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Français, Picard, Immigrations

De
286 pages
Comment les "migrants" et leurs enfants perçoivent-ils les langues que leur apporte leur histoire familiale : langues d'origine, français, langue régionale, et qu'en font-ils dans leur vie et leur imaginaire ? Cette enquête vise à explorer l'intégration des différentes immigrations, dans ce qu'elles ont de commun et de différent, dans le Nord de la France, qui est au plan linguistique le domaine Picard.
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Français, picard, immigrations Une enquête épilinguistique

~L'Hannartan,2003 ISBN: 2-7475-4057-X

Jean-Michel ELOY Denis BLOT Marie CARCASSONNE Jacques LANDRECIES

Français, picard, immigrations Une enquête épilinguistique
L'intégration linguistique de migrants de différentes origines en domaine picard

Laboratoire d'Études Sociolinguistiques sur les Contacts de Langues et la politique linguistique (LESCLaP) Centre d'Études Picardes (CEP) Université de Picardie Jules Verne

L'Harmattan 5-7, nIe de l'Éco1e-Po1yteclmique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

L'équipe de l'enquête Les entretiens ont été réalisés par: Rym Baccouche, Sophie Baillet, Laurence Caudron, Marie Carcassonne, Agnès Delhaye, Jean-Michel Eloy, Olivier Engelaere, Jocelyne Leber, Annie Sergeant L'élaboration du projet, le travail d'analyse et la rédaction du rapport, ont impliqué l'équipe ainsi composée autour du CEP (Centre d'Études Picardes) de l'Université de Picardie Jules Verne (UPJV) : Rym BACCOUCHE (étudiante de maitrise, UPJV) Sophie BAILLET (étudiante de maitrise, UPJV) Malika BENNABI-BENSEKHAR (Maitre de Conférences de psychologie interculturelle, UPJV) Denis BLOT (ATER, docteur en sociologie, UPJV, CEP) Marie CARCASSONNE (Maitre de Conférences de Linguistique, UPJV CEP, LESCLaP) Fernand CARTON (Professeur émérite de Linguistique, Université Nancy2, CEP) Laurence CAUDRON (étudiante de maitrise, UPJV) Alain DAWSON (Doctorant en linguistique, CEP) Agnès DELHA YE (étudiante de maitrise, Université Lille3) Nicole DERIVER Y (Maitre de Conférences de Linguistique, UPJV, CEP-LESCLaP) Jean-Michel ELOY (Professeur de Linguistique, UPJV, CEP, LESCLaP) Olivier ENGELAERE (chef de projet Langue et culture picardes à l'Office culturel régional, CEP) Alain GUILLEMIN, artiste-interpète et auteur dramatique, directeur du Théâtre Louis Richard à Roubaix Jacques LANDRECIES (Maitre de Conférences de Culture et Langue régionales: picard, Université Lille3 Charles de Gaulle) Josette LEFEVRE (ingénieur Cnrs, UPJV) Annie SERGEANT (doctorante en sociologie, chargée de cours, UPJV)

EXERGUE

moi en fait j'ai appris le français en picard (KADER)

des fois je rêve que je parle couramment le polonais et puis le matin je me réveille je sais pas un mot, c'est dommage (REINE)

Cette recherche a été rendue possible par l'aide matérielle et financière des partenaires suivants: Délégation Générale à la Langue Française et aux Langues de France (DGLFLF)

Fonds d'Action Sociale et de Soutien pour l'Intégration et la Lutte contre les Discriminations (FASILD)

Office Culturel Régional de Picardie - Agence Régionale du Patrimoine, de la Langue et de la Culture de Picardie (OCRPARPLCP) avec le soutien financier du Conseil Régional de Picardie. Université de Picardie Jules-Verne

Langue et culture de

UNIVERSITÉ

.

INTRODUCTION
Cette enquête est née à la fois de débats scientifiques et de questions culturelles et citoyennes. L'appel d'offres 2001 de l'Observatoire des Pratiques Linguistiques, structure installée au sein de la Délégation Générale à la Langue Française et aux Langues de France, correspondait à des questions que nous nous posions depuis plusieurs années, soit dans nos recherches, qui portaient pour les uns sur le plurilinguisme et les conséquences linguistiques des migrations, pour les autres sur la culture et la langue picarde aujourd'hui, soit en tant que citoyens. Après une rapide présentation de la problématique seront exposés les contextes de ce travail, en prenant le terme dans plusieurs sens. D'une part, quelques-unes des principales études disponibles sur notre sujet seront rappelées, en tant qu'elles constituent un contexte scientifique de notre enquête. D'autre part, on évoquera le contexte historique et idéologique qui a produit nos témoins et leurs discours tels qu'ils sont. Il s'agit d'indiquer le cadre dans lequel prennent sens les faits dont témoignent nos informateurs et leurs analyses: l'immigration dans le Nord de la France, la situation linguistique picarde et l'idéologie linguistique française, rappel "pour mémoire" de quelques idées dominantes. Puis - contexte méthodologique des discours étudiés - on présentera l'enquête telle qu'elle a été conçue et réalisée, les informateurs et le corpus réuni - le bilan ne devant bien sûr intervenir qu'in fine. Enfin le discours de nos informateurs sur l'immigration, "l'immigration telle qu'on la dit", sera rapporté assez

