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Insécurité linguistique et appropriation du français en contexte plurilingue

De
388 pages
Ce livre pose la problématique de l'usage et de la didactique du français autant dans la société civile que dans le système éducatif camerounais. Les pratiques discursives courantes et les programmes sont alors évalués à l'aune d'une analyse transdisciplinaire, transversale et abyssale, qui explore l'état du français pour mieux cerner les contours sociolinguistiques, stylistiques et grammaticaux de l'insécurité qui le menace.
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Insécurité linguistique et appropriation du français
en contexte plurilingue C L'Harmattan, 2009
5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan I @wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-08236-6
EAN : 9782296082366 Gervais MENDO ZE
Insécurité linguistique et
appropriation du français
en contexte plurilingue
L'Harmattan Remerciements
J'exprime ma profonde gratitude à l'équipe conduite par monsieur Léopold
Bela Mengada, Professeur des écoles normales d'instituteurs ; option Sciences
de l'Éducation — Cadre d'études à la Division de la Planification, des Projets et
de la Coopération au Ministère de l'Éducation de Base, et composée des
étudiants ci-après :
AKONO OMGBA Arnaud (Université de Yaoundé II) ; —
— BEYADA ONANA Boniface (Université de Yaoundé I) ;
— BINAM Moïse (Université de Yaoundé I) ;
— EBODE Dominique Nicaise (Université de Yaoundé I) ;
—ELOUNDOU MVONDO Charles S. (Université de Yaoundé I) ;
— NDJENG Alexis (Université de Yaoundé I) ;
—NGAH Virginie Simone (Université de Yaoundé I) ;
—NGEN TJANA Jean (Université de Yaoundé I) ;
— NGONO Honoré (Université de Yaoundé II) ;
—NNANGA Pélagie Astaria (Université de Yaoundé I) ;
—TANKU'H YAMO Alphonse (Université de Yaoundé I).
Elle m'a aidé à recueillir sur le terrain une bonne partie des informations
contenues dans ce livre. Liste des abréviations
ADELF : Association des écrivains de langue française
AIF : Agence intergouvernementale de la Francophonie
AIMF : Association internationale des maires francophones
ANACLAC : Association nationale des comités de langues camerounaises
APF : Assemblée Parlementaire de la Francophonie
AUF : Agence Universitaire de la Francophonie
AUPELF : Association des universités partiellement ou entièrement de langue
française
BEPC : Brevet d'études (du) premier cycle
BTS : Brevet de technicien supérieur
CAP : Certificat d'aptitude professionnelle
C.A.P.I.E.G : Certificat d'aptitude professionnelle pour instituteurs de
l'enseignement général
C.A.P.I.E.T : Certificat d'aptitude professionnelle pour instituteurs de
l'enseignement technique
C.T. : Cameroon tribune
CE : Cours élémentaire
CEPE : Certificat d'études primaires élémentaires
CFI : Canal France International
CILF : Conseil international de la langue française
CIRTEF : Conseil international des radios et télévisions d'expression
francophone
CM : Cours Moyen
CP : Cours Préparatoire
CRPLF : Communauté radiophonique des programmes de langue française
DDES : Direction du Développement de l'Enseignement supérieur
DEA : Diplôme d'études approfondies
DEUG : Diplôme d'études universitaires générales DEXC : Direction des Examens et Concours
ENIEG : École normale des instituteurs de l'Enseignement général
ENIET : École normale des instituteurs de l'Enseignement technique
ENS : École normale supérieure
FALSH : Faculté des Arts, Lettres et Sciences Humaines
FIDELF : Fédération internationale des éditeurs de langue française
FIPF : Fédération internationale des Professeurs de Français
GCE BOARD : General Certificate of Education BOARD
GCE : General Certificate of Education
GCE/A LEVEL : General Certificate of Education Advanced Level
GCE/0 LEVEL : General Certificate of Education Ordinary Level
ICAF : Institut pour la Coopération audiovisuelle francophone
IFA : Inventaire du français d'Afrique
IEG : Instituteur de l'Enseignement Général
IAEG : Instituteur adjoint de l'Enseignement Général
IGP : Inspection Générale de Pédagogie
LEF : Lettres d'Expression Française
LMF : Lettres Modernes Françaises
MDR : Mouvement pour la Défense de la République
MINEDUC : Ministère de l'Éducation nationale (Ministère des Enseignements
secondaires & Ministère de l'Éducation de Base)
MINETFOP : Ministère de l'Enseignement technique et de la Formation
professionnelle
NEC : National Executive Comitee
NTIC : Nouvelles technologies de l'information et de la communication
OBC : Office du Baccalauréat du Cameroun
OFRDPC : Organisation des femmes du Rassemblement démocratique du
peuple camerounais
OJRDPC : Organisation des jeunes du Rassemblement démocratique du peuple
camerounais OPO : Objectif Pédagogique Opérationnel.
RDPC : Rassemblement démocratique du peuple camerounais
RFI : Radio France Internationale
SDF : Social Democratic Front
SIL : Section d'initiation au langage
SIL : Société internationale de linguistique
UDC : Union démocratique camerounaise
UIJPLF : Union internationale des journalistes de langue française
UNC : Union nationale camerounaise
UNDP : Union nationale pour la démocratie et le progrès
UPC : Union des populations du Cameroun
UV : Unité de Valeur Introduction
Ce livre est le prolongement de l'ouvrage Une crise dans les crises, le
Il en est la version français en Afrique noire francophone, le cas du Cameroun.
revue et augmentée. La question peut être posée de savoir pourquoi un
changement de titre.
En 1990, lorsque nous achevions la rédaction de cet ouvrage et qu'il fallait
lui donner un titre définitif, nous avons hésité longuement entre la notion de
crise à la mode dans le domaine socio-économique et le GN (groupe nominal)
utilisé en sociolinguistique. insécurité linguistique,
À l'époque, le pays concerné par nos analyses venait d'entrer dans l'une
des crises les plus aiguës de son histoire au plan économique ; plusieurs autres
pays l'étaient également. Nous avons perçu la crise du français, celle de la
qualité de la langue et de l'expression écrite et orale, comme une crise parmi
tant d'autres crises marquant la communauté francophone en cette période. Et
nous écrivions :
Cette crise, c'est celle du langage, de l'expression et de l'écriture. Elle est
réelle pour la plupart des langues aujourd'hui. Ainsi donc, c'est avec regret
que ceux qui appartiennent à la communauté francophone, qui ont le goût des
belles lettres françaises, qui sont soucieux du mot juste et de la belle plume, qui
sont jaloux de la belle forme et de l'expression élégante des idées, dans
l'optique de la célèbre affirmation de Boileau (1674) : « Ce que l'on conçoit
bien s'énonce clairement. Et les mots pour le dire arrivent aisément » ou qui
ont le souci de bien dire et de bien s'exprimer constatent que le français, la
belle langue française, n'est plus ce qu'elle fut. Il y a comme une dégradation
de sa qualité au fil des années. Cette constatation, faite également dans
d'autres pays francophones, est encore plus actuelle dans le contexte
linguistique du Cameroun d'aujourd'hui (Gervais Mendo Ze, 1990 : 15).
Nos préoccupations et notre souci quant à l'analyse de l'état de la langue
demeurent. Mais l'ouvrage nécessite une actualisation en ce qui concerne
certains de ses développements. C'est ce que nous nous proposons de faire en
revenant, cette fois-ci, sur un terme que nous avons délaissé pour des raisons
qu'il importe d'évoquer, même hâtivement.
Le concept d'insécurité linguistique noté (IL) a été initialement proposé
aux États-Unis en 1976, dans un ouvrage de sociolinguistique de l'Américain
William Labov qui l'a traitée dans une perspective corrélationniste sans une
réelle théorisation. Il a toutefois adopté une double démarche : le repérage du symptôme de l'insécurité linguistique' d'une part ; la mesure de l'insécurité au
moyen des tests d'indices d'autre part.
Insistant sur l'idée de changement linguistique, Labov a pu effectuer une
vaste enquête sur la stratification sociale de l'anglais à New York. C'est ainsi
qu'il a établi que l'IL, liée à la communauté linguistique et à la norme, se défi
nit par un sentiment de faute chez le locuteur, un manque d'assurance à la prise
de parole et l'hyper-correction. L'approche adoptée par l'Américain n'était pas
celle que nous voulions pour notre livre parce qu'elle présentait au moins deux
limitations : elle ne s'appliquait qu'à des situations monolingues : l'anglais en
l'occurrence ; elle ne servait qu'à illustrer le rôle d'une classe sociale
particulière dans le changement linguistique.
