui avait été conquis par les Aztèques. La guerre devient un harcèlement sexuel, un élan pour attirer dans son lit celui qui était sorti vainqueur du champ de bataille. Ces chants étaient l'ébauche des formes indigènes théâtrales. 20

La Rencontre de deux mondes, l'invasion de l'ancien Mexique, ont inspiré des chants de douleur profonde, témoignage du drame de la Conquête. Pendant la période coloniale, on a continué à composer en nahuatl des chansons religieuses et autres. Un exemple des plus surprenants est une très belle composition de Sor Juana Inés de la Cruz (16481695), grande figure de la littérature en langue espagnole. Notre anthologie fait place aussi à des chants et poèmes qui appartiennent à ce qu'on appelle aujourd'hui yancuic tlahtolli, la «nouvelle parole », c'est à dire l'expression contemporaine des poètes en langue nahuatl. Ceux que l'on trouvera ici sont . dus à des auteurs comme Natalio Hernandez Hernandez, qui écrit sous le pseudonyme de José Antonio Xocoyotzin, de Ixhuatan (Veracruz), et Alfredo Ramirez, de Xalitla (Guerrero). La beauté de leur expression et la profondeur de leurs pensées nous confirment que ni la langue, ni la littérature de Nahuas ne sont en train de mourir. En ce qui concerne le genre des tlahtolli, nous offrons

quelques exemples des teotlahtolli, « paroles divines », récits
anciens sur les origines des dieux, du soleil, de la lune et de la terre, aussi bien que de l'homme. On lira aussi des témoignages de l'ancienne parole, huehuehtlahtolli. Un bel exemple est le discours adressé par une mère nahua à sa fille qui vient d'atteindre l'âge de raison. Les chroniques qui étaient préservées dans les codex ou xiuhamatl, « livres des années », nous rappellent les guerres, la vie des grands personnages, leurs exploits, les joies et les souffrances du peuple. Enfin, on trouvera les témoignages, dramatiques, de ceux qui ont affronté les Espagnols, « vision des vaincus ». Du grand ensemble des écrits en prose de la période coloniale, nous présentons des narrations historiques comme celles de Chimalpahin (1579 c-1665); la relation des . apparitions de la Vierge de Guadeloupe à l'Indien Juan Diego (publiée en 1649), et quelques compositions qui témoignent des souffrances et des espoirs de ceux qui étaient soumis aux nouveaux maîtres. Nous incluons également des narrations contemporaines, témoignages de la vitalité du nahuatl. On pourra y reconnaître parfois quelques traits anciens, mêlés à ceux inspirés de la pensée et de la vie contemporaines. 21

Le nahuatl, langue millénaire, porteuse d'un véritable trésor littéraire, est aujourd'hui celle d'un million et demi de personnes. De plus en plus connue, elle est traduite en espagnol et dans d'autres langues. Comme le chantait l'antique poète nahua :
Mes fleurs ne finiront, Mes chants ne cesseront. Moi, chanteur, je les élève. Ils se répandent, Ils se dispersent.

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