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Créoles, écologie sociale, évolution linguistique

De
242 pages
Cet ouvrage, fondé sur des cours donnés au Collège de France, constitue une mise au point critique sur les travaux les plus récents de la créolistique. L'auteur vise à combattre une forme de marginalisation des études créoles qui sont, au contraire, un des lieux majeurs de l'avancée des sciences du langages. En effet la créolistique génétique nous montre comment des parlers nouveaux se forment et contribuent à la diversification langagière.
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CREOLES, ECOLOGIE SOCIALE, EVOLUTION LINGUISTIQUE
COURS DONNES AU COLLEGE DE FRANCE DURANT L'AUTOMNE 2003

Collection Langues et développement Dirigée par Robert Chaudenson

La collection Langues et développement a été créée en 1988 par Robert Chaudenson dans le cadre d'un progranune de recherche intitulé Langues africaines, français et développement dans l'espace francophone. Ce progranune LAFDEF a permis la publication de nombreux ouvrages, réalisés le plus souvent par des chercheurs du Nord et du Sud, engagés dans les projets ainsi financés. L'idée, clairement mise en lumière par le titre même de la collection, est que le développement, quelle que soit l'épithète qu'on lui accole (exogène, endogène, auto-centré, durable, etc.), passe inévitablement par l'élaboration, la compréhension et la transmission de messages efficaces et adaptés, quel que soit le domaine concerné (éducation, santé, vulgarisation agricole, etc.). Ce fait montre toute l'importance des modes et des canaux de communication, c'est-à-dire des langues. On peut donc dire que le développement dépend, pour une boune part, d'une connaissance précise et d'une gestion éclairée des situations linguistiques.

Déjà parus dans la même collection Chaudenson Robert (éd.), L'Europe parlera-t-elle anglais demain? 2001. Chaudenson Robert et Calvet Louis-Jean (éds.), Les langues dans l'espace francophone: de la coexistence au partenariat, 2001. Tirvassen Rada (éd.), Ecole et plurilinguisme dans le Sud-Ouest de l'océan Indien, 2002. Carpooran Arnaud, lIe Maurice: des langues et des lois, 2002. Chaudenson Robert, La créolisation : théorie, applications, implications, 2003 Ndaywel E N' Ziem Isidore, Les langues africaines et créoles face à leur avenir, 2003. Rakotomalala Dorothée, Le partenariat des langues dans l'espace francophone: description, analyse, gestion, 2004. Kube Sabine, Lafrancophonie vécue en Côte d1voire, 2004.

LANGUES ET DEVELOPPEMENT Collection dirigée par Robert Chaudenson

Salikoko S. MUFWENE

CREOLES, ECOLOGIE SOCIALE, EVOLUTION LINGUISTIQUE
COURS DONNES AU COLLEGE DE FRANCE DURANT L'AUTOMNE 2003

Agence Intergouvernementale de la Francophonie Institut de la Francophonie

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'Hannattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest
Espace L'Harmattan Kinshasa

75005 Paris

Fac..des

Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN Xl de Kinshasa - RDC

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan Bnrkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

Université

www.librairieharmattan.com e-mail: harmattanl@wanadoo.fr (QL'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9118-2 EAN : 9782747591188

A tous mes collègues francophones, surtout les plus défavorisés, et à ceux qui sont privés de la plateforme d'expression dont je dispose

SOMMAIRE

AVANT-PROPOS:

POURQUOI CE LIVRE ?
ET FAITS SUR LES CRÉOLES

1

CHAPITRE 1 : QUELQUES MYTHES PERSPE CTIVE HIS TO RIQUE

-

UNE 9 11 20 31 39 48

1.1. LES PARLERSPIDGINS 1.2. LES VERNACULAIRES CREOLES 1.3. L'INADEQUATION DE L'EXPRESSION«LANGUELEXIFICATRICE»
lA. LE MYTHE DES CREOLES COMME LANGUES JEUNES SANS BEAUCOUP

D'HISTOIRE 1.5. LES PIDGINSSERAIENTDES PROTOLANGUES
1.6. LE DEVELOPPEMENT DES CREOLES DOIT-IL ETRE ASSOCIE A L'ESCLAVAGE?

.. 54

CHAPITRE 2 : QUELQUES MYTHES ET FAITS SUR LES CRÉOLES

61
61 67 79 88

UNEPERSPECTIVENOTIONNELLE
2.1. 2.2. 2.3. 2.4. LES PIDGINSN'AURAIENT PASDE GRAMMAIRE LES CREOLESCOMMELANGUESMIXTES LES VRAISCREOLESSERAIENTBASILECTAUX EN GUISEDE CONCLUSION 3 : L'HISTOIRE DES CRÉOLES DES LANGUES DU MONDE À LA LUMIERE

CHAPITRE DE CELLE

91 93
INFLUENCE 97 ECOLOGIQUE A L'HISTOIRE DES LANGUES EN COMMENT L'ECOLOGIE

3.1. 'ÉVOLUTION' ET AUTRESNOTIONSAPPARENTEES
3.2. LE DEVELOPPEMENT L'EVOLUTION 3.3. UNE APPLICATION DES CREOLES: DE L'APPROCHE LINGUISTIQUE