Les évolutions de cette notion, à la suite de Labov, ont permis d'en affiner
la définition. En effet, les linguistes Guenier, Genouvrier, Francard et Khomsi
(1978) l'ont appliquée à des situations de contact et de variété de langues
(Bourdieu, 1982). C'est à Michel Francard (1993) que revient, le premier, le
début de travail de conceptualisation de la question grâce à un traitement souple
et plus qualitatif. Dès lors, des colloques (Louvain-la-Neuve, 1993-1994 et La
Réunion, 1994) ont ouvert d'abondantes pistes sur le sujet et établi la nécessité
de le traiter dans une perspective situationnelle et interactionnelle. Il est donc
possible de comprendre aisément pourquoi nous avons été tenté par ce concept,
mais ne l'avons pas adopté lors de la première édition de ce livre.
La situation du français en Afrique noire francophone est marquée
actuellement par un certain nombre d'enjeux ainsi qu'une dualité que nous
avons exprimés comme suit :
La langue française est devenue l'autre langue des Africains
pendant que ceux-ci affirment que le contact entre le français et leurs
langues nationales ne doit pas se vivre en termes de conflit, mais de
co-existence pacifique, de complémentarité, d'égalité. Elle est la
langue d'expression des valeurs culturelles pendant que certains
estiment qu'elle n'est pas totalement apte à prendre en charge
l'expression de l'identité et des valeurs culturelles africaines. Elle est
la langue de la communauté francophone ouvrant les Africains à
l'universel pendant que les langues africaines, revendiquées comme
celles du terroir et de l'autochtonie, n'ont pas toujours vocation à
mettre leurs utilisateurs dans les sphères de la communication
internationale sans que se pose le problème de la traduction. Elle est
Dans la petite bourgeoisie où la conscience de la nonne est très forte et l'auto-dévalorisation
prononcée.
12 la langue de l'école pendant que se pose la question de savoir quel
français enseigner et au moment où émergent des interrogations
relatives à la nature et à la qualité du français enseigné en Afrique
(Gervais Mendo Ze, Langues et Communication, n° 3, pp. 7-8).
Le Cameroun constitue, à cet effet, un terreau digne d'intérêt. C'est un pays
bilingue français/anglais, où cohabitent plus de 250 unités-langues ; où la
question de l'acquisition-apprentissage du français se pose avec acuité ; où la
nécessité de promouvoir l'appropriation de la langue française intervenant dans
un contexte hétérolinguistique et non diglossique s'impose ; où il importe de
mettre en place un bilinguisme officiel modulable, aménageant de la manière la
plus équilibrée, le passage des langues premières (camerounaises) aux langues
officielles (le français et l'anglais).
Cette situation est, à des degrés divers, celle qui prévaut dans la plupart des
pays francophones aujourd'hui. Elle a préoccupé les participants aux états
généraux de l'enseignement du français réunis à Libreville du 17 au 20 Mars
2003. Ceux-ci, après avoir noté le désintérêt croissant des élèves à l'égard du
français et des études francophones que d'aucuns trouvent ennuyeuses et
marquées par la rigidité de l'outil linguistique, ont souligné l'existence d'un
sentiment d'insécurité linguistique révélateur du conflit entre norme endogène
et norme exogène ; sentiment aggravé, selon eux, par la grande complexité de la
langue française par rapport à d'autres outils linguistiques réputés plus simples
et plus utiles à l'instar de l'anglo-américain ; ce sentiment connaîtrait, dans
certains pays d'Afrique, un développement fulgurant. Aussi, leur rapport
général conclut :
Le temps du purisme élitiste est bien définitivement révolu.
L'Afrique doit tourner la page et proposer de nouvelles normes, car
sans normes il ne peut y avoir d'enseignement, allant dans le sens
d'une simplification des usages et des pratiques, et par conséquent
des représentations. C'est le seul moyen de débarrasser le locuteur
africain de son insécurité linguistique et, peut-être, de lui redonner le
goût de l'apprentissage de la langue française (langue de
développement) quand il a disparu. Cette nouvelle norme africaine ne
doit pas se limiter aux emprunts et néologismes lexicaux, mais
s'étendre à la syntaxe du français. Dans ce domaine, les états
généraux souhaitent que l'Afrique prenne ses responsabilités et
qu'elle devienne le moteur d'une reforme dont même la France et ses
propres locuteurs, natifs ou non, seraient les premiers bénéficiaires.
Cette approche de la notion d'insécurité linguistique situe le débat dans une
perspective qui est au centre de la problématique du présent livre. Après une
présentation des références situationnelles et sociolinguistiques de notre langue
13 officielle, dans une optique chronologique qui ira de la période coloniale à
l'indépendance (Chapitre I), nous nous intéresserons à l'école (en insécurité
linguistique) à la suite de bien d'autres linguistes comme Main Bentolila
(2003), Jean Michel Kasbarian (2002), Paule Fioux (1998), Didier de Robillard
(1998), Rada Tirvassen (1995), etc., pour analyser les conditions de
l'acquisition/apprentissage du français et sa place dans le système éducatif
camerounais (Chapitres III et IV), non sans avoir montré comment le pays est
arrivé au bilinguisme anglais/français et comment il le vit dans les faits
(Chapitre II) en rapport avec l'appropriation du français (Chapitres V et VI).
Il s'agira de se demander quelles sont les causes réelles de l'insécurité
linguistique, quels sont les problèmes qu'elle pose en contexte plurilingue et
quels éléments de solutions envisager pour essayer de promouvoir des
politiques ainsi que des stratégies didactiques linguistiquement sûres et
culturellement mûres.
14 Chapitre 1
Références situationnelles
et sociolinguistiques du français
Le contexte situationnel et l'environnement sociolinguistique, objets du
présent chapitre, méritent d'être décrits pour les commodités de l'analyse. Car,
autant les facteurs précédant l'énonciation ou entrant directement dans la
production langagière peuvent imposer à l'énoncé certaines contraintes, autant
le cadre physique, culturel et humain peut influer sur les circonstances dans
lesquelles une langue prend place et est pratiquée dans un pays donné.
Il apparaît utile de situer le milieu camerounais dans sa diversité. Il n'est
pas non plus sans intérêt de donner les références permettant de saisir la
mouvance de l'histoire linguistique du Cameroun, de montrer comment le pays
a évolué vers le bilinguisme français/anglais qui le caractérise aujourd'hui, et de
dire comment il a emprunté les voies majeures de « l'essaimage du français »
pour reprendre un terme en vogue de Chaudenson (1999 : 349). Il sera aussi
question de montrer comment les langues officielles, et particulièrement la
langue française, ont pu émerger dans un contexte sociopolitique complexe et
hétérolinguistique.
1.1. Repères géographiques 2
Le Cameroun ne constitue ni une entité linguistique, ni une unité
géographique naturelle. Sorte d'Afrique en miniature, le pays, dont les
frontières ont été délimitées le 29 mars 1921 par la SDN, s'étend du golfe de
Guinée au lac Tchad, entre le 2e et le 13e degré de latitude Nord, le 8e et le 16e
degré de longitude Est. Avec une superficie de 475 650 km 2, le pays a la forme
d'un triangle rectangle dont l'hypoténuse s'étire du lac Tchad au golfe de
Guinée sur 1 500 km et, sur 800 km de la base de l'Océan Atlantique à la
frontière avec la République Centrafricaine.
Il est limité à l'Ouest par le Nigeria (anglophone), au Nord-Est par le Tchad
(francophone), à l'Est par la République Centrafricaine (francophone), au Sud
par le Congo (francophone), le Gabon (francophone) et la Guinée Equatoriale
(hispanophone), mais ayant le français comme langue co-officielle.
Ouvert à la mer, il compte plus de 300 km de côte. Les résultats du dernier
recensement général de la population et de l'habitat (3e R.G.P.H) effectué en
2 Source : Annuaire statistique du Cameroun 2000, Yaoundé, 2001, p. 23.

novembre 2005 n'étant pas encore disponibles, retenons tout de même qu'en
2000, les estimations de la population évaluaient à plus de 15 292 000 le
nombre de Camerounais qui se répartissent comme suit entre les dix provinces
du pays :
Tableau 1
POPULATION POURCENTAGE % PROVINCES
Adamaoua 703 432 4,6
15,9 Centre 2 431 428
Est 734 016 4,8
17.3 Extrême-Nord 2 645 516
2 140 880 14,0 Littoral
1 192 776 7,8 Nord
Nord-Ouest 1789 146 11,7
Ouest 1 926 792 12,6
Sud 519 928 3,4
Sud-Ouest 1 208 068 7,9
Total 15 292 000 100,00
Source : Annuaire statistique du Cameroun 2000, Yaoundé, 2001, p. 23.
Représentation graphique 1, Tableau 1
o Adamaoua
Centre
C Est
C Extrême-Nord
Littoral
e Nord
u Nord-Ouest
1: Ouest
Sud
e Sud-Ouest
16
nReprésentation graphique 2, Tableau 1
Ces tableaux laissent apparaître que les deux provinces
anglophones (le Nord-Ouest et le Sud-Ouest) représentent
respectivement 11,7 % et 7,9 % ; soit un total de 19,6 % de la
population totale du pays.