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Français, picard, immigrations

précisément, car c'est encore un des cadres, construit collectivement, au sein desquels le récit de l'histoire linguistique prend sens. La troisième partie, consacrée au discours épilinguistique, est bien sûr à nos yeux le principal de cette étude, qui en fait, espérons-nous, l'originalité. Ces heures de discours retracent (ou écrivent) l'histoire linguistique de nos informateurs, c'est à dire la façon dont elle est vue (en grande partie a posteriori) ou la façon dont se voient les sujets de cette histoire. Mais ces discours décrivent un monde linguistique (langues, mélanges de langues, non-langues) du plus haut intérêt. Nous essayons d'en dégager les apports en nous repérant aux langues concernées, mais l'étude que nous en faisons, on le constatera, est loin d'épuiser la richesse de cette information. La quatrième partie cherchera différentes confrontations, et d'abord celle des discours aux faits linguistiques vérifiables, aux performances linguistiques réalisées par nos témoins: car le corpus enregistré, ce sont aussi des performances à observer. Mais aussi, confrontation de la réalité de l'enquête à ses objectifs, c'est-à-dire le bilan méthodologique de l'enquête, en relevant à la fois les limites de méthode et de réalisation, et aussi le positif des résultats obtenus. En conclusion, nous nous tournerons vers les suites de cette enquête: les questions qu'elle a permis de mieux soulever et qui appellent d'autres recherches, et ce qu'elle apporte en vue de l'action.
LA PROBLEMATIQUE

Comme l'indiquent son titre et son sous-titre, l'enquête Français, picard, immigrations vise à explorer l'intégration linguistique des différentes immigrations, dans ce qu'elles ont de commun et de différent, dans le Nord de la France, qui est au plan linguistique le domaine picard. Il nous faut justifier ce sujet assez peu traité en France.

Introduction

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S'il est compréhensible que, de loin, des étrangers considèrent sommairement la France comme un territoire uniforme, on pourrait s'étonner en revanche que des Français négligent souvent la dimension du lieu, comme s'ils écartaient a priori que des lieux diffèrent au sein de l'ensemble hexagonal. Cette position, conforme à la tradition sociologique française (cf. Poche 1996) mais problématique en matière de démocratie culturelle, est délibérément ignorante des acquis de l'ethnologie autant que de la sociolinguistique: elle s'interdit de fait de bien saisir ce qu'il y a de localisé dans la construction du sens anthropologique, du sens de la société tel qu'il est vécu et pensé par les acteurs. . Nous avons, quant à nous, posé comme une des hypothèses générales de nos travaux que "la situation d'immigration se présente comme un catalyseur ou un révélateur de la situation du pays et de la région d'accueil" au plan linguistique (Eloy 2000), et, plus précisément que "l'immigration peut être un révélateur du répertoire régional, c'est-à-dire à la fois des variétés perçues et des normes perçues". Il est important de susciter et de recueillir le discours descriptif du "nouvel arrivant", car sa perception de la situation, loin d'être gratuite, est, comme disent les ethnométhodologues, "une analyse à toutes fins pratiques". Du témoignage et de 1'histoire linguistique de nos informateurs, nous chercherons donc à dégager les éléments de la situation linguistique qu'ils racontent avoir rencontrée dans cette région, à quoi s'ajoute bien sûr ce qu'ils y ont apporté. En ce qui concerne l'aspect régional, sur le plan linguistique, il nous faut donc prendre en compte la réalité sociolinguistique picarde, telle que nous la connaissons (Carton 1973, 1981, Eloy 1990, 1997a, 1997b, 1998a, Lefebvre 1987, 1991, Pooley 1991, 1996, 1997, 2000), en restant ouverts à ce que l'expérience de nos informateurs peut nous en apprendre. Le fait picard est complexe et contradictoire, puisque tout à la fois évident et nié, fière langue et humble patois, exhibé et caché, important et déclinant.

