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La transgression verbale en Océanie

De
129 pages
L'auteur étudie le maniement des insultes en tahitien et en nengone, langue mélanésienne parlée en Nouvelle-Calédonie. La parole interdite doit pour exister emprunter des codes qui trouvent leurs origines dans des valeurs profondément ancrées dans ces sociétés .Peut-on se moquer impunément de quelqu'un ? De quoi et de qui se moque-t-on dans ces îles du Pacifique ? Les hommes et les femmes s'insultent-ils de la même façon ? Ces paroles interdites le sont-elles vraiment ?
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REMERCIEMENTS Nos remerciements vont tout dabord au Professeur Michel Aufray, qui a accepté de diriger notre travail et qui nous a donné goût à la littérature orale et à la linguistique de lOcéanie. Ses précieux enseignements ressortent naturellement dans cet ouvrage. Nous sommes redevable de Mirose Paia vahine, de Tiva, Tahaa, Polynésie française. Ce travail naurait pu être mené à bien sans son apprentissage consciencieux de la langue tahitienne. Nous adressons nos plus vifs remerciements à tous nos informateurs tahitiens, nengone et drehu et notamment à Irmine Tehei vahine, de Papeete, pour avoir apporté des réponses précises à nos interrogations ainsi quà S. Bearune, de Cerethi, Maré, Nouvelle-Calédonie et à F. Guiet Wahea. Ces dernières personnes ont toujours su se montrer disponibles pour nous apprendre certains traits de leur culture et de leur langue et pour répondre à nos questionnaires denquête. Nous remercions enfin toute « la bande » de la section océanienne des Langues O. Tous ces camarades nous ont initié à un monde situé aux antipodes du nôtre. Nous tenions également à remercier Laurent Nevers, Frédéric Thomas et Pierre-Yves Toullelan pour nous avoir dispensé de riches enseignements sur la géographie et lhistoire de lOcéanie, Esteban Magannon et Wamo Haocas qatr pour nous avoir inculqué de précieux savoirs sur laire austronésienne pour lun, et sur la pensée lifou et mélanésienne pour lautre.

PREFACE

Sil mavait été donné un jour la perspective de présenter une étude sur la transgression verbale en Océanie, le premier terme qui me serait venu à lesprit aurait été une grossièreté en langue pijé du nord de la Nouvelle-Calédonie « canak ! » Quoi de plus normal dintroduire une étude sur linsulte en Océanie par une interpellation directe liée à la représentation du sexe féminin. Quoi de plus normal de découvrir ce qui est le sens caché des choses que la société enveloppe sous les oripeaux de la bienséance. Car ce qui est dit ici nest que le reflet de ce que nous sommes, le produit dune expérience, dune histoire, dun mythe que le temps aura forgé dans la parole. Depuis les premiers pas de lethnologie, on apprend à structurer les groupes humains par létude de ses caractères sociaux et culturels. La langue fait partie intégrante des facteurs structurants des individus, aussi lanalyse proposée par Monsieur Juster vient dans le droit fil des courants développés à la fin du XXe siècle : ethnomusicologie, ethnobotanique, ethnolinguistique En abordant la société sous langle de lethnolinguistique, lauteur offre à la linguistique une place de choix dans lanalyse complexe des attributs socioculturels des collectivités humaines. La valeur de lexposé tient aussi sur deux points remarquables : la méthodologie et la théorie. Lapproche méthodologique proposée part dans un premier temps de lanalyse de documents darchives produits et les confronte à la vision océanienne contemporaine de la parole. Là où la compilation de perspectives ethnologiques strictes