GENERAL 3.3.1. LE CAS DES LANGUESROMANES 3.3.2. LE CASDE L'ANGLAIS 3.3.3. LE CAS DE L'INDO-EUROPEEN 3.3.4. LE CASDES LANGUESBANTU 304. EN GUISEDE CONCLUSION

106 107 112 117 125 131

CHAPITRE 4 : LA MORT DES LANGUES: LEÇONS DES TERRITOIRES cRÉ 0 LO PHONES 137
4.1. LA« NAISSANCE» DES CREOLES ET LA MORT DES LANGUES SUBSTRATIQUES142 4.2. CREOLES ET LANGUES SUBSTRATIQUES AUTOUR DE L'ATLANTIQUE ET DANS

L'OCEAN INDIEN.
4.3. LA SURVIV ANCE DES LANGUES SUBSTRATIQUES A HAW AÏ : POURQUOI CETTE

144

EVOLUTION EST-ELLE SINGULIERE ? 155 4.4. L'EVOLUTION LINGUISTIQUE CHEZ LES IMMIGRES EUROPEENS: UN CAS A LA FOIS SI DIFFERENT ET SI SEMBLABLE ! 162 4.5. LA MORT DES LANGUES INDIGENES DANS LES COLONIES EUROPEENNES 167

4.5.1. Le cas des anciennes colonies d'exploitation 4.5.2. Le cas des anciennes colonies de peuplement.. 4.6. LA« MONDIALISATION»« TUE »-T-ELLE LESLANGUES« INDIGENES» ? 4.7. LA MORTPAR« DECREOLISATION : UNE DERNIERELEÇONDES CREOLES »

167 169 174 184

CHAPITRE 5 : EN CONCLUSION - HALTE A LA MARGINALISATlON DES ETUDES ET DES VERNACULAIRES CREOLES Bm LI 0 GRAPHIE !ND EX ...

187 203 223

CARTES ET FIGURE

Cartel: Contact de langues et de populations à HawaL 15 Carte 2 : Migrations de main-d'oeuvre en Afrique Noire 19 Carte 3 : La distribution des créoles et des pidgins dans le monde ...30 Carte 4 : La colonisation européenne depuis le XVe siècle .4 Cartes Sa & Sb: Mouvements des colons au centre des Amériques ...43 Carte 6: La dispersion des Indo-Européens .4 Carte 7 : Réseau de commerce chinois avant la colonisation européenne ... ... ... ... 59 Carte 8 : La diffusion du latin 108 Carte 9 : La diffusion du français dans les colonies... ... ... ... ... ... ....111 Carte 10 : La colonisation de la Bretagne par les Germains I14 Carte 11 : La diffusion de l'indo-européen - modèle traditionnel .118 Carte 12 : Déplacements des populations indo-européennes 122 Carte 13 : Les trajectoires des colonisations européennes depuis le
XVe siècle... H H..H H H H.H...

Carte 14 : Les regroupements des langues bantu

H'

124

127

Carte 15 : La dispersion des Bantu
la main-d'œuvre

H

...

H

H'

'H

H'

129
157 70

Carte 16 : La colonisation américaine d'Hawaï et l'importation de
H' ... H' H' H' H' H' ... ... ... ... '" H' H' H' ...

Figure 1: Feature pool

AVANT-PROPOS

POURQUOI CE LIVRE?
En linguistique le statut des parlers créoles et des pidginsI demeure
ambivalent jusqu'à aujourd'hui. Bien que ceux-ci soient reconnus comme langues, ils sont considérés par beaucoup de linguistes comme moins naturels, voire anormaux au regard des autres variétés langagières. Parce que, selon la doctrine reçue, ces vernaculaires seraient presque les seuls à être dérivés des contacts de langues, leur développement apparaît aux yeux de ces chercheurs comme nécessitant une explication toute particulière, pour ne pas dire exceptionnelle. Minoritaires par rapport au nombre des langues parlées dans le monde (Plus ou moins 150 par rapport à un total d'approximativement 6000-7000 langues2), ces parlers sont souvent traités comme étant de peu de pertinence pour la recherche linguistique dominante, surtout pour les études « formelles» ou « théoriques» telles que la phonologie, la morphologie, la syntaxe, la sémantique et la pragmatique. Ainsi des faits intéressants attestés parmi leurs structures, telles que les « séries verbales» ou encore le clivage du prédicat, sont moins cités dans la recherche en « linguistique théorique », à moins qu'ils aient été étudiés indépendamment dans d'autres langues Une des raisons principales de cet état de fait est que les créolistes c'est-à-dire ceux qui étudient le développement et/ou les propriétés structurelles des créoles ou des pidgins - soulignent rarement la pertinence de leurs analyses pour la linguistique générale et ses débats théoriques actuels.
Le lecteur averti doit avoir constaté que j'ai inversé l'ordre presque figé dans lequel les termes créole et pidgin sont normalement combinés par les linguistes. Cette « subversion» présage d'ores et déjà des « hérésies» que j'entends formuler dans ce livre au sujet des pratiCJ.zues professionnelles qui, en créolistique, restent trop souvent mal justifiées. Il est difficile de citer un nombre précis dans les deux cas, car on ne peut pas toujours dire si deux variétés apparentées sont des langues différentes ou des dialectes d'une même langue, surtout si elles ne sont pas parlées au sein des mêmes frontières nationales, par exemple le pidgin anglais du Cameroun et celui du Nigeria, ou encore les parlers pidgins de la Mélanésie, ou enfin les variétés du malais parlées en Indonésie et Malaisie. Hancock (1977) dénombre 127 créoles et pidgins, Holm (1989) en inventorie 82, quant à Smith (1995) il donne le nombre inflationniste de 509 (sans compter une autre catégorie de 12 « langues mixtes» auxquelles auraient contribué certains des créoles et des pidgins mieux reconnus). A part le fait qu'il inclut à peu près 250
{(

