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De la distribution à la cognition

De
306 pages
Ces vingt dernières années, la linguistique cognitive, à laquelle l'auteur est étroitement associé, a mis en évidence les liens entre la cognition humaine et la constitution du langage. Cette introduction à la linguistique française tente de faire la synthèse des acquis méthodologiques de la linguistique autonome et des intuitions de la linguistique cognitive. Le livre propose une approche consensuelle des deux théories.
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De la distribution à la cognition

Sémantiques Collection dirigée par Marc Arabyan Déjà parus Jean-Pierre ARSA YE, Français-Créole/Créole-Français. De la traduction, 2004. Carol SANDERS, Variation etfrancophonie, 2004. Annie BOONE et André JOLY, Dictionnaire terminologique de la Systématique du Langage" 2004. François THUROT, Tableau des progrès de la science grammaticale, 2004. Krassimir MANTCHEV, La linguistique, Œuvres de Krassimir Mantchev, Tome 1, 2004. Serge MARTIN (textes réunis et présentés par), Chercher les passages avec Daniel Delas, 2003. J . OUZOUNOV A-MASPERO, Valéry et le langage, 2003. André DEDET, Structure du langage et de l'inconscient, 2003. Léonard MOUTI ALABDOU, Naissance de la folie: une approche discursive, 2003. Thierry MEZAILLE, La blondeur, thème proustien, 2003. Giulia CERIANI, Marketing moving, l'approche sémiotique, 2003. Driss ABLALI, préface de Jacques Fontanille, La sémiotique du texte, 2003. Marielle RISPAIL, proJacqueline Billiez, Lefrancique, 2003. Juhani HARMA (éd.), Le langage des médias: discours éphémères ?, 2003. Rafika KERZAZI-LASRI, La métaphore dans le commantaire politique, 2003. Jacques ANIS & alii (éd.), Le signe et la lettre, 2002. Jean ALEXANDRE, Eden, huis-clos, 2002. Marie-Sylvie POLI, Le texte au musée, 2002. Yong-Ho CHOI, pro Michel Arrivé, Le problème du temps chez Ferdinand de Saussure, 2002. Dominique DUCARD, La voix et le miroir, 2002.

Claude V ANDELOISE

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www.Iibrairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr ~ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00489-X EAN : 9782296004894

AVANT -PROPOS

La linguistique se trouve aujourd'hui à la croisée de deux courants apparemment contradictoires. Le premier, hérité du structuralisme, étudie la langue comme une structure autonome, largement indépendante du sens et de notre expérience du monde. Méthodologiquement, cette perspective a permis d'accomplir d'énormes progrès en phonologie et en syntaxe. La linguistique cognitive, de son côté, explore, au sein des sciences cognitives, les relations entre la langue et notre système conceptuel. Le but de ce livre est de présenter, de façon positive, les apports de ces deux théories à l'étude de la langue française. Dans les chapitres consacrés à la morphologie et à la syntaxe, des alternatives seront ouvertes, si bien que pour définir les parties du discours (comme le nom) ou les fonctions grammaticales (comme le sujet), le lecteur aura le choix entre des définitions distributionnelles, fidèles aux principes du structuralisme, et des distributions notionnelles, adoptées par la linguistique cognitive. Plutôt que contradictoires, il apparaîtra souvent que ces approches sont complémentaires. L'attirance de la linguistique cognitive pour l'étude du sens a eu l'effet paradoxal de rapprocher cette théorie contemporaine des approches plus traditionnelles de la langue qui ont précédé l'avènement de la linguistique autonome. Ce retour vers les racines de la tradition linguistique nous permettra de présenter au lecteur une vue plus exhaustive de l'étude du langage que celle qui est habituellement proposée par les manuels, exclusivement centrés sur la

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linguistique du vingtième siècle. Certains débats du dix-huitième siècle, comme La querelle des Anciens et des Modernes sur la valeur de l'ordre des mots en français et en latin, permettront au lecteur de réaliser que, au fond de lui-même, il partage ceJ1aines des « erreurs» du passé condamnées par la linguistique moderne. Devenu partie, il sera mieux préparé à juger les enjeux du débat linguistique. Le français est au centre de la vie de tous les francophones. Mais il n'est qu'une langue parmi des milliers d'autres langues. C'est souvent en apprenant une langue étrangère quc nous prenons conscience des structures de notre langue maternelle. Plus une langue est différente de la nôtre, plus elle perturbe nos habitudes, et plus elle nous éclaire. Ce n'est pas ici le lieu de présenter une typologie des langues - l'éventail des choix ouverts aux langues humaines. Mais la morphologie du français se comprend mieux si on la compare à des langues sans morphologie, comme le chinois, ou à des langues qui ont une morphologie plus riche, comme le latin. La classification morphologique - rendue célèbre par Wilhelm von Humbold - entre langues isolantes, agglutinantes et flexionnelles sera ainsi ressuscitée. Un rapide contraste entre les langues nominatif/accusatif comme le français et les langues ergatif/absolu comme le basque - cette langue non indoeuropéenne géographiquement si proche et structurellement si lointaine - sera également rapidement présenté. Le premier chapitre situe le structuralisme et la linguistique cognitive par rapport à l'histoire de la linguistique française. Les plus importants philosophes et grammairiens qui ont étudié la langue française, de Robert Estienne et Pierre de la Ramée à Ferdinand de Saussure, en passant par Vaugelas et Port-Royal, y seront présentés. La phonologie du français n'est pas abordée dans le livre mais le deuxième chapitre, consacré au signe linguistique, présente l'articulation entre l'expression (ou le signifiant) et le contenu (ou le signifié). Les chapitres 3 et 4 sont consacrés à la morphologie dérivation nelie et à la morphologie flexionnelle. TI apparaîtra que la morphologie du français occupe une place intermédiaire entre morphologie analytique et morphologic synthétique. Le chapitre 5 étudie plus particulièrement la morphologie verbale et ses relations avec le temps, le mode et l'aspect. Le chapitre 6 montre le continuum qui va des flexions aux mots (en passant par les morphèmes dérivationnels et les clitiques) et des mots aux phrases (en passant par les mots composés, les synapsies et les idiomes). Les chapitres 7, 9 et 10 sont consacrés à une analyse distributionnelle et cognitive des parties du discours, des fonctions grammaticales et des rôles sémantiques respectivement. Le chapitre 8 étudie plus en détail le groupe nominal et le chapitre 11 conclut la présentation de la syntaxe avec l'étude des phrases complexes.

Avant-propos

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La sémantique, particulièrement importante dans les départements de littérature, est souvent négligée dans les traités de linguistique. La linguistique cognitive attache une importance essentielle à l'étude du sens. Après le chapitre 12, consacré aux dictionnaires et à la sémantique structurale, le chapitre 13 présente les recherches de la sémantique cognitive sur la catégorisation et les prépositions spatiales. Un chapitre sur la pragmatique terminera le livre. La métaphore et la métonymie y sont présentées d'un point de vue linguistique aussi bien que d'un point de vue cognitif.