Les populations du Cameroun vivent dans un territoire qui présente trois
grands types de climats :
— le premier, équatorial, s'étend du 2e au 16e degré de latitude Nord ;
— le deuxième, soudanien, s'étend du 7e au 10e degré de latitude Nord ;
— le troisième est soudano-sahélien. Il s'étend au-delà du 10e degré de
latitude Nord. Cela entraîne une diversité végétale, humaine et
linguistique.
La population accuse, par ailleurs, une augmentation de sa densité ; celle-ci
est passée de 22,5 en 1987 à 32,81 habitants/km 2 en 2002. Spécifiquement, les
villes de Yaoundé et de Douala, respectivement capitales politique et
économique du Cameroun, sont représentatives de la diversité humaine et
linguistique ci-dessus évoquée. Ce qui leur confère un caractère cosmopolite. Le
cadre géographique ainsi décrit est tributaire de l'histoire même du pays.
1.2. Repères historiques
Le Cameroun présente un paysage linguistique intéressant en raison de son
histoire qui comprend cinq phases principales :
1.2.1. Période précoloniale
Au cours de cette période, une multitude d'ethnies parlant les langues
niger-kordofaniennes, nilo-sahariennes et afro-asiatiques ont été marquées par
l'arrivée des Portugais en 1472. Ce fait historique a imposé la nécessité
d'apprendre les langues de communication européennes.
17 Tant avec les Anglais qui ont signé entre 1840 et 1852 des traités avec les
chefs côtiers qu'avec les Allemands et les Français, qui ont ouvert des
comptoirs sur la côte, les échanges commerciaux sont à l'origine du
développement de l'hétérolinguisme et de la naissance des parlers comme le
pidgin des régions côtières.
1.2.2. Colonisation allemande (1884-1918)
L'entité politique qui aux yeux des Nations unies accède à la souveraineté
internationale avait été formée au cours d'une période relativement courte de
trente quatre ans. Du 14 juillet 1884, jour où Gustav Nachtigal hisse le drapeau
allemand à Douala, à 1918, année où les Allemands doivent abandonner le
Cameroun, ce territoire est sous le protectorat de Berlin. Lors du traité de
Versailles (France) le 28 juin 1919, l'Allemagne renonce à tous ses droits sur le
Cameroun en ratifiant le traité qui stipule à l'article 119: l'Allemagne renonce
en faveur des principales puissances alliées et associées à tous ses droits et
titres sur ses possessions d'Outre-Mer.
Cette période a surtout été marquée par des efforts pour le développement
de l'économie du Cameroun. L'Allemagne a créé sa première école publique en
1888 et décrété, en 1907, la langue allemande comme la seule langue
européenne d'enseignement.
En 1914, le Cameroun allemand disposait de quatre écoles primaires
élémentaires, deux écoles primaires supérieures, un centre d'apprentissage et
trois écoles d'agriculture publiques regroupant moins de deux mille élèves ; six
cents écoles de missionnaires, implantées dans l'Ouest et le Sud du pays,
regroupaient plus de quarante mille élèves.
Au cours de trente quatre années de colonisation, la langue allemande s'est
peu répandue à travers le pays à cause de la brièveté de la période coloniale et
de la mise en oeuvre tardive de l'imposition de l'allemand comme seule langue
d'enseignement (1907-1914). Mais après la Deuxième Guerre mondiale (1939-
1945) et, avec l'arrivée des Anglais et des Français, les échanges commerciaux
ont activé la diffusion du pidgin-english déjà répandu au Cameroun depuis la
période des missionnaires et abondamment pratiqué sur la côte de l'actuelle
province du Sud-Ouest. Le français quant à lui prenait le pas sur l'actuelle
province du Littoral.
1.2.3. Mandat et tutelle franco-britanniques (1919-1959)
Le mandat de la Société des Nations
Le 10 juillet 1919, la France et l'Angleterre se partagent le Cameroun.
L'Angleterre administre la partie occidentale du pays (un cinquième du
territoire) et la France la partie orientale (quatre cinquièmes). Cette
18 administration se fait au nom de la Société Des Nations (SDN). C'est le régime
du mandat. Dans la partie administrée par la France, au plan social, deux
événements dignes d'intérêt interviennent au cours de la période du mandat : il
s'agit, d'une part, de l'institution de l'indigénat, en 1917, puis abolie par la
conférence de Brazzaville ; et d'autre part, de la création le 18 décembre 1944
de l'Union des syndicats confédérés du Cameroun (USCC) affiliée à la
Confédération générale des travailleurs (CGT) française. L'USCC fut non
seulement le premier syndicat camerounais, mais encore le premier élément
extra-coutumier très influent avec son secrétaire général Ndounekong Alphonse
et ses secrétaires généraux adjoints Assalé Charles et Um Nyobe Ruben.
De 1939 à 1946, le Cameroun, sous mandat français, ayant répondu à
l'appel du général de Gaulle, participe à la deuxième guerre mondiale. Au
lendemain de celle-ci, tout bascule. 1946 apparaît comme une année charnière
dans l'évolution du Cameroun vers l'indépendance. Le 7 mai 1946, la loi
Lamine Guève reconnaît la citoyenneté aux ressortissants des territoires
d'Outre-Mer dont le Cameroun.
Le 5 octobre 1946 est institué au Cameroun le suffrage censitaire et
capacitaire. Un décret français du 25 octobre crée l'Assemblée représentative du
Cameroun (ARCAM) avec deux sections : 18 Français et 32 Camerounais élus
par deux collèges distincts. L'ARCAM est remplacée en 1952 par l'ATCAM
(Assemblée Législative du Cameroun).
La tutelle des Nations unies
Avec la création de l'Organisation des Nations unies en 1945, les anciens
territoires sous mandat passent sous le contrôle du Conseil de Tutelle qui doit
veiller à leur marche vers l'indépendance.
Le Cameroun sous tutelle française (oriental)
En 1957, l'histoire s'accélère. En vertu de la loi cadre Gaston Defferre du
23 juin 1956, un décret français du 16 avril 1957 accorde l'autonomie au
Cameroun sous tutelle française. Il passe du statut de territoire sous tutelle à
celui d'État sous tutelle. Dès lors la citoyenneté camerounaise est reconnue. Le
Haut Commissaire Pierre Messmer qui tient le rôle de Chef de l'État nomme
André Marie Mbida Premier ministre.
Ce dernier est investi par l'Assemblée législative du Cameroun le 10 mai
1957. Le 10 mai devient jour de la fête nationale. L'ALCAM choisit le drapeau
du Cameroun (Vert-Rouge-Jaune), l'hymne national « Ô Cameroun berceau de
nos ancêtres » et la devise du pays « Paix-Travail-Patrie ».
En janvier de l'année 1958 : le Haut Commissaire Messmer est remplacé
par Jean Romandier. A la suite d'un conflit entre le nouveau Représentant de la
19
France et le Premier ministre, André Marie Mbida, ce dernier démissionne le 13
janvier 1958 et est remplacé le 18 février 1958 par Ahmadou Ahidjo, alors
Vice-Premier ministre chargé de l'Intérieur. L'ALCAM opte le 12 juin 1958
pour l'autonomie interne complète qui sera accordée au Cameroun le 1" janvier
1959 par la France.
Le Cameroun sous tutelle britannique (occidental)
Le Cameroun sous tutelle britannique, doté en 1954 d'une Assemblée
Législative, mais partie intégrante sur le plan administratif de la République du
Nigéria, s'était prononcé le 7 novembre 1959 pour le maintien de la tutelle par
le plébiscite. Une seconde consultation, décidée par l'ONU, a lieu le 11 février
1961. La partie Sud du territoire sous administration britannique, dirigée par le
Premier ministre John Ngu Foncha, par voie de référendum se prononce à une
écrasante majorité de 233 571 voix contre 97 741 pour son indépendance et son
rattachement à la République du Cameroun.
Dans la partie Nord du Cameroun sous tutelle de la Grande Bretagne, 60%
des voix furent favorables à un rattachement au Nigéria. Ce pourcentage qui ne
semble pas avoir été obtenu par une procédure régulière fi t l'objet de nombreux
débats et réclamations. Le 1er juin 1961, le Cameroun septentrional est rattaché
au Nigéria.
Pendant la période de mandat (1919-1945), puis de tutelle (1946-1959) du
Cameroun occidental, la diffusion de la langue anglaise est restée limitée. Le
pidgin a continué à s'étendre.
En 1944, suite à la Conférence de Brazzaville, un enseignement de masse
s'est développé au Cameroun oriental dans l'optique de la déclaration suivante :
L'enseignement des Africains doit d'une part atteindre et
pénétrer les masses et leur apprendre à mieux vivre, d'une autre part,
aboutir à une sélection sûre et rapide des élites. L'enseignement doit
être donné en français, l'emploi des dialectes locaux étant interdit.
Chacun des colonisateurs imprima le Cameroun de son sceau linguistique
en imposant soit l'allemand, soit l'anglais, soit le français. Cependant, les
Français mirent en place une politique d'assimilation plus visible ;
l'enseignement, l'apprentissage et la pratique des langues africaines furent
interdits dans les milieux scolaires et administratifs.