1

créoles » et {( pidgins» basés sur des langues non européennes,
qui sont parlées dans plus d'un pays.

Smith compte

plus d'une fois des variétés

Rares sont les travaux, surtout ceux qui traitent de l'évolution linguistique, qui établissent un rapport entre la créolistique et la linguistique historique et/ou la linguistique génétique. Cette omission est d'autant plus frappante que, tout comme la linguistique génétique, ce que j'appelle la créolistique génétique (Mufwene 2001) nous montre comment des parlers nouveaux se forment et contribuent à la diversification langagière. Une autre raison importante du peu d'intérêt général pour les hypothèses sur les structures et l'évolution des parlers créoles tient au fait que leur statut scientifique reste « minoré », comme si on pouvait tout aussi bien exclure la créolistique de la linguistique sans avoir à en subir de graves conséquences quant à notre connaissance des langues du monde ou du langage humain. D'autre part, certains linguistes tels que Bickerton (1990) et McWhorter (2001) prétendent que les créoles et les pidgins peuvent, d'une part, nous instruire sur l'origine du langage dans l'espèce humaine et, d'autre part, nous montrer comment une langue pourrait se reconstruire en un parler nouveau une fois qu'elle se serait « pulvérisée» au point où on ne pourrait ni la reconnaître ni l'utiliser. Les parlers créoles et pidgins nous donneraient donc, selon eux, une idée de l'origine rudimentaire des langues modernes noncréoles et non-pidgins. Ils nous renseigneraient ainsi sur l'infrastructure fondamentale d'une langue humaine. Cette infrastructure aurait donc la capacité de survivre à ladite « pulvérisation» d'une langue, déjà bien développée au moment où elle était mise à la disposition de ceux qui l'ont transformée. Ainsi, depuis Bloomfield (1933), les structures des créoles ont même été comparées à celles innovées par des enfants pendant la phase du langage enfantin. Cette hypothèse a donc suggéré particulièrement à Bloomfield, ainsi qu'à Bickerton et McWhorter (parmi beaucoup d'autres créolistes), que les créoles auraient été développés par les enfants, par opposition à leurs parents qui auraient produit seulement des pidgins. Selon Bickerton (1990), ces derniers n'auraient pas de structures et ne seraient pas viables comme langues, surtout pas comme vernaculaires, ce qui aurait incité les enfants dans ces situations de contact à les transformer en systèmes identifiables comme des créoles. Tous ces propos soulèvent des questions sur la spécificité tant des situations où se sont développés les créoles et les pidgins que sur la capacité mentale de leurs « créateurs.» Encore faut-il commencer par nous interroger sur les structures des créoles et des pidgins. Y a-t-il des structures particulièrement « créoles» ? Est-il vrai que les pidgins n'ont pas de syntaxe et représentent un état « chaotique» des langues dont ils sont issus? Peut-on identifier un parler comme « créole» ou comme « pidgin» seulement sur la 2

base de ses structures ou de son « manque de structure» ? Les systèmes dits « créoles» sont-ils vraiment rudimentaires? N'y a-t-il pas d'autres langues qui ont des structures semblables? Si c'est le cas, ces langues auraient-elles la même genèse que les créoles? Au fond, en quoi les autres langues qui ne partageraient pas la genèse et les structures associées aux créoles se distingueraient-elles de ceux-ci? C'est à toutes ces questions et à bien d'autres encore que je m'attelle dans ce livre. Je questionne et vérifie dans quelle mesure certaines des affirmations faites par les linguistes sur les parlers créoles et pidgins sont fondées, y compris celle disant que les créoles se seraient développés à partir d'ancêtres pidgins. Je montre quels aspects de ces analyses ne sont pas corroborés par l'histoire socio-économique des territoires créolophones et pidginophones ainsi que par d'autres faits relevant de l'évolution des populations et du comportement (socio-)linguistique en général. Il nous faudra nous demander si le scénario historique typiquement associé au développement de ces nouveaux parlers est correct. D'autre part, est-il justifié de prétendre que les créoles sont des «langues jeunes », sans longue histoire, par rapport à d'autres variétés langagières qui ont elles aussi émergé pendant la même période coloniale, lors des contacts de populations et de langues, mais qui sont surtout parlées par des populations d'origine européenne? Autant je préconise que les créolistes se doivent de montrer la pertinence de leur recherche à la linguistique générale, autant nous ne pouvons nier le fait que la créolistique est une branche de la linguistique et qu'en cela les créolistes devraient se soumettre aux critères justifiables de la pratique de la recherche linguistique. Il nous sera difficile d'éviter certaines des questions suivantes: Les créolistes actuels sont-ils entièrement émancipés de certains préjugés raciaux qui ont marqué la linguistique historique ou génétique du XIXe siècle (voir à ce propos DeGraff 2003a) ? Ont-ils vraiment abandonné la supposition que les créoles et les pidgins seraient des «aberrations» langagières? Ne s'intéressent-ils à ces parlers que pour déterminer quels sont les facteurs sociohistoriques et/ou les déviations structurelles qui confirmeraient cette supposition? Les chapitres qui suivent procèdent des cours-conférences que j'ai donnés au Collège de France durant l'automne 2003. Le médium écrit m'a permis d'élaborer le contenu de ces cours et parfois d'y ajouter d'autres aspects que les contraintes de temps ne m'ont pas permis de discuter dans la présentation orale, comme par exemple le développement des chapitres 1 et 2 3