Chapitre 1

HISTOIRE DE LA LINGUISTIQUE

FRANÇAISE

Le but de ce chapitre n'est pas une présentation exhaustive de l'histoire de la linguistique française. Il s'agit plutôt de glaner au cours des siècles les réflexions sur la langue qui trouveront un écho dans les théories modernes qui nous accompagneront dans la suite de ce livre. 1.1 Bilinguisme et conscience de la langue: Tout comme nous voyons mieux le nez de notre voisin que notre propre nez, il est plus facile d'observer la structure d'une langue étrangère que celle de notre propre langue. La découverte d'une seconde langue constitue donc le meilleur moyen de prendre conscience de notre langue maternelle. Sans cette expérience, la langue que nous parlons nous semble naturelle, au même titre que nos yeux. C'est là une grave erreur. Bien sûr, personne n'ignore qu'une bonne connaissance de la langue aide à déjouer les discours des politiciens et des marchands. Mais le langage est beaucoup plus important que cela! Même lorsque nous pensons ou que « nous nous parlons à nous-même », nous employons notre langue maternelle. Et, comme nous le découvrirons au cours de ce livre, la langue est pourvue d'une structure qui façonne notre pensée. Tout qui ignore cette structure ignore la présence d'un étranger entre lui et lui-même. Par conséquent, l'étude du langage est plus qu'une activité académique. C'est la condition nécessaire - sinon suffisante! - de notre liberté. La connaissance des structures de la langue maternelle est facilitée par

IODe la distribution à la cognition

l'existence de nombreuses langues dans le monde. Sans elles, l'influence cachée de notre langue serait beaucoup plus difficile à déceler. En étudiant une langue étrangère, nous apprenons qu'il existe différentes manières de dire la même chose, et nous découvrons du même coup le rôle du langage. Après une période d'étonnement, nous commençons à nous poser des questions sur notre propre langue et... nous devenons linguistes. L'étude des langues étrangères a également joué un rôle important dans les débuts de la linguistique française. En effet, le premier lexique français était à l'origine un dictionnaire bilingue français latin et la première grammaire française a été écrite en anglais pour des anglais apprenant le français. 1.2 Le dictionnaire de Robert Estienne et la grammaire de Jehan Palsgrave: Qui pourrait imaginer une vie académique sans dictionnaire? Chaque fois que deux personnes s'affrontent à propos du sens d'un mot, le dictionnaire est toujours là, à leur portée, prêt à servir d'arbitre pour résoudre le conflit. Mais les civilisations orales vivent sans écriture et donc, sans dictionnaires. Même pour les langues écrites comme le français, aucun francophone n'éprouve la nécessité d'ouvrir le dictionnaire pour chercher la définition du mot le ou du mot couteau. Les dictionnaires unilingues sont surtout utiles pour les mots rares ou difficiles. Les ancêtres des dictionnaires étaient des thesaurus, listes de mots latins rares devenues nécessaires pour les clercs qui, au Moyen-âge, avaient de plus en plus de difficultés à recopier les manuscrits. En effet, la connaissance du latin classique n'avait cessé de décliner au cours des siècles. Une réaction eut lieu à la Renaissance, avec le retour à la lecture d'auteurs latins authentiques qui permit une redécouverte du latin classique. En même temps que l'invention de l'imprimerie, cette tendance a conduit à la multiplication des thesaurus. Plus scrupuleux que beaucoup d'érudits, Robert Estienne était un imprimeur qui vérifiait méticuleusement les textes des auteurs classiques avant de les imprimer. Il était à la fois un artisan, un homme d'affaires et un savant. Sa vie fut rendue difficile à cause de sa sympathie pour le protestant Calvin dans une France catholique, raison pour laquelle il dut quitter Paris pour Genève. Avec sa connaissance profonde du latin, il publia d'abord un Thesaurus de la langue latine en ] 539. De ] 539 à ] 549, il élabora le Dictionaire (avec un seul n!) françoislafin (sans trait d'union !). Son dictionnaire franchit une étape vers la création d'un dictionnaire unilingue quand Estienne décida d'ajouter une définition pour chaque mot. Ainsi, l'entrée pour le mot avoine se lisait comme suit: Avoine avena: Une herbe croissant communément en murailles et parois nouvelles

Histoire de la linguistique française

Il

Cette définition est loin des définitions idéales que nous tenterons d'élaborer plus tard, dans la partie de ce livre consacrée à la sémantique. Cependant, il suffit de supprimer la traduction latine avena pour obtenir l'ancêtre des dictionnaires français. Les mots étaient arrangés par ordre alphabétique - ce qui n'était pas une tâche aisée vu l'anarchie qui régnait dans l'orthographe à cette époque. Dans de nombreux cas, Estienne devait décider lui-même quelle était la meilleure façon d'écrire un mot. La tradition a parfois adopté ses choix. Avec l'aide de ses collaborateurs et lecteurs, il ajouta des mots à chaque édition de son dictionnaire. La version finale contient 13.000 mots. Entre le dictionnaire d'Estienne et le premier dictionnaire de L'Académie Française (1694), deux dictionnaires méritent d'être mentionnés: le Dictionnaire François de Pierre Richelet (1680) et le Dictionnaire Universel d'Antoine Furetière (1690). Ce dernier dictionnaire fut remanié au dix-huitième siècle pour devenir le dictionnaire des Jésuites de Trevoux. Nous reviendrons aux dictionnaires au chapitre 12. La première grammaire française, le Donaitfrançois, fut commanditée par un notable anglais en 1409 pour aider les Anglais désireux de pratiquer la langue française. Une autre grammaire, L'Esc/arcissement de la langue françoise, fut écrite en 1530 par Jehan Palsgrave, un Anglais qui étudia à Paris et devint le tuteur de membres de la famille royale et de notables de Londres. Ce traité, rédigé en anglais, était suivi par un lexique bilingue franco-anglais. Comme pour les dictionnaires, la création des premières grammaires françaises s'est donc effectuée dans un contexte bilingue. Dans son lexique, Palsgrave ne se sert pas de l'ordre alphabétique mais il classe les mots selon les parties du discours; les noms avec les noms, les verbes avec les verbes et ainsi de suite. L'œuvre de Palsgrave eut le mérite de permettre à la grammaire française de se soustraire à l'influence des déclinaisons latines, en remplaçant les cas latins par des prépositions. L'influence du latin et des déclinaisons dans l'étude du français à la Renaissance est évidente dans la citation suivante de Robert Estienne: « Articles sont petits mots d'une syllabe, faisans ung mot, desquels on se sert pour donner à cognoistre les cas latins ». Une autre grammaire appelée Grammatica Latino-Gallica, écrite en France en 1531 par Jacques Dubois (ou, sous son nom latin, Jacobus Sylvius), témoigne de l'importance grandissante du vernaculaire à la Renaissance. Destiné à être une grammaire latine pour les enfants de l'auteur, ce livre traite de la grammaire française aussi bien que de la grammaire latine. Contrairement à Dubois, qui mélangeait syntaxe latine et syntaxe française, Louis Meigret tenta de libérer la grammaire française de la domination du latin avec Le tretté de la Grammere Francoeze en

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1550. Il préconisait une réforme de l'orthographe et l'adoption d'un système semi-phonétique. Cette première tentative de modifier l'orthographe française rencontra les mêmes difficultés que ses successeurs contemporains: on ne badine pas avec la langue française! Pierre de la Ramée (ou Petrus Ramus) fut un autre grammairien important de la Renaissance. C'était un des professeurs
enseignant en français au Collège de France, fondé par François 1cr. Pierre de la

Ramée écrivit notamment une grammaire du français en 1572, dans laquelle il s'efforce de traiter la grammaire comme une discipline indépendante de la philosophie. En se préoccupant essentiellement des marques morphologiques, il peut être considéré comme un précurseur des grammaires formelles du vingtième siècle, établies indépendamment du sens des mots. 1.3 Les Remarques de Vaugelas: Le titre entier du livre de Vaugelas, publié en 1647, est Les Remarques sur la langue française utiles à ceux qui veulent bien parler et écrire. Comme l'indique le titre, le livre ne propose pas une étude exhaustive du français. Vaugelas était plus concerné par les difficultés du français que par une étude systématique de cette langue. En ce sens, Les Remarques sont plus proches des grammaires scolaires normatives que de la linguistique. Elles sont cependant intéressantes à de nombreux points de vue. D'un point de vue historique, Vaugelas nous permet d'observer le français classique au moment où celui-ci se stabilisait et atteignait un stade très proche du français moderne. Les Remarques traitent surtout de l'orthographe et de la prononciation et de problèmes posés par les particules, des petits mots comme les articles, les pronoms et les prépositions, qui étaient très peu stables à cette époque. À titre d'exemple, voici deux questions qui préoccupaient Vaugelas et certains courtisans, friands de français élégant:
(I) Devrions-nous (2) Devrions-nous dire si on veut ou si l'on veut? dire l'onzième ou le onzième?

