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Langues

150 pages
L'analyse des imaginaires de la langue en Europe devrait ouvrir des pistes de réflexion pour ceux qui s'interrogent aujourd'hui sur les problèmes de l'anglais dominant, de la "mort des langues", du multilinguisme, de l'usage des langues dans le fonctionnement des institutions. Organisé en partenariat par le "Centre de recherche sur l'imaginaire" de l'UCL et l"'European Union Cross Identity Network, avec l'appui du programme "Cultures 2000" de l'Union Européenne, ce séminaire est le deuxième d'un tryptique consacré aux imaginaires européens de l'utopie, des langues et des frontières.
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LANGUES
IMAGINAIRES EUROPÉENS COLLECTION « STRUCTURES ET POUVOIRS DES IMAGINAIRES »
dirigée par
Myriam Watthee-Delmotte et Paul-Augustin Deproost Structures et pouvoirs des imaginaires
LES LANGUES
POUR PARLER EN EUROPE
DIRE L'UNITÉ À PLUSIEURS VOIX
ÉTUDES RÉUNIES ET PRÉSENTÉES PAR
Paul-Augustin DEPROOST
et Bernard COULIE
'Harmattan L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
5-7, rue de l'École-Polytechnique Hargita u. 3 Via Bava, 37
75005 Paris 1026 Budapest 10214 Torino
France HONGRIE ITALIE
© L'Harmattan, 2003
ISBN : 2-7475-5797-9
EAN : 9782747557979 REMERCIEMENTS
Nous remercions chaleureusement les collègues qui ont participé à la
deuxième rencontre de ce projet collectif centré sur l'étude des « Imaginaires
européens » de l'utopie, des langues et des frontières.
Ce projet est organisé en partenariat par l'European Union Cross Identity
Network (EUxIN), dont la coordination académique est assurée par le prof.
Bernard Coulie (Institut orientaliste de l'Université catholique de Louvain), et le
Centre de recherche sur l'imaginaire de l'UCL, dirigé par les prof. Myriam
Watthee-Delmotte et Paul-Augustin Deproost. Les organisateurs de ce projet ont
bénéficié du soutien de la Direction Générale de l'Education et de la Culture de
la Commission européenne, dans le cadre du programme « Culture 2000 » (« Les
universités et l'identité culturelle européenne »). Nous adressons nos plus vifs
remerciements aux instances européennes qui soutiennent l'ensemble du projet.
Nous remercions le réseau EUxIN pour l'aide apportée à la publication de
ce livre.
L'artiste belge Olivier Strebelle nous a autorisés à reproduire en
couverture des actes de nos activités le dessin titré « L'enlèvement d'Europe »,
qui est l'image du réseau EUxIN. Nous l'en remercions vivement.
LISTE DES AUTEURS
Bernard COULIE (UCL), Ralph DEKONINCK (Chargé de recherches
FNRS / UCL), Paul-Augustin DEPROOST (UCL), Xavier DEUTSCH (Écrivain),
Michel FRANCARD (UCL), Philippe HAMBYE (Aspirant FNRS / UCL), Jean René
KLEIN (UCL), Monique MUND-DOPCHIE (UCL), André WÉNIN (UCL).
Éducation et culture
Culture 2000
Avec le soutien du Programme « Culture 2000 » de l'Union Européenne INTRODUCTION
LES LANGUES, À L'IMAGE DE L'HOMME
Paul-Augustin DEPROOST
Depuis le jour où l'homme a commencé à parler, les langues
sont devenues le moyen par lequel il a inventé le monde. « Au
commencement était le Verbe », car le verbe est de toute éternité.
Le Verbe n'a pas été créé. Il a créé, et « sans lui, rien ne fut », rap-
pelle le Prologue de l'évangile de saint Jean, car chaque moment de
la création est précédé d'une parole : « Dieu dit... ». Après avoir
créé l'homme, Dieu lui a amené les êtres et les choses du monde
pour que l'homme leur donne un nom : « Le nom que l'homme
donnerait à tout être vivant serait son nom' ». Telle est la force du
langage : il donne un sens aux choses, il construit le monde, il fait
exister des réalités qui sans lui seraient ignorées.