à partir de mon premier cours. Les sujets examinés ici sont tirés seulement en partie de ceux abordés dans Mufwene (2001) et Chaudenson (2001,2003). Comme ma préface à Chaudenson (2003) le signale déjà, nous devons dépasser le stade des éternelles questions sur les éternels mêmes sujets (par exemple, si les grammaires des créoles sont déterminées par celles des langues substratiques, ou par les langues européennes ciblées par leurs « créateurs », ou encore par un « bioprogramme » bickertonnien qui peut être conçu comme la « grammaire universelle» chomskyenne). Il est temps d'aborder de nouvelles questions. On reconnaîtra parmi celles que je discute certaines qui sont sous-jacentes à des débats devenus presque stériles dans la littérature créolistique. Je les repose souvent d'une nouvelle façon, de préférence dans un contexte plus large, afm de mettre en valeur leur pertinence pour la linguistique générale. On reconnaîtra aussi des questions qui, si elles procèdent de réponses pas toujours satisfaisantes, nous permettraient quand même de mieux comprendre l'évolution linguistique. Par exemple, le développement des créoles français et ibériens n'est-il pas semblable à la divergence qui a produit les langues romanes à partir du latin vulgaire? Ces évolutions langagières sont-elles de nature différente tant du point de vue des changements de structures que de la durée des processus et des facteurs « écologiques» qui les ont influencées? Les conditions sociales de l'esclavage auraient-elles entravé chez les « créateurs» des créoles le fonctionnement mental normal de l'appropriation langagière? Est-il vraiment nécessaire d'invoquer un deus ex machina -la pratique dominante jusqu'à ce jour - pour rendre compte de l'évolution des langues coloniales européennes vers les créoles? Mais il y a aussi des interrogations qui découlent de la façon dont les créolistes ont répondu à certaines questions traditionnelles, par exemple sur les conditions favorables à l'influence substratique et sur l'importance de la prise en compte de ce facteur dans le développement d'un créole ou d'un pidgin. Ces questions doivent montrer dans quelle mesure la recherche en créolistique est pertinente pour la linguistique générale. Et il y a aussi bien sûr des questions qui ont été omises par la façon même dont la recherche a généralement été conduite, comme l'illustre le manque d'intérêt pour le sort des langues substratiques et pour celui des langues européennes minorées dans les situations où se sont développés les créoles. Dans tous ces cas, il nous sera utile d'articuler le rôle non négligeable de l'écologie des langues comme environnement socio-économique de leur usage et de montrer dans quelle mesure elle influence leur (manque de) vitalité. Il faudra aussi articuler la conception de l'écologie comme la coexistence des variantes inégalement valorisées dans la structure interne des langues, car elle influence les façons 4

divergentes et non uniformes dont celles-ci évoluent. Comme je l'explique dans Mufwene (2001), il nous sera même utile de distinguer dans ce contexte les styles de colonisation, dans le sens où ils ont eu une incidence sur les relations sociales pertinentes à l'évolution des nouvelles variétés langagières qui nous concernent. Comme dans l'étude de n'importe quelle langue ou groupe de langues, la créolistique ne devrait pas se contenter de « consommer» des idées reçues et de décrire les parlers créoles et pidgins sur le modèle peut-être mal choisi d'autres langues. Elle pourrait aussi nous éclairer sur l' «architecture du langage» en tant qu'abstraction universelle construite à partir de traits structurels et de paramètres de variation typologique que partagent les langues du monde. De même, elle devrait nous informer sur l'évolution langagière, en nous suggérant parfois des modèles alternatifs à suivre. Elle nous permettrait ainsi de remettre en question certaines idées reçues sur la structure, le fonctionnement, et l'évolution du langage, et donc de découvrir quels aspects de l'objet de la recherche linguistique en général seraient encore mal compris jusqu'ici. Il est indispensable d'avoir un cadre de réflexion qui permette de remettre en question des suppositions sous-jacentes à la créolistique et à la linguistique générale. Etant donné que je m'attacherai ici davantage à l'aspect évolutif des créoles, je continuerai l' « approche écologique» de Mufwene (2001), selon laquelle une langue communautaire (distincte des idiolectes individuels dont elle est extrapolée) doit être considérée comme une espèce plutôt que comme un organisme. L'évolution d'une espèce linguistique, tout comme celle des espèces biologiques, est en grande partie déterminée par des changements que subit son écologie interne et externe. Avant de revenir en détail sur ces notions dans les chapitres qui suivent, précisons tout de suite que l'écologie externe inclue les locuteurs, dans la mesure où certains traits de leur personnalité ainsi que certaines de leurs particularités physiques influencent la façon dont ils parlent et la manière dont leur langue évolue. Cette écologie externe comprend aussi l'environnement socio-économique des locuteurs, qui impose une structure de population dans laquelle ceux-ci évoluent, déterminant quelle personne interagit avec quelles autres et quel locuteur est influencé par quels autres. Tenant compte de la variation interne (l'écologie interne) dans chaque espèce linguistique, nous pourrons alors vérifier, comme dans le cas de l'évolution biologique, comment l'interaction entre l'écologie externe et interne produit, au niveau de l'ensemble de la population des locuteurs, des changements qui sont interprétés comme des évolutions dans une langue. 5