Avant de présenter la réponse de Vaugelas à la première question, une explication concernant la présence de l' dans l'on est nécessaire. Diachroniquement, on veut et l'on veut sont respectivement des déformations de homme veut et l 'homme veut. Bien que 011soit maintenant la forme normale du pronom indéfini en français, l'on s'emploie toujours en français moderne à la place de 011dans l'exemple ci-dessus. En réponse à la première question, Vaugelas opte pour 1'011. l se justifie en prétendant que si I '011est plus euphonique que si 011, I parce que l'empêche le contact entre deux voyelles, un hiatus désagréable à l'oreille. Par sa réponse, Vaugelas anticipe le français moderne, mais sa
justification l'euphonie

-

est douteuse. Il est vrai que l'euphonie

est une

Histoire de la linguistique française

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explication dont les grammaires scolaires et les manuels de style sont friands. Néanmoins, c'est une notion très subjective, et la soi-disant beauté d'une langue dépend souvent de l'opinion que nous avons des gens qui la parient plutôt que des sons de la langue eux-mêmes. De plus, les hiatus sont beaucoup plus fréquents qu'on ne le croit en français, et on peut espérer qu'ils ne défigurent pas cette langue. Même le quintuple hiatus dans Ferdinand a eu un hérisson passe inaperçu dans la conversation courante. Avec l'euphonie, l'analogie est une justification favorite des grammaires scolaires. Quand des mots similaires se comportent grammaticalement de façon différente, l'analogie joue certainement un rôle important dans le langage pour ramener dans le troupeau les brebis égarées. Mais ce rôle ne doit pas être exagéré. En fait, si l'analogie l'emportait à tous les coups, il ne resterait plus aucune exception dans les langues. Les écoliers qui apprennent le français savent que, malheureusement, ce n'est pas le cas. En ce qui concerne la remarque sur le choix entre le onzième et l'onzième, Vaugelas opte pour la deuxième solution. Il soutenait cette décision par analogie avec l'ongle. Mais le français n'en fit qu'à sa tête et donna tort à Vaugelas en maintenant le onzième aux dépens de l'onzième. Au-delà de leur intérêt historique, les Remarques de Vaugelas constituent une étape importante dans l'étude du langage. D'abord, Vaugelas accordait beaucoup d'importance à l'observation, non seulement pour l'étude du français écrit mais également pour celle du français parié. Dans ses écrits, il explique comment il testait l'intuition linguistique de ses informants, anticipant ainsi les méthodes des linguistes modernes. De plus, Vaugelas privilégia l'usage dans ses jugements d'acceptabilité et il comprit l'importance de la convention dans la nature du langage. Dans une phrase célèbre, Vaugelas écrit que le bon usage est lafaçon de parler de la partie la plus saine de la cour. Le français des gens du peuple était évidemment exclu de cette définition puisque Vaugelas écrit que le peuple est seulement maître du mauvais usage. Ainsi, le français n'est pas complètement restitué à la société française entière à laquelle il appartient. Mais malgré tout, Vaugelas excluait également de la partie la plus saine de la cour les pédants et les érudits qui tentaient d'imposer leurs volontés à la langue française. En ce qui concerne l'évolution de la langue, Vaugelas est modérément conservateur. Il rejetait les archaïsmes mais il hésitait à accepter les néologismes et n'admettait la création de nouveaux mots qu'à la condition qu'ils soient acceptés par la partie la plus influente de la cour, de préférence par le roi luimême. Ironiquement, malgré ses origines provinciales, Vaugelas était

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spécialement sévère avec la langue des provinciaux. Selon lui, un honnête homme ne devait pas rester éloigné trop longtemps de Paris; sinon il risquait de corrompre irrémédiablement la pureté de son français. Ses Remarques eurent une importance énorme sur son époque et furent consultées par les hommes de loi et par les ambitieux désireux de s'élever dans l'échelle sociale aussi bien que par des écrivains tels que Racine et Corneille. 1.4 Port-Royal et la Grammaire générale et rabwnnée : Rien ne pourrait être plus éloigné de la vie mondaine de la cour et des Remarques détaillées mais superficielles de Vaugelas que La Logique et La Grammaire générale de PortRoyal, écrites dans la réclusion d'une abbaye janséniste. Le jansénisme, qui était considéré proche du protestantisme, était une approche religieuse controversée au temps de Louis XIV. Pour cette raison, Les Messieurs de PortRoyal, tout comme Descartes avec qui ils étaient liés, devaient être très prudents dans leurs écrits. La première édition de La Logique, par Antoine Arnauld et René Nicole, parut en 1662 et sa cinquième et dernière édition en 1683. La Grammaire générale fut écrite par Antoine Arnauld et Claude Lancelot en 1660. Son titre complet est Grammaire générale et raisonnée, contenant les fondements de l'Art de parler expliqués d'une manière claire et naturelle; les raisons de ce qui est commun à toutes les langues, et des
principales différences qui s

Ji rencontrent.

Les deux travaux sont très proches

parce que, selon Port-Royal, les structures de base du langage sont le miroir de la pensée. La grammaire et la logique analysent respectivement le langage et la pensée. A cause de cette forte relation entre la pensée et le langage, Port-Royal croyait (comme les Modistes du Moyen-âge) à l'universalité du langage. C'est pourquoi la grammaire de Port-Royal s'intitule Grammaire générale et raisonnée. Cependant, malgré des allusions au grec, au latin et à l'hébreu, le livre se préoccupe essentiellement de la grammaire française. La Logique est probablement plus accomplie que La Grammaire. Ce premier livre propose une définition importante du signe (voir section 2.2) et introduit les notions d'étendue et de compl'éhension, qui sont très proches des notions modernes d'extension et d'intension, qui seront introduites à la section 8.3. L'analyse des parties du discours apparaît dans les mêmes termes dans La Grammaire et dans La Logique. Comme nous le verrons au chapitre 7, cette exposition, plutôt traditionnelle, reste proche des grammaires latines. Les auteurs de Port-Royal ont attiré l'attention de linguistes modernes comme Noam Chomsky, non seulement parce qu'ils croyaient en une grammaire universelle, mais encore à cause du rationalisme et de l'abstraction de leurs règles. Leur analyse du pronom relatif en français en est un bon exemple. Dans une de ses remarques, Vaugelas note qu'un pronom relatif ne

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peut être utilisé quand son antécédent (le nom qu'il remplace dans la proposition relative) n'est pas précédé d'un article. Vaugelas propose cet exemple:
(a) *11a été traité avec violence qui est inhumaine (b) Il a été traité avec une violence qui est inhumaine

L'astérisque devant la phrase (a) est une convention adoptée par la linguistique moderne pour signaler qu'une phrase est incorrecte. La phrase (b), dans laquelle violence est précédé par l'a11icle une est acceptable. Néanmoins Port-Royal n'eut aucun mal à avancer des contre-exemples à la règle proposée par Vaugelas, tels que:
(c) Il n Ji a homme qui sache cela (d) Seigneur, qui voyez ma mère, aidez-moi