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Une deuxième composante est le bagage linguistique et épilinguistique apporté du pays d'origine, à savoir des compétences linguistiques, des usages langagiers, et tout un ensemble de représentations de ce qu'est "parler une langue", "apprendre une langue", plus précisément "notre langue" (la langue d' origine), ou "le français" . Il faudrait même aller jusqu'à considérer, plus généralement, des termes comme "migrer", "s'intégrer", "faire des études", etc. Enfin, cet objet trop évident pour les Français, la langue française, est loin d'être simple: mal connue dans sa souplesse et sa richesse régionale (Rézeau 2001) parce que cultivé d'une façon maladivement homogénéisante (Eloy 1994), la langue est souvent perçue en terme de programme normatif-prescriptif plutôt qu'en tant qu'espace de possibles expressifs, et l'idéologie linguistique qui l'accompagne et la conditionne lui tient souvent lieu de description. Dans quelle mesure nos informateurs partagent-ils une telle conception et en sont-ils influencés, c'est également décisif. Ainsi, cette recherche prend pour pivots des objets linguistiques identifiés comme: langue d'origine, français, picard. Mais ces trois termes polaires ne sont que des étiquettes commodes, car chacun est riche de problèmes sociolinguistiques et même proprement linguistiques. Par exemple, ce qu'on désigne parfois comme "français populaire", et qui renvoie à la variation diastratique et diaphasique, pourrait constituer également une entrée intéressante. Chacun de ces objets pose des questions que nous nous efforcerons d'expliciter, même si nous n'avons pas toutes les réponses.

Notre recherche, pour cerner les conditions de l'intégration linguistique des différentes immigrations, s'est donc donné pour tâche d'observer les rapports établis dans les représentations entre les objets linguistiques cités plus haut et les rôles respectifs de ces variétés. Notre objectif a été qualitatif, et en aucun cas quantitatif: ni la complexité de la matière, ni la modestie de nos moyens, ni la

Introduction

Il

relative nouveauté de la problématique, ne nous permettaient d'envisager une dimension statistique quelconque. De plus, les méthodes adoptées font que cette enquête est essentiellement épilinguistique, les éléments d'observation proprement linguistique n'intervenant qu'accessoirement. Mais les éléments de connaissance que nous réunissons ici, non seulement ouvrent la perspective d'enquêtes ultérieures et appellent des recherches nouvelles - de type ethnologique, en particulier -, mais, tels qu'ils sont ici présentés, nous pensons qu'ils peuvent donner matière à un message fort sur l' "intégration". Les processus et démarches que nous relevons dans ces entretiens témoignent que l'accueil de populations d'origine étrangère a fonctionné et fonctionne en profondeur, et que cette histoire, comme toute hybridation culturelle, produit des êtres humains riches de plusieurs patrimoines à la fois. La dimension linguistique s'y révèle centrale, et la variété régionale y tient une place non négligeable. Le rapport tentera de répondre aux questions suivantes: - Peut-on repérer des traits de discours stéréotypés ou partagés sur le picard, le français régional, le français standard et la langue d'origine?

- Quelles représentations linguistiques et culturelles sont liées au dire d'implication picardisante des uns et de nonimplication des autres?
- Quelles représentations des différentes langues et quelles attitudes linguistiques différencient les informateurs? Peut-on représenter la "pression normative" comme une dimension évaluative commune? - Le picard est-il représenté comme un facteur d'intégration ou un obstacle? Le rapport au picard a-t-il fonctionné de façon identique pour les migrants de différentes origines? Quelle place tient le fait linguistique picard dans les jeux de langues et pratiques décrites?

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Français, picard, immigrations

- Peut-on dégager des corrélations entre les attitudes à l'égard du picard, du français régional, du français standard et de la langue d'origine? Peut-on mettre en évidence des caractéristiques linguistiques générales de la population étudiée? Peut-on dégager des corrélations entre les caractéristiques linguistiques, les attitudes linguistiques, et les positionnements culturels (autochtonie, mémoire et conscience collectives, etc.) ? - Sur quels aspects les groupes générationnels sont-ils en accord ou en opposition? Les groupes issus de l'immigration ont-ils une position spécifique par rapport aux autochtones?

Nous avons utilisé le terme "intégration", sans souhaiter pour autant entrer dans les débats qui le concernent1. Ce mot signifie-t-il ici "assimilation" ? Pour certains de nos témoins, c'est bien de cela qu'il s'agit, pour d'autres il est difficile de trancher. Là où nous énonçons ce mot, admettons qu'il renvoie, sans remise en cause, à l'usage qui en est fait dans la vie politique française, ou dans le nom même du FASILD2 (anciennement FAS). Nous convenons que le mot manque de clarté. A vrai dire, ce sont surtout nos témoins eux-mêmes qu'il faut écouter à ce sujet, puisque plusieurs d'entre eux utilisent le mot "intégration" pour rendre compte de leur propre histoire familiale (v. p. 62). On peut considérer que toute notre étude ne fait qu'explorer comment cette histoire vécue donne un certain sens au mot "intégration". Au demeurant, le respect humain, autant que l'intérêt scientifique, commande de s'intéresser plutôt aux spécificités - compatibles avec une "intégration" - qu'à leur disparition, que suggère le terme "assimilation".