10 napporte parfois quune vision sèche de la parole, la tradition orale lirrigue de la temporalité des groupes insulaires. Cest de cette temporalité que lauteur part pour évoquer les stratégies de paroles qui en découlent. Les exemples proposés sont nombreux et proposent des analyses (lexicales ou de syntaxe) issues dun corpus recueilli en partie par lauteur en langue nengone (Maré, Nouvelle-Calédonie) et en langue tahitienne (Iles de la SociétéPolynésie française). Pour des communautés encore fortement imprégnées de loralité, il aurait été inconcevable de ne pas prendre en compte la dynamique de création dans laquelle la parole inscrit son groupe. Le cadre formel dans lequel la tradition orale « fige » le discours na de valeur que le temps où la société les reconnaît comme référence historique ou mythique. Ce rapport au mythe se traduit également dans linterdit posé par le groupe social qui, à un moment donné, codifie dans lexpression orale sa représentation du sacré « hmi » en nengone et « moà » en tahitien. La transgression de cette parole figée et sacrée fait apparaître en jeu de miroir dautres règles assujettissant le propos interdit « hmijoc » en nengone et « tapu » en tahitien. Ici, linsulte correspond à une manifestation de déséquilibre dun ordre établi. Elle englobe lindividu dans une pratique langagière mettant en jeu le collectif dans une norme sociale, environnement naturel et mystique des ancêtres. Là où lusage codifié de la parole-ciment-social renforce les groupes dans des pratiques fixant lordre moral, linjure met en exergue les travers de la société au grand jour et révèle les avatars de ses représentations canoniques. La portée des mots dans ce contexte est particulièrement révélatrice du poids que peut prendre une parole injurieuse dans ce type de société. Cest là un des arguments majeurs quapporte cette étude aux théories actuelles sur la prédominance du modèle unique de pensée. Ici, linjure joue un rôle de catharsis et permet douvrir

11 grand les brèches dune réflexion ethnocentrique. Tant il est vrai que par linsulte, lindividu place son propos en dehors des normes convenues. Les caractéristiques physiques, comportementales, mais également sociétales sont ainsi parfois décriées pour permettre dasseoir la légitimité de celui qui dit linsulte. Là où une tension peut sériger en obstacle social, linjure se transforme alors en jeu de mot ou joute verbale et permet de larver des conflits mineurs. Linvective peut ainsi constituer à un certain degré un outil de médiation dans un rapport de force entre les individus. Cette relation met aussi en exergue la place de lauditoire qui participe même de manière indirecte à létablissement de ce type de rapport. Car, pour tous, loutrage na dintérêt que s'il est entendu. Mais entre lexcès de cette parole chaude et celle plus fraîche exprimée sous le ton de la plaisanterie, il ny a quun écart de langage que les Océaniens sont prompts à franchir. Cest là tout lintérêt de ce type de recherche où lauteur fait la part belle aux expressions quotidiennes tant quaux pratiques dusage rituelles liées aux coutumes des populations. Il pose une oreille critique sur un genre trop souvent méconnu de la littérature orale. La recherche sur les traditions orales (et les sciences sociales) en Océanie et particulièrement sur lexpression des pratiques langagières classées sous le vocable dinsulte reste peu prolixe. Et pourtant, lexpression de la grossièreté des groupes humains fait apparaître en filigrane la projection en négatif que la société se fait delle-même : inceste, mauvaise odeur, traits physiques excessifs et animalisation de lindividu. La vulgarité et sa censure découlent dune même dynamique. Lexpression même de linjure est paradoxalement soumise à des codes qui lui permettent dexister et revêtir des formes adaptées au contexte. Cet aspect est particulièrement explicité dans la dernière partie de lexposé lorsque lauteur traite de la gestion et lutilisation des mots transgressifs. Il

12 évoque ici le pacte social tacite établi entre les individus depuis la petite enfance où lapprentissage de lobscénité verbale est confronté à sa censure au sein de la famille. Le traitement de linsulte est ensuite décrit dans ses différentes formes : euphémisme, substitution Pour conclure, il est bon de rappeler que lusage de ces termes en Océanie revêt un caractère particulier voir sacré. La parole ici est perçue comme une continuité de lêtre, elle est vectrice de la puissance des ancêtres, aussi les règles imposées à lindividu peuvent être par métonymie celle régissant lexpression orale. La bouche plus que lensemble des organes humains cristallise ce rapport de puissance avec le cosmos. Le souffle donne vie à lindividu et le trop-plein de parole induit un rapport de force qui déstabilise la société. Cest ce qui explique que ces flux de paroles soient en partie canalisés et classés dans des registres spécifiques. Linsulte est, à limage de certaines armes de nos sociétés insulaires, un casse-tête phallique que lon fait tournoyer au dessus de nos têtes pour nous préserver du néant. Notre connaissance est issue du sacré, de nos tertres, de nos marae ; tandis que ce que nous ignorons nous le projetons dans linconnu. Koin Fini Tjibaou Emmanuel Ethnolinguiste Département Patrimoine et Recherche Agence de Développement de la Culture Kanal Centre Culturel Tjibaou