Bien qu'il n'y ait pas d'article devant les antécédents homme et Seigneur dans ces phrases, les pronoms relatifs sont acceptables. Pour expliquer ces exemples, Port-Royal propose de reformuler la règle de Vaugelas à un plus haut niveau d'abstraction. Comme nous le verrons au chapitre 8, l'extension d'un nom est déterminée par le nombre d'éléments auxquels il s'applique. Un article contribue à spécifier l'extension du nom qu'il détermine, et la présence de une devant violence rend la phrase (b) acceptable. Mais, malgré l'absence d'un article, l'extension des antécédents dans les phrases (c) et (d) est également spécifiée. En effet, dans la phrase négative (c), l'extension de homme est nulle parce que il n'y a aucun homme qui sache cela. D'autre part, un nom propre comme .Seigneur désigne toujours un individu unique. Par conséquent, au lieu de lier l'acceptabilité du pronom relatif à la présence superficielle d'un déterminant, P0l1-Royal formule la règle en termes d'extension: Un pronom relatif ne peut être utilisé si l'extension de son antécédent pas déterminée

n'est

Cette règle plus abstraite justifie, et la remarque de Vaugelas, et les contreexemples proposés par P0l1-Royal. Les linguistes modernes se serviront de plus en plus de concepts abstraits pour développer leur discipline. 1.5 Le dix-huitième siècle et l'origine du langage: Les principaux grammairiens de ce siècle étaient impliqués dans la rédaction de l'Encyclopédie éditée par Denis Diderot et Jean d'Alembert (1751-1780), dont l'objectif n'était rien moins que de rassembler toute la connaissance humaine. César Dumarsais, qui

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écrivit les entrées de l'Encyclopédie sur l'article et l'inversion, fut remplacé après sa mort en 1756 par Nicolas Beauzée, qui fut responsable des entrées sur la grammaire et sur la langue. Deux questions linguistiques ont surtout préoccupé les philosophes et les linguistes du Siècle des lumières: l'origine du langage et l'ordre des mots dans la phrase. Pendant longtemps, la question de l'origine du langage a été tranchée par la bible et le livre de la Genèse. Selon les interprétations, le langage avait été donné à Adam par Dieu ou Adam avait construit lui-même son propre langage sur l'ordre de Dieu. Ces deux théories correspondent respectivement à l'origine divine ou à l'origine adamique du langage. Avant le dix-huitième siècle, défier ces croyances était extrêmement dangereux. Néanmoins, des philosophes plus indépendants du Siècle des lumières, tels Jean-Jacques Rousseau et l'Abbé de Condillac, essayèrent prudemment de proposer des interprétations différentes. La plus intéressante est l'idée d'un langage d'action, élaborée par Condillac dans ses Essais sur l'origine des connaissances humaines en 1746. Selon cette hypothèse, le langage est né de gestes et de cris de douleur ou de plaisir. Au début, ces manifestations étaient juste des indices, liés directement à leurs causes. Une fois que l'être humain a été capable de les reproduire librement et indépendamment de leur cause, ils sont devenus des signes conventionnels. Selon Condillac, ces signes conventionnels apparurent petit à petit dans l'histoire de l'humanité. La pensée humaine s'est développée en même temps qu'eux, et ce progrès conduisit à la formation du langage humain. Des idées similaires furent proposées par Johann Godfried Herder dans son célèbre Essai sur l'origine du langage en 1772. À cause de cet essai et de la naissance des nations, le nationalisme interviendra dans l'étude des langues, une tendance qui mènera souvent au chauvinisme. Cela est particulièrement vrai pour Antoine Rivarol qui, dans son essai De l'universalité de la langue française publié en 1783, écrit pompeusement: « Ce qui n'est pas clair n'est pas français ». Au dix-neuvième siècle, cette fierté placée dans les langues nationales passera du ridicule au dangereux en prenant des connotations racistes. Ernest Renan, par exemple, défendait la supériorité des langues indoeuropéennes sur les langues sémites, le chinois et des langues sauvages qui étaient, ainsi qu'il le proclamait, « sans grammaire ». 1.6 La Querelle des Anciens et des Modernes: La fierté nationale est indirectement liée à un autre débat linguistique acharné au dix-huitième siècle. En effet, tandis que les Anciens louaient les qualités du latin et l'ordre de ses mots, les Modernes prétendaient que l'ordre des mots en français était plus rationnel.

Histoire de la linguistique ftançaise

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L'ordre des mots dans une phrase comme le chat chasse la souris est S(ujet) V(erbe) O(bjet). Parce que le latin a des déclinaisons, l'ordre de ses mots est plus libre puisque le sujet et l'objet sont reconnaissables indépendamment de leur place, grâce à leur terminaison. Néanmoins l'ordre normal des mots dans cette langue n'est pas SVO comme en français mais SOY. La querelle commença à la seconde moitié du dix-septième siècle avec deux traités dont les titres sont éloquents: Avantages de la langue française sur la langue latine par le Père Laboureur (1667) et De l'excellence de la langue française par François Charpentier (1683). Comme arguments, ces auteurs proposaient des phrases telles que le menuisier construit la table. Ils prétendaient que l'ordre français, avec l'objet suivant le verbe, était plus logique parce que la construction est la cause de la table, et que la conséquence apparaît après la cause (comme dans l'ordre des mots en français) et non avant (comme dans l'ordre des mots en latin). L'ordre des mots français était ainsi parallèle au développement de la pensée humaine. Laboureur alla jusqu'à prétendre que Cicéron pensait en français avant de mettre les mots dans l'ordre latin. La réaction des Anciens vint de l'Abbé Batteux avec, notamment, Lettres sur la phrase française comparée avec la langue latine (1748). Selon l'abbé, une phrase comme serpentem Juge (fuis le serpent) était plus expressive que son équivalent français parce que la partie la plus importante du message - la source du danger - se trouve au début de la phrase. Dans ce débat, Diderot se plaça du côté des Modernes en affirmant que le français était mieux adapté à la clarté et à la philosophie tandis que d'autres langues, comme l'anglais, n'étaient bonnes qu'à la poésie et à l'expression des sentiments. Les linguistes modernes ont souvent ridiculisé cet interminable débat entre Les Anciens et Les Modernes. En fait, Condillac, au dix-huitième siècle, avait déjà fait remarquer que toutes les composantes d'une phrase sont pensées simultanément. Le problème du langage est de traduire cette simultanéité dans l'ordre linéaire et successif de ses mots. Donc, l'ordre des mots est conventionnel, et on ne peut pas se servir de la pensée pour justifier un ordre plutôt qu'un autre. Cela peut être vrai du point de vue du locuteur, mais l'interlocuteur découvre la pensée du locuteur avec l'ordre des mots. C'est pourquoi, comme nous le verrons à la section 9.8, Charles Bally avait de bonnes raisons de parler d'ordre progressif et d'ordre anticipé. En fait, les linguistes modernes ont souvent été injustes envers les linguistes du dix-huitième siècle. Il est vrai que les écrits de ces derniers étaient souvent imprudents, mais les questions auxquelles ils essayaient de répondre restent fondamentales. 1.7 Linguistique comparative et linguistique historique: Nombre de linguistes considèrent que leur discipline est née pendant la seconde moitié du