V., parmi tant d'autres travaux sur ce sujet, des réflexions intéressantes dans PERREGAUX et al, 2001. 2 Fonds d'Action Sociale pour l'Intégration et la Lutte contre les Discriminations (anciennement Fonds d'Action Sociale).

Introduction

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Nos objectifs sont, et ne peuvent être que, une meilleure connaissance des réalités. Nous pensons cependant que nos travaux peuvent avoir une utilité sociale, même directe: nous montrons la réalité vécue et racontée des immigrations à qui voudrait les refuser, et à tous ceux qui doivent en prendre conscience pour travailler au mieux-vivre en commun. Nous souhaitons que les informations qu'apporte cette enquête contribuent à élaborer une politique culturelle et sociale substantielle, généreuse et intelligente.

Première partie
Les contextes

Les contextes: Quelques études

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On sait bien que tout discours est indexical, c'est-à-dire prend sens dans le contexte particulier où il est énoncé. Ce principe signifie - pour n'en prendre ici qu'un aspect - que l'on ne comprend quelque chose d'un discours que dans une situation historique donnée, l'histoire ici étant aussi bien celle des évènements que celle des idées et des discours. Il faut ajouter que le discours au sujet des langues prend sens aussi en référence à tout ce qui n'est pas directement linguistique dans la vie des individus et des familles: en l'occurrence, l'expérience de la migration. L'objet de cette première partie est donc de donner à notre étude quelques-uns de ses contextes, scientifique, idéologique, historique et, en ce qui concerne nos témoins, biographique.

QUELQUES ETUDES PRECEDENTES

Sur la question du rapport entre immigration et langue régionale en France, la littérature est, au total, très limitée. Le travail de Pasquini (1991) sur les Italiens en Provence, en partie réutilisé dans l'article de Blanchet (2001), le travail de Laumesfeld (1988, 1996), portent sur des situations linguistiques bien différentes de la situation qui nous intéresse. Un livre aussi intéressant et fouillé, par exemple, que celui de Genty sur l'immigration algérienne dans le Nord/Pas-deCalais entre 1909 et 1962, ne fait aucune mention d'une quelconque question linguistique, ni même culturelle - sauf la religion -, comme si l'existence des personnes se réduisait aux données économiques et d'organisation. Or on imagine mal que ces travailleurs, pour la plupart mineurs de fond, n'aient pas vécu un contact avec le patois, autant et plus qu'avec le français standard, dès lors qu'ils avaient le moindre contact avec les

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autochtones - ou avec leurs homologues d'origine polonaise. Il faut dire que la question linguistique est largement ignorée aussi dans des livres sur la région portant sur d'autres sujets que l'immigration. Dans le livre de Bernadette Henry (1985) sur le comportement linguistique des enfants d'immigrés italiens en Belgique francophone, incluant le Hainaut, la question est abordée brièvement (p. 191-192), mais sur 333 enquêtés à Bruxelles et en divers points de Wallonie, aucun ne déclare parler "dialecte" (wallon ou picard) à la maison et un seul à l'extérieur: la question est donc écartée comme non pertinente. Même si, donc, la bibliographie est restreinte, nous disposons cependant sur le domaine picard de quelques éléments, à approfondir et à vérifier. Nous en citerons quatre, assez récents.
LES TEMOIGNAGES DU COLLOQUE DE DOUAI 1999

Un colloque a été organisé en 1999 à Douai par la Fédération picardisante Insanne sur le thème "La place du picard au sein des identités régionales du Nord-Pas-de-Calais". On y a entendu par exemple une représentante de la communauté italienne, et le président de la "Chorale des mineurs polonais de Douai". Leurs témoignages soulevaient des questions intéressantes3. La représentante de la communauté italienne a pour langues maternelles, dit-elle, le vénitien et le picard. Elle laisse à penser qu'une culture d'origine qui laisse place à la diversité linguistique, comme celle de l'Italie, joue un rôle dans les attitudes adoptées en France à l'égard de la langue régionale.

Les enregistrements de cette rencontre sont disponibles aux chercheurs sur demande adressée à la Fédération Insanne, Maison des Associations, rue des Potiers, 59500 Douai.