Nonobstant les théories anciennes et contemporaines sur
l'origine du langage et l'apparition des langues, l'usage de la parole
a toujours été considéré comme un des repères les plus évidents
pour distinguer l'homme de l'animal. L'animal est muet, l'homme
parle, sans doute parce qu'il a des idées et que parler, c'est tou-
jours, peu ou prou, dire l'idée que l'on a derrière la tête. Les com-
pagnons d'Ulysse victimes des sortilèges de la magicienne Circé
ont compris qu'ils n'étaient plus des hommes lorsque, dit Ovide,
« au lieu de mots, ils ont produit un rauque grognement et que de
tout leur visage ils se sont abaissés vers la terre » 2. Être debout et
parler, toute la dignité de l'homme est résumée dans cette double
Voir Gn 2, 19.
2 OVIDE, Métamorphoses, XIV, 280-281: « Pro uerbis edere raucum/ murmur
et in terram toto procumbere uultu. »
PAUL-AUGUSTIN DEPROOST 6
attitude. « Il ne convient pas que les bons se taisent », disait déjà le
vieux poète Ennius'.
Mais pour dire quoi ? Des paroles, sans doute, et donc la vé-
rité, selon l'étymologie fantaisiste qu'en rapporte saint Augustin :
« Verbum a uero 4 » « Le verbe a pour origine le vrai ». Sans
compter que, dans la tradition chrétienne, le Verbe est lui-même
une personne divine qui s'est définie comme la Vérité, c'est dire
l'importance qu'il y a à s'interroger sur la place des langues dans
l'imaginaire des hommes en quête d'un monde meilleur. Il ne
s'agira pas ici prioritairement d'établir un discours technique sur la
distinction entre le langage, la langue et les langues, ni de
s'occuper de la manière dont fonctionnent les systèmes linguisti-
ques. Nous réfléchirons plutôt en termes de culture, dans la mesure
où les langues que parlent les hommes ou celles dont ils rêvent
contribuent à leur manière d'être au monde. Il n'est pas rare, en
effet, que l'on associe aux langues des jugements de valeur plus ou
moins justifiés : le latin ou l'allemand passent pour être des langues
d'ordre et de structure ; « ce qui est clair n'est pas japonais » a pu
écrire avec humour Teitaro Suzuki'. Par ailleurs, on sait combien le
mythe de la langue originelle, « radicale primitive », selon les mots
de Leibniz, a toujours fasciné les philosophes du passé et les idéo-
logues de tout bord, nostalgiques ou à la recherche d'utopies plus
ou moins globalisantes'. Il est vrai que l'on confond alors l'unicité
de l'aptitude au langage, laquelle entre dans la définition de
l'espèce humaine, et la très probable diversité originelle des lan-
gues, dont l'histoire de Babel, replacée dans son contexte, montre
qu'elle n'a pas été une malédiction pour l'homme, mais une ma-
nière de le protéger contre ses dérives totalitaires. Derrière l'infinie
3 ENNIUS, Annales, 435 (éd. O. Skutsch, p. 109) : « Non decet mussare
bonos. »
4 AUGUSTIN D'HIPPONE, De la dialectique, VI, 9, 10 (éd. B. Darreil
Jackson — J. Pinborg, p. 92).
5 Cité par C. HAGÈGE, L'homme de paroles. Contribution linguistique aux
sciences humaines, Paris, Fayard, 1985, p. 166 (coll. Le temps des sciences).
6 Voir G.W. LEIBNIZ, Nouveaux essais sur l'entendement humain (1704), III,
2, 1 (Paris, Flammarion, 1930, p. 229).
INTRODUCTION 7
diversité des langues se trouve celle des cultures, car les langues
appartiennent aux sociétés qui les parlent, au point que le langage
courant identifie souvent le nom d'une langue et le nom des habi-
tants du pays ou de la région où elle est parlée. Mal gérée, cette
diversité n'est pas non plus sans risque : expression privilégiée des
identités collectives, la langue, comme la religion, du reste, peut
être instrumentalisée au service de toutes les résistances, légitimes
ou non.
Dès ce moment, la question de la langue unique s'impose à la
réflexion. Peut-on concilier l'utopie d'une langue universelle
d'échange et les revendications de collectivités ethniques, géogra-
phiques, politiques, intellectuelles qui s'identifient à une langue ?