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dix-neuvième siècle. Cette époque se caractérise par le développement de la linguistique historique et de la linguistique comparative. La première approche n'implique pas nécessairement la seconde puisqu'une partie importante de la linguistique, la typologie, compare et classifie les langues du monde indépendamment de leur histoire. Si les méthodes de la linguistique historique et de la linguistique comparative ont été associées aussi étroitement au dix-neuvième siècle, c'est parce que le but des linguistes était de reconstruire l'indo-européen, la source supposée du sanscrit, du grec et du latin. Cette reconstruction historique ne pouvait être faite que par la comparaison des langues connues. Dans leurs recherches, les linguistes du dix-neuvième siècle sont allés bien au-delà des ressemblances grossières et anecdotiques dont s'est contentée l'étymologie, du Cratyle de Platon jusqu'au dix-huitième siècle. Des linguistes comme Franz Bopp, dans Grammaire comparative du sanscrit (1833-52) et Jacob Grimm, dans La grammaire allemande (1819-37) ont essayé de développer des règles phonologiques générales par lesquelles des familles entières de mots étaient reliées dans différentes langues. Dans cette tâche, les affixes grammaticaux utilisés dans les conjugaisons et les déclinaisons jouent un rôle plus important pour déterminer les parentés entre langues que les racines lexicales. Pour cette raison, l'attention des linguistes s'est déplacée des noms pourvus d'un sens lexical, qui étaient la principale préoccupation des philosophes du langage, vers les morphèmes grammaticaux plus abstraits. Parce que les changements phonétiques étudiés par la linguistique historique échappaient à la conscience des locuteurs de la langue, certains linguistes, comme August Schleicher, allèrent jusqu'à considérer les langues comme des organismes vivants, avec une naissance, un âge adulte et un déclin qui les conduit vers la disparition. Alors que les premiers grammairiens comparatifs considéraient les règles de phonétique comme des tendances qui admettent des exceptions, la nouvelle école des néo-grammairiens, comme Karl Brugmann, l'auteur de Investigations morphologiques (1878), veut se rapprocher de l'idéal scientifique en traitant les règles linguistiques comme des règles strictement mathématiques. Ainsi que nous le verrons dans les chapitres suivants, une opposition similaire existe en linguistique contemporaine entre la linguistique cognitive et la grammaire générative. 1.8 Saussure et le Cours de linguistique générale: Ferdinand de Saussure est un linguiste suisse, né en 1857. Dans sa jeunesse, il eut Karl Brugmann comme professeur et participa au développement de la linguistique historique avec un livre important: Mémoire sur le système primitif des voyelles dans les langues indo-européennes. Saussure avait vingt et un ans! Dans les dernières années de sa vie, il mit en question les bases théoriques de la linguistique qui ne lui donnaient plus satisfaction. Quand il quitta Paris pour l'Université de Genève,

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il y enseigna un cours de linguistique générale de 1907 à 1913, l'année de sa mort. En 1916, deux de ses jeunes collègues, Charles Bally et Albert Sechehaye se servirent des notes de cours de Saussure et de celles de ses étudiants pour créer ce qui devait devenir un des livres les plus célèbres de la linguistique: le Cours de linguistique générale. Depuis la publication de ce livre posthume, tous les documents liés à Saussure ont été lus scrupuleusement dans l'espoir de découvrir sa pensée dans toute son authenticité. Ces activités ont repris un nouvel essor avec de nouvelles archives publiées en 2002 et un Cahier de l'Herne consacré à Saussure en 2003. Ici, nous nous contenterons de relever les concepts les plus influents du Cours: (1) Diachronie vs. synchronie: A la fin du dix-neuvième siècle, la linguistique était surtout historique ou diachronique. Saussure comprit que cette tendance menait à une régression sans fin. On peut certainement essayer d'expliquer le français à travers sa source, le latin; et ensuite le latin par son ancêtre, l' indo-européen, et ainsi de suite jusqu'à un potentiel langage source. Mais ce dernier ne peut être expliqué par ses prédécesseurs et doit être étudié en synchronie! Les succès de la linguistique synchronique ont permis de mettre en évidence les outils qui servent de base à l'étude du langage, comme les phonèmes (chapitre 2) et les morphèmes (chapitre 3). Néanmoins, au milieu du vingtième siècle, le rejet de la diachronie a peut-être été poussé trop loin. Comme nous le verrons à la section 6.1, certains procédés, tels que « la décoloration» de mots lexicaux qui deviennent des affixes grammaticaux abstraits, abondent dans le développement des langues. Par conséquent, l'ensemble de ces processus, appelé grammaticalisation, mérite l'attention de la linguistique générale. (2) Langage parlé et spontané vs. langage écrit et savant: Les philologues prêtaient l'essentiel de leur attention au langage littéraire écrit. Pour Saussure, au contraire, la structure d'une langue se comprenait mieux en écoutant la langue parlée spontanément par tous les locuteurs de cette langue. Ainsi, oubliant le beau langage auquel se limitaient les grammairiens normatifs, un étudiant de Saussure, Henri Frei, écrivit La grammaire des fautes. En fait, les fautes répétées - contre lesquelles luttent les grammairiens normatifs - sont souvent l'indice de nouvelles tendances dans l'évolution d'une langue. (3) Arbitraire vs. mimétisme: C'est le désir inconscient de l'être humain de trouver dans la langue la réplique exacte du monde dans lequel il vit. Le mimétisme peut apparaître au niveau du mot ou à celui de la phrase et de la grammaire. Si le mot table était le reflet de la table qu'il désigne, il devrait y

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avoir une ressemblance entre les sons et cet objet. Aussi surprenant que cela puisse paraître, le Président de Brosses prétendait trouver, en 1765, une telle similitude en affirmant, dans son Traité de la formalionmécanique des langues et des principes physiques de l'étymologie, que la langue du locuteur qui prononce le mot table prenait la forme d'une table. Inutile de dire que la phonétique articulatoire du Président était erronée. Si nous présentons cet exemple, c'est uniquement pour montrer combien profondément le désir du mimétisme est ancré dans l'esprit humain. Saussure ne fut pas le premier à réagir contre le mimétisme. Un des mérites de Vaugelas a été d'accepter le rôle de la convention dans l'usage de la langue. Port-Royal a également insisté sur la nature arbitraire du mot. Cependant, au niveau de la phrase et de la grammaire, l'arbitraire du langage devrait être relativisé. Il est vrai que la grammaire est en partie le résultat de tendances arbitraires aveugles dans le développement du langage. Mais certains principes iconiques contribuent également à leur organisation. Pour n'en mentionner qu'un, les concepts étroitement associés dans l'esprit du locuteur sont représentés ensemble dans la phrase. Par exemple, l'adjectif est proche du nom qu'il qualifie dans le coq bleu chante. Nous pouvons affirmer sans risque qu'aucune grammaire du monde ne tolérerait un ordre comme *le coq chante bleu pour décrire la même situation. Ainsi, même si Saussure avait raison de réagir contre l'excès de motivation dans la grammaire d'une langue, il ne faut pas tomber dans l'excès contraire et croire qu'il n'y a aucune motivation en syntaxe. (4) Langue vs. parole: La langue est l'ensemble des formes lexicales et des règles qui servent de base à la parole. Donc la langue est virtuelle et ne peut se matérialiser qu'à travers ses réalisations par la parole. Aucun locuteur du français n'a une connaissance complète de sa langue. Par conséquent, l'ensemble de la langue française ne peut se trouver que dans l'ensemble de la société qui la parle. Bien sûr, parler de la langue française est une idéalisation: à cause de la géographie, des classes sociales et de l'âge des locuteurs, il existe différents types de français. Néanmoins, aussi limitée une communauté linguistique soit-elle, aucun de ses membres ne peut influencer seul son développement. Au niveau lexical, cependant, certaines innovations par les utilisateurs les plus éloquents ou les plus influents peuvent atteindre le niveau de la langue. Souvenons-nous de Vaugelas qui réservait au roi ou à son cercle privé le privilège de créer des néologismes. (5) Systèmes vs. nomenclatures: En désignant et nommant successivement tous les êtres créés par Dieu, Adam nous fournit un exemple parfait de nomenclature. D'après cette vision du langage, parfois appelée associationnisme, une langue est exclusivement constituée de noms, qui entretiennent une