Les contextes: Quelques études

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Un autre point est directement politique. Alors que les Italiens sont venus en France depuis le début du siècle, et que les associations italiennes les plus actives sont issues de la Résistance, c'est seulement à partir de 1957 que se créent des missions italiennes dans le Nord, c'est-à-dire que l'Italie prend conscience de ses émigrés. C'est alors que sont créés des cours d'italien le mercredi pour les enfants, et que des associations d'Italiens demandent que leur langue soit enseignée dans les écoles. L'intervention du pays d'origine a donc changé les perspectives. Et aujourd'hui, paradoxalement, que se fait sentir un manque de perspectives dans ces associations, quels arguments produire pour la culture d'origine: économiques ou culturels? Quant au président de la "chorale des mineurs polonais" de Douai, il a commenté ce nom, qui doit être gardé, dit-il, par fidélité à un triple héritage: la culture polonaise, la culture de la mine, la culture des mineurs (incluant le patois). Cela se fait sans aucune contradiction. Mais quel avenir concevoir, dans cette logique de 1'héritage? Il nous dit avoir appris le polonais en famille, le français à l'école, et le patois dans la cour ou dans la rue. Et il raconte que quand il a été à l'âge des études, de l'effort pour se placer dans une profession, de l'obligation d'aller dans les grandes villes, il a souffert de devoir cacher à la fois son polonais et son patois. Il se dit aujourd'hui également fier des deux, et fier de son bel accent du Nord, suggérant une solidarité des langues exclues ou stigmatisées, ou plus exactement une homologie des attitudes construites à l'égard de la langue régionale et à l'égard de la langue d'origine. Les apports de ces témoignages, notre enquête vise bien sûr à les vérifier et à les approfondir.

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UN TEST DE COMPREHENSION

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A AMIENS 1992

Une deuxième piste a été ouverte par une étude de

compétence - qualifiée de "pré-enquête" à cause de ses limites
- effectuée il y a une douzaine d'années (Eloy 1992). On avait soumis à une épreuve de compréhension orale d'un corpus de picard quatre groupes: A) des adolescents nés à Amiens de familles autochtones, et y ayant toujours vécu B) des adolescents nés à Amiens de familles maghrébines, et y ayant toujours vécu C) des adolescents nés et ayant toujours vécu dans une autre région d'oïl, en Franche-Comté (Haute-Saône et Doubs), sans aucun rapport avec la Picardie D) des adolescents nés et ayant toujours vécu dans une région d'oc (Ariège et Aveyron), sans aucun rapport avec la Picardie. L'hypothèse linguistique était que les répertoires verbaux s'organisent selon un continuum (ou gradatum) étalonnable en fonction de l'intercompréhensibilité, et comportant du français commun, du français non-méridional, du français régional du Nord de la France, et du picard. Ce test avait l'originalité d'essayer de se situer au pôle "réception". Il tentait de différencier la dynamique de diverses variables linguistiques, mesurée par la "capacité d'un trait à être compris" par des auditeurs variés. Il apportait ainsi des indications sur les obstacles linguistiques à la compréhension du picard par rapport au français. Les groupes A, B, C, D, constitués selon les critères géographiques indiqués plus haut, se situent comme on pouvait s'y attendre, de façon ordonnée (moyennes respectives de 73%, 63 %, 48 %, 37 %). Cependant la courbe des scores individuels ne révèle pas de discontinuités correspondant nettement à ces groupes, alors que l'origine géographico-linguistique était, elle, discontinue. Cela suggère la complexité des problèmes

Les contextes: Quelques études

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soulevés. Ce travail permettait de poser des hypothèses sur les variables linguistiques qui discriminent les groupes entre eux.

Un résultat frappant était la faible différence entre les individus des groupes A et B : il semble que lorsqu'on est né et qu'on vit à Amiens, on acquiert la compétence nécessaire pour assez bien comprendre un corpus dialectal, et ce, qu'on soit de famille autochtone ou non. La question se pose alors de savoir d'où vient la compétence du groupe B : il faut admettre que des traits linguistiques picards circulent suffisamment dans la "formation langagière" amiénoise pour que chacun en soit

familier, et qu'ensuite un discours en picard soit - presque compris. Là encore, c'est la fluidité du répertoire (selon le terme de Gumperz) qui ressort: nous sommes dans un continuum français-picard.
LES JEUNES DE ROUBAIX 1998

Il faut citer aussi une étude (non publiée) d'Alain Guillemin, littéraire de formation et animateur du théâtre de marionnettes Louis Richard à Roubaix (Guillemin 1998). L'auteur rappelle d'abord des éléments historiques connus mais très importants, par exemple: la perte du flamand par les immigrants flamands des années 1880 en moins d'une génération, et aujourd'hui encore, malgré la proximité, l'absence totale du flamand à Roubaix; ou encore, l'opposition consciente dès la fin du siècle dernier entre patois urbain et patois rural, probablement sous la pression du français, et le sentiment que la vitalité du patois n'est pas le propre du rural; enfin, le virage historique, au début du 20èmesiècle: alors que le patois à Roubaix était revendiqué à la fois comme la langue locale ET la langue ouvrière, les chansonniers populaires développant à l'envi que le «vrai Roubaigno » est ouvrier (et non bourgeois), socialiste et parle patois, au tournant du siècle, le mouvement ouvrier moderniste, allié à l'école publique, mène campagne contre cette identité, et les militants revendiquent le droit d'apprendre le français.