Ces évolutions peuvent être perçues comme des changements de structures, qui à leur tour peuvent produire la spéciation (ou la diversification) de l'espèce en des dialectes ou des langues distinctes. Mais elles peuvent aussi être analysées du point de vue de la vitalité des langues, un sujet devenu très courant en linguistique (sous la désignation partielle de langues en péril ou langues en danger) mais jusqu'ici insuffisamment étudié du point de vue de l'évolution langagière. En effet, on devrait chercher à déterminer comment un nouveau parler communautaire «naît», ou encore dans quelles conditions écologiques une langue déjà établie se maintient en contexte multilingue, souffre d'attrition démographique de ses locuteurs, ou meurt par la perte totale de ceux-ci. De ce point de vue, il importe absolument de considérer les influences qu'exerce l'écologie socio-économique sur les locuteurs. Dans ce livre, j'essaie aussi de montrer l'apport possible de la créolistique à toutes ces questions de recherche. Je tire également profit de mon intérêt pour la génétique des populations, pour laquelle la recherche sur l'évolution des espèces biologiques va de pair avec l'étude de la disparition de certaines espèces et l'apparition de nouvelles, portant attention aux changements dans l'écologie en tant qu' «environnement». C'est dans ce contexte que j'aborde le sujet de la variation langagière par rapport à la biodiversité en génétique des populations (voir par exemple NettIe & Romaine 2000, Skutnabb-Kangas 2000, Dalby 2002). Il est important que la linguistique ne s'isole pas trop d'autres domaines de recherche et détermine dans quelle mesure elle peut s'inspirer de ceux-ci. Je remercie Claude Hagège pour m'avoir fait l'honneur de donner des cours au Collège de France et avoir facilité les arrangements « écologiques» et logistiques qui m'ont permis d'écrire ce livre. Mes remerciements vont également au Professeur Janel Mueller, mon doyen à cette époque, pour avoir autorisé mon absence de l'Université de Chicago et avoir accordé des fonds pour la préparation du manuscrit de ce livre. Je me sens aussi redevable à tous les professionnels et étudiants qui ont suivi mes cours et qui par leurs questions m'ont permis de clarifier mes idées et de rédiger cet ouvrage avec je l'espère - moins de confusion pour le lecteur. De nombreuses discussions avec Robert Chaudenson et Michel DeGraff au cours de ces dernières années m'ont également permis de préciser mes réflexions, bien qu'ils n'aient pas eu l'occasion de lire les brouillons de cet ouvrage. Je ne peux oublier de remercier de tout cœur Kay Yang pour avoir produit les diverses cartes géographiques qui illustrent mes thèses historiques dans cet ouvrage. J'aimerais enfin témoigner ma profonde gratitude à Cécile B. Vigouroux avec qui j'ai discuté maints aspects de ce travail - pour l'avoir aussi purgé des nombreuses influences « substratiques » (africanismes) et « adstratiques » 6

(anglicismes), et avoir rendu plus accessible sa prose. Il va sans dire que j'assume seul la responsabilité de toutes les imperfections de style et de contenu qui sont restées récalcitrantes à ses corrections et à mes révisions.