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relation directe avec les entités qu'ils désignent dans le monde, mais n'ont aucune connexion linguistique entre eux. Il est sûr qu'aucune langue ne pourrait fonctionner uniquement avec des noms! Une langue est un système constitué de mots lexicaux aussi bien que de morphèmes grammaticaux plus abstraits tels que les prépositions et les flexions (voir section 4.1). Tous ces éléments sont interdépendants. Pour cette raison, toute modification d'un mot dans le système crée une modification d'autres éléments de la langue. Supposons, par exemple, que le français ait un mot pour chaise mais non pour fauteuil. À ce stade de la langue, le mot français chaise désigne les chaises aussi bien que les fauteuils. Maintenant, ajoutez le mot fauteuil. De cette façon, vous ne créez pas uniquement une modification dans la langue, mais deux: d'abord vous introduisez le mot nouveau fauteuil; ensuite, vous modifiez la valeur du mot chaise, dont l'usage se réduit à des chaises qui ne sont pas des fauteuils. Pour les mêmes raisons, la valeur de mouton en anglais est différente de sa valeur en français. Contrairement au français, l'anglais emploie le mot sheep qui désigne uniquement l'animal vivant. Mutton est ainsi réservé à la chair de l'animal mort. En français, par contre, mouton couvre à la fois les valeurs de mutton et sheep. 1.9 De Saussure à la linguistique moderne: L'idée de système développée par Saussure peut également être appelée structure. Ce terme se retrouve dans le mot structuralisme, choisi pour désigner une théorie linguistique qui radicalise les vues de Saussure. Contrairement à l'associationnisme, qui établit une connexion directe entre les mots et leur référence dans le monde, Saussure insiste sur les connexions internes du système. Selon lui, cela n'impliquait pas une séparation totale entre les structures linguistiques et les situations qu'elles représentent. Le structuralisme, néanmoins, alla jusqu'à proclamer l'autonomie du langage. Le langage devrait donc être étudié comme une structure autonome indépendante du monde, et le sens être pratiquement éliminé de la linguistique. Le structuralisme a eu ses plus grands succès dans l'étude de la phonologie. Comme nous le verrons à la section 2. 2, les phonèmes sont des unités minimales établies à partir des différences entre le sens des mots qu'ils composent. C'est à cause de cette approche différentielle que les rares études structuralistes en sémantique recherchent des caractéristiques minimales distinctives appelées sèmes (comme mâle ou animé) plutôt qu'une connexion positive entre les mots et ce qu'ils désignent. Cette approche sera présentée à la section 12.10. Aux Etats-Unis, le distributionnalisme était un proche parent du structuralisme européen. Il a été développé par des anthropologues et des linguistes tels que Franz Boas et Léopold Bloomfield, qui s'intéressaient à l'ethnologie et à l'étude des langues non écrites des natifs américains. Leur première tâche fut

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de découper le flot du discours dans des langues qu'ils ne comprenaient pas afin d'y trouver les segments pertinents. Pour cette raison, ils ont du élaborer une méthode pour distinguer les mots et leurs fonctions à partir de leur position dans le contexte linguistique. De cette façon, comme les structuralistes, ils développèrent une syntaxe formelle et autonome. L'analyse distributionnelle des classes d'équivalence et des constituants immédiats sera présentée aux sections 7.3 et 7.5. Les distributions servent de base à des théories linguistiques que nous prendrons comme points de départ, avant de nous diriger vers des théories plus orientées vers le sens et la cognition. En accord avec Saussure, les structuralistes pensaient que chaque langue est un produit conventionnel de la communauté qui la parle. Par conséquent, la structure de chaque langue est indépendante de celle des autres langues et doit être étudiée séparément. En 1958, Chomsky créa une théorie très influente appelée grammaire générative ou transformationnelle, selon laquelle le langage est un produit du cerveau humain. Sa thèse était basée sur le fait que les enfants apprennent rapidement la syntaxe de leur langue avant l'âge de trois ou quatre ans sur une base de données très incomplète et sans enseignement explicite. De plus, les singes - qui peuvent résoudre certains problèmes généraux mieux que de tout jeunes enfants - sont incapables d'apprendre une langue. Chomsky en conclut que l'être humain ne diffère pas de l'animal par l'étendue de son intelligence générale mais par une intelligence innée spécifique, destinée au langage. Bien sûr, si cette intelligence est reliée à la biologie du cerveau humain, elle doit être universelle. Un enfant né au Japon, par exemple, apprendrait le français ou le bantou s'il était exposé à l'une de ces langues. Pour expliquer l'acquisition du langage, Chomsky affirme que l'intelligence spécifique au langage est pourvue de mécanismes qui peuvent reconnaître les aspects qui caractérisent la structure syntaxique de chaque langue. Ces mécanismes fonctionnent comme des paramètres qui s'activent à chaque fois que l'enfant entend le phénomène linguistique correspondant dans la langue parlée autour de lui. S'ils ne sont pas activés dans l'enfance, ces paramètres dégénèrent et disparaissent. L'enfant n'a donc pas à créer des règles mais à oublier les règles inutiles pour parler la langue à laquelle il est exposé. Selon cette théorie, les enfants qui ne sont pas exposés au langage assez tôt ne pourraient pas apprendre une langue. C'est pour cette raison qu'on a accordé une grande importance aux enfants loups qui avaient été élevés loin de la communauté humaine: peuvent-ils apprendre une langue lorsqu'ils retrouvent la société après l'âge normal de l'acquisition du langage? La réponse à cette question reste controversée.

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Pour la grammaire générative, aussi bien que pour les structuralistes, le langage est autonome, et l'intelligence linguistique spécifique est indépendante du sens lexical et de la connaissance du monde. Par conséquent, la recherche en grammaire générative se concentre sur la syntaxe, qui est considérée comme un module séparé, indépendant du module phono logique, du module sémantique et de l'intelligence conceptuelle générale. La parfaite maîtrise d'une langue est le produit de l'interaction de ces modules indépendants. Parce que les langues telles qu'elles nous apparaissent superficiellement sont très différentes, la grammaire générative doit postuler qu'il existe des structures profondes au niveau desquelles des universaux du langage peuvent être reconnus. La forme apparente d'une langue dérive des structures profondes universelles par des règles superficielles spécifiques à chaque langue. En se développant, la grammaire générative a proposé des règles de plus en plus abstraites. L'histoire nous révélera la portée de ces hypothèses de plus en plus intrépides. 1.10 Linguistique cognitive: En attendant, certains linguistes pensent qu'il existe d'autres moyens d'étudier le langage. Intelligence innée spécifique au langage ou non, il y a une connexion évidente entre le langage et les intentions du locuteur qui l'utilise. La thèse de l'autonomie reposait essentiellement sur la difficulté d'établir une connexion entre langage et réalité. Un distributionnaliste comme Bloomfield, par exemple, voyait la sémantique - l'étude du sens comme un idéal lointain qui ne pouvait être atteint que si une connaissance scientifique complète de la réalité était disponible. La définition de chaque mot dans la langue correspondrait alors à sa définition scientifique. Le problème de l'autonomie change complètement si, au lieu d'une connexion entre la langue et la réalité objective, on cherche une connexion entre les langues et la conceptualisation de la réalité. Grâce à sa souplesse, le cerveau humain peut conceptualiser la même scène objective selon différentes perspectives. Par conséquent, le fait qu'il existe des différences dans les langues décrivant une même réalité n'est plus un argument décisif en faveur de l'autonomie du langage. En effet, différentes structures linguistiques peuvent correspondre à des conceptualisations différentes du monde. La linguistique cognitive, avec des linguistes tels que Ronald Langacker et George Lakoff, tente d'établir un lien direct entre le pôle phonétique du langage et son pôle sémantique. Certains de ces points de vue seront présentés aux chapitres 9 et 10. Notre sympathie pour cette théorie apparaîtra clairement à travers ce livre, quand nous progresserons de l'observation objective des distributions à leurs interprétations cognitives.