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Français, picard, immigrations

Pour ce qui concerne l'actualité, le tableau de la situation est celui de la plus grande insécurité linguistique, bien signalée déjà par Gueunier et al. (1978) ou Lefevre (1984, 1991), etc. Un résultat essentiel de l'enquête de Guillemin est qu'on trouve, dans différents établissements scolaires, non pas une unique "langue des jeunes" , mais différentes pratiques langagières, de "jeux intelligents sur la langue" : l'établissement est une réalité sociale autonome, en interaction avec son quartier, et s'intégrer, c'est d'abord s'intégrer à l'établissement. Un informateur déclare: "Les autres, ils ont leur langage à eux, de leurs quartiers" ; ce qui se passe ailleurs, dans d'autres lieux, dans les quartiers, dans la famille, répond à d'autres lois, auxquelles on s'adapte quand on y est. Sur le monde de langues qui est celui des jeunes, outre une description classique du refoulement très fort du picard, il faut citer son expérience remarquable: "Intervenant dans un Atelier de Pratique Artistique théâtre intégrant des marionnettes, nous avions décidé de travailler sur l'invention de personnages populaires contemporains. (...) Douze grands personnages de bois à tringle et fils étaient disponibles. Ils avaient de vraies "trognes" bien caricaturales et chaque jeune eut vite fait de reconnaître en eux l'allure d'un habitant caractéristique du quartier. Immédiatement, chaque marionnette trouva un nom, une existence, un métier, un caractère et surtout une langue. (...) Chacun eut tout de suite sa voix, sa façon d'être et de vivre, et surtout une vraie langue authentique. Passant, dans un premier temps, d'un personnage à l'autre, il apparut très vite que chacun était capable, parfois avec talent, d'utiliser la langue de l'autre. Des jeunes d'origine maghrébine se découvrirent de remarquables picardisants avec un lexique très riche. Un jeune au patronyme flamand sortait sans difficulté des phrases en arabe... Entre les séances de travail, le jeu continuait, passant du français souvent populaire mais riche, à l'arabe où les Français

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de souche s'essayaient avec de vraies phrases... et quelques fautes corrigées par les autres, des mots portugais, espagnols, un héritage picardisant partagé par tous. A l'évidence, le passage d'une langue à l'autre n'était jamais arbitraire (...) Ce que nous venions "par hasard" de faire, créait un pont inattendu entre l'ambiance de jeu d'un établissement et la réalité du quartier. " Cet "héritage picardisant partagé par tous" sera étudié également, dans la même aire urbaine, par un chercheur britannique, Tim Pooley (1996, 1999) (voir ci-dessous).
"Sur le plan linguistique, nous dit Guillemin, on trouve tous les degrés de mixage: "des mots ", ou "une vraie langue authentique ", bien imitée de l'autre. Ce mixage est opéré consciemment et même savamment. Mais sur le plan métalinguistique, qui est, soulignons-le, celui précisément où l'école pourrait intervenir en s'appuyant à la fois sur les pratiques et sur la science, il y a une confusion certaine: par exemple certain "s informateurs croient que "kawa" ou "maboul" sont des mots patois, d'autres qualifient tous les mots "pas français" de "mots inventés" ,. ils savent que certains mots viennent de l'arabe, mais parfois à tort: un jeune cite comme arabe ''j'te vénère" (tu m'énerves) qui parait au contraire un vrai jeu de mots du français,. il cite aussi ''j 'te taia" qui vient probablement de l'argot (cf "tailler un costard''). " Remarquant par ailleurs la rareté du verlan, l'auteur conclut: "Ce que nous avons voulu montrer c'est d'abord les choix différents qui sont faits, ici ou là, par des groupes de jeunes. "

POOLEY (2000): L'IMMIGRATION

LES

CONSEQUENCES

LINGUISTIQUES

DE

Tim Pooley est un chercheur anglais qui, au fil de ses travaux, s'attache à objectiver le fait linguistique régional dans