Plusieurs décrets (ler octobre 1920, 20 décembre 1920 et 26 décembre
1924) instaurèrent l'enseignement en français en interdisant l'utilisation des
langues locales dans le système éducatif (Journal officiel de l'État du
Cameroun, 1924) : La langue française est la seule en usage dans les écoles. Il
est interdit aux maîtres de se servir avec leurs élèves des idiomes du pays.
20
L'on peut aussi citer cette directive de Jules Carde (1921), Haut
commissaire de la République française au Cameroun, soulignant à ses chefs de
circonscriptions le but de la politique linguistique de la France dans ses
colonies :
Il faut donc de toute nécessité que vous suiviez avec le plus grand
soin le plan de campagne que je vous ai tracé, que vous coordonniez
vos efforts, tous les efforts et que le défrichement méthodique et bien
concerté (des autres langues) se poursuive sans hâte comme sans
arrêt... (afin de concrétiser) notre volonté de donner aux populations
du Cameroun la langue en quelque sorte nationale qu'elles n'ont pas
et qui ne saurait être évidemment que celle du peuple à qui est
dévolue la souveraineté du pays.
L'absence d'une langue locale dominante et la nécessité de promouvoir une
langue nationale camerounaise sont des sujets ayant préoccupé même le
colonisateur. Il est permis d'observer que cette situation reste toujours
d'actualité. Tout comme celle de l'école.
1.2.4. La marche vers l'indépendance (1958-1959)
En 1958, le 13 septembre, l'un des artisans de l'indépendance du Cameroun
Ruben Um Nyobe, secrétaire général de l'Union des populations du Cameroun
(parti alors interdit) qui n'avait pas pu obtenir de la France l'amnistie, est abattu
dans le maquis de Libel Li Ngoï près de Boumnyebel dans la Sanaga-Maritime.
Ce qui ne met pour autant pas fi n à la rébellion ; de nombreux nationalistes
camerounais demeurant convaincus qu'ils pouvaient s'opposer victorieusement
aux troupes françaises au Cameroun, comme ce fut le cas à Dien Bien Phu
(Indochine) ou en Algérie.
L'année 1959 est marquée par le passage de nombreuses délégations du
Cameroun devant l'Assemblée générale des Nations unies pour plaider en
faveur ou contre l'indépendance immédiate de leur pays. Finalement le 12 mars
1959, la commission de tutelle de l'Assemblée générale de l'ONU vote par 56
abstentions l'abrogation de l'accord de tutelle. voix contre 9 et 11
À la veille de l'indépendance, le Cameroun oriental comptait 294 000
enfants scolarisés et une forte proportion de sa population parlait déjà le
français.
1.2.5. L'indépendance (1960)
Le 1er janvier 1960 en effet, le Cameroun accède à l'indépendance. Celle-
ci sera marquée par plusieurs mutations au plan politique : la République
fédérale du 1 er octobre 1961 au 19 mai 1972 ; la République Unie du 20 mai
1972 au 16 octobre 1984 et la République du Cameroun depuis le 17 octobre
1984.
21 Au plan socio-politique, le président Ahmadou Ahidjo, en proclamant
solennellement l'indépendance du Cameroun, a déclaré :
Les Nations unies ainsi que la France dont l'amitié nous
réconforte chaque jour seront pour nous les guides naturels de nos
premiers pas. Nous voulons en ce jour solennel leur apporter le
témoignage de notre reconnaissance et leur rendre l'hommage amical
d'un peuple qui a conscience de ce qu'il leur doit. Nous étions hier
leur pupille, nous sommes aujourd'hui leur partenaire. Les liens
d'amitié qui nous unissent maintenant seront encore plus solides dans
l'avenir que par le passé.
L'histoire a confirmé ces mots du président Ahmadou Ahidjo. Le
Cameroun fait partie du système des Nations unies. Il entretient avec la France
un lien séculaire d'amitié ainsi qu'une coopération jamais prise en défaut depuis
son indépendance et renforcée par les gouvernements successifs de l'Hexagone.
Malgré une politique extérieure d'ouverture, la France est aujourd'hui le
premier partenaire économique du Cameroun. Elle reste aux côtés de notre pays
dans sa marche vers la maîtrise de son destin et la lutte contre la pauvreté.
En ce qui concerne la langue française, c'est en 1961 que le Cameroun
(oriental) l'adopte comme langue officielle. Cette décision reposait sur un socle
de sagesse et d'opportunité que venait renforcer la nécessité pour un pays ami et
reconnaissant la France certes, mais qui ne se trouvait pas en situation de
diglossie. Contrairement à d'autres pays africains ayant une langue nationale
dominante parlée par une bonne frange de locuteurs, le Cameroun est non
seulement hétéro-linguistique mais sans langue nationale pouvant être comprise
par tous. L'adoption du français, imposée par la nécessité était donc la voie
royale pour un pays ayant plus de deux-cent cinquante unités langues.
Au plan linguistique, le Cameroun a évolué vers le bilinguisme
français/anglais au gré des faits historiques. Le mandat franco-britannique a
légué au Cameroun le français et l'anglais, qui deviennent des langues
officielles en 1961. En tant que telles, elles sont inscrites dans les programmes
scolaires. En ce qui concerne le cas spécifique du français, sa didactique connaît
des évolutions majeures de 1961 à 1972.
Ainsi l'on assiste à l'abandon des ouvrages comme Mamadou et Bineta,
utilisés pendant la période de mandat ; à la pratique de plusieurs méthodes allant
de pour bien parler français — procédé audiovisuel élaboré par la section de
linguistique de l'université de Dakar — à la mise au point d'un manuel de
grammaire du français écrit par les Camerounais, Grammaire et Expression ; à
l'adoption de l'approche épistémologique baptisée « langue » et proposée par
l'Institut de Pédagogie à vocation Rurale (I.P.A.R) à Yaoundé.
22 La diversité ethnolinguistique et la spécificité de l'histoire du Cameroun,
avec pour corollaire l'anglais et le français comme langues officielles, influent
sur la didactique du français. Cette dernière évolue d'ailleurs dans un contexte
sociolinguistique particulier.
1.3. Repères sociolinguistiques
Le Cameroun présente un paysage linguistique complexe. Le français et
l'anglais cohabitent avec plus de 250 langues locales. Avant l'adoption des deux
langues officielles, le pays ne disposait pas d'une véritable politique
linguistique.
Cette situation ne favorise pas l'érection d'une langue locale pouvant
assurer une communication au plan national. Le français et l'anglais
opportunément comblent cette lacune. Mais eu égard à la division du Cameroun
en deux zones d'influence anglaise et française, les deux langues ne bénéficient
pas de la même audience. Administrativement, le français occupe 80 % du
territoire.
Il s'observe en effet un souci réel pour la diffusion du français dans toutes
les couches sociales. Cette entreprise passe par les écoles qui assurent un
enseignement basé sur la maîtrise de la langue française. La Mère-Patrie,
préoccupée par les modalités de la communication avec les indigènes, a
développé prioritairement l'enseignement du français.
Ce faisant, elle a utilisé des méthodes didactiques austères, ne manquant
aucune occasion d'infliger des punitions sévères à l'enfant :
La règle d'or, en dictée, par exemple était bien connue de tous : autant de
fautes, autant de coups. Dans une interview à Françoise Ligier, Ferdinand
décrit l'atmosphère d'une classe de français avant l'indépendance. Il Oyono 3
raconte que, la dictée terminée, on procédait à l'échange des copies. À l'issue
des corrections, le maître, assisté des grands élèves, assénait à chaque écolier
autant de coups de bâton que de fautes. Même si on avait cent fautes, on
recevait cent coups sur le postérieur. Cela poussait certains élèves à l'abandon,
mais ceux qui résistaient à ce régime devenaient des forts en français.
D'autres punitions étaient infligées aux élèves : recopier la dictée plusieurs
fois, répéter les mots justes et corrigés, réciter les règles d'orthographe, de
conjugaison des verbes, etc.
Chemin d'Europe (1960), Une 3 Écrivain camerounais de la période des indépendances ; auteur de
vie de boy (1956), Le vieux nègre et la médaille (1956).
23 En somme, l'enseignement du français était basé sur l'élocution, la
connaissance parfaite des règles de la grammaire normative, la correction de
l'expression écrite et orale, l'imitation des meilleurs modèles littéraires, la
maîtrise de la rédaction et de la description.
Le français était enseigné par des instituteurs compétents formés en
Métropole et par des enseignants nationaux parfaitement rodés aux méthodes de
la didactique du français.