Chapitre 2

DES PHONÈMES AUX MOTS: LA CRÉATION DU SENS

2.1 Sons et phonèmes: Matériellement, les langues parlées sont constituées de sons qui vont de la bouche du locuteur à l'oreille de son interlocuteur. Les humains peuvent produire une infinité de sons. Leurs propriétés physiques sont étudiées par la phonétique. Mais il faut beaucoup plus que des ondes sonores pour former les sons pertinents qui constituent une langue. Chaque langue fait une sélection dans l'éventail des sons possibles. EUe utilise différentes catégories de sons pour former les mots de son lexique. Tout comme l'argile devient une femme ou un lion sous les mains du sculpteur, les sons constituent la matière à laquelle chaque langue donne des formes différentes. Toute langue est constituée d'unités qui associent des séries de sons à des significations. Les séries de sons les plus souvent étudiées sont les mots ou les phrases mais une chanson de geste est, elle aussi, une série de sons pourvue d'une signification. Toutes les variations acoustiques ne créent pas des changements de signification. Si un changement entre deux sons est capable de créer une différence de sens dans une langue, ils appartiennent à différentes catégories de sons pertinentes pour cette langue. Ces catégories constituent les phonèmes de la langue. Afin de faire leur inventaire, le linguiste doit chercher des paires minimales de mots qui diffèrent par un son et par un son seulement. En français, les adjectifs possessifs Ima/, Ita! et Isa! constituent de parfaits exemples de paires minimales. Elles suffisent à garantir la valeur phonémique de Iml, It! et Isl dans cette langue puisque ces sons ne peuvent être décomposés en sons plus simples et que leur échange crée une différence de sens. Par convention, les phonèmes sont placés entre des barres obliques de manière à les

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distinguer de la lettre correspondante. La phonologie est la partie de la linguistique qui étudie les phonèmes et leur distribution. Il n'y a pas de correspondance directe entre l'inventaire des phonèmes du français et l'orthographe: plusieurs lettres peuvent représenter un même phonème et un même phonème peut être représenté par plusieurs lettres (ou combinaisons de lettres). Pour cette raison, les phonologues ont créé un alphabet phonétique, en relation directe avec les phonèmes, qui sera utilisé dans ce livre. Les phonèmes, comme Iii, lai ou lei, évoquent souvent un seul son. Mais c'est une grossière simplification car, selon le locuteur et le contexte d'énonciation - les phonèmes qui le précèdent et ceux qui le suivent - chaque phonème est représenté par des sons différents: il y a une énorme différence acoustique entre lei prononcé par un enfant, un homme ou une femme et Ibl ne se prononce pas de la même manière devant Iii ou derrière lui. Les phonèmes sont donc des catégories de sons délimitées par la langue à laquelle ils appartiennent. Les sons qui se trouvent au centre de la catégorie constituent des matérialisations exemplaires pour lesquelles le message passe sans ambiguïté. La prononciation idéale de Iii, la! ou lei leur est associée. Les marges de chaque catégorie phonémique sont moins claires et à leur intersection, des confusions sont possibles. En ce cas, l'interlocuteur doit demander au locuteur de se répéter, à moins que, ce qui est souvent le cas, il ait deviné le sens du mot douteux à partir du reste de la phrase. Une catégorie phonémique peut se définir comme suit: Une catégorie phonémique est une classe de sons qui peuvent s'échanger sans créer une différence de sens En corollaire, il va de soi que des sons appartenant à différentes catégories phonémiques créent des différences de sens. Le but de ce chapitre est de montrer comment les phonèmes, qui sont des unités vides de sens, se combinent pour créer des mots pourvus de sens. Cette transition est une caractéristique fondamentale du langage qui s'effectue à travers les signes linguistiques. 2.2 Signes et mots: Selon La Logique de Port-Royal,« le signe enferme deux idées: l'une de la chose qui représente; l'autre de la chose représentée; et sa nature consiste à exciter la seconde par la première ». Les mots sont des signes puisqu'ils sont constitués d'une suite de phonèmes (le pôle phonétique) qui reflètent les intentions du locuteur qui les prononce (le pôle sémantique). L'ensemble des signes est étudié par la sémiologie. Parce que les mots sont un type de signes particuliers, la linguistique est - comme le dit Saussure - une

Des phonèmes aux mots: la création du sens

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partie de la sémiologie. La spécificité du signe linguistique se comprend mieux si on le compare aux signes non linguistiques, comme les symptômes et les symboles. Un symptôme est une entité matérielle liée à ce qu'elle représente par une relation causale. Par exemple, une empreinte dans le sable peut être le signe de l'oiseau ou du chien qui l'a produite en marchant. La fumée, causée par le feu, en est un symptôme, et les joues enflammées sont le symptôme de l'émotion ou de la fièvre. D'autres signes sont des signes iconiques qui se caractérisent par leur ressemblance avec ce qu'ils représentent. Une photo ou un portrait peuvent être utilisés comme signes de leur modèle. Un lit sur un panneau au bord de l'autoroute indique au conducteur fatigué un hôtel à proximité. Suivant la définition du Petit Robert, j'utiliserai symbole pour parler de ces signes, même si le lecteur du grand sémioticien américain Charles Peirce constatera que ce dernier utilise ce mot pour des signes arbitraires. Bien entendu, si le lion est le symbole de plusieurs nations courageuses, cela ne veut pas dire que leurs habitants rugissent ou portent des crinières. Mais même dans ce cas, une ressemblance en force ou en courage est suggérée entre le symbole et la nation dont il orne le drapeau. Avec cet exemple, le lecteur commence à s'apercevoir que la ressemblance n'est pas un concept aussi simple qu'il a pu le penser. Quelle est la place que prennent les mots parmi les signes non linguistiques tels que les symptômes et les symboles? Y a-t-il une relation causale ou une relation iconique entre les sons ou les phonèmes et ce qu'ils représentent? Dans ce chapitre, nous verrons qu'il y a une grande différence entre ce que sont réellement les mots et ce que leurs usagers voudraient qu'ils soient. En fait, inconsciemment, nous désirons que le lien entre la langue et le monde soit le plus étroit possible. Chacun souhaite que le langage soit un miroir et que les mots soient le reflet des objets qu'ils désignent ou des pensées qu'ils véhiculent. Si un tel mimétisme est impossible, l'être humain essaye d'établir la relation la plus étroite possible entre les mots et la réalité. Par exemple, il voudrait que les objets causent ou motivent les mots qui les désignent. Ainsi, avoir le mot en tête serait posséder ce qu'il représente - agir sur la langue serait agir sur le monde. Dans la pensée magique, les mots ne sont pas seulement causés par ce qu'ils représentent: bien employés par le sorcier ou le prêtre, ils peuvent provoquer les événements. Il n'est pas nécessaire d'aller loin dans l'espace ou de remonter loin dans le temps pour trouver ce genre de croyances. Les anagrammes sont des mots ou des phrases formés à partir des mêmes lettres, mais placées dans des ordres différents. Par exemple, en est une anagramme de

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ne et niche est une anagramme de chien. Sous Louis XIV, des hommes de lettres recevaient une pension pour construire des anagrammes à partir du nom du Roi: Louis quatorzième. roi de France et de Navarre. Une valeur prophétique fut attribuée à l'une d'entre elles, composée avant une bataille contre l'Angleterre:
Va! Dieu confondra l'armée qui osera te résister