7

CHAPITRE QUELQUES

1

MYTHES ET FAITS SUR LES CRÉOLES

- UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE
il existe de nombreux mythes sur les parlers créoles (et pidgins), véhiculés surtout par les défmitions qui, reconnaissons-le, ne s'accordent pas facilement avec les faits historiques devenus de plus en plus incontournables, surtout depuis les années 1980. L'une des raisons à cela est que, pour être faciles à comprendre, les définitions tendent à trop simplifier leurs objets et à en faire des catégories homogénéisantes. Trop souvent celles-ci ne tiennent pas compte de la variation interne entre les membres d'une communauté, c'est-à-dire entre les locuteurs d'une variété ou d'un parler. Il est difficile de ne pas constater, dans la littérature créolistique, que certaines explications de concepts sous-jacents à la recherche sur les parlers créoles et pidgins mentionnent à peine les problèmes qui leur sont concomitants. On parle par exemple en toute quiétude de « décréolisation », de « créole moins basilectal », et de « créole intermédiaire », comme si un parler qui, pour des raisons historiques et non linguistiques a été identifié comme « créole» (Mufwene 1986, 1997; Chaudenson 1992, 2001, 2003; Thomason 1997) cesserait d'être créole, ou pourrait cesser de l'être, dès qu'il aurait perdu certains des traits dits « créoles ». Tout se passe comme si l'identification d'un parler comme « créole» dépendait d'un nombre spécifique de traits structurels particuliers qu'il devrait posséder. Beaucoup de créolistes ne se sont pas rendus compte des difficultés métaconceptuelles que posent ces métatermes. Par exemple, l'identification d'un créole comme « moins basilectal » - non pas par rapport au continuum du patrimoine sociopolitique dans lequel il se situe (par ex. la Jamaïque) mais plutôt par rapport à ceux d'autres territoires (par ex. les Antilles anglophones) - présuppose, sans aucune justification, que l'histoire aurait une fois produit un basilecte commun à tous ces parlers. C'est, en d'autres termes, affirmer qu'un tel basilecte (la variété dont la structure diverge le plus de celle de la variété standard correspondante) aurait une fois été en usage dans tous les territoires en question. C'est aussi faire comme s'il était possible de mesurer le degré de divergence structurelle d'un créole par rapport à la langue-cible de départ - faussement présumée identique dans tous les territoires - et de 9

déterminer qu'un parler serait moins créole qu'un autre. Dans certains cas, des créolistes autoproclamés relexificationnistes prétendent même qu'il serait possible pour un locuteur d'acquérir une langue de façon non guidée en n'apprenant que ses items lexicaux (donc en mémorisant seulement leurs prononciations et leurs désignations). L'apprenant resterait donc indifférent aux contraintes et aux règles d'usage associées à ces items, ayant l'intention de n'appliquer que les contraintes et les règles grammaticales des langues apprises antérieurement. Ceci est pourtant contraire à ce qui peut s'observer dans n'importe quel contexte multilingue. Les études sur l'apprentissage d'une langue seconde nous montrent plutôt que les apprenants commettent souvent beaucoup de fautes dans des domaines qui présentent le plus de ressemblances structurelles avec des langues qu'ils connaissent déjà. Par exemple, les locuteurs du français confondent souvent les règles d'usage des articles nominaux en anglais et vice-versa. Il n'est pas toujours clair, aux uns comme aux autres, quand l'article doit être présent ou omis, bien que les deux langues possèdent des articles définis et indéfinis et fassent la distinction entre noms comptables et non comptables. Je discute dans ce chapitre des mythes que j'appelle historiques. Ce sont des mythes qui ne sont pas en accord avec l'histoire socio-économique des territoires concernés. En effet celle-ci suggère des évolutions plutôt contraires à celles qui sont supposées par la plupart des créolistes. Cette histoire remet en question, par exemple, l'hypothèse que les vernaculaires créoles auraient eu pour ancêtres des pidgins ou que les créoles auraient été « créés» par les enfants. Je discuterai, dans le chapitre suivant, des mythes que je qualifie de notionnels, par exemple, l'hypothèse selon laquelle les pidgins n'auraient pas de grammaire ou encore la distinction postulée par certains entre « créoles» et « semi-créoles ». Des raisons pratiques me forcent cependant à commencer par définir ce que sont les créoles et les pidgins, et par clarifier tout de suite la distinction à opérer entre les deux types de parlers. Et, comme il est devenu presque conventionnel de caractériser les créoles comme pidgins « nativisés » (c'està-dire, parlés comme langues maternelles par ceux qui sont nés dans les communautés de contact où se sont développés les pidgins), nous avons tout intérêt à commencer par clarifier le statut de ce premier point de repère. Il est d'ailleurs, comme nous allons le voir, moins difficile à aborder que la notion de « créole ». La discussion des deux termes nous aidera aussi à mieux saisir pourquoi, contrairement à une tradition bien établie en linguistique, je préfère 10