Il s'est développé, durant cette période, une langue française dite petit
nègre, caractérisée par des contractions de mots, des hardiesses grammaticales,
des apocopes, des écarts morphosyntaxiques. Elle était pratiquée surtout par les
domestiques, les tirailleurs et une certaine classe sociale non scolarisée, donnant
lieu au niveau basilectal du français. La langue française utilisée par les élèves
et les auxiliaires de l'Administration se voulait correcte à l'image de celle
enseignée ou parlée par beaucoup de Blancs (niveaux mésolectal et même
acrolectal).
Ainsi, avec un niveau de Cours élémentaire ou de Cours moyen, on était
déjà bon en français. Ceux qui parvenaient à poursuivre leurs études jusqu'au
Cours Supérieur étaient encore plus aptes à écrire et à s'exprimer en langue
française.
Cette période-là a vu se développer un enseignement très performant dans
les séminaires et les institutions religieuses, où les élèves suivaient, pour la
plupart, une formation en lettres classiques et faisaient les Humanités.
L'enseignement du français, complété par l'étude du latin et du grec, était
assuré par des missionnaires très jaloux de la pratique de la belle langue
française.
Mais il n'y a pas que les séminaires (Edéa, Akono, Otélé, Nkolbisson chez
les catholiques ; Bibia pour les protestants) qui aient permis de former une élite
intellectuelle camerounaise. D'autres établissements sont restés célèbres dans
cette optique ; et lorsqu'un élève en sortait et qu'il donnait la preuve qu'il y
avait étudié, c'est sans complexe (insécurité minimale) que celui-ci pouvait
prendre la parole pour s'exprimer en français. Voici un échantillon des
établissements les plus réputés avec leur date de création :
1° Enseignement public :
Collège des Jeunes Filles de Douala (1941)
Collège moderne de Nkongsamba (1947)
Lycée Joss de Douala (1951)
Lycée Général Leclerc de Yaoundé (1952)
24
2° Enseignement confessionnel catholique :
Collège Sacré-Coeur de Makak (1946)
Collège Vogt de Yaoundé (1947)
Collège de la Retraite de Yaoundé (1951)
Collège Libermann de Douala (1952)
Collège Mazenaud de Ngaoundéré (1954)
Collège Bonneau d'Ebolowa (1956)
Collège de la Salle de Doumé (1958)
Collège Chevreuil de Douala (1961)
3° Enseignement confessionnel protestant :
École normale de Foulassi (1925)
Collège Alfred Saker de Douala (1953)
Cette liste n'est pas exhaustive. Elle donne une idée des institutions qui,
avant l'indépendance, et pour certaines après, ont gravé leur nom au palmarès
des structures de formation au Cameroun. Une particularité : il s'agissait, pour
la plupart, d'établissements avec internat. Les élèves venaient de tous les coins
du pays parlant les diverses langues camerounaises et n'ayant que le français
comme seule langue de communication. Ainsi, le brassage des ethnies, le
contact des langues, des hommes et des cultures y ont favorisé la maîtrise du
français ainsi que l'éclosion de l'unité nationale ; et dans une certaine mesure,
de l'insécurité linguistique.
D'une manière générale, l'utilisation des parlers locaux était interdite dans
le milieu scolaire. La formation et les méthodes d'enseignement, sans être
homogènes, avaient beaucoup de points communs notamment chez les
missionnaires.
Le système d'évaluation, quant à lui, faisait parfaitement ressortir, dans une
région donnée ou à travers le territoire, les meilleurs candidats aux examens
officiels. Dans certains cas, on affichait les meilleures notes. Le français
constituait une épreuve éliminatoire. Cela créait une émulation et faisait la fierté
des bons élèves. Certains étaient vite récupérés par l'Administration coloniale et
affectés soit comme agents, instituteurs, interprètes ou écrivains, soit en qualité
de formateurs dans le domaine agricole ou sanitaire.
Nous n'avons pas rencontré, dans les moments précédant ou suivant
directement l'indépendance, beaucoup de jeunes Camerounais spécialisés dans
les disciplines scientifiques. C'est vrai qu'il existait aussi quelques
établissements d'enseignement technique ou socio-professionnel comme l'École
des infirmiers d'Ayos.
25
Cela était dû, dans une certaine mesure, à la nature des enseignements de
base dans les cycles primaire et secondaire et aux besoins immédiats du pays.
Les jeunes envoyés en Métropole ou formés sur place étaient surtout orientés
vers des études littéraires, politiques, juridiques ou économiques...
Dans le domaine littéraire et en ce qui concerne le français notamment,
cette période est à l'origine de la formation de nos premiers Agrégés de
grammaire : Emmanuel Soundjock Soundjock et Pierre Ngijol Ngijol, de nos
grands écrivains : Ferdinand Oyono, (Le Vieux Nègre et la Médaille), Mongo
Beti, (Ville Cruelle), Francis Bebey, (Le Fils d'Agatha Moudio), René
Philombe, (Les Lettres de ma cambuse), Guillaume Oyono Mbia, (Trois
Prétendants un mari), etc., dont les oeuvres sont devenues des classiques de la
littérature camerounaise et/ou africaine.
Il n'y a pas jusqu'aux auteurs des Jalons et De la Médiocrité à l'Excellence
(Ebénezer Njoh Mouelle), des Investissements d'origine extérieure en Afrique
noire francophone : Statut et incidence sur le développement (Georges
Ngango) ; de Pour le libéralisme communautaire, ouvrage plus récent mais
dont l'auteur (Paul Biya), appartient à cette époque-là, qui ne donnent la preuve
d'une connaissance parfaite du français acquis dans les établissements dont
nous avons parlé. Beaucoup de ces jeunes gens ont bénéficié des bourses
d'études pour aller poursuivre leur formation à l'étranger.
Mais, s'il est vrai que ces éminents hommes de lettres, juristes et
économistes méritent toute notre considération en raison du niveau de langue de
leurs écrits, comment ne pas reconnaître le mérite de tant d'autres Camerounais
ayant publié ou non des livres et dont l'expression orale ou écrite est révélatrice
d'une parfaite maîtrise de la langue française ?
Nous nous en voudrions de ne pas citer le cas de cet instituteur qui, un jour,
nous a séduit par son niveau de connaissances en français. Il a notamment
affirmé qu'il n'avait que le niveau du Cours moyen 2e année mais qu'en
matière de rédaction ou de dictée en français, il mettait au défi n'importe lequel
de ses enfants titulaires du Probatoire, du Baccalauréat, et même de la licence ès
Lettres modernes.
Il a déclaré que c'est grâce à la méthode directe, que nous disons
aujourd'hui traumatisante et fondée sur le psittacisme, au privilège qu'il a eu
d'apprendre le français de la bouche même du Blanc ; grâce au fait d'être allé à
l'école étant déjà âgé, au nombre réduit des effectifs dans les diverses classes
fréquentées et grâce à la valeur des ouvrages utilisés (Mamadou et Bineta), qu'il
a appris à parler et à écrire le français :
J'ai pitié des enfants d'aujourd'hui, a-t-il conclu, car, au lieu de
leur enseigner le français, vous leur apprenez à dessiner des arbres en
26 disant que c'est de la grammaire moderne. Quel est le résultat ?
Faites vous-même le constat.
Nous avons affaire ici au cas atypique de quelqu'un qui, sans avoir fait de
longues études, enseigne le français. Il est certain que cet instituteur ne s'est pas
contenté de son seul niveau de base. Il l'a certainement relevé en travaillant
comme autodidacte.
Dans le même ordre d'idées, nous voulons à présent aborder le cas tout
aussi atypique de René Jam Afane, cet ancien élève de l'École normale de
Foulassi, près de Sangmelima, qui a composé, en français les paroles du texte
original de notre hymne national, Ô Cameroun berceau de nos ancêtres !
L'histoire de la rédaction de l'hymne national raconte que les 28 élèves de
la première promotion de l'École normale de Foulassi qui ont honoré la visite
du gouverneur Marchand dans leur établissement de formation se sont organisés
en deux groupes pour composer les paroles et la mélodie du chant de ralliement
qui devint en 1957 l'hymne national.
Le cas de René Jam Afane est particulièrement intéressant. Le lecteur
En relisant l'Hymne voudra bien, s'il le juge utile, se référer à notre livre
national ô Cameroun Berceau de nos Ancêtres, Approche historique et
linguistique, Mendo Ze (2004).
De 1925 à 1928, la formation de l'auteur des paroles de l'hymne national se
déroule à Foulassi et sa réputation de poète va s'établir. Ces années sont du
reste capitales, non seulement pour René Jam Afane, mais pour ses camarades
de promotion. Il s'agit là d'une période qui correspond à leur prise de
conscience en tant qu'élites francophones et avant-gardistes du Cameroun sous
mandat français et britannique.
Avant leur sortie de l'École et en vue de leur entrée dans la vie active, ces
jeunes normaliens ont voulu inscrire leur nom sur la gloire en donnant à la
postérité une oeuvre qui les immortaliserait en même temps que leur institution.