En fait, malgré cette anagramme, les troupes de Louis XIV furent battues par l'armée anglaise commandée par Malbrough. Cela prouve qu'il ne faut pas accorder trop de confiance à la valeur causale des mots. Ou, comme le lecteur pourra le vérifier, que l'anagramme n'était pas parfaitement constituée! Dans la section suivante, qui traite du symbolisme des sons, nous examinerons certains aspects du langage qui supportent le désir qu'a l'être humain de trouver une étroite connexion entre les mots et ce qu'ils représentent. Mais nous verrons que ce lien est très limité et que la convention joue un rôle déterminant dans le fonctionnement du langage. Cependant, il serait faux de croire que le langage nous place en face de cette seule alternative: d'une part un mimétisme total; d'autre part un arbitraire absolu. La vérité se situe probablement quelque part entre ces deux extrêmes. 2.3 Le symbolisme des sons: Les controverses sur la motivation des mots remontent aussi loin que le Cratyle, un dialogue de Platon dans lequel Cratyle prend la défense du mimétisme des mots contre Hermogène, un partisan de la convention et de l'arbitraire. J'invite le lecteur intéressé par la question à s'embarquer dans Mimologiques, un livre de Gérard Genette, pour un merveilleux voyage au pays de Cratylie. Pour donner un exemple des excès auxquels la recherche de la motivation a pu conduire, un grammairien à la solde de Louis XIII réussit à expliquer le mot jeunesse par sa relation phonétique avec les jeux naissent! Saussure propose un exemple moins naïf de motivation partielle: dix-neuf est motivé parce qu'il correspond à la somme de ses composants, dix et neuf Mais ceci soulève immédiatement une nouvelle question: si dix-neuf est justifié par ses composants dix et neuf, par quoi sont justifiés ces derniers? Confronté à ce problème, Cratyle évoque le symbolisme des sons. Par exemple, le son /1'/dans les mots grecs rhoè (signifiant courant) et rhéin (signifiant le cours) symboliserait le mouvement. Cependant, les partisans du symbolisme se jettent avidement sur tous les exemples qui étayent leur thèse en ignorant effrontément tous les exemples, au moins aussi nombreux, qui réfutent le mimétisme. Dans le cas de /1'/,en particulier, si ce son caractérise bien le mouvement, pourquoi n'apparaît-il pas dans kinesis, le mot grec qui signifie mouvement? Et pourquoi y a-t-il un r dans skiera tes qui veut dire rigidité?

Des phonèmes aux mots: la création du sens

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Aux dix-septième et dix-huitième siècles, ces bavures étaient souvent justifiées par le mythe d'un langage idéal parlé par Adam. Cette langue d'origine divine était parfaitement mimétique, mais les descendants d'Adam, dans leur négligence, auraient corrompu sa pureté. Au dix-huitième siècle, des explications tout aussi téméraires ont été proposées pour motiver les mots. Souvenons-nous du Président de Brosse, qui prétendait que la langue, pour la prononciation du mot table, prenait la forme d'une table. La croyance au symbolisme des sons reste aujourd'hui vivante, surtout dans les manuels de stylistique et de poésie. Un poète français aussi célèbre que Stéphane Mallarmé ne se plaignait-il pas des défauts de la langue française, qui se servait de la voyelle « claire» Iii dans le mot nuit et de la voyelle « sombre» lui dans le mot jour. Dans la section suivante, nous rassemblerons les arguments les plus convaincants en faveur d'un certain degré de motivation sonore dans la langue française. 2.4 Interjections et onomatopées: Les meilleurs exemples de motivation dans le lexique sont des mots marginaux comme les interjections ou les onomatopées. Si vous dites aïe quand une pierre tombe sur votre pied, ce cri est une interjection très proche d'un symptôme causé par la chute de la pierre. Par ailleurs, les onomatopées tentent délibérément de désigner une entité en imitant certains de ses aspects. En ce sens, elles sont proches des symboles. Cependant, comme n'a pas manqué de le faire remarquer Saussure, même ces mots ouvertement voués à l'imitation sont façonnés par la structure de la langue à laquelle ils appartiennent. Les chiens français et anglais aboient probablement dans la même langue, mais les onomatopées qui y correspondent sont différentes dans les deux langues. Voici quelques différences entre le français et l'anglais:
Français
coq moineau chien cocorico cui cui
wawa

Anglais

De même, pour imiter le bruit que fait quelqu'un qui boit, le français dit glouglou et l'anglais glugglug. Ces imitations se conforment à la structure de ces deux langues puisque l'anglais préfère les syllabes fermées (qui finissent par une consonne) alors que, selon Charles Bally, le français a sept syllabes ouvertes (qui finissent par une voyelle) pour une seule syllabe fermée. Les onomatopées pour les cris d'animaux respectent la préférence du français pour les syllabes ouvertes et celle de l'anglais pour les syllabes fermées. Les interjections diffèrent également dans ces deux langues: l'expression de la douleur se manifeste par aïe en français, alors qu'en anglais elle s'exprime par

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ow ou ouch. Il n'en reste pas moins que la similitude entre les onomatopées et le son qu'elles représentent va bien au-delà de l'effet du pur hasard. Un autre type d'onomatopées, comme coucou, ne désigne pas le cri de l'oiseau mais bien l'oiseau lui-même. Les enfants parlant français font de même quand ils appellent un chien un wawa ou un train un tchouflchouf Ce type d'extensions peut avoir joué un rôle important dans le développement du langage. Souvenons-nous de Condillac et du langage d'action présenté à la section 1.6. Cependant les onomatopées seules ne peuvent pas mener très loin dans l'explication du langage. Certainement pas aussi loin que ne le propose Charles Nodier dans son Dictionnaire des onomatopées, dans lequel il suggère l'interprétation suivante pour l' « onomatopée» catacombe :
La réunion de ces deux mots heureusement mariés produit un des plus beaux effets d'imitation de la langue. Il est impossible de trouver une suite de sons plus pittoresques pour rendre le retentissement du cercueil roulant de degrés en degrés sur les angles aigus des pierres et s'arrêtant tout à coup au milieu des tombes.

En plus des interjections et des onomatopées, deux arguments convaincants ont été avancés en faveur d'un symbolisme limité des phonèmes. Le premier, proposé par Roman Jakobson, est de nature acoustique. Tout comme les couleurs sont transmises par des ondes visuelles, les sons sont portés par des ondes sonores. Dans cette correspondance, on pourrait reconnaître une forme de synesthésie par laquelle l'être humain ressent un même signal à travers des véhicules différents. C'est ainsi que les ondes sonores, normalement perçues par l'ouïe, pourraient toucher la vue. Si tel est le cas, les basses vibrations dans lui sont idéalement associées aux couleurs sombres et les hautes vibrations dans Iii aux couleurs claires. Cela donnerait ainsi raison à Mallarmé qui se plaignait du manque de rigueur de la langue française dans le choix de jour et de nuit. Outre l'argument acoustique, il y a un argument articulatoire en faveur du symbolisme sonore, selon lequel l'articulation de certains sons pourrait être parallèle à certains actes ou proche de certains sentiments. Par exemple, les vi;. brations du bout de la langue dans le Il'l roulé pourraient bien évoquer le mouvement, ce qui supporterait les affirmations de Cratyle. Certaines expériences conduites par Edouard Sapir ont, elles aussi, montré qu'il y avait une tendance à associer les gros objets aux voyelles ouvertes et les petits aux voyelles fermées. Il y aurait ainsi une correspondance entre les gros objets et la bouche ouverte; les petits objets et la bouche fermée. Mais dans ce cas, c'est l'anglais qui enfreint la règle avec small/big tandis que le français donne raison aux poètes avec petit/grand. En effet, small contient une voyelle ouverte et big