parler de « créoles et pidgins» et non de «pidgins et créoles ». 1.1. LES PARLERS PIDGINS Les pidgins sont généralement clairement définis comme: I) des lingua franca aux structures réduites par rapport aux langues dont elles sont issues; 2) des parlers utilisés dans des interactions limitées, typiquement celles de la traite; et 4) dans le cas où ils ont comme base des langues européennes (le portugais, l'anglais, le français, ou le russe - pour les cas les mieux connus), ils sont généralement parlés comme langues secondes et secondaires (voire même tertiaires) par les populations indigènes engagées dans la traite avec les Européens. Depuis la seconde moitié du XXe siècle, on notera que les créolistes ont étendu l'usage du terme pidgin. Ne s'appliquant au début qu'aux parlers issus des langues européennes, il va désigner aussi des variétés réduites des langues non européennes utilisées dans le même genre d'interactions occasionnelles avec les Européens.l Ce groupe inclut, parmi d'autres, le mobilien (dans le sud-est des Etats-Unis, basé sur les langues amérindiennes de la famille «muskogean», surtout le chickasaw et le chocktaw) ; le jargon chinook (dans le nord-ouest des Etats-Unis, basé sur le chinook ethnique) ; la lingua geral (au Brésil, basé sur le tupi) ; le sango (en République Centre Africaine, basé sur le sanga ethnique et le ngbandi, apparemment aussi sur le yakoma, toutes ces langues étant soudaniques) ; le (kikongo-) kituba (en République Démocratique du Congo et en République du Congo, basé sur kikongo kimananyanga); le lingala (dans les deux
Dans ce cas, les rôles sont plus ou moins renversés pour les Européens, qui parlent l'idiome indigène comme langue seconde et secondaire. Mais il y a tout de même des ressemblances ethnographiques qui justifient l'extension du terme pidgin à ces nouveaux parlers : 1) il Y a des populations indigènes qui l'utilisent aussi, bien qu'elles ne soient pas locuteurs natifs de la langue sur laquelle ledit pidgin est basé (tout comme, selon Huber 1999, il Y a aussi beaucoup d'Européens qui se sont servi du pidgin portugais pendant leurs traites sur la côte ouest africaine mais n'étaient pas Portugais) ; 2) les marchands européens ont souvent amené avec eux dans les nouvelles colonies de traite ou d'exploitation (voir ci-dessous) des individus des territoires colonisés précédemment (par eux-mêmes ou par des marchands ou des colonisateurs d'autres nations) qui pouvaient servir d'interprètes. Ceux-ci ont donc contribué au développement de ces pidgins à partir des langues indigènes qui servaient déjà de lingua franca (langue véhiculaire) dans le commerce entre indigènes. Samarin (1982, 1989) en parle dans ses travaux sur le développement du kituba, du lingala, et du sango. Il est aussi important de noter que l'extension du terme pidgin, à partir de son usage cantonnais, pour désigner un type de lingua franca possédant des structures et fonctions réduites évoque celle des termes patois et jargon pendant la même période coloniale. Ces termes étaient utilisés, généralement avec condescendance, pour désigner des parlers inintelligibles aux colons. Il est surprenant que, sans se poser beaucoup de questions, des créolistes tels que Hall (1966) et Mühlhausler (1986, 1997) se sont emparés du terme jargon pour désigner une phase de développement antérieure à celle du pidgin. Voir Mufwene (1997) pour une discussion plus détaillée.
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Congos, basé sur le bobangi); le fanakalo (aussi connu sous le nom de fanagalo, en Afrique australe, surtout le long des mines s'étendant de l'Afrique du Sud à la Zambie, basé sur le zulu); et le hiri motu (en Papouasie-Nouvelle-Guinée, basé sur le motu, langue austronésienne). Pour une liste plus complète voir Holm (1989) et Smith (1995). Il n'est pas évident que l'extension du terme à ces autres langues soit vraiment utile, mais nous reviendrons plus tard et de façon plus générale sur ce problème dans le contexte des créoles. Pour le moment, il est suffisant de savoir que selon Baker et Mühlhausler (1990), le terme est enregistré pour la première fois par écrit en 1807 sous le nom de pigeon English (nous y reviendrons ci-dessous), dans la province de Canton (en Chine), très loin des Antilles et de l'Océan Indien, où les créolistes ont identifié nos prototypes heuristiques des créoles.2 Ce premier usage du mot pidgin (ou plus précisément pigeon) apparaît d'ailleurs plus d'un siècle après que le mot créole serve à désigner des variétés langagières. Selon Bolton (2000), l'usage du terme serait antérieur à 1807, remontant à la fin du XVIIIe siècle, toujours dans la province de Canton. Le problème commence avec la question du développement des pidgins: se sont-ils développés soudainement, à partir des membres de populations indigènes qui, en groupes organisés, auraient commencé à parler la langue européenne de traite ou leur propre langue de façon minimale afin de communiquer avec les marchands européens? Ce genre d'évolution linguistique est-il possible? Cette supposition est-elle en accord avec ce que nous savons des comportements naturels des populations (c'est-à-dire ici comme ensembles d'individus habitant un même territoire mais n'agissant pas nécessairement de la même façon ni au même rythme, donc ne s'engageant pas dans les mêmes activités en même temps et de la même
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Il est absolument

important de noter qu'il ne s'agit pas ici des prototypes structurels ou

typologiques dont parle McWhorter (199B) et que je récuse dans Mufwene (2000a) pour des raisons auxquelles je reviendrai dans la deuxième partie de ce chapitre. Les prototypes heuristiques sont des notions qui nous permettent de déterminer si les objets que nous percevons plus tard appartiennent à la même catégorie cognitive que ceux que nous connaissons déjà. Ils ne constituent pas les meilleurs spécimens des catégories auxquelles ils appartiennent, contrairement aux prototypes proposés dans les sciences cognitives par Rosch (1977). C'est un peu comme dans le cas des inventions technologiques, où les premiers spécimens, qui souvent n'ont pas beaucoup de ressemblances structurelles avec les représentations que nous associons à leurs catégories, sont considérés comme des prototypes évolutifs. Dans le cas des parlers créoles, c'est d'habitude par rapport à l'histoire et aux structures de ceux des Antilles et de l'Océan Indien (nos « prototypes heuristiques ») que les créolistes ont identifié par le même nom, parfois abusivement (voir ci-dessous), beaucoup d'autres parlers.