Ces années furent également pour ces jeunes instituteurs une période de
maturation, de réflexion. Elles ont conféré aux 28 normaliens de la première
promotion la plénitude de leurs moyens physiques et intellectuels. Ce furent des
moments où, dans le système éducatif, les cours d'instruction et d'éducation
civiques reçus produisirent leur plein effet. Leur formation, jusque-là, avait
insisté sur l'État, la Nation et la Patrie.
Les normaliens ont appris ce qui constitue les emblèmes, les symboles d'un
la Marseillaise, État : le drapeau, l'hymne et la devise. Ils ont appris à chanter
l'hymne national français. Ils ont plusieurs fois entonné la Brabançonne,
l'hymne national belge. Ils ont appris à respecter la cocarde tricolore des
Français bleu-blanc-rouge.
27 Vers la fi n de leur formation, c'est-à-dire au titre de l'année scolaire 1927-
1928, ils auraient voulu savoir si tout cela pouvait s'appliquer un jour au
Cameroun. Ils voulurent savoir si le Cameroun serait, lui aussi, un État avec sa
cocarde, son hymne national et sa devise.
En réponse à toutes ces interrogations, le Directeur de l'École normale et
professeur d'instruction et d'éducation civiques, Camille Chazeaud, donna un
devoir à ses élèves d'imaginer les paroles et la musique d'un chant qui pourrait
un jour devenir l'hymne d'un futur État indépendant du Cameroun. C'est ainsi
que le chant de ralliement entra en gestation. Les normaliens se constituèrent en
équipes de travail, en commissions.
La première commission, chargée de la recherche des paroles, fut la
première à achever ses travaux par l'adoption du projet des paroles de René Jam
Afane, celui qu'on appelait le poète de la promotion.
L'oeuvre plut autant aux responsables de l'École qu'à ceux de
l'Administration locale à Sangmélima. La chanson fut exécutée en public pour
la première fois un jour de l'année 1928, devant le Gouverneur du territoire et le
succès fut total.
Le texte de l'hymne national impressionne par ses paroles, son style et son
écriture. Il est intéressant de se demander comment René Jam Afane en est
arrivé là, lorsqu'on sait qu'en 1928, au moment où il écrit le texte de notre chant
patriotique, il doit avoir à peu près le niveau de quatrième de l'enseignement
général d'aujourd'hui, ce qui correspondait, en ce temps-là, à la classe où l'on
passait le diplôme de moniteur indigène (DMI) dans les écoles normales
d'instituteurs.
Nous donnons pour cela la parole à René Jam Afane lui-même. D'abord
pour lui permettre de tenir des propos sur l'hymne national, objet d'une
interview par lui accordée à Yoko le 18 novembre 1957 ; ensuite au titre d'un
entretien qu'il a bien voulu nous accorder en 1978. Les propos de l'instituteur
donnent des informations utiles sur sa formation et sa carrière d'enseignant :
René Jam Afane :
Je n'ai pas l'intention de revenir sur l'historique de la
composition du chant, mon ami René Bopelet 4 ayant été suffisamment
clair à ce sujet. D'ailleurs nul autre que lui n'aurait pu en parler
davantage, étant donné qu'à l'époque il était le secrétaire de notre
4 René Bopelet fait partie des 28 élèves de la première promotion de l'École normale de Foulassi
(1925-1928).
28 établissement, position qui lui a permis de conserver intacte la
chronique des événements qu'il a relatés dans la presse.
Je m'en voudrais beaucoup si je n'essayais de satisfaire la
curiosité publique aiguillée par les faits en évoquant dans les lignes
suivantes les souvenirs qui ont suscité en moi les multiples questions
qui m'assaillirent à Yaoundé à l'issue des cérémonies du premier
envoi des couleurs camerounaises, cérémonies au cours desquelles
mon camarade Minkyo et moi avions été décorés du mérite
camerounais.
Journal :
Comment et dans quel but avez-vous eu l'idée de composer ce chant ?
René Jam Afane :
Avant de répondre à cette question, il convient de vous situer dans
le temps et le milieu où nous vivions. Afin de passer les examens et les
concours et se recréer une situation lucrative, les étudiants de ces
jours-ci se bourrent uniquement de sciences. Le souci de se trouver un
métier à exercer leur fait le plus souvent négliger le côté culturel. Il
n'en était pas ainsi à notre époque et dans notre établissement. Nous
étions tous ou presque certifiés. Nous voyions dans les bureaux de
l'administration de gros écrivains-interprètes qui vivaient
luxueusement avec leurs soldes et qui n'avaient même pas leur
certificat de fi n d'études primaires.
Dans le commerce, il n'était pas besoin de posséder des brevets de
comptabilité pour être gérant d'une boutique. Pour nous il n y avait
donc aucune hantise de concours à la fi n de la scolarité. Reçu ou pas
au diplôme, tout le monde était sûr d'être casé quelque part. C'est
pourquoi on pouvait se hasarder à se cultiver, j'entends par là sortir
des programmes et s'essayer à un art comme la musique, la poésie ou
la peinture, etc. Et notre professeur encourageait nos petites
initiatives. De vrais talents se découvraient comme pour le cas de nos
camarades Nyatte et Minkyo qui se révélèrent bons musiciens.
À la bibliothèque nous avions un gros phonographe avec une
centaine de disques. Pas de Ngomas ! Mais des disques de vraie
musique européenne. Nous étions à même d'apprécier des artistes
comme Lucienne Boyer, la célèbre cantatrice française. Parmi ces
disques il y avait un important nombre d'hymnes patriotiques : la
Marseillaise, la Brabançonne, God Save the Queen, hymne du
transvaal, etc. Dans notre mentalité, il n'existait aucune notion d'état
ou de nation, aucune idée d'indépendance. Un pays était un pays s'il
29 pouvait avoir son hymne par lequel ses enfants le magnifieraient.
C'est tout. Alors dans la chaleur du réalisme des enfants, l'idée nous
vint, comme l'a dit Bopelet, d'immortaliser notre chère école normale
en composant un hymne pour notre patrie. Et on s'y est mis.
Journal :
De quoi vous êtes-vous inspiré pour composer ces paroles. C'est
très curieux les idées que vous avez eues là ?
René Jam Afane :
Vous savez que notre établissement est un établissement chrétien.
Notre maître est à la fois un pasteur et un ancien sous-officier de la
guerre 1914-1918. Pour l'avoir faite il avait la guerre en horreur et
n'aimait pas du tout nous entendre chanter la Marseillaise qui, selon
lui, est un chant de haine. Il nous enseigna donc « la Marseillaise de
la paix » qui a le même air que celle de Rouget de l'Isle, mais dont les
paroles sont différentes. En composant les paroles de l'hymne devenu
aujourd'hui camerounais, je me suis beaucoup inspiré des idées de
cette marseillaise-là.
Dans ce chant il y a trois idées qui dominent : l'amour, l'union, la
paix, qui ne peuvent venir qu'avec le règne du Christ sur les peuples.
Je ne veux pas vous faire un sermon. Je vous explique seulement
l'âme de notre hymne, parce que j'ai horreur qu'on en fasse un chant
de haine.
Journal :
Votre camarade Bopelet vous appelle brillant poète. Avez-vous
continué à écrire des poésies ? Comptez-vous d'autres morceaux
poétiques en plus de celui-ci ?
René Jam Afane :
Oh ! pardon ! Je ne suis pas poète. Je vous dis que nous étions de
grands enfants qui débordions le cadre des programmes de l'époque
pour nous distraire et nous cultiver. Nous formions une espèce de
petite académie et chacun portait un nom suivant sa spécialité.
J'aimais rimer les mots sans connaître grand-chose des règles de la
versification, c'est pourquoi on m'appelait le poète... Je vous avoue
sans fausse modestie que j'ai pâmé d'humiliation quand on m'apprit
que l'Assemblée avait adopté officiellement notre hymne. Je pensais,
moi, qu'un brillant étudiant en métropole nous composerait quelque
chose de moins puéril, plus chic et plus moderne.
30 Je n'ai plus continué à écrire des vers. Pour moi la langue
française est si belle et si sacrée que je n'ai pas voulu la gâcher en
écrivant des choses pleines de non sens. Vous savez que la chasse aux
rimes vous écarte bien souvent du sens et même de la vérité.
Plutôt j'ai préféré rendre mon style aisé en ni 'appliquant à écrire
quelques articles de journaux. N'empêche que de temps en temps je
rime des morceaux comme « La chanson du cacao » que j'ai rédigée à
Ebolowa en 1953 à la demande de Monsieur Lelong, chef de région et
de M Bacon, chef de subdivision d'Ebolowa, à l'occasion de la fête
du cacao de cette année-là.
Journal :
Et maintenant que cet hymne est officiel, en tant qu'auteur des
paroles n'avez-vous pas quelques objections à formuler ?
René Jam Afane :
Si ! si ! si ! Le train du jour est de vouloir tout africaniser, sans
respect du bon sens, de la raison et des sentiments. C'est ainsi que
nous avons été surpris, très surpris de voir le nom Afrique à la place
de celui de France dans le deuxième couplet de l'hymne.