Et si on le peut, que doit être cette langue unique ? Idéalement sans
doute, une langue sans peuple et sans frontière, pour qu'elle puisse
s'imposer à tous comme une « langue paternelle », apprise pour les
besoins d'une communication plus efficace, loin de toute prétention
hégémonique. Mais cette langue doit aussi rester humaine, ne pas
être qu'une construction de l'esprit, sans quoi elle risque d'être
étrangère aux valeurs ou de ne plus transmettre que des valeurs
purement technocratiques, une culture d'artifice, redoutables quand
il s'agit d'organiser la chose publique. Le rêve d'une langue auxi-
liaire de communication unique ne peut pas évacuer l'épaisseur
symbolique de la langue enracinée dans l'histoire des valeurs et des
idées que l'on prétend défendre. La question est d'autant plus cru-
ciale en Europe que les langues sont nombreuses, mais surtout les
héritages qu'elles véhiculent : l'héritage grec, où l'on a l'habitude
de présenter la langue comme outil et expression de la rationalité ;
l'héritage romain, où la langue a été un vecteur d'unification et de
droit ; l'héritage biblique et chrétien, où le culte du Livre puis du
Verbe a donné une valeur suréminente à l'expression du sens, au
texte et à son commentaire. Or il est illusoire de prétendre respecter
les cultures lorsque l'on ne respecte pas les héritages ; et on ne peut
respecter pleinement les héritages si on est totalement étranger à la
langue de la famille.
Cela dit, pour qu'ils continuent de se transmettre, les hérita-
ges ont aussi besoin de fructifier, d'être restaurés, utilisés, trans-
formés. Les langues ne permettent pas seulement d'écrire l'histoire
8 PAUL-AUGUSTIN DEPROOST
des hommes et des sociétés ; elles les contiennent et elles les per-
pétuent. Une société qui a perdu sa langue est morte, et pour que
son héritage se transmette, il ne suffit pas d'un historien pour en
raconter les faits et gestes. Il faut que la langue de cette société
continue de vivre en tant que telle ou dans les filles qui en sont
issues. Les civilisations hittite, sumérienne, babylonienne ont défi-
nitivement disparu en même temps que leur langue ; elles sont des
pièces de musée dont on redécouvre tous les jours les grandeurs,
mais qui restent irrémédiablement inaccessibles dans leurs trésors
momifiés. En revanche, la latinité a perdu sa mère, mais elle conti-
nue de vivre dans ses filles et d'entretenir un intense sentiment
d'appartenance familiale à des valeurs communes dont le latin a été
le pourvoyeur ; et on pourrait en dire autant de toutes ces langues
anciennes qui ont su affronter les risques de la dispersion, de la
diversification, du métissage, et survivre, certes métamorphosées,
grâce à une ouverture généreuse aux influences extérieures et aux
besoins des sociétés en évolution. C'est toute la question de la ré-
sistance au changement linguistique, des combats ambigus pour la
pureté de la langue, des frilosités qui refusent les réformes néces-
saires et qui finissent par tuer les langues en refusant d'admettre
que les mots peuvent mourir pour que d'autres puissent naître.
« Les langues vivent parce que les mots meurent. La mort des mots
ne menace pas la vie des langues ; elle en est, au contraire, une
condition », dit Claude Hagège 7 .
On connaît le mot célèbre de Vaugelas : « Il n'est permis à
qui que ce soit de faire de nouveaux mots, non pas même au souve-
rain' ». Si l'on avait appliqué à la lettre une telle sévérité, il y a fort
à parier que le français compterait aujourd'hui parmi les langues
fossiles, et certains n'ont, du reste, pas hésité à penser que les ri-
gueurs de l'âge classique ont dévitalisé une part importante de la
langue après les innovations de la Pléiade et les foisonnements
néologiques de Rabelais. Comme tout être vivant, si elle veut
C. HAGÈGE, Halte à la mort des langues, Paris, Éditions Odile Jacob, 2000,
p. 64.
8
C.F. DE VAUGELAS, Remarques sur la langue française, Paris, chez la veuve
Camusat, 1647, Préface, XI.
INTRODUCTION 9
continuer à transmettre une parole, la langue doit lutter contre
l'usure, elle doit s'adapter aux besoins des communautés qui la
parlent, elle doit savoir enterrer ses morts et admettre que ses en-
fants ne soient pas nécessairement comme elle.