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une perspective essentiellement labovienne. Dans l'étude citée, il s'intéresse aux conséquences sociolinguistiques dans la conurbation lilloise de deux vagues d'immigration importante: celle des Belges néerlandophones de la fin du 1ge s. et celle des Maghrébins de la période actuelle. S'appuyant sur des travaux dialectologiques, il conclut que le contact avec le flamand des migrants belges, malgré des "hypothèses séduisantes" et des influences "probables" ou plausibles" (par exemple sur l'assourdissement des consonnes finales), n'a pas laissé de traces démontrables dans le picard ou le français de la métropole du Nord. Il relève aussi que paradoxalement, dans la mémoire collective, ce sont les quartiers où la population flamande était nombreuse à la fin du 1ge s. qui ont gardé la réputation d'être des bastions du patois. Quant à la population d'origine maghrébine, Pooley, dont l'enquête la plus précisément commentée porte sur quinze adolescents (dont quatre "Maghrébins", deux garçons et deux filles), n'indique pas, sous le terme d' "origine étrangère", de nuances tenant à un positionnement différencié des individus par rapport à la culture et la langue étrangère (dont on ignore aussi si c'est l'arabe ou le berbère): bilinguisme ou ignorance de la langue des parents, liens au pays d'origine, place dans la fratrie. .. bien qu'il signale ailleurs, sur le plan des attitudes, que les garçons d'origine maghrébine interrogés "avaient essayé de mettre en valeur leur style de vie à la française au point de renier leurs compétences linguistiques et leur enracinement dans la culture arabe". De façon regrettable à nos yeux, il construit deux catégories "Français" et "Étrangers" (ou "Maghrébins" ou "Beurs"), comme "groupes ethniques", ce qui d'une part est un artefact brutal par rapport à la complexité des processus d'immigration en cause, d'autre part constitue une position pratique politique et éthique difficilement compatible avec une position scientifique dans la situation française. Si l'on passe sur ces critiques, l'article apporte des indications, suggestions et questions importantes, dégagées de l'analyse de plusieurs tests de connaissance du picard et d'entreti ens:

Les contextes: Quelques études

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- la meilleure connaissance du picard est relevée en zones urbaines (vs rurales et surtout périurbaines) ; - l'absence de corrélation significative, chez les "Français de souche", d'une part entre la "loyauté régionale" et les scores obtenus aux tests de picard, d'autre part entre l'emploi de variantes régionales et les positions politiques lepénistes ; mais une corrélation entre la "loyauté régionale" et l'emploi de variantes régionales en français; certaines variantes régionales font l'objet d'une stratification stylistique (e.g. le A vélarisé [Q]en syllabe ouverte finale) elles constituent donc bien des variables sociolinguistiques, et pas seulement des marqueurs régionaux; par:

- les sujets d'origine

étrangère se différencient des "Français"

- une compétence inférieure au test de picard; - une plus grande tolérance à la variation linguistique (ils acceptent comme "français" des énoncés que les autres qualifient de patois). On observe des différenciations diverses, selon les variantes observées, entre filles et garçons et entre "Français" et "Beurs". Nous citons ci-dessous, à titre d'exemple, le tableau 15, qui récapitule l'emploi des variantes [Q] et de [~] suivant le sexe et "1'ethnicité" (en conversation de groupe).
Tableau 1: L'emploi de deux variantes suivant le sexe et . . ,,, "1'et h nlclte (P 00 1ey 2000)
Français sexe garçons filles [0] 57% 41% [~] 62% 39% [0] 14% 39% Beurs [~] 50% 27%

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Là où les scores sont nettement différenciés l'auteur signale qu'il existe des tendances idéologiques (non vérifiées chez ses témoins) au rejet des migrants et se demande si la différenciation n'en serait pas une traduction; là où ils sont proches, il interprète cette proximité comme - probablement un indice d'intégration. Bien sûr, Pooley travaille dans une perspective un peu différente de la nôtre. Notre travail devra cependant être confronté à ses résultats et hypothèses, dans la mesure où nous cherchons à travers le discours épilinguistique de nos témoins à saisir la dynamique vécue de l'intégration linguistique, à relever les facteurs de différenciation parmi les "migrants", et où nous nous interrogeons sur les limites du phénomène: à partir de quel moment, de la réalisation de quels critères, devient-on "autochtone" ? (Pooley signale ainsi en note qu'il inclut dans les "Français" les descendants des immigrés belges flamands de la première partie de son étude).