À notre avis, on n'aperçoit que de façon trop générale la relation
de fi délité du Cameroun vis-à-vis de l'Afrique. La France est notre
mère patrie, ou bien, si vous le préférez, simplement notre tutrice ? Le
Cameroun, dans cette condition, ne lui doit-il pas fi délité ? Ne
devons-nous pas rester fidèles enfants de la France ?
« Flatteries » penseront quelques compatriotes de mauvaise foi.
Liberté d'opinion plutôt ! Ne sommes-nous pas en pays démocrate
et chacun n'a-t-il pas le droit d'exprimer son opinion ?
Journal :
Vous voilà décoré. Quels sentiments éprouvez-vous ?
René Jam Afane :
Sincèrement nous sommes heureux, les plus heureux des mortels,
d'avoir été vingt-neuf ans auparavant, des espèces de prophètes de ce
grand jour qui marque une étape dans l'histoire de notre pays. Mais
au fond, nous aurions voulu voir décoré l'homme qui nous a élevés
jusqu'à ce niveau. Dans sa personne, nous aurions vu toute notre
école décorée, cette école qui porte son nom, parce que, au fait, c'est
surtout lui qui a mérité du Cameroun.
31 Enfin, si nous avions quelque droit d'auteur à revendiquer, nous
demanderions l'adoption, en définitive, de la toute dernière édition
des paroles qui veut que le nom France reste à sa place et que le
refrain soit :
Chère patrie, terre chérie !
Tu es notre seul et vrai bonheur
Notre joie et notre vie
À toi l'amour, la paix et l'honneur
Car le qualificatif grand, qui sonne gros, n'ajoute rien au sens
d'honneur.
Dans l'interview qu'il nous a accordée en 1978, René Jam Afane déclare :
J'avais une prédilection pour l'enseignement du français. [...]
C'est l'instrument le plus précieux qu'un enfant peut rapporter de
l'école. On a beau parler ces jours-ci de la technique, il ne reste pas
moins que le français était à notre époque la connaissance la plus
utile ; quelqu'un qui était très bon en français n'avait pas de mal à
trouver du travail, même dans le commerce ; ce n'est pas toujours le
calcul qu'on regardait ; on regardait surtout la façon de s'exprimer
en français. C'est pour cela que le français était une matière de
prédilection.
Le compositeur des paroles de l'hymne national ne pouvait souligner
davantage la place du français dans le système éducatif de son temps. Il est
certain que cette matière, parce que créditée de tant d'importance par rapport
aux autres, ne pouvait que donner lieu à un sérieux apprentissage pour
quelqu'un dont les dispositions étaient avérées et que ses camarades appelaient
volontiers « le poète de la promotion ».
René Jam Afane insiste également sur les conditions dans lesquelles il a été
formé en parlant de la vocation de l'enseignant et de sa formation de base :
Ce qui manque à présent chez les enseignants, c'est la vocation.
Quand nous étions à l'École normale de Foulassi, nous n'avions
qu'un souci : celui de nous instruire, sans le désir d'avoir un emploi.
Chacun de nous voulait s'instruire pour l'instruction... Actuellement,
la plupart des élèves viennent à l'école et sont déjà candidats à un
emploi.
Il est vrai que la vocation est nécessaire à la pratique de l'enseignement ;
n'empêche que pour René Jam la qualité des maîtres et le fait qu'en son temps
le français était enseigné par des formateurs qui aimaient leur matière et des
Européens qui enseignaient leur langue se doivent d'être soulignés. Prié de
32 donner quelques noms d'instituteurs expatriés ou camerounais formés à cette
école, il affirme :
On citerait en tête Mlle Péchet, une petite française qui a bien
formé les jeunes Camerounais ; après elle c'est M Chazeaud, M
Ancker, pour ne citer que ceux-là à la Mission Presbytérienne
Américaine. Dans l'enseignement officiel, M Pure, M Morvan ...
Parmi les Africains, on peut citer à Élat, M Martin Soua Ntyam, M
Jean Oyono Ndoumou ; à Sagbayémé, le Rév Pasteur Ako'o qui
étaient des instituteurs très bien formés et qui aimaient les enfants.
À la question de savoir pourquoi, en leur temps, ils aimaient le français,
était-ce par contrainte ou parce que c'était la langue nécessaire à la réussite
sociale et pourquoi devenaient-ils presque tous des forts en thème et en
français ; il a donné la réponse suivante :
C'est d'abord une langue exotique ; ça faisait une grande
curiosité de la parler, une grande distinction. Et puis surtout nous
venions des coins les plus divers du Cameroun ; nous ne nous
entendions pas dans nos idiomes respectifs. C'était la langue de
circulation, ... la langue de communication. C'était très intéressant.
Tu pouvais rencontrer le petit Bulu ou le petit Bassa et communiquer
très facilement avec lui ; c'est pour cela que le français était très
apprécié.
René Jam Afane décrivait ainsi un fait qui perdure et reste d'actualité :
l'hétérolinguisme camerounais caractérisé par l'existence de plusieurs langues
nationales et l'absence d'une langue locale véhiculaire dominante. D'où
l'importance du français et de l'anglais, langues officielles permettant la
communication entre les divers locuteurs de nos 300 unités/langues.
Il a également insisté sur les méthodes didactiques du français
essentiellement normatives, correctives et coercitives mettant en relief la
répétition et l'apprentissage des modèles à l'aide des textes. Mais il déplore
qu'il n'y avait pas beaucoup de manuels scolaires :
Comme il n'y avait pas beaucoup de livres, j'écrivais le texte au
tableau pour l'exploiter d'abord en explication des mots, après les
mots, les expressions, puis la construction des phrases, la construction
des paragraphes, la limitation des textes.
11 s'agissait donc là d'un bon pédagogue dont les méthodes dans
l'enseignement du français ont certainement contribué à former nombre de
Camerounais. Mais, en pédagogie, il est dit que la source doit toujours être plus
haute que la fontaine. S'il manquait des ouvrages pour le jeune enseignant,
l'instituteur Jam Afane a assurément été lui-même formé à l'école de la lecture.
Interrogé sur les écrivains qui l'ont notamment influencé, il a répondu :
33 L'auteur qui me plaisait le plus, c'était Anatole France, parce
que ses textes sont très simples, et puis très faciles à digérer. En outre,
il y avait les textes de Victor Hugo, de Balzac, de Alexandre Dumas,
... le plus intéressant pour moi, c'était Anatole France pour la
simplicité de son langage.
Il ne fait aucun doute que la formation initiale de René Jam Afane et ses
dons en français qui se sont ajoutés à une longue pratique de l'enseignement
sont matérialisés dans la valeur stylistique du texte de l'hymne national qu'il a
écrit.
Nous avons voulu aller plus loin. Nous nous sommes intéressé à l'un de ses
écrits. Nous voulions déceler les compétences linguistiques de l'instituteur tout
en recherchant son amour de la Patrie et le sens de l'intérêt général qui
transparaissent dans la version de l'hymne national. Nous sommes tombé sur la
déclaration du candidat René Jam Afane aux élections du 30 Mars 1952 à
l'Assemblée Territoriale du Cameroun, circonscription du Dja et Lobo.
Voici, in extenso, la déclaration du candidat :
Chers Compatriotes, vous voilà de nouveau livrés au difficile
problème du choix d'un candidat à l'Assemblée Territoriale du
Cameroun.
La plupart de vous manifestent leur mécontentement et se
plaignent du mauvais travail des élus publics. Vous avez raison, mais
vous n'oubliez pas que la qualité d'un élu dépend étroitement de celle
de son électeur. S'il y a de mauvais élus, c'est parce que les électeurs
les ont mal choisis.
En choisissant mal, vous n'aviez pas tout à fait tort, puisque vous
n'aviez jamais appris à voter.
Les uns votent pour un parent ou un ami, les autres parce qu'on
leur a offert un gros pourboire.
Quelques-uns votent sous menace de représailles ; d'autres parce
qu'ils ont lu une profession de foi plus ou moins plagiée et pleine de
promesses fallacieuses. J'en ai même entendu dire qu'ils voteraient
pour un candidat beau et bien habillé, parce que, raisonnaient-ils, on
l'admirerait dans l'Assemblée comme un classique spécimen humain
et un évolué parfait. Comment espérez-vous, avec ces caprices et
fantaisies, obtenir un élu de choix ?
En tant que citoyen électeur, vous avez le droit de voter pour qui
vous voulez, mais en tant que membre d'une collectivité, vous avez
aussi et surtout le devoir de bien le choisir. Sacrifiez donc vos petits
34 intérêts privés à l'intérêt général. Si l'électeur est honnête et
désintéressé, l'élu le sera sans doute.
Les candidats se présentent à votre collège comme des accusés
devant un tribunal qui doit rendre un verdict impartial.
Écartez les programmes émaillés des plus vives couleurs.
N'importe qui peut vous en forger des plus miroitants qui n'ont
aucune garantie.