Toutes ces questions, l'Europe les pose d'une façon concrète
et originale. Construire l'Europe, c'est d'abord avoir eu l'audace de
la nommer, puis surtout de la renommer régulièrement, au fur et à
mesure que son projet politique se précise. Mais il y a aussi les
noms qui n'apparaissent pas encore, comme, par exemple,
« Europe fédérale », qui pourrait peut-être accélérer des processus
d'intégration, mais dont on a peur parce que le nom est une parole
qui crée et définit au sens étymologique, et donc fixe les frontières
de la réalité qu'il nomme, en l'occurrence l'effacement des frontiè-
res souveraines au profit des frontières intégrées. Qu'on le veuille
ou non, la question de la langue d'échange sera également un défi
majeur pour l'Europe à venir. L'Union européenne compte plu-
sieurs dizaines de langues, dont onze sont reconnues comme lan-
gues officielles ; les prochains élargissements augmenteront ces
chiffres dans des proportions vertigineuses qui imposeront davan-
tage encore de réduire le nombre des langues auxiliaires, sinon d'en
choisir une, qui risque, assez paradoxalement, d'être celle d'un des
pays européens les moins attachés à l'idée européenne et d'une
puissance à bien des égards concurrente de l'Europe, tout en étant
la langue la plus ouverte sur le monde. Parallèlement à cette re-
cherche d'une langue auxiliaire de communication, l'Europe
connaît aussi des combats identitaires où le pouvoir politique ins-
trumentalise la défense des langues comme outil de reconnaissance
et de promotion culturelles. Sans compter les débats communautai-
res qui secouent régulièrement la Belgique, il est clair, par exem-
ple, qu'avant d'être un projet strictement linguistique, la
« francophonie » est un concept culturel et politique, dont on a rap-
pelé que le grand absent, au moment de sa mise en place, était pa-
radoxalement, mais significativement, la France. On pourrait aussi
évoquer les efforts actuels de la Croatie pour redonner à la langue
croate une norme aussi distincte que possible par rapport au serbe,
confirmant l'indépendance politique du pays par une radicalisation
linguistique qui vise à désintégrer l'ancien amalgame serbo-croate.
10 PAUL-AUGUSTIN DEPROOST
Dès les premiers temps du monde, quand l'homme a com-
mencé de s'organiser en sociétés après la grande confusion du dé-
luge, la langue a induit des imaginaires puissants, parce qu'elle est
le territoire le plus immédiat de la parole. Or la parole n'est pas
qu'un simple moyen de communication, de constat ou de jugement.
Que l'on songe à la promesse, au serment, à la déclaration d'amour
ou de guerre, la parole fait advenir quelque chose qui n'était pas
avant elle et qui, tôt ou tard, porte un risque, une audace, une trans-
gression, bref une éthique. Elle était déjà présente dans la parole
des premiers jours, ponctués par l'enchantement du monde : « Dieu
vit que cela était bon ». Après la bouche et l'écrit, la parole trouve
aujourd'hui une nouvelle voix dans l'écran, qui la rend à la fois
plus rapide et plus universelle. Le défi est grand pour les langues,
de se taire les unes après les autres dans le tonnerre d'une langue
dominante, ou de mieux se faire entendre dans les tribunes virtuel-
les ouvertes sur le monde. La parole parcourt désormais le monde à
la vitesse de la lumière ; il reste aux hommes la responsabilité de
choisir entre le soleil noir de la pensée unique et l'arc-en-ciel de
toutes les différences.
DIVERSITÉ DES LANGUES
ET
ENJEUX IDENTITAIRES LA DISPERSION DES LANGUES À BABEL :
MALÉDICTION OU BÉNÉDICTION
VERSION ET SUBVERSION D'UNE LÉGENDE MYTHIQUE
André WÉNIN
S'agissant de la multiplicité des langues et des cultures, une
page de la Genèse vient immédiatement à l'esprit : le récit dit de
« la Tour de Babel ». Comme beaucoup d'autres pages bibliques
connues, ce texte traîne dans son sillage une interprétation qui
semble aller de soi et qui, la plupart du temps, se substitue dans les
esprits au texte biblique lui-même. Aussi, au moment d'aborder par
divers biais la question de l'imaginaire des langues en Europe, il
n'est sans doute pas inintéressant d'aller regarder de près cette page
fameuse et de s'interroger sur sa signification.
Sur ses significations, devrais-je dire. Car le même texte
pourrait bien avoir des sens différents selon qu'on le lit isolé
— comme c'est souvent le cas — ou, au contraire, dans le contexte
littéraire du livre de la Genèse. C'est ce que je voudrais montrer
ici : le rédacteur qui a inséré ce petit récit à sa place actuelle en a en
même temps subverti le sens. Voici d'abord une traduction très
littérale du texte qui se trouve dans le livre de la Genèse, au début
du chapitre 11 (versets 1 à 9).
1 Et toute la terre était un langage unique et des mots uniques.
2 Et il arriva, tandis qu'ils se déplaçaient vers l'Orient,
qu'ils trouvèrent une plaine en terre de Shinéar et ils restèrent là.
3 Et ils dirent chacun à son compagnon :