L'IMMIGRATION

DANS LE NORD DE LA FRANCE

Les vagues d'immigration en France de l'ère industrielle ont été dues au besoin de main-d'œuvre de la France, à la surnatalité de certains pays, et à l'attrait politique de la France. Nous ne pouvons en retracer ici l'histoire4, mais seulement donner quelques éclairages propres à la région. L'immigration dans le domaine picard est ancienne, importante, et diverse. Le bassin minier et l'industrie textile du Nord-Pas-de-Calais ont attiré très anciennement la maind'œuvre, mais aussi les grandes cultures du plateau picard, et les industries, textile et autres, de la Somme et de l'Aisne. Les principales vagues ont été successivement: dans la seconde moitié du 1ge s. celle des Belges (surtout Flamands mais aussi Borains) ; dans l'entre-deux guerres, celle des
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V. par ex. BLANC-CHALEARD 2001

Les contextes: La problématique régionale

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Italiens, surtout du Nord, et celle des Polonais (y compris des Ukrainiens et Biélorusses), recrutés dans les mines. Statistiquement ces deux vagues culminent en 1931. Après la 2ème guerre mondiale, celle des Maghrébins (avec plusieurs temps forts, v. par ex. Genty 1999) et celle des Portugais (qui culmine entre 1960 et 1970). Aujourd'hui, les origines se sont diversifiées, de même que les emplois, mais le Maghreb continue à fournir le principal contingent. Pour la plupart de ces courants migratoires, on peut constater la conjonction de facteurs divers, dans des proportions variables. La demande des industriels et employeurs les amène à organiser éventuellement eux-mêmes des campagnes de recrutement. L'implication de l'État relaie cette demande, en concluant toutes sortes d'accords avec les pays d'origine - par exemple, la convention du 3 septembre 1919 signée entre autres avec la Pologne, le Portugal, et l'Italie. Les grandes évolutions politiques sont également à la source de certaines vagues migratoires - par exemple l'emploi massif de troupes coloniales lors de la guerre de 1914-1918, ou les accords d'Évian reconnaissant l'indépendance de l'Algérie. Enfin, la France, à différents moments, a attiré des populations par son régime démocratique - offrant un refuge aux démocrates italiens sous Mussolini, ou portugais sous Salazar -, par son niveau de vie et par son prestige culturel et civilisationnel. Les proportions prises par l'immmigration au cours du siècle sont assez stables Les corps de métiers relevés dans les statistiques sont éclairants. Quelques chiffres expliquent l'importance du phénomène dans le bassin minier: en 1921, 33,7 % des migrants sont embauchés dans les "mines et carrières". En 1931 ils seront 37,8 % et en 1936 ils seront 30,4 % (Girard et Stoelzel 1953). Les Polonais, localisés pour l'essentiel dans le Nord et en Lorraine, occupent le premier rang parmi eux. Chez les travailleurs agricoles, si l'on prend comme référence l'année 1926, les plus nombreux sont les Belges et Hollandais, puis les Polonais et les Italiens. Chacune des vagues d'immigration a donc son histoire au pays d'origine, sa périodisation propre, renvoie à une culture

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d'origine différente, et arrive à un moment différent de l'histoire de la France: c'est tout cela que peuvent traduire ou révéler les choix faits par les arrivants, bien que cela ne nous interdise pas de chercher, de façon transversale, à reconnaître l'unité des processus de leur installation. Au plan linguistique, les arrivées se situent à des moments différents de l'histoire linguistique de la région picardophone, par exemple avant ou après la seconde guerre mondiale. Ces migrants, par ailleurs, sont porteurs d'expériences linguistiques très diverses. Pour les Polonais, le "contact des langues" est un vécu ancien et profond, compte tenu de la diversité des suzerainetés politiques qu'ils ont connues, mais le lien languenation est conçu facilement de façon aussi unilingue que pour les Français - la minorité kachoube, aujourd'hui encore, n'introduit que difficilement une diversité dans le domaine polonophone, et les Ukrainiens et Biélorusses, vu la conception régnante sur les "nationalités", étant clairement conçues comme non polonaises. Les Portugais ne connaissent guère de différenciation dialectale chez eux. Les arabophones du Maghreb, bien qu'en contact depuis toujours avec les langues berbères, ont pu développer une idéologie monolingue liée au statut écrasant de l'arabe. Les Turcs, malgré les réalités linguistiques très diverses de leur pays, sont également éduqués dans une optique vigoureusement monolingue. Les Italiens, en revanche, ont une expérience de la diversité bien différente: il est normal pour eux - et il l'était bien plus encore il y a quelques décennies - qu'existent des variétés régionales, et que la langue nationale coexiste avec elles. Un Italien ordinaire parle quotidiennement le dialetto vénitien, calabrais ou piémontais dans les situations de proximité sociale. Cela, en principe, n'empêche nullement l'appropriation - au moins symbolique - de l'italien standard comme variété haute nationale, mais Henry (1985:96) souligne que "l'immigré est presqu'exclusivement dialectophone et de surcroit analphabète". Ces variétés sont aujourd'hui, comme en France mais à un degré bien différent, réputées sur la pente de l'extinction chez les jeunes. Quant aux berbérophones (parmi lesquels les

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