Méfiez-vous également des habiles politiciens qui, publiquement,
simulent ou provoquent des brouilles avec les autorités locales et vous
induisent en erreur en prétendant être victimes de votre défense, afin
de vous amener à voter pour eux. Cette politique est extrêmement
dangereuse et n'aboutit à rien sinon qu'à vous livrer à de bas
instincts.
Un seul moyen sûr vous permet de choisir un bon délégué. Il est
infaillible. Souvenez-vous du passé, du long passé de chaque candidat.
C'est l'histoire de chacun dans le milieu boulou qui peut vous
permettre de le juger sans vous tromper. Le passé, mes chers
compatriotes, le passé a toujours servi à éclairer l'avenir.
Nous sommes plusieurs candidats à solliciter vos suffrages.
Chacun de nous vous promet des lendemains éclatants. Mais notre vie
antérieure est-elle en mesure de garantir ces promesses ?
Attention mes soeurs et frères ! Faites-vous la leçon du passé.
Pour ma part, je plaiderai ma cause devant vous.
Qui, mieux qu'un instituteur, veut du bien à son pays ?
Qui, plus que lui, travaille pour l'intérêt général ?
Depuis vingt-quatre ans, inlassablement, j 'ai instruit des
générations et des générations d'enfants. J'ai produit :
Des médecins et des infirmiers ;
Des auxiliaires de l'administration ;
Des clercs et des comptables de toute qualité ;
Des planteurs dignes de ce nom ;
Des ouvriers qualifiés de toutes catégories, etc.
Grâce à moi, beaucoup de vieux chefs de tout grade sont assurés
d'héritiers de mérite.
35 Que pouvez-vous me reprocher, sinon ma condition modeste ?
Mais c'est justement la preuve matérielle de mon abnégation, de mon
désintéressement, de mon endurance à la privation qui est la garantie
incontestable d'un mandat efficace.
En votant l'instituteur, vous votez pour le progrès matériel,
intellectuel et moral, pour l'intérêt général et supérieur du pays.
Pour cela, je vous propose le programme suivant
1° La région du DJA et LOBO étant créée, décentralisation du
régime administratif actuel par la création des subdivisions de
MEHILA, de BENGBIS, et d'OVENG ;
2° Modernisation de la ville de SANGMELIMA capitale de la
nouvelle région ;
3° Modernisation de la ville de DJOUM par la destruction totale
du sordide centre commercial actuel et par la création d'un nouveau
centre en matériaux définitifs. ;
4° Équipement économique de toute la région par l'entretien
permanent de son beau réseau routier. Remplacement progressif du
pont en bois par un pont en ciment. Réfection totale de la route
SANGMELIMA-DJOUM;
5° Protection du cacao et de son prix par l'organisation d'une
puissante société de ses producteurs, dirigée et gérée par eux-mêmes ;
6° Protection du travail et du travailleur par l'assurance du
minimum vital à tous les salariés ,.
7° Protection de la santé publique par la multiplication des
postes antennes en brousse ,.
8° Lutte contre l'ignorance par une large diffusion du régime
scolaire. Équipement matériel des écoles de brousse, afin d'assurer
un rendement normal.
Réclamer une juste répartition des bourses territoriales et
métropolitaines en faveur de nos enfants.
Électrices, électeurs de la région DJA et L OBO.
Êtes-vous d'accord avec ce programme ? Votre devoir est donc
de le défendre avec acharnement.
Votre premier pas dans la lutte que nous allons engager est de
faire bloc autour de son défenseur.
36 Tous aux urnes !
Le 30 mars 1952 vous mettrez ..
BULLETIN VERT À CROISSANT DE LUNE.
JAM AFANE René,
Apôtre de l'intérêt général.
Cette profession de foi est un chef-d'oeuvre de rhétorique qui subsume
toutes les techniques de persuasion et de la maïeutique permettant de convaincre
les lecteurs.
La déclaration du candidat apparaît comme une leçon de civisme sur le vote
et les critères devant contribuer au bon choix des élus du peuple. On y apprend
que la qualité de l'élu dépend de celle des électeurs ; que s'il y a de mauvais
élus, c'est parce qu'il y a de mauvais électeurs qui élisent pour un pourboire, un
parent, pour la beauté physique du candidat. Il se présente comme apôtre de
l'intérêt général grâce à un texte qui ne reflète pas moins les préoccupations de
l'hymne national, notamment, sur la volonté de progrès, de travail, le don de
soi, l'avenir, l'intégrité, la recherche de la paix, le refus des brouilles, les leçons
à tirer du passé qui doit toujours servir à éclairer l'avenir.
Cela ne montre-t-il pas cet autrefois qui, dans l'hymne, contraste avec le
présent d'un pays qui, comme un soleil, commence à paraître. Le choix lucide
que le candidat demande aux électeurs leur permettra, un jour, d'arriver au
développement.
Il serait certainement intéressant de donner la parole à René Jam Afane lui-
même pour résumer une vie consacrée toute entière à l'enseignement :
Je suis né vers 1910, et c'est vers 1918 que je suis entré à l'école
vernaculaire de chez moi, j 'habitais à quelques pas de la chapelle,
j'avais des aînés comme d'ailleurs ton père, pour m'encourager, ils
ont vu en moi un enfant prodigue, prodigieux et ils m'ont encouragé à
aller à l'école, alors j'ai terminé l'école ... et j'ai commencé l'école
en langue vernaculaire de l'année 1918 à l'année 1922, c'est à ce
moment là que je suis venu à Foulassi, à Foulassi je suis resté de
1922 à 1924, on m'a envoyé à Élat poursuivre l'école française
d'Élat. En 1925, j'ai obtenu mon certificat de fi n d'études
élémentaires, je suis venu à Foulassi où j'ai fait mes études de 1925 à
1928, avec le professeur Camille Armand Chazeau, un parisien qui
était émigré au Canada ; j'ai enseigné un an à Foulassi, de 1928 à
1929, puis je suis venu à Metet, où j'ai enseigné de 1929 à 1933, j'ai
terminé avec l'enseignement privé pour entrer dans l'enseignement
37 Africain (public). De 33 à 37, j'ai enseigné à Dschang, à l'école
régionale. En 1937, on m'a affecté à Sangmélima, ensuite on m'a
affecté en brousse, à Ambam, j'ai fait quatre ans là-bas. Au moment
où s'est déclarée la deuxième guerre mondiale je suis venu à
Ebolowa, en 1943, c'est alors que j'ai rencontré M Oyono
Ferdinand, en 43 j'avais 33 ans, j'ai commencé à enseigner à l'âge de
18 ans, quand je sortais de l'école, je me suis mis à pleurer, car je
voulais continuer, et c'était le plafond.
Ce que René Jam Afane n'a pas dit dans cette présentation, c'est qu'il a
bénéficié du mois d'avril au mois de juillet 1953 d'un stage d'information et de
formation pédagogique à l'École normale d'instituteurs de St-Cloud à Rouen en
Normandie. Le contingent comptait, outre son ami, Jean Louis Njemba Medou,
auteur du premier roman en langue bulu Nnanga Kôn, un autre Camerounais,
Oumate Talba Mala. En France, il fera la connaissance de nombreux
professeurs affectés au Lycée Général Leclerc de Yaoundé.
Le nationaliste Jam Afane avait à l'égard de sa Patrie tel qu'il la conçut
avec ses camarades de Foulassi entre 1925 et 1928, et tel qu'il la vécut jusqu'à
sa mort le 19 mars 1981 à 03 heures du matin à l'Hôpital Central de Yaoundé,
un amour intransigeant reflété du reste par le refrain de l'hymne national, dont il
a écrit les paroles :
Chère Patrie, terre chérie,
Tu es notre seul et vrai bonheur,
Notre joie et notre vie,
À toi l'amour, la paix et l'honneur !
Le patriotisme de René Jam Afane, compositeur des paroles de notre chant
de ralliement, n'a d'égal que celui de Minkyo Bamba, auteur de la musique de
l'hymne national. Leur chant est devenu progressivement comme le symbole
des aspirations d'un peuple soucieux de créer une nation et fi er d'exprimer sa
verve patriotique ; et c'est donc presque tout naturellement que la loi n° 57-49
du 05 novembre 1957 l'a proclamé comme hymne de l'État du Cameroun sous
tutelle. Et la première Assemblée constituante du Cameroun indépendant n'eut
aucune peine à l'ériger comme hymne national.
Il est utile de signaler que le 10 mai 1957, jour de l'ouverture de
l'Assemblée législative élue à la fi n de l'année 1956, René Jam Afane, Samuel
Minkyo Bamba, co-auteurs compositeurs du chant de ralliement camerounais, le
Révérend Camille Chazeaud (absent), professeur et Directeur de l'École
normale de Foulassi et père spirituel dudit chant ont été décorés du mérite
camerounais de première classe par M. André Marie Mbida, Premier ministre
du premier Gouvernement de l'État du Cameroun.
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