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manière) ? On se serait en effet plutôt attendu à ce que le développement des pidgins ait été graduel, bien que pas nécessairement lent (si l'on projette le temps de la progression des contacts entre Européens et non-Européens en termes de décennies ?). Le développement graduel est précisément ce que suggère la recherche de Bolton (2000, 2002). Selon lui, les Anglais et les missionnaires américains ont d'abord formé des interprètes, qui doivent avoir parlé une variété non pidgin. Ceci n'empêche pas que l'on doit s'attendre à ce que leur compétence ait différé de celle des locuteurs natifs et ait été marquée par des caractéristiques normales de langue seconde, surtout quand l'apprentissage a été accéléré. C'est à partir du moment où le commerce et les contacts entre Européens et Chinois se sont intensifiés, que le nombre d'interprètes est devenu trop limité pour les transactions et autres interactions plus spécifiques. C'est alors que d'autres locuteurs avec moins d'expérience et de compétence dans la langue européenne l'ont utilisée. Cet « anglais des affaires» (voir ci-dessous) a commencé à diverger davantage de celui parlé par les « experts» interprètes. Etant donné la fréquence et la durée limitées des contacts avec les Européens, de même que la nature des interactions limitées à la traite, la prostitution, et d'autres activités de passage, le vocabulaire ainsi que la grammaire se sont réduits au strict minimum. Selon Baker & MüWhausler (1990), cet anglais aurait été identifié comme business English, écrit parfois pigeon English (comme je l'ai observé ci-dessus). Le terme pidgin English aurait été une déformation locale du terme anglais business (prononcé [biznis]) apparemment aussi confondu avec le terme pigeon [ptdZ;Jn]. Mais Smith & Matthews (1996 : 146) arguent que l'expression cantonaise bei chin 'payer (l'argent)' serait l'étymologie la plus probable de pidgin, qui deviendra par la suite pisin dans le nom tok pisin (du pidgin de la Papouasie-Nouvelle-Guinée), surtout si l'on tient compte de l'alternance des occlusives sonores et non sonores en position initiale du mot. On peut tout au plus admettre - dans le contexte ethnographique de la traite qu'il y a eu convergence évolutive des mots anglais et cantonais dans l'émergence du mot pidgin. Les autres étymologies proposées dans la littérature créolistique paraissent fausses. (Voir, par exemple, Mühlhausler 1986/1997 et Chaudenson 1992,2001 pour une vue d'ensemble.) Le développement graduel des pidgins suggéré par les travaux de Bolton est confirmé par l'histoire d'Hawaï, contrairement à ce que prétend Bickerton (1981, 1984). Selon Reinecke (1969) et Beecher (1985), les langues utilisées dans les contacts entre Européens et Hawaïens à la fin du XVIIIe siècle et au 13

début du XIXe étaient un pidgin hawaïen (un parler à base de langue hawaïenne d'origine polynésienne et différente du pidgin anglais qui se développera plus tard) et l'anglais enseigné comme langue seconde à l'élite de indigène (particulièrement les membres de la monarchie). Les transactions commerciales entre Européens et Hawaïens s'opéraient généralement à l'aide d'interprètes, ce qui empêcha pendant quelques décennies le développement d'un pidgin à base d'anglais. Quand commence la culture industrielle de la canne à sucre vers les années 1830, ce sont les Hawaïens qui y travaillent et qui n'ont pas besoin d'une langue autre que la leur pour communiquer entre eux. Ils communiquent avec les Européens soit par l'intermédiaire d'interprètes (qui étaient aussi employés comme contremaîtres) soit en usant du pidgin hawaïen. Certains Hawaïens font aussi l'effort d'apprendre l'anglais - ou tout au moins suffisamment pour leurs besoins pratiques - afin d'accéder aux fonctions de commandement, avant qu'une aversion générale se développe pour le travail dans les plantations. Le premier contingent important d'engagés3 venus de l'extérieur vient de la Chine, autour des années 1850. Ils vivent dans leurs camps, séparés des Hawaïens. Ils communiquent surtout entre eux, reçoivent leurs instructions de travail des interprètes, et apprennent le pidgin hawaïen pour communiquer avec la population locale. Le deuxième contingent important vient quant à lui du Japon, autour des années 1880. Celui-ci réside aussi dans des camps ou des maisons à l'écart des populations étrangères déjà installées, et toujours séparé des Hawaïens. Là encore, les instructions de travail sont données surtout par l'intermédiaire des interprètes. Le pidgin hawaïen leur est utile, mais l'anglais devient de plus en plus important. C'est alors qu'un pidgin anglais, servant de lingua franca dans les contacts interethniques encore minimaux se développe pour prendre peu à peu la place de son prédécesseur hawaïen. Selon Siegel (2000) et Drechsel (1999), on ne peut exclure l'hypothèse d'une origine du pidgin anglais d'Hawaï à partir du Pacifique, ou du moins de variétés qui s'y étaient développées plus tôt.

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En français le mot "engagé" crée une ambiguïté car il désigne aussi bien des travailleurs
(contract laborers) qu'on recrutera au XIXe siècle, en particulier pour remplacer après l'abolition de l'esclavage, que des « engagés» français (indentured servants) d'utiliser, en particulier aux Antilles françaises, au XVIIe siècle, avant même des esclaves africains. Ce système sera rapidement abandonné faute de

non-Européens les esclaves qu'on tente l'introduction candidats.

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